P. S. _Notre sieur Baniani Létameur se trouve seul chargé de la
signature sociale._
«Voilà, je ne vous le cacherai pas, dis-je au chef de la nouvelle
maison, après avoir lu sa circulaire, voilà une chose qui me paraît
furieusement hasardée.
«Il faut bien qu'elle soit hasardée cette chose, puisque je la hasarde.
--Oui, mais avez-vous raison de la hasarder? voilà la question. Tenez,
discutons un peu les termes principaux de votre circulaire et les faits
que vous annoncez. D'abord, vous commencez par dire: _Des capitaux
suffisans_?
--Mais, oui, sans doute. Si les capitaux que je prends me suffisent,
pourquoi ne dirais-je pas que j'ai des capitaux suffisans?
--Mais parce qu'ils sont suffisans pour vous, est-ce une raison pour
qu'ils vous suffisent pour faire les affaires des autres, les affaires
dont vous vous chargerez? Et puis _une longue expérience dans les
affaires_?
--Eh bien! qu'y a-t-il de si étonnant à cela? j'espère que, depuis le
temps où j'ai établi à Paris un bureau central de contremarques,
jusqu'au moment où je me suis avisé d'acheter ici des actions de nègres,
il s'est écoulé plus d'une semaine, et qu'on peut bien, par-dessus le
marché, me compter l'année que je viens de passer à courir tous les
bourgs de la colonie, le magasin sur le ventre!
--_Une confiance méritée par une probité généralement reconnue..._ Je
veux bien croire à votre probité, mais qui la reconnaît généralement?
--Qui? mais vous tout le premier!
--Oui, depuis notre conversation du Galion, n'est-ce pas?... Pauvre
garçon! Et quelle diable d'idée encore avez-vous eue de vous nommer de
votre plein gré _Baniani_, comme pour rappeler tout justement le surnom
de _Banian_, que l'on vous a donné, au vu et au su de tout le monde,
dans l'île? N'était-il pas de votre intérêt de chercher plutôt à cacher
ce sobriquet à tous ceux à qui vous écrivez, que de vous exposer à
mettre sur la voie les personnes qui ne vous connaissent pas encore?
--Que vous êtes neuf en affaires encore, mon pauvre cher monsieur!
Comment, vous n'avez pas deviné tout d'abord, en lisant ma circulaire,
que c'était précisément là le coup de maître? Donnez-vous seulement la
peine de raisonner un instant avec moi, et suivez bien le fil de ce
raisonnement-ci: Premièrement, n'est-ce pas, il ne dépend plus de moi
d'empêcher toute la colonie de m'appeler le _Banian_? C'est un nom qui
me restera en dépit de tous mes efforts, et il y aurait même folie de ma
part à chercher à m'en dépêtrer. C'est donc à tourner la difficulté
qu'il a fallu m'appliquer, dans l'impossibilité totale où j'étais de la
vaincre et d'en triompher. Or, je me suis dit: toutes les personnes
étrangères qui recevront tes circulaires, ne manqueront pas de
s'informer de toi, et les gens qui te connaissent ne manqueront pas non
plus de leur apprendre que l'on t'appelle ici le _Banian_. Mais comme
ces personnes étrangères auront déjà lu sur tes circulaires le nom de
_Baniani_, elles attribueront tout de suite le surnom de _Banian_, que
l'on t'a donné ici, au nom de _Baniani_, que tu portes dans ta nouvelle
raison de commerce, et dont on aura fait l'abréviatif _Banian_. Tout
ainsi s'expliquera donc à mon avantage, pour les étrangers. A la
Martinique même, avec le temps, on finira par confondre les deux noms
ensemble, et, dans quelques années, les nouveaux venus, la population
régénérée, ne saura plus elle-même dire pourquoi on m'appelle plutôt
_Banian_ que _Baniani_, ou _Baniani_ que _Banian_. Vous voyez bien, par
conséquent, qu'en jetant une utile confusion sur ces deux dénominations,
de manière à dérouter la piste de la malveillance et à tromper les
conjectures de l'ignorance, j'ai fait un vrai coup de maître. Et
qu'importe, au surplus, le nom qu'on se donne! c'est la manière dont on
le porte qui seule en fait la valeur! Vous verrez quelle sera dans peu
la maison _Baniani Létameur et Compagnie_, que je viens de fonder, et à
laquelle mon génie commercial a su déjà ouvrir la carrière de la
fortune!
