«J'attendis son départ, la devançai à la sortie, montai avec l'ivoschik

et, dès qu'elle fut en voiture, j'ordonnai d'aller au bureau de police

de Santousky. Elle ne s'aperçut du changement de direction qu'à l'arrêt

de la voiture devant le couloir du bureau, d'aspect assez misérable.

Comme elle s'attendait à voir l'élégant escalier du palais Pougatscheff

elle crut à une erreur du cocher et eut un violent accès de colère.

«--Brute, stupide imbécile! criait-elle, vous vous êtes encore grisé

sans doute! Ne connaissez-vous plus le chemin du palais? Allez-vous

m'arrêter deux heures devant cette maison infecte et par un froid

pareil. Vous mériteriez qu'on vous déchirât la peau!

«--Permettez, madame, dis-je en m'avançant vers elle et en lui offrant

le bras, c'est moi qui ai dit à votre cocher de vous conduire au bureau

de police. Nous aurions un petit renseignement à vous demander.

«Elle fut si étonnée et même, malgré son assurance de tout à l'heure, si

effrayée que je pus l'entraîner sans peine jusqu'au cabinet de travail

de Santousky. Un vagabond, la face ensanglantée, et deux rôdeuses de la

dernière classe, arrêtés le soir même, considéraient avec étonnement

cette femme couverte de diamants, enveloppée des plus magnifiques

fourrures et dont le passage laissait dans l'escalier une odeur fine et

enivrante.

«Je chuchotai quelques mots à l'oreille de Santousky qui, après un court

salut, demanda vivement et d'un ton assez autoritaire à ma comtesse:

«--Vous connaissez des nihilistes?

«Elle répondit en balbutiant:

«--Mais non, monsieur, je vous assure.

«--Pourquoi donc, il n'y a qu'un instant, chez la princesse Youssoupoff,

disiez-vous que vous étiez liée avec des révolutionnaires...

«--Et même que c'étaient de braves gens, ajoutai-je.

«Je la vis pâlir et trembler. Elle cherchait du regard une chaise pour

s'y reposer, mais il n'y avait dans le cabinet de Santousky d'autre

siège que le fauteuil où était assis le chef de police.

«--Oh! fit-elle, je ne sais pas ce que j'ai dit tout à l'heure. Je

m'amusais, je plaisantais.

«--Il y a des plaisanteries qui ne sont pas seulement inconvenantes,

mais criminelles, reprit Santousky. Vous avez manqué de respect à Sa

Majesté, vous avez excusé, bien mieux! exalté l'assassinat. De tels

discours tenus dans un salon plein de monde, sont une véritable

provocation au meurtre. Félicitez-vous que votre rang et votre jeunesse

ne vous vaillent cette fois qu'un avertissement.

«Elle regardait la porte avec angoisse, et pensa qu'on allait lui

permettre, après cette admonestation honteuse, de se retirer, mais une

humiliation autrement cruelle l'attendait.

«--Veuillez, je vous prie, me dit Santousky, débarrasser madame de ses

fourrures.

«Je lui enlevai son manteau. Elle était si émue que chef de police dut

la soutenir pour l'empêcher de tomber. Soulevant alors une draperie, il

l'introduisit dans un petit salon obscur qui se trouvait derrière son

fauteuil. Il sonna. J'entendis presque aussitôt un cri étouffé. Je

m'approchai. Je n'oublierai jamais le spectacle qui s'offrit à mes yeux:

«Santousky venait de donner l'électricité et l'étroit salon était en

pleine lumière. D'abord je me demandai où était la comtesse. Et voici

dans quelle situation je l'aperçus. Sa tête apparaissait au ras du

parquet, le cou rentré dans les épaules; ses bras étaient étendus, ses

doigts accrochés aux planches. On eût dit qu'on venait de lui trancher

le haut du corps et qu'on avait jeté au loin la partie inférieure de sa

personne, ou bien encore qu'un enchanteur l'avait privée de ses membres

inférieurs, la rendant assez semblable à ces anges qu'on voit sur les

rétables des anciennes églises.

«Tandis que je me demandais où étaient passées ses superbes hanches

qu'une heure plus tôt, au palais Youssoupoff, j'avais tant admirées, je

compris l'aventure. Assez banale au temps de Nicolas, elle est d'un

caractère plus surprenant à notre époque, sans être cependant unique. Je

l'ai vue, moi qui vous parle, deux fois se renouveler, toujours il est

vrai dans des moments de trouble, alors que les différents pouvoirs se

trouvent sans contrôle et que les autorités peuvent se permettre les

mesures les plus arbitraires pour ramener l'ordre.

