Je suis général, aux ordres de Sa Majesté l'empereur d'Autriche; mon

devoir était d'obéir à mon souverain qui me commandait de pacifier ses

états par les moyens les plus rapides et en épargnant autant que je

pourrais la vie de ses soldats. Il me fallait choisir entre l'armée dont

j'avais le soin et les bandes des insurgés qui s'attaquaient au pouvoir

de mon maître. Quant aux représailles dont j'ai usé à l'égard des

rebelles, les Français, durant la guerre d'Espagne, les Russes, durant

la guerre de Pologne, m'en ont donné l'exemple; elles sont inévitables

dans ces luttes de partisans; après un assaut pareil à celui de Brescia,

où chaque rue avait une barricade, où chaque maison était une

forteresse, mes troupes se seraient révoltées si je leur avais demandé

d'être miséricordieuses; elles étaient exaspérées par une résistance

aussi farouche, aussi meurtrière; elles avaient soif de vengeance.

On me reproche surtout, je le sais, d'avoir été impitoyable pour les

femmes; mais si, comme moi, on les avait vues prêcher l'assassinat, si

on avait découvert leur complicité dans plusieurs empoisonnements

d'officiers autrichiens, on s'abstiendrait de me blâmer. J'ai évité

d'ailleurs presque toujours de les condamner à mort, les regardant comme

des enfants qu'il faut plutôt punir que supprimer. Les fusiller est un

mauvais moyen de leur faire expier un crime; la plupart en apprenant

leur sort perdent connaissance; on n'exécute que des cadavres. Au

contraire, frapper leur orgueil, humilier leur beauté, dégrader,

endolorir leurs chairs précieuses, voilà un châtiment sûr et que je ne

me fis point faute de leur infliger...

Mais ce n'est point mon apologie que vous souhaitez entendre. Voici

donc, sans plus tarder, l'aventure que je vous ai promise.

Je venais seulement d'entrer à Brescia.

A peine m'étais-je installé, avec mon état-major, à la maison de ville

qu'un jeune homme fort élégamment vêtu vint se présenter devant moi.

Assez bien fait, il avait un de ces jolis visages un peu efféminés dont

Raphaël nous a laissé le portrait. Il me dit sans préambule:

--Son Excellence désire-t-elle connaître le nom des conspirateurs?

--Quels conspirateurs? lui demandai-je.

--Ceux qui ont juré d'anéantir l'armée autrichienne. Son Excellence ne

doit pas croire qu'elle en a déjà fini avec Brescia?

--Je ne le pense pas non plus, répliquai-je, et je fais bonne garde.

Mais, comment sais-tu qu'il y a une conspiration?

--J'ai surpris le secret d'un des conjurés.

--Tu es donc un traître ou un espion?

--Ni l'un ni l'autre.

--Un délateur en tout cas!

--Je n'ai qu'un moyen de me venger.

--Enfin quel est ce secret?

--Je ne puis pas le dire.

--Tu attends que je te donne de l'argent. Prends garde plutôt que je te

fasse fusiller?

--Je ne dirai pas ce secret, parce que je n'en sais que ce que je viens

de vous apprendre; il y a un complot; quel est ce complot? je l'ignore;

mais je connais le nom de la personne chez qui se réunissent les

conjurés.

--Nomme-la donc.

--Emma Camporesi. Elle habite Contrada della Palata.

--C'est bien. Reviens demain au Municipe, et si tu n'as pas menti, tu

auras ta récompense: tout service en mérite une, quoique j'aie pu dire

tout à l'heure...

--Oh! fit-il, je ne veux aucune récompense. Il suffit à mon plaisir

d'être vengé.

J'eus lieu de voir, dans la suite, que ce mépris de l'argent, comme il

arrive en pareils cas, n'était nullement sincère.

