m'accompagner; au contraire, il me suivait gravement dans tout le
village.
33
VI
La neige ne cessa point de tomber ce jour-là ni la nuit suivante;
chacun pensait que les chemins de la montagne en seraient
encombrés et qu'on ne reverrait plus ni les uhlans ni les
Républicains; mais un petit événement vint encore montrer aux
gens les tristes suites de la guerre, et les faire réfléchir sur
les malheurs de ce bas[1] monde.
C'était le lendemain du jour ou la femme avait repris
connaissance, que le bourgmestre Meyer entra.
«Salut, monsieur le docteur, salut! dit le gros homme. J'arrive
par un temps de neige; mais que voulez-vous, il le faut,[2] il le
faut!
--Un pauvre diable[3] monsieur le docteur, est étendu dans le
bûcher de Réebock, derrière un tas de fagots. C'est un soldat. Il
se sera[4] retiré là pour mourir sans trouble pendant le combat.
A cette heure,[5] il faudrait[6] dresser l'acte mortuaire; je ne
peux pas vérifier de quoi cet homme est mort.
--C'est bien, bourgmestre, dit l'oncle en se levant,
j'arrive.»[7]
Ils sortirent et je les suivais.
Enfin nous arrivâmes à la grange de Réebock et j'aperçus à
droite, étendu contre le mur, un grand manteau rouge, puis, une
tête noire avec de longues moustaches.
Je vois, fit l'oncle, je vois!»
Et il s'approcha en disant:
«C'est un Croate.»
L'oncle tira l'homme par une jambe et le fit glisser en pleine
lumière.
Puis il ouvrit la boucle du manteau.
34 «Il est mort d'un coup de baïonnette, sans doute pendant la
dernière rencontre.»
Tout le monde devenait rêveur; le silence, auprès de ce mort,
vous donnait froid.
«Enfin voilà le décès constaté,[1] fit l'oncle au bout d'un
instant, nous pouvons partir.»
Puis se ravisant.
«Peut-être y aurait-il moyen de savoir quel est cet homme!»
Il s'agenouilla de nouveau, mit la main dans une poche de la
veste et trouva des papiers.
«Je garde ces papiers pour dresser l'acte, dit-il au bourgmestre.
Maintenant nous pouvons partir.»
L'oncle m'apercevant alors, dit:
«Te voilà Fritzel? Il faut donc que tu voies tout?»
Il ne me fit pas d'autres reproches, et nous rentrâmes ensemble à
la maison.
Tout en marchant, l'oncle parcourait les papiers du Croate. En
ouvrant la porte de notre chambre, nous vîmes que la femme venait
de prendre un bouillon, les rideaux étaient encore ouverts et
l'assiette sur la table de nuit.
«Eh bien, madame, dit l'oncle Jacob en souriant, vous allez
mieux?»
Alors, elle, qui s'était retournée et qui le regardait avec
douceur de ses grands yeux noirs, répondit:
«Oui, monsieur le docteur, vous m'avez sauvée, je me sens
revivre.»
Puis, au bout d'une seconde, elle ajouta d'un ton plein de
compassion:
«Vous venez encore de reconnaître une malheureuse victime de la
guerre!»
35 L'oncle comprit qu'elle avait tout entendu, lorsque le
bourgmestre était venu le prendre une demi-heure avant.
«C'est vrai, dit-il, c'est vrai, madame; encore un malheureux qui
ne reverra plus le toit de sa maison, encore une pauvre mère qui
n'embrassera plus son fils.»
La femme semblait émue et demanda tout bas:
«C'est un des nôtres?
--Non, madame, c'est un Croate. Je viens de lire en marchant une
lettre que sa mère lui écrivait il y a trois semaines. La pauvre
femme lui recommande de ne pas oublier ses prières du matin et du
soir et de bien se conduire. Elle lui parle avec tendresse, comme
à un enfant. C'était pourtant un vieux soldat, mais elle le
voyait sans doute encore tout rosé et tout blond, comme le jour
où, pour la dernière fois, elle l'avait embrassé en sanglotant.»
