XI

Comment surtout se fait-il qu'après avoir revu leur patrie comme

on revoit une maîtresse long-temps absente, ils se surprennent à

regretter les lieux de leur long exil, le soleil de leurs jours

de peine, l'air embrasé de leurs nuits sans sommeil, la mollesse

énervante de leur existence épuisée?

(Page 197.)

Vie des Européens aux Antilles;--nouveau projet de pacotille;--une

circulaire commerciale.

Sauter du hamac où vous dormez, où vous fumez, où la main nonchalante

d'un nègre berce votre paresse pendant l'ardeur du jour, pour courir,

avec la brise vivifiante du soir, à vos affaires, ou dans une pirogue

qui vous emporte au loin vers d'autres tracasseries; passer de

l'affaissement physique dont vous frappe un climat de feu, à l'activité

d'esprit que vous impose le soin de votre fortune; emprunter, pour ainsi

dire, à ce ciel qui pèse sur votre tête, à ce sol qui brûle vos pieds,

leur inconstance, leur ardeur, leur mouvement et leurs caprices, pour

pouvoir respirer sans danger l'air qu'ils enflamment, les tièdes vapeurs

qu'ils exhalent autour de vous; étouffer les passions qui s'allument

dans votre sang appauvri, pour tempérer cette fougue de la faiblesse

même par les raffinemens d'une mollesse étudiée; chercher à masquer, par

le luxe des folles dépenses, l'absence trop réelle des plaisirs simples

qui vous manquent; se donner une table dispendieuse comme une

jouissance, et redouter en face de cette jouissance le plus petit excès

qui peut causer le moindre malaise, et trembler au moindre malaise qui

peut occasionner la mort; recueillir avec délices les souvenirs du pays

natal que l'on a quitté, pour oublier dans de longues causeries les

privations présentes du pays que l'on est forcé d'habiter; soupirer

pendant tout le jour après la fraîcheur de la nuit, et la nuit manquer

d'air, manquer de sommeil, manquer de calme au milieu du silence de la

nature, qui semble se reposer seule sous vos yeux fatigués; telle est la

vie des Européens aux Antilles, vie d'abnégation, de regrets, de désirs

non satisfaits, de souvenirs douloureux, de peines sans cesse

renaissantes, et d'espérances presque toujours illusoires.

Et pourtant, contradiction indéfinissable! comment se fait-il que les

Européens qui ont habité long-temps ces contrées que le ciel avait été

si éloigné de faire pour eux, ne se détachent qu'avec un reste d'amour

de cette existence que tant de fois ils ont maudite! Comment surtout se

fait-il qu'après avoir revu leur patrie comme on revoit une maîtresse

long-temps absente, ils se surprennent à regretter les lieux de leur

long exil, le soleil de leurs jours de peine, l'air embrasé de leurs

nuits sans sommeil, la mollesse énervante de leur existence épuisée? Y

aurait-il, dans la vie des Européens aux Antilles, un de ces charmes

secrets que l'on éprouve et que l'on ignore; un de ces charmes que l'on

subit par instinct de volupté, et que toute la pénétration de l'homme ne

saurait deviner ou expliquer?

Toute une année je courus les îles du vent, les îles de dessous le vent,

les mornes, les bourgs, les villages, les carbets, échangeant d'abord le

produit de ma pacotille primitive contre des marchandises du pays, et

rachetant avec ces marchandises une pacotille nouvelle, pour échanger

encore ces marchandises européennes contre des denrées du pays. Avec les

petits crédits que j'obtenais des capitaines, et avec l'argent comptant

que j'avais soin d'exiger de mes pratiques, je parvins à tripler à peu

près mon capital. Le goût si prononcé que j'avais, en partant de France,

pour les courses lointaines et les événemens inattendus, s'était

évanoui, je crois, dans l'air absorbant que je respirais. La

préoccupation de mes affaires avait chassé bien loin de moi les rêves de

mon imagination, et le petit succès de mes premières tentatives m'avait

heureusement préservé des séductions de mon âge, et des dangers de mon

existence précaire. Malheureux dans mon début, je me fusse follement

jeté peut-être dans les bras du hasard. Après avoir réussi au-delà de

mes espérances, le désir d'augmenter et de conserver le bien-être que

j'avais acquis m'attacha au positif de ma nouvelle situation.

