papier pour me distraire: cela n'a aucune importance. Je me suis amusée
à écrire un conte que je destinais à une revue où collaborent
quelques-unes de mes amies.
--Mais pourquoi nommez-vous l'abbé Palloy?
--Je parlais de l'abbé Palloy comme j'aurais parlé de l'abbé Durand. Je
ne savais même pas qu'il y avait un prêtre qui portât ce nom.
--Tout cela est bien étrange... Enfin!... signez votre déposition.
Valentine signa d'une écriture ferme et entoura son nom d'une élégante
arabesque.
--Vous pouvez vous retirer à présent, madame, dit le juge d'instruction.
Elle tendit alors dignement la main à son mari qui n'eut pas un mot ni
un geste, puis elle s'éloigna d'un pas léger avec une allure de petite
innocente.
Les balles de M. Chassériau n'avaient atteint personne; cependant pour
sa tentative de meurtre et malgré une éloquente plaidoirie de son avocat
il fut condamné à deux ans de prison. A l'audience Valentine ne chargea
point son mari, mais ne le disculpa point non plus. Elle eut d'ailleurs
une attitude que tout le monde s'accorda à trouver excellente. Quand
elle entendit la condamnation de M. Chassériau elle faillit s'évanouir.
Son appartement lui paraissait bien vide à présent que son mari ne
l'habitait plus. Elle eut des heures de mélancolie, et comme le jeune
homme qu'elle avait rencontré aux Nouveautés était venu la voir, elle
l'accueillit avec empressement, tel qu'un consolateur. Que pouvait
devenir une pauvre femme toute seule? Elle prit un amant.
Mademoiselle Trébuchet le sut; elle alla trouver aussitôt Valentine pour
la confesser et la gronder un peu, mais l'ayant trouvée docile,
attentive aux conseils, toute disposée à reprendre les pratiques
religieuses, elle jugea convenable de ne point se montrer trop sévère.
--Que veux-tu, ma chère enfant, lui dit-elle en la quittant, je ne
t'approuve pas, mais ce Chassériau l'a bien mérité!
LES RÉVOLTÉES DE BRESCIA.
(_Récit d'un ancien diplomate_)
En mai 1852 je me trouvais à Géra, chez le prince de Reuss, avec les
généraux Haynau et Herbillon. Haynau était célèbre par la manière
énergique et cruelle dont il avait conduit la guerre et réprimé diverses
insurrections en Hongrie et en Italie. Herbillon avait eu la confiance
de Saint Arnaud et du prince président qui, au coup d'Etat de décembre
1851, lui donna l'ordre de combattre l'émeute au quartier Saint-Antoine.
Par une après-midi charmante nous nous promenions dans les jardins que
venait d'arroser une légère ondée matinale; le soleil en buvait la
fraîcheur, fondait les perles suspendues aux branches, répandues sur les
pelouses et les feuillées. Nous goûtions avec délices la douceur de
l'air quand un cri suivi de gémissements, vint troubler notre plaisir.
--C'est un de mes jardiniers, nous dit le prince, qui est en train de
corriger sa petite servante. Il la fouette souvent car elle a un fort
mauvais naturel; elle est aussi insolente et désobéissante que gourmande
et paresseuse. Aussi je ne lui reproche point de la châtier; si on ne
lui donnait de temps à autre sur le derrière, cette enfant deviendrait
avec l'âge une coquine accomplie. Je vous avouerai que je ne suis point
opposé aux châtiments corporels. J'imagine que c'est le seul moyen de
mettre en harmonie avec les lois sociales la cruauté inhérente à
l'homme. J'ai observé que mon jardinier avait un véritable agrément à
trousser les jupons de la petite insubordonnée; il n'en est pas moins
vrai qu'en satisfaisant sa passion il corrige cette fille et lui est
utile. S'il avait pris une servante douce et soumise, il aurait tort de
la maltraiter; au contraire avec cette méchante créature il se conduit
comme il doit. Par ce choix il justifie son instinct qui, en réalité,
n'est nuisible que s'il s'exerce à contre-temps.
«Moi-même je vous avoue que j'ai été parfois aussi cruel qu'amoureux. Il
y a quelques années je m'étais épris d'une princesse allemande fort
jolie, mais qui montrait une froideur, une insensibilité exaspérantes.
