IX

Je le tuerai en arrivant à terre.

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Projet de vengeance;--confidence;--poésie;--la passagère a fait un

choix;--demi-aveu.

Que les morts s'oublient vite à la mer! c'est comme sur le champ de

bataille, quand la cavalerie et les caissons ont passé sur les cadavres

des vainqueurs et des vaincus. La gloire emporte tous les souvenirs

déchirans avec elle, et ne laisse sur le lieu du carnage que le souvenir

de l'événement. A la mer, c'est l'eau que l'on entend couler le long du

bord, et le vent que l'on voit tout effacer sur l'onde, qui emportent au

loin le souvenir des absens... Un passager était là hier près de vous à

table; il causait le soir à vos côtés... la nuit, il dormait la tête

appuyée sur la cloison qui vous séparait de lui: avec le premier souffle

du matin l'âme de votre compagnon de route s'est envolée, et n'a laissé,

dans son lit, qu'un corps inanimé dont il faut bien vite vous

débarrasser. Le capitaine a dit: _Jetez le mort à la mer._ La mer a reçu

le mort, et le navire s'est éloigné, sans s'arrêter un seul instant,

dans sa rapide course, au point où les flots ont recouvert, en

murmurant, la trace si fugitive du cercueil... Vos yeux rêveurs, en se

fixant sur le point où vous avez vu disparaître pour toujours votre

frère, votre ami, votre compagnon, se sont perdus bientôt dans

l'immensité de l'onde... Et plus rien, plus de vestiges du mort sur ce

vaste champ de tant de sépultures... Ah! n'est-ce pas là l'image la plus

désolante du néant et de l'oubli de toutes choses?... Les ruisseaux de

sang qui coulent, dans les combats les plus mémorables, des dallots du

vaisseau vainqueur, ne laissent pas même plus d'une ou de deux minutes,

une trace glorieuse sur la surface du muet Océan qu'ils ont rougi, et

les trophées de la victoire ne s'élèvent là que sur des abîmes qui

engloutissent tout et ne rendent plus rien.

Dès que le beau temps fut tout-à-fait revenu, et que le ciel sembla

sourire de nouveau à la mer apaisée, on commença par réparer aussi bien

que possible les avaries que nous avions éprouvées. Les matelots se

mirent à l'ouvrage, avec une ardeur et un zèle qu'ils n'avaient pas

encore montrés, et je fus tout étonné de voir régner la plus parfaite

intelligence entre des gens qui, quelques heures auparavant, avaient été

sur le point de se massacrer. Tous les sujets de querelle et de division

me parurent avoir été emportés par le dernier souffle de l'ouragan, et

la tempête de la révolte avait disparu avec cette autre tempête qui ne

l'avait suivie que de trop près. Le spectacle que présenta bientôt notre

bâtiment était ravissant. Tous les effets qui s'étaient trouvés mouillés

par l'eau de la mer, furent étalés aux rayons bienfaisans du soleil et à

l'haleine de la brise caressante. On aurait dit, à la bigarrure des

objets et des effets dont nous tapissions les bastingages, le dôme de la

chambre et le couronnement, un vaste bazar de costumes et de toilettes.

Le navire lui-même, paré de ses voiles humides livrées au premier

souffle des vents alisés, semblait, à chaque petit coup de tangage,

secouer ses ailes encore mouillées de pluie, et se préparer à fendre de

nouveau les airs plus purs et plus doux... Tout le bâtiment était

content, ravi, heureux... C'est après une tempête effroyable qu'il est

doux de se sentir vivre, et de respirer avec sécurité le premier moment

de repos et de calme que le ciel nous envoie...

Le cuisinier lui-même, le cuisinier Gustave, cette pomme de discorde

jetée parmi nous au milieu de la tempête, paraissait avoir accepté avec

reconnaissance les bienfaits de l'amnistie générale accordée si

généreusement par le capitaine... Dès le matin, il s'était mis à réparer

les avaries de sa cuisine à moitié démantibulée par un coup de mer. A

trois ou quatre heures du soir, grâce à son activité et à son

intelligence toutes nouvelles, il nous servit un dîner passable pour la

première fois de sa vie. Lanclume, satisfait de cette espèce d'amende

honorable et d'acte de contrition, envoya le petit mousse porter une

bouteille de vin à Gustave. C'était la coupe de la réconciliation...

Tout paraissait désormais oublié, pacifié à bord. Vers cinq heures du

soir, on fit dîner l'équipage, et il en avait besoin. Depuis deux jours

il n'avait pas mangé... Aussi fallait-il voir l'avidité avec laquelle

les jeûneurs se jetaient sur les doubles rations que le capitaine avait

ordonné de leur distribuer! Des naufragés affamés tombant tout-à-coup

sur un splendide repas de noces, ne s'en seraient pas mieux acquittés.

Mais c'est qu'aussi après quarante-huit heures de rébellion, d'hostilité

et de diète, rien ne devait être aussi bon pour notre équipage amnistié,

qu'un festin de biscuit et de viande salée, assaisonné par un

raccommodement général.

A la suite de tous ces événemens, je brûlais du désir d'entretenir un

peu notre cuisinier insurgé, gracié et converti: j'étais curieux de

savoir ce qu'il pensait du petit drame que son entêtement avait trouvé

moyen de ménager à son imagination romanesque, et je lui demandai, dès

que je pus causer librement avec lui, comment il se trouvait des

émotions par lesquelles il venait de passer.

Il ne me répondit d'abord que par ces seuls mots: «Je le tuerai, en

arrivant à terre!

--Mais qui tuerez-vous donc?

--Lui, lui et toujours lui; il me faut son coeur de tigre, palpitant

dans ma main ricaneuse... Lui, vous dis-je, lui, l'infâme! le coeur de

l'infâme qui se promène là, souriant à ses forfaits.

--Le capitaine?

--Et qui donc, si ce n'est lui?

--Et comment encore le tuerez-vous?

--En l'appelant au jugement de Dieu, sur le terrain où les pistolets

sont de même calibre et ont la même portée, sur le terrain où les épées

sont de la même longueur, et où tous les hommes sont de même taille

sociale, avec des pistolets égaux et des épées égales.

--Vous le tuerez donc au pistolet ou à l'épée?

--Et pourquoi pas si le pistolet tue, et si l'épée transperce?

--Oui, mais vous avez vu comment il ajustait une balle, ce luron-là!

--En ce cas, je lui mettrai du fer sur la poitrine, et non du plomb dans

la tête.

--Je ne vous conseille pas d'avoir recours à ce dernier moyen; il

passait, dans la marine militaire où il a servi, pour une des meilleures

et des plus redoutables lames.

--Alors on prend deux pistolets; on en charge un et on lui crie: Pair ou

non; ta vie ou la mienne est dans ma main, écrite en caractères rouges

de sang, sur le nombre que tu vas compter!

