Paris, pouvait l'entendre et voler à son secours.
Elle avait une frayeur extrême, et, cependant, par des coups de pied et
des coups de dents, elle essayait de se défendre. Je parvins pourtant à
la lever de son fauteuil, à la jeter en travers du lit, à la retourner
sur le ventre; en dépit de ses jambes qui les tenaient serrés entre
leurs chairs, j'arrachai de sa peau jupon et chemise; je dénouai et
abaissai jusqu'à ses chevilles son pantalon, puis, m'asseyant à côté de
son derrière, je lui enserrai la taille, et, de la main restée libre, je
commençai à faire prendre à ses joues inférieures l'empreinte de mes
cinq doigts.
Ce qui me surprit, c'est que sa main, durant toute la correction,
demeura obstinément plaquée sur le haut de sa fesse droite, et que je ne
pus l'en chasser. Enfin, j'avais un champ assez vaste pour la châtier;
elle devait sentir mes coups, et elle le témoignait bien par ses soupirs
et le battement de ses jambes.
Quand ma colère se fut un peu dissipée, j'éprouvai le besoin de regarder
ces beautés secrètes que, durant plusieurs mois, je n'avais même pu
deviner sous la robe à crinoline. A la vérité, la petite obstinée à
taille mince qui était ma femme possédait des hanches vastes et une
croupe large, plus grasse que n'en ont d'ordinaire les jeunes filles,
croupe honnête, pleine de gravité bourgeoise et différant fort du reste
de sa personne évaporée, croupe qui, honteuse, eût-on dit, de ses
proportions, dissimulait sa fente et ses mystères, en rapprochant ses
vastes joues.
Par malheur, la main qui me cachait le côté droit des reins, le jour
pluvieux, les arbres qui, devant les fenêtres, interceptaient la
lumière, les lourds meubles qui emplissaient la chambre, le lit garni de
rideaux, la posture de ma victime, tout était réuni pour dérober ces
fesses joliment replètes et m'empêcher de bien jouir de leur aimable
vue. Cependant, si imparfait que fût le spectacle, faute d'être éclairé
suffisamment, je tenais à le prolonger. Aussi, comme je demandais à la
douce épousée si elle était prête désormais à m'obéir et qu'elle me
répondait par des injures en me traitant de «lâche» ou de «misérable»,
je trouvai dans ces paroles un prétexte à reprendre la correction.
J'aperçus contre la cheminée un balai de genêts verts, et il me parut
qu'en la cinglant de ces verges piquantes je rendrais la leçon pour elle
plus profitable qu'en lui administrant une simple fessée.
De fait, elle ne les eût pas plus tôt reçues que sans retirer la main de
sa fesse droite, elle se mit à pousser les hauts cris: «Au secours!
Grand'mère! grâce! ah! c'est affreux! grâce! grâce! au secours!» Voyant
sa peau rouge et meurtrie, et n'étant pas un bourreau impitoyable, je
jugeai qu'elle en avait assez et je jetai les verges.
Quand elle ne sentit plus les cinglons, elle rabattit sa chemise et son
jupon, remonta sa culotte et se coucha sur le lit. Je m'étendis à côté
d'elle.
--Serez-vous obéissante, maintenant, lui demandai-je, reconnaîtrez-vous
que je suis votre mari?
Elle ne répondit que par des sanglots; alors je l'étreignis et,
jouissant du souvenir tout frais de ses grâces secrètes et de la vue de
sa jolie figure rouge de larmes, je l'épousai réellement, cette fois, ce
dont elle ne parut pas trop se plaindre, puisqu'à la fin du jour elle me
rendait au double mes baisers.
--Oh! dit-elle, pourquoi m'avez-vous ainsi maltraitée?
--Pourquoi m'avez-vous fermé votre porte?
--J'étais toute blessée de ce que vous aviez fait hier soir.
--Qu'avais-je donc fait de si horrible?
--Vous m'avez regardée à la lumière; vous avez soulevé ma chemise! Dites
que vous ne le ferez plus!
--Je ne le ferai plus, mais alors vous ne vous barricaderez plus dans
votre chambre?
--Non, mais jurez-moi de ne plus me maltraiter.
--Je le jure...
Puis, me penchant à l'oreille de ma petite femme:
--Jamais vous n'avez eu le fouet?
--Jamais on ne m'a _battue_, dit-elle.
