Moi-même, je croyais les Républicains perdus lorsque, au plus

fort de l'action, le commandant, levant son chapeau au bout de

son sabre, se mit à chanter une chanson qui vous[4] donnait la

chair de poule,[5] et tout le bataillon, comme un seul homme, se

17 mit à chanter avec lui.

En un clin d'oeil tout le devant du carré se redressa, refoulant

dans la rue toute cette masse de cavaliers, pressés les uns

contre les autres, avec leurs grandes lances, comme les épis dans

les champs.

On aurait dit que cette chanson rendait les Républicains furieux;

c'est tout ce que j'ai vu de plus terrible![1]

Mais ce qu'il y avait encore de plus affreux, c'est que les

derniers rangs de la colonne autrichienne, tout au bout de la

rue, ne voyant pas ce qui se passait à l'entrée de la place,

avançaient toujours criant: «Hourrah! hourrah!» de sorte que ceux

des premiers rangs, poussés par les baïonnettes des Républicains,

et ne pouvant plus reculer, s'agitaient dans une confusion

inexprimable et jetaient des cris de détresse; leurs grands

chevaux, piqués aux naseaux, se dressaient la crinière droite,

les yeux hors de la tête, avec des hennissements grêles et des

ruades épouvantables. Je voyais de loin ces malheureux houlans,

fous de terreur, se retourner, en frappant leurs camarades du

manche de leurs lances pour se faire place, et détaler comme des

lièvres le long des petites cassines.

Deux minutes après, la rue était vide.

On ne voyait plus que des tas de chevaux et d'hommes morts; le

sang coulait au-dessous et suivait notre rigole.

«Cessez le feu! cria le commandant pour la seconde fois;

chargez!»

Les Républicains, diminués de moitié, leurs grands chapeaux

penchés sur le dos, l'air dur et terrible, attendaient l'arme au

bras. Derrière, à quelques pas de notre maison, le commandant

délibérait avec ses officiers. Je l'entendais très bien:

18 «Nous avons une armée autrichienne devant nous, disait-il

brusquement; il s'agit de tirer notre peau[1] d'ici. Dans une

heure, nous aurons vingt ou trente mille hommes sur les bras;[2]

ils tourneront le village avec leur infanterie, et nous serons

tous perdus. Je vais faire battre la retraite.[3] Quelqu'un

a-t-il quelque chose à dire?

--Non, c'est bien vu,»[4] répondirent les autres.

Alors ils s'éloignèrent, et deux minutes après je vis un grand

nombre de soldats entrer dans les maisons, jeter les chaises, les

tables, les armoires dehors sur un même tas; quelques-uns, du

haut des greniers, jetaient de la paille et du foin; d'autres

amenaient des charrettes et les voitures du fond des hangars. Il

ne leur fallut pas dix minutes pour avoir à l'entrée de la rue[5]

une barrière haute comme les maisons; le foin et la paille

étaient au-dessus et au-dessous. Le roulement du tambour rappela

ceux qui faisaient cet ouvrage; aussitôt le feu se mit à grimper

de brindille en brindille jusqu'au haut de la barricade, balayant

les toits à côté, de sa flamme rouge, et répandant sa fumée noire

comme une voûte immense sur le village. De grands cris

s'entendirent alors au loin; des coups de fusil partirent de

l'autre côté; mais on ne voyait rien,[6] et le commandant donna

l'ordre de la retraite.

Je vis ces Républicains défiler devant chez nous d'un pas lent et

ferme, les yeux étincelants, les baïonnettes rouges, les mains

noires, les joues creuses. Deux tambours marchaient derrière sans

battre; le petit que j'avais vu dormir sous notre hangar s'y

trouvait; il avait sa caisse sur l'épaule et le dos plié pour

marcher; de grosses larmes coulaient sur ses joues rondes,

noircies par la fumée de la poudre; son camarade lui disait:

«Allons, petit Jean, du courage!» Mais il n'avait pas l'air

19 d'entendre. Horatius Coclès avait disparu et la cantinière aussi.