--Belle chance! avec un diable comme lui, qui gagne toujours à tous les

jeux de hasard.

--Eh ma foi! au surplus, s'il est impossible de le combattre à chances

égales avec les armes connues, je l'assassinerai; oui, je

l'assassinerai, moi!

--Et l'on vous pendra ensuite.

--Et quel mal y aurait-il donc pour la victime, à être pendue après

avoir vengé son honneur dans le sang de l'oppresseur? Je voudrais bien

savoir où serait le déshonneur, et vous m'obligeriez sensiblement si

vous pouviez vous-même me le dire?

--Le déshonneur ne serait pas dans la vengeance, mais dans l'assassinat,

et l'opprobre de la mort dans la lâcheté du crime.

--Oui, la société, votre société de 1824, nous radote encore cela dans

toutes les petites écoles; mais le lâche, selon moi, est celui qui

opprime le faible ou l'innocent.

--Le lâche, selon tout le monde, est celui qui, pouvant tirer

satisfaction de l'insulte de l'oppresseur, aime mieux l'assassiner par

derrière, que d'exposer sa vie contre lui pour chercher à se venger

loyalement!

--Belle vengeance-rococo, ma foi: aller se faire tuer pour punir

l'infâme qui vous a foulé sous ses pieds! Et c'est vous qui venez de me

dire que je me ferais tuer par lui en prenant le pistolet ou l'épée, ou

en jouant même ma vie à pair ou non. Allez donc vous tirer de là, avec

ces vieilles maximes. Je ne tiens pas plus à l'existence qu'à une paire

de savates usées... La preuve, c'est que sans une circonstance, oh oui,

une circonstance venue toute bénite du ciel pour moi, je me serais jeté

à l'eau quand le capitaine m'a fait monter dans la hune. Mais l'idée de

la vengeance et une autre idée plus douce encore me sont venues, et je

me suis raccroché de nouveau à la vie, non par peur de la mort, mais par

besoin de haine, de sang... et d'amour aussi...

--Ah! diable!... d'amour!... Amour et haine en même temps; il paraît que

vous connaissez l'art de concilier les contrastes...

--Oui, je vous le dis et vous le répète: haine éternelle pour lui et

amour indéfini pour elle!

--Les poètes comme vous sont fort heureux; ils ont toujours, pour les

consoler dans leurs plus grandes contrariétés, une _Elle_ à adorer ou à

chanter, et un _Lui_ à détester pour exalter leurs passions et leur

aider à passer le temps.

--_Elle_, mon _Elle_ à moi, a secouru le malheureux dans sa misère, et

le malheureux lui restera fidèle et tendre dans sa prospérité, bien

tendre surtout: mon avenir est à elle: c'est désormais son domaine, sa

propriété: mon _futur_ enfin est son esclave...

--C'est donc une enchanteresse qui vous a assisté dans votre malheur?

--Vous avez pu en juger vous-même, et dire si c'est une enchanteresse ou

non?

--De qui voulez-vous donc que j'aie pu juger?

--D'Elle, d'Elle, à moi!

--Et qui est-elle donc enfin votre Elle à vous?

--Elle, est la séraphique, l'angélique comtesse, puisqu'il faut décliner

les titres, pour vous faire comprendre les mots.

--Pas possible!

--Ah! pas possible!... Et qui donc m'a fait passer des vivres pendant

mes quatre ou cinq jours de diète, si ce n'est elle? Et quelle main m'a

empêché un soir de me flanquer à l'eau, de désespoir, si ce n'est sa

main? Et quel sourire de femme m'a fait aimer la vie sur le bord de

l'abîme, au milieu de toutes les tortures de l'existence, si ce n'est

son sourire? Oui, vivres réconfortans, main secourable, sourire d'ange,

je lui dois tout, et je lui paierai tout ce que je lui dois, en

hommages, en respect, en ivresse, en constance et en poésie surtout, oh!

en poésie... J'ai déjà fait des vers délicieux pour elle!

--Peste, comme vous y allez! Vous avez déjà lâché le madrigal pour la

comtesse?

--Et pour qui donc voulez-vous que la muse ait chanté, si ce n'est pour

la comtesse? pour le capitaine, peut-être? Oh! dérision infernale! je

n'aurais pu contre lui employer que le blasphème et l'anathème... Il me

faut d'autres sujets, à moi, que Satan ou le feu! J'ai rêvé d'amour:

c'est mon lot dans ce monde d'illusion... Mais vous m'avez demandé si

c'était un madrigal que j'avais lancé ou lâché; je vous répondrai que le

terme de _madrigal_ est tout-à-fait impropre; il n'y a plus de ça

aujourd'hui; nous ne connaissons que le vers qui pleure, caresse ou

foudroie; le vers nature, le chant du poète, la langue du barde aussi;

oui, du barde: car j'ai été barde pour la femme qui console... Tenez,

vous ne croiriez jamais ce que je vais vous dire: le moment où j'ai fait

mes vers est celui qui a suivi l'instant où l'indigne Lanclume venait de

m'attacher si ignominieusement dans la grand' hune... J'aurais dû alors

faire tomber sur sa tête le rhythme vengeur, laisser déborder sur le

pont, l'amertume de poésie qui gonflait ma poitrine... Eh bien, non; je

n'ai su chanter, la tête tournée au vent du nord et les bras brisés par

de honteux liens, je n'ai su chanter qu'amour, reconnaissance, et que

reconnaissance et amour...

--Pour chanter en vrai barde, vous n'étiez pas, dans le fait, trop mal

placé: à cinquante pieds au-dessus de la mer! Si dans cette position, et

à cette hauteur, un poète ne se sent pas inspiré, c'est qu'il ne le sera

jamais. Je gagerais bien que vos vers ont dû se ressentir furieusement

de votre situation...

--Je n'ai fait que quatre couplets; la fraîcheur du soir m'a ensuite

empêché de continuer. Quatre couplets, c'est peu de chose; mais vu la

position...

--C'est donc une chanson que vous avez faite?

--Eh non, mille fois non... Nous disons couplets, dans la nouvelle

école, pour toute espèce de coupures dans les vers. Un couplet, c'est ce

que vous appeliez, avant la connaissance de toute poésie, morceau,

strophes, je crois; stances, huitains, que sais-je même!

--Je serais curieux de voir vos couplets.

--Vous les verrez.

--Quand ils seront écrits?

--Ils sont écrits.

--Ah, pardieu! vous devriez bien me faire le plaisir...

--Le plaisir est fait; les voilà... Allez les lire, sans faire semblant

de rien, à la chandelle; c'est à la lueur des flambeaux ou de la foudre

qu'il faudrait que cela fût lu... Et quand vous aurez vu, lu et pensé ce

que vous aurez à penser, vous me remettrez le papier, en me disant

comment vous les aurez trouvés, ces vers... Je vous attends, vous et le

jugement que vous en aurez porté.»