Il est à remarquer que les enfants admettent qu'on peut les battre, mais
non pas les fouetter. Le battu en effet rend les coups, tandis que le
fouetté subit sa peine avec une passivité déshonorante. Ainsi une
fillette qu'on a troussée, déculottée, et qui a les yeux encore rouges
de la fessée qu'elle vient de recevoir, reconnaît avoir été battue; elle
n'avouera jamais qu'on l'a corrigée. Les enfants comme les hommes font
tenir leur orgueil dans des mots et des paroles.
* * * * *
Satisfait sottement de ce premier acte d'autorité, que je croyais
suffire à assurer mon autorité de mari, je ne voulus pas blesser ma
femme par mes exigences. Je pensais que peu à peu elle accommoderait ses
habitudes aux miennes et que ses caprices céderaient quelquefois devant
mes goûts. Mais il n'en fut rien. Je ne pouvais l'embrasser que dans les
ténèbres, couverte de cette étrange chemise dont j'ai déjà parlé; et à
peine nous étions-nous enlacés qu'elle quittait mon lit pour aller
dormir dans une chambre voisine dont elle fermait la porte à clef. Dès
le matin elle était habillée, protégée par sa crinoline inattaquable, et
elle retrouvait cette expression orgueilleuse, ces façons d'inconnue et
d'étrangère qui prévenaient de ma part toute tendresse, toute expansion,
toute familiarité. Sauf, en ces courts moments de la nuit où elle
voulait bien s'étendre à côté de moi et recevoir mes caresses, dans une
telle obscurité, un silence si bien gardé et en si grand secret qu'elle
aurait pu aisément se faire remplacer pour cet office par une autre
femme, j'étais moins pour elle un mari qu'un voisin de table, l'habitué
d'une même maison à qui on adresse des phrases polies et indifférentes
sans jamais s'abandonner devant lui à une confidence. Ce n'est pas ainsi
que je conçois le mariage, ni même une cohabitation avec une femme.
Aussi je ne tardai pas à reprendre ma liberté; mais ce ne fut pas sans
regret que nous nous séparâmes.
* * * * *
Là-dessus M. de Clérambault poussa un soupir et nous dit:
--Croyez-vous maintenant que je puisse adorer la crinoline?
--Mais, observa quelqu'un, je ne vois pas trop comment cette pauvre
crinoline peut avoir causé vos malheurs conjugaux.
--Il n'y eut pourtant pas d'autre coupable. Avec sa crinoline, la femme
ne peut plus être soumise, ni bonne, ni douce; elle perd même toutes ses
grâces enfantines; elle cesse d'être joueuse et espiègle; elle a
l'impression d'être éloignée des autres êtres, cuirassée contre les
attaques des hommes; elle est portée au sérieux, à la solennité;
convaincue d'être une puissance, elle se croit le devoir de se montrer
un despote. La crinoline est un symbole; elle représente bien le besoin
qu'ont les femmes du monde moderne d'être toujours--comment
dirais-je?--sous les armes, de n'apparaître qu'en toilette et parées; la
crainte aussi qu'elles éprouvent de laisser voir une boucle défrisée à
leur chevelure, un mauvais pli à leur jupe, une défaillance à leur
orgueil.
--Accusez encore la crinoline. Elle peut être, comme vous le prétendez,
un conseiller d'orgueil, mais aussi un déguisement, un moyen de cacher
quelque défaut.
--Que voulez-vous dire? demanda Clérambault prêt à se mettre en colère.
--C'est sûr! dit la petite blonde au nez retroussé qui, en sa qualité de
femme galante, se croyait tout permis et ne redoutait nullement
d'irriter Clérambault. C'est sûr! Ne nous as-tu pas conté que lorsque tu
as troussé ta femme pour la fesser, elle plaquait la main sur le côté
droit de son c...?
--Oh! je ne prétends pas, s'écria l'interlocuteur mâle de Clérambault,
que votre femme eut rien à cacher, mais les crinolines du jour, les
chemises longues de la nuit ont été inventées bien moins par la pudeur
et l'orgueil que par une coquetterie savante, soucieuse de dissimuler
les imperfections du corps féminin. Ecoutez plutôt ce qui est arrivé à
un de mes amis:
J'étais, me disait-il, à Biarritz en septembre 186., au moment où la
présence de l'empereur attirait sur cette plage les femmes les plus
élégantes de Paris et de Madrid.