D'ailleurs qu'aurais-je pu désirer de plus, avec les goûts aventureux

qui m'avaient d'abord conduit à la Martinique? mon petit commerce

n'exigeait-il pas sans cesse de longues absences, des traversées

périlleuses dans des ports éloignés!... Mais pour cela même peut-être

que ces déplacemens m'étaient devenus nécessaires, j'avais fini par les

trouver pénibles. Rien ne guérit plus promptement les jeunes

imaginations de la manie des événemens romanesques, que la vulgarité des

formes que le besoin ou l'amour du gain donnent à ces événemens.

Mon année d'épreuve aux colonies s'était écoulée comme un mois en

Europe. C'est une remarque à faire que dans les pays où les jours sont

presque égaux aux nuits, la vie passe, se consume, avec une rapidité qui

ne s'explique peut-être que par l'absence totale des points de l'appel

dans la durée. En Europe, le changement si brusque, si remarquable des

saisons, vous annonce à chaque instant, vous donne en quelques mots aux

oreilles, l'heure où vous vivez. Dans les colonies, rien ne vous

l'indique, ni l'air qui est toujours chaud, ni la végétation qui est

toujours la même, ni le soleil qui se couche et se lève toujours aux

mêmes heures. Là enfin des jours toujours égaux se suivent et se

ressemblent toujours, pour séparer, avec leur éternelle régularité, des

nuits sans cesse toujours égales aux jours semblables qui leur

succèdent.

Un désir de jeune négociant, une idée de grand spéculateur s'empara de

moi, dès que je pus m'appuyer sur une certaine somme, comme sur un

trophée conquis par ma valeur. Je résolus d'aller en France _remonter

une autre opération_, c'est-à-dire renouveler ma pacotille, et remplacer

mes caisses d'eau de Cologne, et mes malles d'habits confectionnés,

restées si glorieusement sur le champ de bataille, dans ma première

campagne.

Je me trouvais au Petit-Bourg de Marie-Galante, quand ce beau projet fut

arrêté soudainement dans ma tête, et je me rendis à Pointe à Pitre avec

l'intention de profiter du premier navire à _passagers_, qui partirait

pour le Hâvre, en donnant, bien entendu, la préférence au capitaine

Lanclume, si j'avais le bonheur de le rencontrer sur Ladi.

Le trois-mâts _le Toujours-le-même_, ainsi que je l'avais espéré, était

bien arrivé à la Pointe, mais sans mon ami Lanclume. En passant le long

du bord dans ma pirogue pour demander des nouvelles de ce brave homme,

l'officier qui l'avait remplacé m'apprit que Lanclume avait été suspendu

pendant un an, par ordre du ministre de la marine, de la faculté de

commander, pour avoir arboré à la mer le pavillon tricolore, et donné le

nom du _Grand Napoléon_ au _Toujours-le-même_.

L'attachement que j'avais pour ce pauvre martyr du napoléonisme,

m'engagea à retenir mon passage sur son trois-mâts, et à payer ainsi du

moins cette dette de reconnaissance au souvenir qu'il avait laissé pour

moi à bord de son navire. Il fut convenu que nous appareillerions dans

dix jours. Aucun autre passager ne s'était encore présenté, selon toute

apparence je devais faire tout seul cette seconde traversée.

En passant, la veille de mon départ, dans la rue de la Martinique, je

crus remarquer dans le fond de la boutique d'un petit fabricant de

cigarres, une figure qui m'avait souri gracieusement. Je saluai d'abord,

et j'approchai ensuite, et ce ne fut pas sans quelque surprise que je

reconnus dans la personne qui venait de me gratifier d'une inclination

de tête, M. Gustave le Banian, auquel je n'avais plus pensé depuis

long-temps. Quelques mois auparavant, en m'apercevant dans la rue, M.

Gustave se serait empressé de venir à moi, mais il me laissa venir à lui

sans bouger de place, et je jugeai que c'était bon signe pour ses

affaires. Il daigna cependant se lever et quitter son comptoir quand je

fus rendu sur le seuil de sa porte.

«Eh comment, s'écria-t-il, il y a un siècle que nous ne nous sommes

vus!»

En prononçant ces paroles, il avait à moitié risqué sa main droite vers

moi. Je m'appuyai les poignets sur la hanche, et sa main droite se

réfugia dans son gilet, en chiffonnant un peu le jabot qu'il portait.

Nous entrâmes en conversation après ce court échange de politesses. Il

s'excusa de me recevoir en négligé et dans son magasin. Ce drôle avait

un bel habit, puis une plume fichée à l'oreille droite, et les doigts

légèrement tachés d'encre.

