Pour moi, je l'avouerai, je ne pus voir sans me sentir ému,
cette singulière réhabilitation d'un nom partout proscrit sur
cette terre dont nous étions encore si près; je fus même presque
attendri de ce culte rendu en pleine mer, en face du soleil
couchant, à la mémoire du héros dont la vie s'était éteinte
aussi au milieu des flots, avec ce soleil qui jetait ses
derniers rayons sur notre navire et sur les couleurs chéries du
pavillon factieux que nous venions d'arborer.
(Page 75.)
Un départ le vendredi de la semaine et le treize du mois;--incrédulité
de notre capitaine;--adieux à la France;--réhabilitation du nom du
navire;--notre cuisinier à l'épreuve n'a jamais navigué;--longanimité du
capitaine;--notre premier repas en mer.
Un navire qui part sera un spectacle toujours beau pour les personnes
friandes de tristes et douces émotions, comme dirait Montaigne. Il y a
dans cette soudaine séparation d'un faible bâtiment et de la terre qu'il
abandonne, quelque chose de si imposant et de si vague pour la pensée!
Il y a surtout dans cette vaste mer qui l'attend en mugissant pour
l'enlever au rivage, une telle immensité de périls à affronter, une si
grande disproportion de forces entre les combattans! car ce sera, au
moins, un long, pénible et bien terrible combat que le navire aura à
livrer aux vents, aux flots, à la tempête et à la foudre!... Et voyez
pourtant quel contraste entre cette scène si vive, si pittoresque du
départ, et l'avenir que vous redoutez tant pour ce pauvre navire! Jamais
le bâtiment n'a été plus mignon, plus soigné, mieux tenu: on dirait son
jour de fête, à lui. Jamais ces matelots qui, perchés sur leurs mobiles
vergues, livrent les voiles frémissantes au souffle de la brise, n'ont
été aussi gais, plus alertes, plus ardens: les entendez-vous chanter en
manoeuvrant? ils courent, grimpent, volent plutôt qu'ils ne marchent, à
la voix retentissante de leur capitaine; et si quelquefois, du haut de
leurs hunes ou de leurs barres, balancés par les premiers coups de
roulis, ils jettent encore un regard d'amour sur le rivage qui fuit et
qu'ils ne reverront peut-être plus, bien vite leurs yeux d'oiseaux de
mer se reportent sur l'Océan qui s'ouvre devant eux, sans bords, sans
limites, comme l'avenir, comme le néant peut-être, mais aussi comme
l'espérance.
Il était midi quand nous appareillâmes du port du Hâvre; un splendide
soleil d'été dardait ses rayons étincelans sur les flots qui se
gonflaient devant nous, sur la ville que nous allions bientôt perdre de
vue avec tout ce bruit, tout ce tumulte qui déjà venaient mourir à nos
oreilles. Ce jour-là, c'étaient nous qui faisions, en notre qualité de
partans, les frais du spectacle dont la foule des curieux venait jouir
en accourant sur les jetées. Étonné du grand nombre de personnes qui se
pressaient sur les quais et sur le rivage pour nous voir sortir, je
demandai au capitaine comment il pouvait se faire qu'une chose aussi
ordinaire que l'appareillage d'un navire attirât autant de monde hors
des maisons, dans une ville depuis si long-temps accoutumée à ces sortes
de spectacles maritimes.
«Ah! c'est que vous ne savez pas une chose, me répondit le capitaine,
une chose qui vous intéresse cependant, vous le premier, et qui
aiguillonne la curiosité de tous ces jobards?
--Et quelle chose si extraordinaire donc?
--Comment, vous n'avez pas encore remarqué que c'est aujourd'hui
_vendredi_ et le _13 du mois_, par-dessus le marché, deux raisons pour
que le navire coule en mer, et deux raisons que j'ai choisies tout
exprès pour donner un démenti palpable à la superstition de ces
_philosophes_-là. Voilà pourquoi tous ces fainéans et ces oisifs qui
connaissent mon goût pour les départs du vendredi, ont quitté leurs
travaux et leurs _cassines_ pour venir voir mon bâtiment se jeter à la
côte ou chavirer en larguant ses huniers!...»
Le capitaine Lanclume, après m'avoir donné cette explication, haussa les
épaules de pitié, en jetant sur la foule curieuse un regard de colère et
de mépris, puis il continua à commander la manoeuvre qu'il y avait à
faire pour mettre le navire dehors.
La comtesse de l'Annonciade, la seule de nos camarades de voyage que je
n'eusse pas encore vue, se montra sur le pont au moment où le pilote qui
nous avait mis en rade allait prendre congé de nous, la bouche
gargarisée de rhum et les poches pleines de cigarres, et alors nous
pûmes jouir enfin du plaisir de faire connaissance avec la physionomie
et l'extérieur de notre unique passagère. Sans être belle, sans être
même jolie, la comtesse nous parut avoir ce qui remplace presque
toujours avec avantage, chez beaucoup de femmes, l'élégance de la taille
et l'éclat même de la figure: ce quelque chose d'indéfinissable qui ne
s'exprime encore que par un mot fort incomplet, nous frappa tous
tellement, à l'aspect de la comtesse, que l'Italien me dit, que je
répétai au créole et que le créole répéta à l'ordonnateur: _elle a de la
grâce_. Il est bien rare que chez les femmes élevées dans un certain
monde, on ne trouve pas, quelque mal partagées même qu'elles soient du
côté des dons extérieurs, un charme qui leur est propre et qui ne peut
appartenir, s'il est possible de s'exprimer ainsi, qu'au genre
d'imperfection que l'on remarque dans chacune d'elles. Le charme
dominant dans la personne de notre passagère était la grâce, comme je
l'ai déjà dit, comme nous l'avions tous dit en la voyant; et la comtesse
eût-elle été plus jolie, je crois, sa beauté n'aurait ajouté que bien
peu de chose à l'agrément de sa physionomie, tant cette physionomie
pouvait aisément se passer de beauté.
