de bonheur et d'attendrissement inexprimables, cela suffit! Vous
ne m'en diriez pas plus, que je serais déjà trop heureuse.[2]
Réchauffez-vous, monsieur le docteur, mangez, ne vous pressez
pas, je puis attendre maintenant.»
Lisbeth servait alors la soupe, et l'oncle, en s'asseyant, dit
encore:
«Oui, c'est positif, vous pouvez être tranquille sur ces deux
points. Tout à l'heure je vous dirai le reste.»
Bientôt cependant notre grande faim se ralentit. L'oncle but
encore un bon coup, puis il alluma sa pipe, et se rapprochant de
l'alcôve, il prit la main de madame Thérèse comme pour lui tâter
le pouls, en disant:
«M'y voilà!»
Elle ne disait rien et souriait. Alors il commença l'histoire de
la bataille. Je l'écoutais.
«Les Républicains sont arrivés devant Kaiserslautern le 27 au
soir, dit-il; depuis trois jours les Prussiens y étaient. Les
Prussiens étaient 40,000 hommes, et les Français 30,000.
«Le lendemain donc, l'attaque commença sur la gauche; les
Républicains, conduits par le général Ambert, se mirent à grimper
le ravin au pas de charge[3] en criant: «Landau[4] ou la mort!»
Dans ce moment même, Hoche devait attaquer le centre; mais il
était couvert de bois et de hauteurs, il lui fut impossible
d'arriver à temps; le général Ambert dut reculer sous le feu des
Prussiens; il avait toute l'armée de Brunswick contre lui. Le
67 jour suivant, 29 novembre, c'est Hoche qui attaqua par le centre;
le général Ambert devait tourner la droite, mais il s'égara dans
les montagnes, de sorte que Hoche fut accablé à son tour. Malgré
cela, l'attaque devait recommencer le lendemain 30 novembre. Ce
jour-là, Brunswick fit un mouvement en avant, et les
Républicains, de crainte d'être coupés, se mirent en retraite.
«Voilà ce que je sais de positif, et de la bouche même d'un
commandant républicain, blessé d'un coup de feu[1] à la hanche,
le second jour de la bataille. Le docteur Feuerbach, un de mes
vieux amis d'Université,[2] m'a conduit près de cet homme; sans
cela je n'aurais rien appris au juste, car des Prussiens on ne
peut tirer que des vanteries.»
On pense[3] avec quelle attention madame Thérèse écoutait ce
récit.
«Je vois... je vois... disait-elle tristement, la main appuyée
contre la tempe, nous avons manqué d'ensemble.[4]
--Justement, vous avez manqué d'ensemble, voilà ce que tout le
monde dit à Kaiserslautern; mais cela n'empêche pas que l'on
reconnaisse le courage et même l'audace extraordinaire de vos
Républicains. Quand ils criaient: «Landau ou la mort!» au milieu
du roulement de la fusillade et du grondement des canons, toute
la ville les entendait, il y avait de quoi[5] vous faire frémir.
Maintenant ils sont en retraite, mais Brunswick n'a pas osé les
poursuivre.»
Il y eut un instant de silence, et madame Thérèse demanda:
«Et comment savez-vous que notre bataillon n'a pas donné,
monsieur le docteur?
68 --Ah! c'est par le commandant républicain; il m'a dit que le
premier bataillon de la deuxième brigade avait éprouvé de grandes
pertes dans un village de la montagne quelques jours auparavant,
en poussant une reconnaissance du côté de Landau, et que, pour
cette raison, on l'avait mis à la réserve. C'est alors que j'ai
vu qu'il savait exactement les choses.
--Comment s'appelle ce commandant?
--Pierre Ronsart.
--Ah! je le connais bien, je le connais, dit madame Thérèse, il
était capitaine dans notre bataillon l'année dernière; comment!
ce pauvre Ronsart est prisonnier? Est-ce que sa blessure est
dangereuse?
