dissimulée par un groupe d'officiers je m'approchai de la Camporesi qui
ne cessait de sangloter.
--Eh bien, cara signora! lui dis-je, ces coups sur votre beau derrière
vous ont-ils amendée? êtes-vous décidée enfin à vous confesser?
Elle secoua la tête au milieu de ses larmes.
--Vous tenez donc à ce qu'on vous donne encore le fouet?
Et comme elle me considérait d'un regard épouvanté:
--Oui! nous sommes décidés à vous fouetter jusqu'à ce que vous soyez
décidée à parler... Ecoutez, lui dis-je, en m'asseyant auprès d'elle,
nous ne vous voulons point de mal. Soyez seulement un peu raisonnable!
Nous savons que vous conspirez contre sa Majesté l'Empereur, que vous
complotez avec plusieurs fous le massacre de nos troupes et pourquoi
cela, je vous le demande? Simplement, pour vous donner une réputation de
femme héroïque, dévouée à la patrie, qui fasse oublier votre ancien
renom de beauté facile, et si vous tenez tant à entrer dans la classe
des femmes vénérables, avant l'âge! c'est que vous désirez épouser
certain marquis florentin, et pourquoi désirez-vous épouser ce marquis
très riche, il est vrai, mais laid, vieux, infirme, plein de manies et
d'exigences? Est-ce donc que vous avez besoin d'argent pour vous-même?
Nullement. C'est que Casacietto devient chaque jour plus exigeant, et
que vous voyez dans la fortune du marquis le moyen de satisfaire la
cupidité de votre amant. Est-ce vrai?
Je lui débitais tout ce que venait de m'apprendre sur son compte Esther
Bettington. Elle parut très surprise que je fusse si bien informé.
--Vous voyez que je connais votre histoire, repris-je. Je sais aussi des
choses que vous ignorez, et je vais vous les apprendre. Vous
compromettez votre fortune et votre existence non seulement pour un
homme qui ne vous aime pas, mais pour un ingrat, pour un traître.
--Que dites-vous! s'écria-t-elle en se redressant vers moi.
--Votre bien-aimé Casacietto vous trompe avec Esther Bettington.
--C'est faux. Vous mentez!
Et, malgré la douleur qu'elle éprouvait, elle bondit vers moi, et sans
les soldats qui la gardaient, elle m'eût frappé au visage.
--Calmez-vous, cara signora. Je puis vous prouver tout de suite que je
ne mens pas. Regardez derrière vous.
Esther Bettington s'approchait au bras de Casacietto à la grande fureur
du colonel Hartmann qui tenait à passer auprès des autres officiers pour
être l'amant d'Esther.
--Eh bien ma chère, dit la Bettington, comment avez-vous supporté le
fouet tout à l'heure? Quel triomphe c'eût été pour vous, quand on vous a
découvert le derrière, si vous aviez suivi mes conseils et pris des
bains de lait qui donnent à la peau un éclat incomparable. Vous eussiez
enflammé d'amour tous les officiers! Mais vous négligez trop votre
personne, je vous le dis franchement, et puis que la musique plaintive
que vous nous avez soupirée était monotone. Cet accompagnement de
sanglades, si original, aurait dû pourtant vous inspirer et nous valoir
quelque brillante cavatine.
En même temps elle prenait la main de Casacietto qui lui entourait la
taille.
La Camporesi eut un tremblement de colère.
--Combien lui donnes-tu, à ce porc, répliqua-t-elle pour qu'il te
caresse ta peau... si avare que tu sois avec lui, je t'en avertis, tu
perds ton argent, car il n'a pas de c...
--Un homme peut bien être impuissant avec une femme comme toi qui
empestes!
--Tu ne sens donc pas ton odeur, bouche d'égout?
--Et tu ne vois donc pas ton derrière en marmelade et tes seins qui
dégringolent, vieille rouleuse!
Les deux femmes continuèrent ainsi à se jeter d'immondes injures à la
face. Je dus m'interposer et éloigner Esther.
--Donnez-moi du papier, une plume, dit alors la Camporesi d'une voix
sourde. Je suis décidée à tout vous dire. A présent cela m'est bien
égal!
Je m'empressai de lui apporter ce qu'elle me demandait. Elle écrivit
d'une main ferme et sans s'arrêter deux grandes pages de dénonciations
qui compromettaient les principaux nobles de Brescia et plusieurs femmes
de l'aristocratie.
