fort de l'action, le commandant, levant son chapeau au bout de
son sabre, se mit à chanter une chanson qui vous[4] donnait la
chair de poule,[5] et tout le bataillon, comme un seul homme, se
17 mit à chanter avec lui.
En un clin d'oeil tout le devant du carré se redressa, refoulant
dans la rue toute cette masse de cavaliers, pressés les uns
contre les autres, avec leurs grandes lances, comme les épis dans
les champs.
On aurait dit que cette chanson rendait les Républicains furieux;
c'est tout ce que j'ai vu de plus terrible![1]
Mais ce qu'il y avait encore de plus affreux, c'est que les
derniers rangs de la colonne autrichienne, tout au bout de la
rue, ne voyant pas ce qui se passait à l'entrée de la place,
avançaient toujours criant: «Hourrah! hourrah!» de sorte que ceux
des premiers rangs, poussés par les baïonnettes des Républicains,
et ne pouvant plus reculer, s'agitaient dans une confusion
inexprimable et jetaient des cris de détresse; leurs grands
chevaux, piqués aux naseaux, se dressaient la crinière droite,
les yeux hors de la tête, avec des hennissements grêles et des
ruades épouvantables. Je voyais de loin ces malheureux houlans,
fous de terreur, se retourner, en frappant leurs camarades du
manche de leurs lances pour se faire place, et détaler comme des
lièvres le long des petites cassines.
Deux minutes après, la rue était vide.
On ne voyait plus que des tas de chevaux et d'hommes morts; le
sang coulait au-dessous et suivait notre rigole.
«Cessez le feu! cria le commandant pour la seconde fois;
chargez!»
Les Républicains, diminués de moitié, leurs grands chapeaux
penchés sur le dos, l'air dur et terrible, attendaient l'arme au
bras. Derrière, à quelques pas de notre maison, le commandant
délibérait avec ses officiers. Je l'entendais très bien:
18 «Nous avons une armée autrichienne devant nous, disait-il
brusquement; il s'agit de tirer notre peau[1] d'ici. Dans une
heure, nous aurons vingt ou trente mille hommes sur les bras;[2]
ils tourneront le village avec leur infanterie, et nous serons
tous perdus. Je vais faire battre la retraite.[3] Quelqu'un
a-t-il quelque chose à dire?
--Non, c'est bien vu,»[4] répondirent les autres.
Alors ils s'éloignèrent, et deux minutes après je vis un grand
nombre de soldats entrer dans les maisons, jeter les chaises, les
tables, les armoires dehors sur un même tas; quelques-uns, du
haut des greniers, jetaient de la paille et du foin; d'autres
amenaient des charrettes et les voitures du fond des hangars. Il
ne leur fallut pas dix minutes pour avoir à l'entrée de la rue[5]
une barrière haute comme les maisons; le foin et la paille
étaient au-dessus et au-dessous. Le roulement du tambour rappela
ceux qui faisaient cet ouvrage; aussitôt le feu se mit à grimper
de brindille en brindille jusqu'au haut de la barricade, balayant
les toits à côté, de sa flamme rouge, et répandant sa fumée noire
comme une voûte immense sur le village. De grands cris
s'entendirent alors au loin; des coups de fusil partirent de
l'autre côté; mais on ne voyait rien,[6] et le commandant donna
l'ordre de la retraite.
Je vis ces Républicains défiler devant chez nous d'un pas lent et
ferme, les yeux étincelants, les baïonnettes rouges, les mains
noires, les joues creuses. Deux tambours marchaient derrière sans
battre; le petit que j'avais vu dormir sous notre hangar s'y
trouvait; il avait sa caisse sur l'épaule et le dos plié pour
marcher; de grosses larmes coulaient sur ses joues rondes,
noircies par la fumée de la poudre; son camarade lui disait:
«Allons, petit Jean, du courage!» Mais il n'avait pas l'air
19 d'entendre. Horatius Coclès avait disparu et la cantinière aussi.