--Non, Feuerbach m'a dit qu'il en reviendra; mais il faudra
quelque temps,» répondit l'oncle.
Puis, souriant d'un air fin, les yeux plissés:
«Oui, oui, fit-il, voilà ce que le commandant m'a raconté. Mais
il m'a dit bien d'autres choses encore, des choses... des choses
intéressantes... extraordinaires... et dont je ne me serais
jamais douté...
--Et quoi donc, monsieur le docteur?
--Ah! cela m'a bien étonné, fit l'oncle en serrant le tabac dans
sa pipe du bout de son doigt et tirant une grosse bouffée les
yeux en l'air, bien étonné!... et pourtant pas trop... non, pas
trop... car des idées pareilles m'étaient venues quelquefois.
--Mais quoi donc, monsieur Jacob? fit madame Thérèse d'un air
surpris.
--Ah! il m'a parlé d'une certaine citoyenne Thérèse, connue de
toute l'armée de la Moselle, et que les soldats appellent tout
69 bonnement la Citoyenne! Hé! hé! hé! il paraît que cette
citoyenne-là ne manque pas d'un certain courage!»
Et se tournant vers Lisbeth et moi:
«Figurez-vous qu'un jour, comme le chef de leur bataillon venait
d'être tué, en essayant d'entraîner ses hommes, et qu'il fallait
traverser un pont défendu par une batterie et deux régiments
prussiens, et que tous les plus vieux Républicains, les plus
terribles d'entre ces hommes courageux reculaient, figurez-vous
que cette citoyenne Thérèse prit le drapeau, et qu'elle marcha
toute seule sur le pont, en disant à son petit frère Jean de
battre la charge devant elle comme devant une armée; ce qui
produisit un tel effet sur les Républicains, qu'ils s'élancèrent
tous à sa suite, et s'emparèrent des canons! Comprenez-vous ça,
vous autres?--C'est le commandant Ronsart qui m'a raconté la
chose.»
Et comme nous regardions madame Thérèse, tout stupéfaits, moi
surtout, les yeux tout grands ouverts, nous vîmes qu'elle
devenait toute rouge.
«Ah! fit l'oncle, on apprend tous les jours de nouvelles choses;
ça, c'est grand; ça, c'est beau! Oui... oui... quoique je sois
partisan de la paix, ça m'a tout à fait touché....
--Mais, monsieur le docteur, répondit enfin madame Thérèse,
comment pouvez-vous croire?...
--Oh! interrompit l'oncle en étendant la main, ce n'est pas ce
commandant tout seul qui m'a dit cela; deux autres capitaines
blessés, qui se trouvaient là, en entendant dire que la citoyenne
Thérèse vivait encore, se sont bien réjouis. Son histoire du
drapeau est connue du dernier soldat. Voyons... oui ou non,
70 est-ce qu'elle a fait ça?» dit l'oncle en fronçant les sourcils
et regardant madame Thérèse en face.
Alors elle, penchant la tête, se mit à pleurer en disant:
«Le chef de bataillon qui venait d'être tué était notre père...
nous voulions mourir, le petit Jean et moi... nous étions
désespérés.»
En songeant à cela, elle sanglotait. L'oncle, la regardant alors,
devint très grave et dit:
«Madame Thérèse, écoutez, je suis fier d'avoir sauvé la vie d'une
femme telle que vous. Que ce soit[1] parce que votre père était
mort, ou pour toute autre raison que vous ayez agi de la sorte,
c'était toujours grand, noble et courageux; c'était même
extraordinaire, car des milliers d'autres femmes se seraient
contentées de gémir; elles seraient tombées là sans force, et
l'on n'aurait pu leur faire de reproches. Mais vous êtes une
femme courageuse, et longtemps après avoir rempli de grands
devoirs, vous pleurez lorsque d'autres commencent à oublier; vous
n'êtes pas seulement la femme qui lève le drapeau d'entre les
morts, vous êtes encore la femme qui pleure, et voilà pourquoi je
vous estime.--Et je dis que le toit de cette maison, habitée
autrefois par mon père et mon grand-père, est honoré de votre
présence, oui, honoré!»
