--Peut-être, mais vous sauvez aussi votre existence.

Il ne sut pas cacher une soudaine émotion.

--Pourquoi voudraient-ils me tuer?

--N'êtes-vous pas un gouverneur assez sévère, et pensez-vous qu'on ne se

souvienne plus du policier? S'il vous faut d'autres détails pour mettre

votre vie en sûreté, je puis vous les donner.

Et elle lui dit quelques mots à l'oreille.

Il était de plus en plus inquiet.

--Les noms... les noms de ces brigands, vite! s'écria-t-il, rouge de

colère.

--Voici le téléphone, dit-elle, vous allez les mettre sous bonne garde,

j'espère.

--Vous pouvez m'en croire! je ne vais pas les ménager. Quels sont leurs

noms?

--Je n'en connais que deux, mais je pourrai sans doute probablement vous

donner les autres d'ici peu; le premier est... on vous a mis en

communication avec le bureau de police!

--Vous m'avez entendu. Je viens de vous obéir. On vous attend.

--Le premier coupable est Soubotcheff.

--Mon secrétaire!

--Lui-même. En êtes-vous surpris?

--Pas trop. J'ai reçu déjà des lettres sur lui qui me le présentent

comme un homme suspect en qui je ne dois avoir aucune confiance. Et quel

est l'autre bandit?

--Un fanatique, un paysan de Glinnoë, un certain Vladimir. Dans le

village on vous montrera sa demeure.

Le gouverneur lança quelques paroles au téléphone, puis s'approchant

doucement de la princesse.

--Vous pensez m'avoir sauvé la vie, dit-il, et cependant après vous

avoir vue si bonne et si rayonnante de beauté, il me semble que je ne

puis plus vivre si je n'obtiens de vous ce don suprême sans lequel ceux

qui vous ont connue ne peuvent plus espérer le bonheur.

--Comme vous êtes galant aujourd'hui!

Il fut tout démonté de cette réplique.

--Ah! vous raillez encore?

--Pas le moins du monde. Je vous admire.

--Vous me raillez. Vous ne pouvez oublier cette aventure de Pétersbourg.

Santousky seul pourtant en était cause.

--Je n'en ai voulu ni à Santousky, ni à vous, croyez-le bien, mon cher

gouverneur. Au contraire! Les femmes, vous le savez, aiment parfois

qu'on les brutalise et ne gardent point rancune à leurs vainqueurs.

--Hélas! je ne suis pas un vainqueur, il s'en faut!

--N'est-ce donc rien de m'avoir eue en votre pouvoir? Il me semble-que

si j'étais homme, j'aimerais être de la police. Contraindre une femme à

se déshabiller, et lui infliger le traitement qui vous plaît, n'est-ce

pas une belle victoire?

--Une victoire dont je me serais bien passé. Si vous croyez que je ne

souffrais pas de voir meurtrir de si parfaites beautés!

--Souffrance bénigne, légère; et que, si vous êtes franc, vous

appelleriez un plaisir... Je m'étonne que m'ayant ainsi à votre

discrétion, vous vous soyez satisfait si vite et à si bon compte.

Il crut pouvoir commencer une déclaration et sottement, sur un ton de

prière:

--Oh! princesse, je n'ai voulu jamais devoir qu'à votre générosité une

si précieuse faveur!

--A ma générosité! s'écria-t-elle, eh bien, mon cher, vous l'attendrez

longtemps!

Il sentit soudain la colère et le persiflage de la princesse; il en fut

ému un instant, mais songeant combien était grande son autorité et que

cette femme, malgré son rang, pouvait être de nouveau à sa merci, il

retrouva toute son assurance.

--Vous oubliez trop, dit-il, que les pouvoirs d'un gouverneur surpassent

de beaucoup ceux d'un simple policier et que plus ambitieux dans ses

désirs il peut se satisfaire moins aisément.

Elle laissa passer entre ses lèvres une sifflante injure, il n'y prit

pas garde et avec plus d'insolence:

--Qui m'empêche de vous mettre vous aussi dans ce complot que vous venez

de me révéler si imprudemment?

La princesse eut un rire triomphant.

--Le complot! fit-elle. Et si je l'avais inventé, ce complot? Si je

m'étais jouée de vous! Si j'avais voulu ridiculiser et compromettre

votre toute puissante autorité!

--Je m'en doutais, murmura-t-il entre ses dents.