Je suivis cette troupe des yeux jusqu'au détour de la rue.
IV
Après le départ des Républicains, il se passa bien encore[1] un
quart d'heure avant que personne ne se montrât de notre côté dans
la rue. Toutes les maisons semblaient abandonnées. De l'autre
côté de la barricade, le tumulte augmentait; le cris des gens:
«Au feu! au feu!» se prolongeaient d'une façon lugubre.
J'étais sorti sous le hangar, épouvanté de l'incendie.
Et comme j'étais là, pensant que ces Français devaient être[2] de
fameux brigands, pour nous brûler sans aucune raison, un faible
bruit se fit entendre derrière moi; je me retournai, et je vis
dans l'ombre du hangar, sous les brindilles de paille tombant des
poutres, la porte de la grange entr'ouverte, et derrière, la
figure pâle de notre voisin Spick, les yeux écarquillés. Il
avançait la tête doucement et prêtait l'oreille; puis, s'étant
convaincu que les Républicains venaient de battre en retraite,[3]
il s'élança dehors en brandissant sa hache comme un furieux, et
criant:
«Où sont-ils, ces gueux? où sont-ils, que je les extermine tous!
--Ah! lui dis-je, ils sont partis; mais, en courant,[4] vous
pouvez encore les rattraper au bout du village.»
Alors il me regarda d'un oeil louche, et, voyant que j'étais sans
malice,[5] il courut au feu.
D'autres portes s'ouvraient au même instant; des hommes et des
femmes sortaient, regardaient, puis levaient les mains au ciel,
20 en criant: «Qu'ils soient maudits![6] qu'ils soient maudits!» Et
chacun se dépêchait d'aller prendre son baquet pour éteindre le
feu.
L'oncle Jacob rentra chez nous par les jardins.
«Seigneur Dieu![1] s'écria-t-il, Fritzel est sauvé!»
Je vis en cette circonstance qu'il m'aimait beaucoup, car il
m'embrassa, me demandant:
«Où donc étais-tu, pauvre enfant?
--A la fenêtre,» lui dis-je.
Alors il devint tout pâle et s'écria:
«Lisbeth! Lisbeth!»
Mais elle ne répondit pas, et même il nous fut impossible de la
trouver; nous allions dans toutes les chambres, regardant jusque
sous les lits, et nous pensions qu'elle s'était sauvée chez
quelque voisine.
Dans cet intervalle, on finit par se rendre maître du feu,[2] et
tout à coup nous entendîmes les Autrichiens crier dehors:
«Place[3]... place... En arrière!»
En même temps, un régiment de Croates passa devant chez nous
comme la foudre. Ils s'élançaient à la poursuite des
Républicains; mais nous apprîmes, le lendemain, qu'ils étaient
arrivés trop tard: l'ennemi avait gagné les bois de Rothalps.
C'est ainsi que nous comprîmes enfin pourquoi ces gens avaient
barricadé la rue et mis le feu aux maisons: ils voulaient
retarder la poursuite de la cavalerie, et cela montre bien leur
grande expérience des choses de la guerre.
Depuis ce moment jusqu'à cinq heures du soir, deux brigades
autrichiennes défilèrent dans le village; puis vers trois heures,
le général en chef, au milieu de ses officiers, un grand
vieillard vêtu d'une longue polonaise blanche, tellement couverte
21 de torsades et de broderies d'or, qu'à côté de lui le commandant
républicain, avec son chapeau et son uniforme râpés, n'aurait eu
l'air que d'un simple caporal.
Le bourgmestre et les conseillers d'Anstatt, la tête découverte,
l'attendaient sur la place. Il s'y arrêta deux minutes, regarda
les morts entassés autour de la fontaine, et demanda:
«Combien d'hommes les Français étaient-ils?
--Un bataillon, Excellence,» répondit le bourgmestre courbé en
demi-cercle.