La voix de l'oncle en parlant de ces choses s'attendrissait; il
regardait la femme qui, de son côté, semblait aussi touchée.
«Oui, vous avez raison, dit-elle, ce doit être affreux
d'apprendre qu'on ne verra plus son enfant. Moi, du moins, j'ai
la consolation de ne pouvoir plus causer d'aussi grandes douleurs
à ceux qui m'aimaient.»
Alors elle détourna la tête, et l'oncle, devenu très grave, lui
demanda:
«Vous n'êtes pourtant pas seule au monde?
--Je n'ai plus ni père ni mère, fit-elle d'une voix basse; mon
père était chef du bataillon que vous avez vu; j'avais trois
frères, nous étions tous partis ensemble en 92, de Fénétrange en
Lorraine. Maintenant trois sont morts, le père et les deux aînés;
il ne reste plus que moi et Jean, le petit tambour.»
36 La femme, en disant cela, semblait prête à fondre en larmes.
L'oncle, le front penché, les mains croisées sur le dos, se
promenait de long en large dans la chambre. Le silence revenait.
Tout à coup la Française reprit:
«J'aurais quelque chose à vous demander[1] monsieur le docteur?
--Quoi, madame?
--Ce serait d'écrire à la mère du malheureux Croate. C'est
terrible, sans doute, d'apprendre la mort de son fils, mais de
l'attendre toujours, d'espérer pendant des années qu'il
reviendra, et de voir qu'il n'arrive pas, même à la dernière
heure, ce doit être plus cruel encore.»
Elle se tut, et l'oncle tout rêveur répondit:
«Oui... oui, c'est une bonne pensée! Fritzel, apporte l'encre et
le papier. Quelle misère, mon Dieu! dire qu'on annonce des choses
pareilles, et que ce sont encore de bonnes actions! Ah! la
guerre... la guerre.»
Il s'assit et se mit à écrire.
Enfin l'oncle finit sa lettre; il la plia, la cacheta, écrivit
l'adresse et me dit:
«Va, Fritzel, jette cette lettre à la boîte, et dépêche-toi.
VII
En revenant de la poste, j'avais aperçu tout au loin, dans la
grande prairie communale,[2] derrière l'église, Hans Aden, Frantz
Sépel et bien d'autres de mes camarades qui glissaient sur le
guévoir.
Comme mon coeur galopait en les voyant! comme j'aurais voulu
37 pouvoir les rejoindre! Malheureusement l'oncle Jacob m'attendait
alors, et je rentrai la tête pleine de ce joyeux spectacle.
Pendant tout le dîner, l'idée de courir là-bas ne me quitta pas
une seconde; mais je me gardai bien d'en parler à l'oncle, car il
me défendait toujours[1] de glisser sur le guévoir, à cause des
accidents. Enfin il sortit pour aller faire une visite à M. le
curé, qui souffrait de ses rhumatismes.
J'attendis qu'il fût entré dans la grande rue,[2] puis je sifflai
Scipio, et je me mis à courir jusqu'à la ruelle des Houx, comme
un lièvre.
Je croyais retrouver tous mes camarades sur le guévoir, mais ils
étaient allés dîner; je ne vis, au tournant de l'église,[3] que
les grandes glissades désertes. Il me fallut donc glisser seul,
et, comme il faisait froid, au bout d'une demi-heure j'en eus
bien assez.
Je reprenais le chemin du village, quand Hans Aden, Frantz Sépel
et deux ou trois autres débouchèrent d'entre les haies couvertes
de givre.
«Tiens! c'est toi, Fritzel! me dit Hans Aden; tu t'en vas?
--Oui, je viens de glisser, et l'oncle Jacob ne veut pas que je
glisse; j'aime mieux m'en aller.
