«--Mais tu sais bien, lui répondis-je, que j'ai été élevée par des

religieuses. Je voyais--c'est tout naturel--l'aumônier du couvent. Je me

confessais à lui. Je l'aimais beaucoup, et il me témoignait lui-même la

plus vive affection. Ah! je l'ai bien regretté, je le regrette encore!»

Ce fut tout ce que je lui dis ce soir-là, mais je sentis bien que je

l'avais offensé, quoiqu'il ne m'eût soufflé mot. La blessure était

faite, et j'allais, souvent sans le vouloir, l'élargir.

Le lendemain, au repas, il n'eut pas pour moi une parole. Il paraissait

fort préoccupé. Comme nous nous déshabillions pour nous mettre au lit:

«--Qu'as-tu donc ce soir? lui demandai-je.

«Alors, sans répondre à ma question:

«--Tu m'as parlé hier de l'aumônier du couvent où l'on t'a élevée. Tu

m'as avoué qu'il te témoignait une grande affection. Est-ce qu'il

t'embrassait?

«--Oui, quelquefois, comme un père peut embrasser un enfant.

«--Seulement ce n'était pas ton père, et il n'en avait pas les droits...

Et il te caressait?

«--Il me donnait de petites tapes sur les joues, et aussi par dessus ma

robe.

«--Ah! il te donnait de petites tapes... A propos, il était ton

confesseur; quelles pénitences t'infligeait-il?

«--Quelles pénitences?... Mais le chapelet à réciter, quelquefois tout

entier, quand je n'avais pas été sage.

«--Et il ne te battait pas?

«J'eus grande envie de lui éclater de rire à la face, mais je me

contins, et me ravisant:

«--Oh! s'il me battait! tu connais le proverbe: qui aime bien châtie

bien.

«--Il t'a battue souvent?

«--Plusieurs fois.

«--Et à quel âge as-tu quitté le couvent?

«--A seize ans.

«--Et il te battait encore?

«--Sans doute. Pour dire vrai, je ne m'en souviens plus.»

Cette fois encore nous en restâmes là, mais je pris dans la suite un

malin plaisir à irriter sa jalousie.

Un jour que je m'attardais en déshabillé devant mon miroir, il me

reprocha ma lenteur et me dit de presser ma toilette. Je fus fort

dépitée de son observation et qu'il n'eut pas eu un regard pour ce que

je lui laissais voir de ma personne.

«--Ah! tu ne ressembles guère à notre ancien aumônier, m'écriai-je. Ce

n'est pas lui qui serait resté indifférent à ce que je te montrais tout

à l'heure.

«Voilà mon mari rouge de colère.

«--Qu'est-ce que tu viens de dire? Qu'est-ce que tu viens de dire?

Répète-le.

«--Calme-toi d'abord, je te prie.

«--Je veux avoir des explications. Avoue-le; il t'a prise, il t'a eue

avant moi.

«--Tu sais bien que non, répliquai-je en souriant.

«--Enfin que signifie ta phrase de tout à l'heure?

«--Que notre aumônier cherchait toutes les occasions de nous voir... de

contempler notre beauté.

«--Le misérable!

«--Ce n'était pas un misérable. J'en aurais fait tout autant à sa place.

C'était si facile pour lui! Je me rappelle le cours d'instruction

religieuse. Un jour, je me frottais sur mon banc le derrière qui me

démangeait. A la fin de la classe, l'abbé m'appelle, me conduit dans le

petit cabinet où l'on mettait les livres d'étude. «Vous souffrez, mon

enfant? me demanda-t-il.--Non, Monsieur l'abbé.--Vous ne pouviez tenir

en place tout à l'heure.» Je rougissais et ne répondais rien.