Le général ne dit rien. Il leva son tricorne[1] et poursuivit sa
route.
Alors arriva la seconde brigade, puis les grandes voitures de
l'ambulance, et derrière, les éclopés, les traînards et les
poltrons.
Les chirurgiens de l'armée firent le tour de la place. Ils
relevèrent les blessés, les placèrent dans leurs voitures, et
l'un de leurs chefs dit au bourgmestre en montrant le reste:
«Vous ferez enterrer tout cela le plus tôt possible.
--Pour vous rendre mes devoirs,»[2] répondit le bourgmestre
gravement.
Et comme le fossoyeur Jeffer avec ses deux garçons, Karl et
Ludwig, arrivaient la pioche sur l'épaule, le bourgmestre leur
dit:
«Vous prendrez douze hommes avec vous, et vous ferez une grande
fosse dans la prairie du Wolfthal pour tout ce monde-là; vous
m'entendez? Et tous ceux qui ont des charrettes et des tombereaux
devront les prêter avec leur attelage, car c'est un service
public.»
22 Jeffer inclina la tête et se rendit tout de suite à la prairie du
Wolfthal, avec ses deux garçons et les hommes qu'il avait
choisis.
Vers dix heures du soir, une sorte de dispute s'éleva dehors, sur
la place; nous entendîmes un chien gronder sourdement,[1] et la
voix de notre voisin Spick dire d'un air irrité:
«Attends... attends... gueux de chien, je vais te donner un coup
de pioche sur la nuque. Ça, c'est encore un animal de la même
espèce que ses maîtres; ça[2] vous paye avec des assignats et des
coups de dents; mais il tombe mal!»[3]
Le chien grondait plus fort.
Et d'autres voix disaient au milieu du silence de la nuit:
«C'est drôle tout de même... Voyez... il ne veut pas quitter
cette femme... Peut-être qu'elle n'est pas tout à fait morte.»
Alors l'oncle se leva brusquement et sortit. Je le suivis.
Rien de plus terrible à voir que les morts sous le reflet rouge
des torches. Il ne faisait pas de vent, mais la flamme se
balançait tout de même, et tous ces êtres pâles, avec leurs yeux
ouverts, semblaient remuer.
«Pas morte! criait Spick, est-ce que tu es fou, Jeffer? Est-ce
que tu crois en savoir plus que les chirurgiens de l'armée?
Non... elle a reçu son compte[4]... et c'est bien fait! C'est
cette femme qui m'a payé mon eau-de-vie avec du papier.[5]
Allons, ôtez-vous de là que j'assomme le chien et que ça
finisse!»
«Qu'est-ce qui se passe donc?» dit alors l'oncle d'une voix
forte.
Et tous ces gens se retournèrent comme effrayés.
23 Le fossoyeur se découvrit, deux ou trois autres s'écartèrent, et
nous vîmes sur les marches de la fontaine la cantinière étendue,
blanche comme la neige, ses beaux cheveux noirs déroulés dans une
mare de sang. Plusieurs autres cadavres l'entouraient, et le
chien caniche que j'avais vu le matin avec le petit tambour, les
poils du dos hérissés, les yeux étincelants et les lèvres
frémissantes, debout à ses[1] pieds, grondait et frissonnait en
regardant Spick.
Malgré son grand courage et sa pioche, le cabaretier n'osait[2]
approcher, car il était facile de voir que s'il manquait son
coup, cet animal lui sauterait à la gorge.[3]
«Qu'est-ce que c'est? répéta l'oncle.
--Parce que ce chien reste là, fit Spick en ricanant, ils disent
que la femme n'est pas morte.
--Ils ont raison, dit l'oncle d'un ton brusque, certains animaux
ont plus de coeur et d'esprit que certains hommes. Ôte-toi de
là.»
