Ah! si vous saviez, mon cher ami, ce que c'est que d'être
attaché jour et nuit sur le banc du char avec lequel on
éclabousse toutes les petites renommées de rien, toutes les
basses envies qui barbottent sur vos traces dans la fange ou la
poussière, vous me plaindriez, j'en suis sûr, même au sein de
mon opulence et de mes voluptés asiatiques.
(Page 230.)
Une fortune bâtie sur le sable;--un jour de fatuité.
«Presque tous les voyages de mer sont devenus aujourd'hui des choses
tellement communes, que c'est à peine si une campagne au long cours peut
compter comme un événement dans la vie d'un homme. Il faut que quelque
circonstance bien extraordinaire pour les marins eux-mêmes, vienne
varier la monotonie accoutumée des courses à travers les deux Océans,
pour qu'un passager s'expose au ridicule de dire dans le monde: _J'étais
là quand cet accident a eu lieu: je suis échappé seul de tout
l'équipage, à tel naufrage ou à tel massacre sur les îles de la Sonde._
Les poétiques monstres marins de Carybde et Scylla ne sont plus
maintenant que des rochers méprisés par les plus pauvres pêcheurs
eux-mêmes. Les îles Fortunées, peuplées, pour les antiques navigateurs,
de tant de joies et d'enchantemens, n'apparaissent plus à la longue-vue
des capitaines, que comme des points de longitude, bons tout au plus à
régler leurs chronomètres. Le gouffre redouté des Abrolhos a cessé,
depuis trois siècles, de vomir sa volcanique écume: c'est à peine
aujourd'hui un écueil marqué sur les cartes marines... Plus de peur,
plus de mythologie, partant plus de poésie sur le vaste sein des
mers!... Le merveilleux dont se composaient nos anciens voyages, ne
serait plus digne de figurer dans nos plus fades romans. Le positif a
tué jusqu'à l'histoire.»
Ma traversée de la Martinique au Hâvre, et mon retour du Hâvre à la
Martinique se firent, à peu près, comme des voyages en diligence. Une
casquette m'aurait suffi, je crois, pour garantir ma tête de ces grands
cahots du navire, oublié pendant deux mois, entre ce ciel, éternel
spectacle des marins, et cette mer que la quille d'un bâtiment laboure
si nonchalamment d'un sillon de quinze cents à deux mille lieues. Pas le
plus petit événement pour moi sur les flots, dans cette navigation où
jadis j'avais placé de si vives espérances d'aventures, un si romanesque
avenir de plaisirs et d'émotions... Mais c'est qu'aussi entre mon
premier départ de France et mon retour aux Antilles, toute une vie
spéculative était venue séparer les rêves de ma jeunesse, des
préoccupations d'un âge plus avancé. Et puis, dans les flancs de ce
bâtiment qui me ramenait sur le théâtre de mes premiers succès
commerciaux, n'avais-je pas à songer à des intérêts plus sérieux que
ceux de mes amusemens ou de mes goûts? Toute ma riche pacotille acquise
au prix de mes travaux passés, et augmentée des nouveaux sacrifices
faits par ma famille en faveur de ma bonne conduite et de mon
intelligence!... Oh! que j'aurais redouté, en revenant aux îles, la
rencontre d'un de ces pirates qu'une année auparavant j'aurais tant
désirée, pour jeter un peu de merveilleux dans mon existence inoccupée!
_Ne nous parlez pas de ces équipages qui ont fait beaucoup de prises,
pour bien se battre_, disent les corsaires. Ne me parlez pas,
ajouterai-je, pour paraphraser cet aphorisme maritime, ne me parlez pas
des gens qui ont gagné quelque chose, pour avoir de l'imagination.
En revoyant la ville de Saint-Pierre, et après y avoir opéré le
débarquement de mes nouvelles marchandises, je m'informai, avec
distraction et par désoeuvrement, du sort de M. Baniani Létameur que
j'avais laissé, à mon départ, il y avait à peu près six mois, fondant
une grande maison de commerce sur une circulaire. «M. Baniani! me
répondit-on; mais c'est une des premières maisons de la place, une des
meilleures signatures de l'île! Tenez, il habite non loin d'ici les
anciens bureaux de la Douane; un vrai ministère; sept à huit commis, un
personnel immense; et des maîtresses donc, oh! des maîtresses... Ah!
l'heureux coquin!»