Je ne remarquai que long-temps après l'avoir vue, qu'elle était un peu
brune quoique assez fraîche, que sa taille était petite quoique bien
prise, et que sa bouche, moins grande que son bel oeil noir, était
recouverte d'un léger duvet d'ébène que dans le monde on avait dû
comparer quelquefois, j'en suis bien sûr, aux moustaches timides d'un
jeune adolescent.
Sa toilette de bord, qu'elle avait eu soin de prendre avant son départ,
rehaussait du reste, fort coquettement, les avantages de sa tournure et
le caractère particulier de son teint un peu prononcé. Un joli madras
créole emprisonnait à moitié sa chevelure de jais; une robe gris-pâle
faisait semblant de serrer négligemment sa taille qui aurait pu tenir
entre ses deux jolies petites mains; et quelques anneaux finement
ciselés couvraient presqu'à moitié ses longs doigts délicats, entre
lesquels elle s'amusait, en regardant la terre, à déchirer un mouchoir
de poche de batiste, avec une expression de préoccupation que l'on ne
saurait dire.
Y a-t-il beaucoup d'hommes au monde qui, une seule fois dans leur vie,
aient été regardés par une maîtresse, d'un de ces regards qu'une
passagère attache sur la terre qui fuit à ses yeux? c'est la réflexion
qui me vint en voyant la comtesse dire adieu à la côte de France. Elle
ne pleurait pas: elle faisait mieux, elle s'efforçait de retenir ses
larmes. Les deux négresses qu'elle ramenait avec elle, priaient à ses
pieds.
Oh! sans doute, pensais-je en moi-même, cette femme laisse quelque chose
d'elle-même là... sur ce rivage si doux ou sur cette terre d'amour qu'il
nous faut quitter...
Et moi aussi je regardais la France, toute la France qui disparaissait
déjà sous des nuages qui semblaient s'attacher à elle, pour nous laisser
partir seuls.
«Eh bien! quand je vous disais, s'écria le capitaine Lanclume, pour nous
arracher au sentiment que nous éprouvions tous, quand je vous disais que
j'avais raison de partir le _vendredi 13 du mois_! Le temps est
magnifique, la brise fraîchit et nous enlevons déjà nos huit noeuds et
demi sans nos bonnettes. C'est exprès pour nous--le diable
m'emporte!--que ce temps a été fait par le père éternel.»
Le chanteur italien qui s'était coiffé d'une casquette de velours vert,
bariolée de filets d'or, s'arrêta tout court à ce mot de _vendredi_.
L'ordonnateur alla prendre son bonnet de coton comme pour passer une
nuit en diligence, et la comtesse descendit dans sa chambre, peut-être
pour trembler ou pour prier plus à l'aise en pensant à ce terrible mot
de _vendredi_. Personne à bord, excepté le diable de capitaine, n'avait
songé à ce jour-là, à cette fatale coïncidence du vendredi et du 13 du
mois!
Quant à mon pauvre créole, il nous dit de la plus douce voix que puisse
avoir un homme: «Peu m'importe ce jour du départ! pourvu que je puisse
atteindre le tropique, je suis sauvé. C'est sous son influence que j'ai
reçu le jour, et c'est lui qui me redonnera la vie!»
Il est des hommes qui naissent organisés tout juste pour mourir à vingt
ans, et qui, au terme de cette courte carrière, se trouvent avoir
parcouru toutes les phases d'une vie ordinaire. Adolescens quand les
autres sont encore enfans, hommes faits à l'âge où les enfans entrent à
peine dans l'adolescence, vieillards à l'âge marqué pour la jeunesse, on
les voit mourir de caducité au moment où le printemps vient de s'ouvrir
couvert de fleurs et rempli d'espérances pour ceux dont ils ont partagé
le berceau et les jeux.
Notre pauvre créole était un de ces hommes-là.
Les paroles mélancoliques qui venaient de sortir de sa poitrine épuisée,
me le firent remarquer avec plus d'attention que je ne l'avais fait
encore. Les émotions du départ, l'incertitude de son sort peut-être,
avaient, ce jour-là, jeté sur ses traits les traces d'une altération
profonde. Je cherchai à le rassurer de mon mieux, sur les craintes qu'il
paraissait concevoir, et, en lui parlant, je m'en voulais presque de
l'état de force et de santé qu'il pouvait m'envier. Je sentais que
j'étais dans la position d'un riche qui console un pauvre à qui il ne
peut rien donner que des conseils. Le malade me répétait: «C'est l'air
du tropique qu'il faut à mon affection... mais quand le respirerai-je
cet air là!...
--Jamais! me dit tout bas à l'oreille le capitaine, du ton dont on
prononce un arrêt de mort. Jamais!...» Et parlant ensuite à ses
matelots: «Hé! dites donc, devant: File un peu l'écoute de misaine.»
