abattre, reprit-elle; quand un de nous tombe, dix autres se
lèvent. Ce n'est pas pour le roi de Prusse, ni pour l'empereur
d'Allemagne que nous marchons, c'est pour l'abolition des
privilèges de toute sorte, pour la liberté, pour la justice, pour
les droits de l'homme!--Pour nous vaincre, il faudra nous
exterminer jusqu'au dernier, fit-elle avec un sourire étrange, et
ce n'est pas aussi facile qu'on le croit. Seulement il est bien
malheureux que tant de milliers de braves gens de votre côté se
fassent massacrer pour des rois et des nobles qui sont leurs plus
50 grands ennemis, quand le simple bon sens devrait leur dire de se
mettre avec nous, pour chasser tous ces oppresseurs du pauvre
peuple; oui, c'est bien malheureux, et voilà ce qui me fait plus
de peine que tout le reste.»
Ayant parlé de la sorte, elle se recoucha, et l'oncle Jacob,
étonné de la justesse de ses paroles, resta quelques instants
silencieux.
Le mauser et Koffel se regardaient sans rien dire, mais on voyait
bien que les réflexions de la Française les avaient frappés et
qu'ils pensaient: «Cette femme a raison.»
Au bout d'une minute seulement, l'oncle dit:
«Du calme, madame Thérèse, du calme, tout ira mieux; sur bien des
choses nous pensons de même, et si cela ne dépendait que de moi,
nous ferions bientôt la paix ensemble.
--Oui, monsieur le docteur, répondit-elle, je le sais, car vous
êtes un homme juste, et nous ne voulons que la justice.
--Tâchez d'oublier tout cela, dit encore l'oncle Jacob; il ne
vous faut plus maintenant que du repos pour être en bonne santé.
--Je tâcherai, monsieur le docteur.»
Alors nous sortîmes de l'alcôve, et l'oncle, nous regardant tout
rêveur, dit:
«Voilà bientôt dix heures, allons nous coucher, il est temps.»
Il reconduisit Koffel et le mauser dehors, et poussa le verrou
comme à l'ordinaire. Moi, je grimpais déjà l'escalier.
51
IX
Le lendemain, lorsque je m'éveillai, la neige encombrait mes
petites fenêtres; il en tombait encore. Dehors tintaient les
clochettes du traîneau de l'oncle Jacob. Je pensai qu'il fallait
quelque chose d'extraordinaire pour décider l'oncle à se mettre
en route par un temps[1] pareil, et, m'étant habillé, je
descendis bien vite savoir ce que cela pouvait être.
L'allée était ouverte; l'oncle, enfoncé dans la neige jusqu'aux
genoux, arrangeait à la hâte une botte de paille dans le
traîneau.
«Tu pars, oncle? lui criai-je en m'avançant sur le seuil.
--Oui, Fritzel, oui, je pars, dit-il d'un ton joyeux; est-ce que
tu veux m'accompagner?»
Mais voyant ces gros flocons tourbillonner et songeant qu'il
ferait froid, je répondis:
«Un autre jour, oncle; aujourd'hui, j'aime mieux rester.»
Alors il rit tout haut, et, rentrant, il me pinça l'oreille, ce
qu'il faisait toujours lorsqu'il était de bonne humeur.
«Maintenant, tout est prêt, dit l'oncle en ouvrant le
garde-manger et fourrant dans sa poche une croûte de pain. Eh
bien, madame Thérèse, me voilà sur mon départ. Quel bon temps
pour aller en traîneau!»
Madame Thérèse regardait les fenêtres d'un air tout mélancolique.
«Vous allez voir un malade, monsieur le docteur? dit-elle.
--Oui, un pauvre bûcheron de Dannbach, à trois lieues d'ici, qui
s'est laissé prendre sous sa _schlitte_;[2] c'est une blessure
grave et qui ne souffre aucun retard.