Je sus bientôt que si elle paraissait indifférente à mes déclarations,
elle entretenait le commerce le plus ignoble avec un de ses valets; je
trouvai un motif pour me plaindre de ce valet et le faire enfermer;
quant à la princesse je la dénonçai à son mari et j'eus le plaisir de
voir l'adultère châtiée sous mes yeux, avant un dîner de gala. Dans
l'étroit boudoir où je lui fis la confidence, attenant au grand salon de
réception, le prince, sans songer à ses invités qui attendaient dans les
pièces voisines, déchira la robe et les jupons de l'épouse coupable, et
parmi les dentelles et la soie en lambeaux, il brandissait sa canne, un
jonc souple, et en cinglait de toutes ses forces les épaules, les
jambes, le derrière de la princesse qui courait éperdue autour de la
chambre, dont elle cherchait vainement à ouvrir les portes. Quand enfin
elle y réussit, ses chairs étaient en sang et l'on put voir sa nudité
rouge traverser vivement le grand corridor du palais, traînant après
elle les loques d'une toilette de deux mille florins!
«Ce n'était pas un spectacle sans agrément pour un amoureux rebuté. Je
vous avoue, toutefois, que j'eusse préféré tenir entre mes bras le corps
sans blessure de la belle, mais pour cela il eût fallu lui imposer mon
amour, lui faire violence; il en serait résulté un scandale que je
voulais éviter. Je me contentai donc d'assister à la punition de cette
grossière amoureuse qui préférait les baisers d'un rustre à une liaison
élégante et profitable. A voir ma physionomie impassible, le mari ne
soupçonna point que je n'étais rien moins que justicier et que beaucoup
plus qu'à son honneur conjugal je m'intéressais aux grâces charnelles de
sa femme.
* * * * *
--Vous avez agi sagement, monseigneur, dit Herbillon, en vous abstenant
d'aimer une femme qui ne vous aimait point. Si elle s'était froidement
donnée à vous, vous vous seriez attendri sur elle; vous n'auriez pas eu
le courage ensuite de punir ses trahisons, ses dédains, son
indifférence, et le mal que vous auriez épargné à sa chair, elle vous
l'aurait fait elle-même à votre coeur.
«L'année dernière j'ai commis une grande sottise. Mes soldats venaient
d'enlever la barricade de la rue Tiquetonne. Ils avaient saisi plusieurs
gamins de quatorze à quinze ans dont les mains noires de poudre
montraient qu'ils avaient tiré sur nous. Mes hommes étaient exaspérés;
ils voulaient passer grands et petits par les armes. Je m'interposai.
Les écrivains révolutionnaires ne m'ont point reproché une férocité
extrême. Je dis aux soldats: «Faites grâce aux mômes; ils sont plus
bêtes que méchants; déculottez-les et donnez-leur une fessée un peu
rude, qui leur servira de leçon; c'est tout ce qu'ils méritent.» Ce
genre de punition amusa les soldats et les rendit moins cruels. Je ne
dis pas toutefois que leurs mains furent douces aux coupables qui en
voyant abaisser leur pantalon poussaient des cris indignés comme si on
les eût pour toujours déshonorés.
«En procédant à cette exécution d'un genre plus familial que militaire,
voilà un soldat qui dit tout à coup: «Ah! il en a, celui-là, des
coussins pour s'asseoir, on n'aura pas besoin de viser avec lui... mais
c'est pas Dieu possible! c'est une fille!» Je m'approche. C'était en
effet une fille, les cheveux ramassés sous une casquette d'ouvrier,
culottée et emblousée comme un garçon. Elle avait de beaux yeux vifs, un
nez qui flairait les aventures et une bouche charnue ouverte sur les
plus jolies dents du monde. Au milieu des mains d'hommes qui la tenait,
elle se débattait avec une fureur qui semblait infatigable. «Allons,
laissez-la, dis-je aux soldats. Vous n'allez pas vous attaquer aux
filles à présent. Je prends celle-ci sous ma protection.» Ils
grondaient, et j'eus de la peine à leur arracher leur proie. Sans doute
ils eussent fouetté cette petite avec des verges de leur façon.
«Je l'avais confiée à l'un de mes aides de camp, et lorsque je revins à
ma garçonnière de la rue d'Alger, je l'emmenai avec moi.