Elles s'y disputaient les hommes d'amour, non seulement aux bals et
concerts du Casino, mais aussi le matin, à l'heure du bain, où, après
s'être montrées la veille au soir, enveloppées jusqu'aux épaules, le
corps dérobé par les jupes amples, les voiles de soie et de crêpe de
Chine, la peau couverte par les fleurs et les diamants, elles révélaient
subitement des charmes inattendus, dans un costume simple et serré qui
moulait leurs formes, laissait éclater la cambrure et l'ampleur de leur
croupe; la fermeté ronde de leurs seins; la sveltesse de leur taille;
des chevilles fines, des jambes hautes, de larges cuisses, des hanches
fortes, une chair lumineuse et pleine;--bref, toutes les séductions d'un
corps bien fait. Plus que les fêtes du Casino le bain était le triomphe
des beautés jeunes et accomplies. Les femmes qui n'étaient pas sûres de
leurs grâces n'osaient s'y risquer. Et telles qui s'étaient faites
remarquer l'hiver précédent par une physionomie expressive, langoureuse,
espiègle, passionnée; par les traits réguliers de leur visage; par l'art
de se bien vêtir et de porter avec aisance une toilette somptueuse; se
voyaient avec étonnement dédaignées, laissées en oubli pour des
créatures de nom, de figure et de tenue moins nobles, mais d'une solide
et harmonieuse charpente, d'une chair riche, claire, qui réjouit et la
main et l'oeil.
Aux bals du Casino, une jeune femme me séduisit fort par sa mutinerie,
son enjouement, ce qu'il y avait de gai et de naturel dans sa causerie.
Bien qu'avec leurs crinolines, il est fort difficile de juger un corps
féminin, elle me parut bien faite; d'ailleurs, de formes ingrates ou
admirables, je m'imaginais qu'elle devait être assez exempte de
coquetterie pour affronter toutes les critiques et même s'en gausser au
besoin; aussi je fus assez surpris de ne point la voir se baigner. Je
pensai qu'il fallait attribuer cette abstention à la crainte de
certaines promiscuités, ou peut-être à l'une de ces étranges et
excessives pudeurs qui se rencontrent quelquefois chez les femmes les
plus libres et les plus hardies. Cela ne m'empêcha donc point de lui
montrer qu'elle me plaisait, de lui faire la cour et d'avoir bientôt
avec elle les relations les plus amicales. Mais bien que je ne sois
point un timide, j'étais arrêté dans mes entreprises amoureuses par la
colère soudaine et l'énergie de sa défense; protégée comme elle était
par sa toilette compliquée, véritable geôle pour son corps, dont elle
seule connaissait les sorties et les échappées secrètes, il me
paraissait inutile de l'attaquer; que sa résistance fût feinte ou
réelle, je ne pouvais réellement pas le savoir, tant qu'elle serait
ainsi vêtue. Comme mon désir devenait de jour en jour violent et qu'il
était bien improbable qu'elle changeât tout à coup sa manière de
s'habiller, voici le stratagème que j'imaginai pour avoir bon gré mal
gré cette hésitante ou cette moqueuse; je ne la voyais en effet qu'avec
l'un ou l'autre de ces caractères. Rien alors ne m'expliquait sa
conduite avec moi que la crainte religieuse qu'elle pouvait avoir de
commettre un péché ou le plaisir orgueilleux de se jouer d'un amant.
Une compagnie de jeunes gens et de jeunes femmes de notre connaissance
avaient arrangé pour le lendemain une excursion assez lointaine et nous
étions invités tous deux à y prendre part.
Mon amie se réjouissait à l'idée de changer de place et de voir du
nouveau; j'étais heureux à l'idée que cette promenade favoriserait mes
desseins, car alors il me serait facile de me trouver seul avec elle, en
un de ces abandons qui sont fréquents, même chez les prudes, en pareille
circonstance, et dans un endroit assez isolé pour qu'elle ne songe point
à s'y défendre; seulement mon projet n'avait quelques chances de
réussite que si elle renonçait à ces robes-forteresses qu'elle portait
toujours, même en négligé. Naturellement elle ne s'y déciderait pas
d'elle-même; je devais donc l'y contraindre.
Dans la nuit qui précéda l'excursion, pendant qu'elle était au Casino,
je fis enlever de chez elle et transporter chez moi toutes ses
toilettes. Le lendemain sa femme de chambre que j'avais achetée, ce qui
n'avait pas été sans peine, ni sans gros débours, devait au moment où
elle ferait sa toilette lui apprendre le vol; il était vraisemblable que
Madame serait au désespoir. Là-dessus la femme de chambre avec douceur
insinuerait notre proposition:
--Si Madame voulait sortir quand même aujourd'hui, il y aurait bien un
moyen.