Le dîner du jour de départ est ordinairement bien vite préparé et bien
vite mangé, quand toutefois les passagers sont disposés à le manger.
Tout est encore si mal installé à bord, les préparatifs nécessaires pour
mettre la cuisine en train sont si difficiles et si longs à faire, que
c'est à peine si l'on peut compter sur un potage mangeable et quelques
côtelettes passablement grillées. Un pâté froid, du jambon, un poulet à
la gélatine et de beaux fruits nous furent servis à cinq heures, sans
que le cuisinier Gustave fût obligé de déployer à bord une partie de la
science qu'il nous avait fait admirer au Grand-Hôtel du Hâvre.
La comtesse ne parut pas à table, malgré les instances du capitaine pour
la décider à accepter quelque chose. Quand nous remontâmes sur le pont,
après avoir fait honneur à notre premier dîner de bord, la terre ne
montrait plus à l'horizon que des formes indécises flottant au-dessous
de ces nuances bleuâtres qui ont quelque chose de si vague et de si
vaporeux, et qui couronnent si admirablement la teinte plus mâle et plus
sévère de la mer. Le soleil, versant ses derniers feux en face de la
côte de France, inondait de pourpre et d'or étincelant cette scène
immense et magnifique, et au moment même où il allait disparaître d'un
côté à nos yeux, la terre de la patrie allait aussi, comme lui,
disparaître de l'autre côté au-dessous des flots. La mer seule nous
restait entre le soleil et la France, et sur cette mer paisible le
navire voguait silencieusement.
Il ne fallut rien moins que la voix du capitaine pour m'arracher à mes
méditations.
«Ah çà, nous fit-il, tout cela est sans doute fort beau; mais il nous
reste autre chose à faire au coucher du soleil!
--Et qu'y a-t-il donc à faire pour nous, capitaine?
--Pardieu! il y a le nom de mon navire à réhabiliter. A terre, je plie
docilement sous le joug de la nécessité. Mais une fois à la mer, je me
redresse de toute la force de la contrainte que je me suis imposée, je
redeviens roi de ma barque, et je règne sur un théâtre mille fois plus
vaste que les bicoques de tous ces gueux de la Sainte-Alliance. Mousse!
--Plaît-il, capitaine?
--Viens ici. Prends-moi cette paire de gants... mets-les... Voyons,
as-tu bientôt fini?
--M'y v'là, capitaine! C'est qu'ils sont un peu petits.
--Va ouvrir ma cachette avec cette clef, et apporte-moi, sans y toucher
si tu peux, le nom du navire... Charpentier, voyons, un marteau et des
clous! et sautons en dehors du couronnement... Maître Lafumate, attrape
à hisser le pavillon français... Et vous, messieurs, si vous savez jouer
de quelque instrument, vous ne me refuserez pas d'accompagner d'un petit
air de circonstance, l'inauguration de mon ancien nom et du pavillon des
braves.»
M. Larynchini prit sa guitare, moi, j'atteignis une flûte dans le fond
de ma malle.
Le petit mousse envoyé en expédition dans la chambre, revint bientôt sur
le pont, tenant religieusement dans ses mains gantées, une enseigne à
fond bleu, portant en grosses lettres d'or, ces mots: _Le
Grand-Napoléon_.
Le capitaine salua ce nom glorieux, tout l'équipage se découvrit, le
charpentier alla clouer l'enseigne sur l'arrière du navire, maître
Lafumate hissa et amena par trois fois le pavillon tricolore, et le
guitariste et moi nous jouâmes de notre mieux l'air de la
_Marseillaise_.
L'ordonnateur en chef n'y était plus; le créole souriait à cette scène
moitié bouffonne et moitié pieuse.
Pour moi, je l'avouerai, je ne pus voir sans me sentir ému, cette
singulière réhabilitation d'un nom partout proscrit sur cette terre dont
nous étions encore si près; je fus même presque attendri de ce culte
rendu en pleine mer, en face du soleil couchant, à la mémoire du héros
dont la vie s'était éteinte aussi au milieu des flots, comme ce soleil
qui jetait ses derniers rayons sur notre navire et sur les couleurs
chéries du pavillon factieux que nous venions d'arborer. Tout le
burlesque de cette espèce de parade napoléoniste s'effaça à mes yeux,
pour ne me laisser voir que le côté sentimental de la cérémonie...
«C'est ici, c'est à la mer, répétait le capitaine Lanclume, que je
ressaisis toute mon indépendance d'homme et de Français et que j'en use.
Voyez comme depuis qu'il a repris son vrai nom, ce coquin de navire en
détale! Le voilà qui file deux ou trois noeuds de plus qu'auparavant!
Ah! c'est qu'aussi, avec ce nom-là, il était si facile d'aller vite!...
Pourquoi donc n'a-t-il pas eu cent mille hommes comme moi!...
Aujourd'hui il ne serait pas mort, et nous ne serions pas ici!... Mais
chassons toutes ces mauvaises idées-là qui font mal et qui ne produisent
que des regrets inutiles... Lafumate, voyons; faites appuyer un peu les
bras du vent! La brise fraîchit, et voilà tous vos bras qui sont mous
comme le _balan_ des boulines de revers!»
