Mlle Cusani contemplait avec un visible plaisir ces grâces s

HUGUES REBELL

Femmes châtiées.--Deuxième série

Gringalette

_Un Jeu de Femme_

_Les Révoltées de Brescia_

_La Comédie chez la Princesse_

_La Crinoline_

PARIS

LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES PARISIENS

13, Faubourg Montmartre, 13

1905

Il a été tiré de cet ouvrage cinq exemplaires sur Japon impérial,

numérotés de 1 à 5, et cinq cents sur papier de Hollande numérotés de 6

à 505

Le présent est Nº

Droits de reproduction et de traduction réservés.

GRINGALETTE

Par suite d'un incendie qui s'était déclaré la veille, après le

spectacle, et qui promptement étouffé, avait causé quelques dégâts, le

cirque Cusani faisait relâche. Bichot Lagingeole, le clown favori du

public, dont le nom éclatait en grosses lettres sur tous les programmes

comme s'il devait en être l'attrait principal, Bichot qui ne pouvait

montrer son long corps dégingandé et sa face ahurie, taillée en sabre,

sans mettre en gaieté toute une salle, Bichot se reposait ce soir-là de

ses farces triomphales et fatigantes. Mais habitué à veiller fort tard

et ayant dormi tout le jour il n'avait point sommeil; aussi se leva-t-il

à peu près à l'heure de la représentation, plus embarrassé par ce congé

inattendu que par les exercices les plus difficiles. Il se demandait à

quoi il allait bien employer son temps.

--Si _nous nous_ promenions? dit-il enfin.

Il laissa son chapeau pointu et sa culotte bouffante à un clou de sa

logette, et revêtit un costume de ville fort commun et déjà râpé, mais

qui ne laissait en rien deviner l'acrobate, puis il alla chercher la

petite Juzaine qui était à l'écurie auprès de la belle jument blanche

Reine-de-Mai.

--Allons, Juzaine, vite! mets-toi quelque chose sur la tête, prends ton

manteau. Nous allons en ballade.

--Oh! chic! s'écria la fillette qui bondit aussitôt de l'écurie dans le

couloir, s'élança légèrement vers la logette du clown et revint un

instant après, habillée pour sortir.

Bichot lui prit la main et ils montèrent les étroites ruelles de la

butte Montmartre. Tout en haut, rue Gabrielle, Bichot connaissait un

petit restaurant où il allait quelquefois déjeuner ou jouer à la

manille. Il se proposait d'y souper avec Juzaine.

Ils étaient sans doute pressés d'arriver et dans leur hâte ils ne se

parlaient point, mais on remarquait chez le clown à sa manière de tenir

Juzaine, de régler sa marche sur celle de l'enfant, de se pencher de

temps à autre vers elle, comme une affectueuse sollicitude.

Juzaine paraissait avoir une douzaine d'années. Bien qu'elle ne vînt pas

même à l'épaule de son compagnon, elle était déjà grande, elle était

surtout joliment grassouillette, et, sous ses beaux cheveux d'un blond

pâle, son teint avait l'éclat et la fraîcheur rosée dont Rubens se plaît

à embellir ses nymphes et Hoppner ses gracieux visages de jeunes filles.

Elle semblait aussi toute heureuse d'être à côté de Bichot; sautait les

flaques d'eau et descendait les trottoirs avec des gambades et des élans

de plaisir.

Au cirque on prétendait qu'elle était la fille du clown; la vérité est

qu'il l'avait ramenée de Belgique; on ne savait rien de plus. Il lui

témoignait une tendresse toute paternelle à laquelle il mêlait peut-être

une passion moins désintéressée et qui n'aurait pas été innocente si

Juzaine avait eu l'âge d'y répondre.

A l'entrée de la rue Gabrielle, Juzaine abandonna la main de son

compagnon et se mit à courir.

--Je vais en avant, cria-t-elle, je veux voir ce qu'ils vont nous donner

à briffer.

Bichot voulut courir derrière elle, mais à était-elle arrivée au

restaurant qu'elle revint sur ses pas.

--Tout est fermé, dit-elle, les volets sont sur les vitres.

--Il y a peut-être du monde à l'intérieur, fit Bichot étonné, mais non,

je ne vois pas de lumière aux fenêtres.

A ce moment il aperçut une ombre contre la porte. Une fillette était

assise sur le seuil.

--Que fais-tu là, Gringalette? lui demanda le clown.

--J'fais rien, répondit l'enfant avec un accent triste et découragé.

--Où sont ton papa et ta maman?

--J'sais pas. _Ils_ les ont emmenés.

--Qui les a emmenés?

--Les flics.[1]

[1] Les sergents de ville.

--Et pourquoi, sang d'un taureau! Qu'ont-ils fait? Qu'est-il arrivé?

--J'sais pas.

--Alors tu es toute seule dans la maison?

--J'suis pas dans la maison. J'suis dehors. Quand j'suis arrivée de

l'école, ce matin, tout était barricadé.

--Et où as-tu mangé?

--J'ai pas mangé... depuis hier.

--Pauvre gosse! s'écria Bichot ému. Eh bien, viens avec nous.

Gringalette ne demandait pas mieux. Juzaine et Bichot n'étaient pas des

étrangers pour elle. Souvent, le soir, lorsqu'elle venait leur servir de

la bière ou du lait, le clown la faisait asseoir à ses côtés, malgré les

cris de la patronne qui ne voulait pas que sa fille «fainéantât», et les

deux enfants ouvraient de grands yeux, ou éclataient de rire de

compagnie aux merveilleuses histoires que leur contait Bichot.

Il les fit entrer dans un café, demanda des saucisses, de la choucroute,

du poulet, des oranges, une bouteille de vin; et Gringalette, après

s'être jetée sur les victuailles avec une voracité de chienne affamée,

après avoir honoré de ses jolies dents jusqu'aux os et aux écorces,

oublia son chagrin, et montra la plus vive gaieté.

La soirée se passa en plaisanteries qui, comme de coutume, égayèrent aux

larmes Juzaine et Gringalette. Vers minuit, comme la plupart des clients

se retiraient et qu'on éteignait le gaz ici et là, le clown demanda:

--Où vas-tu coucher, ma petite Gringalette?

L'enfant ne souffla mot et redevint triste.

--Allons! dit Bichot, tu n'es pas grosse, et Juzaine, je pense, voudra

bien te faire une petite place dans son lit. N'est-ce pas, Juzaine?

Pour toute réponse, Juzaine se jeta au cou de Gringalette et l'embrassa

avec emportement.

--J'espère que vous serez de bonnes amies!

--Mais nous le sommes déjà! répliqua Juzaine.

--Et que vous ne vous disputerez pas trop, ajouta Bichot en souriant.