Je pris le brouillon du chef pour aller le lire à la lueur de

l'habitacle, le seul feu qui fût allumé à bord à cette heure, mais je

n'avais pas fait deux pas pour me rendre derrière, que l'auteur, me

saisissant par le bras, m'arrêta tout court pour me faire observer,

avant que je lusse ses vers, qu'il avait eu soin de jeter de l'inattendu

et du pittoresque dans ses couplets, en entremêlant des allusions

maritimes aux images de la plus haute inspiration.

«La poésie et la marine sont soeurs, ajoute-t-il, depuis que nous avons

remis les choses à leur place dans la littérature: la mer et les cieux,

d'où découle toute harmonie, se touchent; je ne les ai pas séparés: mais

au surplus, comme les termes de marine ne vous sont guère plus familiers

qu'à moi, qui les ai employés pour la première fois, je vous préviens

que vous les reconnaîtrez à la raie que j'ai eu la précaution de faire

sous chacun d'eux, en couchant mes idées sur le papier: tous les mots du

métier vous les trouverez soulignés...

--Très bien; je tiendrai compte des commentaires et de la note...

--Et puis je vous ferai observer aussi qu'il ne faut pas vous effrayer

de l'expression _neigeux de sable_, que j'ai employée pour peindre la

blancheur du sable du désert; ceux en Arabie, m'a-t-on assuré...

--Mais permettez-moi donc de lire d'abord, après vous m'expliquerez ce

que je n'aurai pas bien compris... Tenez, voilà justement le timonier

qui est seul devant l'habitacle; tous les importuns et les curieux sont

allés se coucher; c'est le plus beau moment pour jeter un coup-d'oeil

sur vos vers.»

Je courus tout de suite à l'habitacle, et aussi vite que je le pus cette

fois, pour ne pas être arrêté de nouveau par les observations

préparatoires du poète. J'ouvris, à la clarté vacillante de la lumière

qui éclairait la boussole, le mystérieux papier, et je lus, en me tenant

du mieux possible au roulis, accroupi auprès du timonier, qui me

regardait avec indifférence en continuant à faire tourner sa zone:

A Elle! A Elle! A Elle!

O! qui pourra dans ton coeur, femme,

_Mouiller l'ancre_ des passions,

Et _crocher_ son âme à ton âme

Du _grappin_ des tentations!

Dans le _calme plat_ de l'orage

Ton oeil seul guide mon esquif;

C'est vers toi que ma _barque nage_,

En _gouvernant_ sur ton oeil vif!

Sur ton front Dieu jeta l'étoile

De poésie, et déjà j'ai

A tes yeux _déferlé_ la voile

Dont mon amour s'est ombragé.

Ange, myte, gnome ou sylphide

Qu'importe! Voici venir l'ins-

tant où ta paupière limpide

Comprendra mon regard de Linx.

Au désert blanc, neigeux de sable,

Où la tente se plante, moi,

Je voyage, chameau minable,

Mais j'ai soif, et j'ai soif de toi.

Je boirai dans ton puits de grâces;

Oui, je boirai, je boirai tant,

Que mes pas laisseront leurs traces

Sur tes appas, sable mouvant.

Souris, oasis de ma vie,

Souris au chameau malheureux,

Le mirage, c'est sa patrie,

Et sa patrie est dans tes yeux.

Que nous fait que le désert roule

Du sable plein tout l'univers;

Le vent en un instant s'écoule,

Mais le sable garde les vers.

Lorsque j'eus assez ri tout seul et tout à mon aise de la sublime épître

qui venait de m'être confiée, j'allai retrouver mon poète que j'avais

laissé sur le gaillard d'avant. Il attendait mon jugement avec une

anxiété visible et comme un auteur attend l'arrêt du parterre: car

j'étais le parterre de Gustave à bord de notre navire... En me voyant

revenir à lui, il me demanda:

«Eh bien! que pensez-vous de ces vers-là?

--Mais je n'en pense rien encore.

--Avez-vous remarqué les idées neuves que j'ai réussi à jeter, à semer

dans la langue poétique que je me suis créée?

--Oui, j'ai remarqué surtout quelques expressions un peu hasardées.

--Lesquelles?

--Vous vous comparez à un _chameau_, par exemple, et vous faites des

charmes de votre belle, un _sable mouvant_...

--C'est justement là le sublime: images orientales!... Et mon _désert

neigeux de sable_, et _mon puits de grâces dans le désert où la tente se

plante, la tente arabique, la vraie tente des caravanes_! Et puis, que

dites-vous de l'adresse avec laquelle j'ai mêlé l'allusion maritime à

tout ce fracas de sentimens passionnés, le _mouillage de l'ancre des

passions sur le fond de l'âme, le grappin des tentations crochant_ nos

deux _âmes à l'abordage_. Voilà du frappé, j'espère, et de l'actualité

palpitante...

--Oui! et votre comtesse comprendra joliment tous ces termes de marine;

une femme qui ne s'est jamais occupée de tout ce qu'elle entendait à

bord!

--Taisez-vous donc, elle a plus navigué que vous et que moi.

--Et vous aurez l'audace de lui faire remettre cette épître?

--Et comment l'entendez-vous donc? Pourquoi, s'il vous plaît, l'ai-je

faite, si ce n'est pour elle? Et à ma place que feriez-vous, je vous le

demande?

--A votre place, à vous parler franchement, je m'en servirais pour

allumer demain matin le feu de ma cuisine?

--Allumer le feu de ma cuisine avec mon épître? Ah! je me doutais bien

que vous étiez un _raciniste_, un des moutons routiniers de Despréaux,

et un admirateur-momie du marquis Arouet de Voltaire... Allumer le

feu!... Oui, elle allumera le feu, mais le feu dans son âme brûlante,

qui a déjà su comprendre l'âme du poète malheureux... Ah! mon cher

monsieur, si jamais vous trouvez une femme qui vous jette un charme

fascinant sur la vue, une hallucination dans le coeur, faites-moi un

plaisir, et rendez-vous un service à vous-même: c'est de ne jamais lui

adresser de vers; hein, vous me ferez ce plaisir-là, n'est-ce pas?

--La recommandation est inutile; l'exemple m'a déjà corrigé.

--Et en attendant que le feu de la cuisine s'allume, je vais m'assurer

les moyens de faire parvenir mes couplets à leur adresse...; et ensuite

on vous dira le succès qu'ils auront obtenu, en dépit de votre

prédiction et malgré vos charitables conseils.»