--Moi, dit Frantz Sépel, j'ai fendu mon sabot sur la glace ce
matin, et mon père l'a raccommodé. Voyez un peu.»[4]
Il défit son sabot et nous le montra. Le père Frantz Sépel avait
mis une bande de tôle en travers avec quatre gros clous à tête
pointue. Cela nous fit rire, et Frantz Sépel s'écria:
38 «Ça, ce n'est pas commode pour glisser! Écoutez, allons plutôt
en traîneau; nous monterons sur l'Altenberg, et nous descendrons
comme le vent.
--Oui, dit Hans Aden; mais comment avoir un traîneau?
--Laissez-moi faire,» répondit Frantz Sépel, le plus malin de
nous tous.
Et toute la troupe se remettait en route. De temps en temps on
regardait Scipio, qui marchait près de moi.
«Vous avez un beau chien, faisait Hans Aden, c'est un chien
français; ils ont de la laine comme les moutons et se laissent
tondre sans rien dire.»
Frantz Sépel soutenait qu'il avait vu l'année précédente, à la
foire de Kaiserslautern, un chien français avec des lunettes et
qui comptait sur un tambour jusqu'à cent. Il devinait aussi
toutes sortes de choses, et la grand'mère Anne pensait que ce
devait être un sorcier.
Nous allions donc ainsi, de maison en maison, et deux heures
sonnaient à l'église, lorsque M. Richter passa sur son traîneau,
en criant à sa grande bique décharnée:
«Allez, Charlotte, allez!»
La pauvre bête allongeait ses hanches,[1] et M. Richter contre
son ordinaire, paraissait tout joyeux. En passant devant la
maison du boucher Sépel, il cria:
«Bonne nouvelle, Sépel, bonne nouvelle!»
Il faisait claquer son fouet, et Hans Aden dit:
«M. Richter est un peu gris; il aura[2] trouvé quelque part du
vin qui ne lui coûtait rien.»
Alors toute la bande rit de bon coeur, car tout le village savait
que Richter était un avare.
Nous étions arrivés au bout de la grand'rue,[3] devant la maison
39 du père[4] Adam Schmitt, un vieux soldat de Frédéric II,[1] qui
recevait une petite pension pour acheter son pain et son tabac,
et de temps en temps du _schnaps_.[2]
Adam Schmitt avait fait la guerre de Sept ans[3] et toutes les
campagnes de Silésie et de Poméranie. Maintenant il était tout
vieux, et il vivait seul dans la dernière maison du village, une
petite maison n'ayant qu'une seule pièce en bas, une au-dessus et
le toit avec ses deux lucarnes.
L'oncle Jacob aimait ce vieux soldat; quelquefois, en le voyant
passer, il frappait à la vitre et lui criait: «Adam, entrez
donc!»
Aussitôt l'autre entrait, sachant que l'oncle avait du véritable
cognac de France dans une armoire, et qu'il l'appelait pour lui
en offrir un petit verre.
Nous fîmes donc halte devant sa maison, et Frantz Sépel nous dit:
«Regardez-moi[4] ce traîneau. Je parie que le père Schmitt nous
le prêtera, pourvu que Fritzel entre hardiment, et qu'il dise:
«Père Adam, prêtez-nous votre _schlitte_!» Oui je parie qu'il
nous le prêtera, j'en suis sûr; seulement il faut du courage.»
J'étais devenu tout rouge. Tous les camarades, au coin de la
maison, me poussaient par l'épaule en disant:
«Entre, il te le prêtera!
--Je n'ose pas, leur disais-je tout bas.
--Tu n'as pas de courage, répondait Hans Aden; à ta place, moi,
j'entrerais tout de suite.
--Laissez-moi seulement regarder un peu s'il est de bonne
humeur.»
Alors je me penchai vers la petite fenêtre, et, regardant du coin
de l'oeil, je vis le père Schmitt assis devant la pierre de
40 l'âtre, où brillaient quelques braises au milieu d'un tas de
cendres. Il fumait sa pipe de terre, qui dépassait un peu de
côté[1] sa joue creuse.
Tous les autres me poussèrent dans l'allée en disant tout bas:
«Fritzel... Fritzel... il te le prêtera, bien sûr!
--Non!
