III

C'est presque toujours dans la spontanéité de nos fonctions

physiques les plus impérieuses, que nos penchans moraux se

trahissent ou se révèlent à l'oeil de l'observateur. On ne prend

jamais autant de calcul dans un coup de fourchette ou un coup de

dent, que dans la manière de donner une poignée de main ou de

rendre un salut.

(Page 53.)

Le cuisinier à l'essai;--dîner d'épreuve;--un compagnon de voyage à

table;--l'air de la _Molinara_ interrompu;--élection et couronnement du

cuisinier du trois-mâts le _Toujours-le-même_.

Jamais je n'ai pu voir une réunion d'hommes s'apprêter à bien dîner,

sans m'être senti frappé agréablement de tout ce qu'il y a de purement

animal dans les plaisirs même les plus raffinés de notre civilisation.

Dix à douze personnes bien toilettées, bien épinglées, attendant avec

appétit, dans un beau salon, l'instant de dévorer le copieux repas qu'un

cuisinier tout suant va jeter à leur voracité, m'ont toujours rappelé,

malgré toute la délicatesse de leurs formes et de leurs manières, ces

festins de la côte d'Afrique, pour lesquels les sauvages convives

s'aiguisent les dents un jour d'avance. Aussi la répugnance irrésistible

que m'ont constamment inspiré nos usages gastronomiques, a-t-elle été

quelquefois poussée si loin chez moi, que j'aurais voulu exister dans

une société où, au lieu de se rassembler, comme on le fait partout chez

nous, pour absorber le plus d'alimens que l'on peut, on eût cherché, au

contraire, à se cacher et à s'isoler pour satisfaire un des appétits à

coup sûr les moins nobles de notre nature, celui de se remplir l'estomac

à des heures déterminées par le besoin, qui fait sortir la brute de sa

tanière et l'oiseau de proie de son aire ensanglantée.

On a beau dire, pour tempérer ce que l'acte de se réunir pour manger a

de trop positivement matériel aux yeux de notre orgueilleuse espèce, que

l'on se rassemble autour d'une table bien servie, beaucoup moins pour

engloutir des alimens, que pour jouir, pendant quelques heures, de

l'agrément d'une société choisie; que le dîner d'apparat n'est que le

prétexte, et que le plaisir de se trouver ensemble est le but... Oui,

mais pour vous convaincre du contraire, observez le silence qui

accompagne le début d'un grand repas, remarquez l'avidité avec laquelle

ces convives, qui ne se sont réunis chez vous que pour savourer les

délices de la bonne compagnie, vous font disparaître les mets offerts à

leur faim et vous vident les bouteilles sacrifiées à leur soif; dites

alors, dites-moi si le plaisir de manger n'est pas le but caché, et

l'attrait d'une société choisie le prétexte apparent... Voyez, pour peu

qu'un de vos invités manque d'appétit ou soit soumis à des précautions

hygiéniques, la figure qu'il fait au milieu de ces faces que rubéfie la

jouissance d'un besoin physique qui se satisfait... Oh! sans doute

qu'après s'être bien repus et s'être plus que suffisamment gorgés de

viandes succulentes et de vins excitans, vos convives causeront,

babilleront même et que la conversation s'enflammera au feu des bons

mots électriques qui jailliront de leurs cerveaux échauffés... Mais

avisez-vous, s'il est possible, de donner un grand repas sans vin à tout

ce monde si pétillant d'esprit, et vous verrez ce que deviendront les

vives saillies, la joie et la pétulance si folle et si ingénieuse de vos

sobres convives! Ce sont des gens qu'il faut faire manger à l'auge côte

à côte, pour en tirer quelque chose de sociable et d'aimable après

boire. Et l'on voudrait faire d'un grand dîner un acte purement

intellectuel! Allons donc, c'est le prix matériel dont on paie le

plaisir d'avoir chez soi des gens qui ressemblent à des êtres civilisés

une fois qu'ils n'ont plus ni faim ni soif.

