VI

L'existence de l'homme est un champ en friche, que la charrue de

l'adversité doit labourer avec son soc aigu, pour qu'il produise

des feuilles au printemps, des fleurs en été et des fruits en

automne.

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Notre cuisinier est romantique;--improvisation;--chute de poète sur le

gaillard d'avant;--vague résolution.

Curieux cependant de connaître l'histoire de ce pauvre diable, et

désirant lui offrir quelques consolations, ou au moins quelques bons

conseils, un soir où tout était calme à bord, je m'approchai de

l'endroit où il s'était assis, pour lui adresser la parole. Mon arrivée

parut l'arracher soudainement comme à un songe pénible: il fit d'abord

un bond en m'apercevant, et ensuite laissa échapper un long soupir;

après quoi il sembla disposé à m'écouter.

«Par quelle circonstance malheureuse, lui dis-je alors, avez-vous pu

être conduit à vous charger d'un emploi pour lequel vous n'étiez pas

fait, et qui vous a valu déjà des désagrémens auxquels sans doute vous

n'avez pas été accoutumé?

--Hélas! mon cher monsieur, me répondit-il, l'existence de l'homme est

un champ en friche que la charrue de l'adversité doit labourer avec son

soc aigu, pour qu'il produise des feuilles au printemps, des fleurs en

été et des fruits en automne.

--Mais que faisiez-vous, quelle était votre profession avant de

concevoir l'idée de vous embarquer comme chef à bord d'un navire?

--Je faisais de l'art.

--De l'art, dites-vous?

--Oui, de l'art; parbleu! chacun n'en fait-il pas à sa manière, et selon

les moyens qu'il a reçus de là-haut, si toutefois il y a un là-haut!

--Et quelle espèce d'art encore faisiez-vous?

--De l'art à la façon de ce pauvre Will, notre maître à tous, le premier

des poètes dans les âges, l'ange infernal et sublime du drame-passion et

de toute poésie vraie enfin! De l'art, de l'art, de l'art, ce mot dit

l'univers!

--Le poète Will? je ne le connais pas, à moins que ce ne soit le poète

Wilson dont vous vouliez me parler.

--Ah! bien oui, le poète Wilson, on lui en cassera à celui-là! Je veux

parler de notre William Shakespeare, de ce bon et immortel William qui

commença par tenir la bride des chevaux des rustres dorés qui allaient

au spectacle, en attendant qu'il devînt un jour la trinité symbolique du

beau: mouvement, sublimité et passion; tout, tout dans lui, exactement

tout... rien dans les autres, pas même rien!»

Je crus, en entendant mon interlocuteur s'exprimer ainsi, avoir affaire

à un fou. Je continuai cependant.

«Et vous teniez aussi par la bride les chevaux des équipages à la porte

des spectacles, en attendant que...

--Pas tout-à-fait; c'est une allusion que j'ai voulu faire. J'avais

établi un commerce de contremarques à la porte de nos premiers théâtres;

et l'un de mes drames, le premier enfant de ma jeunesse, allait même

être représenté, quand le spectre de fer des événemens est venu arracher

la couronne de poésie qui verdoyait pour le front du jeune homme à l'âme

de feu, aux ailes bleues de flamme. Ainsi vous voyez donc bien que quand

je disais tout-à-l'heure que, comme le pauvre Will, j'avais commencé à

faire de l'art, je ne disais qu'une chose fort juste, et que j'étais

parfaitement dans le vrai du mot, si tant est qu'il y ait un vrai dans

les mots.

--Ah! votre premier drame ne put être joué?

--L'enfant de mon cerveau était trop supérieur pour cela. Un ancien

littérateur de la vieille époque, à qui je le montrai, me dit qu'il le

trouvait assez mauvais pour lui prédire un succès fou. Un poète-France

de la renaissance, qui le lut quelques jours après, m'assura qu'il le

devinait assez sublime pour que le public se battît, cassât le lustre et

les banquettes à la première représentation. Vous voyez bien par

conséquent que j'avais là deux fameuses autorités... Mais la police, la

police! Enfin c'est fini, n'y pensons plus; jetons la poudre de l'oubli

sur cette page à peine commencée de ma vie, barbouillée à la hâte par le

doigt mort de la fatalité, et résignons-nous. C'est de la cuisine qu'il

faut faire maintenant jusqu'à la Martinique. Malédiction!