Je suivis cette troupe des yeux jusqu'au détour de la rue.

IV

Après le départ des Républicains, il se passa bien encore[1] un

quart d'heure avant que personne ne se montrât de notre côté dans

la rue. Toutes les maisons semblaient abandonnées. De l'autre

côté de la barricade, le tumulte augmentait; le cris des gens:

«Au feu! au feu!» se prolongeaient d'une façon lugubre.

J'étais sorti sous le hangar, épouvanté de l'incendie.

Et comme j'étais là, pensant que ces Français devaient être[2] de

fameux brigands, pour nous brûler sans aucune raison, un faible

bruit se fit entendre derrière moi; je me retournai, et je vis

dans l'ombre du hangar, sous les brindilles de paille tombant des

poutres, la porte de la grange entr'ouverte, et derrière, la

figure pâle de notre voisin Spick, les yeux écarquillés. Il

avançait la tête doucement et prêtait l'oreille; puis, s'étant

convaincu que les Républicains venaient de battre en retraite,[3]

il s'élança dehors en brandissant sa hache comme un furieux, et

criant:

«Où sont-ils, ces gueux? où sont-ils, que je les extermine tous!

--Ah! lui dis-je, ils sont partis; mais, en courant,[4] vous

pouvez encore les rattraper au bout du village.»

Alors il me regarda d'un oeil louche, et, voyant que j'étais sans

malice,[5] il courut au feu.

D'autres portes s'ouvraient au même instant; des hommes et des

femmes sortaient, regardaient, puis levaient les mains au ciel,

20 en criant: «Qu'ils soient maudits![6] qu'ils soient maudits!» Et

chacun se dépêchait d'aller prendre son baquet pour éteindre le

feu.

L'oncle Jacob rentra chez nous par les jardins.

«Seigneur Dieu![1] s'écria-t-il, Fritzel est sauvé!»

Je vis en cette circonstance qu'il m'aimait beaucoup, car il

m'embrassa, me demandant:

«Où donc étais-tu, pauvre enfant?

--A la fenêtre,» lui dis-je.

Alors il devint tout pâle et s'écria:

«Lisbeth! Lisbeth!»

Mais elle ne répondit pas, et même il nous fut impossible de la

trouver; nous allions dans toutes les chambres, regardant jusque

sous les lits, et nous pensions qu'elle s'était sauvée chez

quelque voisine.

Dans cet intervalle, on finit par se rendre maître du feu,[2] et

tout à coup nous entendîmes les Autrichiens crier dehors:

«Place[3]... place... En arrière!»

En même temps, un régiment de Croates passa devant chez nous

comme la foudre. Ils s'élançaient à la poursuite des

Républicains; mais nous apprîmes, le lendemain, qu'ils étaient

arrivés trop tard: l'ennemi avait gagné les bois de Rothalps.

C'est ainsi que nous comprîmes enfin pourquoi ces gens avaient

barricadé la rue et mis le feu aux maisons: ils voulaient

retarder la poursuite de la cavalerie, et cela montre bien leur

grande expérience des choses de la guerre.

Depuis ce moment jusqu'à cinq heures du soir, deux brigades

autrichiennes défilèrent dans le village; puis vers trois heures,

le général en chef, au milieu de ses officiers, un grand

vieillard vêtu d'une longue polonaise blanche, tellement couverte

21 de torsades et de broderies d'or, qu'à côté de lui le commandant

républicain, avec son chapeau et son uniforme râpés, n'aurait eu

l'air que d'un simple caporal.

Le bourgmestre et les conseillers d'Anstatt, la tête découverte,

l'attendaient sur la place. Il s'y arrêta deux minutes, regarda

les morts entassés autour de la fontaine, et demanda:

«Combien d'hommes les Français étaient-ils?

--Un bataillon, Excellence,» répondit le bourgmestre courbé en

demi-cercle.

