transparence d'un calice d'iris blanc baigné dans une lueur; créature
irréelle de grâce et d'aristocratie, déjà lointaine comme une
apparition et que l'on sentait vouée à l'irréparable et à la mort. Oh!
la profondeur étonnée de ses grands yeux couleur de source! Je ne
pouvais me lasser de la regarder. Autant qu'une pairesse anglaise peut
ressembler à une courtisane, l'esquisse de Claudius me rappelait
douloureusement Willie Stephenson. C'était bien le même cou frêle et
blanc qui appelait l'étranglement ou la hache, une nuque d'ambre et de
neige faite pour l'échafaud, une de ces beautés de luxe et de race
dont la délicatesse offusque et exaspère, un défi de l'atavisme, un
spécimen d'humanité précieuse et rare qui attire l'émeute et la foudre
et la mort.
«Charmante, n'est-ce pas? grasseyait à la parisienne la voix moqueuse
d'Ethal. Un Caligula l'eût fait violer au cirque, aux applaudissements
de toute la tourbe romaine. Je vous l'ai dit, un vrai lys.
La souffrance les divinise.
Leur élégance et leur pâleur
Dans le grand cornet de Venise
Semblent un martyre de fleur.
«Mieux que charmante: touchante. Or, ce petit ange-là avait par
lui-même trois cent mille francs de rente, et Tomy Sternett... le gros
commanditaire de la maison Humphrey et Cie, soldait tous ses paris de
courses de l'année, y compris ses folies d'Epsom, le jour du Derby
(cette enfant était joueuse); une bagatelle de quatre-vingt mille
livres sterling au bas mot, qui donnait à Sternett accès à la table et
au lit. Oui, cette idéalité-là... Et il n'y avait pas que lui, mon
cher Fréneuse: il y en avait deux autres. Si je m'en souvenais, je
vous citerais les noms.»
L'homme aux mains baguées continuait de baver sur les lys.
LE MEURTRE
C'était le tour des autres maintenant.
La marquise de Beacoscome était traitée au pastel; mais une énergie
singulière, une espèce de frénésie en avaient comme écrasé et violenté
les couleurs. C'est par traits brefs et saccadés que son buste plein
jaillissait dans des zébrures de gris et de blanc mises là pour des
cassures d'étoffe, les gros plis miroités d'une robe de satin. Ethal
avait dû la peindre dans la hâte et dans la fièvre; des lueurs de
perles, indiquées--on eût dit à la craie--couraient dans les étoffes;
c'était le faire sûr et hautain, presque bâclé dans le dédain des
détails, d'un Antonio Moro ou d'un Goya.
Antonio Moro! Et à la dérobée je ne pouvais m'empêcher de regarder
Claudius. Il était bien l'effarant sosie du gnome encapuchonné du
maître flamand. Sous le frac de soirée (puisque nous devions dîner
ensemble), il imposait à crier le souvenir du portrait du Louvre.
C'était bien là la tête énorme, l'encolure épaisse, le torse trop long
sur les jambes trop courtes, le je ne sais quoi de tortu et d'oblique
qu'Antonio Moro a mis dans son nain. Ces sourcils en broussailles et
ce nez renifleur étaient ceux du bouffon du duc d'Albe, du bouffon
surtout la malice embusquée sous les paupières pesantes; et c'est
cette malice, attentive à mon examen, qui lui faisait, j'en suis sûr,
donner la pose même du portrait et qui le guindait prétentieux et
campé, le poing sur la hanche, pendant qu'il me détaillait les beautés
de la Beacoscome et me les désignait de son horrible main.
«La plus belle des trois! déclarait le peintre en me promenant presque
à la hauteur des lèvres les pâleurs nacrées de ses énormes bagues,
regardez-moi la splendeur de cette chair. C'est le triomphe de la
carnation blonde, des chairs de parvenue, car l'appauvrissement d'une
fin de race n'y a pas encore mis les tons blets, violacés ou verdâtres
chers à Van Dyck comme à Velazquez. C'est du sang de trappeur et de
jeune matelot qui fleurit sous cette peau de millionnaire, mais il y
avait en elle un tel désir et une telle volonté de précipiter les
choses et de rattraper par elle-même le temps perdu chez ses auteurs!