--Vous vous en doutiez. Seulement vous avez téléphoné tout à l'heure à

Kalouga; vos ordres ont été exécutés. Soubotcheff est arrêté en ce

moment. C'était ce que je voulais.

--Mais je vais le faire relâcher à l'instant!

--Si vous le pouvez, dit-elle en se mettant entre lui et la chambrette

du téléphone. Il voulut l'écarter, mais elle saisit un revolver et le

dirigea contre lui, prête à tirer. Vainement essaya-t-il de lui saisir

le bras, de détourner l'arme; la princesse ne céda pas.

--Ne tirez pas, au nom de Dieu! fit-il pâle d'effroi.

--Agenouillez-vous, dit-elle, et demandez-moi pardon.

Il tomba tout tremblant aux pieds de la princesse.

--Ah! ah! dit-elle, tu es moins fier lorsque tu es seul avec moi. Tu as

besoin pour maîtriser une femme de sentir derrière toi tous tes

policiers!

--Grâce! implora-t-il.

--Relève-toi, dit-elle, en lui lançant des coups de pied, relève-toi

donc, misérable! Et maintenant pars. Mais va-t-en donc, coquin! va-t-en

donc.

Elle lui ouvrit une petite porte par laquelle il sortit effaré, sans

prononcer une parole. Il se trouva dans un étroit escalier qui dépendait

des appartements de la princesse et donnait sur un bois de pins. Un

chemin qui traversait le bois conduisait au village de Glinnoë. Le

gouverneur le prit, croyant que c'était une allée de parc. Avant de s'y

engager il se retourna vers la princesse qui d'une fenêtre observait son

départ.

--Tu entendras parler de moi! cria-t-il. Sois sûre que je ne t'oublierai

pas dès que je serai à Kalouga!

--Il faudrait pour cela y arriver, mon cher, répartit la princesse.

Et elle le regarda s'éloigner sous les grands arbres. Déjà la nuit

tombait et le chemin devenait obscur. Bientôt elle le perdit de vue.

Elle resta à la fenêtre ne pouvant dominer son impatience fébrile,

prêtant l'oreille au moindre bruit et tambourinant sur les vitres avec

une sorte de rage. Soudain une détonation retentit au loin.

--Enfin! dit-elle.

Elle rentra dans son salon, alla s'étendre sur un canapé, les mains sur

son coeur qui battait à coups précipités.

La nuit vint; un valet de chambre apporta des flambeaux allumés et donna

l'électricité; le maître d'hôtel annonça le dîner; la princesse

demeurait toujours dans la même position; seulement de temps à autre

elle tournait la tête vers la porte du petit escalier et elle écoutait.

Un pas monta vivement; elle se leva, courut ouvrir: Mme Narischkin entra

en toute hâte; ses cheveux en désordre, ses traits altérés, sa mise

d'ordinaire si soignée et qui paraissait cette fois improvisée

brusquement et comme à l'aventure la rendaient méconnaissable.

--C'est fait! dit-elle d'une voix assourdie.

La princesse lui saisit les mains avec effusion.

--Ah! Merci, merci! s'écria-t-elle. Et comment est-il mort, le

misérable?

--Je l'ai atteint à la tête. Il a tourné sur lui-même et est tombé. Il a

certainement été tué sur le coup.

--Tant pis!

--Pourquoi tant pis?

--J'aurais voulu qu'il souffrît mille fois ce qu'il m'a fait lui-même

souffrir et qu'il vît lentement la mort s'approcher.

--Oui, mais ç'aurait été plus dangereux pour nous. S'il avait appelé au

secours et parlé, un domestique, un paysan peut-être aurait pu

l'entendre. Tandis qu'avec cette balle dans la tête, qui a fait de sa

figure une bouillie sanglante, personne ne peut plus reconnaître son

cadavre. J'ai eu soin de le déshabiller, d'emporter chez moi ses

vêtements et de les brûler. Mais n'as-tu pas commis quelque imprudence

quand il était avec toi?

La princesse raconta la scène qui s'était passée entre elle et le

gouverneur.

--Oh! s'écria Madame Narischkin, pourquoi faire arrêter Soubotcheff?

--Parce que dans un assassinat bien organisé, il faut d'avance choisir

le faux coupable sur lequel iront s'égarer les soupçons.

--Mais s'il te dénonce, à son tour?

--Je suis tranquille. Il n'osera jamais rien dire contre moi.

--Pauvre Soubotcheff! fit Madame Narischkin pensive.

--Tu le plains?