«Par excès de zèle, peut-être aussi par vengeance, car j'ai su qu'il

avait eu à se plaindre autrefois de la comtesse, Santousky l'avait

soumise à une de ces corrections privées, qu'on n'administre plus guère

qu'à des filles révoltées, en état d'ivresse ou coupables d'avoir frappé

un policier. A un coup de sonnette, le gardien qui se trouvait dans le

sous-sol avait fait descendre la trappe du petit salon où Santousky

venait de mener la comtesse, de telle sorte que notre belle avait les

reins au-dessous du parquet et les épaules au-dessus.

«Je vous assure que je n'ai point assisté à une comédie plus

voluptueuse. Figurez-vous, au niveau du plancher, cette tête jeune et

aimable dont l'effroi élargissait les yeux et rapetissait le front, la

bouche entrouverte montrant les dents fines et claires, et le contraste

surprenant d'une expression d'épouvante et d'une tenue de fête: les

cheveux savamment crêpés, en boucles sur les tempes, en casque par

derrière, illuminés de diamants; le cou entouré d'un collier de quatre

rangs de perles; les bras cerclés de bracelets; les doigts chargés de

bagues étincelantes, et les traits figés de la face, les crispations des

mains, et ce sein soulevé d'émotion! Santousky, les mains collées aux

genoux, se penchait sur sa victime et approchait de cette peau nue

éblouissante ses souliers mouchetés de boue comme s'il eût voulu en

essuyer le cuir sur la chair satinée, comme s'il eût exigé qu'elle y

posât ses lèvres!

«Tout à coup ce visage encore charmant malgré sa frayeur, s'allongea

puis se contracta en une série de grimaces comiques: les paupières

voilaient à demi et découvraient aussitôt les yeux vagues: comme si la

comtesse s'attendait à un éternuement qui ne venait pas. Successivement

elle serrait les dents, se mordait les lèvres, poussait un soupir. Enfin

le cri qu'elle essayait de retenir s'échappa malgré elle, perçant,

lamentable. Les yeux étaient grands ouverts, les sourcils arqués

jusqu'aux cheveux et, de la bouche à présent, des hurlements montaient

toutes les demi-minutes: il semblait qu'en bas le flagellateur voulût

mettre un intervalle assez long entre chaque coup, de manière à produire

une douleur lente et successive que doublaient les angoisses de

l'attente. Santousky sans doute pressé ou qui était d'une cruauté moins

raffinée que son bourreau, me dit:

«--Allez donc voir ce que fait cet animal. Je crois qu'il s'endort sur

l'ouvrage.

«Je descendis dans la pièce qui était au-dessous du petit salon, aussi

basse qu'une cave. L'abat-jour d'une lampe était disposé de façon à

réserver toute la lumière pour le milieu de la chambre où de petits

pieds chaussés de satin blanc se débattaient, se perdaient dans une

longue jupe à traîne qui semblait pendue au plafond. Mais je vis, en

m'approchant, que les pieds et la jupe reposaient sur la trappe

descendue à quelques centimètres du sol et soutenue par quatre fortes

chaînes en fer. Derrière, apparut un homme court et trapu, à la barbe

bien fournie et qui tenait une verge épineuse à la main.

«--Y a pas moyen de fouetter cette gaupe-là, excellence, me dit-il. La

robe est si lourde qu'elle lui retombe à chaque coup sur le derrière.

«--Eh bien, dis-je, appelle Serge Paulovitch et Ermeleï Serghéitch. L'un

tiendra les pieds et l'autre retroussera les jupons, tandis que tu la

cingleras.

«Les deux hommes arrivèrent un instant après. Il y eut un violent

soubresaut de la comtesse lorsque Serge lui saisit les jambes; ses reins

alors se tendirent et nous vîmes se dessiner sous la jupe collante le

double relief et le creux profond de la croupe; mais c'est à peine si

Ermeleï me laissa le temps d'admirer ce tableau sous son voile à demi

transparent, tant il avait hâte probablement de l'étaler en pleine

lumière.