Cependant mon jeune homme s'éloigna et, absorbé par l'installation de

mes troupes, je ne m'inquiétai point de sa dénonciation. Souvent on m'en

a fait de semblables dont je reconnaissais bientôt la fausseté et qui

n'étaient inspirées que par la cupidité ou un besoin servile de montrer

du zèle au vainqueur. J'avais même tout à fait oublié le personnage et

sa démarche quand le soir, en dînant avec les principaux officiers de

l'armée, je sentis l'enivrement féroce qu'on éprouve en quittant les

champs de bataille, cette griserie du sang où l'on oublie les fatigues

de la lutte et où on sent naître, violent et terrible, le désir de

l'étreinte comme si du carnage s'élevait un appel vers la vie. Mes

compagnons, jeunes, ou dans la force de l'âge, subissaient, comme moi,

cette ivresse. Au-dessus des verres on entendait à chaque instant se

croiser les mêmes mots prononcés par cent voix différentes: «Les

femmes... Les filles de Brescia... Ces putes-là!... Il paraît qu'il y en

a de jolies... J'ai vu une frimousse tout à l'heure en sortant du

Municipe...» Et toujours revenaient dans la conversation les mots de

femme, de fille, de créature.

Soudain le colonel Zichy dit à son voisin:

--Il y a dans cette ville une très belle courtisane: Emma Camporesi.

Je me souvins du jeune délateur.

--C'est, prétend-on, m'écriai-je en souriant, un de nos plus terribles

adversaires.

--Allons donc!

--Il n'y a qu'à l'envoyer chercher: nous apprécierons.

J'avais inscrit l'adresse d'Emma. J'envoyai une lettre fort galante que

je fis porter par l'ordonnance du colonel Zichy. J'invitais la dame à

venir boire du champagne le soir même en notre compagnie. La demande

était peut-être un peu brusque, mais j'avais observé qu'en Italie,

d'ordinaire, les princesses d'amour, même les plus huppées, ne se

choquent point de façons vives et gaillardes.

L'ordonnance revint bientôt. Emma se trouvait à l'adresse indiquée. Elle

habitait, au dire de notre soldat, un vieux palais très luxueusement

meublé; l'abord majestueux, mais le visage gracieux et joli, elle ne

mentait point à sa réputation. Seulement ce friand morceau n'était point

pour notre bouche.

--Madame, nous dit l'ordonnance, a fait répondre qu'elle refusait

d'assister à une fête donnée par les ennemis de sa patrie. Il ne lui

convient pas, a-t-elle ajouté, de se réjouir au moment où l'Italie est

en deuil.

--Peste! m'écriai-je, si nous avons affaire à des héroïnes, nous n'avons

pas fini!

--Voulez-vous la voir? ce n'est pas difficile!

La personne qui venait de parler ainsi était une femme grande, blonde et

rose, aux hanches fortes, aux yeux gris, aux traits fins, le type de ces

beautés du Nord qui vous charment d'autant plus qu'on a goûté longtemps

aux méridionales langoureuses, dont l'amabilité facile mais commune du

visage, le corps d'ordinaire mal fait, à la taille longue et aux jambes

courtes, vous lassent bien vite.

--Est-ce que cette dame est entrée par le plafond? demandai-je à Schwab.

--Mais non! répondit Schwab, vous n'avez pas vu la tête de Hartmann

quand il l'a amenée à son bras?

--Est-ce donc sa maîtresse?

--Vous savez bien, me répliqua Schwab, que Hartmann n'a pas une fortune

à s'offrir une pareille femme.

J'examinai la nouvelle venue; sa toilette d'une élégance recherchée,

surtout les diamants de ses bracelets et de ses bagues, et les joyaux

splendides qui étincelaient dans ses cheveux, qui chargeaient son cou et

sa poitrine, tout annonçait en elle une femme qui met un haut prix à ses

faveurs.

--Pourriez-vous nous amener votre amie, madame? lui demandai-je.

--Oh! ce n'est point mon amie, se hâta-t-elle de répondre, mais je vous

l'amènerai tout de même.

--Vous aurez de la peine!

--Et pourquoi donc ne viendrait-elle pas où je vais bien, moi? Ne

suis-je pas aussi riche et aussi distinguée que cette demoiselle?