Elle avait la vocation du snobisme. Elle courait à l'éther, à la
morphine, aux veilles et à l'insomnie, comme d'autres chez les
couturiers; je lui avais persuadé que cela nacrait, affinait et fanait
exquisement les joues et les yeux, et elle aspirait de toute son âme à
perdre sa fraîcheur. Quelle dinde! Froide à donner l'onglée à un
Parisien d'août, elle aurait pris comme amant le dernier Irlandais des
quais aussi tranquillement que le plus beau des horse-guards si
j'avais voulu lui persuader qu'il était du dernier «swell» de le
faire; elle me prenait pour l'arbitre des élégances et tout son hôtel
de Piccadilly empestait la tubéreuse et le lilium, parce qu'elle en
avait vu chez moi. Elle était cubiquement bête. Oh! les heures
pesantes de ces séances quand elle venait donner la pose! J'espérais
toujours qu'elle finirait par prendre mal et défaillir dans cet
atelier bondé de fleurs, mais elle avait un tempérament de cheval, ses
yeux seuls pâlissaient, et elle demeurait rose, de ce ton ferme et
inaltérable de pétale de camélia. Ah! elle m'a bien assommé. Ce sont
ses médecins qui lui ont interdit mon atelier. D'ailleurs, vous
voyez, aucun mystère, aucun charme dans ses prunelles pourtant d'un
assez beau violet; c'est la grosse perle sans orient qui ne se nacre
que lorsqu'elle va mourir, un superbe lys de pleine terre, et nous
n'aimons que ceux de serre chaude.
«Ce qu'elle doit ennuyer maintenant les Chinois!
Ah! ce n'était pas l'attirance de ce petit buste.»
Et négligemment il posait sa main sèche et griffue sur la face de cire
d'Angelotto, le buste italien qu'il avait sorti de son retrait et que
je n'avais pas encore remarqué.
Angelotto, c'était son orgueil et son triomphe. Il y avait toute une
agonie dans cette œuvre. Il l'avait modelée avec une joie savamment
prolongée de lentes souffrances et d'affreuses terreurs, et sous ses
doigts larmés de perles énormes, la face de douleur du petit modèle
phtisique semblait se crisper et pâlir.
«Celle-là, c'est tout autre chose, faisait Ethal en se décidant à
retirer sa main. Que dites-vous de cette physionomie?»
C'était une toile toute en longueur, encadrée d'argent, comme
certains tableaux de Potsdam et des musées royaux d'Allemagne, une
toile on eût dit envahie d'ombre et qu'un soupirail invisible
éclairait: intérieur de crypte ou boudoir funèbre. Assise sur un somno
tendu de satin bleu glacé, gainée elle-même dans un fourreau de satin
lunaire, une énigmatique figure de femme s'y découvrait. L'air d'une
impératrice Joséphine dans sa robe du premier Empire, le chignon haut,
étoilé de turquoises, très immobile et très nue, la chair des bras et
des épaules avait l'éclat morbide et froid du nénuphar; une ceinture
d'émail soutenait la gorge haute et, dans la face extasiée et raidie,
s'irradiaient deux larges yeux, deux immenses prunelles d'un bleu
liquide et sombre. C'était l'ovale exquis d'un visage de nymphe, mais
c'était la pâleur inspirée d'une sybille, le regard agrandi d'une
prêtresse qui voit le dieu; une chevelure brune coiffait la femme de
nuit.
Oh! l'eurythmie de cette pose avec l'écartement des deux bras appuyant
leurs mains sur le somno, l'angoisse hallucinée de toute cette figure
attentive, le dessin effilé de ses doigts, et la courbe lente, comme
d'un cou de cygne, de ses bras frêles, l'étrange caractère d'hypnose
de cette petite Diane du Consulat! «N'est-ce pas qu'elle est bien
lunaire et nocturne parmi toutes ces luminosités bleues?--soulignait
une voix tout à côté de moi,--et c'est bien le cadre qu'il fallait, à
la fois pompeux et glacé, pas sinistre, mais funèbre, à cette petite
nymphe de l'Érèbe. L'arc de la bouche, l'avez-vous remarqué? Eh bien,
cette Hécate aux trois visages, cette petite prêtresse d'Artémis en
Tauride, cette Iphigénie de Glück, c'est la sœur de Welcôme, la
marquise Eddy en personne. Vous ne trouvez pas qu'elle lui ressemble?
Regardez donc ses yeux.»
Cet homme, il parlait haut dans mon âme, c'était ma pensée même qu'il
articulait. Maintenant qu'il m'avait fait les honneurs du portrait,
quelle infamie allait-il me débiter sur la femme? Et je me rappelais
l'hallucinante fumerie de l'opium donnée dans ce même atelier et les
affreuses histoires complaisamment bavées sur toutes les invitées de
ce soir mémorable. Pas une n'avait trouvé grâce, et, depuis l'inceste
de Maud White jusqu'au passé vénal de la duchesse d'Altorneyshare,
toutes les boues, toutes les ignominies et toutes les luxures avaient
été lentement remuées par cet Anglais abominable, éclaboussant tour à
tour la marquise Naydorff et les princesses de Seiryman-Frileuse et
Olga Myrianinska.