--Si![2]
--Je ne veux pas.»
Mais Hans Aden avait ouvert la porte, et j'étais déjà dans la
chambre avec Scipio, les autres, derrière moi, penchés, les yeux
écarquillés, regardant et prêtant l'oreille.
Oh! comme j'aurais voulu m'échapper! Malheureusement Frantz
Sépel, du dehors, retenait la porte à demi fermée; il n'y avait
de place que pour sa tête et celle de Hans Aden, debout sur la
pointe des pieds derrière lui.
Le vieux Schmitt s'était retourné:
«Tiens! c'est Fritzel![3] dit-il en se levant. Qu'est-ce qui se
passe donc?»
Il ouvrit la porte, et toute la bande s'enfuit. Je restai seul.
Le vieux soldat me regardait tout étonné.
«Qu'est-ce que vous voulez donc, Fritzel?» fit-il en prenant une
braise sur l'âtre pour rallumer sa pipe.
Puis, voyant Scipio, il le contempla gravement en tirant de
grosses bouffées de tabac.[4]
Moi, j'avais repris un peu d'assurance.
«Père Schmitt, lui dis-je, les autres veulent que je vous demande
votre traîneau pour descendre de l'Altenberg.»
Le vieux soldat, en face du caniche, clignait de l'oeil et
souriait. Au lieu de répondre, il se gratta l'oreille[6] en
relevant son bonnet, et me demanda:
«C'est à vous, ce chien, Fritzel?
41 --Oui, père Adam, c'est le chien de la femme que nous avons chez
nous.»
--Ah! bon, ça doit être un chien de soldat; il doit connaître
l'exercice.»[1]
Scipio nous regardait le nez en l'air, et le père Schmitt,
retirant la pipe de ses lèvres, dit:
«C'est un chien de régiment; il ressemble au vieux Michel, que
nous avions en Silésie.»
Alors élevant la pipe, il s'écria: «Portez armes!» d'une voix si
forte, que toute la baraque en retentit.
Mais quelle ne fut pas ma surprise, de voir Scipio s'asseoir, les
pattes de devant pendantes, et se tenir comme un véritable
soldat!
«Ha! ha! ha!» s'écria le vieux Schmitt, je le savais bien!»
Tous les camarades étaient revenus; les uns regardaient par la
porte entr'ouverte, les autres par la fenêtre. Scipio ne bougeait
pas, et le père Schmitt, aussi joyeux qu'il avait paru grave
auparavant, lui dit:
«Attention au commandement de marche!» Puis, imitant le bruit du
tambour, et marchant en arrière sur ses gros sabots, il se mit à
crier:
_«Arche!_ Pan... pan... rantanplan... Une... _deusse_... Une...
_deusse!_»
Et Scipio marchait avec une mine grave étonnante, ses longues
oreilles sur les épaules et la queue en trompette.[2]
C'était merveilleux; mon coeur sautait.
Tous les autres, dehors, paraissaient confondus d'admiration.
«Halte!» s'écria Schmitt, et Scipio s'arrêta.
Alors je ne pensais plus à la _schlitte_; j'étais tellement fier
42 des talents de Scipio, que j'aurais voulu courir à la maison, et
crier à l'oncle: «Nous avons un chien qui fait l'exercice!»
Mais Hans Aden, Frantz Sépel et tous les autres, encouragés par
la bonne humeur du vieux soldat, étaient entrés.
«En place, repos!»[1] dit le père Schmitt, et Scipio retomba sur
ses quatre pattes, en secouant la tête et se grattant la nuque
avec une patte de derrière, comme pour dire: «Depuis deux minutes
une puce me démange; mais on n'ose pas se gratter sous les
armes!»
Le père Schmitt regardait Scipio d'un air attendri; on voyait
qu'il lui rappelait le bon temps de son régiment.
«Oui, fit-il au bout de quelques instants, c'est un vrai chien de
soldat. Mais reste[2] à savoir s'il connaît la politique, car
beaucoup de chiens ne savent pas la politique.»