--Vous n'êtes sans doute pas une italienne?

--Par bonheur! N'importe! elle viendra, qu'elle le veuille ou non.

--Vous avez l'air de lui en vouloir. Seriez-vous jalouse?

--Moi, jalouse d'elle? Ah! ce serait drôle par exemple. Si je n'habite

pas, comme elle, un palais, mes amants sont plus riches que les siens,

sans compter que j'ai une autre tournure!

Elle se cambrait et nous voyions se dessiner au milieu des fines

batistes sa gorge aux pommes hautes et fermes et, sous la jupe serrée,

les fesses amples et magnifiques.

--Avouez que vous avez une petite rancune à satisfaire.

--Certes! répliqua-t-elle, je déteste cette femme, je la déteste à mort.

--Mais tout le monde a donc pour elle de la haine?

Elle me regarda d'un oeil interrogateur. Je lui contai la visite que

j'avais reçue dans l'après-midi.

--Ah! ah! fit-elle, je sais: c'est Casacietto, son ancien amant ou

plutôt son maq...

--C'est qu'il n'a pas l'air du tout de lui vouloir du bien!

--Je vous crois! il s'imagine que la signora a un préféré, qui n'est pas

lui, simplement parce que la Camporesi depuis quelque temps ne lui donne

plus de galette et devient avare. On raconte qu'elle met de l'argent de

côté pour qu'on lui dise des messes après sa mort.

--Vous êtes méchante. Que vous a-t-elle donc fait?

--Une petite chose que je ne lui pardonnerai jamais... Elle m'a battue

quand je servais chez elle.

Elle fit cet aveu avec une sorte de fierté qui surprit tout l'entourage.

--Eh bien oui! dit-elle, j'ai été servante. Cela ne m'empêche pas d'être

la maîtresse de ceux que je choisis pour m'adorer... Tenez, ce grand

blanc qui est là, devant moi, avec sa poitrine couverte de plaques et de

rubans, il sera à mes pieds quand je voudrai.

C'était à moi qu'elle s'adressait.

--Doucement, doucement, ma fille, lui dis-je en lui pinçant le derrière

et je la secouai un peu rudement.

--Voulez-vous me lâcher, criait-elle en se débattant.

L'ancienne servante reparaissait toute dans ses façons grossières qui

étaient en violent désaccord avec sa beauté gracieuse et l'élégance de

sa toilette d'une richesse trop éclatante, mais pourtant de coupe et de

nuances harmonieuses.

--Savez-vous que nous sommes les maîtres, dis-je, et que nous pouvons

vous forcer à nous obéir?

Changeant alors subitement de ton, elle prit une attitude câline, une

voix caressante et mielleuse, où il y avait pourtant comme un

arrière-goût d'ironie.

--Pourquoi prétendez-vous me contraindre, susurrait-elle, quand je suis

toute aux ordres du vainqueur de Brescia? Esther Bettington, dont la

mère était autrichienne, est une admiratrice du général Haynau. Tout à

l'heure je voulais plaisanter. Je sais bien qu'on n'est point la

maîtresse du général, mais son humble servante. Que me commande votre

Excellence?

--Ce que vous désirez vous-même, ma charmante Esther Bettington,

répliquai-je, radouci. Nous voudrions voir comment votre beauté efface

toutes les grâces si vantées de la Signera Camporesi.

--Je vais m'empresser de vous satisfaire. J'ai justement une lettre de

Casacietto qui lui donne rendez-vous dans cette salle. Je vais envoyer

porter cette lettre par une femme de chambre que la Camporesi ne connaît

pas pour qu'elle vienne ici sans défiance.

--Vous croyez qu'elle viendra?

--Je n'en doute pas. Dès que son Casacietto l'appelle, elle accourt. Et

l'imbécile s'imagine qu'elle ne l'aime plus! Il est vrai qu'elle n'a

plus pour lui ses prodigalités d'autrefois. Aussi lui ai-je conseillé

d'irriter un peu son amour et sa jalousie afin de la rendre plus

généreuse. Les amours trop confiantes deviennent égoïstes... Mon

Casacietto lui donne donc aujourd'hui, à cette maison de ville, un

rendez-vous auquel il ne viendra point.