--C'est en effet le parti le plus sûr qu'à mon avis vous puissiez

prendre. Le capitaine, un peu irrité d'avoir été abusé par les

certificats d'emprunt que vous lui avez présentés, s'est montré depuis

deux jours un peu rigoureux envers vous; mais avec de l'intelligence et

du zèle, vous finirez, j'en suis convaincu, par le désarmer. C'est un

brave homme, et qui ne se fait pas une vertu d'être inflexible.

--Oui, j'en conviens, c'est une faute que j'ai commise envers cette

société qui nous force à la tromper pour ne pas mourir de faim au milieu

d'elle. J'aurais dû ne pas me servir de ces certificats, et dire au

besoin qui me tordait les entrailles: Tiens, voilà ma poitrine,

ronge-la; tiens, voilà mon coeur de vingt ans, mange-le, il est tout

bouillant encore, et fais-moi mourir bien vite, je te le demande par les

os de ta mère. Damnation de l'homme, exécration de la justice des

vampires civilisés, et anathème sur tout ce qui fut, est et sera;

anathème général enfin sur Jéhova lui-même!...

--Quelque idée que l'on puisse s'être formée sur les règles et les lois

de la société, personne ne vous dira que vous avez bien fait en abusant

de la bonne foi du capitaine.

--J'étais las de végéter, je voulais jeter du drame sur le manteau

déguenillé de ma vie...

--Vous n'avez pas déjà trop mal commencé comme cela!

--Et j'espère finir mieux; vous n'avez encore rien vu, Dieu merci. Il me

faut de l'art, à moi, n'importe où, n'importe à quel prix. Je veux vivre

d'émotions, ou ne pas vivre du tout. Si le capitaine s'avise de vouloir

poser encore le pied sur ma volonté, ma volonté, fille de l'âme, se

redressera sous sa botte insolente, et j'écraserai la tête du moucheron.

Ah! vous ne concevez pas l'art, vous voulez nier l'art. Eh bien! qu'il

vienne le capitaine, je le défie au nom de la muse et de Satan qui se

soulève là sous ma peau et entre mes côtes.»

Le jeune fou criait si haut, que je craignis que le capitaine ne

l'entendît, et, pour ôter un prétexte à l'exaltation de ses paroles

imprudentes, je le laissai seul refouler tout à son aise sous sa peau,

le trop plein de son indignation.

Le paroxysme romantique du fougueux Gustave n'excéda pas, au reste, la

durée moyenne des accès de fureur artificielle. Quelques minutes après

l'avoir abandonné à la véhémence de sa passion criarde, je crus

reconnaître la voix de mon homme, ramenée au diapason ordinaire de la

conversation ou de la narration.

Cette voix se faisait entendre seule devant. Je me glissai le long de la

chaloupe pour me diriger sur l'arrière du mât de misaine et pour écouter

tout à mon aise, sans être vu.

M. Gustave, assis à l'orientale sur le gaillard d'avant, au milieu du

cercle qu'avaient formé autour de lui les matelots de quart, se

disposait à régaler l'auditoire d'une de ses improvisations.

«C'est le départ du navire _Le Grand-Napoléon_ que je vais vous

retracer, s'écriait-il d'un ton inspiré. Haleine des tempêtes, enfle mes

poumons; j'ai soif d'air et de vent; souffle et enfle tant que tu

pourras!»

L'improvisateur, au bout d'une minute d'aspiration d'air, commença

ainsi:

«Le chevalier des eaux a revêtu dès le matin son corselet de cuivre; ses

trois lances de bois se balancent et s'appuient sur sa large poitrine de

chêne, et l'on dirait, en voyant sur la mer les panaches qui flottent

sur son casque, de dix ou douze voiles blanches se jouant aux vents...

Il marchera long-temps sur les eaux vertes, le rude chevalier, avant de

rencontrer le géant des tempêtes: car si ses pieds sont légers, la mer

qu'il foule est grande, oui, elle est bien grande la mer, grande comme

le champ inculte de l'infini, où l'alouette de la pensée n'a pas de nid,

où l'arbre de science pousse sans racine.