«Quand il releva la robe et les dessous neigeux je crus voir s'ouvrir un

riche écrin tandis que se répandait dans l'air une onde de parfums. Déjà

rouges et pareilles à deux cornalines séparées par un onyx, apparurent

les fesses de la Pougatscheff bien présentées par Serge qui, de la tête,

à la façon d'un taureau qui assaille une cavale, lui repoussait le

ventre de toute sa force et lui tirait les jambes pour qu'elle offrît

largement son derrière aux piqûres des verges. Il n'était point si petit

que la mignonne tête de la comtesse l'eut fait prévoir; l'exercice du

cheval l'avait développé, il eût inspiré l'admiration à des hommes moins

rudes que ces policiers si la manière dont Serge l'offrait au regard ne

lui avait donné un aspect quasi bouffon.

«Cependant les verges se levèrent, la croupe rougit encore, des gouttes

de sang perlaient. Sans retenue dans son supplice, la vaste face lunaire

s'agitait, et aux senteurs fines d'essence de fleurs qu'exhalaient les

pantalons de dentelles, se mêlait une odeur forte et animale. Les

mignons souliers blancs de la victime se levaient comme pour prévenir

les coups ou implorer ses bourreaux, et retombaient ensuite avec une

lassitude désespérée.

«Je voulus voir l'autre figure et je remontai dans le petit salon. Ce

n'était plus le visage audacieux et fier que j'avais contemplé au palais

Youssoupoff, mais une mine honteuse et effarée de petite fille. Les

larmes faisaient paraître cette face de la comtesse aussi rouge et

bouffie que son revers; le fard des lèvres et des joues, le noir des

cils se mêlaient à la poudre de riz et formaient ici et là de longues

rigoles multicolores. Rien ne subsistait de cette beauté en détresse que

son impeccable chevelure blonde dont, par un contraste plaisant, pas une

boucle n'était défaite.

«Santousky était toujours penché sur sa victime. Elle lui avait saisi

les pieds, les étreignait de ses bras nus et entre deux cris arrachés

par le fouet qu'on ne cessait de lui administrer, elle murmurait d'une

voix entrecoupée:

«--Grâce! pitié!

«Le chef de police enfin agita une sonnette et le supplice fut arrêté.

La comtesse remonta avec sa jupe relevée et ses jupons en désordre,

laissant voir sa peau sanglante sur laquelle Santousky ne put s'empêcher

de jeter un coup d'oeil.

«Remarquant les souillures qui tachaient ses dessous, il la conduisit

haletante, secouée de sanglots, jusqu'à son cabinet de toilette et lui

apporta un verre de Xérès.

«--Que cette leçon vous profite, madame! lui dit-il.

«Tout en pleurant elle se lava et s'arrangea tant bien que mal. Je dus

lui offrir mon bras pour la conduire jusqu'à sa voiture, et dans

l'escalier elle eut à supporter les railleries ignobles des prostituées

qui s'amusaient de ses yeux rouges, de ses joues luisantes de larmes, de

ses jupons qui traînaient jusque sous ses souliers de satin mouchetés de

sang. Santousky nous suivait à quelques pas.

«Lorsqu'elle fut dehors il parut qu'elle ne conservait plus de cette

séance si pénible qu'un horrible désir de vengeance; elle reprit son

attitude fière, et nous jeta, à Santousky et à moi, un de ces regards

qui fixent les traits d'un visage dans la mémoire comme pour les graver.

Elle nous en voulait certes! à tous deux, mais bah! il a bien fallu

qu'elle nous oubliât. D'ailleurs Santousky est mort comme vous savez, et

quelques jours après cette aventure...

* * * * *

--Voudriez-vous dire?... demanda Soubotcheff effrayé.

--Que la comtesse fut pour quelque chose dans cette fin? Non, répliqua

le gouverneur en souriant. Il est presque prouvé que Santousky a été

assassiné par les nihilistes. Je n'ai jamais eu à me plaindre de la

comtesse, et j'ai été bien étonné aujourd'hui de rencontrer à Glinnoë ma

touchante fouettée de Pétersbourg.

--Alors cette comtesse Pougatscheff serait...?

--La princesse Daschkoff. Elle a épousé le prince l'année dernière.

J'étais alors malade, en congé à Menton. Je n'ai pas assisté à leur

mariage. Je n'avais fait qu'entrevoir la princesse, si bien voilée et

cachée dans son costume de voyage, qu'elle rendait méconnaissable cette

beauté captivante dont j'avais pu découvrir au bureau de police,

jusqu'aux charmes les plus secrets, jusqu'aux mystères les moins

fastueux de son corps. Vous devez penser si je suis satisfait de cette

rencontre, car une connaissance aussi intime n'est pas sans donner

quelques droits à une possession complète et je compte bien en user!