Ils rentrèrent au Cirque Cusani et le clown assista à leur coucher.

Gringalette était toute honteuse parce qu'elle ne savait comment cacher

toute la misère de ses vêtements qui, croyait-elle, devait mieux

apparaître à la lumière de la lampe électrique qui ne laissait dans

l'ombre aucun coin de la logette. Elle serrait ses jambes maigres et

gauchement dénouait ses bottines éculées, s'imaginant toujours que les

yeux du clown et de Suzanne étaient fixés sur les trous de ses bas et

les déchirures de son jupon. Enfin à demi déshabillée et sur

l'invitation de Bichot, elle s'allongea dans le lit, et, un instant

après, Juzaine venait s'étendre à côté d'elle.

Le clown regarda les deux enfants dont les têtes se touchaient, comme

liées l'une à l'autre par leurs cheveux mêlés. Du même âge à peu près

que Suzanne, Gringalette était loin d'avoir le charme rose et

grassouillet de sa compagne de lit; maigriotte, noiraude, elle n'offrait

rien d'agréable, au premier coup d'oeil, mais pour peu qu'on l'examinât,

on était attiré par ses yeux singuliers; tantôt d'une reposante douceur,

tantôt d'un étrange éclat, ils n'avaient point la naïve indifférence de

leur âge, mais variaient sans cesse d'expression au point de laisser

tout ignorer de l'âme qui les illuminait: âme de femme déjà, peut-être

bonne, peut-être perfide, certainement passionnée.

Après les avoir contemplées un instant, le clown se pencha vers Juzaine

et lui donna un long baiser qu'on lui rendit, puis il souhaita le

bonsoir à Gringalette. En se couchant, il les regarda encore. Déjà

Juzaine était endormie, quant à Gringalette il l'entendit sangloter. Il

revint à leur lit. Les joues de Gringalette étaient humides de larmes.

--Voyons ma petite Gringalette, qu'as-tu à pleurer comme ça?

Elle ne répondit point d'abord; enfin, comme il la pressait:

--J'ai, j'ai... que tout à l'heure tu ne m'as pas embrassée!

Bichot ne voulut pas, pour si peu, prolonger la peine de Gringalette.

--Quelle gosse, tout de même, répétait-il, quelle gosse, nom d'un

taureau!

* * * * *

Gringalette resta au cirque. En allant aux nouvelles Bichot apprit que

les parents de la petite étaient soupçonnés d'avoir participé à un vol,

suivi d'assassinat, qui avait eu lieu quelques mois plus tôt. Que

deviendrait-elle s'il n'en prenait pas soin? Dans la rue, ou aux enfants

assistés, son sort devait être à peu près le même. Il gagnait assez pour

la nourrir; ce serait une camarade pour Juzaine, et plus tard peut-être

deviendrait-elle une artiste.

En attendant que la vocation de Gringalette lui fût clairement révélée,

il s'occupait surtout de Juzaine. Mais à voir avec quelle exactitude

attentive il dirigeait les exercices, on n'eût rien deviné de la tendre

affection qui l'attachait à l'enfant. C'était un maître sans indulgence,

soucieux seulement de développer et de mettre en valeur les talents de

son élève. C'était peut-être aussi plus qu'un maître.

Chaque jour, dans l'après-midi, un valet d'écurie amenait Reine de Mai,

la jument blanche, dans l'arène; elle s'arrêtait brusquement en secouant

deux ou trois fois sa belle tête et en s'ébrouant pour se préparer à la

course. Alors, toute légère, toute fine, sous une grosse robe en toile,

pliant sur ses jambes, puis bondissant très haut, mue, eût-on dit, par

des ressorts, arrivait Juzaine. Le valet lui tendait le creux de la main

pour qu'elle y mît le pied et sautât sur le cheval.

--Non! non! criait une voix. Pas de bêtises! Qu'elle monte toute seule!

C'était Bichot qui arrivait un long fouet à la main.

Obéissante, Juzaine s'appuyait sur le garrot de la jument, se haussait

sur la pointe du pied, puis d'un élan vif, elle était montée. Reine de

Mai, bonne, docile, avant de sentir battre contre sa peau les petites

jambes de la cavalière, ne se serait pas d'elle-même permis le moindre

mouvement, mais Bichot se montrait moins patient, et d'un claquement de

fouet il forçait la jument à partir; parfois Juzaine n'avait pu encore

s'enlever et elle restait une ou deux minutes accrochée à l'encolure ou

bien, mal assise, elle glissait très vite à terre et il lui fallait

remonter sans que Reine de Mai interrompît sa course.

Juzaine accomplissait d'autres prouesses et devenait une très habile

écuyère. Bichot voulait qu'elle se tînt debout sans selle sur Reine de

Mai, et qu'elle dansât au trot de la jument. La fillette n'y arrivait

pas sans peine; d'autant que Bichot ne laissait passer aucune faute. Une

cinglade à la croupe de la jument, et une autre, dirigée plus haut, plus

doucement, mais qu'une jeune chair devait néanmoins sentir, punissait à

la fois la bête et l'enfant comme s'ils ne formaient qu'une seule et

même personne.

--Allons! recommençons! criait Bichot.

Et toute rouge de honte, la chevelure dénouée, les yeux pleins de

larmes, la jupe collée aux flancs, Juzaine essayait de faire mieux ou du

moins de contenter son professeur.

D'ordinaire les exercices se terminaient par une course aux cerceaux qui

rendait Juzaine comme folle. Folle du désir de bien faire, folle de

s'agiter ainsi dans l'espace, folle de la peur de tomber, folle de la

crainte des coups de fouet. Et Bichot aussi semblait fou à ce moment.

Les claquements et les cinglades se succédaient au hasard, accompagnant

le trot régulier de Reine de Mai.

--Plus haut, plus haut! criait-il aux valets d'écurie perchés sur les

escabeaux qui levaient au passage de l'écuyère les grands cercles de

papier.

Et plus haut dans l'air s'élançait Juzaine; les mains collées au corps,

crevant et déchirant la soie des cerceaux, retombant tantôt debout,

tantôt assise sur la jument, et laissant une minute dans le vent de la

course entrevoir sous la robe soulevée son joli derrière épanoui où

l'exercice et les coups de fouet dessinaient peu à peu une double rose.

Soit économie, soit sévérité de maître qui tient à ce que ses élèves

sentent bien ses remontrances, Bichot voulait que Juzaine réservât ses

maillots pour la représentation. Peut-être aussi cette exigence

avait-elle une autre cause; on en était même persuadé lorsqu'on voyait

de quels yeux brillants il suivait cette voltige et ces apparitions

blanches, puis pourpres, de la chair, tendue, arrondie, pareille à un

astre en feu environné de nuages, au milieu de la jupe envolée et des

papiers épars.