Quand la nuit fut descendue sur nous, autour de nous et sur les flots
doux et tranquilles qui clapotaient harmonieusement au loin, le
capitaine, sortant de la rêverie dans laquelle il était plongé depuis
deux bonnes heures, demanda à son second à quoi servait le feu qu'on
voyait flamboyer à la cuisine. L'officier lui répondit que c'était le
chef qui s'exerçait et qui _étudiait_ son fourneau et ses marmites.
--Puisqu'il y a encore du feu devant, dit le capitaine, ordonnez au
cuisinier de nous faire du thé... Puis s'adressant à moi: Voisin, vous
ne me refuserez pas une tasse de thé, n'est-ce pas? Je sens que j'ai
besoin de prendre quelque chose, car il m'est resté là sur l'estomac, ou
plutôt sur le coeur, un poids qui m'oppresse. C'est une chose bien
étrange, allez, que mon organisation! Nul excès, nulle fatigue, nulle
veille, nulle privation ne peut altérer ma santé. J'ai contre tout cela
une complexion de fer. Mais la moindre petite émotion de coeur m'abat
comme un enfant, me chiffonne comme une femmelette, et il est surtout
des souvenirs contre la puissance desquels je ne retrouverais pas, j'en
suis sûr, dans tout mon être, pour deux liards de force...
Une longue méditation succéda encore à ces paroles, et le capitaine ne
quitta l'immobilité de la posture qu'il avait reprise, que pour crier:
«Eh bien! ce thé, arrivera-t-il aujourd'hui?
--Oui, il va être bientôt _paré_, répondit un petit mousse; mais,
voyez-vous, capitaine, c'est qu'il ne peut pas couler de la bouilloire!
--Il ne peut pas couler de la bouilloire? reprit Lanclume. Voyons donc
un peu cette bouilloire; apporte-moi ça ici!
--Ah çà! êtes-vous fou ou imbécile, cuisinier, s'écria le capitaine
après avoir examiné et découvert le vase brûlant qu'on lui avait
apporté. Comment, vous avez fourré toute notre provision de thé dans
cette bouilloire, comme vous auriez mis un plein panier d'oseille dans
une casserole, pour en faire une compote? Vous n'avez donc jamais fait
de thé?
--Capitaine, non, je n'en ai jamais fait!
--Mais il paraît que vous n'en avez jamais bu non plus, car vous vous
seriez aperçu sans doute... Est-il possible d'avoir mis deux livres de
thé à bouillir, pour en faire quatre tasses! Faut-il qu'il y ait au
monde des gens qui soient absurdes!... Mousse, prends-moi ces feuilles
délavées, et mets-les à sécher en les étalant bien proprement sur une
serviette... Ce thé nous servira en seconde édition pendant le voyage...
Mais, bon Dieu! faut-il donc qu'il y ait des gens absurdes au monde!
Faire une compote de thé, comme une compote d'oseille ou de chicorée!
»Mon cher ami, ajouta Lanclume en me prenant par le bras, je crois que,
pour la première fois de ma vie, je me suis mis dedans avec ma science
lavatérique. Le cuisinier que nous avons enrôlé sur sa bonne mine et son
dîner d'essai, et qui m'a montré de si beaux certificats, n'a jamais
navigué. Je viens de me convaincre qu'il n'a mis que depuis ce matin le
pied à bord d'un navire.
--Bah! vous croyez, capitaine?
--Vous allez en juger par vous-même. Cuisinier! cuisinier! Avancez!
--Qu'y a-t-il pour votre service, capitaine?
--Faites-moi le plaisir d'aller m'amarrer ce foulard qui est un peu
mouillé, sur les haubans de misaine!
--Sur les haubans de misaine?
--Oui, sur les haubans de misaine du bord du vent, pour le mettre au
sec. Vous entendez bien, n'est-ce pas? sur les _haubans de misaine du
bord du vent_.
--Oui, sans doute, capitaine, je comprends parfaitement.»
Le pauvre cuisinier, fort embarrassé de son foulard et de la mission
dont le capitaine venait de le charger, s'en alla devant, demandant à
voix basse, à tous les matelots qu'il rencontrait: «Pourriez-vous me
dire où se trouvent... les... les... les comment donc...? les machins
_de misère_, les..., comment déjà appelez-vous donc ça?»
Et les matelots, comme vous pensez bien, de hurler de leur plus grosse
voix: _Les choses de misère!_ De quelles _choses_ voulez-vous parler?
c'est qu'il y a tant de _choses de misère_ à bord!»
«Quand je vous disais, me répétait Lanclume pendant cette épreuve, que
le malheureux n'avait jamais mis le pied à bord d'un navire, et qu'il
m'avait trompé en me montrant les certificats d'un autre marmiton!...
Mais que diable voulez-vous, c'est un goujon de plus à avaler! Le pauvre
bigre avait peut-être faim, et cette considération répond à tant de
_choses de misère_, comme il disait tout-à-l'heure! Pourvu qu'il ait un
peu d'intelligence et beaucoup de bonne volonté, il faudra bien lui
pardonner celle-là!»
Le foulard, après bien des explications, des sarcasmes de matelots sur
la pénible recherche des haubans de _misère_, venait d'être amarré et
mis au sec sur l'avant.