--En vérité? s'écria Soubotcheff d'un ton si insolent que le gouverneur

fronça les sourcils.

--Mais certainement j'en userai, reprit-il, et vous, mon cher, que cela

vous plaise ou non, vous me céderez la place comme c'est le devoir d'un

subordonné à l'égard de son supérieur. Vous prendrez plus tard votre

revanche. Vous pouvez attendre, vous! moi j'ai quarante ans. Il faut me

dépêcher de jouir de la vie.

A ces paroles Soubotcheff se leva, salua froidement le gouverneur et les

deux hommes se séparaient.

* * * * *

Depuis plus d'un mois Soubotcheff était l'amant heureux de la princesse

Daschkoff. La jeune femme savait se donner à un homme sans rien perdre

de son autorité ni de ses avantages sur lui. En réalité elle ne se

donnait point, elle se livrait à des baisers, à des caresses, et

demeurait tout de même une maîtresse indépendante, railleuse, parfois

impitoyable, toujours sans gratitude pour celui qui lui procurait du

plaisir. Obligée à la suite d'un scandale, et pour compenser des

prodigalités excessives, d'aller vivre quelque temps sur les terres de

son mari, elle avait essayé de retrouver aux environs de Kalouga les

amusements de Pétersbourg et choisi Soubotcheff parmi tous les jeunes

gens du voisinage pour être le serviteur docile de ses fantaisies.

Habitué à l'existence monotone d'une ville de province, Soubotcheff ne

se sentait pas d'orgueil d'avoir été distingué par une telle femme. Elle

n'avait pas eu besoin d'un effort pour le plier à son caprice; il lui

obéissait naturellement; il était devenu avec délices son esclave.

Mais le zèle n'empêche point la maladresse, et Soubotcheff était un

amant aussi inhabile que dévoué. La princesse, pensa-t-il, se doutera de

l'indiscrétion du gouverneur et il est de mon devoir de lui en parler.

Il profita d'une après-midi de congé pour se rendre à Glinnoë.

Le prince était à la chasse et la princesse le reçut avec l'empressement

d'une amoureuse longtemps privée. Ils s'embrassèrent et se réjouirent

jusqu'au soir. Comme Soubotcheff quittait enfin le lit de sa maîtresse,

il contempla un instant les beautés majestueuses qu'elle offrait à la

vue. Lasse d'étreintes elle s'était tournée vers la muraille pour

reposer; sa légère chemisette s'était enroulée sur son dos, et elle

présentait ses larges fesses dans toute leur ampleur.

--O belles chairs! s'écria Soubotcheff. Comment des mains barbares

ont-elles osé vous déchirer!

La princesse, qui avait un sommeil très léger, se réveilla aux paroles

de son amant, et, se tournant vers lui:

--Que dites-vous? fit-elle avec une vague inquiétude comme si elle

pressentait que Soubotcheff allait lui avouer quelque chose de

désagréable.

--J'admirais, reprit-il avec une sotte assurance, j'admirais votre

beauté si parfaite et je me demandais comment il avait pu se trouver sur

terre un rustre assez grossier, assez barbare pour se permettre de

déchirer ces chairs divines d'une forme et d'un éclat incomparables.

Elle se redressa brusquement:

--Etes-vous fou?

Il sentit bien sa maladresse, mais il était trop tard pour la réparer.

--On m'a conté, balbutia-t-il...

Elle lui mit les mains sur les épaules et le secouant:

--On vous a conté! Qui vous a conté?

--Le gouverneur.

--Et que vous a-t-il conté, le gouverneur?

A présent il n'osait plus répondre.

--Allons, parlez donc, dites-moi les belles choses que son excellence le

gouverneur vous a contées.

Il se décida enfin et s'arrêtant après chaque mot:

--Mais il m'a dit qu'après un bal... où vous aviez tenu des propos...

imprudents... il vous avait conduite au bureau de police et que là...

--Achevez donc! en vérité vous êtes impatientant.

--Eh bien! il a prétendu qu'il vous avait vue fouetter.