Le général ne dit rien. Il leva son tricorne[1] et poursuivit sa

route.

Alors arriva la seconde brigade, puis les grandes voitures de

l'ambulance, et derrière, les éclopés, les traînards et les

poltrons.

Les chirurgiens de l'armée firent le tour de la place. Ils

relevèrent les blessés, les placèrent dans leurs voitures, et

l'un de leurs chefs dit au bourgmestre en montrant le reste:

«Vous ferez enterrer tout cela le plus tôt possible.

--Pour vous rendre mes devoirs,»[2] répondit le bourgmestre

gravement.

Et comme le fossoyeur Jeffer avec ses deux garçons, Karl et

Ludwig, arrivaient la pioche sur l'épaule, le bourgmestre leur

dit:

«Vous prendrez douze hommes avec vous, et vous ferez une grande

fosse dans la prairie du Wolfthal pour tout ce monde-là; vous

m'entendez? Et tous ceux qui ont des charrettes et des tombereaux

devront les prêter avec leur attelage, car c'est un service

public.»

22 Jeffer inclina la tête et se rendit tout de suite à la prairie du

Wolfthal, avec ses deux garçons et les hommes qu'il avait

choisis.

Vers dix heures du soir, une sorte de dispute s'éleva dehors, sur

la place; nous entendîmes un chien gronder sourdement,[1] et la

voix de notre voisin Spick dire d'un air irrité:

«Attends... attends... gueux de chien, je vais te donner un coup

de pioche sur la nuque. Ça, c'est encore un animal de la même

espèce que ses maîtres; ça[2] vous paye avec des assignats et des

coups de dents; mais il tombe mal!»[3]

Le chien grondait plus fort.

Et d'autres voix disaient au milieu du silence de la nuit:

«C'est drôle tout de même... Voyez... il ne veut pas quitter

cette femme... Peut-être qu'elle n'est pas tout à fait morte.»

Alors l'oncle se leva brusquement et sortit. Je le suivis.

Rien de plus terrible à voir que les morts sous le reflet rouge

des torches. Il ne faisait pas de vent, mais la flamme se

balançait tout de même, et tous ces êtres pâles, avec leurs yeux

ouverts, semblaient remuer.

«Pas morte! criait Spick, est-ce que tu es fou, Jeffer? Est-ce

que tu crois en savoir plus que les chirurgiens de l'armée?

Non... elle a reçu son compte[4]... et c'est bien fait! C'est

cette femme qui m'a payé mon eau-de-vie avec du papier.[5]

Allons, ôtez-vous de là que j'assomme le chien et que ça

finisse!»

«Qu'est-ce qui se passe donc?» dit alors l'oncle d'une voix

forte.

Et tous ces gens se retournèrent comme effrayés.

23 Le fossoyeur se découvrit, deux ou trois autres s'écartèrent, et

nous vîmes sur les marches de la fontaine la cantinière étendue,

blanche comme la neige, ses beaux cheveux noirs déroulés dans une

mare de sang. Plusieurs autres cadavres l'entouraient, et le

chien caniche que j'avais vu le matin avec le petit tambour, les

poils du dos hérissés, les yeux étincelants et les lèvres

frémissantes, debout à ses[1] pieds, grondait et frissonnait en

regardant Spick.

Malgré son grand courage et sa pioche, le cabaretier n'osait[2]

approcher, car il était facile de voir que s'il manquait son

coup, cet animal lui sauterait à la gorge.[3]

«Qu'est-ce que c'est? répéta l'oncle.

--Parce que ce chien reste là, fit Spick en ricanant, ils disent

que la femme n'est pas morte.

--Ils ont raison, dit l'oncle d'un ton brusque, certains animaux

ont plus de coeur et d'esprit que certains hommes. Ôte-toi de

là.»