Le drôle ne voulut pas en démordre. Il y a des gens que leur mauvaise

éducation, et l'audace qu'ils puisent dans l'ignorance où ils sont de

tous les usages reçus dans le monde, servent admirablement auprès des

femmes, et des femmes même assez bien élevées. Je vis notre cuisinier

élégiaque se glisser dans l'ombre après m'avoir quitté, et aborder

mystérieusement les deux négresses de notre passagère, que l'on

apercevait à peine au pied du grand mât, tant leurs noires figures se

confondaient pour ainsi dire avec l'obscurité de la nuit. Il baragouina,

aussi bien qu'il put, quelques mots créoles à l'oreille de l'une

d'elles, lui remit l'épître qui venait de passer de mes mains dans les

siennes; et la négresse, un moment après avoir reçu la discrète ou

indiscrète missive du chef audacieux, descendit en riant dans la chambre

de sa jeune maîtresse... M. Gustave, tout glorieux par avance du succès

qu'il se promettait, et du bon train qu'il venait de donner à son

affaire, passa devant moi avec un air de triomphe, et en répétant, pour

me narguer peut-être, les quatre derniers vers d'une des stances de son

épître amoureuse...

«Je boirai dans ton puits de grâces,

»Oui je boirai, je boirai tant,

»Que mes pas laisseront leurs traces

»Sur tes appas, sable mouvant!»

Il alla ensuite se coucher tranquillement, enchanté de lui et affligé

pour moi peut-être de la critique que j'avais osé faire de sa manière de

versifier.

Le lendemain, je n'eus rien de plus pressé que d'observer, au déjeûner,

l'expression de physionomie de la comtesse au moment où l'auteur du

poulet qu'elle avait dû recevoir la veille descendait dans la chambre,

pour promener un coup-d'oeil sur la table qu'il avait servie: la figure

de notre passagère n'exprimait ni satisfaction, ni dédain: elle me parut

être ce qu'elle avait été les autres jours... J'attendis.

Pour m'assurer jusqu'à quel point cependant je devais ajouter foi au

succès que M. Gustave s'était flatté d'obtenir auprès de notre unique

beauté, je cherchai bientôt à me ménager une conversation avec celle-ci,

une de ces conversations où, sans aborder brusquement le point de la

question que l'on veut résoudre, on peut cependant acquérir une

conviction, et s'en aller avec une idée arrêtée sur certaines choses que

l'on tient à éclaircir. J'eus donc un entretien avec la comtesse, et,

malgré mon inexpérience auprès du sexe, je fis si bien que je parvins à

donner à cette sorte d'enquête morale une direction favorable à mon

petit projet d'investigation sentimentale. Je commençai d'abord par

parler des femmes en général, et ensuite par m'étendre sur la bizarrerie

qui semble présider quelquefois, dans le monde, aux choix qui

déterminent leurs préférences les plus marquées.

La comtesse répondit, avec une naïveté charmante, à cette accusation si

banale contre son sexe: «Mais croyez-vous donc, monsieur, qu'il entre

toujours dans le sentiment qui détermine nos préférences, autant de

légèreté et de bizarrerie qu'on le suppose généralement dans la société?

Pour critiquer, avec un peu de justice, les choix qui paraissent les

plus bizarres aux yeux de certaines personnes, ne devrait-on pas

chercher, avant tout, à pénétrer les motifs qui ont pu nous guider dans

ce qu'on appelle nos fantaisies ou nos caprices? si, n'est-ce pas? Eh

bien! je suis sûre que si l'on voulait se donner la peine d'apprécier

les causes qui décident le plus souvent de nos inclinations, on finirait

par trouver que nous nous laissons beaucoup moins conduire par ce

vertige qu'on nomme l'erreur de notre imagination, que par un instinct

plus noble et plus généreux que le caprice que l'on nous reproche, avec

tant de persistance et d'amertume.

»Moi qui vous parle, par exemple, car je ne puis répondre avec certitude

que de ce qui m'est personnel, moi, je pense pouvoir me flatter de

n'avoir été dirigée, dans mes inclinations, que par des goûts très bien

raisonnés, et non par ces sympathies irrésistibles auxquelles, pour mon

propre compte, je vous préviens que je n'ai jamais cru. J'ai pu me

tromper sans doute; mais mon erreur avait au moins une excuse dans la

cause même qui l'avait produite... Jamais l'homme le plus séduisant et

le plus heureux n'aurait eu dans la société l'avantage, si c'en est un

toutefois, d'obtenir la main dont un veuvage trop prompt m'a laissée

entièrement maîtresse... Pour parvenir à me plaire, il aurait fallu que

mon prétendant eût autre chose que de l'amabilité, des titres et de la

fortune...

--Et qu'eussiez-vous exigé de plus de votre heureux prétendant? Une de

ces qualités chevaleresques qu'on ne retrouve plus aujourd'hui.

--Oh non! ce n'est pas une qualité extraordinaire ou introuvable que

j'aurais cherchée en lui... Bien loin de là: c'est un défaut au

contraire.

--Un défaut! La chose aurait été au moins nouvelle!

--Oui, un défaut aux yeux des autres; mais une vertu à mes yeux.

J'aurais voulu, pour l'aimer, qu'il fût malheureux, et plus je l'aurais

vu opprimé par le sort ou l'injustice, et plus je me serais sentie

entraînée à le venger des torts de la fortune ou de la puissance... Ah!

dame, oui; c'est comme cela qu'est faite mon âme encore tout espagnole!

Et direz-vous que c'est encore là de la déraison, du caprice ou de

l'enfantillage, et qu'un tel penchant soit sans noblesse?

--Non certes, et je suis, au contraire, tout disposé à y applaudir du

plus profond de mon coeur. Mais cet entraînement sympathique pour

l'infortune doit être, ce me semble, circonscrit, quelque louable qu'il

soit d'ailleurs, dans de certaines bornes commandées par la raison. Car

je ne suppose pas qu'il eût suffi au premier homme venu d'être très

malheureux, pour exciter chez vous un sentiment plus tendre que de la

simple compassion.

--Oh! malheureux, cela s'entend! malheureux avec de certaines conditions

de malheur!

--Oui, malheureux avec une grande fortune, par exemple!

--Non, je crois vous avoir déjà dit que la fortune, au contraire, a eu

toujours le privilége de m'inspirer plutôt de l'éloignement que du goût.

--Avec de la jeunesse et de la physionomie?

--Ah! écoutez: je suis veuve, riche, et je n'ai que vingt-et-un ans.

--Avec une éducation distinguée, des manières, un rang.

--Avec de l'éducation! oui; avec un rang! peu m'aurait importé; car

l'éducation tient lieu de rang, et il est même des hommes chez qui elle

fait oublier ou même ressortir avec avantage l'infériorité de

position... Vous voyez que je ne suis pas difficile.

--Et si l'infortuné assez heureux ou plutôt assez malheureux, comme vous

l'avez dit, pour fixer votre attention, avait été réduit par sa faute à

lutter contre l'adversité?

--A mes yeux, c'est bien rarement par sa faute qu'un homme bien élevé,

qu'un homme né avec un bon coeur, soit tout-à-fait malheureux, c'est

presque toujours de la faute des autres, du moins dans la _théorie_ de

mes sentimens...