En même temps, il prit un bâton derrière[3] la porte et le mit en
travers,[4] en criant:
«Attention au mot d'ordre!»
Scipio se tenait déjà prêt.
«Saute pour la République!» cria le vieux soldat.
Et Scipio sauta par-dessus le bâton, comme un cerf.
«Saute pour le général Hoche!»[5]
Scipio sauta.
«Saute pour le roi de Prusse!»
Mais alors Scipio s'assit sur sa queue d'un air très ferme, et le
vieux bonhomme[6] se mit à sourire tout bas,[7] les yeux plissés,
en disant:
«Oui, il connaît la politique... hé! hé! hé! Allons...
arrive!»[8]
Il lui passa la main sur la tête, et Scipio parut très content.
43 «Fritzel, me dit alors le père Schmitt, vous avez un chien qui
vaut son pesant d'or; c'est un vrai chien de soldat.»
Et nous regardant tous, il ajouta:
«Puisque vous avez un si bon chien, je vais vous prêter ma
_schlitte_; mais vous me la ramènerez à cinq heures, et prenez
garde de vous casser le cou.»[1]
Il sortit avec nous et décrocha son traîneau du hangar.
Mon esprit se partageait alors entre le désir d'aller annoncer à
l'oncle les talents extraordinaires de Scipio, ou de descendre
l'Altenberg sur notre _schlitte_. Mais quand je vis Hans Aden,
Frantz Sépel, tous les camarades, les uns devant, les autres
derrière, pousser et tirer en galopant comme des bienheureux,[2]
je ne pus résister au plaisir de me joindre à la bande.
Schmitt nous regardait de sa porte.
«Prenez garde de rouler!» nous dit-il encore.
Puis il rentra, pendant que nous filions dans la neige. Scipio
sautait à côté de nous. Je vous laisse à penser notre joie, nos
cris et nos éclats de rire jusqu'au sommet de la côte.
Nous continuâmes à monter et à descendre jusque vers quatre
heures. Alors la nuit commençait à se faire, et chacun se rappela
notre promesse au père Schmitt. Nous reprîmes donc le chemin du
village. En approchant de la demeure du vieux soldat, nous le
vîmes debout sur sa porte.[3] Il nous avait entendus rire et
causer de loin.
«Vous voilà! s'écria-t-il; personne ne s'est fait de mal?
--Non, père Schmitt.
--A la bonne heure.»[4]
Il remit sa _schlitte_ sous le hangar, et moi, sans dire ni
44 bonjour ni bonsoir, je partis en courant, heureux d'annoncer à
l'oncle quel chien nous avions l'honneur de posséder. Cette idée
me rendait si content, que j'arrivai chez nous sans m'en
apercevoir; Scipio était sur mes talons.
«Oncle Jacob, m'écriai-je en ouvrant la porte, Scipio connaît
l'exercice! le père Schmitt a vu tout de suite que c'était un
véritable chien de soldat; il l'a fait marcher sur les pattes de
derrière comme un grenadier, rien qu'en disant: «Une...
_deusse_!»
L'oncle lisait derrière le fourneau; en me voyant si
enthousiaste, il déposa son livre au bord de la cheminée et me
dit d'un air émerveillé:
«Est-ce bien possible, Fritzel? Comment!... comment!...
--Oui! m'écriai-je, et il sait aussi la politique: il saute pour
la République, pour le général Hoche, mais il ne veut pas sauter
pour le roi de Prusse.»
L'oncle alors se mit à rire, et, regardant la femme, qui souriait
aussi dans l'alcôve, le coude sur l'oreiller:
«Madame Thérèse, dit-il d'un ton grave, vous ne m'aviez pas
encore parlé des beaux talents de votre chien. Est-il bien vrai
que Scipio sache tant de belles choses?