Ainsi parla l'oncle, gravement, en appuyant sur les mots, et
déposant sa pipe sur la table, parce qu'il était vraiment ému.
Et madame Thérèse finit par dire:
«Monsieur le docteur, ne parlez pas ainsi, ou je serai forcée de
m'en aller. Je vous en prie, ne parlez plus de tout cela.
71 --Je vous ai dit ce que je pense, répondit l'oncle en se levant,
et maintenant je n'en parlerai plus, puisque telle est votre
volonté; mais cela ne m'empêchera pas d'honorer en vous une douce
et noble créature, et d'être fier de vous avoir donné mes soins.
Et le commandant m'a dit aussi quel était votre père et quels
étaient vos frères: des gens simples, naïfs, partis tous ensemble
pour défendre ce qu'ils croyaient être la justice. Quand tant de
milliers d'hommes orgueilleux ne pensent qu'à leurs intérêts, et,
je le dis à regret, quand ils se croient nobles en ne songeant
qu'aux choses de la matière,[1] on aime à voir que la vraie
noblesse, celle qui vient du désintéressement et de l'héroïsme,
se réfugie dans le peuple. Qu'ils soient Républicains ou non,
qu'importe! je pense, en âme et conscience, que les vrais nobles
à la face de l'Éternel sont ceux qui remplissent leur devoir.»
L'oncle, dans son exaltation, allait et venait dans la salle, se
parlant à lui-même. Madame Thérèse, ayant essuyé ses larmes, le
regardait en souriant et lui dit:
«Monsieur le docteur, vous nous avez apporté de bonnes nouvelles,
merci, merci! Maintenant je vais aller mieux.
--Oui, répondit l'oncle en s'arrêtant, vous irez de mieux en
mieux. Mais voici l'heure du repos; la fatigue a été longue, et
je crois que ce soir nous dormirons tous bien. Allons, Fritzel,
allons, Lisbeth, en route! Bonsoir, madame Thérèse.
--Bonne nuit, monsieur le docteur.»
Il prit la chandelle, et monta derrière nous.
72
XI
Le lendemain fut un jour de bonheur pour la maison de l'oncle
Jacob.
Il était bien tard lorsque je m'éveillai de mon profond sommeil;
j'avais dormi douze heures de suite comme une seconde.
Je m'habillai auprès d'un bon feu, je me lavai avec de l'eau
tiède que me versa Lisbeth. L'oncle descendit à son tour, me
pinça l'oreille et dit à Lisbeth:
«Eh bien! eh bien! comment va madame Thérèse ce matin? La nuit
s'est bien passée, j'espère?
--Entrez, répondit la vieille servante d'un accent de bonne
humeur, entrez, monsieur le docteur, quelqu'un veut vous parler.»
L'oncle entra, je le suivis, et d'abord nous fûmes très étonnés
de ne voir personne dans la salle, et les rideaux de l'alcôve
tirés.[1] Mais notre étonnement fut encore bien plus grand
lorsque, nous étant retournés, nous vîmes madame Thérèse dans son
habit de cantinière, assise derrière le fourneau; elle était
comme nous l'avions vue la première fois, seulement un peu plus
pâle. Elle souriait à notre étonnement, et tenait la main posée
sur la tête de Scipio assis auprès d'elle.
«Seigneur Dieu![2] fit l'oncle. Comment, c'est vous, madame
Thérèse!... Vous êtes levée!»
Puis il ajouta d'un air d'inquiétude:
«Quelle imprudence!»
Mais elle, continuant de sourire, lui tendit la main d'un air de
reconnaissance, en le regardant de ses grands yeux noirs avec
expression, et lui répondit:
73 «Ne craignez rien, monsieur le docteur, je suis bien, très bien;
vos bonnes nouvelles d'hier m'ont rendu la santé. Voyez
vous-même?...»