Une épreuve plus longue, plus décisive et plus difficile attendait
encore notre cuisinier, et ce ne fut pas sans trembler pour lui, que, le
lendemain matin, je lui vis mettre la main à l'oeuvre pour allumer son
feu et préparer notre déjeûner. Le malheureux était, dans tous ses
mouvemens, d'une gaucherie qui aurait donné des impatiences au plus
mauvais fricoteur, si elle n'avait pas fait pitié. Je crois même que,
sans la réserve que me prescrivait ma qualité de passager à la chambre,
j'aurais volontiers pris à sa place la queue de la casserole et le
manche du couteau de cuisine.
A dix heures et demie enfin, le maladroit, les yeux tout rouges de fumée
et les joues toutes barbouillées de suie, ordonna au mousse d'annoncer
au capitaine que le repas était servi.
Quel repas, juste ciel! Des côtelettes réduites en charbon, une omelette
ramassée dans les cendres, et des haricots verts qui avaient l'air
d'avoir été mis à infuser dans le bouillon clair qui leur servait de
sauce. Comme je m'attendais à la surprise que le chef avait ménagée sous
mes yeux, à la délicatesse de mes commensaux, je pus examiner tout à
l'aise l'effet que produirait sur leurs physionomies la vue de ce
détestable déjeûner.
L'ordonnateur en chef voulut d'abord essayer un peu du plat de légumes,
et il renvoya bientôt son assiette en disant qu'il n'aimait pas les
décoctions de haricots.
L'artiste italien continua à se charbonner les lèvres, de deux ou trois
côtelettes qu'il s'obstinait à ronger.
La comtesse de l'Annonciade, qui avait bien voulu se montrer à déjeûner,
fit une jolie petite moue qui semblait dire: Tout cela est bien mauvais,
mais fort heureusement je n'ai pas faim.
Le bon créole Desgros-Ruisseaux fit servir aussitôt sur la table cinq à
six compotes de confitures excellentes qu'il avait emportées pour la
traversée.
Le capitaine n'avait encore rien dit, n'avait laissé même échapper aucun
signe d'impatience. Seulement il avait pâli un peu en causant avec son
second de l'apparence du temps... Mais au moment où tout le monde avait
déjà pris son parti sur le désappointement gastronomique du matin, il
s'écria en s'adressant au petit mousse: «Mousse, enlevez toute cette
_saloperie_ et servez à déjeûner...»
L'enfant intelligent qui épiait le regard de son capitaine et qui était
habitué à deviner toutes ses intentions, escamote en un tour de main les
chefs-d'oeuvre culinaires de M. Gustave, et remplace tous ces plats
maussades, par le large pâté, les poulets froids, le jambon rosé et les
autres pièces succulentes qui, la veille, n'avaient fait que paraître et
disparaître sur la table. De longues fioles de vieux vins cachetés sont
substituées aux bouteilles de Bordeaux ordinaire, de beaux verres de
cristal étincelans, aux verres de tous les jours. L'ordonnateur se
ravise, l'Italien remange et la comtesse sourit... Tout se passa à
merveille ensuite: on but même, je crois, du Champagne, et
l'ordonnateur, en montant sur le pont après le déjeûner, crut pouvoir
proclamer le gain de la bataille pour laquelle il avait un instant
tremblé, en me disant à l'oreille: _Il n'y a pas tant de mal que nous le
supposions: le capitaine sait vivre!..._
Oui, mais à part moi je me dis: Le cuisinier, en revanche, ne sait même
pas faire cuire des oeufs durs.
Et effectivement ce maladroit, à qui la comtesse faisait demander chaque
matin deux oeufs à la coque, ne les lui servait que durcis comme pour
une mayonnaise; et lorsqu'ensuite, désespérant d'obtenir des oeufs comme
elle les voulait, elle les lui demanda comme elle ne les voulait pas, au
lieu de lui servir les oeufs durs qu'elle lui commandait, il lui donna,
pour la première fois, des oeufs à la coque.
C'était un être à prendre décidément à rebours.
V
En ce cas, puisqu'il est mangeable, vous allez le manger.
(Pag. 93.)
Notre passagère ne fait pas encore un choix;--notre cuisine continue à
être détestable;--dépit du capitaine;--la soupe disciplinaire;--le
châtiment gastronomique.
Lorsque l'on ne possède qu'une passagère à bord d'un navire, et que
cette passagère vaut la peine d'être courtisée, rien de plus curieux que
tout le mal que se donnent les jeunes hôtes du logis ambulant, pour
obtenir le prix des petits soins et des hommages dont ils entourent la
déité voyageuse, et rien de plus piquant surtout que d'épier le moment
où la beauté, ainsi assiégée, laissera tomber la couronne sur le front
de son heureux vainqueur. C'est une arène ouverte à toutes les
prétentions et souvent même à tous les ridicules; arène au bout de
laquelle on place la passagère comme le prix réservé d'avance au
triomphateur. Les usages de la mer en ont décidé ainsi, depuis que les
femmes ont pour la première fois osé s'aventurer sur l'eau. Aussi voyez,
depuis le moment du départ, avec quelle anxiété, à toute heure, à toute
minute, on cherche à savoir ou à pénétrer les progrès que les assaillans
ont pu faire sur le pauvre coeur dont la défaite leur est assurée! On
s'informe, en montant sur le pont, de l'état de la victime promise à la
cruauté des sacrificateurs, comme du vent ou du temps qu'il fait... Il
semble que chaque lieue que parcourt le bâtiment pour se rendre à sa
destination, doive rapprocher cette victime du moment de la chute
inévitable, que tout le monde attend, sur laquelle tout le monde a droit
de compter, et qui est pour ainsi dire une chose que le capitaine s'est
engagé à offrir à ses passagers, avec la table et le logement... Une
traversée sans intrigue, ou tout au moins sans galanterie, quand il y a
de jolies femmes à bord! mais ce serait un scandale épouvantable sur
mer, une honte ineffaçable pour le navire, le capitaine et tous les
voyageurs.