--Puis-je à présent me retirer? demanda-t-elle.
--Ne voulez-vous pas avoir, dans ces moments de trouble, chère amie, un
sauf-conduit qui vous assure la protection de nos troupes? Les soldats
quelquefois peuvent pécher par excès de zèle. Venez donc avec moi. Vous
avez d'ailleurs besoin de réparer le désordre de votre toilette.
Je la conduisis jusqu'à ma chambre qui était au second étage de la
maison de ville. J'avoue que la vue de son joli visage d'enfant, que les
larmes rendaient encore plus gracieux, que l'offre forcée, tardive de
cette amoureuse qui s'était refusée à mon invitation galante et auquel
j'avais imposé un châtiment ignominieux, tout enfin m'incitait à achever
ma victoire. Je la poussai vers mon lit, je l'y fis rouler sous mon
corps en rut, et j'étreignis, j'embrassai sa chair. J'eus le temps de
prendre mon plaisir; mais tout à coup avec brusquerie elle rompit
l'enlacement et me mordit la bouche.
--Ah! coquine! m'écriai-je, et je voulus la frapper.
Mais avec plus de vivacité que je n'en eusse attendue d'une femme aussi
grasse et qu'avaient dû fatiguer les émotions et les peines de cette
soirée, elle s'échappa.
--Monstre! fit-elle du palier.
Le colonel Zichy dont la chambre était près de la mienne sortit à ce
moment et la voyant s'enfuir:
--Vous la laissez s'en aller, me dit-il, vous ne craignez pas sa
vengeance?
--Je laisse à d'autres, lui répondis-je, le soin de se venger sur elle.
J'allais rentrer chez moi quand apparut la figure de Casacietto, basse
de sournoiserie et de servilité.
--Que veux-tu?
--Votre Excellence, je viens demander la récompense promise.
La morsure de la Camporesi dont je souffrais encore m'avait exaspéré. Je
n'étais pas en humeur de libéralités.
--Ta récompense? tu oses demander ta récompense? Mais la récompense d'un
espion et d'un rufian de ton espèce c'est une bonne bastonnade et le
repos forcé au fond d'un cul de basse-fosse. Les désires-tu?
Il n'en demanda pas davantage, descendit les escaliers très vivement et
avec une grande peur qu'on ne le laissât pas sortir; il fut tout surpris
et tout heureux de pouvoir respirer l'air libre.
Esther Bettington ne se contenta pas si aisément. Dès le lendemain
matin, et lorsque j'étais encore au lit, elle demanda à me voir, et mon
ordonnance croyant que j'attendais sa visite, eut le tort de la faire
entrer dans ma chambre.
--Je pense que votre Excellence tiendra sa promesse, me dit-elle après
m'avoir salué.
--Vous pouvez y compter, ma belle, répondis-je, mais approchez-vous
donc; les chaises sont un peu rudes ici; dans ce lit vous serez mieux
pour causer.
--Votre Excellence me pardonnera, répliqua-t-elle froidement, mais j'ai
«mes mois» aujourd'hui et ne puis la satisfaire.
--Est-ce que vous croyez que je tiens à vos bonnes grâces? vous vous
trompez, ma chérie; je ne désire pas avoir les restes de vos souteneurs!
--Je ne suis pas venue pour entendre vos insultes mais pour recevoir les
dix mille florins que vous m'aviez promis.
--On est déjà venu les réclamer hier soir.
--C'est à moi que vous deviez les remettre.
--Sa Majesté l'Empereur d'Autriche ne m'a pas nommé général de ses
armées pour entendre les récriminations des catins. Vous allez me faire
le plaisir de tourner les talons.
--Je ne m'en irai pas avant d'avoir mon dû.
--Oh! oh! si vous le prenez sur ce ton, nous allons voir, par exemple!
Et je sonnai mes ordonnances.
--Prenez cette femme par le bras, agenouillez-la devant mon lit, et
troussez-lui ses jupons.
Esther Bettington eut un cri de colère, mais elle eut beau se débattre,
ruer, mordre, donner des coups de poing, les deux soldats qui la
maintenaient l'eurent bientôt fait tomber au pied de mon lit.
--Détachez vos ceintures, dis-je alors, puis me tournant vers Esther:
regardez ces sangles, ma belle; ce sont celles qui ont fouetté hier soir
votre amie Emma; elles portent encore les traces de son sang. Vous allez
bientôt, si vous y tenez, les marquer à votre tour; j'imagine en effet
que les ceintures feront de fort jolis dessins rouges sur vos grosses
fesses dont la peau me paraît plus blanche et plus fine encore que celle
de votre amie.