--A cela je n'ai rien à répondre: vous avez prévu les inconvéniens à
éviter et les avantages à assurer. C'est au mieux, et je commence à
croire que vous pourriez être né, comme vous le dites, pour les grandes
affaires... Je dois même avouer que dans le peu d'instans que vous venez
de m'accorder pour m'expliquer vos projets, j'ai cru remarquer un
changement avantageux dans votre langage et même dans votre style. Vous
ne vous exprimez plus comme à bord, avec cette exaltation romantique que
j'ai pris quelquefois la liberté de blâmer en vous. Votre circulaire
même me paraît écrite en termes simples, intelligibles et convenables,
du moins quant à la forme à donner à ces sortes de lettres banales
employées dans le commerce. Ce progrès prouve, selon moi, plus de
maturité dans les manières, plus de rectitude dans les idées...
--Eh! sans doute qu'il s'est opéré une révolution totale chez moi. A
bord vous ne m'avez connu que quand j'étais petit garçon, imbu des idées
que j'avais puisées dans la vie de Paris, et tourmenté par les vexations
inouïes d'un féroce et farouche autocrate de navire... Mais une année de
colonie m'a pesé sur la tête depuis ce temps-là. Aujourd'hui c'est au
positif que je vais par toutes les routes du positif. Le commerce n'aime
pas les phrases, et il ne se fait pas avec de la littérature... La
science des chiffres, me suis-je dit, vaut bien l'art des mots, et le
calcul des bénéfices, le sombre drame des passions: je compte tout et je
ne me passionne pour rien... Voilà pourquoi maintenant vous me trouvez
précis dans mes discours, réservé dans mes manières... Mais vous partez
demain, m'avez-vous dit?
--Oui, demain et demain matin même, toutes mes dispositions sont faites
pour cela.
--En ce cas, c'est vous qui serez chargé de porter mes premières
circulaires en France. Toutes les adresses sont déjà mises sur elles.
L'almanach du commerce m'a fourni les noms des maisons respectables
auxquelles il convient de faire part de l'établissement que je viens
d'élever. Vous n'aurez qu'à jeter ce ballot de lettres à la poste du
Hâvre, et j'espère bien que, sur le grand nombre de négocians à qui
j'annonce ma raison sociale, il s'en trouvera quelques-uns desquels je
finirai par obtenir de bonnes petites consignations... La nouveauté a
encore tant de charmes, même dans les affaires!...
--Oui, ce sera effectivement de la nouveauté, comme vous le dites... Je
me chargerai volontiers, au reste, de votre ballot de circulaires; mais
n'oubliez pas que le navire part demain.
--Ce soir le paquet que je confie à votre obligeance et à ma bonne
étoile sera à bord... Comment déjà se nomme le navire sur lequel vous
avez pris passage?
--Je vous l'ai déjà dit: _le Toujours-le-même!_
--Ah! c'est vrai, _le Toujours-le-même_, le fatal _Toujours-le-même_! Je
devrais bien me défier de ce nom infernal, car je suis payé pour cela...
Mais le capitaine n'étant plus _le même_ heureusement, et vous étant là
_toujours_, je m'abandonne entièrement à vous... Adieu, mon cher ami...
Je vous remercie des bons conseils que vous m'avez toujours prodigués,
et j'espère un jour pouvoir vous témoigner toute ma reconnaissance.
Adieu, le ciel vous accorde un bon passage, et permettez-moi de vous
serrer cordialement la main en vous quittant!»
Le soir même, le ballot des circulaires _Baniani Létameur et compagnie_
était à bord, et nous appareillâmes le lendemain pour retourner en
France.