VIII

Tas de canailles, auras-tu bientôt fini ton voeu des cinq cents

diables?

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Apparences de mauvais temps;--l'ouragan;--le coup de cape;--il faut

laisser arriver;--soumission de l'équipage mutiné;--le voeu à la

Sainte-Vierge;--un passager de moins.

Le baromètre placé dans la grand' chambre variait cependant depuis

quelques heures, en nous laissant entrevoir, dans le mouvement fébrile

et les secousses pour ainsi dire intermittentes de son aiguille, la

tendance qu'il avait à atteindre les points les plus bas de son échelle

circulaire. Le capitaine, déjà irrité des désordres qui venaient

d'éclater à bord, ne put voir, sans une inquiétude nouvelle, cet indice

d'un coup de vent prochain. La brise, qui jusque-là n'avait cessé de

favoriser notre route sur la mer la plus belle qu'on pût désirer, nous

abandonna subitement, pour livrer pendant quelque temps le navire au

calme plat le plus profond. Bientôt à l'immobilité complète que nous

éprouvions, succéda un léger roulis occasionné par une lame sourde qui

venait de s'élever dans le Nord-Ouest. Nos voiles, tombant mollement sur

leurs vergues devenues immobiles, commencèrent alors à battre, par

intervalles égaux, la mâture fatiguée, mais à la battre avec un bruit

pareil à celui d'une détonation lointaine, régulière, sinistre. Le ciel,

encore assez dégagé à notre zénith, s'était chargé peu à peu sur toutes

les parties de l'horizon, de vapeurs blanchâtres qui s'épaississaient

progressivement, en se rapprochant de nous, et en formant entre elles

une voûte de brume sous laquelle elles semblaient vouloir emprisonner le

bâtiment dans le petit espace qu'il occupait sur l'immensité de l'onde.

La mer émue, troublée et se soulevant sous le poids de la longue houle

qui la laissait encore lisse à sa surface, ne déferlait pas sur les

flancs du navire; mais les chaudes bouffées que nous envoyait, de temps

en temps, un vent dont il nous était impossible de deviner ou de saisir

la direction, venaient rider, par momens, le dos des vagues qui se

gonflaient autour de nous, et alors ces folles risées, en sifflant sur

la crête des lames naissantes, nous couvraient de _poudrin_, de ces

innombrables molécules d'eau qu'elles enlevaient en frôlant la cime des

flots.

Ces présages de mauvais temps étaient trop certains, pour que nous

pussions nous abuser sur l'événement qu'ils nous annonçaient. Les

intervalles de calme qui succédaient à l'impulsion soudaine et fugitive

des risées, étaient accompagnés d'une sensation si pénible pour nous; ce

repos momentané était d'ailleurs si lourd, si difficile à supporter;

l'air que nous respirions nous fatiguait tellement, qu'à notre état de

malaise et d'irritation seul, nous eussions pu deviner la tempête qui

couvait dans l'atmosphère décomposée et sous la mer déjà soulevée contre

le navire. Les animaux même que nous avions à bord, soumis à l'influence

de la cause physique dont nous éprouvions l'effet, laissaient échapper

des gémissemens plaintifs que jamais encore je ne leur avais entendu

pousser depuis notre départ. Cette circonstance nouvelle pour moi me

fut, du reste, révélée comme un fait assez ordinaire à bord, par le

petit mousse qui, chargé de la nourriture des volailles et des moutons,

vint me dire: «Nous allons bientôt en avoir et du bon coin; les moutons

_parlent_, et les poules ne veulent plus manger.»

Le second et le lieutenant, les seuls hommes qui fussent restés dociles

à la voix du capitaine, étaient tous deux sur le pont: l'un même tenait

la roue du gouvernail; l'autre se promenait avec moi, attendant

l'événement. Tous mes autres compagnons de voyage s'étaient couchés,

emportant sans doute avec eux, dans leur cabane, la peur que leur

inspirait déjà le mauvais temps qui se préparait... Le plus morne

silence régnait partout, entre les passagers effrayés, entre les

matelots réfugiés dans leur logement, et entre nous qui étions restés

sur le gaillard d'arrière.