--Grâce! s'écria Esther prête à pleurer.
J'étais fatigué, avais envie de dormir et je ne me montrai pas
impitoyable.
--Relevez-la, dis-je à mes ordonnances et menez-la à la porte.
A mes paroles, elle se releva elle-même et s'enfuit aussi rapide que
l'éclair. Elle quitta le soir même Brescia où elle avait tout à redouter
de nos ennemis et où les officiers de mon armée eussent peut-être abusé
de ses grâces.
J'appris peu de temps après, que sans égard pour la peine que je lui
avais infligée on avait assassiné la Camporesi en représailles de sa
trahison.
C'est ainsi que mes relations avec ces deux femmes fort séduisantes
l'une et l'autre, mais toutes deux d'une vertu peu recommandable,
n'eurent pas de suite. Mes amours ne me donnèrent que le délice d'un
moment; du moins ne me laissèrent-elles pas d'épines.
Le prince de Reuss avait écouté Haynau fort attentivement.
--Général, dit-il, je vous félicite de votre aventure; mais laissez-moi
vous dire que s'il y avait une émeute à Géra, je ne vous chargerais pas
de la réprimer.
--Pourquoi, monseigneur?
--Parce que vous la feriez dégénérer en révolution. Herbillon au
contraire saurait la traiter doucement et l'apaiser.
Comme Haynau paraissait fort blessé de cette remarque tandis que son
compagnon se rengorgeait, le prince eut un sourire, et pour atténuer
l'effet désobligeant de ses paroles:
--Soyez-en persuadé! dit-il, si des passions féroces soulèvent mon
peuple, et qu'il faille une main de fer pour le châtier, nous penserons
à vous, Haynau.
--Vous aurez raison, monseigneur, répondit simplement le général, je ne
suis jamais si heureux que lorsque dans une ville tumultueuse en proie
aux fureurs déchaînées de la foule je parviens à rétablir l'ordre et à
faire régner la paix.
--Avouez, observa Herbillon, que vous ne craignez pas de ramener cette
bonne déesse sur des ruines fumantes et des monceaux de cadavres.
--Ce sont les accidents inévitables de la guerre, répliqua Haynau. Ce
n'est pas pour des jeux bénins que les peuples fabriquent des canons et
équipent des armées.
LA COMÉDIE CHEZ LA PRINCESSE
Jamais la princesse Daschkoff ne s'était trouvée plus belle qu'à cette
petite réception intime, où elle voyait les yeux de ses visiteurs
s'allumer de désirs en la regardant. Dans son vaste et magnifique
château de Glinnoë elle jouissait de tout le confort et de tout le luxe
qu'elle avait à Pétersbourg, et elle se sentait plus adorée par les
fonctionnaires et les châtelains oisifs du district, plus reine au
milieu de cette armée de serviteurs attentifs à ses moindres désirs,
prêts à satisfaire ses caprices les plus extravagants. Elle était digne
aussi d'inspirer l'amour et l'admiration. Elle n'avait point cette
stature massive de certaines Vénus slaves qui semblent avoir échangé les
grâces de leur sexe contre une force trop apparente et masculine; mais
fine, souple, élancée, elle mouvait les hanches les mieux arrondies, et
dans ses libres attaches sa jupe laissait deviner des formes amples et
cambrées que n'annonce pas d'ordinaire une taille aussi mince. Au soleil
couchant qui illuminait ses cheveux blonds, et mettait sur sa tête comme
une auréole, toute droite sous une étole étincelante d'émeraudes, elle
avait parfois quelque chose d'une sainte de vitrail ou d'une prêtresse à
l'autel, mais vite un geste vif, un sourire malicieux corrigeait
l'expression sévère ou orgueilleuse de son visage, et volontiers, malgré
ses vingt-deux ans, elle devenait pour ses hôtes une gamine joueuse et
espiègle, à condition que seule elle fût libre et que ses plus grandes
audaces de paroles ne fissent point oublier le respect dû à son rang et
à sa beauté.
A côté de la princesse se tenait comme son ombre, Madame Narischkin,
petite, noirâtre, heureuse de tout ce qui pouvait rejaillir sur elle de
son charme, de son luxe, de sa richesse, ayant renoncé par suite d'une
humilité excessive au moindre succès personnel.