Il l'écarta du coude et s'avança droit vers la femme en se

courbant. Le chien, au lieu de sauter sur lui, parut s'apaiser et

le laissa faire. Tout le monde s'était approché; l'oncle

s'agenouilla et mit la main sur le coeur de la femme. On se

taisait; le silence était profond. Cela durait depuis près d'une

minute, lorsque Spick dit:

«Hé! hé! hé! qu'on l'enterre, n'est-ce pas, monsieur le docteur?»

L'oncle se leva, les sourcils froncés, et regardant cet homme en

face, du haut en bas:[4]

«Malheureux! lui dit-il, pour quelques mesures d'eau-de-vie que

cette pauvre femme t'a payées comme elle pouvait, tu voudrais

24 maintenant la voir morte, et peut-être enterrée vive!

Et, se tournant vers les autres:

«Jeffer, dit-il, transporte cette femme dans ma maison; elle vit

encore.»

Il lança sur Spick un dernier regard d'indignation, tandis que le

fossoyeur et ses fils plaçaient la cantinière sur le brancard. On

se mit en marche; le chien suivait l'oncle, serré contre sa

jambe.

Comme nous traversions la place, je vis le mauser et Koffel qui

nous suivaient, ce qui me soulagea le coeur.

Nous entrions alors dans la petite allée. Le mauser, s'arrêtant

sur le seuil, éclaira Jeffer et ses fils, qui s'avançaient d'un

pas lourd. Nous les suivîmes tous dans sa chambre, et le taupier,

levant sa torche, s'écria d'un ton solennel:

«Où sont-ils, les jours de tranquillité, les instants de paix, de

repos et de confiance après le travail... où sont-ils, monsieur

le docteur?

--Ah! ils se sont envolés par toutes ces ouvertures.»

Alors seulement je vis bien l'air désolé de notre vieille

chambre, les vitres brisées, dont les éclats tranchants et les

pointes étincelantes se découpaient sur le fond noir des

ténèbres; je compris les paroles du mauser, et je pensai que nous

étions malheureux.

«Jeffer, déposez cette femme sur mon lit, dit l'oncle avec

tristesse; il ne faut pas que[1] nos propres misères nous fassent

oublier que d'autres sont encore plus malheureux que nous.»

Et se tournant vers le taupier:

«Vous resterez pour m'éclairer, dit-il, et Koffel m'aidera.»

25 Le fossoyeur et ses fils ayant posé leur brancard sur le

plancher, placèrent la femme sur le lit au fond de l'alcôve. Le

mauser les éclairait.

L'oncle remit quelques kreutzers[1] à Jeffer, qui sortit avec ses

garçons.

Le chien s'était assis devant l'alcôve, et regardait, à travers

ses poils frisés, la femme étendue sur le lit, immobile et pâle

comme une morte.

«Fritzel, me dit l'oncle, ferme les volets, nous aurons moins

d'air. Et vous, Koffel, faites du feu dans le fourneau.

Je courus fermer les volets, et j'entendis qu'il les accrochait à

l'intérieur. En regardant vers la fontaine, je vis que deux

nouvelles charrettes de morts partaient. Je rentrai tout

grelottant.

Koffel venait d'allumer le feu, qui pétillait dans le poêle;

l'oncle avait déployé sa trousse sur la table; le mauser

attendait, regardant ces mille petits couteaux reluire.

L'oncle prit une sonde et s'approcha du lit, écartant les

rideaux; le mauser et Koffel le suivaient. Alors une grande

curiosité me poussa et j'allai voir: la lumière de la chandelle

remplissait toute l'alcôve. Le chien regardait toujours, il ne

bougeait pas.

«Relevez donc le bras, mauser; Koffel, passez ici et soutenez le

corps.»

Koffel passa derrière le lit et prit la femme par les épaules;

aussitôt la sonde entra bien loin.

La femme fit entendre un gémissement, et le chien gronda.

«Allons, s'écria l'oncle, elle est sauvée. Tenez, Koffel, voyez,

la balle a glissé sur les côtes, elle est ici sous l'épaule; la

sentez-vous?