Et de plus en plus insensé il fouaillait et criait sans interruption

jusqu'à ce que hors d'haleine il donnât d'un geste l'ordre de finir.

Alors Reine de Mai, s'arrêtant brusquement, Juzaine, toute rouge, toute

haletante, sautait à terre et tombait dans les bras de Bichot qui

oubliant sa sévérité de tout à l'heure l'étreignait avec une tendresse

passionnée, baisait les yeux en larmes et les joues tout humides de la

fillette.

--Une autre fois, par exemple, ma petite, disait-il, il ne faudra pas

attendre trois tours de cirque pour sauter.

Mais le reproche était prononcé d'une voix douce comme une caresse.

Gringalette assistait à ces exercices dans une complète immobilité. Elle

ne perdait pas de vue Juzaine un seul instant, les yeux illuminés d'on

ne sait quel désir.

Tous trois rentraient dans la logette où Bichot, quand il était content,

versait à Juzaine un petit verre de malaga. Une fois Gringalette prit le

verre des mains de Juzaine et le tendit au clown pour qu'il le lui

remplît. Il eut un moment d'hésitation.

--En veux-tu, aussi, toi? C'est pas pour les fainéantes, tu sais,

fit-il, en riant.

A ces mots Gringalette retirait son verre, sans souffler mot, demeurait

un instant la tête basse, puis éclatait en sanglots. Bichot se

retournait vers elle et la considérait avec surprise.

--Je voudrais bien savoir quelle araignée trotte dans sa ciboule, par

exemple! Lui ai-je refusé du malaga? Tiens, voilà la bouteille; bois-la

toute, ma fille, et soûle-toi. Ça m'est bien égal!

Mais Gringalette repoussait la bouteille en haussant les épaules.

--Pourrais-je savoir quelle indisposition a Mademoiselle? demandait

Bichot de plus en plus étonné.

Gringalette ne répondit rien.

--Laissons-la marronner, et allons manger un morceau avant la

représentation.

Il allait partir quand se ravisant:

--Tu ne viens pas, Gringalette? Nous n'avons pas le temps d'attendre!

La faim décidait la petite à sortir avec ses compagnons, mais elle

marchait derrière eux, et au restaurant elle s'asseyait sans prononcer

une parole. Cependant elle essuya ses larmes et fit grand honneur à

l'omelette savoureuse que le garçon venait de servir; aussi Bichot

crut-il le moment arrivé d'obtenir une explication.

--Gringalette, nous direz-vous à présent pourquoi vous êtes ce soir

gentille comme un crin et riante comme une porte de prison?

Alors sans se presser, en regardant son assiette, et d'une voix

entrecoupée:

--Pourquoi que vous m'avez appelée fainéante?

--Moi, je t'ai appelée fainéante? C'était donc pour plaisanter.

--Non, non, continua-t-elle, c'était pas pour plaisanter. C'est vrai que

j'suis fainéante, mais à qui la faute? Est-ce que je voudrais pas

turbiner comme Juzaine, est-ce que je ne voudrais pas m'cavaler, sur

Reine-de-Mai ou sur l'Arabe, est-ce que j'serais pas capable d'être

écuyère, moi aussi?

--Ecuyère! ma pauvre Gringalette, mais c'est difficile d'être écuyère:

tout le monde n'y arrive pas.

--Vous ne savez pas si je pourrais le devenir. Vous ne m'avez jamais

fait monter à cheval!

--Tu y monteras, je te promets. Et tu verras comme c'est agréable. Ton

derrière recevra le fouet plus souvent peut-être qu'il ne le désirerait.

--Je recevrai des coups... parce que ça vous amusera de m'en donner.

--Oh! ça ne m'amusera pas, mais je ne connais pas d'autre manière

d'apprendre... M. Cusani et n'importe quel écuyer serait à ma place

qu'il n'agirait pas différemment.

--Eh bien, dit résolument Gringalette, on me fouettera. Tant pis!

Juzaine se mit à rire.

--Mademoiselle Gringalette, dit-elle, je vois bien, consentirait à avoir

les fesses à vif pour venir tirer sa révérence au public et faire la

gracieuse. C'est que Mademoiselle Gringalette aime les applaudissements

et les succès, et je comprends ça, quand on est si jolie!

Elle s'arrêta, effrayée du regard étincelant de sa compagne.

--Oui, s'écria Gringalette, j'aimerais les succès et les bravos, et les

messieurs qui vous lancent des fleurs et des oranges. Est-ce que tu ne

les aimes pas, toi? Pourquoi ne les aimerais-je pas aussi, moi? Parce

que j'suis moins gironde? Mais tu ne t'es donc pas regardée, ma

pauv'petite, tu as une tête de veau, oui, je le répète, une tête de

veau!

Et elle éclata d'un rire forcé et sonore tandis que Juzaine, les poings

menaçants, se rapprochait d'elle et lui jetait à la face toutes les plus

grossières injures qu'elle connaissait.

--Espèce de crève-la-faim, finit-elle par dire, on ira te boucler dans

le ballon,[2] avant qu'il soit longtemps, avec tes sales dab et

dabuche[3].

[2] Prison.

[3] Tes père et mère.

--Allons, silence, Juzaine, dit Bichot, et toi, Gringalette,

asseois-toi, tout de suite!

--Elle insulte mes parents, la canaille, grondait Gringalette, qui

s'était jetée sur Juzaine, et, saisissant un couteau sur la table, le

brandissait contre elle.

Bichot dut lui arrêter le bras.

--Du calme, voyons!

--Non j'me calmerai pas. Puis, c'est vous qui êtes cause de tout ça.

Pourquoi que vous m'avez prise et pourquoi que vous me gardez puisque

j'suis bonne à rien. Dites-le donc!

--Mais je te trouve bonne à quelque chose. J'ai parlé hier de toi à M.

Cusani. On te fera danser la valse, le quadrille et les rondes dans la

pantomime du prochain carnaval.

Gringalette s'était subitement radoucie.

--Vrai? je danserai au Carnaval?

--Puisque je te le dis.

--Et je monterai à cheval?

--Oui, mais plus tard. Attends un peu. A présent il faut que nous

revenions au cirque pour la représentation. Mais avant vous allez me

faire le plaisir de vous embrasser gentiment, comme de bonnes camarades.

--Elle m'a appelée tête de veau, fit Juzaine en pleurnichant.

--Elle a dit des cochonneries sur ma famille.

--Avec ça que tu n'en disais pas autant sur ta sainte famille quand ils

venaient de te trousser le jupon devant nous pour te rincer le derrière!