Il l'écarta du coude et s'avança droit vers la femme en se
courbant. Le chien, au lieu de sauter sur lui, parut s'apaiser et
le laissa faire. Tout le monde s'était approché; l'oncle
s'agenouilla et mit la main sur le coeur de la femme. On se
taisait; le silence était profond. Cela durait depuis près d'une
minute, lorsque Spick dit:
«Hé! hé! hé! qu'on l'enterre, n'est-ce pas, monsieur le docteur?»
L'oncle se leva, les sourcils froncés, et regardant cet homme en
face, du haut en bas:[4]
«Malheureux! lui dit-il, pour quelques mesures d'eau-de-vie que
cette pauvre femme t'a payées comme elle pouvait, tu voudrais
24 maintenant la voir morte, et peut-être enterrée vive!
Et, se tournant vers les autres:
«Jeffer, dit-il, transporte cette femme dans ma maison; elle vit
encore.»
Il lança sur Spick un dernier regard d'indignation, tandis que le
fossoyeur et ses fils plaçaient la cantinière sur le brancard. On
se mit en marche; le chien suivait l'oncle, serré contre sa
jambe.
Comme nous traversions la place, je vis le mauser et Koffel qui
nous suivaient, ce qui me soulagea le coeur.
Nous entrions alors dans la petite allée. Le mauser, s'arrêtant
sur le seuil, éclaira Jeffer et ses fils, qui s'avançaient d'un
pas lourd. Nous les suivîmes tous dans sa chambre, et le taupier,
levant sa torche, s'écria d'un ton solennel:
«Où sont-ils, les jours de tranquillité, les instants de paix, de
repos et de confiance après le travail... où sont-ils, monsieur
le docteur?
--Ah! ils se sont envolés par toutes ces ouvertures.»
Alors seulement je vis bien l'air désolé de notre vieille
chambre, les vitres brisées, dont les éclats tranchants et les
pointes étincelantes se découpaient sur le fond noir des
ténèbres; je compris les paroles du mauser, et je pensai que nous
étions malheureux.
«Jeffer, déposez cette femme sur mon lit, dit l'oncle avec
tristesse; il ne faut pas que[1] nos propres misères nous fassent
oublier que d'autres sont encore plus malheureux que nous.»
Et se tournant vers le taupier:
«Vous resterez pour m'éclairer, dit-il, et Koffel m'aidera.»
25 Le fossoyeur et ses fils ayant posé leur brancard sur le
plancher, placèrent la femme sur le lit au fond de l'alcôve. Le
mauser les éclairait.
L'oncle remit quelques kreutzers[1] à Jeffer, qui sortit avec ses
garçons.
Le chien s'était assis devant l'alcôve, et regardait, à travers
ses poils frisés, la femme étendue sur le lit, immobile et pâle
comme une morte.
«Fritzel, me dit l'oncle, ferme les volets, nous aurons moins
d'air. Et vous, Koffel, faites du feu dans le fourneau.
Je courus fermer les volets, et j'entendis qu'il les accrochait à
l'intérieur. En regardant vers la fontaine, je vis que deux
nouvelles charrettes de morts partaient. Je rentrai tout
grelottant.
Koffel venait d'allumer le feu, qui pétillait dans le poêle;
l'oncle avait déployé sa trousse sur la table; le mauser
attendait, regardant ces mille petits couteaux reluire.
L'oncle prit une sonde et s'approcha du lit, écartant les
rideaux; le mauser et Koffel le suivaient. Alors une grande
curiosité me poussa et j'allai voir: la lumière de la chandelle
remplissait toute l'alcôve. Le chien regardait toujours, il ne
bougeait pas.
«Relevez donc le bras, mauser; Koffel, passez ici et soutenez le
corps.»
Koffel passa derrière le lit et prit la femme par les épaules;
aussitôt la sonde entra bien loin.
La femme fit entendre un gémissement, et le chien gronda.
«Allons, s'écria l'oncle, elle est sauvée. Tenez, Koffel, voyez,
la balle a glissé sur les côtes, elle est ici sous l'épaule; la
sentez-vous?