--Ah diable!... cette théorie pourrait conduire très loin... dans ses

conséquences ou son application du moins.

--Que signifie cette exclamation! Vous avez l'air de réfléchir

sérieusement à cela!... Oh! Dieu merci, nous n'en sommes pas encore à

l'application... J'ai du temps devant moi... Eh bien, vous voilà encore

à réfléchir...

--Oui, je réfléchissais, effectivement...

--A notre plaisanterie?... Tenez, vous feriez mieux de regarder, comme

je m'amuse à le faire, la rapidité avec laquelle nous allons

maintenant... Je suis sûre que notre bâtiment fait au moins trois lieues

à l'heure... Ah! c'est qu'aussi je suis devenu _marin_ dans mes deux

traversées; car c'est la seconde fois que je fais le trajet.»

Notre conversation sentimentale se termina là; mais la comtesse m'en

avait assez dit pour me prouver que Gustave ne m'avait pas tout-à-fait

trompé en me parlant de l'intérêt qu'il était parvenu à inspirer à notre

aimable passagère. Ce que j'avais d'abord pris chez lui pour une sotte

fatuité, n'était qu'une belle et bonne réalité. C'était au plus

malheureux, parmi nous tous, qu'était demeurée la victoire; et les vers

extravagans du poète cuisinier n'avaient que trop bien fait leur jeu.

Pendant tout le reste de la traversée, qui fut au surplus très courte et

assez agréable depuis notre terrible passage du Tropique, les vers et la

cuisine allèrent ensemble leur train. Je riais de voir ce pauvre

Gustave, allumant chaque matin son feu, et pensant en même temps à son

épître quotidienne pour la comtesse, car il s'était mis dans la tête de

rimer tous les jours quelque chose de nouveau pour sa protectrice, et il

nous eût plutôt fait manquer de déjeûner et de dîner, que de s'exposer à

sevrer, pendant vingt-quatre heures seulement, notre passagère du galant

à-propos qu'il s'était habitué à lui servir aux heures marquées par les

Muses. C'étaient les négresses de la déité mexicaine qui remplissaient

les fonctions de messagères entre le poète et leur maîtresse.

Nous arrivâmes, après vingt-trois jours de mer, à Saint-Pierre

Martinique, notre destination, sans avoir éprouvé dans notre voyage

d'autres contrariétés qu'un coup de vent, la perte d'un passager et une

révolte. Aussi notre flegmatique ordonnateur, en se disposant à aller à

terre le soir même de notre entrée en rade, me dit-il, avec le

sang-froid d'un vieil habitué de l'Océan:

«Voilà une des plus jolies traversées que j'aie faites depuis que je

navigue pour mon plaisir, ou par ordre du gouvernement.»

X

J'ai persuadé à tous ces mal-blanchis, que le sublime martyre de

la croix représentait le supplice de Napoléon à Sainte-Hélène,

ordonné par la cruauté du cabinet anglais sur la personne du

grand homme; que l'entrée de notre Seigneur à Jérusalem était

l'entrée glorieuse de l'empereur à Vienne, et que la Cène des

apôtres figurait l'entrevue et le repas des souverains à

Tilsitt, Napoléon l'auréole en tête, bien entendu. Enfin, il

n'est pas jusqu'à l'almanach ordinaire dont je n'aie réussi à

faire quelque chose d'impérial, en le vendant à mes pratiques

pour le calendrier militaire d'_UNE VICTOIRE PAR JOUR_. Vous

faites-vous une idée de ces bons nègres célébrant, sur la foi de

mes calendriers, la victoire de Saint-Polycarpe sur les Russes

et la défaite de Sainte-Gertrude, battue par l'armée française?

(Page 187.)

Saint-Pierre;--Martinique;--aspect des colonies;--Le Banian;--début du

Banian dans les affaires de place.

Une ville longue, sinueuse, jetée capricieusement comme un ruban de

maisons, au pied des mornes inégaux dont la masse aérienne couronne les

contours d'une baie à moitié formée; une double haie de navires,

présentant du côté de la mer, avec leurs mâtures élancées, une ligne de

palissades flottantes que l'on dirait destinées à défendre les approches

de cette ville, assise au bord du rivage qui gronde, mugit sans cesse

autour de ses fondemens; des nuages d'albâtre et de feu, descendant,

avec la brise qui les fait flotter dans les airs, des ravines des

montagnes, de la cime des pics, pour venir caresser la riche végétation

des collines, et s'enfuir ensuite au large en mugissant; et au-dessus de

ces nuages, toujours la pointe des pics immobiles, toujours la crête

vaporeuse des mornes, se dessinant avec leurs formes fantastiques sur le

ciel, qui sert de cadre à ce gigantesque panorama: tel fut le spectacle

qu'à notre arrivée offrit à nos yeux la ville de Saint-Pierre, capitale

de la Martinique.

La première impression produite sur moi par la vue de ces objets si

nouveaux, fut loin de s'accorder avec l'idée que je m'étais faite, en

Europe, de l'aspect des colonies. Je fus même, il faut le dire, plus

surpris que satisfait de tout ce que je voyais pour la première fois, si

loin de mes amis, de mes parens et de mon pays. En descendant à terre,

je cherchai une auberge, et il n'en existait pas encore dans la colonie.

Je demandai alors un café, pour déjeûner et lire les journaux; et on me

répondit qu'il n'y avait dans l'île aucun de ces établissemens, connus

en France sous le nom de cafés. Je fus réduit à aller me loger

provisoirement chez des mulâtresses, auxquelles le capitaine Lanclume

eut soin de me recommander, en attendant que je pusse trouver un petit

magasin pour y déballer ma mince pacotille.

Quelques jours après mon installation dans une boutique que je louai,

rue du Mouillage, je vis arriver à moi notre cuisinier Gustave, qui

venait me proposer ses services. Affranchi, me dit-il, de la tyrannie du

capitaine, qui avait consenti à le vomir sur le rivage pour s'en

débarrasser tout-à-fait, il se trouvait entièrement rendu à son

indépendance naturelle; mais, ajouta-t-il, comme je n'ai pour tout bien

que ma liberté et des bras, je ne serais pas fâché de trouver de

l'emploi, et de vivre comme tout le monde dans un pays où l'on ne laisse

même pas les nègres mourir de faim.

Je lui observai que c'était justement parce que les nègres étaient

esclaves qu'ils étaient toujours sûrs d'être nourris, et que

l'indépendance n'était souvent qu'une assez triste condition pour se

procurer des moyens assurés d'existence dans le pays où nous nous

trouvions.

