mauser et le vieux Schmitt; tout va bien; ils seront ici ce soir
pour recevoir vos adieux.»
Sa voix était raffermie. Il alla lui-même chercher de la lumière
à la cuisine, et, nous voyant ensemble en rentrant, cela parut le
réjouir.
«Fritzel se conduit bien, dit-il. Maintenant il va perdre vos
bonnes leçons; mais j'espère qu'il s'exercera tout seul à lire en
98 français, et qu'il se rappellera toujours qu'un homme ne vaut que
par ses connaissances.[1] Je compte là-dessus.»
Alors madame Thérèse lui fit voir son petit paquet en détail;
elle souriait, et l'oncle disait:
«Quel heureux caractère ont ces Français! Au milieu des plus
grandes infortunes, ils conservent un fond de gaieté naturelle;
leur désolation ne dure jamais plusieurs jours. Voilà ce que
j'appelle un présent de Dieu, le plus beau, le plus désirable de
tous.»
Mais de cette journée,--dont le souvenir ne s'effacera jamais de
ma mémoire, parce qu'elle fut la première où je vis la tristesse
de ceux que j'aimais;--de tout ce jour, ce qui m'attendrit le
plus, ce fut quelques instants avant le souper, lorsque,
tranquillement assise derrière le poêle, la tête de Scipio sur
les genoux, et regardant au fond de la salle obscure d'un air
rêveur, madame Thérèse se prit tout à coup à dire:
«Monsieur le docteur, je vous dois bien des choses... et
cependant il faut que je vous fasse encore une demande.
--Quoi donc, madame Thérèse?
--C'est de garder auprès de vous mon pauvre Scipio... de le
garder en souvenir de moi.... Qu'il soit le compagnon de Fritzel,
comme il a été le mien, et qu'il n'ait pas à supporter les
nouvelles épreuves de ma vie de prisonnière.»
Comme elle disait cela, je crus sentir mon coeur se gonfler, et
je frémis de bonheur et de tendresse jusqu'au fond des
entrailles.[2] J'étais accroupi sur ma petite chaise basse devant
le fourneau; je pris mon Scipio, je l'attirai, j'enfonçai mes
deux grosses mains rouges dans son épaisse toison, un véritable
99 déluge de larmes inonda mes joues; il me semblait qu'on venait de
me rendre tous les biens de la terre et du ciel que j'avais
perdus.
L'oncle me regardait tout surpris; il comprit sans doute ce que
j'avais souffert en songeant qu'il fallait me séparer de Scipio,
car, au lieu de faire des observations à madame Thérèse sur le
sacrifice qu'elle s'imposait, il dit simplement:
«J'accepte, madame Thérèse, j'accepte pour Fritzel, afin qu'il se
souvienne combien vous l'avez aimé; qu'il se rappelle toujours
que, dans le plus grand chagrin, vous lui avez laissé, comme
marque de votre affection, un être bon, fidèle, non seulement
votre propre compagnon, mais encore celui de petit Jean, votre
frère; qu'il ne l'oublie jamais et qu'il vous aime aussi.»
Puis, s'adressant à moi:
«Fritzel, dit-il, tu ne remercies pas madame Thérèse?»
Alors je me levai, et, sans pouvoir dire un mot tant je
sanglotais, j'allai me jeter dans les bras de cette excellente
femme et je ne la quittai plus; je me tenais près d'elle, le bras
sur son épaule, regardant à nos pieds Scipio à travers de grosses
larmes, et le touchant du bout des doigts avec un sentiment de
joie inexprimable.
Il fallut du temps pour m'apaiser. Madame Thérèse, en
m'embrassant, disait: «Cet enfant a bon coeur, il s'attache
facilement, c'est bien!» ce qui redoublait encore mes pleurs.
Elle écartait mes cheveux de mon front et semblait attendrie.
Enfin, sur le coup de neuf heures, l'oncle dit:
«Il se fait tard... il faudra partir avant le jour.... Je crois
que nous ferions bien d'aller prendre un peu de repos.»
100 L'oncle, sur le seuil de ma chambre, m'embrassa et me dit d'une
voix étrange, en me serrant sur son coeur:
«Fritzel... travaille... travaille... et conduis-toi bien, cher
enfant!»
Il entra chez lui tout ému.
Moi, je ne pensais qu'au bonheur de garder Scipio. Une fois dans
ma chambre, je le fis coucher à mes pieds, entre le chaud duvet
et le bois de lit;[1] il se tenait là tranquille, la tête entre
les pattes; je sentais ses flancs se dilater doucement à chaque
respiration, et je n'aurais pas changé mon sort contre celui de
l'empereur d'Allemagne.