«Déshabillez-vous, me dit-il, et comme je déboutonnais ma pèlerine: non,

par en bas! Relevez votre robe et étendez-vous sur ce banc.» Juge si

j'étais honteuse. Il m'écarte les jambes. «Petite coquine, que

faisiez-vous tout à l'heure? Que faites-vous la nuit? Vous n'êtes pas

sage. Vous allez être punie. Retournez-vous!» Cette fois, je dois me

coucher sur le ventre, les jupons retroussés, et comme je me demande,

toute palpitante d'émotion, ce qui va m'arriver, je reçois un coup sur

les fesses qui m'arrache un cri de douleur. Je sens les ongles de

l'aumônier s'incruster aux creux et aux pleins de ma chair, tandis qu'il

me recommande de ne plus crier si je ne veux pas augmenter la rigueur de

mon châtiment. Il continue à me frapper, d'abord de ses larges paumes,

puis de la souple baguette qui sert au maître de géographie pour montrer

les cartes. Je lui obéis, je retiens mes cris, mais, à demi-voix, je le

supplie de me pardonner: «Monsieur l'abbé! Monsieur l'abbé! je vous en

prie, ne me battez plus! J'ai trop mal!» Mais il ne s'arrêtait pas. Ah!

comme il me cinglait. Il ne m'eut pas plutôt dit de me rajuster que

j'éclatai en sanglots. Je n'osais pas rentrer dans la cour de

récréation, les yeux rouges et comme meurtris. Quelque écolière

indiscrète avait surpris la scène et était venue la raconter à mes

condisciples; les grandes chuchotaient en me regardant; si je

m'approchais, elles faisaient semblant de ne pas me voir, comme si la

fessée que j'avais reçue m'avait déshonorée et rendue infréquentable.

L'abbé, lui, me considérait en souriant. Il m'appela: «Ecoutez-moi, mon

enfant. C'est pour votre bien que je vous ai punie. Dites-moi que vous

ne m'en voulez pas. Et donnez-moi un baiser de paix.--Non, Monsieur

l'abbé, lui répondit-je en lui tendant la joue, je ne vous en veux pas.»

C'était vrai. Même après une fessée aussi rude, je n'avais pas de haine

pour lui. S'il m'administrait un jour des claques sur le derrière, une

autre fois, pour me récompenser, il m'apportait des bonbons. Et puis,

quoique gosse, je sentais bien qu'il s'amusait à me corriger, et de

temps à autre je me résignais ainsi à lui faire plaisir.

«--L'infâme!... L'infâme!» répétait mon mari tout troublé, et comme je

prenais ma figure naïve, il haussait les épaules.

* * * * *

--Vraiment, s'écria Mlle Trébuchet fort surprise, cela le divertissait

tant, votre aumônier, de vous donner le fouet?

--Mais non! répliqua Valentine; seulement je m'amusais à conter des

histoires à Victor pour l'agacer un peu. J'ai été élevée par une

institutrice, et j'avais alors pour confesseur le curé de Saint-Michel

dont je n'apercevais le visage que par le guichet du confessionnal.

--Alors, vous mentiez ainsi, par plaisir!... Mais c'est indigne!

--On voit bien que vous n'avez jamais eu de mari!

--Enfin! quel rapport peut avoir ce récit avec l'arrestation de notre

malheureux vicaire?

--Vous allez le voir, répondit Valentine... Toutes ces confidences

avaient exaspéré la jalousie de Victor bien plus que je ne me serais

imaginée. En lui donnant de vagues soupçons, je ne songeais qu'à lui

enlever quelque peu de sa belle assurance, à le rendre moins confiant

dans ses propres mérites, moins sûr de mon affection et, par là même,

plus amoureux. Quand je m'aperçus qu'il était si ému de mes fausses

confidences, je fus très effrayée, mais il était trop tard.

--Il n'est jamais trop tard, observa Mademoiselle Trébuchet, pour se

repentir et réparer le mal que l'on a fait.