En arrivant à l'heure indiquée, dans le salon nº 3 du Grand-Hôtel du

Hâvre, je trouvai neuf à dix des convives du capitaine, cherchant à

cacher du mieux possible l'appétit impatient, inquiet, qu'on pouvait

lire sur leurs physionomies tiraillées. Il ne me fut pas difficile de

deviner, sans le secours de notre amphitryon, les passagers avec

lesquels je devais d'abord dîner ce jour-là et faire ensuite route pour

la Martinique. Le chanteur italien, vêtu de noir de la tête aux pieds,

était ce gros homme qui, les mains derrière le dos, promenait dans

l'appartement son faux toupet frisé de frais. M. Desgros-Ruisseaux était

ce jeune homme pâle qui parlait à un étranger de la supériorité des

figurantes de l'Opéra sur les plus belles filles de couleur même. Pour

l'ordonnateur en chef, ce ne pouvait être à coup sûr que ce grand sec,

grisonnant, assis dans le coin d'une ottomane, et faisant flageoler ses

longues jambes croisées, bâillant somptueusement pour conserver un air

de dignité administrative, au milieu de tout ce monde qu'il ne

connaissait pas.

Le capitaine, me prenant par le bras, me présenta affectueusement à ses

amis et à ses passagers. L'Italien accueillit mon salut, en baissant la

tête sans déranger les poignets qu'il s'était croisés sous les basques

de son habit. Le jeune créole me tendit cordialement la main, et M.

l'ordonnateur ne daigna pas se lever de dessus son divan, pour répondre

à ma courbette d'introduction. En une minute enfin je sus toutes ces

individualités-là par coeur.

Il fallut attendre une grande heure encore le dîner que les invités

grillaient de se mettre sous la dent; et c'est pendant ce temps que je

remarquai surtout l'influence que les perplexités de l'estomac peuvent

exercer sur des gens de bonne compagnie qui se sont donné le mot pour

assouvir ensemble leur faim excitée par la perspective d'un grand repas.

La conversation, d'abord assez vive, était peu à peu tombée en langueur;

le sentiment d'espoir que j'avais lu en entrant, sur les physionomies

épanouies des convives, s'était effacé par degrés, pour faire place à

une impression trop visible d'inquiétude et de mauvaise humeur. Il

fallait enfin une pâture prompte, la pâture promise, à ces gens-là. Le

capitaine, qui sentait la responsabilité que l'exigence gastrique de ses

invités faisait peser sur lui, allait sans cesse du salon à la cuisine

et de la cuisine à la salle à manger; il suait comme dans un jour de

combat quand la victoire est encore indécise ou quand la défaite

commence à paraître possible...

On annonça enfin le succès de la journée, les garçons de l'hôtel vinrent

crier le bulletin de la bataille, en informant officiellement le

capitaine que _ces messieurs étaient servis_!

Le potage fut d'abord anéanti: trois ou quatre grosses pièces de viande

le suivirent; les vins de Bordeaux et de Bourgogne ruisselèrent sur tout

cela, au milieu du silence qui n'était interrompu que par le choc des

assiettes et le cliquetis des fourchettes et des couteaux. Le premier

service y passa tout entier, et ce ne fut qu'après avoir pris possession

de la meilleure partie du dîner, que l'on commença à le goûter. A table

on ne songe à faire de la science qu'après avoir fait de la brutalité

gastronomique; cet aphorisme rentre encore dans les premières

observations que j'ai déjà faites à la tête de ce chapitre.

Intéressé comme je l'étais à étudier les nouveaux compagnons de voyage

que le sort allait me donner, j'observai particulièrement l'attitude et

les manières de mes trois collègues passagers. C'est toujours dans la

spontanéité de nos fonctions physiques les plus impérieuses, que nos

penchans moraux se trahissent ou se révèlent à l'oeil de l'observateur.

Il ne peut jamais entrer autant de calcul dans un coup de fourchette ou

un coup de dent, que dans la manière de donner une poignée de main ou de

rendre un salut.

M. Larynchini mangea beaucoup, mangea même, si on peut le dire, avec

volubilité; mais il parla peu.

M. Desgros-Ruisseaux _officia_, comme disent quelques gastronomes, avec

distraction, sans ordre, et ne parla à son voisin que de bals, de

spectacles, de femmes et de cannes à sucre, en accompagnant chacune des

phrases de sa conversation d'une toux sèche qui me fit mal pour son

avenir.