«Diable! pensai-je en apprenant la destinée brillante de notre Banian,
comme les premières maisons poussent vite sur ce sol que j'ai à peine
quitté quelques semaines!... Voyons, par curiosité, MM. Baniani Létameur
et Compagnie dans sa nouvelle splendeur, pendant qu'il en est temps
encore: ce sont de ces grands spectacles qu'ici il ne faut jamais
remettre au lendemain.»
Je me dirigeai, tout en faisant ces réflexions, vers les anciens bureaux
de la Douane. Je remarquai d'abord, qu'en changeant de maître, le local
avait aussi tout-à-fait changé d'aspect. A l'extérieur austère et même
un peu négligé qui annonçait auparavant un des établissemens du fisc
colonial, avait succédé un air d'opulence et de recherche qui me frappa.
J'entrai dans des comptoirs riches et spacieux d'où semblait s'exhaler
une sorte de parfum de grandes affaires et de haute notabilité
commerciale. Je demandai M. Létameur, et les domestiques mulâtres à qui
je m'adressai, faillirent me rire au nez, comme si la demande d'une
entrevue avec le chef suprême avait été la chose la plus ridicule du
monde.--«Avez-vous écrit à monsieur? me dit alors un des commis.--Écrit
à monsieur? et pourquoi?
--Mais, parbleu! pour obtenir une entrevue?
--Comment, _monsieur_ donne donc des audiences maintenant?... Oh!
faites-lui dire tout bonnement que c'est moi, son ancien commanditaire
quand il portait la balle, qui voulais lui demander de ses nouvelles, en
passant, et rien de plus...»
Le scandale de cette sortie m'aurait probablement attiré une très
mauvaise affaire avec les gens de la maison, si M. Baniani en personne,
attiré par le bruit, ne fût venu mettre un terme aux clameurs de tout
son personnel indigné de mon inconvenance... «Laissez entrer monsieur,
s'écria-t-il du premier étage: j'y suis pour lui;» et à la faveur de
cette bienveillante exception, je passai triomphant au beau milieu des
bureaux consternés, humiliés de mon insolence et de mon impunité.
Baniani avait repris, pour me recevoir dans ses appartemens, la posture
qu'il n'avait sans doute quittée un instant que pour m'arracher au péril
qui m'avait menacé dans son comptoir... Enveloppé d'une robe de chambre
soyeuse, à grands ramages, il gisait voluptueusement sur un divan de
crin noir arabesqué d'or. Deux négresses, un large éventail à la main,
agitaient sur le front épanoui de ce sultan efféminé, l'air parfumé
qu'un riche moustiquaire de gaze verte laissait pénétrer dans cet asile
de la grandeur et de la mollesse... Le sybarite lisait, la tête
renversée avec abandon sur le coussin de l'ottomane, le volume élevé sur
ses yeux à demi-fermés par le doux affaissement de l'excessive chaleur
du jour.
Je saluai le voluptueux à ma manière accoutumée, c'est-à-dire avec
rondeur et familiarité. Il se leva à moitié pour me répondre, et pour
laisser tomber sa main de mon côté; et, sans me donner le temps de
reprendre la conversation au point peut-être où elle en était restée à
notre dernière séparation, il me dit en entrecoupant ses phrases:
«Mon cher ami, je suis bien aise de vous voir revenu en bonne santé...
Depuis que nous ne nous sommes vus, ma position commerciale a
tout-à-fait changé de face, tout-à-fait... Des affaires capitales; oh!
oui, capitales! J'envahis la colonie que mes relations ont fécondée...