Il lui prit la main en silence et compta le pouls d'un air
rêveur; puis son front s'éclaircit, et d'un ton joyeux il
s'écria:
«Plus de[1] fièvre! Ah! maintenant, maintenant tout va bien! Mais
il faut encore de la prudence, encore de la prudence.»
Et se reculant, il se mit à rire comme un enfant, regardant sa
malade qui lui souriait aussi:
«Telle je vous ai vue la première fois, dit-il lentement, telle
je vous revois, madame Thérèse. Ah! nous avons eu du bonheur,
bien du bonheur!
--C'est vous qui m'avez sauvé la vie, monsieur Jacob, dit-elle,
les yeux pleins de larmes.»
Mais hochant la tête et levant la main:
«Non, fit-il, non, c'est celui qui conserve tout et qui anime
tout, c'est celui-là seul qui vous a sauvée; car il ne veut pas
que les grandes et belles natures périssent toutes; il veut qu'il
en reste pour donner l'exemple aux autres. Allons, allons qu'il
en soit remercié!»
Puis changeant de voix et de figure, il s'écria:
«Réjouissons-nous!... réjouissons-nous!... Voilà ce que j'appelle
un beau jour!»
En même temps il courut à la cuisine, et comme il ne revenait pas
tout de suite, madame Thérèse me fit signe d'approcher; elle me
prit la tête entre ses mains et m'embrassa, écartant mes cheveux.
«Tu es un bon enfant, Fritzel, me dit-elle; tu ressembles à petit
Jean.»
74 J'étais tout fier de ressembler à petit Jean.
Alors l'oncle rentra, clignant des yeux d'un air de satisfaction
intérieure.[1]
«Aujourd'hui, dit-il, je ne bouge pas de chez nous; il faut aussi
de temps en temps que l'homme se repose. Je vais seulement faire
un petit tour au village, pour avoir la conscience nette, et puis
je rentre passer toute la journée en famille....» Puis il sortit
en nous souriant.
Madame Thérèse était devenue toute rêveuse; elle se leva, poussa
le fauteuil près d'une fenêtre, et se mit à regarder la place de
la fontaine d'un air grave. Moi, je sortis déjeuner dans la
cuisine avec Scipio.
Environ une demi-heure après, j'entendis l'oncle qui rentrait en
disant:
«Eh bien! me voilà libre jusqu'au soir, madame Thérèse; j'ai fait
ma tournée, tout est en ordre, et rien ne m'oblige plus à
sortir.»
Depuis un instant, Scipio grattait à la porte, je lui ouvris, et
nous entrâmes ensemble dans la salle. L'oncle regardait madame
Thérèse encore à la même place et toute mélancolique.
«A quoi pensez-vous donc, madame Thérèse? lui dit-il, vous avez
l'air plus triste que tout à l'heure.
--Je pense, monsieur le docteur, que, malgré les plus grandes
souffrances, on est heureux de se sentir encore sur cette terre
pour quelque temps, dit-elle d'une voix émue.
--Pour quelque temps? s'écria l'oncle, dites donc pour bien des
années, car, Dieu merci, vous êtes d'une bonne constitution;
d'ici à peu de jours, vous serez aussi forte qu'autrefois.
75 --Oui, monsieur Jacob, oui, je le crois, fit-elle; mais quand un
homme bon, un homme de coeur vous a relevée d'entre les morts à
la dernière minute, c'est un bien grand bonheur de se sentir
renaître, de se dire: «Sans lui, je ne serais plus là!»
L'oncle alors comprit qu'elle contemplait le théâtre du terrible
combat soutenu par son bataillon contre la division autrichienne;
que toute la place étroite et sombre lui rappelaient les
incidents de la lutte, et qu'elle savait aussi le sort qui
l'attendait, si par bonheur il n'était survenu quand Joseph Spick
allait la jeter dans le tombereau. Il resta comme étourdi de
cette découverte, et seulement au bout d'un instant il demanda:
«Qui donc vous a raconté ces choses, madame Thérèse?