«Mais vous avez, reprit Gustave, vous avez dans votre magasin une foule

de bagatelles que vous ne daignerez pas sans doute vendre vous-même; vos

images à deux sous, par exemple; vos livres un peu érotiques, vos

calendriers, et vos jouets d'enfans les plus communs? Si vous vouliez

bien me confier cette bimbeloterie, moi qui n'ai pas de décorum à

garder, je m'en irais tout bonnement, la balle sur le dos, promener ma

boutique dans les bourgs et les habitations des environs. Le capital

vous serait remboursé, les bénéfices vous reviendraient aussi, et vous

m'alloueriez, ma foi, pour commission, ce que vous jugeriez convenable

de m'accorder... Songez que c'est la faim qui demande grâce et merci à

l'opulence, et le malheur qui rend hommage libre et lige à la bonté.»

Le désir d'obliger un infortuné, beaucoup plus que l'espoir de tirer un

parti avantageux de mes images et de mes joujoux, m'engagea à subdiviser

ma pacotille, déjà si faible, en faveur de la _faim_ et du _zèle_ qui me

demandaient _merci_ et qui me rendaient _hommage lige_. Je composai,

pour notre ancien chef, un petit magasin ambulant de la valeur de deux

cents francs environ.

Le négociant que je venais de faire à si bon compte, nagea dans la joie,

et il me sauta au cou avec larmes, pour me témoigner sa reconnaissance.

Je venais de lui sauver la vie, et de lui offrir, sur la mer de

l'infortune, une planche de salut.

Je lui demandai, à la suite de cette effusion de coeur et de belles

paroles, des nouvelles des autres passagers, que je n'avais plus vus

depuis mon débarquement.

«Ils sont toujours les mêmes, je crois, me répondit Gustave,

c'est-à-dire tels que vous les avez connus à bord: l'Italien, toujours

gras, blême et muet; l'ordonnateur, toujours fier, dégoûté et dégoûtant;

la comtesse, toujours jolie, toujours bonne, toujours ange enfin... O

Dieu des perfections de la femme! si vous saviez jusqu'où cette sylphide

mexicaine, ce symbole d'amour a poussé, à mon égard, la faculté

angélique qu'elle a reçue du ciel?

--Et quelle preuve de bienveillance avez-vous donc obtenue d'elle, pour

vous exprimer sur son compte avec cette exaltation de sentiment?

--Quelle preuve? cela se renferme dans un coeur dont Dieu seul a la

clef, et cela ne doit pas sortir comme une balle meurtrière, de la

bouche du jeune homme que l'on convie à l'indiscrétion... Qu'il vous

suffise de savoir qu'avant son départ, la comtesse de l'Annonciade

elle-même vint me voir, sous la voûte du ciel, avant le chant du

rossignol, et à la face pâle de l'étoile qui brille dans la nuit, et

enfin entre ses deux négresses et un autre témoin.

--Et pourquoi, vous voir?

--Satan, ou le génie de l'avenir, le sait seul peut-être... Mais enfin

que puis-je y faire? Oh! c'était de l'amour à pleines mains, et du

drame, avec des cris rauques et des sanglots étouffés, qu'il fallait

dans le vague de la vie du jeune exilé!

--C'est fort bien, puisque cela vous arrange: cependant cela ne laisse

pas que de me paraître bien drôle; mais, en attendant le drame de

l'avenir, prenez vos marchandises, tâchez de vous tirer d'affaires, et

faites-moi l'amitié, pour le moment, de me laisser achever les comptes

que j'ai commencés là; car le travail et les occupations sérieuses,

voyez-vous, doivent passer avant le drame.»

Le cuisinier partit avec son léger bazar, content comme un prince, gai

plus qu'on ne pourrait le dire. Je le crus fou pour être devenu aussi

fat. Quelle apparence que la comtesse se fût oubliée, malgré toute la

coquetterie qu'on pût lui supposer, jusqu'à donner un rendez-vous

nocturne à Gustave Létameur! Il y a sans doute des bizarreries bien

inexplicables dans le coeur des femmes; mais n'est-ce pas trop

calomnier, même leurs penchans les plus mauvais, que de les croire

susceptibles des dernières faiblesses pour certains hommes!...

Je me mis à dresser quelques comptes de vente, une fois débarrassé de la

présence du sous-pacotilleur que je venais de commanditer d'un magasin

nomade de deux cents francs. Mais tout en traçant des lignes et des

chiffres, la pensée de la comtesse, et l'idée du rendez-nous, errèrent

pendant plus d'une heure, avec mon imagination distraite, sur le papier,

que je barbouillais d'encre rouge et noire.

Mes débuts dans le commerce, grâce aux sages conseils de mon ami

Lanclume, vieil expert en colonies, furent couronnés d'un succès qui me

donna du goût pour les affaires, et surtout pour les affaires modestes

et sûres. Le brave capitaine m'avait répété cent fois au moins: «Vendez

à bon marché, vendez même à bas prix s'il le faut; mais ne lâchez jamais

rien qu'au comptant: c'est ici qu'une pièce de cent sous, que l'on

reçoit, vaut cent fois mieux qu'un billet de cent francs que l'on doit

toucher le lendemain: le vent des colonies emporte le papier; mais le

métal résiste à toutes les brises du large et aux ouragans. Forcez-moi

ferme sur le métal, et allumez votre cigarre avec le papier des

_petits-blancs_. Chaque soir, au reste, en venant prendre avec vous le

verre de grog froid, j'examinerai vos comptes de la journée, et gare à

vous si je trouve du crédit sur vos livres!

L'ardeur avec laquelle je poursuivais, dans mes petites affaires

naissantes, les idées de fortune que je m'étais formées en venant à la

Martinique, hâta dans mon sang un peu trop riche, ou tout au moins trop

échauffé, le développement d'une fièvre d'acclimatement, triste tribut,

fatale redevance que les Européens paient ordinairement au climat

nouveau qu'ils viennent affronter dans ces régions brûlantes... Lanclume

me confia au talent médical d'une vieille sybille de couleur, qui me

soigna beaucoup, me traita fort mal, et parvint cependant à ne pas me

tuer tout-à-fait. Tous les médecins me félicitèrent, comme d'un miracle

du ciel en ma faveur, d'une guérison pour laquelle ils n'avaient pas été

appelés. Je respirai enfin au bout de quinze jours de délais continuels;

mais c'est pendant cette maladie que l'hospitalité créole, que je

n'avais pas rencontrée à mon arrivée, se manifesta en ma faveur par les

attentions les plus touchantes et l'empressement le plus délicat. De

tous les coins et recoins de la ville, je reçus des visites, des

bouillons et des remèdes. En France, la seule chose que l'on ait soin

d'envoyer à un pauvre malade, ou à un malade pauvre, c'est un prêtre.

Aux colonies, on commence par lui prodiguer des secours, des soins et

des consolations, et le prêtre arrive ensuite de lui-même, s'il veut.