Trop imbu peut-être de ces idées que l'on avait fait accueillir au Hâvre
à mon inexpérience, je m'imaginai qu'une fois au large, il ne resterait
plus à la comtesse qu'à faire un choix entre nous et à avouer sa
préférence, et dans cette prévision assez irritante pour mon
imagination, je m'étais mis à surveiller, avec une sollicitude digne
d'un plus grand succès, tous les mouvemens de la jeune Colombienne et
tous les indices qui pourraient me révéler, dans la conduite de mes
compagnons de voyage, quelque projet de séduction ou quelque modeste
envie de plaire... Je ne puis même me rappeler aujourd'hui sans rire,
les calculs de probabilité que j'établissais à cet égard, en passant en
revue les chances que chacun de nous pouvait avoir de réussir auprès de
la vive et coquette Américaine!... L'ordonnateur, me disais-je souvent,
est hors d'âge et par conséquent hors de combat, malgré le soin qu'il
prend chaque jour de se faire raser de frais et de parler des jolies
Parisiennes près desquelles il a réussi dans le monde... Les
langoureuses romances que notre soprano florentin roucoule toute la
journée sur sa mandoline, sans avoir l'air d'y toucher, n'en feront
jamais un concurrent bien redoutable: c'est un homme à entendre pendant
un quart d'heure et non pas un homme à aimer... Moi, je suis trop peu
galant, trop peu façonné au joug que veulent imposer les femmes, pour me
flatter de remporter une victoire à laquelle, peut-être, je n'attache
pas d'ailleurs assez de prix... Notre créole est joli garçon; il a même
une de ces figures tendres et souffrantes sur lesquelles une jeune
personne comme la comtesse pourrait placer un amour sentimental... J'ai
cru remarquer aussi que souvent ses yeux rêveurs s'arrêtaient, avec une
expression de douleur et d'intérêt, sur ces traits si touchans et si
doux où se peignent à la fois la souffrance et la bonté... Oui, mais les
regards de la comtesse semblaient dire dans ces momens-là... Quel
dommage de ne pouvoir attacher sa vie qu'à une existence si frêle!...
Oh! c'est ailleurs qu'elle choisira, cette femme qui cherche, j'en suis
sûr, un attachement qui promette autre chose que des liens d'un jour et
une affection de poitrine...
Et le capitaine?... Le capitaine est un fort joli homme, qui a de
l'esprit sans jamais s'en être douté, et des manières même quand il veut
s'en donner la peine... mais c'est un de ces jolis garçons qui
conviennent plutôt à une imagination passionnée qu'à une âme rêveuse et
romanesque. D'ailleurs ce n'est pas quand ils sont dans l'exercice de
leurs fonctions, que messieurs les marins doivent avoir le privilége de
plaire beaucoup aux dames! Qui donc la comtesse aimera-t-elle? car enfin
il faut bien qu'elle finisse par aimer quelqu'un!...
Je m'y perdais, et sans me conduire encore jusqu'au scepticisme, la plus
désespérante incertitude succédait à toutes mes conjectures.
Les momens où notre petite colonie nomade, condamnée à errer un mois ou
un mois et demi sur l'onde, aurait pu établir ou jeter parmi ses membres
quelques liens de sociabilité, étaient ceux que nous passions à table.
Les heures du déjeûner et du dîner, en nous réunissant chaque jour comme
une famille, auraient dû favoriser les communications un peu intimes qui
n'avaient pu jusque-là exister entre des gens étrangers les uns aux
autres. Mais par l'effet de l'incapacité de notre maladroit cuisinier,
les repas qu'on nous servait deux fois par jour étaient si mauvais, que
tous nous quittions aussitôt qu'il nous était possible, la table sur
laquelle nous n'avions trouvé que des mets plutôt faits pour nous
dégoûter que pour nous faire savourer le plaisir de manger long-temps,
la seule peut-être des jouissances que l'on puisse se promettre à bord
d'un navire.
Le capitaine qui nous entendait nous plaindre avec raison de la manière
dont nous étions traités, souffrait dix fois plus de la contrariété que
nous éprouvions, que nous-mêmes des privations que nous imposait la
nullité désespérante de notre chef. Mais ce brave capitaine, redoutant
lui-même la vivacité de son caractère, s'était contenté de dévorer son
ressentiment en silence, pour ne pas laisser éclater un emportement
qu'il n'aurait peut-être pas eu ensuite le pouvoir de modérer. Plusieurs
fois, en sa présence, l'ordonnateur et l'Italien avaient commis
l'imprudence de se prononcer avec un peu d'aigreur contre la mauvaise
chère qu'ils faisaient depuis le départ, et notre passagère elle-même,
la douce et timide comtesse de l'Annonciade, oubliant la réserve que lui
prescrivaient son sexe et les convenances, avait laissé percer la
répugnance que les repas du bord inspiraient à la délicatesse de son
goût et de ses habitudes... Lanclume, pour tempérer autant que possible,
par la profusion des objets dont il pouvait disposer, l'indigence de la
cuisine que nous préparait M. Gustave, prodiguait les conserves, les
bouteilles de Champagne, les liqueurs et les fruits secs dont il avait
fait ample provision... Mais cette louable libéralité, de laquelle on ne
lui savait pas, selon moi, assez gré, ne parvenait que trop
difficilement à satisfaire l'exigence des deux gourmands ou gourmets que
nous avions le malheur de posséder... Plus le capitaine faisait
d'efforts pour contenter son monde, et plus il enrageait ensuite de voir
l'inutilité de ses efforts... Et je prévis le moment où il allait
éclater... Il n'y tenait plus...