--Hier, pendant que nous étions seules, Lisbeth m'a dit ce que je
vous dois de reconnaissance.[1]
--Lisbeth vous a dit cela! s'écria l'oncle désolé; j'avais
pourtant bien défendu....
--Ah! ne lui faites pas de reproches, monsieur le docteur,
dit-elle, je l'ai bien aidée un peu.... Elle aime tant à causer!»
Madame Thérèse souriait alors à l'oncle, qui, s'apaisant
aussitôt, dit:
«Allons, allons, j'aurais dû prévoir cela, n'en parlons plus.
Mais écoutez-moi bien, madame Thérèse, il faut chasser ces idées
de votre esprit; il faut au contraire tâcher de voir les choses
en beau.[2] Je voudrais que cette fontaine fût à l'autre bout du
village; mais puisqu'elle est là, et que nous ne pouvons l'ôter,
allons nous asseoir au coin du fourneau pour ne plus la voir,
cela vaudra beaucoup mieux.
76 --Je veux bien,» répondit madame Thérèse en se levant.
Elle s'appuya sur le bras de l'oncle, qui semblait heureux de la
soutenir. Moi, je roulai le fauteuil dans son coin, et nous
reprîmes tous notre place autour du fourneau, dont le pétillement
nous réjouissait.
Madame Thérèse dans sa pâleur, ses grands cheveux noirs tombant
avec des reflets bleuâtres autour de ses épaules, semblait
heureuse et calme. Nous causions là tranquillement, l'oncle
fumait sa grosse pipe de faïence[1] avec une gravité pleine de
satisfaction.
«Mais, dites-moi donc, madame Thérèse, je croyais avoir découpé
votre veste, fit-il au bout de quelques instants, et je la vois
comme neuve.
--Nous l'avons recousue hier, Lisbeth et moi, monsieur Jacob,
répondit-elle.
-- Ah! bon, bon.... Alors vous savez coudre!... Cette idée ne
m'était pas encore venue.... Je vous voyais toujours à la tête
d'un pont, ou quelque part ailleurs, le long d'une rivière,
éclairée par les coups de fusil.»
Madame Thérèse sourit.
«Je suis la fille d'un pauvre maître d'école, dit-elle, et la
première chose à faire en ce monde, quand on est pauvre, c'est
d'apprendre à gagner sa vie. Mon père le[2] savait, tous ses
enfants connaissaient un état. Il n'y a qu'un an que nous sommes
partis, et non seulement notre famille, mais tous les jeunes gens
de la ville et des villages d'alentour, avec des fusils, des
haches, des fourches et des faux, tout ce qu'on avait, pour aller
à la rencontre des Prussiens. La proclamation[3] de Brunswick
avait soulevé tous les pays frontières; on apprenait l'exercice
en route.
77 Alors mon père, un homme instruit, fut nommé d'abord capitaine à
l'élection populaire, et plus tard, après quelques rencontres, il
devint chef de bataillon. Jusqu'à notre départ je l'avais aidé
dans ses classes, je faisais l'école des jeunes filles;[1] je les
instruisais en tout ce que de bonnes ménagères doivent savoir.
«Ah! monsieur Jacob, si l'on m'avait dit dans ce temps-là qu'un
jour je marcherais avec des soldats, que je conduirais mon cheval
par la bride au milieu de la nuit, que je ferais passer ma
charrette sur des tas de morts, et que souvent, durant des heures
entières, au milieu des ténèbres, je ne verrais mon chemin qu'à
la lueur des coups de feu, je n'aurais pu le croire, car je
n'aimais que les simples devoirs de la famille; j'étais même très
timide; un regard me faisait rougir malgré moi. Mais que ne
fait-on pas quand de grands devoirs nous tirent de l'obscurité,
quand la patrie en danger appelle ses enfants! Alors le coeur
s'élève, on n'est plus le même, on marche, la peur s'oublie, et
longtemps après, on est étonné d'être si changé, d'avoir fait
tant de choses que l'on aurait crues tout à fait impossibles!