52 --Quel rude métier vous faites! dit madame Thérèse d'une voix
attendrie; sortir par un temps pareil pour secourir un
malheureux, qui ne pourra peut-être jamais reconnaître vos
services!
--Eh! sans doute, répondit l'oncle en bourrant sa grande pipe de
porcelaine, cela m'est arrivé déjà bien souvent; mais que
voulez-vous? parce qu'un homme est pauvre, ce n'est pas une
raison pour le laisser mourir; nous sommes tous frères, madame
Thérèse, et les malheureux ont le droit de vivre comme les
riches.
--Oui, vous avez raison, et pourtant combien d'autres, à votre
place, resteraient tranquillement près de leur feu, au lieu de
risquer leur vie, pour le seul plaisir de faire le bien!»
Et levant les yeux avec expression:
«Monsieur le docteur, dit-elle, vous êtes un républicain.
--Moi, madame Thérèse! que me dites-vous là? s'écria l'oncle en
riant.
--Oui, un vrai républicain, reprit-elle: un homme que rien
n'arrête, qui méprise toutes les souffrances, toutes les misères
pour accomplir son devoir.
--Ah! si vous l'entendez ainsi, je serais heureux de mériter ce
nom, répondit l'oncle. Mais, dans tous les partis et dans tous
les pays du monde, il se trouve des hommes pareils.
--Alors, monsieur Jacob, ils sont républicains sans le savoir.»
L'oncle ne put s'empêcher de sourire:
«Vous avez réponse à tout, dit-il en fourrant son paquet de tabac
dans la grande poche de sa houppelande, on ne peut pas discuter
avec vous!»
53 Quelques instants de silence suivirent ces paroles. Le cheval
continuait à hennir dehors, et madame Thérèse s'était mise à
regarder les gros flocons qui tourbillonnaient contre les vitres,
lorsque l'oncle, ayant allumé sa pipe, dit:
«Je vais rester absent jusqu'au soir. Allons, madame Thérèse, au
revoir et bon courage!
--Au revoir! monsieur le docteur, fit-elle en lui tendant sa
longue main d'un air d'attendrissement; allez, et que le ciel
vous conduise.»
Ils restèrent ainsi quelques instants tout rêveurs; puis l'oncle
dit:
«Ce soir, entre six et sept heures, je serai de retour, madame
Thérèse; ayez bonne confiance, soyez sans inquiétude, tout ira
mieux.»
Après quoi nous sortîmes; il enjamba l'échelle[1] du traîneau, et
toucha son cheval Rappel du bout de son fouet, en me disant:
«Conduis-toi bien, Fritzel.»
Quand l'oncle eut disparu au coin de la rue, Lisbeth me demanda:
«Dis donc, Fritzel, est-ce que tu restes ici?
--Non, je vais voir le petit Hans Aden.
--Eh bien, écoute: puisque tu mets tes sabots, va donc chez le
mauser me chercher du miel pour la Française; monsieur le docteur
veut qu'on lui fasse une boisson avec du miel. Prends ton écuelle
et va là-bas. Tu diras au mauser que c'est pour l'oncle Jacob.
Voici l'argent.»
Rien ne me plaisait tant que d'avoir à faire des commissions,
54 surtout chez le mauser, qui me traitait comme un homme
raisonnable. Je pris donc l'écuelle et je sortis avec Scipio pour
me rendre chez le taupier.
A l'auberge du _Cruchon-d'Or_, on entendait tinter les verres et
les bouteilles; on chantait, on riait, les gens montaient et
descendaient l'escalier. Un vendredi,[1] cela me parut
extraordinaire; je m'arrêtai pour voir si c'était une noce ou un
baptême, et comme je me tenais de l'autre côté de la rue, sur la
pointe des pieds, regardant dans la petite allée ouverte, je vis,
au fond de la cuisine, la silhouette étrange du mauser se pencher
devant la flamme, son bout de pipe noire au coin des lèvres, et
sa main brune qui posait une braise sur le tabac.