--Certes! Il était innocent et il avait pour toi un grand amour.

--Il savait mon secret, dit la princesse.

* * * * *

A quelques jours de là, il y avait grande réception au château de

Glinnoë. Le général Kapief, qui était parmi les invités, s'approcha de

la princesse.

--Eh bien, dit-il, cette fameuse comédie où vous deviez suggérer son

rôle au personnage principal, quand donc la jouerons-nous?

--Mais général, répartit le prince Daschkoff qui, par hasard, ce

soir-là, se trouvait au château, vous savez que nous sommes maintenant

en plein drame: le secrétaire Soubotcheff est arrêté. On le soupçonne

d'avoir fait assassiner le gouverneur. On soupçonne aussi divers paysans

du district.

--Ah! ce Soubotcheff, dit le général. J'avais toujours prédit qu'il

finirait mal. Il était trop adonné aux femmes! N'importe. Ce sont de

vilaines histoires pour notre tranquille Kalouga.

--Elle était trop tranquille, répliqua la princesse, et le procès qui

s'annonce nous promet des séances mouvementées. Je tâcherai d'avoir des

cartes pour vous, messieurs.

LA CRINOLINE

Le souper auquel prenaient part de jolies femmes, de délicats

jouisseurs, quelques entremetteuses fières de leur expérience et

quelques antiques fashionables, vieux habitués de Compiègne et de

Fontainebleau, farcis d'anecdotes et de souvenirs, se continuait

joyeusement mais sans tumulte comme entre gens qui connaissent l'art du

plaisir et jugent que le bruit empêche de goûter l'esprit d'une

conversation, la saveur des mets, le fin bouquet des vins, l'éclat et la

lumière des épaules nues et des chevelures diamantées. On parlait des

toilettes de l'année et du retour qui s'annonçait déjà aux modes du

second empire, quand le marquis de Clérambault s'écria tout à coup:

--Mesdames, permettez-moi d'abominer la crinoline: elle m'a fait rater

mon mariage!

--Mais alors, observa quelqu'un, vous devriez avoir pour elle de la

dévotion: ne vous a-t-elle pas rendu aux amours libres et volages?

--Les amours libres et volages, si charmantes qu'elles soient, ne m'ont

pas encore consolé de m'être séparé de ma femme, pour ainsi dire avant

d'en avoir goûté, car le fruit me paraissait exquis.

--Mon cher ami, si vous devenez élégiaque, nous nous en allons.

--Oh! je n'ai pas l'intention de vous conter mon histoire.

--Si! si! cria la voisine de Clérambault, une petite blonde à l'oeil

narquois et au nez joliment retroussé, contez-nous la!

--Oui! oui! contez-nous la, reprirent en choeur toutes les femmes,

duègnes et amoureuses.

--Puisque vous le désirez, dit Clérambault, qui était en veine de

paroles ce soir-là, je vais vous satisfaire: du moins essaierais-je

d'être le moins triste et le plus joyeux que je pourrai.

--Quand vous deviendrez trop lugubre, on vous donnera une coupe de

champagne pour vous rendre la gaieté.

--Soit, fit Clérambault qui commença aussitôt le récit de son infortune

conjugale:

Elle s'appelait Alix. Il est inutile que je vous donne son nom de

famille. Elle était riche et de vieille lignée, orpheline et sous la

gouverne d'une grand'mère dont elle faisait l'enchantement et qui, en

retour, était soumise à tous ses caprices. Elle sortait du couvent,

avait l'air modeste qui alors était de mode chez les jeunes filles, mais

cependant ne se montrait ni gauche, ni embarrassée; elle n'était même

pas dépourvue d'une certaine coquetterie, s'habillait avec le goût d'une

femme expérimentée et prenait de temps à autre des allures fières qui ne

déplaisaient point à un chasseur de femmes de mon genre, dédaigneux des

proies faciles, cherchant le gibier qui se dérobe et qu'on n'atteint

qu'à force d'art et d'habileté.

On commençait alors à porter des crinolines, et Alix en avait une

monumentale, étant à un âge où l'on se fait un point d'honneur

d'exagérer tout ce qui paraît neuf, comme si on était fier de montrer

ainsi sa jeunesse et d'insulter aux vieilles façons. Malgré ses

proportions inusitées, je vous avoue que cette crinoline ne me

paraissait nullement ridicule et que je trouvais au contraire qu'elle

convenait à merveille à la beauté d'Alix.