26 --Très bien.»
L'oncle sortit, appelant Lisbeth.
«Tu vas chercher une de tes chemises pour cette femme, lui
dit-il, et tu la lui mettras toi-même.--Mauser, Koffel, venez;
nous allons prendre un verre de vin, car cette journée a été rude
pour tous.»
V
Le lendemain du départ des Républicains, tout le village savait
déjà qu'une Française était chez l'oncle Jacob, qu'elle avait
reçu un coup de pistolet et qu'elle en reviendrait[1]
difficilement. Mais comme il fallait réparer les toits des
maisons, les portes et les fenêtres, chacun avait bien assez de
ses propres affaires sans s'inquiéter de celles des autres, et ce
n'est que le troisième jour, quand tout fut à peu près remis en
bon état, que l'idée de la femme revint aux gens.
Alors aussi Joseph Spick répandit le bruit que la Française
devenait furieuse, et qu'elle criait: «Vive la République!» d'une
façon terrible.
Le gueux se tenait sur le seuil de son cabaret, les bras croisés,
l'épaule au mur, ayant l'air de fumer sa pipe, et disant aux
passants:
«Hé! Nickel...Yokel... écoute... écoute, comme elle crie!
N'est-ce pas abominable? Est-ce qu'on devrait souffrir cela dans
le pays?»
L'oncle Jacob, le meilleur homme du monde, en vint à[2] ce point
d'indignation contre Spick, que je l'entendis répéter plusieurs
fois qu'il méritait d'être pendu.
27 Malheureusement on ne pouvait nier que la femme ne parlât de la
France, de la République et d'autres choses contraires au bon
ordre.
Un jour l'oncle eut une grande discussion. M. Richter s'étant
permis de lui dire qu'il avait tort de s'intéresser à des
étrangers, venus dans le pays pour piller, il l'écouta
froidement, et finit par lui répondre:
«Monsieur Richter, quand j'accomplis un devoir d'humanité, je ne
demande pas aux gens: «De quel pays êtes-vous? Avez-vous les
mêmes croyances que moi? Êtes-vous riches ou pauvres? Pouvez-vous
me rendre ce que je vous donne? Je suis[1] les mouvements de mon
coeur, et le reste m'importe peu. Que cette femme soit Française
ou Allemande, qu'elle ait des idées républicaines ou non, qu'elle
ait suivi des soldats par sa propre volonté, ou qu'elle ait été
réduite à le faire par besoin, cela ne m'inquiète pas. J'ai vu
qu'elle allait mourir, mon devoir était de lui sauver la vie; et
maintenant mon devoir est de continuer, avec la grâce de Dieu, ce
que j'ai bien fait d'entreprendre. Quant à vous, monsieur
Richter, je sais que vous êtes un égoïste,[2] vous n'aimez pas
vos semblables; au lieu de leur rendre service, vous cherchez à
tirer d'eux des avantages personnels. C'est le fond de[3] votre
opinion sur toutes choses. Et comme de telles opinions
m'indignent, je vous prie de ne plus mettre les pieds chez moi.»
Il ouvrit la porte, et M. Richter ayant voulu répliquer, sans
l'entendre il le prit poliment par le bras et le mit dehors.
Il ne conserva que le mauser et Koffel pour amis; chacun à son
tour veillait près de la femme, ce qui ne les empêchait pas
d'aller à leurs affaires pendant la journée.
Dès lors la tranquillité fut rétablie chez nous.
28 Or, un matin, en m'éveillant, je vis que l'hiver était venu; sa
blanche lumière remplissait ma petite chambre; de gros flocons de
neige descendaient du ciel par myriades, et tourbillonnaient
contre mes vitres.
Je sautai de mon lit et je m'habillai bien vite. Après quoi, sans
prendre le temps de mettre la seconde manche de ma veste, je
descendis l'escalier roulant comme une boule.