--Qu'on parle mal de papa, j'le défends pas, parce que d'abord, c'est

pas mon père et puis y a d'autres raisons... mais maman, c'est pas la

même chose, j'veux qu'on la respecte, et si Juzaine avait le malheur de

lâcher un mot comme tout à l'heure!...

--Elle ne recommencera plus. Embrassez-vous maintenant. Il est tard. Il

faut que nous rentrions.

Les deux fillettes obéirent à contre-coeur. Elles se tendirent et se

touchèrent la joue en détournant les yeux l'une de l'autre. C'était la

paix que souhaitait le clown, mais une paix bien provisoire. Les

adversaires semblaient encore trop animées de colère pour suspendre

longtemps les hostilités.

Dans la nuit Bichot fut réveillé par des cris; il éclaira aussitôt la

logette: les cris cessèrent, mais il vit le drap qui recouvrait le lit

des fillettes se soulever en des mouvements lents ou subits; les épaules

sombres de Gringalette apparurent, puis la nuque blonde de Juzaine comme

si successivement elles se vautraient l'une sur l'autre pour s'étouffer.

Le clown se leva, fut devant le lit d'un bond, découvrit les corps

enlacés; les dents qui mordent; les mains qui s'étreignent enchaînées,

ou libres vont pincer, égratigner, meurtrir la chair; les derrières

tendus, gonflés par l'effort ou aplatis par la défaite. Les combattantes

étaient d'égale force; en une minute tour à tour Juzaine était sur

Gringalette; puis Gringalette sur Juzaine.

--Ah! saloperies! gronda-t-il.

Et, les tirant avec violence par les cheveux, il les eut bien vite

séparées; à toutes deux avec une impartiale libéralité, il gifla les

joues, claqua les fesses. Gringalette était haletante, mais elle ne

paraissait ni surprise de la soudaine intervention du clown, ni fatiguée

de la lutte. Elle ne songeait pour le moment qu'à protéger son derrière;

aux premiers coups du clown, elle s'était vite placée sur le dos, et les

cuisses, les reins collés au drap, elle luttait de toute sa force contre

Bichot qui avait entrepris de la retourner sur le ventre pour lui

administrer, à l'endroit le moins osseux de sa personne, une vigoureuse

correction.

--C'est Juzaine qui a commencé, disait-elle.

--Non, c'est elle, reprenait Juzaine, qui s'était mise à pleurer.

Bichot, arraché à un sommeil dont il avait grand besoin, n'était pas en

humeur de faire le justicier.

--Eh bien! que je vous entende encore, se contenta-t-il de dire, et je

vous promets que cette fois vous n'écoperez pas!

Gringalette eut un coup d'oeil d'aspic pour sa compagne. Le clown

n'avait pas donné raison à Juzaine; cela lui parut un premier triomphe.

La nuit se passa sans autre incident.

Le lendemain, Mlle Amélia Cusani, la fille du directeur, devait monter

en haute école. Comme le costume adopté pour ce genre d'exercice est

assez simple, Mlle Cusani tenait à le relever par le luxe de quelques

joyaux précieux et d'une cravache à pomme d'or d'un travail délicat et

enrichie de merveilleuses émeraudes. Quelle ne fut pas sa surprise, au

moment de s'habiller pour la représentation, de ne pas voir à côté de sa

jupe d'amazone et de son haut-de-forme la cravache qu'elle venait d'y

placer quelques minutes auparavant. Elle la fit chercher par les

écuyers. Elle-même courut en chemise par tout le cirque, comme affolée

de cette perte. On ne la trouva point. Elle était si désolée qu'elle ne

voulait pas paraître en public. Son père dut l'y contraindre. Quel dépit

lorsqu'elle dut se montrer avec une cravache vulgaire de quelques

francs! Elle en pleurait de rage.

--Mademoiselle, dit un écuyer à la fin de la représentation, je viens de

retrouver votre cravache.

Le visage de la jeune fille s'illumina.

--Où donc cela?

--Dans la loge de Bichot, sur le lit de Juzaine.

--La petite coquine! Elle voulait me la voler, c'est sûr!

Et comme Juzaine passait dans un couloir, en toilette de cirque, elle

l'arrêta brusquement par le bras.

--C'est vous qui avez pris ma cravache?

--Moi, Mademoiselle!

--Oui, vous. Ne faites pas l'étonnée. Cela ne servirait à rien. Je suis

édifiée sur votre compte.

A ce moment, M. Cusani accourut.

--Ah! j'en apprends de belles. Vous êtes une escroqueuse, il paraît?

--Je ne sais pas ce que vous voulez dire, Monsieur.

--Comment osez-vous, répliqua Cusani, filouter vos maîtres, friponne que

vous êtes! Vous êtes aussi maladroite dans vos actes que dans vos

façons. Vous deviez bien penser qu'en volant ce soir la cravache de ma

fille sans la mieux cacher, vous seriez découverte.

Juzaine écoutait avec stupeur; on eût dit qu'on lui parlait une langue

inconnue dont elle n'entendait pas un mot. Quand M. Cusani eut achevé,

elle rougit de honte: elle avait compris enfin!

--Monsieur, dit Juzaine, vous n'avez pas le droit de me soupçonner sans

raison, et je ne vous permets pas de m'accuser ainsi en public!

--Ah! tu ne me permets pas... je vais te demander la permission

peut-être.

--Vous êtes un insolent.

--Si tu le prends sur ce ton-là, nous allons voir ça, par exemple! Comme

je vais te rabattre le caquet et moucher ton esbrouffe!

Tout en parlant de la sorte, le gros Cusani s'était jeté sur Juzaine

qui, vainement, avait essayé de fuir, repoussée vers lui par

Mademoiselle Cusani, par les écuyers et les valets. Il l'avait acculée à

l'écurie et, après une courte lune, il la força de s'agenouiller et la

traîna vers une stalle vide, la tête tournée vers le ratelier. Toute une

foule, parmi laquelle se trouvaient des spectateurs, les suivait, très

intéressée.

--Nous allons voir à présent si tu fais la faraude, ma fille.

Et il releva les jupes légères qui formèrent au-dessus des reins comme

une vaste auréole. De Juzaine, dans cette attitude, la tête, les épaules

étaient complètement cachées; les pieds disparaissaient presque sous la

paille de l'écurie; on n'apercevait que les fesses grassouillettes, un

peu foncées par la clarté du tulle qui les environnait, saillantes,

tendues malgré elles, et si bien en chair, si serrées par la frayeur que

la fente s'en distinguait à peine sous le maillot collant et rosé. On

eût dit, sous les larges feuilles d'un arbuste des tropiques, un beau

fruit, à peine mûr, mais qui ravit déjà les yeux.