La princesse devint pâle, mais elle ne voulut pas laisser voir son

émotion, et avec une colère qui n'était nullement jouée mais qu'on

pouvait attribuer aussi bien qu'au ressentiment d'une injure réelle, à

l'indignation qu'inspire une calomnie:

--Vous êtes un sot, mon pauvre garçon, oui, un sot, pour croire, comme

parole d'évangile, les propos stupides que vous tient le gouverneur. Ah!

ce monsieur a beaucoup d'imagination; seulement il devrait s'en servir

pour conter des histoires de fées aux petits enfants et non pour essayer

de noircir ses contemporains. Ses inventions en vérité sont trop

absurdes! Me voyez-vous fouettée, mon pauvre ami, et dans un bureau de

police, moi, la princesse Daschkoff, qui suis à la tête de

l'aristocratie russe! Moi qui ai du sang royal dans les veines! En

vérité M. le gouverneur a des plaisanteries bien amusantes, mais tout de

même un peu grosses.

Et comme Soubotcheff restait abasourdi.

--Habillez-vous vite, dit-elle, mon cher, mon mari va rentrer de la

chasse et je ne voudrais pas qu'il vous rencontrât dans cette chambre.

Ce serait là une mauvaise farce, presque aussi mauvaise que celles de M.

le gouverneur.

Soubotcheff en partant voulut l'embrasser, mais elle ne lui laissa même

pas baiser sa main.

--Au revoir, au revoir, fit-elle, en le poussant dans le vestibule.

Il s'en alla désolé.

Il était à peine sorti que la princesse fit appeler par un domestique

Mme Narischkin alors occupée à lire dans la bibliothèque. Mme Narischkin

laissa son livre et accourut aussitôt, comme pour montrer son obéissance

et son empressement à se rendre utile.

--Maria Pawlowna, demanda la princesse à demi-voix, as-tu de l'affection

pour moi?

--Comment peux-tu m'adresser une pareille question, ma chère Alexandra

Mikhailowna, je n'oublierai jamais ce que tu as fait pour mon pauvre

père et comment tu m'as retirée moi-même de la pauvreté, m'offrant en

partage ton bien-être, ton luxe, tes plaisirs. Oh! oui, je t'aime, tu

peux en être sûre!

--Alors, me chère Maria, je vais faire appel à ta reconnaisance.

J'attends de toi un grand service.

--Sans savoir ce que c'est, je suis prête à te le rendre, si seulement

j'en suis capable!

--Ecoute. On m'a dit qu'autrefois tu accompagnais ton père à la chasse,

et que tu étais toi-même une véritable Diane, que tu ne manquais jamais

un coup de fusil.

--C'est vrai. Mon frère prétendait qu'il n'avait jamais rencontré

d'aussi bon tireur que moi.

--Alors Maria Pawlowna, voilà ce que je veux... je veux mettre ton

adresse à l'épreuve.

Et se penchant contre elle, la princesse pendant quelques instants lui

parla à voix basse, en tournant de temps à autre des yeux inquiets vers

la porte. Madame Narischkin écoutait avec stupeur. Et quand son

interlocutrice eut cessé ses chuchotements, elle ne trouva point de

réponse.

--Eh bien! demanda la princesse qui parut très anxieuse.

Madame Narischkin eut une hésitation, puis résolument:

--Je t'ai promis, Alexandra, de faire ce que tu voudrais. Dispose de

moi!

--Ne t'effraie pas à l'avance, reprit la princesse. Le bois qui entoure

le pavillon où tu demeures est vaste. Et sur la lisière habite le vieux

Vladimir. On le dit affilié à je ne sais quelle mauvaise secte; le

staroste (maire du village) ne pense point de bien de lui. C'est lui

qu'on soupçonnera. Je voudrais qu'on osât t'accuser.

--Ce serait possible, Alexandra!

--Non, non. Je suis là, moi, pour te défendre, moi, la princesse

Daschkoff. S'il t'arrivait la moindre chose, je parlerais au Czar. Je

n'aurais qu'un mot à dire pour te sauver. N'aie donc pas peur! Seulement

cette lettre que tu dois remettre au gouverneur...

--Quelle lettre?

--C'est vrai, je ne t'en ai pas parlé! J'ai écrit hier soir, pendant que

le prince dormait, une lettre au gouverneur. Tu la porteras à Kalouga;

mais, une fois dans la ville, tu descendras dans une petite auberge, tu

prendras un cocher et tu l'enverras avec la lettre au gouverneur en lui

recommandant de ne pas la laisser et de te la rapporter.

--Mais le gouverneur ne voudra jamais la rendre!

--Si! si! Je lui demande de me répondre au crayon par un mot à diverses

questions que je lui pose et sur le papier même que je lui adresse.