--Lequel?
--La bonne de la villa voisine, à qui j'ai conté la chose, m'a dit que
sa maîtresse était prête à mettre à la disposition de Madame un costume
de chasse tout neuf, qu'elle n'a pas encore porté.
--Mais il ne m'irait pas, ce costume!
--Elle a la même taille que Madame.
--Et puis, c'est une personne de la galanterie?
--Oh! elle est tout à fait comme il faut.
Bref la femme de chambre, par de chaleureux discours, triompherait des
répugnances de mon amie qui finirait par accepter le costume de sa
voisine, une de mes anciennes maîtresses, restée en fort bons termes
avec moi et qui s'était prêtée avec beaucoup de plaisir à cette petite
intrigue.
Tout se passa comme je l'avais désiré, et mon amie, avec des soupirs
mensongers et une joie réelle, revêtit cet habillement de Diane moderne
qui la changeait des robes à volants et des jupes monumentales.
Vous n'imagineriez rien de plus gracieux que ce costume demi-masculin,
si bien ajusté à la taille de mon amie qu'on eût dit qu'il avait été
fait pour elle. Je la découvrais plus jolie que je ne l'eusse rêvée sous
cette veste légèrement flottante qui laissait voir le souple et ample
dessin des épaules, la nuque longue et fine; dans ce gilet qui ne
déguisait rien de la beauté ronde de sa gorge; dans cette culotte
bouffante aux genoux, serrée sur le derrière large aux courbes hardies,
qui, disproportionné chez une autre femme, au contraire était glorieux
chez elle, porté par des cuisses fortes et de hautes jambes. Un chapeau
tyrolien, orné d'une aigrette de plumes de coq, posé de côté sur les
cheveux chatain clair donnait à mon amie quelque chose de brave ou de
fanfaron, qui rendait son charme encore plus irritant.
Sa beauté, que cette tenue rendait éclatante, et à laquelle on ne
s'attendait point; puis le récit du vol dont elle avait été victime, lui
valurent un grand succès. Les femmes lui lancèrent des regards envieux,
les jeunes gens s'empressèrent autour d'elle; les compliments, les
oeillades, l'ardeur amoureuse de son entourage la mirent en des
dispositions excellentes pour mes projets, mais j'eus mille peines,
lorsque nous descendîmes de notre char-à-bancs, à l'isoler de son
cortège d'adorateurs. Il fallut, avec l'aide du guide, égarer les uns
après les autres, ces messieurs, qui ne voulaient pas la quitter.
Enfin ils nous avaient laissés dans cette campagne assez sauvage, où je
n'apercevais ni une maison, ni un être humain: ni rien qui pût arrêter
mon désir, lorsque tout à coup, pâle de gêne, et peut-être de la
contrainte qu'elle s'imposait depuis quelques instants, elle me dit
qu'elle voulait arranger ses dessous, négligés par sa femme de chambre,
et me pria de la laisser seule un instant. Je feignis seulement de lui
obéir. Le chemin que nous suivions, très ombragé, faisait un coude à
quelques mètres de l'endroit où nous étions. J'allai jusqu'à ce tournant
de route, et, au risque de m'entendre crier les pires injures, je revins
sur mes pas en me cachant derrière les arbres jusqu'à la place où je
l'avais quittée. Dans la violence de mon désir, je ne craignais ni sa
honte, ni sa surprise, ni sa colère; je voulais l'étreindre et j'avais
hâte de la tenir dans mon embrassement.
Je l'aperçus de dos. La culotte aux chevilles et la tête courbée vers
ses bas comme pour les rajuster, elle me tendait les reins.
A mon approche une bouffée de vent souleva sa courte et lâche
chemisette; et pareille à une large jatte de lait qu'on me lancerait au
visage, je vis jaillir sa croupe vaste. Mon regard allait s'en délecter
quand tout à coup j'aperçus au bas des reins, à droite, sur le haut
d'une de ses fesses magnifiques, une inscription et un dessin qui
formaient sur la peau claire des arabesques d'un bleu noirâtre. Ces
tatouages étaient alors fort mal portés. Ils n'étaient en usage que chez
les femmes à matelot et les rôdeuses de barrière; si épris que je fusse,
la découverte de ces caractères et de ce grossier croquis furent pour
mon désir comme une douche d'eau glacée. Je n'en voulus pas voir
davantage. Je détournai les yeux. Je m'enfuis. Laissant là mes amours et
leur cortège, je revins seul à Biarritz et repartis le soir même pour
Paris.