L'oncle Jacob venait de rentrer d'une visite; il prenait un petit
verre de kirschenwasser[1] avec le mauser, qui avait veillé cette
nuit-là. Tous deux semblaient de bonne humeur.
«Ainsi, mauser, disait l'oncle, la nuit s'est bien passée?
--Très bien, monsieur le docteur, nous avons tous dormi: la femme
dans son lit, moi dans le fauteuil, et le chien sous le rideau.
--Bon, bon, vous avez bien fait. A votre santé, mauser!
--A la vôtre, monsieur le docteur!»
Ils humèrent d'un trait leurs petits verres, et les remirent sur
la table en souriant.
«Tout va bien, reprit l'oncle, la blessure se ferme, la fièvre
diminue, mais les forces manquent encore, le pauvre être a perdu
trop de sang. Enfin, enfin, tout cela reviendra.»
Le mauser inclina la tête, et l'oncle me voyant dit en souriant:
«Eh bien, Fritzel, les pelotes de neige et les glissades vont
recommencer! Est-ce que cela ne te réjouit pas?
--Si,[2] mon oncle.
--Oui... oui... amuse-toi, on n'est jamais plus heureux qu'à ton
âge, garçon.
29 Comme nous causions ainsi, quelques paroles s'entendirent dans
l'alcôve; tout le monde se tut, prêtant l'oreille.
«Ceci, mauser, murmura l'oncle, n'est plus la voix du délire,
c'est une voix faible, mais naturelle.»
Et se levant, il écarta les rideaux. Le mauser et moi nous étions
derrière lui. La femme semblait dormir; on l'entendait à peine
respirer. Mais au bout d'un instant, elle ouvrit les yeux et nous
regarda l'un après l'autre, comme étonnée, puis le fond de
l'alcôve, puis les fenêtres blanches de neige, l'armoire, la
vieille horloge, puis le chien qui s'était dressé, la patte au
bord du lit. Cela dura bien une minute; enfin elle referma les
yeux, et l'oncle dit tout bas:
«Elle est revenue à elle.[1]
--Oui, fit le mauser du même ton, elle nous a vus, elle ne nous
connaît pas, et maintenant elle songe à ce qu'elle vient de
voir.»
Nous allions nous retirer, quand la femme rouvrit les yeux, et,
faisant un effort, voulut parler. Mais alors l'oncle, élevant la
voix, lui dit avec bonté:
«Ne vous agitez pas, madame, soyez calme, n'ayez aucune
inquiétude... Vous êtes chez des gens qui ne vous laisseront
manquer de rien... Vous avez été malade... maintenant vous allez
mieux... Mais, je vous en prie, ayez confiance... vous êtes chez
des amis... chez de véritables amis.»
Pendant qu'il parlait, la femme le regardait de ses grands yeux
noirs; on voyait qu'elle le comprenait. Mais malgré sa
recommandation, après un instant de silence, elle essaya de
parler encore et dit tout bas:
Le tambour... le petit tambour...»
30 Alors l'oncle, regardant le mauser, lui demanda:
«Comprenez-vous?»
Et le mauser, portant la main à sa tête, dit:
«Un restant de fièvre, docteur, un petit restant; cela passera.»
Mais la femme, d'un accent plus fort, répéta...
«Jean... le petit tambour!»
Je me tenais sur la pointe des pieds, fort attentif; et l'idée me
vint tout à coup qu'elle parlait du petit tambour que j'avais vu
couché sous notre hangar, le jour de la grande bataille.
Je me rappelai qu'elle le regardait aussi de la fenêtre en face,
en raccommodant sa petite culotte, et je dis:
«Oncle, elle parle peut-être du petit tambour qui était avec les
Républicains.»
Aussitôt la pauvre femme voulut se retourner[1].
«Oui... oui... fit-elle, Jean... mon frère!
--Restez, madame, dit l'oncle, ne faites pas de mouvement; votre
blessure pourrait se rouvrir. Mauser, approchez la chaise.»
Et me prenant sous les bras, il m'éleva devant elle en me disant:
«Raconte à madame ce que tu sais, Fritzel. Tu te rappelles le
petit tambour?
--Oh! oui; le matin de la bataille, il était couché sous notre
hangar, le chien sur ses pieds; il dormait, je me le rappelle
bien! lui répondis-je tout troublé, car la femme me regardait
alors jusqu'au fond de l'âme, comme elle avait regardé l'oncle.
--Et ensuite, Fritzel?
31 --Ensuite, il était avec les autres tambours, au milieu du
bataillon quand les Croates sont arrivés. Et tout à la fin,[1]
quand on a mis le feu dans la rue, et que[2] les Républicains
sont partis, je l'ai revu derrière.
--Blessé? fit la femme d'une voix si faible, qu'on pouvait à
peine l'entendre.
--Oh! non; il avait son tambour sur l'épaule et pleurait en
marchant, et un autre plus grand lui disait: «Allons, courage,
petit Jean, courage!» Mais il n'avait pas l'air d'entendre... il
avait les joues toutes mouillées.
--Tu es bien sûr de l'avoir vu s'en aller, Fritzel? demanda
l'oncle.
--Oui, mon oncle: il me faisait de la peine;[3] je l'ai regardé
jusqu'au bout du village.»
Alors la femme referma les yeux, et nous entendîmes qu'elle
sanglotait intérieurement.[4] Des larmes lui coulaient le long
des joues, l'une après l'autre, sans bruit. C'était bien triste,
et l'oncle me dit tout bas:
«Descends, Fritzel, il faut la laisser pleurer sans gêne.»
Mais comme j'allais descendre, elle étendit la main, et me retint
en murmurant quelques paroles. L'oncle Jacob la comprit et lui
demanda:
«Vous voulez embrasser l'enfant?
-- Oui,» fit-elle.
Il me pencha sur sa figure; elle m'embrassa en sanglotant
toujours. Moi, je m'étais mis aussi à pleurer.
«C'est bon, fit l'oncle, c'est bon. Il vous faut maintenant du
calme, madame; il faut tâcher de dormir, la santé vous
reviendra... Vous reverrez votre jeune frère... Du courage!»
Il m'emmena dehors et referma les rideaux.
32 Le mauser se promenait de long en large[1] dans la salle; il
avait la figure rouge et dit:
«Ça, monsieur le docteur, c'est une brave femme, une honnête
femme... qu'elle soit républicaine ou tout ce qu'on voudra[2]...
celui qui penserait le contraire ne serait qu'un gueux.
--Oui, répondit l'oncle, c'est une nature généreuse, je l'ai
reconnu tout de suite à sa figure. Il est heureux que Fritzel se
soit rappelé l'enfant. La pauvre femme avait une grande
inquiétude. Je comprends maintenant pourquoi ce nom de Jean
revenait toujours dans son délire. Tout ira mieux, mauser, tout
ira mieux, les larmes soulagent.»
Ils sortirent ensemble dans l'allée; je les entendis encore
causer de ces choses sur le seuil de la maison.
Et comme je m'étais assis derrière le fourneau, et que[3] je
m'essuyais les joues du revers de la manche, tout à coup je vis
le chien près de moi, qui me regardait[4] avec douceur. Il me
posa la patte sur le genou et se mit à me caresser; pour la
première fois je pris sa grosse tête frisée entre mes bras, sans
crainte. Il me semblait que nous étions amis depuis longtemps et
que je n'avais jamais eu peur de lui.
En levant les yeux au bout d'une minute, j'aperçus l'oncle qui
venait d'entrer et qui m'observait en souriant.
«Tu vois, Fritzel, comme le pauvre animal t'aime, dit-il;
maintenant il te suivra, car il a reconnu ton bon coeur.»