--Mais pourquoi l'accuse-t-il de conspirer contre nous?

--Par intérêt. Il espère obtenir ainsi une double récompense, de vous,

pour l'avoir dénoncée; d'elle pour l'avoir sauvée, car il croit à son

innocence et pense qu'après quelques jours de prison il sera facile

d'obtenir sa mise en liberté. Il compte, pour cette grâce, sur sa

parenté avec une dame qui accompagne l'armée autrichienne, épouse de la

main gauche d'un colonel... mais je dois être discrète.

--Et vous pensez sans doute, comme Casacietto, que la Signora Camporesi

n'est pas coupable?

--Je pense tout au contraire qu'elle est l'instigatrice du complot formé

à Brescia pour massacrer les troupes autrichiennes. C'est moi qui ai dit

à Casacietto d'aller la dénoncer, laissant croire à ce niais qu'il n'y

avait à cela nul danger pour sa maîtresse et du profit pour lui-même.

--Mais parlera-t-elle?

Esther Bettington eut un atroce sourire.

--Vous savez, mieux que moi, dit-elle, les moyens de la rendre bavarde.

--Envoyez-lui donc porter la lettre de Casacietto!

Esther aussitôt prit un papier dans son corsage, et le remit à

l'ordonnance de Zichy pour sa domestique. La salle devint alors presque

silencieuse. Malgré le vin bu en abondance, l'excitation des batailles

récentes, du danger proche, et la vue de cette belle fille dont la

personne n'avait rien de pudique, l'idée de cette Emma Camporesi nous

avait rendus anxieux. Seul le colonel Hartmann, fier d'avoir amené

Esther, ne cessait de chuchoter des plaisanteries à l'oreille de sa

prétendue conquête, qui, assise sur le bord de la table, l'air

indifférent, les yeux distraits, les accueillait par un petit rire de

politesse, en s'éventant de son mouchoir parfumé.

Une heure se passa dans cette attente. Nous entendîmes un pas vif monter

l'escalier.

--Je suis sûre que c'est elle, dit Esther en prêtant l'oreille, éloignez

les lumières: cela vaudra mieux. Elle n'entrerait pas ici. Vous les

rapporterez ensuite.

Les ordonnances emportèrent les candélabres de la salle qui demeura dans

une pénombre. Une petite lampe qui brûlait dans l'escalier glissait

seulement par la porte entrebâillée une mince lueur. Esther se couvrit

le visage de sa sortie de bal et s'avança sur le palier; puis

contrefaisant sa voix:

--Vous cherchez sans doute Casacietto, Madame, dit-elle; il va venir à

l'instant. Il m'a prié de vous dire de l'attendre dans cette salle.

Emma Camporesi, la figure voilée, entra, suivie d'Esther. Aussitôt on

rapporte les candélabres et on ferme les portes. Emma aperçut les

officiers attablés, Esther qui avait rejeté sa sortie de bal et moi qui

m'avançais vers elle pour lui faire les honneurs de la fête.

--C'est une indignité, s'écriait-elle, un pareil guet-apens!... C'est

toi, coquine, lança-t-elle à Esther, c'est toi qui m'as attirée ici!

--Il m'a semblé, ma chère Emma, répliqua Esther, qu'on ne pouvait se

réjouir à Brescia en votre absence.

--Ce n'est pas le moment de se réjouir, dit Emma, mais de se lamenter.

--Voilà des paroles bien graves, signora, répondis-je, pour une bouche

aussi jeune.

Je la regardai. Sans être petite elle avait la taille courte et assez

forte; un visage aux grâces mignonnes, gentilles, presque enfantines,

contrastait avec l'embonpoint naissant de son corps. Elle portait une

mantille à l'espagnole et une jupe de satin noir; aucun bijou, sauf une

broche ornée d'une grosse émeraude dont les feux verts étaient pour ses

amis un symbole d'espérance.