M. l'ordonnateur en chef exécuta fort passablement quelques mets de

choix, mais d'un air méditatif, profond même, goûtant tout, faisant

quelquefois la grimace comme un dégustateur, changeant son assiette à

toute minute et la faisant toujours passer au garçon, par-dessus

l'épaule. Ses lèvres minces et rentrées s'entr'ouvrirent vers la fin du

repas pour laisser passer quelques légers hoquets d'assez bon ton; mais

pour dire un mot agréable, pas une seule fois.

Le capitaine Lanclume coupait, tranchait, suait, buvait beaucoup pour

nous engager à boire comme lui, en nous répétant tous les quarts

d'heure: mangez bien et goûtez tout, messieurs; car c'est comme jury que

je vous ai réunis autour de cette table, pour rendre votre arrêt sur le

mérite de ce dîner d'épreuve.

Le dîner fut trouvé bon, admissible, et M. l'ordonnateur, à qui le

capitaine s'adressa par déférence pour avoir son avis particulier,

laissa enfin tomber ces paroles, de toute la hauteur de son importance

administrative: «Le repas a péché peut-être par quelques détails un peu

communs; mais l'ensemble m'a paru irréprochable. Cuisine méridionale, un

peu exagérée, haute en goût, faible dans la base, mais cependant

passable.»

Notre malheureux hôte s'était donné tout le mal possible pour nous

inspirer de la gaieté, et n'avait réussi jusque-là qu'à produire

beaucoup de bruit, la chose selon moi la plus opposée à la gaieté qui

doit régner à table. Le dessert venait d'être servi, et le capitaine

voulant à toute force que son dîner finît par quelque chose d'éclatant,

invita, supplia M. Larynchini de nous faire entendre cette voix devenue

si célèbre dans toutes les îles du vent. La plupart des chanteurs de

profession ne demandent pas mieux que de saisir, dans le monde,

l'occasion de se faire écouter en silence des personnes avec lesquelles

ils ont craint long-temps de compromettre leur infériorité ordinaire

sous le rapport de la conversation. M. Larynchini prié, sollicité,

reprié, resollicité pendant un demi-quart d'heure, nous annonça qu'il

allait nous chanter un air de la _Molinara_, avec une voix de femme.

Mais avant de procéder à l'exécution de son ariette, il eut soin de se

turbanner le toupet d'un énorme foulard jaune, et de s'attacher sous le

menton une serviette qui devait remplir les fonctions d'un fichu.

Le plus criard des faussets auquel on pût s'attendre sortit de la

bouche, des narines, et je crois même des yeux du virtuose, pour venir

nous percer les oreilles et porter l'étonnement et l'alarme dans toute

la maison. Notre contenance ne laissa pas que de devenir fort

embarrassante, avec l'envie que nous avions de rire de l'artiste, et la

crainte que nous aurions eue de le fâcher en riant. Les garçons du logis

montèrent précipitamment pour savoir ce qui se passait dans le salon.

Cette brusque apparition n'empêcha pas le chanteur de continuer, et nous

n'aurions pu trouver que très difficilement un moyen honnête de terminer

cette scène burlesque, sans un ou deux maudits chats de l'hôtel, qui,

errant sans doute sur les gouttières et entendant miauler notre

virtuose, s'avisèrent de prendre le diapason de sa haute-contre et de

miauler à l'unisson avec lui.

La froide promptitude que mit l'Italien à rentrer son foulard dans sa

poche et à jeter dédaigneusement sa serviette sur la table, nous indiqua

assez qu'il n'y avait plus de chant à espérer ou à redouter pour nous.

Les éclats de rire que jusque-là nous avions étouffés tant bien que mal,

commençaient à frapper désagréablement les oreilles de notre capitaine,

qui, plus maître de lui que nous tous, avait su conserver le sérieux

attaché à son rôle, lorsqu'il vint fort à propos à ce brave homme l'idée

de faire diversion à la mésaventure du maëstro, en s'écriant:

«Messieurs, vous avez pu vous former, je pense, par ce que vous avez

bien voulu manger, une opinion assez exacte sur le savoir-faire du jeune

auteur du dîner dont voici les débris. Maintenant c'est un jugement

consciencieux que j'attends de votre expérience et de votre

impartialité. Croyez-vous bien, en votre âme et conscience, que le

candidat que vous venez d'examiner soit digne d'être employé comme

cuisinier en chef à bord du trois-mâts le _Toujours-le-même_?