Imaginez une petite tête fine sans maigreur, encadrée de beaux cheveux

châtain clair dont les yeux bruns, un peu myopes, semblaient de loin par

leur clignement vous regarder avec insolence et devenaient plus larges

et plus doux lorsque vous approchiez; une peau fort blanche de blonde,

pourtant bien enluminée aux joues d'une rougeur de santé; la taille

assez mince et ornée, pour tout joyau, d'une croix d'or suspendue par

une longue chaîne de cou: cette figure où l'on trouvait à la fois les

traits d'une madone et l'expression d'une petite fille espiègle; ce

buste vraiment virginal aux épaules et aux bras chastement couverts, aux

seins menus et à peine accusés sous la mousseline; cette image d'autel

retouchée par un peintre un peu sensuel et irrévérencieux, mais malgré

cela, grave, convenable, évoquant les vertus de famille, vous la voyiez

se dresser comme au-dessus d'une estrade d'étoffes, et tandis que cette

figure, ce corsage et ces mains restaient si parfaitement honnêtes, les

cent volants de la jupe se mouvaient, s'agitaient, s'étalaient,

tourbillonnaient avec une coquetterie, une impertinence, une impudeur

extraordinaire. Vous asseyiez-vous devant, derrière, à côté, loin de

cette jupe crinolisée? Vous étiez sûr de l'avoir dans le dos, sur les

épaules, à vos pieds ou même sous le nez. Vous ne pouviez pas y

échapper. Elle vous entourait, vous enveloppait de soie et de parfums.

On eût dit que la femme, telle qu'une étrange sirène, était parvenue à

grandir monstrueusement le bas de son corps pour prendre les hommes

comme dans une nasse énorme qui avait fini par s'adapter si bien à sa

personne qu'elle en faisait partie, qu'on ne l'imaginait plus sans cela.

Et quand sur un canapé, ou dans une voiture, vous étiez battu,

souffleté, pressé par ces vagues d'étoffe, lourdes ou écumeuses, il vous

semblait que c'était une chair féminine qui vous opprimait ainsi et

c'était pour vos désirs mâles une irritation délicieuse. Enervante

aussi. Devant la crinoline au repos d'Alix, il m'arrivait souvent de me

demander quelle sorte de malicieux animal, grassouillet, large, cambré,

palpitait au milieu de cette cage éblouissante. J'avais l'envie qu'on

éprouve de briser un écrin pour avoir un diamant, de lacérer les

feuilles d'un arbuste afin d'en cueillir le fruit.

L'innocente grand'mère s'étonnait en voyant sa mignonne petite fille se

mouvoir avec aisance au milieu de ces jupes grossies, bouffantes,

tendues, qui vous mettaient à chaque instant dans l'attente d'un

malheur: la prise et l'arrêt d'une femme dans l'embrasure d'une porte,

le renversement d'une table à thé ou d'une console. Mais Alix passait

partout comme une sylphide et sans autre éclat qu'un long bruissement

d'étoffes comme si elle courait sur des feuilles sèches, et elle n'avait

à se reprocher jusqu'ici ni le bris d'une porcelaine, ni la déchirure

d'un volant. Ce qui n'empêchait pas la grand'mère de s'écrier:

--Ah! ma pauvre enfant, comme ces modes nouvelles sont extravagantes! Si

nous avions porté ces robes-là dans notre temps!

Observation qui amenait un sourire sur les lèvres d'Alix, et le sourire

persistait au mot de la grand'mère:

--J'avoue qu'elles sont bien plus convenables pour une jeune fille que

les jupes étroites.

Pauvre dame! Qu'importe l'étroitesse ou la largeur d'une jupe! Le Diable

travaille toujours avec les couturières au grand bénéfice des

amoureuses.

La vérité, c'est qu'avec ces robes qui remplissaient un salon et ces

crinolines qui les défendaient contre toute entreprise, les femmes

prenaient une importance, un orgueil, une hardiesse inimaginables. Sous

la protection de pareilles cuirasses elles devenaient d'une liberté

effrénée et elles s'exposaient au péril, avec la sérénité la plus

complète, persuadées qu'elles pourraient y échapper sans aucun dommage.