Un instant après, le mauser revint lentement dans l'allée sombre,
lançant de grosses bouffées. Alors je lui criai:
«Mauser! mauser!»
Il s'avança jusqu'au bord de l'escalier, et me dit en riant:
«C'est toi, Fritzel?
--Oui, je vais chez vous chercher du miel.
--Hé! monte donc boire un coup; nous irons ensemble tout à
l'heure.»
Et se tournant vers la cuisine:
«Grédel, cria-t-il, apportez un verre pour Fritzel.»
Je m'étais dépêché de monter, et nous entrâmes, Scipio sur nos
talons.
Dans la salle on ne voyait, le long des tables, que des gens en
blouse, en veste, en camisole, levant leurs verres pleins d'un
air joyeux, et célébrant la grande victoire de Kaiserslautern.
Je suivais le mauser, qui s'avançait, le dos rond, vers les
55 fenêtres de la rue. Là se trouvaient, dans le coin à droite,
l'ami Koffel et le vieux Adam Schmitt, devant une bouteille de
vin blanc. Dans l'autre coin, en face, l'aubergiste Joseph Spick
et M. Richter buvaient du _gleiszeller_[1] au cachet vert. Ils
étaient pourpres tous les deux jusqu'aux oreilles, et criaient:
«A la santé de Brunswick! à la santé de notre glorieuse armée!
--Hé! fit le mauser en s'approchant de notre table, place pour un
homme.»
Et Koffel, se retournant, me serra la main, tandis que le père
Schmitt disait:
«A la bonne heure, à la bonne heure, voici du renfort.»
Il me fit asseoir près de lui, contre le mur, et Scipio vint
aussitôt lui lever la main du bout de son nez,[2] d'un air de
vieille connaissance.
«Hé! hé! hé! disait le vieux soldat, c'est toi, l'ancien;[3] tu
me reconnais!»
Grédel apporta un verre; le mauser l'emplit.
Au même instant, M. Richter se mit à crier à l'autre bout de la
table, d'un ton moqueur:
«Hé! Fritzel, comment va M. le docteur Jacob? Il ne vient donc
pas célébrer la grande bataille! C'est étonnant, étonnant, un si
bon patriote!»
Et moi, ne sachant que répondre, je dis tout bas à Koffel:
«L'oncle est parti sur son traîneau pour soigner un pauvre
bûcheron qui s'est laissé prendre sous sa _schlitte_.»
Alors Koffel, se retournant, s'écria d'une voix claire:
«Pendant que le petit-fils d'un ancien domestique de Salm-Salm
s'allonge les jambes sous la table près du poêle, et qu'il boit
56 du _gleiszeller_ en l'honneur des Prussiens, qui se moquent de
lui, M. le docteur Jacob traverse les neiges pour aller voir un
pauvre bûcheron de la montagne écrasé sous sa _schlitte_. Ça
rapporte moins que de prêter à gros intérêts,[1] mais ça prouve
plus de coeur tout de même.»
Koffel avait un petit coup de trop, et tous les gens l'écoutaient
en souriant. Richter ne répondit pas d'abord, mais au bout d'un
instant il dit:
«Eh! que ne fait-on pas par amour des Droits de l'homme, de la
déesse Raison[2] et du Maximum, surtout quand une vraie citoyenne
vous encourage!
--Monsieur Richter, taisez-vous! s'écria le mauser d'une voix
forte. M. le docteur est aussi bon Allemand que vous, et cette
femme, dont vous parlez sans la connaître, est une brave femme.
Le docteur Jacob n'a fait que son devoir en lui sauvant la vie;
vous devriez rougir d'exciter les gens du village contre un
pauvre être malade qui ne peut se défendre! c'est abominable!
--Je me tairai si cela me convient, s'écria Richter à son tour.
Vous criez bien haut... Ne dirait-on pas que les Français ont
remporté la victoire!»