C'est là qu'il faut encore aller chercher les dernières traces de cette

hospitalité qui, pour le monde d'autrefois, devint une divinité dont

l'Europe s'est hâtée de briser depuis long-temps les antiques autels.

Dès que j'eus recouvré un peu connaissance, j'appris que le brave

Lanclume était reparti pour la France pendant ma maladie, en laissant

des instructions précises pour mon enterrement, dans le cas probable où

je viendrais, comme il disait, à filer mes amarres par le bout. Du reste

lui-même, avant d'appareiller, avait mis le plus grand ordre dans les

affaires que la fièvre m'avait forcé d'abandonner au plus fort de la

vente.

Aussitôt que je me sentis en état de faire un peu usage de mes jambes

affaiblies, on me conseilla d'aller à la campagne achever mon

rétablissement. Deux noirs m'enlevèrent dans un hamac, pour me

transporter au Galion, gros bourg situé à quelques lieues de

Saint-Pierre, dans la partie la plus salubre du vent de l'île. Là, me

traînant une après-dînée sous des tamariniers pour respirer le baume

salutaire de la brise du soir, je rencontrai le négociant Gustave,

vendant le reste de son magasin assorti à des nègres, que les sons

criards de sa voix avaient rassemblés autour de lui. Aussitôt qu'il

m'aperçut, il s'empressa de quitter ses nombreux chalands pour venir me

complimenter sur mon retour à la santé. Je le félicitai, de mon côté,

sur l'air de prospérité toujours croissante que m'annonçait sa bonne

mine, et sur l'élégance de sa toilette: il était mis comme un arracheur

de dents. Nous causâmes d'abord d'affaires.

«Vous venez d'entendre, me dit-il, mon _dernier appel au peuple des

campagnes_. Mes magasins sont à sec, et c'est maintenant le commerce des

denrées coloniales que je vais être réduit à faire, dans l'impossibilité

où je me trouve de renouveler mes nouveautés; j'ai même effleuré

quelques petites transactions en café.

--Mais avec quoi, lui demandai-je, avez-vous acheté des cafés?

--Avec le produit de mes nouveautés; c'est tout simple. Je puis même

vous confier, entre nous, que le bénéfice de mes premières opérations a

été assez passable... grâce, voyez-vous, à mon amour pour le progrès en

toutes choses.

--Expliquez-moi donc comment vous vous y êtes pris; car moi aussi j'ai

besoin de marcher dans la voie du progrès, en toutes choses!

--Voici le fait: j'ai acheté d'abord quelques sacs de café à des nègres,

ou à de misérables petits-blancs bien affamés d'argent; bon! Ces cafés

avaient un poids; bien! Comme c'était sur la qualité et le susdit poids

que je les avais achetés, c'était aussi sur cette même qualité et ce

même poids que je devais les revendre; ceci est mieux! Je les ai

revendus aussi; mais après leur avoir fait subir, pendant deux ou trois

jours, l'influence d'une salutaire humidité... Le poids avait progressé

dans une proportion des plus satisfaisantes. Oh! c'est alors que j'ai

compris l'influence que l'admirable invention de la vapeur devait avoir

sur la civilisation universelle et sur les affaires commerciales!

--Mais voilà qui n'est pas déjà trop mal pour vous!

--J'ai fait mieux encore: mais ceci entre nous au moins; car,

voyez-vous, nous sommes entourés ici de si malhonnêtes gens!... J'avais

entendu dire, en flânant dans les bourgs et les villages, qu'il se

faisait une fraude assez capitale sur les côtes de l'île, et que presque

tous les douaniers et les gendarmes se trouvant malades de la fièvre

jaune, la surveillance de l'autorité était devenue presque impossible à

exercer. Un habit de gendarme n'est pas chose difficile à se procurer,

vous entendez parfaitement, quand la fièvre donne sur la gendarmerie...

Dans les bons petits recoins où se débarquait plus particulièrement la

fraude, on vit pendant plusieurs nuits un gendarme, mais un gendarme

impassible comme la loi, roide comme sa consigne... Dans la main de ce

gendarme, les fraudeurs alarmés glissèrent quelques doublons pour

acheter son silence; la main du gendarme se ferma et se rouvrit tant

qu'on voulut, et le gendarme, je vous jure, n'en a encore parlé à

personne...; si, cependant, il ne faut pas mentir, il en a parlé à

quelqu'un pour la première fois de sa vie, et ce quelqu'un c'est vous,

parce qu'il sait que vous êtes un bon enfant.

--C'est donc vous qui vous déguisiez en gendarme pour tirer parti de la

fraude? Beau stratagème pour aller...

--C'est une chose si immorale que la fraude, un abus si anti-social!...

Tenez, voilà encore des doublons conquis par ma valeur. Un homme comme

moi se déguiser en gendarme! il fallait bien une compensation à ce

sacrifice, avec les principes larges que vous me connaissez.

--Mauvais moyen que tout cela, mon cher ami; il valait mieux continuer à

vendre vos images, et vivre médiocrement d'un travail irréprochable, que

de chercher à gueusailler quelques onces d'or, en vous exposant aux

reproches les plus graves, ou même aux châtimens les plus sévères; car

savez-vous bien ce que vous risquiez, en vous emparant de l'habit d'un

agent de la force publique pour extorquer de l'argent à des fraudeurs?

--Je voulais, comme je vous l'ai dit à bord, faire de l'art, et j'en ai

fait: je suis content. Ah! dites-moi donc, à propos de vos images: c'est

moi qui ai été refait, quand j'ai voulu vendre ces estampes du diable

pour ce qu'elles étaient! J'avais toujours entendu raconter que les

nègres n'avaient de goût, en fait de gravures, que pour les sujets

religieux représentant notre Seigneur Jésus-Christ, la sainte Vierge et

tous les saints du paradis: je le croyais, oui, en âme et conscience;

mais on vous en donnera! Dès que j'ai voulu essayer de placer mes sujets

religieux, ne voilà-t-il pas que j'ai trouvé toute la négraille tournée

à Napoléon! Oui, en vérité, c'est lui, c'est le glorieux saint du

capitaine Lanclume qui a remplacé notre saint Rédempteur dans la

vénération des nègres. O le grand et populaire nom!

--Et qu'avez-vous fait de vos estampes?

--Je les ai écoulées comme sujets d'histoire militaire. J'ai persuadé à

tous ces mal-blanchis, que le martyre de la croix représentait le

supplice de Napoléon à Sainte-Hélène, ordonné par la cruauté du cabinet

anglais sur la personne du grand homme; que l'entrée de notre Seigneur à

Jérusalem était l'entrée glorieuse de l'empereur à Vienne, et que la

cène des apôtres figurait l'entrevue et le repas des souverains à

Tilsitt, Napoléon l'auréole en tête, bien entendu. Enfin, il n'est pas

jusqu'à l'almanach ordinaire dont je n'aie réussi à faire quelque chose

d'impérial, en le vendant à mes pratiques pour le calendrier militaire

d'une victoire par jour. Vous faites-vous une idée de ces bons nègres,

célébrant, sur la foi de mes calendriers, la victoire de saint Polycarpe

sur les Russes, et la défaite de sainte Gertrude battue par l'armée

française!