Ma fiancée, sortie à peine du couvent, n'avait pas encore l'audace d'une

femme habituée à la vie mondaine, mais à ses intempérances de langage, à

ses réparties trop vives, au ton décidé, impérieux, tranchant de ses

confidences qui avaient pour but principal de m'initier à ses fantaisies

et à ses volontés, je sentais qu'en dépit de sa gentillesse et de sa

grâce, elle allait être pour moi, si je n'y mettais ordre, un inlassable

despote. Cela excitait bien mon désir de conquérant, mais effaçait

toutes mes idées matrimoniales; elle se fût peut-être révélée la plus

charmante des maîtresses; au contraire elle promettait à un mari

l'existence la moins unie et les plus ennuyeuses aventures.

Seulement elle savait si bien corriger ses paroles imprudentes par une

manière chaste d'abaisser les yeux, et une expression d'ineffable

modestie, que mes craintes se dissipaient et que je me laissais aisément

persuader par mon amour qu'elle était aussi douce que jolie.

--Ce sont, me disais-je, ces pimpantes toilettes, si nouvelles pour une

fille qui sort du pensionnat, qui la grisent; elle a l'impression de

figurer dans un bal costumé; comme un masque elle se croit tout permis.

Plus habituée à ces robes, ou moins fastueusement vêtue, elle sera par

là même moins vaniteuse, moins volontaire; elle perdra son effronterie

et adoptera le maintien qui convient à une femme mariée.

Ayant hâte de voir cette transformation s'accomplir, je fus d'accord

avec sa grand'mère pour décider que nous irions passer les premiers

jours de notre union en Anjou, dans une vieille propriété de famille et

qui faisait partie de sa dot.

Dès que nos noces furent célébrées, immédiatement après la collation,

Alix dépouilla son étincelante robe et revêtit un costume de voyage,

mais, hélas! s'il était de teinte plus sombre et d'étoffe moins fine, il

avait une coupe aussi compliquée, des formes aussi embarrassantes que

des toilettes de ville; enfin la jupe était soutenue par

l'indispensable, l'inévitable crinoline.

Ce qui m'effraya davantage, ce furent les malles énormes dont on chargea

la voiture. Une troupe de théâtre n'emporte pas plus de bagages.

--Mais, demandai-je, nous n'allons pas là-bas donner des réceptions?

--Rassurez-vous, dit-elle, c'est pour nous!

Nous arrivâmes assez tard et assez fatigués dans ce château de La

Chesnaye où, malgré la lettre de la grand'mère, on ne nous attendait

point. Il fallut réveiller les domestiques, préparer des chambres à la

hâte. Alix feignit l'embarrassée quand elle vit qu'il n'y avait qu'un

lit pour nous deux, mais, comme elle était assez lasse, elle cessa vite

ses minauderies et se décida à se déshabiller, tandis que j'allais dans

une chambre voisine procéder à ma toilette nocturne.

Elle était déjà couchée lorsque je revins la trouver. Elle ne parut pas

trop effarouchée quand je me glissai à ses côtés, mais à peine étais-je

dans le lit qu'elle se redressa et souffla vivement la bougie qui

brûlait près de nous.

Rien ne pouvait m'être plus désagréable. Les jouissances de la vue sont

pour moi les principales, et puis j'aime à savoir où je suis; d'un

cloaque ou d'un jardin parfumé parfois les dehors sont les mêmes. Enfin

j'espérai que le contact de cette peau éblouissante compenserait le

chagrin que j'avais de ne point la contempler, et j'étreignis avidement

Alix. Hélas! si mon épousée n'était pas en crinoline, cela n'en valait

pas mieux pour moi. Une chemise empesée, aussi dure qu'une cuirasse, lui

montait jusqu'au cou et lui descendait jusqu'aux pieds; vainement

j'essayais de la soulever, Alix se mit à se débattre, à égratigner les

mains qui la caressaient, à mordre les lèvres qui la voulaient baiser, à

envoyer de furieux coups de genou dans ces jambes qui essayaient de la

presser amoureusement. Bref cette nuit fut pour moi une révoltante

défaite. Je perdis sans effet des flots d'éloquence. J'étais las de mon

effort; elle criait toujours en me repoussant: «Laissez-moi, mais

laissez-moi donc!» Je l'abandonnai; elle me tourna son derrière, protégé

comme le reste de sa personne, et j'accueillis en sauveur le sommeil qui

me fermait les paupières.