Mlle Cusani contemplait avec un visible plaisir ces grâces secrètes que

Juzaine n'avait jamais laissé deviner qu'une seconde, dans une rapide

voltige, et qu'elle offrait en spectacle, ce soir-là, malgré elle, pour

qu'on les flétrît, et dans une posture qui les rendait ridicules.

Gringalette, se faufilant au milieu du public, était arrivée auprès de

sa jeune directrice et, comme elle, se délectait à cette humiliante

exposition, non moins qu'à la pensée des sévices cruels qu'annonçaient

ces préparatifs. La lueur de leurs regards, le sourire qui desserrait

leurs lèvres, exprimaient la joie féroce et sans déguisement des jeunes

filles.

--Pas de maillot! criait-on dans le public.

--C'est ça, pas de maillot! répéta Gringalette entre ses dents et avec

une crainte vague que Bichot fût présent et l'entendît.

--Déculotte-la, papa, qu'elle le sente bien! glapissait Mlle Cusani.

Veux-tu un canif?

--Je crois, faisait Cusani en tenant Juzaine entre ses jambes, je crois

que, tout à l'heure, vous ne ferez plus la fière quand nous vous aurons

fourbi devant le monde le médaillon.

Et il allait lui déchirer le maillot lorsque Mlle Cusani, tournant la

tête avec inquiétude, dit à son père:

--Papa, dépêche-toi. Si la police allait arriver?

--Qu'elle arrive! repartit Cusani. Je n'en ai pas peur. J'ai bien le

droit de corriger une voleuse, je suppose.

Puis, comme s'il n'était pas si tranquille qu'il essayait de le

paraître:

--Passe-moi un fouet, une cravache, vite!

Mlle Cusani lui tendit une légère badine, qu'il leva sur les chairs

tremblantes de Juzaine; mais le coup qu'il voulait porter fut donné dans

le vide. Brusquement Bichot, surgissant du couloir, s'était élancé sur

le directeur, lui avait arrêté la main et, le repoussant du genou,

l'envoya tomber à quelques pas.

Il releva Juzaine et, se frayant un chemin à travers la foule, il rentra

avec la fillette tout en pleurs dans sa loge où il s'enferma.

--Arrêtez les voleurs! criait M. Cusani qui s'était relevé. Je ne veux

pas que ces misérables passent la nuit sous mon toit.

Il fit grand bruit et, accompagné par sa fille, il proféra nombre

d'injures à la porte de Bichot, mais n'obtenant aucune réponse et

fatigué de cette scène, il alla se coucher après avoir donné l'ordre à

deux valets d'écurie d'empêcher le clown de se sauver avant l'arrivée de

la police. Mais soit qu'on eût négligé de la prévenir, soit qu'elle ne

jugeât pas utile de se déranger, la police ne parut pas et laissa Bichot

pleurer à son aise avec la pauvre Juzaine qu'il essayait vainement de

consoler et dont il ne sut que partager le chagrin.

Dès le matin, M. Cusani, qu'un peu de sommeil avait calmé, vint avec sa

fille frapper à la logette du clown. Bichot lui ouvrit. Il y eut une

explication, puis des excuses de la part du directeur, qui ne voulait

point se priver de deux artistes qui étaient l'honneur de sa troupe.

--J'avais bu trop de champagne, dit-il en les quittant. Oubliez ma

brutalité... Certainement quelqu'un vous en veut et a essayé de vous

faire passer pour des voleurs.

L'attitude de Gringalette était si embarrassée et, la veille, elle avait

si bien encouragé Monsieur Cusani à châtier Juzaine que les soupçons du

clown s'étaient portés aussitôt sur elle, et il ne lui laissait

aucunement ignorer. Il n'était pas sûr qu'elle fût coupable; mais cette

incertitude, loin de l'apaiser, excitait d'autant plus son irritation.

Elle éclata un beau jour que, rentrant dans sa loge à l'improviste, il

surprit Gringalette, des ciseaux aux doigts, occupée avec Juzaine d'une

façon fort singulière. Les exercices de la matinée, la chaleur du jour,

avaient fatigué la petite écuyère, qui dormait profondément. Gringalette

profitait de ce sommeil pour couper les beaux cheveux blonds de la

fillette. Déjà de longues boucles étaient éparses à terre et sur le lit.

L'étonnement, la colère du clown furent extrêmes; et Gringalette, qui ne

s'attendait point à le voir, laissa, de stupeur, tomber ses ciseaux.

--Canaille! s'écria-t-il.

Elle voulut sourire, mais vite l'expression narquoise de son visage

disparut et fit place à de l'épouvante, tant la fureur de Bichot

semblait terrible. Il lui frappa la tête d'abord violemment, à lui

laisser croire qu'il allait l'assommer. Elle eut une voix si plaintive

pour demander grâce qu'il s'arrêta, ému de pitié malgré lui; mais le

sourire qui revint sur les lèvres de la fillette comme si, en dépit de

sa faiblesse corporelle, elle se sentait réellement la plus forte,

l'exaspéra et lui rendit toute sa colère. Alors il se décida à la

meurtrir d'une façon ignominieuse et qui brisât son orgueil. Il la

courba vers la terre, puis la chevauchant à reculons, il la saisit par

le ventre, comme une enfant.

Ce fut un curieux spectacle que le corps à corps de cette fillette à la

face malicieuse et de ce grand clown dégingandé, spectacle dont Juzaine,

qui venait de s'éveiller, put jouir tout à son aise. Quand Bichot eut

troussé la courte jupe et la chemise, apparurent des fesses jaunes et

longues dont la fente ici et là se creusait en des replis sombres; des

fesses qui semblaient rire d'une gaieté railleuse. Bichot qui avait pris

sa ceinture, se mit à les fouetter vigoureusement. Alors les jambes de

la victime battirent l'air, et son corps souple se redressa, parut

s'enrouler comme un serpent. Sa figure, toute rouge, se retourna vers le

clown et lui fit mille grimaces pour le narguer. Mais vainement

Gringalette voulait-elle paraître moqueuse; à chaque coup, il lui

fallait faire un effort pour ne pas crier, tous ses traits se

contractaient, en même temps que la douleur entr'ouvrait de force les

fesses qui essayaient de dérober au supplice leur chair la plus

sensible.

Vaincue et châtiée, mais non pas soumise, elle luttait, se défendait

toujours. Etait-ce des larmes, était-ce des éclairs de colère qui

brillaient dans ses yeux? Elle essayait de saisir en arrière et à la

volée la ceinture du clown, ou encore de le mordre; elle parvenait à le

griffer.

Tout a coup, au milieu des valets et des écuyers qui étaient venus

assister à cette féroce fessée, Mlle Cusani montra son nez retroussé,

son visage rieur et curieux. Gringalette l'aperçut, et alors toute la

résistance qu'elle avait jusqu'ici opposée à son bourreau cessa; on eût

dit qu'elle venait de sentir subitement la cruauté du fouet; elle poussa

des cris de bête et, sans plus essayer d'arrêter le clown, elle

s'abandonna aux coups avec une sorte de désespoir.