Ma maison, comme vous devez bien le penser, a dû répondre à l'exigence
de ma situation... Un train honorable; oh! oui, très honorable; mais un
peu dispendieux... Que voulez-vous!... le monde aime à être ébloui par
ces heureux que la fortune pousse à la tête de la société... Ici l'on a
dû vous dire déjà quel était le rang que j'avais conquis... le premier
rang de l'île... C'était une nécessité, une impérieuse nécessité de
position... Dans quelques jours je donne une fête, une fête à tout
écraser, par le choix et la variété des jouissances. J'ai reçu tant de
marques de bonté, un surcroît si accablant de politesses de la part de
toutes ces bonnes gens... Tenez, au moment où vous êtes entré, et où
j'ai cru reconnaître votre voix pénétrante retentir dans mes bureaux,
j'étais à feuilleter le _Siècle de Louis XIV_, par M. de Voltaire; vous
le connaissez? un homme, comme vous le savez, d'assez d'esprit, mais
ignorant complétement, oh complétement, la révélation de l'art, de
l'art-nature, comme nous l'appelons. J'en étais à la fête que donna le
surintendant Fouquet au grand roi, ainsi qu'on appelait alors Louis
XIV... Cette fête devait effacer toutes celles de Versailles, qui ne
réussissaient, à ce qu'il paraît, qu'à rappeler assez médiocrement à
quelques bons missionnaires des Grandes-Indes, la magnificence des fêtes
chinoises... Moi je veux, ainsi que je vous l'ai déjà dit, donner aussi
ma fête... Dieu! sont-ils heureux ces Chinois, avec le peu d'imagination
dont le ciel les a doués, de pouvoir déployer une telle magnificence
dans leurs festins! Il est vrai que le pays qu'ils habitent sourit à
tous les caprices des hautes fortunes; tandis que dans une bicoque comme
la Martinique on ne peut que jeter de l'inattendu ou du bizarre, là où
l'on voudrait faire tomber du sublime, du grandiose... N'est-ce pas, mon
bon ami?... Vous connaissez sans doute le _Siècle de Louis XIV_, par M.
de Voltaire?
--Ainsi donc, je vous revois enchanté de l'état florissant de vos
affaires?
--Enchanté, mon cher, c'est le mot. Mais c'était là, comme je vous
l'avais prédit d'avance, un fait inévitable, une chose convenue à la
répétition. Mais pour en revenir à la fête du surintendant Fouquet, je
vous avoue que si je m'étais trouvé à sa place, je n'eusse été nullement
embarrassé de déployer autant de luxe et de magnificence pour traiter un
roi. Parbleu! en France, avec des millions et un peu de goût, il est
bien difficile, ma foi, de créer des merveilles! Mais ici, que
voulez-vous qu'on fasse, même avec des millions et beaucoup
d'imagination?
--Avez-vous lu aussi comment se termina la fête du surintendant Fouquet?
--Oui, oui, j'en ai vu quelque chose dans ce livre: il fut arrêté par
ordre du roi, dit-on, presqu'au sortir de cette nuit de lampions et de
délices, de transparens de toutes les couleurs, et de voluptés de tous
les genres... Oui, oui, j'ai vu cela; mais c'est là de l'histoire et de
la politique, et tout ceci est totalement étranger à l'objet important
qui m'occupe aujourd'hui. Croiriez-vous bien, mon bon ami, que pour
cette fête, qui aura sans doute un retentissement immense, j'aie fait
venir de Baltimore, un schooner américain chargé de glaces; que j'aie
mis à contribution tous les pays environnans pour me fournir les mets
les plus recherchés, les fruits les plus rares? Un cuisinier de la plus
haute réputation m'arrive de Saint-Thomas: c'est le gouverneur lui-même
qui a eu l'extrême bonté de me le céder pour quelques jours. Mon
orchestre, composé de cinquante exécutans d'élite, sera conduit non pas
à l'archet, mais au bâton de mesure, par un Italien; ah! vous savez
bien, ce chanteur qui a fait le voyage avec nous. Je l'ai pris, ce
pauvre diable, par humanité et pour son talent, talent réel, fantastique
et plein de mouvement... Mais ce qui vous surprendra bien, c'est le goût
tout-à-fait gothique que j'ai su imprimer à la gigantesque salle en bois
que j'ai fait construire tout exprès sur une vaste savane, pour servir
de théâtre aux folâtres ébats de ma nuit de bal... Ogives, arceaux,
créneaux, niches, tourelles, fossés à l'entour, pont-levis même, rien
n'y manque. Les invités entreront là comme dans un vieux château féodal,
qui bientôt, grâce au coup de baguette d'une fée bienfaisante, sera
transformé en un palais enchanté; et cette bonne fée, je n'ai pas besoin
de vous le dire, c'est mon imagination... Oh! le féodal, moi, m'a
toujours séduit! Vous souriez, méchant, et je vous vois déjà vous
récrier sur toutes mes folies; mais ce n'est pas tout encore: jamais
vous ne devineriez l'idée qui m'est venue d'inspiration, pour jeter une
pensée neuve, inespérée, au beau milieu de tous ces plaisirs assez
somptueux peut-être, mais déjà un peu communs. Cette idée, je vous en
préviens d'avance, est toute à moi: c'est la nuit dernière, au sein de
mes rêves, qu'elle m'est arrivée sur l'aile d'un génie protecteur, ou
peut-être bien même sur les cornes fantastiques d'un lourd cauchemar.