C'est une mesure de prudence qu'il doit comprendre et je pense qu'il n'y

fera pas d'objection. Voici la lettre et des roubles pour le cocher. Va

maintenant, et aie confiance!

--Que Dieu nous protège! soupira Madame Narischkin.

Les deux femmes s'étreignirent avant de se séparer.

* * * * *

La princesse savait se dominer et cacher à l'entourage ses plus fortes

impressions. Elle était pourtant inquiète et fébrile lorsque le maître

d'hôtel vint annoncer la visite du gouverneur. Elle eut dans les yeux un

éclair de joie puis donna l'ordre de l'introduire aussitôt dans le petit

salon de réception. Une toilette fort simple en apparence, mais d'une

élégance calculée et séductrice, en révélant tous ses charmes, répandait

sur son passage les plus violents désirs qu'irritait son attitude

altière et que l'expression orgueilleuse de son regard promettait de

laisser inassouvis.

Le gouverneur sourit en apercevant la princesse, mais il lui fit le

salut le plus respectueux, et s'avança vers elle d'un pas dégagé.

--Je ne vous cacherai pas, princesse, dit-il, que j'ai été quelque peu

surpris de l'honneur et du plaisir que vous avez bien voulu me faire en

m'invitant aujourd'hui à venir vous voir après votre réception plutôt

froide de l'autre jour.

--Réception plutôt froide! Vous avouerez, mon cher gouverneur, que je ne

pouvais pas, après ce qui s'était passé entre nous à Pétersbourg, me

montrer très empressée, avant de savoir quelles étaient vos nouvelles

dispositions à mon égard.

Il eut l'air embarrassé et son visage se tendit en une grimace des moins

galantes.

--Oh! fit-elle, rassurez-vous, je ne vous en veux pas.

Et comme pour témoigner qu'elle lui pardonnait, elle lui tendit la main

qu'il prit après une courte hésitation tout en regardant son

interlocutrice d'un oeil observateur et défiant. Il paraissait redouter

une mauvaise plaisanterie. Enfin il se rassura et en balbutiant:

--Vous étiez une enfant à cette époque. Imaginez que Santousky et moi

étions vos professeurs. Ce n'était qu'une pénitence comme on la donne

quelquefois aux écolières, une petite leçon...

--Et la leçon n'a pas été perdue comme vous allez le voir, reprit-elle,

et c'est même pour prévenir un châtiment plus grave que je vous ai fait

venir aujourd'hui si brusquement, car en autres circonstances, malgré

tout le plaisir que j'éprouve à vous voir, je ne me serais pas permis de

vous arracher de la sorte à vos occupations de Kalouga.

Il sourit assez niaisement, ne sachant trop si elle se moquait de lui.

--Et que désirez-vous donc de moi, parlez! Le gouverneur de Kalouga ne

négligera rien pour vous faire oublier le policier de Pétersbourg.

--Vous avez agi comme vous le deviez, dit-elle, en me punissant d'une

parole imprudente. Aujourd'hui c'est moi qui remplis un devoir en venant

vous dénoncer une conspiration des plus dangereuses et que j'ai surprise

par hasard. Je ne veux pas que l'on me confonde avec des criminels.

--Comment vous soupçonnerait-on, princesse!

--J'ai le malheur de recevoir chez moi l'un des conjurés et même ce

misérable, par ses ridicules propos, m'a fort compromise.

--En vérité! Alors ce n'est pas seulement le souci de sauver le

gouvernement qui vous a donné l'idée de m'écrire, mais aussi le désir de

venger une injure personnelle?

--J'ai pensé à l'Etat, mais aussi à moi-même; cela ne doit pas vous

étonner?

--Nullement. Et quel serait le... misérable?

--Vous voulez savoir son nom?

--Oui.

--Vous vous rappelez que tout à l'heure vous vous êtes mis à mes ordres?

--Quels sont-ils?

--De faire arrêter à l'instant les coupables.

--Comme vous y allez!

--Vous les relâcherez ensuite si vous jugez que je me suis trompée. Vous

allez entrer dans ce cabinet qui est devant vous. J'ai le téléphone.

Vous communiquerez avec le bureau central de police.

--Et si vous vous jouiez de moi? demanda-t-il toujours défiant, en la

regardant avec attention.

Mais la princesse demeurait très sérieuse, et on ne pouvait surprendre

dans son visage aucune intention d'ironie.

--Enfin je sers vos rancunes.

Gringalette · 第 6 / 9 段