En m'éveillant à la lumière le lendemain, avec le vague souvenir de

cette nuit humiliante, je me promenais de mieux employer les heures de

la journée et de venger l'affront qu'on venait de me faire. Je fus bien

surpris de ne point voir Alix à côté de moi; je me levai, j'allai dans

les deux cabinets de toilette, dans le petit salon qui formait l'entrée

de notre appartement nuptial: personne! L'oiseau s'était envolé! Tout

confus d'une pareille aventure, je me décidai pourtant à m'habiller et,

une fois vêtu, à me mettre à la recherche de mon épousée, je ne pouvais

dire encore de ma femme! Il n'était pas probable qu'elle eût quitté La

Chesnaye. J'errai donc une grande heure à travers le château, ne

laissant pas un coin inexploré. Je ne découvris point Alix; seulement,

comme j'entrais dans une chambre, il me semblait entendre un trot léger

dans la pièce voisine. Jugeant cette chasse inutile et ne voulant pas me

risquer dans le parc où une pluie battante, comme pour narguer nos

épousailles, s'était mise à tomber, je retournai à notre chambre. Mais

je ne pus en ouvrir la porte qui était fermée à clef. De l'intérieur

j'entendis la voix d'Alix qui me criait: «On n'entre pas! On n'entre

pas!» Elle avait joué, mais sans rire, à cache-cache avec moi. Comme je

priais et suppliais, à la fin sous la porte on glissa un papier. Il

était à mon adresse. Voici ce que j'y lus:

«Vous vous êtes conduit hier soir en goujat. Je vous déteste. Je ne vous

reparlerai jamais.

«N'essayez pas de me voir. Je vais rester dans ma chambre jusqu'à

l'arrivée de ma grand'mère avec laquelle je retournerai à Paris.

«ALIX»

Je ne le cacherai point: j'étais furieux; et je ne sais à quelles

violences je me laissais emporter quand survint une vieille servante

portant le chocolat de «Mademoiselle». Une idée me vint alors à

l'esprit, fort inconvenante, mais qui me calma et me réjouit pleinement.

«Attendez, dis-je à la servante, mademoiselle a toujours coutume de

mettre dans son chocolat un peu de vanille et je n'en sens pas le

parfum.» La bonne femme s'arrêta docilement; aussitôt, courant à la

petite pharmacie qui était renfermée dans une de mes valises, je retirai

d'une boîte quelques pincées de poudre que je laissai tomber au milieu

de la tasse: «Cela remplace la vanille!» ajoutai-je; la servante n'en

demanda pas davantage, frappa chez sa maîtresse: «Mademoiselle, voici

votre chocolat!» La porte s'entrebâilla, une main prit vivement la

tasse, puis on referma aussitôt.

La comédie commençait et j'attendis que mon tour fût venu d'y jouer un

rôle.

Une heure ne s'était pas écoulée que voici mon Alix toute pâle, toute

effarée qui sort de sa chambre.

--Je savais bien, me dis-je, que je t'en délogerais, petite obstinée!

Je n'eusse point osé souhaiter un pareil négligé. Les cheveux en

torsade, ébouriffés, et non seulement point de crinoline, mais point de

robe: une camisole légère comme les femmes alors en portaient la nuit,

par-dessus la chemise longue il est vrai, mais libre et flottante sous

le large et court jupon: c'était là toute sa toilette.

Elle passa très vite et s'enferma précipitamment dans une petite pièce

du vestibule.

J'attendis son retour à la porte de sa chambre.

--Ah! monsieur, c'est lâche! Profiter de ce que je suis malade pour

venir ici... Mais vous n'entrerez pas!

--J'entrerai!

Et après des poussées et des repoussées, je parvins à ouvrir, puis, lui

saisissant les mains, je l'entraînai avec moi et verrouillai la porte.

Elle était ma prisonnière.

--Ah! ah! c'est affreux, c'est infâme, s'écria-t-elle.

J'étais tellement irrité que j'oubliai avec elle les galanteries

ordinaires. Le moment des prières, des chatteries était passé; il

fallait bien lui parler d'un ton rude, et même, je le devinai de suite,

il fallait plus encore pour la soumettre.

«Alix, lui dis-je, je suis votre mari depuis hier. Vous devez m'obéir

comme vous obéissiez à votre grand'mère.»

Du fauteuil où elle s'était laissée tomber, elle eut cette riposte:

«Je ne lui obéissais pas.

--Vous aviez tort, lui répliquai-je à mon tour, mais croyez bien que je

ne serai pas aussi indulgent que cette bonne dame.

Elle prit une attitude de défi.

--Pensez-vous que je vous supporterai?

--Je vois ce dont vous avez besoin, m'écriai-je, et je m'élançai sur

elle.

Gringalette · 第 7 / 9 段