--Je me serais déshonorée à ses yeux, dit Valentine, en lui avouant que

j'avais menti. Il s'imaginait réellement que l'aumônier ne s'était pas

borné à me découvrir le derrière, que les corrections qu'il m'infligeait

n'étaient qu'un prétexte pour prendre avec moi les plus grandes

libertés. «Jure-moi, me disait-il, qu'il n'a pas été ton amant.» Je le

lui jurai. Mon serment ne réussissait pas à le convaincre. «Tu ne me

feras pas croire, disait-il, que ce prêtre n'a pas essayé de te revoir à

Paris depuis que tu es mariée.» Pour le persuader, je dus inventer

encore une histoire et mentir à nouveau.

--Malheureuse enfant! soupira Mademoiselle Trébuchet.

--Je ne pouvais pas agir autrement. Il me fallait à tout prix le

rassurer, endormir cette jalousie du passé que j'avais irritée si

étourdiment. Surtout, je ne voulais pas qu'il me jugeât coupable. En

reconnaissant que ses soupçons n'étaient pas illusoires, en flattant sa

manie d'anticléricalisme, je pensais qu'il me croirait plus volontiers.

«Je ne te cacherai pas, dis-je un soir à Victor, que mon ancien aumônier

a essayé de me revoir; il est venu sonner à cette porte, et malgré moi

il a pénétré ici. Après s'être informé de ma vie et de mes dévotions,

peu à peu il m'a parlé du couvent; il m'en a rappelé les exercices, les

actes de piété, quelquefois sur un ton grave et religieux, mais le plus

souvent avec des familiarités insinuantes, des sous-entendus libertins

qui m'ont tellement choquée que je lui ai ordonné de se taire, le

menaçant, s'il continuait ses propos inconvenants, d'appeler la femme de

chambre pour le mettre dehors. Sans m'écouter, décidé sans doute à tout

se permettre, il a essayé de m'enlacer; par bonheur je suis parvenue à

me dégager de son étreinte, à gagner la chambre voisine, à m'y enfermer,

le laissant dans un véritable état de folie amoureuse ou sensuelle. Mes

trois petites nièces, Henriette, âgée de douze ans; Lise, qui a onze

ans, et Emilie qui en a neuf, étaient à jouer à la maison; elles

couraient de chambre en chambre et firent irruption en se bousculant

dans la pièce où il était demeuré. Comme les deux plus grandes fillettes

avaient renversé leur cousine, ce lui fut une raison suffisante pour les

gronder; voyant qu'elles se moquaient de lui, il n'hésita pas à les

gifler et à les battre. Etait-ce fureur de n'avoir pas réussi, besoin de

trouver à cet amour trompé une compensation luxurieuse? Il saisit

Henriette, la déculotta et à l'aide d'une embrasse de rideau il se mit à

la fouetter avec une telle violence que la pauvre enfant, qui est très

courageuse, poussa des hurlements que la bonne entendit de la cave. Elle

reconnut la voix d'Henriette et remonta vite. J'étais si effrayée que je

n'avais osé sortir de la chambre. «Madame, madame, me cria cette fille,

le curé qui est à martyriser Mademoiselle Henriette!» A côté de ma bonne

je repris courage, toutes deux nous arrachâmes ma petite nièce à ce

barbare et nous le jetâmes à la porte. Henriette gémissait et de temps à

autre portait la main à ses fesses qui saignaient jusque sur le

plancher. Tandis que nous pansions la pauvre petite, Lise nous dit que

l'abbé, avant de fouetter sa soeur, l'avait attachée à un fauteuil et

qu'il l'avait pincée sous ses jupes à deux reprises et en des endroits

qu'elle n'osait désigner: «Attends, s'était-il écrié, que j'en aie fini

avec ta camarade, et je reviens accorder ta guitare». Nous découvrîmes

au haut de ses cuisses et sur son derrière des meurtrissures profondes.

Les ongles du prêtre avaient labouré, déchiré cette peau tendre et lisse

comme un pétale de rose». Lorsque j'eus fini mon récit, je regardai

Victor avec inquiétude: il ne m'avait pas interrompue une seule fois, il

n'avait écoutée sans un geste et d'un visage impassible. Allait-il ne

croire? «Quel monstre! s'écria-t-il enfin, et imaginerait-on qu'il

puisse exister de telles passions! Et quand je songe que les pauvres

enfants de tes soeurs ont failli être victimes de cette cruauté

bestiale!... Ecoute, Valentine, tu vas écrire tout ce que tu viens de me

raconter. Et tu demanderas aussi à la bonne et aux fillettes d'écrire ce

qu'on leur a fait et ce qu'elles ont vu. L'infâme ne pourra repousser

ces cinq accusations!... Je vais d'ailleurs moi-même interroger la bonne

et les enfants.» Un résultat si imprévu m'atterra. Vainement dis-je à

Victor que cette aventure regrettable n'aurait pas de suite et qu'il

valait mieux l'oublier, je ne réussis pas à le détourner de ses projets

de vengeance. La bonne ni les fillettes n'étaient pas à la maison, mais

il allait les voir le lendemain. Aurais-je le temps de le prévenir, et

au reste voudraient-elles, sauraient-elles répéter mes mensonges?

Qu'arriverait-il s'il venait à s'apercevoir que tout ce que je lui avais

raconté était faux? Je passai une nuit d'angoisses, sans un instant de

sommeil. Dès le matin j'étais levée et je me trouvais à l'arrivée de la

domestique. Je lui dis... ce que j'attendais de sa complaisance. Cette

fille, qui comprenait mal mes raisons et craignait de s'engager dans une

fâcheuse affaire, se refusa longtemps à se mettre dans mon jeu. Enfin ma

bourse, que je vidai dans ses mains, la décida. Je courus aussitôt chez

mes nièces. Henriette et Emilie, ravies des bonbons que je leur

apportai, écrivirent tout ce que je voulus; mais Lise fit des façons:

«Pisque z'ai pas vu l'curé, disait-elle... pisque z'ai pas eu le fouet.»

--«Si tu ne l'as pas eu, tu vas l'avoir!» m'écriai-je en la courbant

vers la table et en la forçant à se lever de la chaise où elle était

assise, comme si je me préparais réellement à la fesser. Elle eut peur,

implora son pardon et se mit à écrire, à l'exemple de sa soeur et de sa

cousine, ce que je lui dictai. Je commençais à être un peu plus rassurée

et je ne fus pas trop émue quand mon mari rentra le soir et me demanda

ma déposition ainsi que celles de la bonne et des enfants. «C'est bien,

dit-il froidement, à présent il faut m'avouer le nom.--Le nom, quel nom?

m'écriai-je de nouveau effrayée.--Le nom du misérable qui est venu ici,

qui a essayé de te prendre de force et de souiller tes pauvres petites

nièces!--Mais je ne sais pas son nom.--Tu ne sais pas son nom! Tu ne

sais pas le nom de ton ancien aumônier! Prends garde, Valentine, je vais

croire que tu es son complice.--Mais je vous jure!...»

Je ne trouvais plus une parole tant j'étais épouvantée. Il me serrait le

bras si fort que je poussai des cris. Je crus qu'il allait me tuer: «On

peut parfois pardonner à un adultère, disait-il, mais non pas une

trahison pareille, et je serai sans pitié, sois-en sûre, pour une

coquine qui s'est prostituée à un cabotin immonde comme ton

galant.--Mais ce n'est pas mon amant, m'écriais-je, désespérée.--Ce

n'est pas ton amant, alors pourquoi ne veux-tu pas me dire son nom? Si

tu as pitié d'un tel scélérat, tu es digne d'aller avec lui.» Je sentis

qu'il fallait parler, et je dis le nom que j'avais sur mes lèvres, le

seul nom que ma mémoire m'offrit à ce moment; le nom du prêtre que vous

me parliez sans cesse, le nom de l'abbé Palloy. Je vous assure que je le

lançai par hasard, sans mauvaise intention, ne cherchant qu'à me

disculper devant mon mari. Vous savez le reste!

* * * * *

Mademoiselle Trébuchet avait écouté avec stupeur cette confession sans

repentir. Elle ne trouva qu'un mot pour exprimer son trouble.

--C'est abominable! C'est abominable! répétait-elle en levant les yeux

et en joignant les mains; soudain elle se tourna vers Valentine dans un

élan de colère si inattendu que la jeune femme, malgré l'apparence

faible et vénérable de son interlocutrice, prit peur et eut un geste

comme pour implorer sa grâce.

--C'est donc le diable qui est en toi, mauvaise fille! s'écria

Mademoiselle Trébuchet.

--Je vous assure... je vous assure que c'est bien malgré moi que j'ai

fait ces mensonges. Mon mari m'y a, pour ainsi dire, forcée.

--Tu mériterais qu'on te battît, qu'on t'assommât! continuait

Mademoiselle Trébuchet en la menaçant de ses poings levés.

Enfin, les supplications, les yeux en larmes de Valentine ne la

trouvèrent pas impitoyable; elle se calma un peu.

--Je veux bien te pardonner, dit-elle, mais à une condition: c'est que

tu vas rétracter par écrit toutes les calomnies infâmes que tu as osé

lancer contre notre saint vicaire, et tu feras rétracter aussi toutes

celles qu'ont proférées, à ton instigation, ta domestique et tes petites

nièces.

--Oh! Mademoiselle, que me demandez-vous?

--Rien que de juste et de naturel. Tu as obtenu de quatre personnes

qu'elles mentent pour t'être agréable; tu obtiendras bien qu'elles

disent la vérité pour sauver un innocent.

--Mais que dira mon mari? Je vais être perdue!

--Tant pis. Tu l'auras voulu. Mais je ne permettrai pas qu'un bon prêtre

comme l'abbé Palloy soit victime de tes mensonges... Allons, je ne

partirai que lorsque tu m'auras donné ta confession, et bien sincère!

Dépêche-toi, et sois persuadée que tu n'as rien à gagner en faisant la

fourbe avec moi. Je dirai à ton mari toute la vérité, si tu m'y

contrains.

--Ah! gémit Valentine, je le connais, il me tuera!

--Il ne saura rien. Mais avoue que s'il te battait un peu, tu ne

l'aurais pas volé!

Valentine comprit qu'elle n'avait qu'à obéir; elle se leva, s'enveloppa

vivement de sa robe de chambre et se mit à écrire sous les yeux de Mlle

Trébucher; puis elles allèrent ensemble trouver la bonne et les

fillettes. Lorsque la vieille dévote quitta Valentine, elle emportait

avec elle les cinq rétractations.

Elle ne perdit point de temps; malgré les lenteurs de la justice, elle

commença aussitôt ses démarches en faveur de l'abbé Palloy, et, trois

jours plus tard, elle obtenait la libération du vicaire.

* * * * *

Quand M. Chassériau vit dans les journaux que l'abbé Palloy, comme si

rien ne s'était passé, avait repris ses fonctions à Saint-Jacques du

Haut-Pas, il ne put contenir sa colère. C'était un samedi soir qu'il

apprit cette nouvelle; il passa toute la nuit du dimanche dans une

agitation étrange. Il se promenait dans sa chambre en lançant des

imprécations, ou, se jetant dans un fauteuil, il semblait ruminer je ne

sais quels projets, puis reprenait vite sa marche folle. Vainement

Valentine se leva plusieurs fois, vêtue seulement d'une chemise fine et

souple qui, sans rien voiler de ses grâces, en rehaussait la séduction

par la soie obscure et lumineuse qui ne les couvrait un instant que pour

en donner, la minute d'après, une vision soudaine et éblouissante; elle

se montrait un instant à la porte du cabinet de travail, avec un

clignement amoureux vers son lit défait dont elle apportait l'odeur

chaude; et par les plus charmantes, les plus libres attitudes, appelait

son mari au plaisir.

--Eh bien, mon ami, tu ne veux donc pas te coucher?

--Non, non, laisse-moi, répondait-il d'une voix hargneuse.

Il n'avait pas fermé l'oeil lorsque l'aube vint éclairer la chambre,

mais il avait sans doute pris une résolution, car il se mit à écrire

plusieurs lettres et réveilla sa femme.

--Habille-toi vite, lui ordonna-t-il d'un ton autoritaire, nous allons

aujourd'hui à la grand messe.

Valentine fut bien étonnée.

--Comment, mon ami, toi, un impie, qui ne crois à rien, tu veux aller à

une messe qui va durer près d'une heure. Mais tu vas t'ennuyer.

Moi-même, qui suis pieuse, cela ne m'amuse guère...

--Il ne s'agit pas de s'amuser. Nous allons ce matin à la grand'messe à

Saint-Jacques du Haut-Pas.

--Mais, mon ami, implora Valentine.

--Pas de réplique. C'est une chose décidée. Lève-toi!

Et comme elle demeurait hésitante, la tête appuyée sur son oreiller, il

rejeta le drap qui couvrait le lit et tira sa femme sans précaution.

Valentine se sentit aussi pénétrée de honte et de crainte que si elle

eût été une fillette menacée du fouet; même elle eut peur pour ses

grasses, indolentes et voluptueuses fesses que son mari regardait sans

sourire, d'un oeil dur, impitoyable. Domptée, elle ne résista plus, se

leva et s'habilla avec soin, mais sans ses flâneries habituelles.

Elle était bien tremblante lorsqu'ils partirent. Son mari, d'ordinaire

insoucieux de sa toilette, s'était vêtu avec une grande recherche

d'élégance; il lui donnait le bras cérémonieusement sans lui parler,

sans tourner la tête de son côté, à la façon d'un sergent de ville qui

entraînerait le malfaiteur qu'il vient d'arrêter.

Ils arrivèrent à Saint-Jacques-du-Haut-Pas; elle trempa sa main dans le

bénitier et fit le signe de la croix avec une dévote lenteur, puis elle

offrit de l'eau du bout des doigts à son mari, qui refusant de toucher

son gant humide, passa devant elle et fendit la foule. L'église était

pleine de monde, mais M. Chassériau écartait vivement tous ceux qui se

trouvaient sur son passage. Sa femme le suivait soumise, dominée par

lui.

Tout à coup l'orgue déchaîna ses tempêtes; des enfants calottés de

rouge, des hommes obèses ou dégingandés, en surplis étroits ou trop

courts, défilèrent; des prêtres portant des chapes étincelantes parurent

au milieu du rayonnement des cierges allumés. La messe commençait.

L'abbé Palloy était parmi les officiants. A ce moment Valentine tourna

la tête et vit tout près d'elle Mademoiselle Trébuchet agenouillée sur

son prie-dieu et le front incliné vers son paroissien. Mademoiselle

l'aperçut cependant par suite de ce don singulier qu'ont les dévotes de

pouvoir à la fois lire des prières et ne rien perdre de ce qui se passe

autour d'elles; elle eut un petit signe de tête discret auquel Valentine

s'apprêtait à répondre quand tout à coup quatre détonations retentirent

tout près d'elle. Elle n'eut pas le temps de s'épouvanter. Après

quelques secondes de silence, de stupeur, un grand mouvement et une

rumeur énorme se produisirent. Valentine fut écartée presque

brutalement, rejetée sur Mademoiselle Trébuchet, puis repoussée,

emportée plus loin jusqu'en dehors de la nef. Alors avec des battements

de coeur précipités elle regarda ce qui se passait. Sauf le prêtre qui

disait la messe et qui était adossé à l'autel, tous les autres étaient

groupés à droite de la balustrade devant un groupe très agité. Elle vit

le bedeau, le suisse, et deux assistants qui emmenaient un homme dont, à

cause de la distance, elle ne put distinguer les traits. Cependant

l'orgue éclatait à nouveau; les chants montaient vers les voûtes. La

messe continuait. Ne pouvant changer de place Valentine ouvrit un

paroissien, en tourna les pages, s'assit, se leva, se signa suivant les

prescriptions, puis à la fin de la cérémonie, comme on commençait à

sortir, elle gagna la porte, pensant qu'elle allait retrouver M.