«Elle était blessée et je ne savais pas trop ce que j'allais en faire;
mais la grâce qu'elle conservait dans son costume masculin, en dépit de
ses allures d'insurgée, m'avait ému; je ne pouvais à présent
l'abandonner.
«A mon arrivée je la couchai, je lui donnai les premiers soins, et le
lendemain un médecin que j'appelai, après un examen sérieux me déclara
la blessure de la fillette sans gravité, causé seulement par
l'effleurement d'une balle qui avait déchiré la peau sans pénétrer dans
le corps. Elle se remit vite; quelques jours après elle était sur pied.
«Allais-je la renvoyer? Je ne pouvais m'y décider. A la voir chaque jour
je m'étais attaché à elle, à son joli visage, à ses gestes gentils; il
me paraissait difficile de m'en passer. Elle pouvait avoir quinze ou
seize ans au plus; je sentais un ardent désir d'étreindre son corps; je
me décidai à lui demander de rester comme femme de chambre. Jacques, mon
valet, lui dis-je, a besoin d'aide dans son service. En réalité ce
n'était qu'un prétexte pour la garder.
«Mais ma proposition l'indigna. Etre servante? Elle, Irène Bureau?
Vraiment, que lui demandait-on? Elle me débita alors des phrases de son
catéchisme révolutionnaire. Qui l'avait donc si bien instruite? A force
d'être indiscret je finis par la pousser aux dernières confidences; elle
m'avoua que c'était son ami Charlot qui lui avait fait son éducation.
Charlot avait le même âge qu'Irène.
«--Eh bien, lui dis-je, si votre ami Charlot consentait à venir habiter
avec vous, consentiriez-vous à rester ici?
«Elle eut un sourire narquois.
«--Oh! fit-elle, je sais bien qu'il n'y consentirait pas.
«--N'importe! répliquai-je, écrivez-lui de venir vous trouver.
«J'avais mon projet qui n'était pas mauvais, comme vous allez le voir,
si j'avais eu la constance de l'exécuter complètement. Lorsque Charlot
arriva, je le pris à part. Je lui dis comment j'avais recueilli chez moi
sa petite amie et que je désirais, s'ils le voulaient bien, les garder
chez moi comme domestiques. Leurs gages seraient assez élevés. Mais tout
dépendait d'Irène. C'était à lui, Charlot, de la décider.
«Je n'eus pas de peine à remarquer que mon amoureux révolutionnaire
tenait bien moins à la gentille Irène et à ses idées politiques qu'à
l'argent que je lui offrais, et comme il avait alors sur elle beaucoup
d'influence, il l'eut vite décidée à rester.
«--Ecoute, lui dis-je, Irène me paraît une excellente fille, mais elle
est très jeune, très enfant; elle a besoin qu'on la surveille et même
qu'on l'éduque un peu. Ne me cache rien de sa conduite. Si elle agit
bien ou mal, je veux le savoir. Tu me diras chaque soir comment elle se
sera comportée dans la journée. Au reste je te paierai pour cette facile
surveillance. Si tu me trompes, et je le saurai un jour ou l'autre, je
te mets aussitôt à la porte.
«Deux jours ne s'étaient pas écoulés que déjà Charlot me faisait son
premier rapport pour lequel je lui donnai un louis de récompense: Irène
avait découvert la cave à liqueurs et avait bu tout un flacon d'anisette
russe. J'appelai Irène et quand je fus seul avec elle, je lui reprochai
sa gourmandise et son vol. Elle mentit.
«--Ce n'est pas moi! Ce n'est pas moi! répétait-elle avec des
trépignements.
«--Je vois, Irène, dis-je, ce dont vous avez besoin.
«Sans peut-être deviner ce que je lui voulais, elle me laissa rabattre
sur ses bottines son pantalon d'ouvrier, mais quand j'eus retroussé sa
chemise et qu'elle me vit lever ma cravache, elle eut une rage folle et
essaya de lutter avec moi. Je dus lui attacher les mains et alors,
malgré les bonds et les contorsions de son corps, malgré les hurlements
dont elle remplissait la maison, je lui donnai une cinglade qui lui
marbra convenablement la peau.
«Enfin je la laissai aller pleurant, sanglotant, gémissant. Charlot, par
la porte entrouverte, avait assisté à la correction et riait sous cape
d'avoir vu écorcher le derrière de sa bonne amie.