»J'avais, il faut vous dire, j'avais depuis long-temps une cinquantaine
de petits négrillons, reste fort embarrassant de ma dernière opération
de traite. On me proposait un prix fort médiocre de cette queue de
cargaison, et plutôt que d'avilir le cours de la marchandise, en bon
négociant j'ai préféré garder pendant deux mois ces petits carnivores
africains, qui me mangent un argent fou dans l'une des habitations où je
les ai mis _à la forme_. La nuit dernière, songeant à mes négrillons
invendus et à ma fête future, ne me suis-je pas mis en tête de trouver
le moyen d'appliquer noblement mon débris de cargaison à la magnificence
de ma fête!... Écoutez-bien ce que je vais vous confier: c'est une
surprise que je veux ménager à toutes nos dames.
»J'ai conçu le projet d'armer chacun de mes petits esclaves d'un beau
fanal; de faire reconduire chaque Terpsychore par un de ces nouveaux
valets de ma fabrique, qui, une fois arrivé à la demeure de la belle
danseuse, lui dira: «Maîtresse, je suis à vous; mon maître m'a ordonné
de rester ici et de ne plus retourner chez lui.» Comment trouvez-vous ce
nouveau genre de galanterie; là, sans flatterie?... N'est-ce pas là une
idée toute à moi, une idée neuve, incréée; une idée modèle et mère
enfin?
--C'est, à mon avis du moins, une idée très folle, et je me permettrai
d'ajouter assez inconvenante; car enfin comment supposer que les dames
que vous recevrez à votre bal, et qui auront bien voulu accepter votre
soirée et votre fastueux ambigu comme on accepte ces sortes
d'invitation, consentiront à recevoir un cadeau de vous, et surtout le
cadeau d'un petit nègre, qui ne vaut guère moins de cinq ou six cents
francs? Autant vaudrait envoyer à chacune d'elles un billet de banque!
--Si vous pouviez savoir comme moi, mon cher ami, combien je leur dois
d'amour et d'ivresse! C'est que je leur en dois tant à ces aimables
femmes, à ces célestes créatures... Et à leurs maris donc, à
quelques-uns de leurs maris surtout!... Je vous promets bien en bonne
conscience que, toutes réflexions faites, ce n'est pas trop qu'un
négrillon; car, entre nous soit dit, le service rendu surpasse encore le
prix matériel que j'y attacherai! Concevez-vous bien ce que je veux vous
exprimer en ce moment?
--Taisez-vous donc... Oubliez-vous que d'autres que moi vous entendent,
et que les deux épousseteuses que vous avez à côté de vous, pourraient
rapporter la conversation que vous tenez devant elles?
--Quoi! ces deux négresses? Allons donc; ne sont-elles pas de la
maison... D'ailleurs cela n'entend jamais rien; et au pis-aller quand la
négraille saurait un peu ce que personne n'ignore ici, quel mal y
aurait-il, je vous le demande? Est-ce un crime si grand pour des valets
que de posséder un maître à bonnes fortunes?... Déjà, j'en suis certain,
toute la colonie en vous parlant de moi a dû vous dire...
--Oui, elle m'a appris, toute la colonie, que vous aviez abandonné la
femme du marchand de cigarres, dont vous partagiez l'échoppe à mon
départ, et que...