Chassériau. A ce moment Mademoiselle Trébuchet passa près d'elle et lui

dit:

--Il est donc insensé, votre mari?

--Mais qu'a-t-il fait? Qu'y a-t-il? demanda-t-elle.

On ne lui répondit pas; Mademoiselle Trébuchet était déjà loin.

Alors abordant le sacristain elle l'interrogea et put enfin apprendre

l'événement.

--C'est un fou qui a tiré quatre coups de revolver sur M. l'abbé Palloy.

Cela lui suffisait. Elle était sûre à présent que le coupable était son

mari. Elle fut quelques minutes assez émue. Cependant personne ne lui

disait rien, le soleil brillait dans les feuillages clairs, une chaude

odeur de printemps, de poussière, d'étoffe neuve et de parfums lui

venaient aux narines. Elle eut faim, et se dirigea tranquillement vers

un restaurant où elle déjeuna de mets délicats et d'un fort bon appétit.

De retour à la maison elle eut peur. «Il est arrêté, se dit-elle, et

peut-être va-t-on m'arrêter moi-même.» Elle attendait à chaque instant

l'arrivée d'un commissaire de police. Il ne vint personne. A la montée

de la nuit elle songea qu'elle était libre de passer sa soirée selon son

caprice; elle s'habilla de sa plus belle robe, mit son chapeau neuf, ses

bijoux, alla dîner dans un restaurant assez cher du quartier latin où

son mari l'avait menée une fois, et se fit conduire ensuite aux

Nouveautés, où elle rit et s'égaya de tout coeur. Un jeune homme, assez

bien fait de sa personne, qui était assis près d'elle lui fit la cour;

ils causèrent durant les entractes et à la fin de la représentation il

l'invita à souper.

--Non, dit-elle, après un moment d'hésitation, ce ne serait pas

convenable.

Elle lui laissa toutefois son adresse et lui permit de lui écrire.

Elle eut une petite frayeur en rentrant dans son logis solitaire, mais

son dîner copieux, le plaisir du théâtre, les émotions de la journée lui

avaient donné quelque lassitude et à peine couchée, elle s'endormit.

Le lendemain elle fut mandée chez le juge d'instruction. Elle ressentit

quelque trouble en apercevant ce magistrat, mais il fut si poli, si

aimable qu'elle retrouva vite son assurance. Son mari apparut, pâle,

affaissé.

--Mon pauvre ami, dit-elle en lui tendant la main, comment as-tu pu

faire cela!

--Vous connaissiez depuis longtemps l'abbé Palloy, madame? demanda le

juge d'instruction.

--Nullement, monsieur, répondit Valentine, je le voyais seulement à la

messe et aux offices de Saint-Jacques-du-Haut-Pas, mais je ne lui avais

jamais parlé.

--Mais il était votre confesseur?

--Non, monsieur. Je ne me confesse qu'une fois par an, et à un

dominicain.

--Pourquoi alors avez-vous raconté à votre mari qu'il s'était permis des

libertés excessives à votre égard, qu'il vous avait fouettée comme une

enfant, à nu, après avoir retroussé vos jupes, et que plus tard même il

avait essayé de devenir votre amant?... Non seulement vous l'avez

raconté, mais vous l'avez écrit. Ce manuscrit, en effet, est bien de

votre écriture, vous le reconnaissez?

Et il lui montrait le cahier qu'elle avait donné à son mari.

Gringalette · 第 2 / 9 段