Alors le mauser frappa du poing sur la table, à faire tomber les
verres; il parut vouloir se lever, mais il se rassit et dit:
«J'ai droit de me réjouir des victoires de la vieille Allemagne
autant que vous, monsieur Richter, car moi je suis un vieil
Allemand comme mon père, comme mon grand-père, et tous les
mausers connus depuis deux cents ans au village d'Anstatt pour
l'élevage des abeilles et la manière de prendre les taupes; au
lieu que les cuisiniers des Salm-Salm, de père en fils, se
57 promenaient en France avec leurs maîtres pour tourner la broche
et lécher le fond des marmites.»
Toute la salle partit d'un éclat de rire à ce propos, et M.
Richter, voyant que la plupart n'étaient pas pour lui, jugea
prudent de se modérer; il répondit donc d'un ton calme:
«Je n'ai jamais rien dit contre vous ni contre le docteur Jacob;
au contraire, je sais que M. le docteur est un homme habile et un
honnête homme. Mais cela n'empêche pas qu'en un jour comme
celui-ci tout bon Allemand doit se réjouir. Car, écoutez bien,
ceci n'est pas une victoire ordinaire, c'est la fin de cette
fameuse République une et indivisible.
--Comment! comment! s'écria le vieux Schmitt, la fin de la
République? Voilà du nouveau!
--Oui, elle ne durera plus six mois, fit Richter avec assurance;
car, de Kaiserslautern, les Français seront balayés jusqu'à
Hornbach, de Hornbach à Sarrebruck, à Metz, et ainsi de suite
jusqu'à Paris. Une fois en France, nous trouverons des amis en
foule pour nous secourir: la noblesse, le clergé et les honnêtes
gens sont tous pour nous; ils n'attendent que notre armée pour se
lever. Et quant à ce tas de gueux ramassés à droite et à gauche,
sans officiers et sans discipline, qu'est-ce qu'ils peuvent faire
contre des Brunswick, des Wurmser[1] et des centaines d'autres
vieux capitaines éprouvés par tous les périls de la guerre de
Sept ans?»
Toute la salle était alors de l'avis de Richter, et plusieurs
disaient:
«A la bonne heure,[2] voilà ce qui s'appelle parler; depuis
longtemps nous pensions les mêmes choses.»
58 Le mauser et Koffel se taisaient; mais le vieux Adam Schmitt
hochait la tête en souriant. Après un instant de silence, il
déposa sa pipe sur la table et dit:
«Monsieur Richter, vous parlez comme l'almanach; vous prédisez
l'avenir d'une façon admirable; mais tout cela n'est pas aussi
clair pour les autres que pour vous. Je veux bien croire que la
vieille race est née pour faire les généraux, puisque les nobles
arrivent tous au monde capitaines; mais, de temps en temps, il
peut aussi sortir des généraux de la race des paysans, et ceux-là
ne sont pas les plus mauvais, car ils le sont devenus par leur
propre valeur. Ces Républicains, qui vous paraissent si bêtes,
ont quelquefois de bonnes idées tout de même; par exemple,
d'établir chez eux que le premier venu pourra devenir
feld-maréchal, pourvu qu'il en ait le courage et la capacité; de
cette façon, tous les soldats se battent comme de véritables
enragés; ils tiennent dans leurs rangs comme des clous et
marchent en avant comme des boulets, parce qu'ils ont la chance
de monter en grade s'ils se distinguent, de devenir capitaine,
colonel ou général. Les Allemands se battent maintenant pour
avoir des maîtres, et les Français se battent pour s'en
débarrasser, ce qui fait encore une grande différence. Je les ai
regardés de la fenêtre du père Diemer en face de la fontaine,
pendant les deux charges des Croates et des uhlans, des charges
magnifiques; eh bien, cela m'a beaucoup étonné, monsieur Richter,
de voir comme ces jacobins ont supporté ça! Et leur commandant
m'a fait un véritable plaisir. Il n'était pas aussi bien habillé
qu'un major prussien, mais il se tenait aussi tranquille sur son
cheval que si on lui avait joué un air. Finalement, ils se sont
59 tous retirés, c'est vrai, mais ils avaient une division sur le
dos, et n'ont laissé que les fusils et les gibernes des morts sur
la place. Avec des soldats pareils, croyez-moi, monsieur Richter,
il y a de la ressource.[1] Les vieilles races guerrières sont
bonnes, mais les jeunes poussent au-dessous, comme les petits
chênes sous les grands, et quand les vieux pourrissent, ceux-là
les remplacent. Je ne crois donc pas que les Républicains se
sauvent comme vous le dites; ce sont déjà de fameux soldats, et
s'il leur vient un général ou deux, gare! Et prenez bien garde[2]
que ce n'est pas impossible du tout, car, entre douze ou quinze
cent mille paysans, il y a plus de choix qu'entre dix ou douze
mille nobles; la race n'est peut-être pas aussi fine, mais elle
est plus solide.»