--Qu'on me laisse partir! s'écria-t-elle comme mes officiers s'étaient

approchés d'elle et l'entouraient. Qu'on me laisse partir! Je ne veux

pas rester ici une minute de plus.

--Et pourquoi êtes-vous venue, cara signora?

--Un doux coeur et une bourse plus douce encore sans doute l'attendaient

ici, chuchota Esther.

--Taisez-vous! répliqua Emma indignée, si je me suis donnée, c'est

librement et à un italien.

--Si distingué que soit votre ami, madame, dit le colonel Zichy

sérieusement, les officiers qui vous entourent ne lui cèdent en rien en

noblesse. Vous avez ici devant vous les représentants de la meilleure

aristocratie autrichienne, et vous pouvez faire un choix parmi eux,

j'imagine, sans vous croire déshonorée.

--F... moi la paix, s'écria Emma, et laissez-moi sortir.

Je crus qu'il était temps d'intervenir.

--Si vous avez refusé, dis-je, une invitation qui vous était adressée

avec courtoisie, du moins vous ne vous déroberez pas à mon

interrogatoire.

Elle me regarda et pâlit. Elle vit que je n'avais nulle intention de

plaisanter.

--Je sais, continuai-je, qu'on se réunit chez vous en secret, pour des

desseins qui n'ont rien d'amoureux ni de divertissant. Pourriez-vous

nous en faire part? Pourriez-vous nous nommer quelques-uns de ces

mystérieux affiliés?

Elle eut un tremblement, mais reprit d'une voix ferme.

--Je ne vous dirai rien. Je ne vous dirai rien parce que je n'ai rien à

vous dire.

--Vous oubliez qu'on peut vous faire parler.

--Vous pouvez seulement me faire fusiller.

--Oh! oh! ma chère, décidément vous étiez née pour la tragédie. Quel

malheur que je goûte peu ce genre, et que je préfère le comique, qui,

j'en suis sûr, vous divertit beaucoup moins. Vous faire fusiller? faire

fusiller la plus belle femme de Brescia? Dieu m'en garde. L'Autriche se

reprocherait une pareille cruauté; elle tient seulement à justifier au

moins une fois le nom que vous lui donnez si fréquemment: «L'Autriche

n'est pas une mère, dites-vous, c'est une marâtre.» Or une marâtre,

avouez-le, est bien excusable si à une fille toujours en révolte elle

administre à la fois une copieuse fessée. Ce châtiment est peut-être

moins décoratif qu'une fusillade, mais il est aussi plus bénin et il

aurait pour nous de plus sérieux avantages. Nous ne voulons pas votre

mort, chère madame, mais des aveux, des aveux sincères. Hein, dites-moi,

belle signora Camporesi, que penseriez-vous d'une fessée, d'une fessée

administrée d'une main un peu rude, mais juste?

Emma Camporesi avait peine à se soutenir.

--C'est cela! qu'on lui donne la fessée! s'écria Esther en

applaudissant.

--Oui! oui! qu'on la fouette! qu'on la fouette! rugirent les officiers.

--Vous entendez, chère amie! dis-je, vos hommes politiques soutiennent

l'excellence du suffrage universel; vous accepterez donc une sentence

qui a reçu une approbation aussi générale.

Emma tomba à mes pieds.

--Je supplie votre Excellence!... faites-moi grâce, laissez-moi me

retirer sans outrage. Vous êtes un homme brave; vous devez avoir la

générosité des soldats et ne pouvez prendre plaisir à déshonorer une

femme!

--Vous déshonorer, ma chère? mais je n'en ai nullement l'intention.

Est-ce que votre maman, ou votre institutrice vous déshonoraient en vous

corrigeant? Vous n'allez pas vous calomnier en vous proclamant trop

vieille pour avoir le fouet, je suppose. Il me semble en vous regardant

que vous sortez du pensionnat. Ne vous plaignez donc pas si je vous

traite en pensionnaire. C'est un hommage que je rends à votre jeunesse.