26 --Très bien.»

L'oncle sortit, appelant Lisbeth.

«Tu vas chercher une de tes chemises pour cette femme, lui

dit-il, et tu la lui mettras toi-même.--Mauser, Koffel, venez;

nous allons prendre un verre de vin, car cette journée a été rude

pour tous.»

V

Le lendemain du départ des Républicains, tout le village savait

déjà qu'une Française était chez l'oncle Jacob, qu'elle avait

reçu un coup de pistolet et qu'elle en reviendrait[1]

difficilement. Mais comme il fallait réparer les toits des

maisons, les portes et les fenêtres, chacun avait bien assez de

ses propres affaires sans s'inquiéter de celles des autres, et ce

n'est que le troisième jour, quand tout fut à peu près remis en

bon état, que l'idée de la femme revint aux gens.

Alors aussi Joseph Spick répandit le bruit que la Française

devenait furieuse, et qu'elle criait: «Vive la République!» d'une

façon terrible.

Le gueux se tenait sur le seuil de son cabaret, les bras croisés,

l'épaule au mur, ayant l'air de fumer sa pipe, et disant aux

passants:

«Hé! Nickel...Yokel... écoute... écoute, comme elle crie!

N'est-ce pas abominable? Est-ce qu'on devrait souffrir cela dans

le pays?»

L'oncle Jacob, le meilleur homme du monde, en vint à[2] ce point

d'indignation contre Spick, que je l'entendis répéter plusieurs

fois qu'il méritait d'être pendu.

27 Malheureusement on ne pouvait nier que la femme ne parlât de la

France, de la République et d'autres choses contraires au bon

ordre.

Un jour l'oncle eut une grande discussion. M. Richter s'étant

permis de lui dire qu'il avait tort de s'intéresser à des

étrangers, venus dans le pays pour piller, il l'écouta

froidement, et finit par lui répondre:

«Monsieur Richter, quand j'accomplis un devoir d'humanité, je ne

demande pas aux gens: «De quel pays êtes-vous? Avez-vous les

mêmes croyances que moi? Êtes-vous riches ou pauvres? Pouvez-vous

me rendre ce que je vous donne? Je suis[1] les mouvements de mon

coeur, et le reste m'importe peu. Que cette femme soit Française

ou Allemande, qu'elle ait des idées républicaines ou non, qu'elle

ait suivi des soldats par sa propre volonté, ou qu'elle ait été

réduite à le faire par besoin, cela ne m'inquiète pas. J'ai vu

qu'elle allait mourir, mon devoir était de lui sauver la vie; et

maintenant mon devoir est de continuer, avec la grâce de Dieu, ce

que j'ai bien fait d'entreprendre. Quant à vous, monsieur

Richter, je sais que vous êtes un égoïste,[2] vous n'aimez pas

vos semblables; au lieu de leur rendre service, vous cherchez à

tirer d'eux des avantages personnels. C'est le fond de[3] votre

opinion sur toutes choses. Et comme de telles opinions

m'indignent, je vous prie de ne plus mettre les pieds chez moi.»

Il ouvrit la porte, et M. Richter ayant voulu répliquer, sans

l'entendre il le prit poliment par le bras et le mit dehors.

Il ne conserva que le mauser et Koffel pour amis; chacun à son

tour veillait près de la femme, ce qui ne les empêchait pas

d'aller à leurs affaires pendant la journée.

Dès lors la tranquillité fut rétablie chez nous.

28 Or, un matin, en m'éveillant, je vis que l'hiver était venu; sa

blanche lumière remplissait ma petite chambre; de gros flocons de

neige descendaient du ciel par myriades, et tourbillonnaient

contre mes vitres.

Je sautai de mon lit et je m'habillai bien vite. Après quoi, sans

prendre le temps de mettre la seconde manche de ma veste, je

descendis l'escalier roulant comme une boule.