«Pendant deux jours elle se tint à l'écart, triste et boudeuse; elle
n'obéissait aux ordres de Jacques ni aux miens; elle ne parlait à
personne. Le soir du second jour elle s'approcha de moi et me dit très
vite comme si elle n'était pas sûre d'elle-même et craignait une seconde
plus tard de manquer d'audace:
«--Ce n'est pas Jacques, c'est Charlot qui vous a dénoncé à moi. Eh
bien, c'est un fourbe, ce Charlot, je le déteste! C'est pour boire avec
lui que j'ai pris le carafon de liqueur; et puis il vous vole vos
cigares...
«Mais il m'était indifférent qu'elle accusât Charlot et même que Charlot
fût coupable de m'avoir volé des cigares. L'important pour moi, c'est
qu'Irène et Charlot, d'amoureux fussent devenus des ennemis acharnés.
Irène sentait en Charlot un espion et ne pouvait plus le souffrir;
Charlot trouvait son intérêt à dénoncer Irène et il ne l'aimait plus
depuis qu'il l'avait vue courber le derrière sous ma cravache. Ce
difficile amant la trouvait ridicule.
«Pour consoler Irène je lui commandai de jolis costumes d'homme: un pour
la maison, deux pour sortir le jour, et un habillement complet pour
m'accompagner le soir au cabaret et aux petits théâtres. J'avais aussi
commandé des costumes pour Charlot.
«Le premier soir que nous dinâmes tous trois ensemble dans un salon du
Café Anglais, Irène était si séduisante dans son travesti que je ne pus
y tenir. Dès qu'on eut servi le champagne, je l'entraînai sur le canapé,
et je déboutonnai ses vêtements. Je n'ai pas besoin de dire que ce ne
fut pas pour la fouetter. Quelle joie de caresser son ventre lisse et de
sentir sous mes mains la plénitude et la cambrure de ses fesses! Les
yeux d'Irène brillaient de plaisir; ses joues étaient empourprées par le
vin, l'émotion de la fête. Je l'embrassais comme un fou et elle me
rendait au double mes baisers. Devant nous, Charlot faisait semblant de
ricaner, mais au vrai il était furieux contre son ancienne maîtresse.
«Nous recommençâmes plusieurs fois ces dinettes; nous terminions la
soirée au théâtre. Le joli visage d'Irène lui valait des succès de
toutes sortes; des hommes, des femmes lui écrivaient; beaucoup se
trompaient ou feignaient de se tromper sur son sexe. Par ses
espiègleries et aussi ses façons coquettes elle provoquait ces
déclarations passionnées; souvent même de notre baignoire, debout ou la
tête penchée au dehors, elle répondait aux galanteries par des gestes,
des oeillades nullement équivoques.
«--Regardez donc Irène, me chuchotait Charlot, en me poussant le coude.
«--Irène, m'écriai-je, tu sais ce qui t'attend au retour.
«Elle me regardait, se rasseyait, et était prise sur son fauteuil d'un
grand tremblement. Son derrière, dont la culotte étalait bien l'ampleur,
se ramassait et semblait se rapetisser de crainte. Je jouissais vivement
de son trouble qui durait tout le temps du spectacle. Cette angoisse
augmentait quand nous montions en voiture. A peine rentrés, je la jetais
sur un divan, je la faisais tenir par Charlot et après l'avoir à demi
déshabillée, je la fessais vigoureusement avec une cravache. Elle
criait, sanglotait. Elle se calmait ensuite dans mon lit entre mes bras.
«Elle était devenue tout à fait ma maîtresse; laissant à Jacques et à
Charlot les soins de la maison, elle ne s'occupait plus que de se vêtir
et de se promener.
«Un jour Charlot me montra une lettre qu'elle venait d'écrire et qu'elle
avait remise à un commissionnaire. Elle répondait à un inconnu et lui
donnait un rendez-vous.
«--Qu'est-ce que cette lettre? dis-je à Irène en colère.
«Elle pâlit, se troubla, mais vite elle eut dominé son émotion; et,
haussant les épaules:
«--Une invention de Charlot, fit-elle. Il me hait parce que je ne l'aime
plus. Il a imité mon écriture, ce qui n'était pas difficile puisque
c'est lui qui m'apprit à écrire, et qui autrefois me traçait les modèles
que je m'efforçais ensuite de bien reproduire.