Parmi les visiteurs se trouvaient deux châtelains des environs, le
général Kapieff, et l'aide-de-camp du nouveau gouverneur de Kalouga, M.
Soubotchef qui s'était assis sur un siège très bas, tout près de la
princesse et semblait un prêtre en extase devant son Dieu.
--Messieurs, dit-elle, en changeant soudain la conversation, profitons
de ce que mon mari fait la sieste et n'est pas là à nous raser avec les
réformes de l'administration et la politique du sultan pour organiser un
complot.
--Un complot! s'écrièrent ces messieurs avec surprise.
--Oui, un complot, mais avant que je vous explique ce dont il s'agit, il
serait bon de prendre des forces. Vous en aurez besoin. Maria Pawlovna,
ajouta-t-elle en se tournant vers Madame Narischkin, verse donc du Xérès
et offre des gâteaux à ces messieurs... Que penseriez-vous, pour charmer
les loisirs ou plutôt distraire les ennuis de Glinnoë, d'une comédie que
nous jouerions, que nous inventerions nous-mêmes?
On se regarda en souriant; on était rassuré.
--C'est là le complot?
--Mais c'en est un, reprit la princesse. Je n'ai pas l'intention
d'écrire une pièce, mais de contraindre par une sorte de suggestion des
gens à la jouer autour de moi et comme je le voudrais.
--Nous entrons dans le domaine de la sorcellerie.
--Nullement. Certaines circonstances en déterminent d'autres pour ainsi
dire forcément; vous vous rappelez la pièce de Gogol et comment le
gouverneur et les principaux officiers d'une petite ville prennent ce
farceur de Khlestakof pour un inspecteur général et le forcent ainsi à
en usurper les façons. Eh bien, il faut que nous trouvions parmi nos
voisins un homme auquel nous composions un rôle sans qu'il s'en doute,
et qui le joue au naturel pour notre plus grand plaisir.
--Ce n'est pas un divertissement facile, princesse, que vous imaginez
là!
--Le plus aisé du monde au contraire. Par exemple, prenons M.
Soubotchef. Approchez, M. Soubotchef. Agenouillez-vous et tendez le
museau. Bien! comme cela. Donnez-moi un biscuit, Maria Pawlovna.
Ecoutez, vous Soubotchef. Vous allez garder le biscuit sur votre museau.
Et prenez bien garde de le faire tomber jusqu'à ce que je fasse un
signe. Attention. Une, deux, trois! hop! Mangez le biscuit maintenant.
Vous voyez, messieurs, comme M. Soubotchef fait bien le chien, et sans
sortir de son caractère!
Tout le monde éclata de rire, même M. Soubotchef qui s'était relevé et
avait repris sa place sur le siège bas, auprès de la princesse.
--L'important, pour la réalisation de notre projet, c'est que la
personne choisie par nous n'ait pas à sortir de son caractère.
Trouvez-moi donc quelqu'un auquel on puisse faire changer brusquement
son genre de vie sans qu'il change pour cela de nature.
--Le gouverneur, insinua Kapieff.
--Le nouveau gouverneur? Je ne le connais pas.
--Il m'a dit qu'il avait eu l'honneur de vous être présenté par le
prince à la gare de Kalouga.
--Je ne me le rappelais pas. Il était nuit, j'avais froid, je n'ai pas
fait attention à lui, et il n'a pas dû non plus me trouver bien
charmante, car j'avais relevé mon collet, baissé ma voilette et je
m'étais emmitouflée de fourrures: on ne pouvait seulement découvrir le
bout de mon nez.
--Il a dû garder cependant bon souvenir de cette entrevue puisqu'à peine
installé à Kalouga il compte venir vous voir aujourd'hui.
--Simple visite de politesse! Cela m'amuserait bien, moi, qu'il se
dérangeât pour rien. Maria Pawlovna, veuillez donner l'ordre de ne pas
recevoir le gouverneur, ou lui dire que je suis souffrante.
--Et s'il voit nos voitures dans la cour du château?
--Tant pis! il pensera ce qu'il voudra.
--Ce serait pourtant un acteur excellent pour votre comédie.
--Je le regrette. Seulement je ne suis pas en humeur de voir de nouveaux
visages.
Mais il était trop tard. Madame Narischkin n'eut pas le temps de gagner
l'antichambre que le maître d'hôtel, soulevant les draperies du salon,
annonçait l'arrivée de l'importun.