--Allons, Monsieur Bichot, dit Mlle Cusani, je ne sais pas ce qu'elle a

fait, mais elle en a assez; voyez comme elle saigne!

--C'est une infection, Mademoiselle. C'est elle qui vous a volée, il n'y

a plus de doute, et vous voyez ce qu'elle a fait à la pauvre Juzaine! Si

je n'étais arrivé, elle lui rasait la tête ainsi qu'à une galeuse.

Enfin, il lâcha Gringalette, que Mlle Cusani fit coucher sur le lit

d'une loge voisine. Elle fermait à demi les yeux, comme si elle était

près de s'évanouir, et respirait avec difficulté. Un verre de Porto que

lui apporta Mlle Cusani la réconforta un peu.

* * * * *

Elle resta au cirque, mais ne coucha plus dans la loge du clown. La

directrice lui offrit un lit dans un cabinet proche de sa chambre.

Cette correction publique l'avait profondément humiliée; elle en avait

perdu son narquois et malicieux sourire. Elle ne pouvait rencontrer

Juzaine sans murmurer entre ses dents ou lui lancer quelque injure; au

contraire, elle ne semblait point garder rancune à Bichot; elle essayait

même de lier la conversation avec lui, mais ses paroles n'obtenaient

aucune réponse.

Il avait refusé, malgré la promesse faite naguère, de lui apprendre à

danser. Il ne voulait plus s'occuper d'elle, et c'était Mlle Cusani qui

lui montrait la valse et certaines danses espagnoles pour qu'elle

figurât avec des jeunes filles et des enfants dans un grand bal donné au

cirque lors du Carnaval.

Cette fête dont elle espérait tant de plaisir ne lui causa que du dépit.

Elle fut vivement irritée, ainsi que Mlle Cusani, de voir que tous les

applaudissements étaient allés aux danses équestres de Juzaine.

Comme pour renouveler le triomphe de la petite écuyère, le cirque Cusani

donna le même spectacle deux jours après. Mais au moment où Juzaine se

disposait à monter en selle, un valet d'écurie accourut, effaré.

--Eh bien, dit-elle, vous ne m'amenez pas Reine-de-Mai?

--Mademoiselle, Reine-de-Mai est couchée dans sa stalle. Il n'y a pas

moyen de la faire lever. Elle doit être malade.

Juzaine, qui éprouvait pour sa jument toute l'affection d'une amie, fut

très émue. Elle entra dans l'écurie, s'approcha de Reine-de-Mai, lui

donna de petites tapes, lui caressa l'encolure, l'embrassa. Mais

Reine-de-Mai, qui savait si bien d'ordinaire reconnaître les attentions

de sa jeune maîtresse, parut cette fois insensible. Elle demeura

couchée; son oeil était terne et immobile, et Juzaine observa qu'elle

avait le ventre très enflé.

--Pauvre Reine-de-Mai! répétait Juzaine qui avait les larmes aux yeux.

Il faut qu'on aille chercher le vétérinaire dès ce soir.

A ce moment, M. Cusani parut, suivi de sa fille en jupe d'amazone.

--Il ne s'agit pas de vétérinaire, dit le directeur, il s'agit de vous,

Juzaine. On vous attend. Si Reine-de-Mai est malade, prenez Frimousse

que vous avez déjà montée.

--Ah! non, s'écria Mlle Cusani. Je garde Frimousse. Qu'elle monte Le

Kabyle.

--Mais Le Kabyle a trop de fougue. Elle ne pourra rien en faire.

--Tant pis! dit Mlle Cusani, moi je garde Frimousse.

Juzaine fut obligée de prendre Le Kabyle.

C'était un magnifique cheval noir à la crinière et à la longue queue

flottante, vif, docile quand il se sentait conduit par une main solide,

mais prêt à s'abandonner à toutes ses fantaisies dès que son cavalier

était neuf, inexpérimenté, faible ou indulgent.

Juzaine, on l'a vu, n'était point une novice dans l'art de l'équitation,

mais elle connaissait mal Le Kabyle. Elle sut pourtant le maîtriser

durant une partie de la représentation. Le spectacle se terminait par

une grande pantomime: _Scènes du Far-West_, où Juzaine figurait une

jeune Américaine, fille d'un cowboy, que veulent enlever, puis que se

disputent des Pawnies. Prisonnière d'un Indien, qui l'emportait en

croupe du Kabyle, elle parvenait à rompre ses liens et, se dressant sur

le cheval, elle frappait son ravisseur. A ce moment, un Indien à pied,

qui n'avait point paru aux répétitions et dont la venue subite parut

surprendre les autres acteurs de la pantomime, s'approcha du cheval et

lui tira de côté, mais presque à bout portant, un coup de pistolet.

Devant ce jet de feu et de fumée, Le Kabyle fit un écart et se leva sur

ses pattes de derrière. Ce mouvement fut si brusque et si inattendu que

Juzaine, qui se tenait alors tout debout sur le cheval, fut jetée à

terre. La cavalerie des Indiens arrivait par derrière au galop. Ils ne

purent retenir leurs chevaux. Juzaine fut piétinée. Un cri étrange, à la

fois atroce et comique, cri d'oiseau blessé et poursuivi, cri de

perroquet effarouché, remplit le cirque, et l'on vit attifé en

burlesque, coiffé de son petit chapeau pointu et vêtu de sa culotte

bouffante semée de grenouilles noires, Bichot écarter les Indiens et les

écuyers, se précipiter entre les chevaux et se jeter sur Juzaine. Comme

les spectateurs n'attendent que du plaisir, et que la tournure et la

voix du clown avaient le don d'exciter l'hilarité, on crut pendant

quelques minutes à une nouvelle farce du comique, et il y eut une fusée

bruyante de rires; mais cette gaieté eut un arrêt soudain, terrible,

lorsqu'à la stupeur des écuyers, au désarroi des mimes, aux hurlements

et aux lamentations de Bichot, il fallut bien que le public reconnût sa

méprise et un accident peut-être mortel. Monsieur Cusani eut beau

paraître en habit noir, saluer le public et annoncer que «la chute de

cheval de Mlle Juzaine était sans gravité et que la représentation

allait continuer», sa venue ne dissipa point l'impression tragique de la

foule, non plus d'ailleurs que les danses les plus gracieuses de sa

fille et de Gringalette. La douleur du clown, s'arrachant les cheveux de

désespoir, derrière Juzaine inanimée, que deux écuyers se hâtaient de

transporter hors de la salle, était un spectacle trop saisissant pour

qu'on pût, d'une minute à l'autre, l'oublier.