Un soir, on sert le dîner comme à l'ordinaire; mais ce jour-là il avait
plu, il avait fait un de ces temps de bord qui prédisposent tout le
monde à l'irritation, un de ces temps enfin qu'ont éprouvés tous ceux
qui ont navigué, et qui font que l'on est inquiet, hargneux sans savoir
pourquoi. Le potage descend sur la table; on le goûte sans se dire un
mot; il est inabordable. Les premiers servis font la mine; Lanclume fait
une grimace, mais une de ces grimaces qui, sur la figure du marin, ont
quelque chose de terrible...
«Mousse, dit froidement le capitaine en pâlissant un peu, va dire au
chef de descendre...»
Personne n'ouvre la bouche ni pour manger, ni pour parler; c'est un
arrêt ou une exécution que l'on attend...
Le chef coupable paraît au bas de l'escalier de la chambre, la casquette
à la main, les yeux rouges de fumée et les joues barbouillées de suie.
«Cuisinier, prenez cette cuiller que vous donne le mousse, et goûtez-moi
ce potage.»
L'ordre du capitaine est exécuté. Le cuisinier déguste le potage fumant,
sorti de ses mains et de son officine.
«Comment le trouvez-vous?
--Mais, capitaine, dans la situation où vous venez de me placer, je
répondrai comme Charles XII mangeant le pain moisi qu'on lui présentait:
Il n'est pas bon, mais il est mangeable.
--En ce cas-là, puisqu'il est mangeable, vous allez le manger. Voyons,
faites comme Charles XII.
--Pourvu qu'on me donne une assiette, je le veux bien.
--Il n'y a pas besoin d'assiette pour cela. Cette cuiller vous suffira
pour avaler tout ce qui se trouve dans la soupière...
--Comment, tout cela, capitaine...
--Oui, tout cela, M. le cuisinier.
--Mais vous me permettrez de vous faire observer...»
Le doigt de Lanclume, tendu vers le pauvre chef, lui enjoignit, sans
qu'il fût besoin de le répéter, l'ordre que venait de dicter le roi du
bord...
Le cuisinier intimidé, terrifié, mangea par peur, par subordination, la
soupe qu'il avait préparée pour sept à huit personnes. Les passagers et
les officiers se taisaient pendant cette exécution d'un nouveau genre;
ni les efforts pourtant bien comiques que faisait le mangeur pour venir
à bout de son potage disciplinaire, ni les pauses qu'il marquait pour
reprendre haleine, ne purent arracher un sourire à l'assistance. La
comtesse même qui avait provoqué, par sa répugnance assez mal déguisée,
la sévérité du capitaine, jetait sur le jeune condamné des regards où se
peignait plutôt la commisération que l'envie de rire...
La corvée finie, le capitaine ajouta ces seuls mots à la leçon
gastronomique qu'il venait de donner à son gâte-sauce.
«A l'avenir, vous saurez que toutes ces maladresses seront punies par le
même châtiment; ce que l'on ne pourra pas manger ici, vous le mangerez
tout seul... Il y a trop long-temps que je supporte la responsabilité
humiliante de vos sottises, pour ne pas chercher à faire peser sur un
imbécile comme vous les reproches qu'il mérite seul, et qu'un homme
comme moi ne peut souffrir qu'avec le désir de s'en disculper ou de s'en
venger un jour... Allez, et n'oubliez pas la morale de ce petit apologue
en action.»
Le reste du repas fut aussi pitoyable que le potage; mais tous les
convives mangèrent sans se plaindre et sans oser lever les yeux sur la
figure imposante du capitaine qui venait de soulager sa mâle poitrine du
poids qui l'oppressait depuis si long-temps...