Tout-à-coup le capitaine Lanclume, après avoir pendant une minute levé

la tête, examiné, flairé l'apparence du temps et promené ses regards

soucieux sur le ciel qu'il maudissait peut-être intérieurement,

tout-à-coup le capitaine s'écrie, en s'adressant à ses deux officiers:

«Le navire ne gouverne plus, amarrons la barre. Le temps menace; il est

bon de serrer nos voiles avant la nuit, pour nous tenir sous le grand

hunier seulement... Allons, messieurs, à nous trois. Amenons et carguons

tout ce fatras-là: nous monterons le serrer après.

--Capitaine, dis-je alors, si je pouvais vous être bon à quelque chose,

disposez de moi: je connais un peu les manoeuvres, et...

--Ah! c'est vrai: vous êtes un brave garçon, vous. Vous resterez sur le

pont pour nous larguer les cargues, et ce petit mousse-là qui ne _s'est

pas encore révolté_, nous donnera la main. Allons, messieurs, à la

besogne et en double. A la guerre comme à la guerre!»

En montant dans la grand' hune, le capitaine jeta un oeil de dédain sur

le cuisinier, qu'il y avait amarré la veille, et sans avoir l'air de lui

accorder grâce, il le détacha lui-même des haubans contre lesquels il

était encore si fortement serré: «Va en bas, lui dit-il, tu peux à

présent rejoindre les autres, sans que j'aie à craindre qu'ils te

fassent passer des vivres: ils commencent eux-mêmes à crever de faim.»

En une heure et demie ou deux heures tout au plus de travail et

d'efforts, neuf à dix grosses voiles furent amenées, carguées et serrées

par les trois officiers, et le navire n'eut au commencement de la nuit

que son grand hunier, avec deux ris, à offrir à la tempête qui soufflait

déjà.

Cette nuit devait être terrible: le vent hurla jusqu'à dix heures avec

une violence telle que nous pouvions à peine nous entendre sur le pont à

deux pas les uns des autres. La lame à chaque instant balayait le milieu

du bâtiment, en entrant par la joue et en sortant par l'arrière, avec un

fracas épouvantable.

Bientôt l'ouragan devint si furieux que ce n'était plus du vent qui

tombait sur notre pauvre navire à demi-submergé, mais bien plutôt de

l'électricité, de la foudre. La mer, qui dans le commencement de la

tempête avait été monstrueuse, effroyable, cessa, dans la plus grande

force des grains dont nous étions assaillis, d'être aussi grosse qu'elle

nous l'avait paru d'abord: la pression incalculable de l'ouragan, en

comprimant la surface blanchissante des eaux, empêchait la moindre vague

de se former, et l'on eût dit, au sein des ténèbres qui nous

environnaient, un désert de neige s'abaissant avec nous sous le poids

immense des élémens confondus et de toute la nature bouleversée... Au

milieu de cette scène d'effroi et de destruction, un homme seul

m'apparaissait comme un être surnaturel, luttant contre le ciel irrité

et contre la tempête déchaînée sur sa tête: cet homme, c'était le

capitaine, se tenant nu-pieds, le front découvert, sur le gaillard

d'arrière. Le second et le lieutenant s'étaient amarrés sur les haubans

de l'arrière, pour ne pas être enlevés par les coups de mer, l'ouragan

ou la foudre; et lorsque, plus tard, dans l'intervalle des grains, les

lames, venant à déferler avec rage, eurent enlevé nos pavois, notre

drôme et nos embarcations, lui seul était resté encore sur le débris de

son pont ainsi rasé, pour défier jusqu'au dernier moment la tempête qui

menaçait de l'engloutir avec les restes de son malheureux navire.

Notre trois-mâts, quoique très solide et doué de bonnes qualités, était

un peu faible de côté: à chaque effort nouveau de l'ouragan, son bord de

dessous le vent disparaissait dans la lame jusqu'à la moitié des

panneaux. Le second m'avait répété plusieurs fois, en arrondissant ses

deux mains sur mon oreille: «Nous ne pourrons pas tenir long-temps en

cape; la mer nous mange et la barque s'ouvrira...» A minuit, le grand

hunier, sous lequel nous capéyions, fut enlevé... «Capitaine, capitaine,

hurlèrent alors les deux officiers, il faut laisser arriver; il faut

fuir devant le temps, ou nous sommes perdus!