--Son Excellence M. le gouverneur de Kalouga!
Grand et gros, correct et élégant, les yeux fureteurs, les lèvres fines,
avec quelque chose de hautain et d'insolent, apparut M. le gouverneur.
Devant la princesse il devint humble.
--Je n'ai pas voulu, madame, dit-il en s'inclinant, m'établir à Kalouga
sans venir aussitôt vous présenter mes hommages. Il m'a semblé que de
vous voir à mon arrivée serait non seulement un grand plaisir mais un
gage de bonheur pour mon nouveau gouvernement. Je suis fort
superstitieux et, en certaines circonstances, la vue d'une personne
belle et aimable m'apparaît comme un heureux présage.
Ces compliments n'eurent aucun effet. Dès qu'elle avait aperçu le
gouverneur, la princesse avait pâli, et tandis qu'il parlait, sans
paraître se soucier de ces démonstrations de respect, elle le regardait
avec stupeur.
--Je vous remercie, dit-elle froidement. Je suis en vérité très
satisfaite de vous inspirer tant de confiance dans les agréments d'un
séjour en notre district.
Le ton de ses paroles était d'une ironie si blessante, témoignait si
évidemment de quelque ressentiment ancien que le gouverneur qui,
jusque-là avait tenu les yeux baissés, leva la tête d'un mouvement
brusque et regarda son interlocutrice: ce fut à son tour d'être surpris,
mais il se remit vite de son étonnement; un sourire narquois effleura
ses lèvres, et il commença à examiner la princesse de la tête aux pieds
avec l'attention injurieuse d'un fêteur en quête d'une compagne nocturne
ou le souci minutieux d'un maître musulman qui veut acheter une esclave
saine, solide et bien conformée.
Sous ce regard impudique et retroussent qui détaillait son corps, en
violait les charmes secrets, et lui donnait l'impression, malgré jupes,
fourrures, étole, d'être nue comme une pauvre créature que le besoin
d'une pièce d'or contraint à se livrer aux caprices brutaux d'un
débauché, la princesse serrait les dents de rage et pouvait à peine
maîtriser sa colère. Elle essaya toutefois, pour donner le change à ses
visiteurs, de jouer l'indifférence et de lancer la causerie sur les
plaisirs et les ennuis de Kalouga, mais son esprit, si brillant
d'ordinaire, parut terne ou distrait; ses paroles devinrent étranges; et
comme on n'y répondait que par politesse, la conversation traînait. Il y
eut de longs et pénibles silences.
Elle se leva tout à coup.
--Messieurs, je vous prie de m'excuser: je suis un peu souffrante.
Madame Narischkin, par bonheur, est là et me remplacera auprès de vous
avec avantage.
Là-dessus elle sortit vivement, laissant ses visiteurs effarés, très
émus du malaise mystérieux que venait de lui causer l'arrivée du
gouverneur, et torturant leur imagination pour découvrir les motifs de
cette scène inattendue.
Le prince, peu après, fit dire que l'état de la princesse l'obligeait à
demeurer auprès d'elle et qu'il ne paraîtrait pas de la soirée. Au lieu
du magnifique repas qu'il donnait chaque semaine aux jours de réception,
ses visiteurs durent se contenter ce soir-là de sandwiches au caviar, de
viandes froides et de quelques verres de kwas et de Champagne, pris en
compagnie de la triste Madame Narischkin qui tentait vainement de
paraître gaie, et risquait des plaisanteries dont pas une n'arrivait à
faire rire.
* * * * *
On remonta très tôt en voiture. M. Soubotcheff prit place dans
l'automobile du gouverneur pour retourner avec lui à Kalouga. Le trajet
fut court. Le gouverneur paraissait triomphant, mais n'adressa pas une
parole à son compagnon qui n'osait par déférence l'interroger, quoiqu'il
en eût grande envie. Enfin, au bout d'un quart d'heure, comme on entrait
à Kalouga, le gouverneur fit arrêter l'automobile devant le grand hôtel.
--Vous dînez avec moi, n'est-ce pas? Cette maudite collation de Glinnoë,
loin de calmer mon appétit, m'a donné une faim de tigre.
M. Soubotcheff eût jugé malhonnête de refuser l'invitation, et
d'ailleurs il était trop content de l'accepter. Il pensait bien que le
gouverneur, excité par le vin et la bonne chère, se laisserait
facilement aller aux confidences. Son attente ne fut pas trompée.