Je m'attendais, en remontant sur le pont, comme nous en avions
l'habitude à la fin de chaque repas, pour faire ce que nous appelions la
promenade de digestion, je m'attendais, dis-je, à entendre mes
compagnons de voyage condamner la sévérité du capitaine, au milieu des
petits conciliabules que nous formions entre nous. Mais aucun ne prit la
parole pour blâmer, en arrière du capitaine, la conduite rigoureuse que
nous avions en quelque sorte provoquée nous-mêmes, en faisant un peu
trop souffrir ce pauvre Lanclume des plaintes que nous ne cessions
d'élever sur l'impéritie de son marmiton. Chacun se tint même à cet
égard dans la plus grande réserve, quoique intérieurement tout le monde
désapprouvât peut-être la nature du châtiment imposé à notre avaleur de
soupe. Mais le capitaine était un homme avec lequel on pressentait les
conséquences qu'aurait pu avoir une controverse trop vive à bord. Très
bon humain au fond, mais jaloux de son autorité et susceptible au
dernier point sur tout ce qui touchait à sa dignité d'homme et de chef à
son bord, il n'eût pas manqué de repousser probablement une observation
hasardée, par quelque acte d'emportement ou une provocation personnelle,
quoique avec l'esprit qu'il possédait, il n'eût pas besoin de se jeter
dans la violence pour faire prévaloir ses opinions ou se donner une
contenance. Mais chez lui le coeur dominait, s'il est possible de
s'exprimer ainsi, l'intelligence et la réflexion. Il était marin et
marin avec tous les défauts et les qualités des individus de sa
profession, avant d'être homme du monde avec cette froide retenue ou
cette dissimulation de bon goût que l'on acquiert dans la belle
compagnie. L'homme du monde enfin ne se montrait chez lui qu'avant ou
qu'après le marin; et, ma foi, avec ces diables de gens dont on est
forcé d'estimer jusqu'à la susceptibilité, le plus prudent, pour peu
qu'on ait du savoir-vivre ou de la pénétration, c'est d'éviter des
contestations qui deviennent tout au moins inutiles, quand elles ne
deviennent pas désagréables.
Rarement, depuis le départ, j'avais vu Lanclume aussi gai que lorsqu'il
reparut sur le pont après avoir fait manger le potage de correction à M.
Gustave. On aurait dit à son air dégagé qu'il venait de se décharger du
poids d'un énorme fardeau, sur les épaules d'un autre. Il riait,
plaisantait avec ses officiers; mais sa gaieté me paraissait avoir
quelque chose de factice et de sardonique... Un bâtiment faisant route
pour l'Europe à contre-bord de nous, vint en ce moment à nous ranger à
portée de voix; il avait arboré le pavillon blanc avant d'être rendu
assez près de nous pour pouvoir nous parler...
«Répondez à ce signal, dit Lanclume à son second; faites hisser le
pavillon tricolore.
--Le pavillon tricolore!... répéta l'officier.
--Oui, sans doute, le pavillon tricolore. Est-ce que nous en avons un
autre à bord?»
L'ordre se trouva bientôt exécuté. Mais le bâtiment rencontré, en
apercevant ce signe inattendu, s'empressa de mettre en panne par notre
travers pour s'informer des événemens qu'une telle couleur devait lui
annoncer. Le capitaine du navire, entouré d'une foule de passagers, nous
fit entendre alors ces mots, d'une voix émue, dont la longueur de son
porte-voix semblait encore augmenter le tremblement...
«Oh! du trois-mâts, oh!
--Holà! répondit flegmatiquement Lanclume.
--D'où venez-vous?
--De Bordeaux... Et notre capitaine ajouta, mais pour nous seulement et
en détachant ses lèvres du porte-voix: Oui, crois celle-là et bois de
l'eau!
--Combien de jours de mer? reprit le capitaine inconnu.
--Dix jours.
--Que s'est-il donc passé de nouveau en France?
--Vous le voyez! répondit Lanclume en montrant le pavillon séditieux, du
bout de son porte-voix.
--Mais que signifie ce pavillon?
--Il signifie que l'empereur Napoléon est revenu.
--Comment revenu! Mais il est mort!
--C'est bien pour cela que je vous dis qu'il est revenu! Est-ce qu'un
homme comme cela meurt jamais!
--Comment! il n'était donc pas mort?
--Quelle farce, mort!
--Et S. M. le roi Louis XVIII, qu'est-il devenu, s'il vous plaît?
--Tué dans une charge de cavalerie!
--Tué, dites-vous, dans une charge de cavalerie?
--Oui, dans une charge! (A part.) Dans une charge de ma façon. N'est-ce
pas la vérité?...
--Merci, capitaine, merci!
--Oui, mais à mon tour maintenant. D'où venez-vous?
--De Bourbon!
--Où allez-vous?
--Au Hâvre-de-Grâce.
--Justement il va d'où nous venons avec la nouvelle. (Haut au
capitaine.) Comment se nomme votre navire?
--_Le Royal-Louis!_
--Beau nom à changer en arrivant! N'oubliez pas non plus de changer
votre pavillon. Là-bas ils n'entendent pas la plaisanterie comme ici.
--Je verrai! Merci capitaine; bon voyage! merci!
--Il n'y a pas de quoi!... Ah! ils m'ont fait changer une fois le nom de
mon navire; je viens de prendre ma revanche. Va, va toujours, mon ami,
avec ton _Royal-Louis_, et ton Louis royal tué dans une charge de
cavalerie à la tête de ses dragons!... Faites avancer le pavillon
national à présent; il a fait son jeu encore une fois.»
Cette plaisanterie de notre capitaine nous amusa toute la soirée. Lui
s'en montrait heureux comme un prince.
Quant à M. Gustave Létameur, que nous avons un instant oublié pour la
résurrection miraculeuse de l'empereur Napoléon, il se promenait
silencieusement à grands pas pendant toute cette scène, comme pour hâter
la pénible digestion du potage exorbitant que le capitaine lui avait
fait manger contre toute espèce de règle hygiénique. Il avait presque
l'air de méditer un projet ou un crime; et quelque envie que j'eusse de
lui parler ce jour-là, pour lui dire quelque chose qui pût lui être
utile, je sentis, à son air troublé et agité, que je risquerais de
commettre une indiscrétion en l'arrachant à la préoccupation dans
laquelle il semblait prendre plaisir à se plonger aux approches de la
nuit.