Le vieux Schmitt reprit alors haleine un instant, et comme tout
le monde l'écoutait, il ajouta:
«Tenez, moi, par exemple, si j'avais eu le bonheur de naître dans
un pays pareil, est-ce que vous croyez que je me serais contenté
d'être Adam Schmitt, sergent de grenadiers, avec cent florins de
pension, six blessures et quinze campagnes? Non, non, ôtez-vous
cette idée de la tête; je serais le commandant, le colonel ou le
général Schmitt, avec une bonne retraite de deux mille thalers,
ou bien mes os dormiraient depuis longtemps quelque part. Quand
le courage mène à tout, on a du courage, et quand il ne sert qu'à
devenir sergent et à faire avancer les nobles en grade, chacun
garde sa peau.
--Et l'instruction! s'écria Richter, vous comptez donc
l'instruction pour rien, vous? Est-ce qu'un homme qui ne sait pas
lire vaut un duc de Brunswick qui sait tout?»
Alors Koffel, se retournant, dit d'un air calme:
60 «C'est juste, monsieur Richter, l'instruction fait la moitié de
l'homme, et peut-être les trois quarts. Voilà pourquoi ces
Républicains se battent jusqu'à la mort; ils veulent que leurs
fils reçoivent de l'instruction aussi bien que les nobles. Le
plus grand crime de ceux qui gouvernent dans ce bas monde, c'est
de refuser l'instruction aux misérables, afin que leurs races
nobles soient toujours au-dessus; c'est comme s'ils crevaient les
yeux des hommes, lorsqu'ils viennent au monde, pour profiter de
leur travail.[1]
Ainsi parla Koffel, disant que si ses parents avaient pu le faire
instruire, au lieu d'être un pauvre diable, il aurait peut-être
fait honneur à Anstatt et serait devenu quelque chose d'utile.
Chacun pensait comme lui, et plusieurs se disaient entre eux:
«Que serions-nous si l'on nous avait instruits? Est-ce que nous
étions plus bêtes que les autres?»
M. Richter, voyant tout le monde contre lui, et ne sachant que
répondre aux paroles judicieuses de Koffel, haussa les épaules
comme pour dire: «Ce sont des fous gonflés d'orgueil, des êtres
qu'il faudrait mettre à la raison.»
Or le silence commençait à se rétablir et le mauser venait de
faire apporter une seconde bouteille, lorsque des grondements
sourds s'entendirent sous la table; aussitôt nous regardâmes et
nous vîmes le grand chien roux de M. Richter qui tournait autour
de Scipio. Ce chien s'appelait Max. Il était grand, sec et
nerveux. Il voulait passer derrière Scipio, qui se retournait
toujours la tête haute et la lèvre frémissante.
61 En regardant du côté de M. Richter, je vis qu'il excitait son
chien en dessous; le père Schmitt s'en aperçut aussi, car il
s'écria:
«Monsieur Richter, vous avez tort d'exciter votre chien. Ce
caniche, voyez-vous, est un chien de soldat, rempli de finesse et
qui connaît toutes les ruses de la guerre. Le vôtre est peut-être
d'une vieille race; mais, prenez garde, celui-ci serait bien
capable de l'étrangler.