Jusque passé dix heures, il me fut impossible de dormir, en
songeant à ma félicité. L'oncle allait et venait chez lui; je
l'entendis ouvrir son secrétaire, puis faire du feu dans le poêle
de sa chambre pour la première fois de l'hiver; je pensai qu'il
avait l'idée de veiller, et je finis par m'endormir profondément.
XV
Neuf heures sonnaient à l'église, lorsque je fus éveillé par un
cliquetis de ferraille devant notre maison; des chevaux
piétinaient sur la terre durcie, on entendait des gens parler à
notre porte.
L'idée me vint aussitôt que les Prussiens arrivaient pour prendre
madame Thérèse, et je souhaitai de tout mon coeur que l'oncle
Jacob n'eût pas aussi longtemps dormi que moi. Deux minutes
après, je descendais l'escalier, et je découvrais au bout de
l'allée cinq ou six hussards. L'officier, un petit blond très
101 maigre, les joues creuses, les pommettes plaquées de rose et les
grosses moustaches d'un roux fauve, se tenait en travers de
l'allée sur un grand cheval noir, et Lisbeth, le balai à la main,
répondait à ses questions d'un air effrayé.
Plus loin, s'étendait un cercle de gens, la bouche béante, se
penchant l'un sur l'autre pour entendre. Au premier rang, je
remarquai le mauser, les mains dans les poches, et M. Richter qui
souriait, les yeux plissés et les dents découvertes, comme un
vieux renard en jubilation. Il était venu sans doute pour jouir
de la confusion de l'oncle.
«Ainsi, votre maître et la prisonnière sont partis ensemble ce
matin? disait l'officier.
--Oui, monsieur le commandant, répondit Lisbeth.
--A quelle heure?
--Entre cinq et six heures, monsieur le commandant; il faisait
encore nuit; j'ai moi-même accroché la lanterne au traîneau.
--Vous aviez donc reçu l'avis de notre arrivée?» dit l'officier
en lui lançant un coup d'oeil perçant.
Lisbeth regarda le mauser, qui sortit du cercle et répondit pour
elle sans gêne.
«Sauf votre respect,[1] j'ai vu le docteur Jacob hier soir; c'est
un de mes amis.... Cette pauvre vieille ne sait rien.... Depuis
longtemps le docteur était las de la Française, il avait envie de
s'en débarrasser, et quand il a vu qu'elle pouvait supporter le
voyage, il a profité du premier moment.
--Mais comment ne les avons-nous pas rencontrés sur la route?
s'écria le Prussien en regardant le mauser de la tête aux pieds.
102 --Hé! vous aurez pris le chemin de la vallée, le docteur aura
passé par le Waldeck et la montagne; il y a plus d'un chemin pour
aller à Kaiserslautern.»
L'officier, sans répondre, sauta de son cheval; il entra dans
notre chambre, poussa la porte de la cuisine et fit semblant de
regarder à droite et à gauche; puis il ressortit et dit en se
remettant en selle:
«Allons, voilà notre affaire faite; le reste ne nous regarde
plus.»
Il se dirigea vers le _Cruchon-d'Or_, ses hommes le suivirent, et
la foule se dispersa, causant de ces événements extraordinaires.
Richter semblait confus et comme indigné, Spick nous regardait
d'un oeil louche; ils remontèrent ensemble les marches de
l'auberge, et Scipio, qui s'était tenu sur notre escalier, sortit
alors en aboyant de toutes ses forces.
Les hussards se rafraîchirent au _Cruchon-d'Or_, puis nous les
revîmes passer devant chez nous, sur la route de Kaiserslautern,
et depuis nous n'en eûmes plus de nouvelles.
Lisbeth et moi nous pensions que l'oncle reviendrait à la nuit;
mais quand nous vîmes s'écouler tout le jour, puis le lendemain
et le surlendemain sans même recevoir de lettre, on peut
s'imaginer notre inquiétude.
Scipio montait et descendait dans la maison; il se tenait le nez
au bas de la porte du matin au soir, appelant madame Thérèse,
reniflant et pleurant d'un ton lamentable. Sa désolation nous
gagnait; mille idées de malheurs nous passaient par la tête.