L'oncle Jacob venait de rentrer d'une visite; il prenait un petit

verre de kirschenwasser[1] avec le mauser, qui avait veillé cette

nuit-là. Tous deux semblaient de bonne humeur.

«Ainsi, mauser, disait l'oncle, la nuit s'est bien passée?

--Très bien, monsieur le docteur, nous avons tous dormi: la femme

dans son lit, moi dans le fauteuil, et le chien sous le rideau.

--Bon, bon, vous avez bien fait. A votre santé, mauser!

--A la vôtre, monsieur le docteur!»

Ils humèrent d'un trait leurs petits verres, et les remirent sur

la table en souriant.

«Tout va bien, reprit l'oncle, la blessure se ferme, la fièvre

diminue, mais les forces manquent encore, le pauvre être a perdu

trop de sang. Enfin, enfin, tout cela reviendra.»

Le mauser inclina la tête, et l'oncle me voyant dit en souriant:

«Eh bien, Fritzel, les pelotes de neige et les glissades vont

recommencer! Est-ce que cela ne te réjouit pas?

--Si,[2] mon oncle.

--Oui... oui... amuse-toi, on n'est jamais plus heureux qu'à ton

âge, garçon.

29 Comme nous causions ainsi, quelques paroles s'entendirent dans

l'alcôve; tout le monde se tut, prêtant l'oreille.

«Ceci, mauser, murmura l'oncle, n'est plus la voix du délire,

c'est une voix faible, mais naturelle.»

Et se levant, il écarta les rideaux. Le mauser et moi nous étions

derrière lui. La femme semblait dormir; on l'entendait à peine

respirer. Mais au bout d'un instant, elle ouvrit les yeux et nous

regarda l'un après l'autre, comme étonnée, puis le fond de

l'alcôve, puis les fenêtres blanches de neige, l'armoire, la

vieille horloge, puis le chien qui s'était dressé, la patte au

bord du lit. Cela dura bien une minute; enfin elle referma les

yeux, et l'oncle dit tout bas:

«Elle est revenue à elle.[1]

--Oui, fit le mauser du même ton, elle nous a vus, elle ne nous

connaît pas, et maintenant elle songe à ce qu'elle vient de

voir.»

Nous allions nous retirer, quand la femme rouvrit les yeux, et,

faisant un effort, voulut parler. Mais alors l'oncle, élevant la

voix, lui dit avec bonté:

«Ne vous agitez pas, madame, soyez calme, n'ayez aucune

inquiétude... Vous êtes chez des gens qui ne vous laisseront

manquer de rien... Vous avez été malade... maintenant vous allez

mieux... Mais, je vous en prie, ayez confiance... vous êtes chez

des amis... chez de véritables amis.»

Pendant qu'il parlait, la femme le regardait de ses grands yeux

noirs; on voyait qu'elle le comprenait. Mais malgré sa

recommandation, après un instant de silence, elle essaya de

parler encore et dit tout bas:

Le tambour... le petit tambour...»

30 Alors l'oncle, regardant le mauser, lui demanda:

«Comprenez-vous?»

Et le mauser, portant la main à sa tête, dit:

«Un restant de fièvre, docteur, un petit restant; cela passera.»

Mais la femme, d'un accent plus fort, répéta...

«Jean... le petit tambour!»

Je me tenais sur la pointe des pieds, fort attentif; et l'idée me

vint tout à coup qu'elle parlait du petit tambour que j'avais vu

couché sous notre hangar, le jour de la grande bataille.

Je me rappelai qu'elle le regardait aussi de la fenêtre en face,

en raccommodant sa petite culotte, et je dis:

«Oncle, elle parle peut-être du petit tambour qui était avec les

Républicains.»

Aussitôt la pauvre femme voulut se retourner[1].

«Oui... oui... fit-elle, Jean... mon frère!

--Restez, madame, dit l'oncle, ne faites pas de mouvement; votre

blessure pourrait se rouvrir. Mauser, approchez la chaise.»