--Oui, s'écrièrent à la fois, la main sur l'estomac, tous les convives,

à l'exception de l'Italien qui probablement craignait de hasarder de

nouveau sa voix, même pour n'exprimer qu'un vote.

--Eh bien! ordonna le capitaine en s'adressant aux garçons de l'hôtel,

allez me chercher le jeune lauréat, pour qu'il soit reconnu

solennellement dans le grade qu'il vient de conquérir à la pointe du

couteau et de nos fourchettes.»

Le triomphateur parut, son bonnet de coton à la main, le tablier

retroussé d'un côté et le couteau vainqueur glorieusement suspendu

encore à la ceinture. Le pauvre jeune homme, tout moite encore de sa

corvée, riait niaisement, se frottait le nez du dos de la main,

cherchait à prendre une attitude convenable, et ne savait quel maintien

se donner au milieu de cette scène toute grotesque pour nous et très

embarrassante pour lui.

Le capitaine le tira bientôt de gêne en lui adressant ces mots:

«Comment vous nommez-vous?

--Gustave Létameur.

--Gustave Létameur, le jury gastronomique rassemblé sous ma présidence

pour déguster les titres que vous avez fait valoir à la place que vous

sollicitez, m'a chargé, à la suite d'un examen rigoureux, de vous

proclamer chef de cuisine à bord du navire le _Toujours-le-même_, et

pour vous offrir un témoignage plus éclatant encore de la satisfaction

générale, permettez-moi de déposer sur votre front que vous allez avoir

la complaisance de vous essuyer, ce laurier que vous avez conquis au

feu.»

C'était une couronne de laurier-sauce que le capitaine venait de

détacher de la croûte d'un énorme jambon de Bayonne.

Le nouveau chef dont la physionomie était, ma foi, fort heureuse,

répondit à cette plaisanterie, sans sortir des limites que lui imposait

l'infériorité de sa position.

«Soyez sûr, dit-il au capitaine, en acceptant le laurier à ragoût, que

je m'efforcerai toujours de consacrer ma gloire à l'utilité du service.»

Des applaudissemens unanimes accueillirent cette repartie, et le

capitaine, enchanté, tira quelques pièces de cinq francs de sa poche,

pour que le chef triomphant gratifiât lui-même d'un petit supplément de

paie, un marmiton dont il avait demandé à être assisté dans les apprêts

et l'exécution de son dîner.

Ce marmiton supplémentaire, espèce de secrétaire intime, auquel aucun

des convives ni le capitaine lui-même n'avaient fait attention, s'était

tenu, pendant toute la scène d'installation, dans l'ouverture d'une

porte entrebâillée, pour jouir des honneurs que l'on accordait au jeune

chef. Je crus remarquer dans l'air de satisfaction de cet aide obscur de

cuisine, l'indice d'un sentiment d'amour-propre qui me porta d'abord à

soupçonner certain stratagème de la part de M. Gustave Létameur, dans la

préparation de son dîner. Mais trop peu sûr encore de la réalité du

fait, et trop peu familier surtout avec le capitaine pour lui confier

les doutes fondés sur ma remarque, je gardai mon observation pour moi,

dans la crainte de nuire, sur de simples conjectures, à la carrière du

pauvre jeune homme dont nous venions de couronner les efforts... Sotte

réserve, qui m'empêcha d'épargner toute une vie de tribulations, de

misère et d'abjection, à ce malheureux imprudent!

Nous nous séparâmes à minuit, ravis de la cordialité et de la franchise

de notre capitaine, en nous promettant bien de ne pas manquer, le 13 du

mois, au rendez-vous que nous autres passagers nous étions donnés à bord

pour ce jour-là: c'était le jour du départ...

Ah! je ne dois pas oublier ici, qu'en sortant de la salle à manger, pour

rentrer chez lui, le chanteur italien alla se heurter contre un orgue de

Barbarie qui nasillait l'air de la _Molinara_.

Le Banian, roman maritime (1/2) · 第 4 / 25 题