Le mauser venait nous voir tous les soirs et nous disait:
«Bah! tout cela n'est rien; le docteur a voulu recommander madame
103 Thérèse; il ne pouvait pas la laisser partir avec les
prisonniers, c'était contraire au bon sens; il aura demandé[1]
une audience au feld-maréchal Brunswick, pour tâcher de la faire
entrer à l'hôpital de Kaiserslautern.... Toutes ces démarches
demandent du temps.... Tranquillisez-vous, il reviendra.»
Ces paroles nous rassuraient un peu, car le taupier semblait très
calme; il fumait sa pipe au coin du fourneau, les jambes étendues
et la mine rêveuse.
Malheureusement le garde forestier[2] Roedig, qui demeurait dans
les bois, sur le chemin de Pirmasens, où se trouvaient alors les
Français, vint apporter un rapport à la mairie d'Anstatt, et,
s'étant arrêté quelques instants à l'auberge de Spick, il raconta
que l'oncle Jacob avait passé, trois jours auparavant, vers huit
heures du matin, devant la maison forestière et qu'il s'y était
même arrêté un instant avec madame Thérèse, pour se réchauffer et
boire un verre de vin. Il dit aussi que l'oncle paraissait tout
joyeux, et qu'il avait deux longs _kougelreiter_ dans les poches
de sa houppelande.
Alors le bruit courut que le docteur Jacob, au lieu de se rendre
à Kaiserslautern, avait conduit la prisonnière chez les
Républicains, et ce fut un grand scandale; Richter et Spick
criaient partout qu'il méritait d'être fusillé, que c'était une
abomination, et qu'il fallait confisquer ses biens.
Le mauser et Koffel répondaient que le docteur s'était sans doute
trompé de chemin à cause des grands neiges, qu'il avait pris à
gauche dans la montagne, au lieu de tourner à droite, mais chacun
savait bien que l'oncle Jacob connaissait le pays comme pas un
contrebandier,[3] et l'indignation augmentait de jour en jour.
104 Je ne pouvais plus sortir sans entendre mes camarades crier que
l'oncle Jacob était un jacobin; il me fallait livrer bataille
pour le défendre, et malgré le secours de Scipio, je rentrai plus
d'une fois à la maison le nez meurtri.
C'était bien triste. Le mauser seul conservait son air
tranquille.
«Vous êtes des fous de vous faire du mauvais sang, disait-il; je
vous répète que le docteur Jacob se porte bien et qu'on ne
confisquera rien du tout. Tenez-vous en paix, mangez bien, dormez
bien, et pour le reste, j'en[2] réponds.»
Malgré ces assurances, tout allait de mal en pis, et la racaille
du village, excitée par ce gueux de Richter, commençait à venir
crier sous nos fenêtres, lorsqu'un beau matin tout rentra
subitement dans l'ordre. Vers le soir le mauser arriva, la mine
riante, et prit sa place ordinaire en disant à Lisbeth qui
filait:
«Eh bien, on ne crie plus, on ne veut plus nous confisquer, on se
tient bien tranquille, hé! hé! hé!»
Il n'en dit pas davantage, mais dans la nuit nous entendîmes des
voitures passer en foule, des gens marcher en masse par la grande
rue; c'était pire qu'à l'arrivée des Républicains, car personne
ne s'arrêtait: on allait... on allait toujours!
Je ne pus dormir une minute, Scipio à chaque instant grondait. Au
petit jour, ayant regardé par nos vitres, je vis encore une
dizaine de grandes voitures chargées de blessés s'éloigner en
cahotant. C'étaient des Prussiens. Puis arrivèrent deux ou trois
canons, puis une centaine de hussards, de cuirassiers, de
dragons, pêle-mêle dans un grand désordre; puis des cavaliers
démontés, leur porte-manteau sur l'épaule et couverts de boue
105 jusqu'à l'échine. Tous ces hommes semblaient harassés; mais ils
ne s'arrêtaient pas, ils n'entraient pas dans les maisons, et
marchaient comme s'ils avaient eu le diable à leurs trousses.
Les gens, sur le seuil de leur porte, regardaient cela d'un air
morne.
C'était l'armée du feld-maréchal Brunswick en retraite après la
bataille de Froeschwiller, comme nous l'avons appris plus tard;
elle avait traversé le village dans une seule nuit. Cela se
passait du 28 au 29 décembre, et si je me le rappelle si bien,
c'est que[1] le lendemain de bonne heure, le mauser et Koffel
arrivèrent tout joyeux, ils avaient une lettre de l'oncle Jacob,
et le mauser, en nous la montrant, dit:
«Hé! hé! hé! ça va bien... ça va bien! le règne de la Justice et
de l'égalité commence.... Écoutez un peu!»
Il s'assit devant notre table, les deux coudes écartés. J'étais
près de lui et je lisais par-dessus son épaule; Lisbeth, toute
pâle, écoutait derrière, et Koffel, debout contre la vieille
armoire, souriait en se caressant le menton. Ils avaient déjà lu
la lettre deux ou trois fois, le mauser la savait presque par
coeur.
Donc[2] il lut ce qui suit, en s'arrêtant parfois pour nous
regarder d'un air d'enthousiasme:
"Wissembourg, le 8 nivôse,[3] an II[4]
de la République française."
«Aux citoyens Mauser et Koffel, à la citoyenne Lisbeth, au petit
citoyen Fritzel, salut et fraternité!
«La citoyenne Thérèse et moi nous vous souhaitons d'abord joie,
concorde et prospérité.
106 «Vous saurez ensuite que nous vous écrivons ces lignes de
Wissembourg, au milieu des triomphes de la guerre; nous avons
chassé les Prussiens de Froeschwiller, et nous sommes tombés sur
les Autrichiens au Geisberg comme le tonnerre.
«Ainsi l'orgueil et la présomption reçoivent leur récompense;
quand les gens ne veulent pas entendre de bonnes raisons, il faut
bien leur en donner de meilleures; mais c'est terrible d'en venir
à de telles extrémités, oui, c'est terrible!
«Mes chers amis, depuis longtemps je gémissais en moi-même sur
l'aveuglement de ceux qui dirigent les destinées de la vieille
Allemagne; je déplorais leur esprit d'injustice, leur égoïsme; je
me demandais si mon devoir d'honnête homme[1] n'était pas de
rompre avec tous ces êtres orgueilleux, et d'adopter les
principes de justice, d'égalité et fraternité proclamés par la
Révolution française. Tout cela me jetait dans un grand trouble,
car l'homme tient aux idées qu'il a reçues de ses pères, et de
telles révolutions intérieures ne se font pas sans un grand
déchirement. Néanmoins j'hésitais encore, mais lorsque les
Prussiens, contrairement au droit des gens, réclamèrent la
malheureuse prisonnière que j'avais recueillie, je ne pus en
supporter davantage: au lieu de conduire madame Thérèse à
Kaiserslautern, je pris aussitôt la résolution de la mener à
Pirmasens, chose que j'ai faite avec l'aide de Dieu.
«A trois heures de l'après-midi, nous étions en vue des
avant-postes, et comme madame Thérèse regardait, elle entendit le
tambour et s'écria: «Ce sont les Français! Monsieur le docteur,
107 vous m'avez trompée!» Elle se jeta dans mes bras, fondant en
larmes, et je me pris moi-même à pleurer, tant j'étais ému!
«Sur toute la route, depuis les _Trois-Maisons_[1] jusqu'à la
place du Temple-Neuf, les soldats criaient: «Voici la citoyenne
Thérèse!» Ils nous suivaient, et quand il fallut descendre du
traîneau, plusieurs m'embrassèrent avec une véritable effusion.
D'autres me serraient les mains, enfin on m'accablait d'honneurs.
«Je ne vous parlerai pas, mes chers amis, de la rencontre de
madame Thérèse et du petit Jean; ces choses ne sont pas à
peindre! Tous les plus vieux soldats du bataillon, même le
commandant Duchêne, qui n'est pas tendre, détournaient la tête
pour ne pas montrer leurs larmes: c'était un spectacle comme je
n'en ai jamais vu de ma vie. Le petit Jean est un brave garçon;
il ressemble beaucoup à mon cher petit Fritzel, aussi je l'aime
bien.
«Le général Hoche, ayant appris qu'un médecin d'Anstatt avait
ramené la citoyenne Thérèse au premier bataillon de la deuxième
brigade, je reçus l'ordre, vers huit heures, d'aller à
l'Orangerie.[2] Il était là, près d'une table de sapin, habillé
comme un simple _hauptmann_, avec deux autres citoyens qu'on m'a
dit être les conventionnels[3] Lacoste et Baudot, deux grands
maigres, qui me regardaient de travers.--Le général vint à ma
rencontre: c'est un homme brun, les yeux jaunes et les cheveux
partagés au milieu du front; il s'arrêta en face de moi et me
regarda deux secondes. Moi, songeant que ce jeune homme
commandait l'armée de la Moselle, j'étais troublé; mais tout à
coup il me tendit la main et me dit: «Docteur Wagner, je vous
remercie de ce que vous avez fait pour la citoyenne Thérèse: vous
êtes un homme de coeur.
108 «Puis il m'emmena près de la table, où se trouvait déployée une
carte, et me demanda différents renseignements sur le pays d'une
façon si claire, qu'on aurait cru qu'il connaissait les choses
bien mieux que moi. Naturellement je répondais; les deux autres
écoutaient en silence. Finalement, il me dit: Docteur Wagner, je
ne puis vous proposer de servir dans les armées de la République,
votre nationalité[1] s'y oppose; mais le 1er bataillon de la 2e
brigade vient de perdre son chirurgien-major, le service de nos
ambulances est encore incomplet, nous n'avons que des jeunes gens
pour secourir nos blessés, je vous confie ce poste d'honneur:
l'humanité n'a pas de patrie! Voici votre commission.» Il écrivit
quelques mots au bout de la table,[2] et me prit encore une fois
la main en me disant: «Docteur, croyez à mon estime!» Après cela,
je sortis.
«Madame Thérèse m'attendait dehors, et quand elle sut que
j'allais être à la tête de l'ambulance du 1er bataillon, vous
pouvez vous figurer sa joie.
«Nous pensions tous rester à Pirmasens jusqu'au printemps, les
baraques étaient en train de se bâtir, quand dans la nuit du
surlendemain, vers dix heures, tout à coup nous reçûmes l'ordre
de nous mettre en route sans éteindre les feux, sans faire de
bruit, sans battre la caisse ni sonner de la trompette. Tout
Pirmasens dormait. J'avais deux chevaux, l'un sous moi, l'autre
en main; j'étais au milieu des officiers, près du commandant
Duchêne.
«Nous partons, les uns à cheval, les autres à pied, les canons,
les caissons, les voitures entre nous, la cavalerie sur les
109 flancs, sans lune et sans rien pour nous guider. Seulement, de
loin en loin, un cavalier au tournant des chemins disait: «Par
ici... par ici!...»
«Mais nous allions, nous allions sans nous arrêter, de sorte que
vers six heures, quand le soleil pâle se mit à blanchir le ciel,
nous étions à Lembach, sous la grande côte boisée de Steinfelz, à
trois quarts de lieue de Woerth. Alors, de tous les côtés on
entendit crier: «Halte!... halte!...» Ceux de derrière arrivaient
toujours; à six heures et demie toute l'armée était réunie dans
un vallon, et l'on se mit à faire la soupe.
«Le général Hoche, que j'ai vu passer alors avec ses deux grands
conventionnels, riait; il semblait de bonne humeur.
«Cette halte dura juste le temps de manger et de reboucler son
sac. Ensuite il fallut repartir mieux en ordre.
«A huit heures, en sortant de la vallée de Reichshofen, nous
vîmes les Prussiens retranchés sur les hauteurs de Froeschwiller
et de Woerth; ils étaient plus de vingt mille, et leurs redoutes
s'élevaient les unes au-dessus des autres.
«Toute l'armée comprit alors que nous avions marché si vite pour
surprendre ces Prussiens seuls, car les Autrichiens étaient à
quatre ou cinq lieues de là, sur la ligne de la Motter. Malgré
cela, je ne vous cache pas, mes amis, que cette vue me porta
d'abord un coup terrible; plus je regardais, plus il me semblait
impossible de gagner la bataille. D'abord ils étaient plus
nombreux que nous, ensuite ils avaient creusé des fossés garnis
de palissades, et derrière on voyait très bien les canonniers qui
se penchaient à côté de leurs canons et qui nous observaient,
tandis que des files de baïonnettes innombrables se prolongeaient
jusque sur la côte.
110 «Les Français, avec leur caractère insouciant, ne voyaient pas
tout cela et paraissaient même très joyeux. Le bruit s'étant
répandu que le général Hoche venait de promettre six cents francs
pour chaque pièce enlevée à l'ennemi, ils riaient en se mettant
le chapeau sur l'oreille, et regardaient les canons en criant:
«Adjugé! adjugé!»[1] Il y avait de quoi frémir de voir une
pareille insouciance et d'entendre ces plaisanteries.
«Nous autres, l'ambulance, les voitures de toute sorte, les
caissons vides pour transporter les blessés, nous restâmes
derrière, et pour dire la vérité, cela me fit un véritable
plaisir. Madame Thérèse embrassait alors le petit Jean, qui se
mit à courir pour suivre le bataillon.
«Toute la vallée, à droite et à gauche, était pleine de cavalerie
en bon ordre. Le général Hoche, en arrivant, choisit lui-même
tout de suite la place de deux batteries sur les collines de
Reichshofen, et l'infanterie fit halte au milieu de la vallée.
«Il y eut encore une délibération, puis toute l'infanterie se
rangea en trois colonnes; l'une passa sur la gauche, dans la
gorge de Réebach, les deux autres se mirent en marche sur les
retranchements l'arme au bras.
«Le général Hoche, avec quelques officiers, se plaça sur une
petite hauteur, à gauche de la vallée.
«Tout ce qui suivit, mes chers amis, me semble encore un rêve. Au
moment où les colonnes arrivaient au pied de la côte, un horrible
fracas, comme une espèce de déchirement épouvantable, retentit;
tout fut couvert de fumée: c'étaient les Prussiens qui venaient
de lâcher leurs batteries. Une seconde après, la fumée s'étant un
peu dissipée, nous vîmes les Français plus haut sur la côte.
111 «Pour la seconde fois les Prussiens tirèrent, puis on entendit le
cri terrible des Républicains: «_A la baïonnette!_»[1] Et toute
la montagne se mit à pétiller comme un feu de charbonnière[2] où
l'on donne un coup de pied. On ne se voyait plus, parce que le
vent poussait la fumée sur nous, et l'on ne pouvait plus se dire
un mot à quatre pas, tant la fusillade, les hommes et le canon
tonnaient et hurlaient ensemble. Sur les côtés, les chevaux de
notre cavalerie hennissaient et voulaient partir; ces animaux
sont vraiment sauvages, ils aiment le danger, on avait mille
peines à les retenir.
«De temps en temps il se faisait un trou dans la fumée, alors on
voyait les Républicains cramponnés aux palissades comme une
fourmilière. Une seconde après, un autre coup de vent couvrait
tout, et l'on ne pouvait savoir comment cela finirait.
«Le général Hoche envoyait ses officiers l'un après l'autre
porter de nouveaux ordres; ils partaient comme le vent dans la
fumée, on aurait dit des ombres. Mais la bataille se prolongeait,
et les Républicains commençaient à reculer, quand le général
descendit lui-même ventre à terre; dix minutes après, le chant de
la _Marseillaise_[3] couvrait tout le tumulte; ceux qui avaient
reculé revenaient à la charge.
«Mais ce qui décida la victoire pour les Républicains, ce fut
l'arrivée de leur troisième colonne sur les hauteurs, à gauche
des retranchements; elle avait tourné le Réebach et sortait du
bois au pas de course.[5] Alors il fallut bien quitter la
partie;[4] les Prussiens, pris des deux côtés à la fois, se
retirèrent, abandonnant dix-huit pièces de canons, vingt-quatre
112 caissons et leurs retranchements pleins de blessés et de morts.
Ils se dirigèrent du côté de Woerth, et nos dragons, nos
hussards, qui ne se possédaient plus d'impatience, partirent
enfin courbés sur leurs selles, comme un mur qui s'ébranle. Nous
apprîmes le même soir qu'ils avaient fait douze cents prisonniers
et remporté six canons.
«Voilà, mes chers amis, ce qu'on appelle le combat de Woerth et
de Froeschwiller, dont la nouvelle a dû vous parvenir au moment
où je vous écris, et qui restera toujours présent à ma mémoire.
«Depuis ce moment, je n'ai rien vu de nouveau; mais que d'ouvrage
nous avons eu! Jour et nuit il a fallu couper,[1] trancher,[1]
amputer,[1] tirer des balles; nos ambulances sont encombrées de
blessés: c'est une chose bien triste.
«Cependant, le lendemain de la victoire, l'armée s'était portée
en avant. Quatre jours après, nous avons appris que les
conventionnels Lacoste et Baudot, ayant reconnu que la rivalité
de Hoche et de Pichegru nuisait aux intérêts de la République,
avaient donné le commandement à Hoche tout seul, et que celui-ci,
se voyant à la tête des deux armées du Rhin et de la Moselle,
sans perdre une minute, en avait profité pour attaquer Wurmser
sur les lignes de Wissembourg; qu'il l'avait battu complètement
au Geisberg, de sorte qu'à cette heure les Prussiens sont en
retraite sur Mayence, les Autrichiens sur Gemersheim, et que le
territoire de la République est débarrassé de tous ses ennemis.