«Que faites-vous maintenant? lui demandai-je, pour entrer incidemment en

matière.

--Des affaires sur place.

--J'aurais plutôt pensé que tous faisiez des cigarres.

--Oh non, ce n'est pas moi; c'est monsieur que vous voyez... Mais je

vais vous expliquer tout cela en faisant un tour avec vous dans la rue.»

Il se lava délicatement l'extrémité des doigts, prit son chapeau, passa

son bras assez timidement sous le mien, et m'entraîna à quelque distance

de son échoppe, et en se dandinant avec complaisance sur ses hanches, il

me dit:

«Je n'ai pas voulu m'étendre avec vous devant ces gens, sur le genre

d'affaires que j'ai entrepris. J'ai été forcé de m'établir

provisoirement dans ce magasin dont je n'occupe encore qu'une partie: le

fabricant de cigarres, que vous avez vu, m'en a cédé la moitié... Mais

je vous confierai, de vous à moi, que mes relations ont pris un

développement qui va m'obliger à tenir un train de maison considérable.

Je fais maintenant la commission du dehors, et les denrées américaines

pour le dedans.

--Et avec quel argent faites-vous cela?

--Mais avec mon argent, parbleu! comment, vous ne savez pas les

bénéfices que j'ai réalisés sur ma dernière opération de traite? trois

capitaux pour un; c'est connu de toute l'île.

--J'ignorais même que vous eussiez des intérêts dans les opérations de

traite.

--Ce sont des actions désespérées que j'ai achetées dans le temps, et

qui sont venues à bon port. Oh! je suis maintenant en première ligne sur

la place.

--Et en première ligne sur la rue, pensai-je en moi-même.»

Le Banian reprit:

«Vous pensez bien que, dans la position élevée que je me suis créée,

j'aurais pu me donner, comme tant d'autres, des jouissances recherchées,

des plaisirs variés; me loger dans des appartemens somptueux, avec une

maîtresse titrée; mais j'ai pensé que les plus sûrs bénéfices à réaliser

dans les affaires, sont les dépenses que l'on épargne. Ainsi, au lieu

d'avoir une maison montée, je n'occupe que la moitié d'un magasin assez

modeste, et, au lieu d'entretenir une maîtresse, je me contente de la

femme du fabricant de cigarres qui m'a cédé une partie de son logement:

c'est plus économique, et, avec cela, plus moral, plus respectable dans

les affaires... Vous verrez enfin, pourvu que le hasard favorise le

projet que j'ai en tête... Mais, dites-moi, on m'a appris que vous

partiez pour la France; est-il vrai?

--Demain même nous appareillons.

--Eh bien, vous pouvez me rendre un signalé service, mais un service

qui, cette fois au moins, ne vous coûtera rien. Il faut vous dire que

j'ai déjà fait des circulaires pour ma maison.

--Entendons-nous un peu; car je vous demanderai d'abord si vous avez une

maison? On ne fait ordinairement de circulaires dans le commerce, que

quand les actes de société ont été dressés, ou les dispositions bien

prises et bien établies.

--Dans le pays que nous habitons, la chose n'est pas aussi nécessaire,

et l'on peut se passer ici, sans le moindre inconvénient, de la

régularité que l'on apporte en France dans tous les petits détails de ce

genre. D'ailleurs, il ne serait plus temps de revenir sur ce qui est

fait. Ma circulaire a vu le jour, je l'ai lancée hier dans le monde, et

déjà elle est en bon chemin. En voici, au reste, un exemplaire; lisez:»

Je lus:

_Monsieur_,

_Des capitaux suffisans, une longue expérience acquise dans les

affaires, une confiance méritée par une probité généralement reconnue,

nous ont engagés à réunir nos efforts, pour fonder sur cette place une

maison de banque et de commission, sous la raison _BANIANI LÉTAMEUR et

COMPAGNIE_. Nous n'avons pas besoin de vous assurer que l'activité la

plus soutenue et l'économie la plus scrupuleuse présideront sans cesse

au genre d'affaires auquel nous nous sommes consacrés, et nous osons

nous flatter que les intérêts que vous voudrez bien nous confier,

seront soignés de manière à mériter votre bienveillance, et à étendre

les relations qu'il nous serait si agréable de nouer avec vous._

_Nous avons l'honneur d'être, avec le plus sincère dévouement et la

plus parfaite considération,_

_Vos très humbles et très obéissans serviteurs,_

Le Banian, roman maritime (1/2) · 第 10 / 25 题