* * * * *
--Si elle était si jolie, dit un convive, votre ami n'était pas
excusable.
--Que voulez-vous? J'avais... mon ami avait pris une aventurière de la
dernière catégorie pour une femme du meilleur monde. La désillusion
était cruelle. Trouver une pierreuse qui s'était donnée peut-être pour
quarante sous sur les fortifs quand on s'attendait, après une attaque
difficile, à conquérir la comtesse de Pommereuil!
--Comment s'appelait-elle? demanda avec anxiété M. de Clérambault.
--La comtesse de Pommereuil, répéta le conteur, Alix de Pommereuil.
--Mais c'était ma femme! s'écria Clérambault en levant les bras au ciel.
Malheureux! vous avez osé faire la cour à ma femme!
--Ce n'était pas moi, c'était mon ami. D'ailleurs, vous le voyez! il l'a
respectée!
--Jolie façon de respecter une personne vertueuse et du meilleur monde!
C'était un goujat, votre ami, le dernier des goujats.
--Mais puisque vous étiez séparés?
--Peu importe. C'était un insolent pour oser prétendre à l'amour de Mme
de Pommereuil, et un sot pour s'imaginer ensuite qu'elle était une
aventurière. Qu'y avait-il donc d'inscrit sur sa peau?
--Vous devez bien le savoir puisque vous avez été son mari.
--Sauf pendant la querelle dont je vous ai parlé je n'ai jamais vu ma
femme, le jour, qu'en crinoline; la nuit, je vous l'ai dit, elle avait
une chemise qui lui tombait jusqu'aux pieds. Encore me forçait-elle de
souffler les bougies dès qu'elle s'était couchée. J'ai toujours ignoré
qu'elle portât sur son corps une inscription. Mais quel était donc ce
tatouage?
--Je vais vous le dire, moi, s'écria tout à coup une dame majestueuse,
presqu'imposante sous le harnais, à la faveur du henné qui lui teignait
les cheveux, et qui ressemblait à sa voisine, la petite blonde au nez
retroussé, comme une vieille chromo peut ressembler à une fraîche
peinture, je vais vous dire aussi pourquoi on lui a fait ça!
--Vous connaissez Mme de Pommereuil, vous! lança dédaigneusement
Clérambault.
--Certainement, je la connais, Alix de Pommereuil, et je l'ai connue
avant vous, avant son mariage.
Et, sans attendre qu'on l'en priât, la dame imposante nous fit ce récit:
J'étais alors toute gamine et j'avais un petit ami que j'aimais bien,
qu'on appelait Totor. Totor et moi nous faisions des promenades à n'en
plus finir dans la banlieue de Paris, même que nos paternels ne nous
arrangeaient pas au retour pour cracher comme ça sur l'ouvrage et passer
en ballade les trois quarts de la journée et la moitié de l'autre quart.
Une fois, un jeudi que je crois, nous étions partis toute une bande.
Chacun de nous, Gisèle, Henriette, Clémentine, avait son ami. Il y avait
même un garçon de trop, le petit Riri, qui était vieux d'à peine quinze
ans et qui ne promenait point de demoiselle à son bras, quoiqu'il ne lui
eût p't'être pas marché su'l'pied s'il en avait trouvé une à sa
convenance, vu qu'y nous regardait toutes avec des mirettes en braise à
chacun de nos tourniquets. Seulement Totor lui avait dit en partant:
«Riri, n'te fais pas de bile! Nous te trouverons une gosse gironde et
nous te marierons en route.» Or nous voilà tous envolés sur les
hauteurs, là-bas, à Montmartre, qui n'était point un quartier de rupins
comme aujourd'hui, mais pour ainsi dire la campagne perdue. Totor nous
conduisit chez «La Mère Michel,» un petit caboulot on l'on sirotait pour
un rond une prune à l'eau-de-vie. Comme nous étions là à rire, à
buvocher et à chanter, nous voyons défiler des régiments de demoiselles,
des petites et des grandes et des moyennes, avec des soeurs dont les
grandes coiffes claquaient en l'air et de longs chapelets qui leur
battaient les cuisses avec le bruit d'un sabre de cavalerie, et toutes
ces chères soeurs se remuaient et se trémoussaient et allaient de droite
à gauche et alignaient les unes et morigénaient les autres, et
avançaient celles-ci, et reculaient celles-là, que toutes baissaient les
yeux et se laissaient mettre en place comme un troupeau de baudets.