Juzaine était réellement morte, et le pauvre clown qui la pleurait

ressentait davantage son malheur à la vue de ce visage si joli il n'y

avait qu'un instant et à présent défiguré par les sabots des chevaux. Le

nez et l'oeil droit étaient écrasés; il n'y avait plus de traces de

lèvres, et les dents fines, dans cette bouche découverte, paraissaient

hideuses. Les beaux cheveux blonds eux-mêmes étaient éclaboussés de

sang. Jamais la mort ne fut plus cruellement profanatrice.

Le chagrin du clown touchait tout le monde, mais Bichot demeurait

indifférent aux témoignages d'intérêt ou d'amitié que lui prodiguaient

ses camarades. Il semblait inconsolable.

* * * * *

Le soir de l'enterrement, comme il pleurait, agenouillé devant le lit

vide de Juzaine, des cheveux effleurèrent sa joue, et une voix douce lui

chuchota à l'oreille:

--Maintenant qu'Elle n'est plus là, veux-tu que je sois ta fille et

m'aimer un peu?

Il tressaillit à ces paroles et leva la tête avec une sorte de terreur.

Gringalette était devant lui.

Il la regarda longtemps comme s'il cherchait à lire dans ce visage qui

voulait paraître triste pour lui complaire, mais dont les yeux,

involontairement, avaient un sourire. Sans doute une image effrayante

passa dans son esprit; il se couvrit le front, il écarta Gringalette

avec horreur et sortit en courant comme un insensé. Des écuyers qui le

rencontrèrent ont rapporté qu'il les arrêtait en leur disant: «Je suis

un misérable! J'ai recueilli, j'ai nourri moi-même l'assassin de mon

enfant.»

Et à chacun il répétait ces paroles.

Depuis on ne l'a plus jamais revu.

UN JEU DE FEMME

Mlle Trébuchet, l'une des plus ferventes dévotes de la paroisse

Saint-Jacques du Haut-Pas, qui venait chaque jour assister à la première

messe, arrivait, par faute de sa pendule, un peu en retard ce matin-là,

et gagnait sa chaise avec plus de hâte et moins de componction que

d'habitude, lorsque le bedeau l'arrêta par le bord de son châle.

--Vous ne savez donc pas ce qui est arrivé, Mademoiselle,

chuchocha-t-il?

Mlle Trébuchet parut très étonnée. Depuis des années, la vie s'écoulait

pour elle d'un flot si semblable qu'elle n'imaginait même pas que le

lendemain pût différer de la veille.

--Un grand malheur! continua le bedeau qui se composa un visage de

circonstance et leva les yeux vers la voûte de l'église comme s'il eût

espéré y apercevoir le visage de Dieu, un grand malheur!

--M. l'abbé Palloy ne dit pas la messe de sept heures?

Elle ne prévoyait pas dans le cours de son existence de révolution plus

considérable.

--Non, répondit le bedeau d'un ton d'infini dédain, l'abbé Palloy ne dit

pas sa messe.

--Il est malade? demanda-t-elle avec inquiétude.

--Il vaudrait mieux qu'il fût malade, et même qu'il fût mort.

Alors se penchant à l'oreille de Mlle Trébuchet, il murmura d'une voix à

peine sensible:

--Il vient d'être arrêté par la police... pour affaire de moeurs... Il

paraît que ce qu'il a commis est abominable.

--Mon Dieu! Mon Dieu! soupira Mademoiselle Trébuchet qui chancela et dut

s'appuyer sur une chaise.

Elle crut qu'elle allait devenir folle. L'idée que le bon abbé Palloy,

son confesseur, était un criminel, qu'on pouvait le confondre à présent

avec le mauvais larron ou le Judas de son chemin de Croix était

insupportable à sa pensée; elle eût admis plus facilement la

simultanéité du jour et de la nuit.

Ce ne fut qu'en récitant machinalement des prières qu'elle parvint peu à

peu à dominer son trouble. Elle entendit la messe de huit heures et

demeura longtemps en oraison après que le prêtre eut quitté l'autel.

Lorsqu'elle sortit de l'église, elle se sentit plus calme, mais avec un

vif besoin de confidence. Elle ne pouvait garder pour elle seule le

secret d'une telle aventure. Volontiers elle l'eût crié aux passants,

mais elle préférait en instruire sa jeune amie Valentine Chassériau.

Comment Mlle Trébuchet, femme d'un âge mûr, d'une dévotion scrupuleuse,

d'une vie modeste et tranquille, était-elle liée avec cette petite

personne, coquette et évaporée, qui souriait aux jeunes gens et dont

jasait tout le quartier? Une circonstance les avait rapprochées. Le

tuteur de Valentine était un parent de Mademoiselle Trébuchet, et comme

il habitait La Rochelle et que Valentine désirait achever son éducation

à Paris, il lui avait confié sa pupille. Deux ans plus tard, Valentine

se mariait, malgré les conseils de Mlle Trébuchet, avec un professeur

connu pour son anticléricalisme. A cette occasion, Mlle Trébuchet avait

tenté une rupture, mais son âme tendre s'y était refusée. Valentine et

l'abbé Palloy étaient ses seules attaches terrestres; elles en étaient

d'autant plus fortes.

Mademoiselle se dirigea vers une haute maison de la rue Claude-Bernard.

Elle monta au second étage et fut introduite par une bonne, jeune, de

visage aimable et fort proprement vêtue. L'appartement n'avait rien de

fastueux; les appointements de M. Chassériau ne permettaient pas à sa

femme d'être aussi dépensière qu'elle l'eût souhaité; mais Valentine

était de ces personnes qui, faute de pouvoir posséder des meubles

vraiment beaux, préfèrent à une simplicité qui ne tire point l'oeil

l'imitation banale et grossière du luxe. Il y avait de faux canapés

Louis XVI, de faux bahuts Henri II, de petites tables de Mapple achetées

aux ventes publiques, des lambeaux de tentures liberty, et, pour

harmoniser cet assemblage disparate, des rubans partout: aux fauteuils,

aux tapis, aux rideaux, aux cadres. La bibliothèque, les livres mêmes du

professeur en étaient entourés. On eût dit l'intérieur d'une «étudiante»

ou d'une petite provinciale de la galanterie, et l'on juge que le châle

noir, la capeline sombre et le long visage jaune et osseux de Mlle

Trébuchet s'y trouvaient quelque peu dépaysés.

Bien qu'il fût onze heures, Valentine était encore au lit. En cette

chaude matinée, elle avait rejeté les draps à ses pieds et, tournée vers

l'ombre de la muraille, la chemise de soie noire retroussée sur les

reins, c'était la médaille fendue et poinçonnée de sa personne qu'elle

présentait aux regards.