--A la bonne heure! parlez-moi de ces stratagèmes, qui, en ne

compromettant qu'un peu votre délicatesse, ne risquent pas du moins

d'exposer votre probité et votre sécurité personnelle. Les nègres

veulent du _Napoléon_ et ne veulent plus des saints du paradis: Eh bien,

ne leur donnez plus de saints, et forcez sur le Napoléon tant que vous

pourrez, et comme vous l'entendrez; rien de plus juste et de plus gai en

même temps, car vous aurez dû rire beaucoup, sans doute, en leur vendant

votre marchandise?

--Comme un bossu; c'est au point même que mes pratiques, voyant les

dispositions étonnantes que je leur montrais pour le négoce, m'ont donné

un surnom, un sobriquet, un nom de guerre, si vous voulez, sous lequel

je suis maintenant connu, dans tout le pays, comme Barrabas dans la

Passion. Je gagerais que vous ne devineriez jamais comment on m'appelle

dans tous les endroits que j'ai explorés commercialement et

industriellement?

--On vous appelle peut-être bien le _Juif_?

--Vous n'y êtes pas, c'est un peu moins que cela.

--Le _charlatan_?

--Vous n'y êtes pas encore. C'est, je crois, quelque chose de plus épicé

que ceci: c'est entre le juif et le charlatan, ou moitié l'un et

l'autre... Tenez, pour ne pas vous donner la peine de chercher plus

long-temps mon nouveau nom de guerre, on m'appelle partout le _Banian_.

--Diable, le _Banian_! mais savez-vous ce que cela veut dire, et ce que

cette qualification signifie dans les colonies?

--Ma foi non! je ne me suis même pas mis en peine de m'en informer. Il

suffit que l'on me crie: «_Banian_, voyons votre marchandise; _Banian_,

combien achèteriez-vous bien ce petit lot de café?» pour qu'à l'instant

je me rende où l'on m'appelle. Je réponds enfin à ce nom-là comme à un

autre.

--Eh bien! pour votre instruction particulière, apprenez que l'on donne

ici le nom de _Banian_ à tous les nouveaux débarqués qui, pour ne

réussir le plus souvent qu'à vivre misérablement, se livrent avec

avidité au petit trafic, et au bas négoce que repousse la délicatesse

des autres Européens et des gens comme il faut du pays. Ce sont les

matelots des navires français qui ont marqué de cette épithète un peu

flétrissante, l'épaule des malheureux passagers qu'ils voyaient

descendre à terre le ballot sur le dos et l'impudeur dans l'âme, pour ne

plus s'arrêter en chemin... Ce nom-là, dites-moi, vous arrange-t-il, à

présent que vous savez le sens qu'on y attache?

--Pas trop; mais ce n'est pas moi au surplus qui me le suis donné, car

je vous réponds bien que si l'on m'avait laissé la liberté du choix, je

ne me le serais pas choisi du tout. Mais en définitive, puis-je à

présent solliciter un arrêté du gouverneur pour que défense soit faite

dans toute l'île de m'appeler à l'avenir le _Banian_?

--Non, mais vous pourriez faire en sorte par votre conduite, mieux que

par un arrêté du gouverneur, qu'on cessât de vous donner ce vilain

sobriquet.

--Ah bien oui, ma conduite! Vous m'avez déjà fait observer dans votre

magasin, il y a deux mois, que ce n'était pas avec de l'indépendance

qu'on pouvait éviter ici de mourir de faim. Moi je commence aujourd'hui

à croire que ce n'est pas avec de la probité qu'on peut réussir à y

faire fortune... En fait de sentiment, voyez-vous, chacun ses idées...

Mais à présent, j'y pense, en parlant de sentiment, vous ne m'avez pas

encore demandé des nouvelles de la petite comtesse?

--C'est vrai, vous m'y faites songer; et qu'avez-vous fait de notre

vertueuse passagère?

--Vous feriez mieux peut-être de me demander ce que je n'ai pas voulu en

faire, et je vous répondrais que j'ai répugné à en faire ma maîtresse.

--Oh! pour le coup voilà qui est trop fort. Je vous ai passé jusqu'ici

vos petits airs avantageux, et votre ton de forfanterie amoureuse, mais,

mon cher ami, vous venez de combler la mesure permise!

--Vous me parliez tout-à-l'heure de délicatesse et de probité; eh bien,

dites-moi s'il ne faut pas en avoir eu furieusement, pour résister, en

honnête jeune homme, à des avances de cette force-là?...

Reconnaissez-vous cette bague?»

C'était une des bagues que j'avais vues aux doigts de la comtesse

pendant toute la traversée!

«Reconnaissez-vous encore, dites-moi, cette boucle inimitable de beaux

et longs cheveux noirs?»

C'était une mèche des cheveux de la comtesse!

«Reconnaissez-vous bien encore l'écriture de cette main divine?»

C'était un tendre billet de l'écriture de la comtesse, adressé à

Monsieur Gustave Létameur!

«Ah! il vous faut des preuves irrécusables pour vous convaincre de la

vivacité de la passion qu'on est parvenu à inspirer!... Eh bien, en

voilà-t-il des preuves, monsieur l'incrédule?

--Oui, j'en conviens; elles sont même accablantes.

--Et si je voulais encore vous raconter ses larmes à son départ, ses

protestations et ses sermens, ses roulemens d'yeux et ses sanglots

entrecoupés, ses baisers de flamme et ses... Mais non, ce serait trahir

l'ardeur la plus pure et la plus irréprochable. Il vous suffira de

savoir que, surmontant mon propre entraînement, et ménageant son extrême

faiblesse, j'ai laissé partir la tourterelle Colombienne pour Cumana,

avec toute sa blanche vertu, tous ses joyaux et ses deux grosses

négresses.»

Je demeurai confondu. Le traître Banian, jouissant de l'étonnement qu'il

venait de jeter dans mes esprits, me quitta pour ramasser sa boutique en

plein vent, et aller avant la nuit porter son camp ailleurs, non sans me

répéter encore deux ou trois fois, en s'éloignant: «Ah! il vous fallait

des preuves; eh bien! en voilà des preuves, et joliment timbrées encore

au coin de la bonne monnaie.»

Le drôle, tout en me causant pendant deux heures de ses bénéfices, de

ses friponneries et de ses bonnes fortunes, avait totalement oublié de

me parler des deux cents francs de marchandises que je lui avais

confiées deux mois auparavant pour favoriser son noble début dans les

affaires.

Le Banian, roman maritime (1/2) · 第 9 / 25 题