--C'est vrai, monsieur le docteur, dit-elle en caressant le
caniche qui s'était approché du lit et qui lui tendait la tête
d'un air joyeux; oui, il sait tout cela, c'était l'amusement du
bataillon; Petit-Jean lui montrait tous les jours quelque chose
de nouveau. N'est-ce pas, mon pauvre Scipio? Combien de fois
notre père et les deux aînés ne se sont-ils pas réjouis de te
voir monter la garde? Tu faisais rire tout notre monde par ton
air grave et tes talents; on oubliait les fatigues de la route
autour de toi, on riait de bon coeur!»
45 Elle disait ces choses, tout attendrie, d'une voix douce, en
souriant un peu tout de même. Scipio avait fini par[1] se
dresser, les pattes au bord du lit, pour entendre son éloge.
VIII
Ce même soir, après le souper, l'oncle Jacob fumait sa pipe en
silence derrière le fourneau. Moi, je séchais le bas de mon
pantalon, la tête de Scipio entre les genoux.
Cela durait depuis environ une demi-heure lorsque je fus réveillé
par un bruit de sabots dans l'allée; en même temps, la porte
s'ouvrit, et la voix joyeuse du mauser dit dans la chambre:
«De la neige, monsieur le docteur, de la neige! Elle recommence à
tomber, nous en avons encore pour toute la nuit.»
Il paraît que l'oncle avait fini par s'assoupir, car,
seulement[2] au bout d'un instant, je l'entendis se remuer et
répondre:
«Que voulez-vous,[3] mauser, c'est la saison; il faut s'attendre
à cela maintenant.»
Puis il se leva et alla dans la cuisine chercher de la lumière.
Le mauser s'approchait dans l'ombre.
«Tiens! Fritzel est là! dit-il. Tu n'as donc pas encore sommeil?
L'oncle rentrait.
Je tournai la tête, et je vis que le mauser souriait, en plissant
ses petits yeux, et qu'il tenait quelque chose sous le bras.
46 «Vous venez pour la gazette, mauser? dit l'oncle. Elle n'est pas
arrivée ce matin, le messager est en retard.
--Non, monsieur le docteur, non; je viens pour autre chose.»
Il déposa sur la table un vieux livre.
«Voilà pourquoi j'arrive! dit le mauser; je n'ai pas besoin de
nouvelles, moi; quand je veux savoir ce qui se passe dans le
monde, j'ouvre et je regarde.»
La porte s'ouvrit de nouveau. C'était notre ami Koffel qui venait
nous voir.
«Bonsoir, monsieur le docteur, fit-il en secouant son bonnet dans
le vestibule; j'arrive tard; beaucoup de gens m'ont arrêté sur la
route, au _Boeuf-Rouge_[1] et au _Cruchon-d'Or_.[1]
--Entrez, Koffel, lui dit l'oncle. Vous avez bien fermé la porte
de l'allée?
--Oui, docteur Jacob, ne craignez rien.»
Il entra, et souriant:
«La gazette n'est pas arrivée ce matin? dit-il.
--Non, mais nous n'en avons pas besoin, répondit l'oncle d'un
accent de bonne humeur un peu comique. Nous avons le livre du
mauser, qui raconte le présent, le passé et l'avenir.
--Est-ce qu'il raconte aussi notre victoire?» demanda Koffel en
se rapprochant du fourneau.
L'oncle et le mauser se regardèrent étonnés.
«Quelle victoire? fit le mauser.
--Hé! celle d'avant-hier, à Kaiserslautern. On ne parle que de
cela dans tout le village; c'est Richter, M. Richter qui est
47 revenu de là-bas, vers deux heures, apporter la nouvelle. Au
_Cruchon-d'Or_, on a déjà vidé plus de cinquante bouteilles en
l'honneur des Prussiens: les Républicains sont en pleine
déroute!»
A peine eut-il parlé des Républicains, que nous regardâmes du
côté de l'alcôve, songeant que la Française était là et qu'elle
nous entendait. Cela nous fit de la peine, car c'était une brave
femme, et nous pensions que cette nouvelle pouvait lui causer
beaucoup de mal. L'oncle leva la main, en hochant la tête d'un
air désolé; puis il se leva doucement et entr'ouvrit les rideaux
pour voir si madame Thérèse dormait.