Et me prenant sous les bras, il m'éleva devant elle en me disant:

«Raconte à madame ce que tu sais, Fritzel. Tu te rappelles le

petit tambour?

--Oh! oui; le matin de la bataille, il était couché sous notre

hangar, le chien sur ses pieds; il dormait, je me le rappelle

bien! lui répondis-je tout troublé, car la femme me regardait

alors jusqu'au fond de l'âme, comme elle avait regardé l'oncle.

--Et ensuite, Fritzel?

31 --Ensuite, il était avec les autres tambours, au milieu du

bataillon quand les Croates sont arrivés. Et tout à la fin,[1]

quand on a mis le feu dans la rue, et que[2] les Républicains

sont partis, je l'ai revu derrière.

--Blessé? fit la femme d'une voix si faible, qu'on pouvait à

peine l'entendre.

--Oh! non; il avait son tambour sur l'épaule et pleurait en

marchant, et un autre plus grand lui disait: «Allons, courage,

petit Jean, courage!» Mais il n'avait pas l'air d'entendre... il

avait les joues toutes mouillées.

--Tu es bien sûr de l'avoir vu s'en aller, Fritzel? demanda

l'oncle.

--Oui, mon oncle: il me faisait de la peine;[3] je l'ai regardé

jusqu'au bout du village.»

Alors la femme referma les yeux, et nous entendîmes qu'elle

sanglotait intérieurement.[4] Des larmes lui coulaient le long

des joues, l'une après l'autre, sans bruit. C'était bien triste,

et l'oncle me dit tout bas:

«Descends, Fritzel, il faut la laisser pleurer sans gêne.»

Mais comme j'allais descendre, elle étendit la main, et me retint

en murmurant quelques paroles. L'oncle Jacob la comprit et lui

demanda:

«Vous voulez embrasser l'enfant?

-- Oui,» fit-elle.

Il me pencha sur sa figure; elle m'embrassa en sanglotant

toujours. Moi, je m'étais mis aussi à pleurer.

«C'est bon, fit l'oncle, c'est bon. Il vous faut maintenant du

calme, madame; il faut tâcher de dormir, la santé vous

reviendra... Vous reverrez votre jeune frère... Du courage!»

Il m'emmena dehors et referma les rideaux.

32 Le mauser se promenait de long en large[1] dans la salle; il

avait la figure rouge et dit:

«Ça, monsieur le docteur, c'est une brave femme, une honnête

femme... qu'elle soit républicaine ou tout ce qu'on voudra[2]...

celui qui penserait le contraire ne serait qu'un gueux.

--Oui, répondit l'oncle, c'est une nature généreuse, je l'ai

reconnu tout de suite à sa figure. Il est heureux que Fritzel se

soit rappelé l'enfant. La pauvre femme avait une grande

inquiétude. Je comprends maintenant pourquoi ce nom de Jean

revenait toujours dans son délire. Tout ira mieux, mauser, tout

ira mieux, les larmes soulagent.»

Ils sortirent ensemble dans l'allée; je les entendis encore

causer de ces choses sur le seuil de la maison.

Et comme je m'étais assis derrière le fourneau, et que[3] je

m'essuyais les joues du revers de la manche, tout à coup je vis

le chien près de moi, qui me regardait[4] avec douceur. Il me

posa la patte sur le genou et se mit à me caresser; pour la

première fois je pris sa grosse tête frisée entre mes bras, sans

crainte. Il me semblait que nous étions amis depuis longtemps et

que je n'avais jamais eu peur de lui.

En levant les yeux au bout d'une minute, j'aperçus l'oncle qui

venait d'entrer et qui m'observait en souriant.

«Tu vois, Fritzel, comme le pauvre animal t'aime, dit-il;

maintenant il te suivra, car il a reconnu ton bon coeur.»

Madame Thérèse Introduction and notes by Edward Manley · 第 2 / 13 段