«Qu'est-ce que toute cette bondieuserie, Mère Michel? demanda
Totor.»--M'sieur Totor, répondit la bonne femme qui était une copine
pour lui, tout ça vient de Saint-Pierre. Y a fête et, je crois bien,
pèlerinage.» Enfin comme le soir venait, toutes les chères soeurs se
remisèrent avec les petites oies qu'elles conduisaient. «Y faut rentrer
aussi nous,» dit Totor, et il paya, en grand seigneur, la Mère Michel.
Nous étions encore à souhaiter le bonsoir à la bonne femme quand voilà
une grande demoiselle de quatorze, quinze ans, qui passe à côté de nous,
effarée et toute niaise, comme si elle cherchait son esprit qu'elle
avait perdu en chemin: «Messieurs, Mesdemoiselles, le chemin de Paris,
s'il vous plaît?
--Le chemin de Paris, le voilà! s'écrie Totor, et nous descendons avec
vous.» Elle voulait se sauver, mais nous la rejoignons. «Tiens! dit
Totor à Riri, voici la femme que tu cherchais. Donne-lui le bras.» Et
nous le poussions dans les jupons de la petite qui faisait toujours son
effarouchée, d'autant mieux que Riri, qui n'avait point l'air moins
penaud, ne pouvait guère lui donner confiance. Enfin, comme nous
poussions toujours Riri et que nous nous moquions de sa timidité, mon
Riri, d'un coup, s'enhardit, parle à Mademoiselle. Ce qu'il lui raconte,
je n'en sais rien, mais ça ne devait pas être des oraisons, car la
frimousse de Mademoiselle devient rouge comme un panier de cerises. Riri
n'en reste pas là. Il lui prend la taille et l'embrasse. Pour le coup,
Mademoiselle se fâche. Elle le gifle. Riri lui répond par une claque.
Mademoiselle lui lance une ruade. Riri lui botte le fessier. Ils se
prennent aux cheveux, se griffent, se mordent, se donnent des coups de
poing. Nous les séparons, mais, comme Mademoiselle faisait toujours sa
renchérie, Clémentine, qui venait d'avoir une roulée de sa belle-mère et
la sentait encore dans les jambes, propose, histoire de se venger, de
flanquer le fouet à Mademoiselle. «C'est ça! c'est ça! crient toutes les
filles et les garçons qui mouraient d'envie de voir le derrière d'une
personne du monde, fichons-lui le fouet.» Nous entrons dans un autre
rince-gueule, du genre de celui que nous venions de quitter, et, au
milieu de la cour, la demoiselle a beau jouer des pieds et des mains,
ses cotillons et sa chemise sont bientôt par-dessus sa tête, et nous y
allons chacun d'une claque sur sa fesse, avec un entrain tel qu'on nous
aurait payés nous n'y aurions pas mis plus de coeur! Quand son séant a
été rouge comme une culotte de soldat, elle s'est cachée la tête contre
le mur, dans son jupon, mais alors Riri s'est mis à lui parler
doucement, doucement, et, comme elle était toute tremblante et qu'elle
n'aurait pas fait de mal à une mouche, je crois bien que mon Riri s'est
conduit avec elle comme un petit homme. En tout cas, il en était fort
capable, le scélérat! Totor, qui les avait laissés s'expliquer en
tête-à-tête un moment, est revenu avec nous et, voyant Riri embrasser la
fillette, il lui a dit: «Riri, à présent, tu as une femme, c'est bien,
mais ton mariage n'est pas signé! Faut que tu passes devant Monsieur le
Maire!» Il appelait ainsi un grand maigre, un ancien matelot, qui était
toujours dans la boutique et qui faisait métier de dessiner et d'écrire
des devises sur la peau. Cet homme est venu. Et il a demandé à la
demoiselle quel était son nom. «Alix,» a-t-elle répondu. Alors Totor a
commandé au dessinateur de lui écrire ceci: «Alix est à Riri pour la
vie.»
--Et où faut-il lui écrire ça?
--Sur le c...! dit Totor que nous avons tous applaudi pour cette idée.