--Oui, oui, faisait l'oncle en inclinant la tête, maintenant je
vous connais... je vois les choses clairement.... Ah! c'est ainsi
qu'on s'est levé... c'est ainsi que les gens ont marché tous en
masse. Voyez donc ce que peut faire une idée!»
Nous continuâmes à causer de la sorte jusque vers midi; alors
Lisbeth vint dresser la table et servir le dîner; nous la
regardions aller et venir, étendre la nappe et placer les
couverts, avec un vrai plaisir, et quand enfin elle apporta la
soupière fumante:
78 «Allons, madame Thérèse, s'écria l'oncle tout joyeux, en se
levant et l'aidant à marcher, mettons-nous à table.»
Quand nous fûmes assis les uns en face des autres, il nous sembla
que tout rentrait dans l'ordre, que tout devait être ainsi depuis
les anciens temps, et que jusqu'à ce jour il nous avait manqué
quelqu'un de la famille dont la présence nous rendait plus
heureux. Lisbeth elle-même en apportant le bouilli, les légumes
et le rôti, s'arrêtait chaque fois à nous contempler d'un air de
satisfaction profonde, et Scipio se tenait aussi souvent près de
moi qu'auprès de sa maîtresse, ne faisant plus de différence
entre nous.
L'oncle servait madame Thérèse, et comme elle était encore
faible, il découpait lui-même les viandes sur son assiette,
disant:
«Encore ce petit morceau! Ce qu'il vous faut maintenant, ce sont
des forces; mangez encore cela, mais ensuite nous en resterons
là, car tout doit arriver avec ordre et mesure.»
La porte s'ouvrit et le mauser et Koffel entrèrent gravement en
habit des dimanches; ils venaient prendre le café avec nous. Il
était facile de voir que l'oncle, en allant les inviter le matin,
leur avait parlé du courage et de la grande renommée de madame
Thérèse dans les armées de la République, car ils n'étaient plus
du tout les mêmes. Tous deux avaient la mine de graves
personnages arrivant pour quelque conférence extraordinaire, et
tous deux saluèrent en se courbant d'un air digne et dirent:
«Salut bien[1] à la compagnie, salut!
--Bon, vous voilà, dit l'oncle, venez vous asseoir.»
79 Puis se tournant vers la cuisine, il s'écria:
«Lisbeth, tu peux apporter le café.»
Au même instant, regardant par hasard du côté des fenêtres, il
vit passer le vieux Adam Schmitt, et, se levant aussitôt, il alla
frapper à la vitre, en disant:
«Voici un vieux soldat de Frédéric, madame Thérèse; vous serez
heureuse de faire sa connaissance; c'est un brave homme.»
Le père Schmitt était venu voir pourquoi monsieur le docteur
l'appelait, et l'oncle Jacob, ayant ouvert le châssis, lui dit:
«Père Adam, faites-nous donc le plaisir de venir prendre le café
avec nous; j'ai toujours[1] de ce vieux cognac, vous savez?
--Hé! volontiers, monsieur le docteur, répondit Schmitt, bien
volontiers.»
Puis il parut sur le seuil, la main retournée[2] contre
l'oreille, disant:
«Pour vous rendre mes devoirs.»
Lisbeth apporta les tasses et les petites carafes de cognac et de
kirschenwasser sur un plateau, et cette vue fit se retourner le
vieux Schmitt, dont les yeux se plissèrent.[3] Lisbeth apporta la
cafetière, et l'oncle dit:
«Asseyons-nous.»
Alors tout le monde s'assit, et madame Thérèse, souriant à tous
ces braves gens:
«Permettez que je vous serve, messieurs,» dit-elle.
Aussitôt le père Schmitt, levant la main à son oreille, répondit:
«A vous les honneurs militaires!»