--Étrangler mon chien! s'écria Richter; il en avalerait dix comme
ce misérable roquet; d'un coup de dent il lui casserait
l'échine!»
En entendant cela, je voulus me sauver avec Scipio, car M.
Richter excitait toujours son grand Max, et tous les buveurs se
retournaient en riant pour voir la bataille. J'avais envie de
pleurer; mais le vieux Schmitt me retenait par l'épaule en me
disant tout bas:
«Laissez faire, laissez faire... ne craignez rien, Fritzel; je
vous dis que notre chien connaît la politique... l'autre n'est
qu'une grosse bête qui n'a rien vu.»
Et se tournant vers Scipio, il lui répétait toujours: «Attention!
attention!»
Scipio ne bougeait pas; il se tenait le derrière[1] dans le coin
de la fenêtre, la tête droite, ses yeux luisants sous ses grands
poils frisés, et, dans le coin de sa moustache tremblotante, on
voyait une dent blanche très pointue.
Le grand roux s'avançait. Ils grondaient tous deux, jusqu'au
moment où Max fit un bond pour saisir Scipio à la gorge; aussitôt
trois ou quatre éclats de voix brefs, terribles, partirent à la
fois. Scipio s'était baissé pendant que l'autre l'attrapait à la
tignasse, et d'un coup de dent sec[2] il lui faisait claquer la
patte.[3]
62 C'est alors qu'il fallut entendre[1] les cris plaintifs de Max,
et qu'il fallut le voir se glisser en boitant sous les tables; il
filait comme un éclair entre les jambes, en répétant ses cris
aigus qui vous perçaient les oreilles.
M. Richter s'était levé furieux pour tomber sur Scipio; mais, au
même instant, le mauser avait pris son bâton au coin de[2] la
porte, et disait:
«Monsieur Richter, si votre grosse bête est mordue, à qui la
faute? Vous l'avez assez excitée; maintenant elle est peut-être
estropiée, ça vous apprendra!»
Et le vieux Schmitt, riant jusqu'aux larmes, faisait mettre
Scipio entre ses genoux et criait:
«Je savais bien qu'il connaissait les finesses de la guerre; hé!
hé! hé! nous avons remporté les drapeaux et les canons.»
Tous les assistants riaient avec lui; de sorte que M. Richter,
indigné, chassa lui-même son chien dans la rue à grands coups de
pied, pour ne plus entendre ses cris. Il aurait bien voulu en
faire autant à Scipio, mais tout le monde était dans l'étonnement
de son courage et de son bon sens naturel.
«Allons, s'écria le mauser en se levant, arrive maintenant,
Fritzel, arrive! Il est temps que je te donne ce que tu veux. Je
vous salue, monsieur Richter; vous avez un fameux chien. Grédel,
vous marquerez[3] deux bouteilles sur l'ardoise.»
Je retournai chez nous, bien content de ce qui venait d'arriver.
63
X
Au coin de l'église, je rencontrai le petit Hans Aden, qui me
cria:
«Fritzel! Fritzel!»
Puis il demanda:
«Qu'est-ce que tu fais, cette après-midi?
--Je ne sais pas; j'irai me promener avec Scipio.
--Écoute, si tu veux, dit-il, nous irons poser des attrapes
derrière les arbres du _Postthâl_.[1]
--Je veux bien,» lui répondis-je.
Après quoi, chacun reprit son chemin, et je rentrai chez nous
vers midi.
Quelques instants après la vieille servante apporta la petite
soupière pour Madame Thérèse et moi et nous dînâmes.
A chaque instant je tournais la tête pour regarder si Hans Aden
ne se promenait pas déjà sur le perron de l'église.
Enfin il traversa la place; il regardait vers notre maison,
épiant du coin de l'oeil; j'étais déjà dans l'allée et j'ouvrais
la porte. En peu de temps nous posions nos attrapes entre les
arbres.