»N'importe, il marchera nuit et jour, soir et matin, le chevalier des

eaux; sous l'aube qui fleurit, sous le crépuscule qui rafraîchit, sous

le soleil qui brûle, sous la pluie qui mouille les os, sous la grêle qui

meurtrit la chair, sous la gelée qui... qui gèle...

»Mais un guide perfide s'est présenté au chevalier pour égarer ses pas

dans les sentiers du domaine qu'il ne connaît pas encore... Il ne le

mènera point au tournoi des tempêtes, ce guide félon, parce qu'il sait

trop que la tempête épure, et que la foudre ne noircit pas ceux qu'elle

frappe...

»Mais qu'importe! le chevalier des eaux ne peut être long-temps mal

conduit... Son but brille dans l'ombre; la pyramide de feu aime à se

couronner et à s'environner du démon des ténèbres, car les ténèbres sont

aussi la parure invisible dont la pyramide de feu aime à couronner son

front brûlant, en se mirant, la coquette qu'elle est, dans le miroir

mystérieux de la face du ciel noir!

»Et comment le perfide se flatterait-il long-temps d'abuser le chevalier

au corselet de cuivre, aux trois lances de bois, à la vaste poitrine de

chêne, quand lui, le loyal chevalier, a pour conduire ses pas confians,

enflammer son courage de lion et payer la magnanime monnaie de ses

efforts, un sourire de femme au bout de la carrière, et l'oeil béant de

la nuit qui fait chatoyer son armure aux reflets enfantins de la sublime

gaminerie des eaux de la mer!»

Le maître d'équipage Lafumate, qui jusque-là avait écouté fort

patiemment, avec les autres auditeurs, l'improvisation inintelligible du

chef, prit alors la parole pour adresser cette question au poète:

«Sans vous interrompre, chef, pourrait-on savoir ce que vous entendez

par l'oeil de la nuit?

--Mais, Dieu me damne! il n'est pas besoin, je pense, reprit le poète,

d'avoir suivi un cours de littérature à l'Athénée pour deviner que

l'oeil de la nuit signifie et ne peut signifier autre chose que _la

lune_.

--En ce cas, répondit maître Lafumate, permettez-moi de vous dire que

tout ce que vous venez de dire là, est bête comme _l'oeil de la nuit_.»

Cette grosse saillie, bien plus en rapport avec l'intelligence et le

goût des auditeurs, que le pathos dont venait de les étourdir M.

Gustave, provoqua un rire si lourd, si accablant pour le poète

déconcerté, abasourdi, qu'il ne sut faire autre chose, tant son trouble

était grand, que d'abandonner le champ de bataille, poursuivi par les

huées de tous les gens de quart.

En se glissant, en se sauvant le long de la chaloupe, le fuyard vint me

heurter; et, après m'avoir reconnu, il me cria, à peine revenu de son

premier trouble:

«Eh bien, vous l'avez entendu! Faites-donc de l'art avec des gaillards

de cette espèce?...

--Non, lui répondis-je bien vite, il vaudrait encore mieux faire de la

cuisine.

--De la cuisine! reprit-il brusquement, de la cuisine, jamais! Ni

cuisine, ni art! C'est un coup de tête qu'il faut que je fasse pour

réhabiliter sur le front de l'opprimé le symbole de ce qu'il vaut par

l'intelligence et par le coeur. Oui, un coup de tête, vous dis-je, et un

fameux encore; demain vous frémirez...»

Et cela dit, le cuisinier-poète alla se coucher, pour méditer sans doute

son coup de tête, et affermir son courroux dans la résolution qu'il

paraissait avoir arrêtée.

Mais dès ce moment, comme on doit bien s'en douter, le chef, que

jusque-là les matelots du bord avaient laissé paisible dans les

fonctions qu'il remplissait si mal, devint la risée de tout l'équipage.

La pesante épigramme de maître Lafumate avait coulé le poète à fond, et

le surnom d'_OEil de la Nuit_, donné à l'infortuné improvisateur, alla

plus d'une fois lui rappeler sa triste chute du gaillard d'avant.

Le Banian, roman maritime (1/2) · 第 6 / 25 题