80 Koffel et le mauser se lancèrent un regard d'admiration, et
chacun pensa: «Ce père Schmitt vient de dire une chose pleine
d'à-propos et de bon sens!»
Madame Thérèse emplit donc les tasses, et tandis qu'on buvait en
silence, l'oncle, plaçant la main sur l'épaule du père Schmitt,
dit:
«Madame Thérèse, je vous présente un vieux soldat du grand
Frédéric, un homme qui, malgré ses campagnes et ses blessures,
son courage et sa bonne conduite, n'est devenu que simple
sergent, mais que tous les braves gens du village estiment autant
qu'un _hauptmann_.»
Alors madame Thérèse regarda le père Schmitt qui s'était redressé
sur sa chaise plein d'un sentiment de dignité naturelle.
«Dans les armées de la République, Monsieur aurait pu devenir
général, dit-elle. Si la France combat maintenant toute l'Europe,
c'est qu'elle ne veut plus souffrir que les honneurs, la fortune
et tous les biens de la terre reposent sur la tête de
quelques-uns, malgré leurs vices, et toutes les misères, toutes
les humiliations sur la tête des autres, malgré leur mérite et
leurs vertus. La nation trouve cela contraire à la loi de Dieu,
et c'est pour en obtenir le changement que nous mourrons tous
s'il le faut.»
D'abord personne ne répondit; Schmitt regardait cette femme
gravement; il semblait réfléchir; le mauser et Koffel, l'un en
face de l'autre, s'observaient, madame Thérèse paraissait un peu
animée et l'oncle restait calme.
Au bout d'un instant, l'oncle Jacob dit à Schmitt:
«Madame était cantinière au 2e[1] bataillon de la 1re[2] brigade
de l'armée de la Moselle.
81 --Je le sais déjà, monsieur le docteur, répondit le vieux soldat,
et je sais aussi ce qu'elle a fait.»
Puis, élevant la voix, il s'écria:
«Oui, Madame, si j'avais eu le bonheur de servir dans les armées
de la République, je serais devenu capitaine, peut-être même
commandant, ou je serais mort!»
Et s'appuyant la main sur la poitrine:
«J'avais de l'amour-propre, dit-il; sans vouloir me flatter, je
ne manquais pas de courage, et si j'avais pu monter, j'aurais eu
honte de rester en bas. Le roi, dans plusieurs occasions, m'avait
remarqué, chose bien rare pour un simple soldat, et qui me fait
honneur. A Rosbach, pendant que le _hauptmann_ derrière nous
criait: «_Forvertz!_»[1] c'est Adam Schmitt qui commandait la
compagnie. Eh bien! tout cela n'a servi à rien; et maintenant,
quoique je reçoive une pension du roi de Prusse, je suis forcé de
dire que les Républicains ont raison. Voilà mon opinion.»
Alors il vida brusquement son petit verre, et clignant de l'oeil
d'un air bizarre, il ajouta:
«Et ils se battent bien... j'ai vu ça... oui, ils se battent
bien. Ils n'ont pas encore les mouvements réguliers des vieux
soldats; mais ils soutiennent bien une charge, et c'est à cela
qu'on reconnaît les hommes solides dans les rangs.»
Après ces paroles du père Schmitt, chacun se mit à célébrer les
idées nouvelles; Koffel, qui se plaignait toujours de n'avoir pas
reçu d'instruction, dit que tous les enfants devraient aller à
l'école aux frais du pays.
Madame Thérèse répondit que la Convention nationale[2] avait voté
82 cinquante-quatre millions de francs pour l'instruction
publique,--avec le regret de ne pouvoir faire plus,--dans un
moment où toute l'Europe se levait contre elle et, où il lui
fallait tenir quatorze armées sur pied.
Les yeux de Koffel, en entendant cela, se remplirent de larmes,
et je me rappellerai toujours qu'il dit d'une voix tremblante: