XII

Ah! si vous saviez, mon cher ami, ce que c'est que d'être

attaché jour et nuit sur le banc du char avec lequel on

éclabousse toutes les petites renommées de rien, toutes les

basses envies qui barbottent sur vos traces dans la fange ou la

poussière, vous me plaindriez, j'en suis sûr, même au sein de

mon opulence et de mes voluptés asiatiques.

(Page 230.)

Une fortune bâtie sur le sable;--un jour de fatuité.

«Presque tous les voyages de mer sont devenus aujourd'hui des choses

tellement communes, que c'est à peine si une campagne au long cours peut

compter comme un événement dans la vie d'un homme. Il faut que quelque

circonstance bien extraordinaire pour les marins eux-mêmes, vienne

varier la monotonie accoutumée des courses à travers les deux Océans,

pour qu'un passager s'expose au ridicule de dire dans le monde: _J'étais

là quand cet accident a eu lieu: je suis échappé seul de tout

l'équipage, à tel naufrage ou à tel massacre sur les îles de la Sonde._

Les poétiques monstres marins de Carybde et Scylla ne sont plus

maintenant que des rochers méprisés par les plus pauvres pêcheurs

eux-mêmes. Les îles Fortunées, peuplées, pour les antiques navigateurs,

de tant de joies et d'enchantemens, n'apparaissent plus à la longue-vue

des capitaines, que comme des points de longitude, bons tout au plus à

régler leurs chronomètres. Le gouffre redouté des Abrolhos a cessé,

depuis trois siècles, de vomir sa volcanique écume: c'est à peine

aujourd'hui un écueil marqué sur les cartes marines... Plus de peur,

plus de mythologie, partant plus de poésie sur le vaste sein des

mers!... Le merveilleux dont se composaient nos anciens voyages, ne

serait plus digne de figurer dans nos plus fades romans. Le positif a

tué jusqu'à l'histoire.»

Ma traversée de la Martinique au Hâvre, et mon retour du Hâvre à la

Martinique se firent, à peu près, comme des voyages en diligence. Une

casquette m'aurait suffi, je crois, pour garantir ma tête de ces grands

cahots du navire, oublié pendant deux mois, entre ce ciel, éternel

spectacle des marins, et cette mer que la quille d'un bâtiment laboure

si nonchalamment d'un sillon de quinze cents à deux mille lieues. Pas le

plus petit événement pour moi sur les flots, dans cette navigation où

jadis j'avais placé de si vives espérances d'aventures, un si romanesque

avenir de plaisirs et d'émotions... Mais c'est qu'aussi entre mon

premier départ de France et mon retour aux Antilles, toute une vie

spéculative était venue séparer les rêves de ma jeunesse, des

préoccupations d'un âge plus avancé. Et puis, dans les flancs de ce

bâtiment qui me ramenait sur le théâtre de mes premiers succès

commerciaux, n'avais-je pas à songer à des intérêts plus sérieux que

ceux de mes amusemens ou de mes goûts? Toute ma riche pacotille acquise

au prix de mes travaux passés, et augmentée des nouveaux sacrifices

faits par ma famille en faveur de ma bonne conduite et de mon

intelligence!... Oh! que j'aurais redouté, en revenant aux îles, la

rencontre d'un de ces pirates qu'une année auparavant j'aurais tant

désirée, pour jeter un peu de merveilleux dans mon existence inoccupée!

_Ne nous parlez pas de ces équipages qui ont fait beaucoup de prises,

pour bien se battre_, disent les corsaires. Ne me parlez pas,

ajouterai-je, pour paraphraser cet aphorisme maritime, ne me parlez pas

des gens qui ont gagné quelque chose, pour avoir de l'imagination.

En revoyant la ville de Saint-Pierre, et après y avoir opéré le

débarquement de mes nouvelles marchandises, je m'informai, avec

distraction et par désoeuvrement, du sort de M. Baniani Létameur que

j'avais laissé, à mon départ, il y avait à peu près six mois, fondant

une grande maison de commerce sur une circulaire. «M. Baniani! me

répondit-on; mais c'est une des premières maisons de la place, une des

meilleures signatures de l'île! Tenez, il habite non loin d'ici les

anciens bureaux de la Douane; un vrai ministère; sept à huit commis, un

personnel immense; et des maîtresses donc, oh! des maîtresses... Ah!

l'heureux coquin!»

«Diable! pensai-je en apprenant la destinée brillante de notre Banian,

comme les premières maisons poussent vite sur ce sol que j'ai à peine

quitté quelques semaines!... Voyons, par curiosité, MM. Baniani Létameur

et Compagnie dans sa nouvelle splendeur, pendant qu'il en est temps

encore: ce sont de ces grands spectacles qu'ici il ne faut jamais

remettre au lendemain.»

Je me dirigeai, tout en faisant ces réflexions, vers les anciens bureaux

de la Douane. Je remarquai d'abord, qu'en changeant de maître, le local

avait aussi tout-à-fait changé d'aspect. A l'extérieur austère et même

un peu négligé qui annonçait auparavant un des établissemens du fisc

colonial, avait succédé un air d'opulence et de recherche qui me frappa.

J'entrai dans des comptoirs riches et spacieux d'où semblait s'exhaler

une sorte de parfum de grandes affaires et de haute notabilité

commerciale. Je demandai M. Létameur, et les domestiques mulâtres à qui

je m'adressai, faillirent me rire au nez, comme si la demande d'une

entrevue avec le chef suprême avait été la chose la plus ridicule du

monde.--«Avez-vous écrit à monsieur? me dit alors un des commis.--Écrit

à monsieur? et pourquoi?

--Mais, parbleu! pour obtenir une entrevue?

--Comment, _monsieur_ donne donc des audiences maintenant?... Oh!

faites-lui dire tout bonnement que c'est moi, son ancien commanditaire

quand il portait la balle, qui voulais lui demander de ses nouvelles, en

passant, et rien de plus...»

Le scandale de cette sortie m'aurait probablement attiré une très

mauvaise affaire avec les gens de la maison, si M. Baniani en personne,

attiré par le bruit, ne fût venu mettre un terme aux clameurs de tout

son personnel indigné de mon inconvenance... «Laissez entrer monsieur,

s'écria-t-il du premier étage: j'y suis pour lui;» et à la faveur de

cette bienveillante exception, je passai triomphant au beau milieu des

bureaux consternés, humiliés de mon insolence et de mon impunité.

Baniani avait repris, pour me recevoir dans ses appartemens, la posture

qu'il n'avait sans doute quittée un instant que pour m'arracher au péril

qui m'avait menacé dans son comptoir... Enveloppé d'une robe de chambre

soyeuse, à grands ramages, il gisait voluptueusement sur un divan de

crin noir arabesqué d'or. Deux négresses, un large éventail à la main,

agitaient sur le front épanoui de ce sultan efféminé, l'air parfumé

qu'un riche moustiquaire de gaze verte laissait pénétrer dans cet asile

de la grandeur et de la mollesse... Le sybarite lisait, la tête

renversée avec abandon sur le coussin de l'ottomane, le volume élevé sur

ses yeux à demi-fermés par le doux affaissement de l'excessive chaleur

du jour.

Je saluai le voluptueux à ma manière accoutumée, c'est-à-dire avec

rondeur et familiarité. Il se leva à moitié pour me répondre, et pour

laisser tomber sa main de mon côté; et, sans me donner le temps de

reprendre la conversation au point peut-être où elle en était restée à

notre dernière séparation, il me dit en entrecoupant ses phrases:

«Mon cher ami, je suis bien aise de vous voir revenu en bonne santé...

Depuis que nous ne nous sommes vus, ma position commerciale a

tout-à-fait changé de face, tout-à-fait... Des affaires capitales; oh!

oui, capitales! J'envahis la colonie que mes relations ont fécondée...

Ma maison, comme vous devez bien le penser, a dû répondre à l'exigence

de ma situation... Un train honorable; oh! oui, très honorable; mais un

peu dispendieux... Que voulez-vous!... le monde aime à être ébloui par

ces heureux que la fortune pousse à la tête de la société... Ici l'on a

dû vous dire déjà quel était le rang que j'avais conquis... le premier

rang de l'île... C'était une nécessité, une impérieuse nécessité de

position... Dans quelques jours je donne une fête, une fête à tout

écraser, par le choix et la variété des jouissances. J'ai reçu tant de

marques de bonté, un surcroît si accablant de politesses de la part de

toutes ces bonnes gens... Tenez, au moment où vous êtes entré, et où

j'ai cru reconnaître votre voix pénétrante retentir dans mes bureaux,

j'étais à feuilleter le _Siècle de Louis XIV_, par M. de Voltaire; vous

le connaissez? un homme, comme vous le savez, d'assez d'esprit, mais

ignorant complétement, oh complétement, la révélation de l'art, de

l'art-nature, comme nous l'appelons. J'en étais à la fête que donna le

surintendant Fouquet au grand roi, ainsi qu'on appelait alors Louis

XIV... Cette fête devait effacer toutes celles de Versailles, qui ne

réussissaient, à ce qu'il paraît, qu'à rappeler assez médiocrement à

quelques bons missionnaires des Grandes-Indes, la magnificence des fêtes

chinoises... Moi je veux, ainsi que je vous l'ai déjà dit, donner aussi

ma fête... Dieu! sont-ils heureux ces Chinois, avec le peu d'imagination

dont le ciel les a doués, de pouvoir déployer une telle magnificence

dans leurs festins! Il est vrai que le pays qu'ils habitent sourit à

tous les caprices des hautes fortunes; tandis que dans une bicoque comme

la Martinique on ne peut que jeter de l'inattendu ou du bizarre, là où

l'on voudrait faire tomber du sublime, du grandiose... N'est-ce pas, mon

bon ami?... Vous connaissez sans doute le _Siècle de Louis XIV_, par M.

de Voltaire?

--Ainsi donc, je vous revois enchanté de l'état florissant de vos

affaires?

--Enchanté, mon cher, c'est le mot. Mais c'était là, comme je vous

l'avais prédit d'avance, un fait inévitable, une chose convenue à la

répétition. Mais pour en revenir à la fête du surintendant Fouquet, je

vous avoue que si je m'étais trouvé à sa place, je n'eusse été nullement

embarrassé de déployer autant de luxe et de magnificence pour traiter un

roi. Parbleu! en France, avec des millions et un peu de goût, il est

bien difficile, ma foi, de créer des merveilles! Mais ici, que

voulez-vous qu'on fasse, même avec des millions et beaucoup

d'imagination?

--Avez-vous lu aussi comment se termina la fête du surintendant Fouquet?

--Oui, oui, j'en ai vu quelque chose dans ce livre: il fut arrêté par

ordre du roi, dit-on, presqu'au sortir de cette nuit de lampions et de

délices, de transparens de toutes les couleurs, et de voluptés de tous

les genres... Oui, oui, j'ai vu cela; mais c'est là de l'histoire et de

la politique, et tout ceci est totalement étranger à l'objet important

qui m'occupe aujourd'hui. Croiriez-vous bien, mon bon ami, que pour

cette fête, qui aura sans doute un retentissement immense, j'aie fait

venir de Baltimore, un schooner américain chargé de glaces; que j'aie

mis à contribution tous les pays environnans pour me fournir les mets

les plus recherchés, les fruits les plus rares? Un cuisinier de la plus

haute réputation m'arrive de Saint-Thomas: c'est le gouverneur lui-même

qui a eu l'extrême bonté de me le céder pour quelques jours. Mon

orchestre, composé de cinquante exécutans d'élite, sera conduit non pas

à l'archet, mais au bâton de mesure, par un Italien; ah! vous savez

bien, ce chanteur qui a fait le voyage avec nous. Je l'ai pris, ce

pauvre diable, par humanité et pour son talent, talent réel, fantastique

et plein de mouvement... Mais ce qui vous surprendra bien, c'est le goût

tout-à-fait gothique que j'ai su imprimer à la gigantesque salle en bois

que j'ai fait construire tout exprès sur une vaste savane, pour servir

de théâtre aux folâtres ébats de ma nuit de bal... Ogives, arceaux,

créneaux, niches, tourelles, fossés à l'entour, pont-levis même, rien

n'y manque. Les invités entreront là comme dans un vieux château féodal,

qui bientôt, grâce au coup de baguette d'une fée bienfaisante, sera

transformé en un palais enchanté; et cette bonne fée, je n'ai pas besoin

de vous le dire, c'est mon imagination... Oh! le féodal, moi, m'a

toujours séduit! Vous souriez, méchant, et je vous vois déjà vous

récrier sur toutes mes folies; mais ce n'est pas tout encore: jamais

vous ne devineriez l'idée qui m'est venue d'inspiration, pour jeter une

pensée neuve, inespérée, au beau milieu de tous ces plaisirs assez

somptueux peut-être, mais déjà un peu communs. Cette idée, je vous en

préviens d'avance, est toute à moi: c'est la nuit dernière, au sein de

mes rêves, qu'elle m'est arrivée sur l'aile d'un génie protecteur, ou

peut-être bien même sur les cornes fantastiques d'un lourd cauchemar.

»J'avais, il faut vous dire, j'avais depuis long-temps une cinquantaine

de petits négrillons, reste fort embarrassant de ma dernière opération

de traite. On me proposait un prix fort médiocre de cette queue de

cargaison, et plutôt que d'avilir le cours de la marchandise, en bon

négociant j'ai préféré garder pendant deux mois ces petits carnivores

africains, qui me mangent un argent fou dans l'une des habitations où je

les ai mis _à la forme_. La nuit dernière, songeant à mes négrillons

invendus et à ma fête future, ne me suis-je pas mis en tête de trouver

le moyen d'appliquer noblement mon débris de cargaison à la magnificence

de ma fête!... Écoutez-bien ce que je vais vous confier: c'est une

surprise que je veux ménager à toutes nos dames.

»J'ai conçu le projet d'armer chacun de mes petits esclaves d'un beau

fanal; de faire reconduire chaque Terpsychore par un de ces nouveaux

valets de ma fabrique, qui, une fois arrivé à la demeure de la belle

danseuse, lui dira: «Maîtresse, je suis à vous; mon maître m'a ordonné

de rester ici et de ne plus retourner chez lui.» Comment trouvez-vous ce

nouveau genre de galanterie; là, sans flatterie?... N'est-ce pas là une

idée toute à moi, une idée neuve, incréée; une idée modèle et mère

enfin?

--C'est, à mon avis du moins, une idée très folle, et je me permettrai

d'ajouter assez inconvenante; car enfin comment supposer que les dames

que vous recevrez à votre bal, et qui auront bien voulu accepter votre

soirée et votre fastueux ambigu comme on accepte ces sortes

d'invitation, consentiront à recevoir un cadeau de vous, et surtout le

cadeau d'un petit nègre, qui ne vaut guère moins de cinq ou six cents

francs? Autant vaudrait envoyer à chacune d'elles un billet de banque!

--Si vous pouviez savoir comme moi, mon cher ami, combien je leur dois

d'amour et d'ivresse! C'est que je leur en dois tant à ces aimables

femmes, à ces célestes créatures... Et à leurs maris donc, à

quelques-uns de leurs maris surtout!... Je vous promets bien en bonne

conscience que, toutes réflexions faites, ce n'est pas trop qu'un

négrillon; car, entre nous soit dit, le service rendu surpasse encore le

prix matériel que j'y attacherai! Concevez-vous bien ce que je veux vous

exprimer en ce moment?

--Taisez-vous donc... Oubliez-vous que d'autres que moi vous entendent,

et que les deux épousseteuses que vous avez à côté de vous, pourraient

rapporter la conversation que vous tenez devant elles?

--Quoi! ces deux négresses? Allons donc; ne sont-elles pas de la

maison... D'ailleurs cela n'entend jamais rien; et au pis-aller quand la

négraille saurait un peu ce que personne n'ignore ici, quel mal y

aurait-il, je vous le demande? Est-ce un crime si grand pour des valets

que de posséder un maître à bonnes fortunes?... Déjà, j'en suis certain,

toute la colonie en vous parlant de moi a dû vous dire...

--Oui, elle m'a appris, toute la colonie, que vous aviez abandonné la

femme du marchand de cigarres, dont vous partagiez l'échoppe à mon

départ, et que...

--Taisez-vous donc aussi à votre tour! Est-ce qu'il est bien convenable,

croyez-vous, de parler de ces choses-là devant toute cette domesticité?