--Grâce! pitié! répétait la malheureuse Emma en étreignant mes jambes.

--Allons! m'écriai-je. En voilà assez!

Et faisant signe à des ordonnances qui étaient là pour nous servir les

rafraîchissements et les liqueurs.

--Saisissez-la, dis-je, entraînez-la jusqu'au fauteuil; vous la forcerez

de s'agenouiller sur les bras où vous l'attacherez par les pieds; l'un

de vous lui inclinera le haut du corps sur le dossier tandis qu'un

autre, par derrière, lui tiendra les mains.

L'ordre s'exécute malgré la fureur d'Emma qui ne suppliait plus, mais

luttait désespérément comme un animal affolé. Enfin elle est liée sur le

fauteuil.

--Allez donc, dis-je à Esther, ils vont lui déchirer ses jupes.

--Oh non! répond-elle, avec une moue, en s'éventant de son mouchoir

parfumé, je craindrais ses mauvaises odeurs; je l'ai approchée de trop

près; je sais comment elle soigne ses dessous.

--Comme je regrette, ma chère, fis-je à Emma en prenant un air apitoyé,

comme je regrette que votre femme de chambre ne soit pas là pour vous

déshabiller.

A ce moment elle poussa un cri de rage; ses jupons de soie craquaient;

et on lui relevait sa chemise sur les épaules. Les officiers poussèrent

des «och! och!» de plaisir. Pour moi j'étais à la fois surpris et amusé

que cette petite tête mignonne et sérieuse de fillette pût appartenir à

la même personne que cette croupe vraiment monumentale.

Jamais femme n'eut plus de honte. Emma, paraît-il, avait posé autrefois

devant des peintres idéalistes fort épris de sa figure virginale et

ingénue, mais que choquait le développement de ses charmes inférieurs.

Ces artistes lui avaient persuadé que ses hanches et ses fesses

n'étaient pas en harmonie avec le reste de sa personne. Aussi, sans

parler de l'effroi qu'inspirait à cette courtisane douillette l'idée

d'une peine physique, c'était déjà pour elle un supplice atroce de subir

ce déshabillage et d'être contrainte d'étaler aux yeux d'une centaine

d'hommes, cette partie de son corps qu'elle croyait imparfaite et

qu'elle dérobait même à ses amoureux.

--Voilà donc les grâces qui ont passionné l'Italie, s'écria Hartmann.

--Je ne sais, dit Esther, si divulguées, elles ne perdront pas de leur

valeur et si demain on paiera comme hier cent florins pour les voir.

--Les galants suivront notre exemple désormais et s'en offriront le

spectacle gratuit.

--A moins qu'ils ne les jugent trop connues pour leur plaire.

Réduite à l'humiliation extrême, la Camporesi qui n'avait plus rien à

ménager, retrouvait ses libertés anciennes de fille publique pour

insulter et braver ses bourreaux. Et elle lançait les pires grossièretés

à l'adresse de l'empereur, des officiers, de moi-même.

--Ah! fi donc, ma chère, disait Hartmann, on m'avait vanté vos talents

de cantatrice, mais je croyais que vous les manifestiez d'une autre

façon.

--Allons, dis-je aux ordonnances, prenez vos sangles, et qu'on se mette

à la fouetter vigoureusement.

Sous les cinglons des soldats, des pois de pourpre apparurent sur les

chairs qui nous étaient offertes, puis des raies sombres; bientôt la

croupe de la Camporesi fut pareille à une grande compote de fraises,

d'un rouge violacé. Elle retenait ses cris; mais la douleur fut plus

forte que son courage; à une cinglade plus coupante, des hurlements

montèrent de sa gorge, suivis de rugissements, et les injures

alternèrent avec les supplications.

Je me penchai vers elle:

--Consentirez-vous maintenant à parler, à nommer vos complices?

Sans me répondre elle se mit à pousser des gémissements.