A peine à table le gouverneur se frotta les mains.
--Voilà une visite, dit-il, qui me promet des journées assez
divertissantes. Jamais je ne me serais imaginé ce matin qui j'allais
voir!
Et comme Soubotcheff écarquillait les yeux:
--J'aurai la princesse quand il me plaira. Je connais un secret de sa
belle jeunesse qui me rend absolument son maître... Vous tenez à le
savoir, vous aussi, curieux!... Eh bien, je vais vous le dire. Vous
pouvez en profiter après moi, si bon vous semble, et cela m'amusera,
moi, de vous le confier. Je revivrai ainsi en imagination une soirée ou
plutôt une nuit qui vraiment ne me parut pas du tout ennuyeuse.
Permettez-moi seulement de goûter encore à ces sterlets à la sauce
impériale qui sont vraiment exquis.
Il mit sur son assiette tout ce qui restait dans le plat, et l'engloutit
en quelques bouchées.
Alors il s'essuya la moustache, reprit haleine et conta ce qui suit:
* * * * *
«Il y a de cela cinq ans. On venait de découvrir un terrible attentat
nihiliste. Le train impérial avait été miné. L'explosion devait se
produire quelques minutes après le départ. Le Czar, la Czarine et tous
ceux qui les accompagnaient auraient été tués. Ce fut le maître d'hôtel,
que l'un des conjurés avait cru pouvoir mettre dans le complot, qui le
dénonça. Il y eut des arrestations en masse, et la police reçut les
ordres les plus sévères. Elle devait étendre partout sa surveillance et
non seulement arrêter les suspects, mais punir sans jugement les
moindres délits. Une parole imprudente ou irrespectueuse était à ce
moment considérée comme une provocation.
«J'appartenais alors au bureau de Santousky et je fus chargé d'assister
à un bal que donnait la princesse Youssoupoff, connue pour ses opinions
libérales, même révolutionnaires, et ses relations avec la société
cosmopolite de Pétersbourg.
«Délaissant les salons de danse et de jeu, j'avais pénétré avec deux ou
trois officiers dans une sorte de boudoir où causaient plusieurs jeunes
femmes. L'une d'elles, que sa beauté, ses dentelles, ses joyaux,
notamment un merveilleux collier de perles grises et roses, me firent
aussitôt remarquer, avait une singulière hardiesse de langage, et
étonnait, amusait tout l'entourage par l'esprit et parfois l'étourderie
impertinente de ses réparties. On vint à parler du dernier attentat.
«--Oh! s'écria-t-elle, si nous n'avions plus notre petit père[4], ce ne
serait pas un grand malheur. On en trouverait toujours un autre de sa
force.
[4] Le Czar.
«--Vous êtes un peu anarchiste, avouez-le, insinua quelqu'un.
«--Moi, répliqua-t-elle, je ne trouve pas du tout absurdes les théories
des révolutionnaires... J'en connais d'ailleurs quelques-uns. Ce sont de
très honnêtes gens.
«--A part leurs assassinats, répliqua un interlocuteur ironique, je ne
vois pas en effet ce qu'on pourrait leur reprocher.
«--Oh! leurs assassinats, parlons-en! dit la jeune femme. Si un homme ou
même plusieurs hommes doivent, en mourant, procurer à l'humanité le
bonheur, pourquoi hésiterait-on à sacrifier leur existence?
«--Voici, fis-je à mon voisin, une bien aimable sectaire.
«--C'est la comtesse Pougatscheff, me répondit-il. Son mari n'a pas eu
le temps de faire son éducation, car il est mort l'année dernière. Il y
avait trois mois qu'il l'avait épousée.
«--Voilà comment elle le pleure!
«--Pougatscheff était vieux et maniaque, et elle avait à peine seize
ans.
«--Son père aurait mieux fait, au lieu de la marier, de l'envoyer à
l'école.
«Durant tout le bal la comtesse Pougatscheff tint des propos aussi
extravagants. Elle y prenait goût car elle ne sortit du boudoir que pour
le souper, et ne quitta la fête que vers quatre heures du matin. On me
dit qu'à l'ordinaire elle préférait de beaucoup la danse à la causerie,
mais que cette fois, une légère entorse qu'elle s'était donnée en
descendant de voiture l'avait contrainte à renoncer à l'un de ses plus
grands plaisirs.