«Je feignis de me contenter de cette explication, mais je n'étais point
rassuré sur la fidélité d'Irène.
«Le lendemain même, j'avais besoin de Charlot pour une commission; je le
sonne, il ne vient pas et Jacques m'apprend qu'il est sorti à la hâte il
y a plus d'une heure. Cela me cause une certaine surprise car je lui
avais défendu de quitter la maison sans m'en demander la permission.
«J'entre dans mon cabinet de travail pour écrire une lettre; et là que
vois-je? Irène étendue tout de son long sur le parquet et paraissant
évanouie.
«--Ah! c'est vous, fait-elle, d'une voix éteinte, entrouvrant les yeux.
Oh! secourez-moi, sauvez-moi. Je crois que je vais mourir.
«Très effrayé, je la prends dans mes bras.
«--Mais qu'avez-vous, mon enfant, qu'avez-vous?
«--Oh! je ne sais pas, je me sens malade... étourdie. Il me semble qu'on
m'a donné un grand coup... Ah oui! C'est lui... Charlot.
«Sa tête retombe comme si elle n'avait plus la force de parler et
qu'elle fût sur le point de perdre connaissance, mais un moment après
elle revient à elle, elle me parle de nouveau.
«--J'étais là, dans ce fauteuil, quand Charlot est entré avec vos clefs.
Il a ouvert le petit meuble. Comme il prenait des billets de banque, je
me suis élancée sur lui: «Tu ne feras pas cela devant moi, je ne le
permettrai pas!» Alors il m'a donné sur la tête un coup terrible qui m'a
jetée à la renverse, et je ne sais plus ce qui est arrivé.
«Avec l'aide de Jacques je transportai Irène sur son lit, je fis venir
un médecin, qui trouva que le coup avait pu être donné avec violence
mais qu'il n'aurait pas de suites, et que la victime ne s'en
ressentirait nullement. Rassuré, j'allai inspecter mon secrétaire et
j'eus l'ennui de constater le vol qu'Irène venait de m'annoncer: deux
mille francs avaient disparu de mon secrétaire.
«Le lendemain Irène était remise de son étourdissement et toute
radieuse. Je ne l'avais jamais vue si gaie. Comme nous étions à
déjeuner, Charlot, à ma grande surprise, revint. Il me dit que la
veille, une lettre où on lui annonçait la mort de son père l'avait fait
quitter brusquement la maison, mais qu'au moment où il allait prendre le
chemin de fer pour se rendre dans sa famille et assister à
l'enterrement, il avait rencontré par hasard un de ses parents qui lui
avait donné des nouvelles de son père qu'il venait de voir, qui était à
Paris et se portait à merveille.
«--Cette histoire m'intéresse peu, m'écriai-je, mais veux-tu me dire ce
que tu as fait de mes deux mille francs?
«Il écarquilla les yeux et parut plus étonné encore que je ne l'avais
été de son retour.
«--Vos deux mille francs? balbutia-t-il.
«--Oui, mes deux mille francs, qu'en as-tu fait, coquin, voleur! Je vais
te faire arrêter.
«--Mais, s'écria-t-il, je ne vous ai jamais rien pris, je vous le jure,
mon général, je vous le jure sur la tête de mon père!
«Sans prendre garde à ses protestations je dis à Irène d'envoyer Jacques
chercher des sergents de ville.
«Alors il comprit qu'il perdait sa peine à vouloir me convaincre; voyant
Irène se lever il tourne les talons et, sans qu'il me soit possible de
l'arrêter, traverse en courant le corridor, le vestibule; quelques
secondes après il était dehors, au loin. Jacques essaya inutilement de
le rattraper.
«--La vue de cet homme me fait mal, me dit alors Irène. Elle était toute
pâle et j'entendais battre son coeur.
«--Sois tranquille, ma chérie, nous le retrouverons et nous le ferons
mettre dans un endroit d'où il ne sortira plus pour t'ennuyer.
«Ce jour-là j'étais invité à l'Elysée et, comme j'avais à faire
auparavant quelques visites officielles, je me mis de bonne heure en
uniforme: je ne devais rentrer que fort tard à la maison. Par hasard je
n'avais pris qu'une paire de gants; il m'en fallait d'autres pour me
présenter devant le prince. Je rentrai chez moi. Ah! quelle surprise m'y
attendait!