--Arrêtez un instant, commandai-je aux ordonnances; déliez-la et

donnez-lui un verre de champagne. Si tout à l'heure elle refuse de faire

des aveux, vous recommencerez à la sangler.

Elle avait un moment de répit. Comme l'endolorissement de ses fesses ne

permettait pas de l'asseoir sur le fauteuil, on la coucha sur des

coussins. Elle eut beaucoup de peine à boire car ses mains tremblaient,

et son corps était secoué par de grands sanglots.

Esther Bettington contemplait sa rivale d'un oeil féroce; elle avait

suivi le supplice sans en perdre le moindre détail:

--Je vois, me dit-elle, que ce ne sera pas facile de la faire parler

sous le fouet. Il y aurait peut-être un autre moyen de lui arracher des

paroles.

--Lequel?

--Je vous préviens qu'il sera assez coûteux.

--Je paierai ce qu'il faut si ce moyen me paraît effectif et praticable.

--Oui, il vous donnera un résultat. Il s'agit d'acheter Casacietto.

Je sus plus tard qu'il s'agissait aussi d'acheter Esther Bettington.

--Et il demande un prix si élevé pour se vendre?

--Vous comprenez que cet homme tire de beaux revenus de l'amour de la

Camporesi; et il ne pourra plus guère y compter.

--Naturellement. Et combien voudra-t-il?

--Dix mille florins au moins.

--Voilà des aveux que je n'aurai pas à bon marché!

--Mais songez donc que la Camporesi est à la tête des conjurés, qu'elle

sait tout ce qu'ils préparent, et qu'en prévenant leur complot vous

sauvez votre armée et peut-être votre propre existence!

--Evidemment, dis-je, ce n'est pas trop cher. Et une fois que mon homme

est acheté, qu'arrivera-t-il?

--Vous le verrez tout à l'heure.

--Vous allez amener ici Casacietto?

--Dans un instant.

--Allez donc le chercher!

--J'attends que vous ayez versé l'argent.

--Vous avez ma parole.

--Je voudrais au moins un acompte et votre signature.

Je promis de lui remettre le soir même le papier qu'elle demandait et

cinq cents florins que j'avais sur moi. Après quelques hésitations et

m'avoir à plusieurs reprises regardé comme si elle craignait d'être ma

dupe, elle partit à la recherche de Casacietto.

Elle le trouva promptement car elle connaissait les habitudes du beau

sire. Chaque soir il allait jouer à la taverne de Saint Pilastre

l'argent que lui avait procuré ses amours.

Voilà l'entretien qu'Esther eut avec ce rufian, d'après ce qu'elle m'a

rapporté:

--Veux-tu venir à la maison de ville où le général Haynau fait subir un

interrogatoire à la Camporesi?

Dans l'effroi que lui causa cette demande, Casacietto laissa tomber le

cornet de dés qu'il tenait à la main.

--Aller à la maison de ville, s'écria-t-il, et pourquoi?

--Pour y gagner quelques milliers de florins.

Il fut rassuré et se mit à sourire.

--Ce n'est pas à dédaigner.

--Alors tu viens?

--Encore dois-je savoir ce que l'on attend de moi.

--Que tu aies l'air d'être mon amant!... Oh! seulement l'air,

ajouta-t-elle en riant. Je ne tiens pas d'ordinaire, à ce que tu frôles

ton sale museau contre ma figure, mais pour une fois et quelques

florins, j'y consens.

--Comment, s'écria cette brute, mais je n'ai pas l'intention de te

donner quoi que ce soit.

--Sois rassuré, ladre! réplique Esther, on nous paie tous deux.

Et lui prenant le bras, elle me l'amena; puis, à voix basse, elle me dit

le rôle qu'elle se proposait de jouer tout à l'heure aux yeux de son

ancienne maîtresse et quel langage je devais lui tenir moi-même: cette

femme, dans sa haine et sa soif de vengeance, me dictait mes actes et je

me laissais conduire par elle.

Gringalette · 第 4 / 9 段