--Eh bien, nous allons laisser arriver, dit froidement le capitaine:

sautez sur la drisse du petit foc; moi je vais prendre la barre.

--Je cours appeler l'équipage, répondit le second.

--Non, non, nous seuls, cria l'inflexible capitaine; l'équipage ne

travaillera que lorsqu'il m'aura demandé pardon... A la drisse du petit

foc!

--Mais nous risquons de sombrer si nous n'arrivons pas et si nous

manquons de monde...

--Eh bien, je noierai du moins ces gueux-là... Hissez le petit foc!

hissez le petit foc!»

Au moment où ces trois hommes seuls allaient tenter cette dangereuse

arrivée, cette manoeuvre d'où dépendait le salut du bâtiment, notre

salut à tous, une lame épouvantable se dressa par le travers du navire,

comme pour l'engloutir: je crus toucher à mon dernier instant; mais en

ce moment même une femme vêtue de blanc, une femme qui, cachée à

l'entrée du capot, avait tout entendu en palpitant de terreur,

s'échappe, court sur le pont et sous la lame qui va déferler, se

précipite devant, et disparaît dans le logement de l'équipage. Cette

femme supplie, au nom du ciel, au nom de leurs familles, au nom

d'eux-mêmes, les matelots interdits, de monter, d'aider leur capitaine

et de sauver le bâtiment. Ces hommes mutinés et pusillanimes, que

l'indiscipline ou la peur a retenus dans leurs hamacs au plus fort du

péril, se sentent ébranlés à la voix d'une faible femme: l'obéissance

qu'ils ont refusée à leur chef, ils l'accordent à cette femme. Tous

remontent sur le pont; la passagère les guide vers leur capitaine,

encore indigné de leur conduite; et le maître d'équipage, interprète du

repentir de tous les autres, implore le pardon de leur chef, qui se

contente de leur crier:

«A vos postes, mateluches; je vous méprise comme la boue de mes souliers

et je vous absous.»

Les matelots courent devant; mais ils n'exécutent pas encore la

manoeuvre que le second et le lieutenant ont commencée.

«Que font-ils donc devant?» se demande le capitaine.

Le second passe derrière, et vient prévenir Lanclume que l'équipage,

avant de hisser le petit foc, demande le temps de faire un voeu à la

sainte Vierge.

«Un voeu! et pourquoi, tonnerre de Dieu, ça, un voeu? demande Lanclume,

en braillant comme un possédé dans son porte-voix.

--Ils disent, répond le second en prolongeant ses deux mains en

porte-voix sur sa bouche, ils disent qu'ils font un voeu parce que nous

sommes partis un vendredi, et que le navire se trouve en danger.»

Pendant deux ou trois minutes le capitaine se mangea l'âme, en voyant le

navire venir en travers à la lame furieuse qui menaçait de nous

engloutir, et en attendant qu'il plût aux hommes de l'avant de hisser le

petit foc pour nous faire abattre tout-à-fait et nous permettre de fuir

enfin devant le temps... Transporté de rage au bout de ces longues

minutes d'impatience et d'efforts sur lui-même, il prend son porte-voix,

et d'une voix qui domine un instant le bruit de la tempête, il se met à

crier:

«Tas de canailles, auras-tu bientôt fini ton voeu des cinq cents

diables?

--Oui, oui, c'est fini! répondirent, braillant tous à la fois, les gens

de l'équipage.

--Hisse donc le petit foc! hisse!... La barre au vent! la barre au

vent!...»

Deux vagues monstrueuses, deux épouvantables montagnes d'eau, roulent

l'une sur l'autre en ce moment, avec un mugissement pareil au bruit de

la foudre; elles se dressent en voûte, par notre travers, à la hauteur

de nos hunes: elles vont fondre sur nous... Elles tombent,

s'écroulent... Je ne vis plus rien, je n'entendis plus rien... et me

crus au fond de la mer... Et, un instant après ce terrible vertige de

peur, je crus sentir sous mes pieds le bâtiment lancé vers le ciel, et

glisser, avec la vitesse du tonnerre, sur le torrent d'une cascade...