--Bah! ne venez-vous pas de me dire que cette domesticité n'avait ni

oreilles ni langue? Et quand bien même la négraille viendrait à savoir

que vous avez possédé les charmes de la marchande de cigarres, quel mal

si grand y aurait-il que tous vos gens connussent les conquêtes

amoureuses de leur patron?

--De grâce, mon bon ami, de grâce, un peu plus de respect pour les

convenances... Thysbé et Laura, allez-vous-en, et fermez la porte; vous

entendez, négresses!»

Les deux négresses sortirent avec leurs éventails.

Le fat, qui jusque-là n'avait pas craint de passer pour un séducteur de

bonne compagnie, même aux yeux de ses négresses, venait de trembler à

l'idée de passer pour l'ancien amant d'une malheureuse marchande de

cigarres... Tout ému encore du péril que mon observation lui avait fait

courir, il ne reprit l'entretien qu'avec un embarras visible. Ce fut à

moi alors de ressaisir sur lui l'avantage que, par une feinte bonhomie,

j'avais consenti à perdre dans les premiers momens de notre entrevue.

«Et la petite comtesse de l'Annonciade, lui demandai-je après le départ

des deux négresses, qu'en avez-vous fait?

--Oh rien, rien absolument; parole d'honneur! je n'en ai même plus

entendu parler; et moi-même j'ai eu si peu le temps d'y penser...

Cependant, il y a quelques mois, il me prit fantaisie de la faire venir

de Cumana pour la sacrifier peut-être à un souvenir, à un caprice...;

cela eût fait une maîtresse piquante pendant deux ou trois semaines, et

c'est toujours autant de gagné en variété sur la monotonie qui résulte

le plus souvent de la nécessité de n'avoir que les mêmes femmes... chose

accablante, même au sein du bonheur que les femmes faciles nous

procurent!... Ah! si vous saviez, mon cher ami, ce que c'est que d'être

attaché nuit et jour sur le banc du char avec lequel on éclabousse

toutes les petites renommées de rien, toutes les basses envies qui

barbottent sur vos traces dans la fange ou la poussière, vous me

plaindriez, j'en suis sûr, même au sein de mon opulence et de mes

voluptés asiatiques.»

Tant d'impertinence à la fin me révolta. J'avais jusqu'à ce moment

conservé, en présence de mon sot parvenu, ce sang-froid qu'inspire

quelquefois la pitié que l'on éprouve pour certaines folies; mais le ton

avec lequel M. Baniani venait de prononcer ces dernières paroles m'avait

semblé tellement intolérable, que je perdis alors moi-même toute

retenue, pour lui dire en le quittant:

«Baniani, mon ami, vous avez réussi à faire passer un peu d'or entre vos

mains, parce que vous êtes actif, intrigant et sans scrupule; mais je

vous prédis que vous mourrez sur la paille, parce que vous êtes prodigue

et imprudent, et qu'au moment où la fortune, qui vous trompe, vous aura

tourné le dos, la pitié se sera déjà éloignée de vous pour n'y plus

revenir. Je ne souhaite pas que ma prédiction s'accomplisse; mais si

elle se réalise, et elle se réalisera, je pourrai peut-être encore vous

commanditer une seconde fois d'une balle de 200 francs; mais je vous

préviens qu'alors je n'aurai plus une parole pour vous consoler dans

votre misère, ni un sentiment pour excuser vos insolentes folies.

Adieu!»

Avec un peu d'âme, le malheureux m'aurait reconduit pour fermer à jamais

sa porte sur moi: la première idée qui lui vint fut de me rappeler, en

criant du haut de son escalier:

«Eh quoi! vous vous enfuyez déjà, vilain bourru? Et ma fête!... Vous

voyez bien que je ne me fâche pas, moi... Voilà bien nos moralistes,

donnant avec humeur des conseils qu'on ne leur demande pas, et se

fâchant contre ceux qui ne demanderaient pas mieux que de les suivre!...

Vous y viendrez toujours, n'est-ce pas, à ma fête?... Allons, il ne

répond rien... Quel homme!»

Le Banian, roman maritime (1/2) · 第 12 / 25 题