--Taisez-vous donc aussi à votre tour! Est-ce qu'il est bien convenable,
croyez-vous, de parler de ces choses-là devant toute cette domesticité?
--Bah! ne venez-vous pas de me dire que cette domesticité n'avait ni
oreilles ni langue? Et quand bien même la négraille viendrait à savoir
que vous avez possédé les charmes de la marchande de cigarres, quel mal
si grand y aurait-il que tous vos gens connussent les conquêtes
amoureuses de leur patron?
--De grâce, mon bon ami, de grâce, un peu plus de respect pour les
convenances... Thysbé et Laura, allez-vous-en, et fermez la porte; vous
entendez, négresses!»
Les deux négresses sortirent avec leurs éventails.
Le fat, qui jusque-là n'avait pas craint de passer pour un séducteur de
bonne compagnie, même aux yeux de ses négresses, venait de trembler à
l'idée de passer pour l'ancien amant d'une malheureuse marchande de
cigarres... Tout ému encore du péril que mon observation lui avait fait
courir, il ne reprit l'entretien qu'avec un embarras visible. Ce fut à
moi alors de ressaisir sur lui l'avantage que, par une feinte bonhomie,
j'avais consenti à perdre dans les premiers momens de notre entrevue.
«Et la petite comtesse de l'Annonciade, lui demandai-je après le départ
des deux négresses, qu'en avez-vous fait?
--Oh rien, rien absolument; parole d'honneur! je n'en ai même plus
entendu parler; et moi-même j'ai eu si peu le temps d'y penser...
Cependant, il y a quelques mois, il me prit fantaisie de la faire venir
de Cumana pour la sacrifier peut-être à un souvenir, à un caprice...;
cela eût fait une maîtresse piquante pendant deux ou trois semaines, et
c'est toujours autant de gagné en variété sur la monotonie qui résulte
le plus souvent de la nécessité de n'avoir que les mêmes femmes... chose
accablante, même au sein du bonheur que les femmes faciles nous
procurent!... Ah! si vous saviez, mon cher ami, ce que c'est que d'être
attaché nuit et jour sur le banc du char avec lequel on éclabousse
toutes les petites renommées de rien, toutes les basses envies qui
barbottent sur vos traces dans la fange ou la poussière, vous me
plaindriez, j'en suis sûr, même au sein de mon opulence et de mes
voluptés asiatiques.»
Tant d'impertinence à la fin me révolta. J'avais jusqu'à ce moment
conservé, en présence de mon sot parvenu, ce sang-froid qu'inspire
quelquefois la pitié que l'on éprouve pour certaines folies; mais le ton
avec lequel M. Baniani venait de prononcer ces dernières paroles m'avait
semblé tellement intolérable, que je perdis alors moi-même toute
retenue, pour lui dire en le quittant:
«Baniani, mon ami, vous avez réussi à faire passer un peu d'or entre vos
mains, parce que vous êtes actif, intrigant et sans scrupule; mais je
vous prédis que vous mourrez sur la paille, parce que vous êtes prodigue
et imprudent, et qu'au moment où la fortune, qui vous trompe, vous aura
tourné le dos, la pitié se sera déjà éloignée de vous pour n'y plus
revenir. Je ne souhaite pas que ma prédiction s'accomplisse; mais si
elle se réalise, et elle se réalisera, je pourrai peut-être encore vous
commanditer une seconde fois d'une balle de 200 francs; mais je vous
préviens qu'alors je n'aurai plus une parole pour vous consoler dans
votre misère, ni un sentiment pour excuser vos insolentes folies.
Adieu!»
Avec un peu d'âme, le malheureux m'aurait reconduit pour fermer à jamais
sa porte sur moi: la première idée qui lui vint fut de me rappeler, en
criant du haut de son escalier:
«Eh quoi! vous vous enfuyez déjà, vilain bourru? Et ma fête!... Vous
voyez bien que je ne me fâche pas, moi... Voilà bien nos moralistes,
donnant avec humeur des conseils qu'on ne leur demande pas, et se
fâchant contre ceux qui ne demanderaient pas mieux que de les suivre!...
Vous y viendrez toujours, n'est-ce pas, à ma fête?... Allons, il ne
répond rien... Quel homme!»