Les deux lames menaçantes venaient de passer sous notre quille, au lieu

de déferler sur notre pont; et le bâtiment, en cédant à cette effroyable

impulsion, avait fait une abattée pour faire vent arrière avec la

tempête.

Quinze à seize heures de suite l'ouragan déchaîné nous poursuivit en

hurlant, en amoncelant sur notre pauvre navire, à moitié submergé, les

lames tourmentées, qui, à chaque instant, semblaient vouloir tomber sur

nous de toute la hauteur de notre mâture. Le bâtiment, filant dix à onze

noeuds à sec de voiles, ne se relevait de l'abîme que nous présentait

l'entre-deux des vagues, que pour plonger presque perpendiculairement

dans un autre abîme. Quinze heures de suite, le capitaine, amarré dans

les haubans, la tête du côté du vent, cria aux timoniers attentifs:

_Tribord la barre, bâbord la barre; la barre droite; défie tribord,

défie bâbord toute!_ Un faux coup de barre aurait suffi peut-être pour

faire sombrer le navire: c'était l'arrière qu'il fallait présenter à

chaque lame pour éviter la mort, et notre vie à tous dépendait de la

surveillance du capitaine et de l'adresse des timoniers. Situation

cruelle, mortelle anxiété à laquelle nulle autre torture morale ne peut

être comparée!

La direction du vent, pendant cet accès de délire des élémens, avait

constamment varié, et la tempête, comme disent les marins, avait fait le

tour du compas. Le dernier effort de l'ouragan nous poussait dans le

sens de la route que nous devions parcourir pour nous rapprocher de

notre destination. A trois heures du matin nous passâmes le Tropique, la

tempête en poupe. Ce jour, qui devait être marqué pour nous par la fête

à laquelle ce passage donne lieu à bord de tous les bâtimens qui se

rendent aux Antilles, nous avait été signalé la veille par une révolte;

la nuit un ouragan s'était déclaré, et le matin on trouva notre jeune

créole, notre bon compagnon de voyage, mort dans sa cabine, où il avait

été oublié pendant l'horreur du danger commun... Le coup de vent venait

de le tuer...

Cet événement n'étonna pas le capitaine: il l'avait dès long-temps

prévu; mais il parut l'affliger, car cet homme avait un bon coeur qui

perçait à travers les défauts de son caractère, et jusque dans la

brusquerie de ses paroles ou de ses actions. Dès que l'apparence moins

menaçante du temps lui permit de descendre dans la chambre, il se rendit

à la cabine du mort; et, sous la tête même de l'infortuné, il trouva un

billet que sa main défaillante s'était efforcée de tracer au crayon...

Lanclume, les larmes aux yeux, lut avec la plus vive émotion les

derniers adieux que son malheureux passager avait fait à la vie!...

«Capitaine,

»Mes pressentimens ne m'avaient pas trompé... je ne devais pas passer

le Tropique... Je compte, en mourant, sur vous, pour que mon corps

repose, s'il est possible, sous la terre natale... Partagez mes

petites provisions entre mes bons compagnons de voyage. Tâchez de voir

ma famille et de la consoler... Adieu, mille fois adieu pour

toujours!...»

Lanclume, après avoir lu, remonta sur le pont sans proférer un seul mot;

et quand la tempête se fut apaisée, il ne desserra les lèvres que pour

dire au charpentier:

«Charpentier, faites un cercueil pour le passager. Il y a du sable à

bord, vous mettrez son corps dans le sable... On l'arrosera chaque jour

avec de l'eau-de-vie pour le conserver, quand toute notre provision de

liquide devrait y passer...»

Puis, se retournant vers moi, il ajouta:

«Ce pauvre jeune homme a compté sur moi à son dernier moment; sa

confiance ne sera pas trompée... Il reposera sous la terre de la

Dominique: j'en donne ici ma parole d'honneur, et cela est sacré comme

la dernière volonté d'un mourant...»

Il faut dire vite que cet engagement fut solennellement rempli par le

capitaine. A notre arrivée à Saint-Pierre, la première chose qu'il fit,

ce fut de s'acquitter lui-même du devoir qu'il s'était publiquement

imposé, en nous donnant sa parole que notre ami reposerait sous le sol

natal.

Le Banian, roman maritime (1/2) · 第 8 / 25 题