«Dans mon lit j'aperçus Irène à demi déshabillée et toute découverte
auprès d'un homme dont elle ne laissait voir, dans sa posture, que les
jambes et les bras, mais au juron que je proférai, l'homme se souleva du
lit et me montra la figure effarée de mon aide de camp. Avec quelle
colère je me jetai sur le couple! Je saisis le ceinturon de mon amoureux
pour les cingler, et je les frappai à tour de bras. La tête dans
l'oreiller, Irène hurlait comme une chienne. Quant à son complice, il se
sauva en chemise dans la rue; je lui lançai par la fenêtre son sabre,
son shako, ses bottes, sa culotte. Il dut se rhabiller dans une allée.
Je revins à Irène; après lui avoir donné des coups de cravache par le
visage et lui avoir botté le derrière de la bonne façon, je la fis
dégringoler mon escalier et je la jetai à la porte avec une jupe et une
blouse sur les bras. J'étais comme affolé de ce qui venait de m'arriver;
j'étais si sot, si naïf que j'avais fini par avoir confiance dans cette
fille; j'avais beau être jaloux, je ne m'imaginais pas qu'elle pût me
tromper.
«Je regrettai bientôt d'avoir traité si durement Charlot. Je retrouvai
l'un de mes billets de mille francs dans un coffret d'Irène, et, dans
son buvard, le brouillon de la fausse lettre qu'elle lui avait envoyée
pour lui annoncer la mort de son père et le tenir éloigné de la maison
au moment où elle l'accuserait de m'avoir volé. Ainsi elle avait inventé
toute cette mise en scène de l'évanouissement pour m'émouvoir! Tant
d'astuce me paraissait inconcevable; j'étais surtout désespéré qu'elle
m'eût trompé avec un officier, avec un des miens. Une pareille trahison
m'était doublement douloureuse.
«--Ah! me disais-je, pourquoi n'ai-je pas laissé cette créature aux
mains de mes soldats, le 3 décembre! Quand ils lui auraient déchiré son
derrière de voleuse, quand ils l'auraient violée, ne valait-il pas mieux
qu'elle subît tous les outrages et qu'elle ne vînt pas déshonorer mon
uniforme, en me donnant des façons de niais et d'amoureux transi.
«Pourquoi n'ai-je pas été cruel! Pourquoi me suis-je laissé attendrir?
* * * * *
«--Mais, fit Herbillon après une pause et en essuyant une larme, c'est
assez de regrets.
Et se tournant vers Haynau:
--A vous, général, à vous de nous conter vos exploits de guerre et
d'amour.
--Permettez-moi un aveu, répliqua Haynau. Je ne conçois pas que dans nos
relations avec une femme nous oubliions notre orgueil plus que notre
plaisir. Monseigneur, dans l'aventure qu'il a bien voulu nous faire
connaître, s'est souvenu surtout de son autorité: je ne puis lui donner
tort. Vous, Herbillon, il me semble qu'à la mode de nombre de vos
compatriotes, après avoir affecté de traiter votre petite prisonnière en
conquérant, vous l'avez laissée devenir un peu trop votre maîtresse.
Vous vous êtes placé dans un état d'infériorité fâcheux à l'égard de vos
subordonnés qui n'ignoraient pas vos façons d'agir; le prince, lui,
s'est seulement privé d'une jouissance. Je ne prétends pas m'offrir en
exemple, mais je crois avoir réussi quelquefois à contenter mes désirs
d'homme sans rien perdre de mon prestige sur mes soldats et mes
officiers qui, soyez-en persuadés, connaissent la vie privée de leur
chef et lui refusent, dans les circonstances périlleuses, pleine
obéissance, lorsqu'ils savent qu'il a faibli ou s'est rendu le moins du
monde ridicule devant une femme.
Je vais vous dire ce qui m'est arrivé à Brescia en avril 1849.
D'abord je tiens à me justifier des reproches que m'ont lancés les
journalistes révolutionnaires. A les entendre nul bourreau n'a surpassé
mes cruautés; je ne suis pas un homme, mais un monstre. Ces messieurs
eussent voulu me voir panser les blessés et soigner les malades
italiens, comme si j'étais un médecin ou une soeur de charité!