Lorsque j'arrivai chez nous, il faisait nuit. Lisbeth préparait
le souper.
La nuit dehors devenait noire.
De temps en temps madame Thérèse interrompait la vieille
servante, levant le doigt et disant:
«Écoutez!»
Alors tout le monde restait tranquille une seconde.
64 «Ce n'est rien, faisait Lisbeth: c'est la charrette de Hans
Bockel qui passe» ou bien: «c'est la mère Dreyfus qui s'en va
maintenant à la veillée chez les Brêmer.»
Elle connaissait les habitudes de tous les gens d'Anstatt, et se
faisait un véritable bonheur d'en parler à la dame française,
maintenant qu'elle avait vu la sainte Vierge pendue à son cou;
car sa nouvelle amitié venait de là, comme je l'appris plus tard.
Sept heures sonnèrent, puis la demie. A la fin, ne sachant plus
que faire pour attendre, je me dressai sur une chaise, et je pris
dans un rayon l'_Histoire naturelle_ de M. de Buffon, chose qui
ne m'était jamais arrivée; puis, les deux coudes sur la table,
dans une sorte de désespoir, je me mis à lire tout seul en
français. Il me fallait tout mon appétit pour me donner une
pareille idée; mais à chaque instant je levais la tête, regardant
la fenêtre, les yeux tout grands ouverts et prêtant l'oreille.
Je venais de trouver l'histoire du moineau, qui possède deux fois
plus de cervelle que l'homme en proportion de son corps, quand
enfin un bruit lointain, un bruit de grelots se fit entendre, ce
n'était encore qu'un bruissement presque imperceptible, perdu
dans l'éloignement, mais il se rapprochait vite, et bientôt
madame Thérèse dit:
«C'est M. le docteur.
--Oui, fit Lisbeth en se levant et remettant son rouet au coin de
l'horloge; cette fois c'est lui.»
Elle courut à la cuisine.
J'étais déjà dans l'allée, abandonnant M. de Buffon sur la table,
et je tirais la porte extérieure en criant:
«C'est toi, mon oncle?
--Oui, Fritzel, répondit la voix joyeuse de l'oncle, j'arrive.
Tout s'est bien passé à la maison?
65 --Très bien, oncle, tout le monde se porte bien.
--Bon, bon!»
Au même instant, Lisbeth sortait avec la lanterne, et je vis
l'oncle sous le hangar, en train de dételer le cheval.
«Seigneur Dieu, qu'il fait froid dehors! dit la vieille servante;
vous devez être gelé, monsieur le docteur. Allez, entrez vite
vous réchauffer, je finirai bien toute seule.»
Mais l'oncle Jacob n'avait pas l'habitude de laisser le soin de
son cheval à d'autres; ce n'est qu'en voyant Rappel devant son
râtelier garni de foin, et les pieds dans la bonne litière, qu'il
dit:
«Entrons maintenant.» Et nous entrâmes tous ensemble.
«Bonnes nouvelles, madame Thérèse, s'écria l'oncle sur le seuil,
bonnes nouvelles! J'arrive de Kaiserslautern, tout va bien
là-bas.»
Madame Thérèse, assise sur son lit, le regardait toute pâle.
«Comment, monsieur le docteur, fit-elle, vous venez de
Kaiserslautern?
--Oui, j'ai poussé jusque-là... J'ai tout vu... je me suis
informé de tout, dit-il en souriant; mais je ne vous cache pas,
madame Thérèse, que je tombe de fatigue et de faim.»
Il tirait ses grosses bottes, assis dans le fauteuil, et
regardait Lisbeth mettre la nappe d'un oeil aussi luisant que
celui de Scipio et le mien.
«Tout ce que je puis vous dire, s'écria-t-il en se relevant,
c'est que la bataille de Kaiserslautern n'est pas aussi décisive
66 qu'on le croyait, et que votre bataillon n'a pas donné;[1] le
petit Jean n'a pas couru de nouveaux dangers.