--Que tu es paresseuse, ma pauvre Valentine! s'écria Mlle Trébuchet en

entrant; mais voyant à quel interlocuteur inattendu elle avait affaire,

elle parut très choquée et détourna pudiquement les yeux. Quelle

indécence! fit-elle, si au lieu d'une dame de mon âge, ç'avait été son

mari ou sa bonne qui fût entrée dans sa chambre; joli et édifiant

spectacle, en vérité!

Les réflexions de Mlle Trébuchet, proférées à haute voix, éveillèrent la

dormeuse.

Mouvant toute une vague d'odeurs: la senteur forte de sa chair unie aux

pénétrants parfums des essences, Valentine se retourna brusquement et

montra son autre figure, un petit nez fin aux ailes palpitantes, aux

narines voluptueuses, des dents riantes dans une bouche large et molle

comme un fruit; des yeux brillants et calins sous leurs longs cils, et

une chevelure sombre, ébouriffée, dont la double crinière cachait les

seins menus laissés à découvert par la chemise trop lâche.

--Ah! c'est vous, Mademoiselle, s'écria Valentine. Vous êtes bien

aimable de venir me voir; mais vous auriez bien dû ne pas venir si tôt.

--Si tôt! Il y a cinq heures que je suis debout.

--Oh! vous, vous êtes une sainte.

--Ce n'est pas un acte de sainteté de se lever de bonne heure; seulement

on a tort de passer comme vous ses journées dans son lit, surtout quand

on a un ménage, un mari...

--Oh! mon mari, vous savez bien qu'il ne rentre que le soir, pour

dîner...

--Vous avez d'autres obligations, vous le savez, que de préparer le

repas de votre mari... Il me semble, Valentine, que vous devenez bien

indifférente à la religion, que vous négligez vos devoirs de chrétienne.

Le matin, vous devriez assister à la messe...

--Mais vous-même, Mademoiselle, il me semble que vous ne prêchez pas

d'exemple.

--J'ai entendu la messe il y a deux heures et, si je ne m'occupe pas

aujourd'hui de mes oeuvres ordinaires, c'est que je suis pour le moment

incapable de penser à quoi que ce soit, sinon au grand malheur qui vient

de m'arriver.

--Vous avez perdu de l'argent?

--J'ai perdu, ce qui est bien plus douloureux pour moi, mon confesseur,

le vénérable abbé Palloy, qui vient d'être arrêté sur une dénonciation

que j'ai toute raison de croire calomnieuse. Je venais vous demander un

conseil. Malgré votre jeunesse, vous connaissez bien mieux que moi les

choses de ce monde, et peut-être sauriez-vous ce que je dois faire pour

le voir, et même pour obtenir sa mise en liberté. Au besoin votre mari,

qui est très instruit, connu pour son savoir et son honorabilité,

pourrait nous aider. Il ne s'agit pas ici de combattre ou de défendre la

religion, mais de sauver un innocent, accusé à tort, j'en suis

persuadée.

Valentine se mordit les lèvres, se gratta la tête, rejeta sur son dos

les touffes de cheveux qui lui couvraient la gorge et ne répondit pas.

--Qu'avez-vous! s'écria Mlle Trébuchet surprise. Le service que je vous

demande n'a rien d'extraordinaire.

--Il m'est impossible de vous le rendre, répliqua vivement Valentine.

--Et pourquoi cela?

--Parce que c'est mon mari lui-même qui a fait arrêter l'abbé Palloy.

--Votre mari! mais c'est donc un monstre. Et quels griefs peut-il avoir

contre notre malheureux vicaire?

--Mais comment voulez-vous que je le sache?

--Vous le savez, j'en ai la conviction. Votre mari ne s'est pas

déterminé à un acte pareil sans vous en avertir.

--Pourquoi m'aurait-il averti? Il ne me parle pas de ses affaires.

--Ce ne sont pas ses affaires, mais les vôtres. Vous avez vu l'abbé

Palloy chez moi, vous avez entendu sa messe, peut-être vous êtes-vous

confessée à lui. Si votre mari a songé à ce digne prêtre, c'est que vous

lui en avez parlé. Qu'avez-vous pu lui dire?

--Je ne lui ai rien dit à son sujet, je vous assure. Seulement, Victor,

depuis quelque temps, est devenu très jaloux; il s'est imaginé que

l'abbé Palloy fleuretait avec moi.

--Voyons, votre mari n'a pas encore perdu la raison. Comment se

serait-il imaginé de lui-même que l'abbé Palloy vous courtisait? Si

l'abbé Palloy est venu vous voir, ce n'est que dans la journée; il ne

sort jamais après six heures. Or, vous m'avez dit plusieurs fois que

votre mari ne rentrait que fort tard dans la soirée à cause de ses cours

et de ses leçons.

--Il est rentré une fois dans l'après-midi; l'abbé était venu quêter

chez moi pour une oeuvre de charité. Cette visite a donné des soupçons à

Victor.

--Et c'est sur de pareils soupçons qu'il aurait pu le faire arrêter!

Valentine, vous me trompez. Vous savez la vérité et vous ne voulez pas

me la dire; mais vous me la direz, je vous le promets; et je ne m'en

irai pas d'ici que vous ne me l'ayez dite complètement!

Valentine, petite créature faible, se sentit vaincue par la volonté de

Mlle Trébuchet; elle eut une mine craintive, imploratrice; puis d'une

voix gémissante:

--Je vous assure, Mademoiselle, que je ne suis pas coupable. Il ne faut

pas m'en vouloir... C'est une aventure bien singulière.

--Pour le moment, il s'agit de ne me rien cacher, dit Mlle Trébuchet en

s'asseyant tout près du lit; si vous avez commis une faute, vous devez

la réparer. Qu'est-il arrivé, voyons!

Après une courte hésitation, Valentine se décida enfin à des aveux. Sa

confession fut d'abord timide; mais peu à peu elle s'enhardit jusqu'à

prendre des allures cyniques dont ne réussirent pas à la corriger les

appels indignés et fréquents de son interlocutrice.

--Un jour, fit-elle, ou plutôt une nuit, j'étais si piquée de

l'indifférence, de la froideur de Victor que je cherchais tous les

moyens de lui être désagréable. Au dîner, il avait attaqué les ordres

religieux et le clergé avec la fureur qu'il montre d'ordinaire lorsqu'il

aborde ce sujet.

«--Ces prêtres que tu ne peux souffrir, lui dis-je tout à coup, n'ont

pas votre âme sèche et brutale d'universitaires. Ils sont tendres,

prévenants, amoureux.

«--Comment peux-tu le savoir? me demanda-t-il.

Gringalette · 第 1 / 9 段