«C'est vous, monsieur le docteur, dit-elle aussitôt; j'ai tout
entendu.
--Ah! madame Thérèse, dit l'oncle, ce sont de fausses nouvelles.
--Je ne crois pas, monsieur le docteur. Du moment[1] qu'une
bataille s'est livrée[2] avant-hier à Kaiserslautern, il faut que
nous ayons eu le dessous, sans quoi les Français auraient marché
tout de suite sur Landau, pour débloquer la place et couper la
retraite aux Autrichiens: leur aile droite aurait traversé le
village.»
Puis élevant la voix:
«Monsieur Koffel, dit-elle, voulez-vous me dire les détails que
vous savez?»
Le mauser avait pris la chandelle sur la table, et nous étions
tous entrés dans l'alcôve. Moi au pied du lit, Scipio contre la
jambe, je regardais en silence.
Madame Thérèse regardait Koffel, qui ne quittait pas des yeux
l'oncle Jacob, comme pour lui demander ce qu'il fallait faire.
48 «Ce sont des bruits qui courent au village, dit-il d'un air
embarrassé; ce Richter ne mérite pas pour deux liards[1] de
confiance.
--C'est égal, monsieur Koffel, racontez-moi cela, dit-elle; M. le
docteur le permet. N'est-ce pas, monsieur le docteur, vous le
permettez?
--Sans doute, fit l'oncle d'un air de regret. Mais il ne faut pas
croire tout ce qu'on rapporte.
--Non... on exagère, je le sais bien; mais il vaut mieux savoir
les choses que de se figurer mille idées; cela tourmente moins.»
Koffel se mit donc à raconter que deux jours avant les Français
avaient attaqué Kaiserslautern, et que, depuis sept heures du
matin jusqu'à la nuit ils avaient livré de terribles combats pour
entrer dans les retranchements; que les Prussiens les avaient
écrasés par milliers; que les Français avaient tout abandonné;
qu'on les massacrait partout, et que la cavalerie de
Brunswick,[2] envoyée à leur poursuite, faisait des prisonniers
en masse.
Madame Thérèse ne disait rien. Elle écoutait, et de temps en
temps, lorsque Koffel voulait s'arrêter-- car de raconter ces
choses devant cette pauvre femme, cela lui faisait beaucoup de
peine--elle lui lançait un regard très calme, et il poursuivait,
disant: «On raconte encore ceci ou cela, mais je ne le crois
pas.»
Enfin il se tut, et madame Thérèse, durant quelques instants,
continua à réfléchir. Puis, comme l'oncle disait: «Tout cela, ce
ne sont que des bruits... On ne sait rien de positif.... Vous
auriez tort de vous désoler, madame Thérèse;» elle se releva
légèrement, et nous dit d'une voix très simple:
49 «Écoutez, il est clair que nous avons été repoussés. Mais ne
croyez pas, monsieur le docteur, que cela me désole; non, cette
affaire, qui vous paraît considérable, est peu de chose pour moi.
J'ai vu ce même Brunswick arriver jusqu'en Champagne,[1] à la
tête de cent mille hommes de vieilles troupes, lancer des
proclamations[2] qui n'avaient pas le sens commun, menacer toute
la France et ensuite reculer, devant des paysans en sabots, la
baïonnette dans les reins,[3] jusqu'en Prusse. Mon père,--un
pauvre maître d'école, devenu chef de bataillon;--mes frères,--de
pauvres ouvriers, devenus capitaines par leur courage,--et moi
derrière avec le petit Jean, dans ma charrette, nous lui avons
fait la conduite,[4] après les défilés de l'Argonne[5] et la
bataille de Valmy[6]. Ne croyez donc pas que de telles choses
m'effrayent. Nous ne sommes pas cent mille hommes, ni deux cent
mille: nous sommes six millions de paysans, qui voulons manger
nous-mêmes[7] le pain que nous avons gagné péniblement par notre
travail. C'est juste, et Dieu est avec nous.