De toutes les femmes rencontrées chez lui, ce soir-là, il avait dégagé
autant d'effarantes silhouettes, déformations presque géniales
d'observateur et de visionnaire, et à un moment donné, au milieu d'une
assistance de goules et de larves créées par son imagination, il avait
pu sans trop d'invraisemblance me souffler à l'oreille: «Nous sommes
au sabbat», sûr d'une atmosphère de cauchemar. D'ailleurs, ce soir-là,
chez Ethal, les mâles valaient les femelles; les femelles, les mâles;
le troupeau de Fredy Schappman et des Anglais poncés et fleuris de
gardénias, tous plus ou moins en fuite de Londres, n'avait rien à
envier au trio des grandes dames étrangères, et, comme réputation,
comte de Muzarett et princesse de Frileuse pouvaient se donner la
main; mais, du moins, ce soir-là, les odieux propos chuchotés
étaient-ils justifiés par l'allure des gens et la notoriété des tares.
Sans les noms, la haute situation nobiliaire et la fortune des uns et
des autres, une descente de police eût été tout indiquée chez Ethal.
Ses invités! Je n'avais eu qu'à les regarder pour comprendre à quel
point Claudius avait dit vrai en me conviant à venir voir quelques
monstres. D'ailleurs, il avait dû leur chuchoter la même formule en
parlant de moi: je faisais partie de sa collection et nous étions tous
de vieilles connaissances, ou pis, destinés à nous connaître dans le
vertige, hélas! si limité de notre cycle infâme; mais toute la
ménagerie réunie, cette nuit, chez Claudius, avait bec et ongles et
pouvait se défendre. Je sais bien que tous les fauves, dans la
civilisation, sont domptés par la peur ou par les intérêts, et que
l'hypocrisie met des masques humains aux gueules comme aux mufles; et
cette nuit-là, la vanité les tenait tous en laisse, toutefois tout
prêts à mordre en brisant entraves et muselières, si le dompteur était
allé trop loin, et j'avais supporté Ethal dans ce rôle de montreur de
bêtes, car ces monstres vivaient.
C'est à contempler des images et des fantômes que Claudius me conviait
maintenant, dans l'or fluide de cette fin de belle journée de mai,
trois portraits de femmes, presque trois portraits de mortes,
puisqu'une déjà défunte et l'autre agonisante; le décor était le même,
et, dans cet atelier illuminé de floraisons blanches, Ethal
recommençait et continuait son œuvre de destruction. Il souillait et
salissait à plaisir la mémoire et la réputation de ces femmes! Avec
une joie iconoclaste, il remuait de la boue sur leur avenir, en
entassait sur leur passé, et c'était comme des immondices jetées à
pelletées sur des lys, des coups de pioche à même des précieuses
choses fragiles, impeccables et blanches, que chaque parole brisait,
polluait, effritait.
Oh! ce massacreur d'âmes et de fleurs, cet éveilleur de tares, ce
féroce et joyeux faucheur d'illusions, ce tueur de rêves, ce semeur de
doutes, ce fauteur de désespoirs, qu'allait-il me dire sur lady
Kerneby? De quel stigmate allait-il marquer ce fatal et doux visage,
dont les larges prunelles me rappelaient si douloureusement celles de
Thomas? Et ma peur d'entendre d'irréparables choses me faisait
supplier en moi-même: «Pas celle-là, non, de grâce, ne touchez pas à
celle-là!»
Il l'avait gardée pour la dernière comme une proie de choix, et, sûr
de ses effets, en artiste qui ménage et prépare son public, il
s'asseyait sur un divan, me faisait signe d'y prendre place et, après
une pause: «Celle-là, scandait-il d'un air entendu, et ses mots, comme
découpés à l'emporte-pièce, sonnaient étrangement dans le silence,
celle-là, c'est la digne sœur de notre cher Welcôme.» Et sous les
paupières lourdes, ses petits yeux brillaient, riaient d'une joie
féroce. Il sentait qu'il me faisait mal et toute sa face de gnome s'en
était illuminée. Il savourait mon angoisse et de nouveau se taisait.
«Thomas est son frère naturel, je vous l'ai déjà dit, n'est-ce pas? et
frère de mère, ce qui est toute une histoire. La grossesse de Georgina
Melldon a été un des grands scandales de la société anglaise, il y a
trente ans; un jeune fermier irlandais en fut l'auteur. Il fait très
chaud, en août, en Irlande, et la famille de Georgina passait l'été
dans ses terres. On n'épouse pas un fermier, la jeune fille alla faire
ses couches au printemps suivant en Écosse. Thomas Welcôme, irlandais
de père, est écossais de naissance; la marquise Eddy n'en est pas
moins la fille très légitime du comte Reginald Sussex; cette Georgina
était si belle, il faut bien que je vous explique les atavismes.»
Je ne l'écoutais plus. Tout en parlant, les reins accotés aux coussins
du divan, Ethal avait étendu le bras et, machinalement, sa main
s'était reposée sur la chevelure de cire peinte du buste italien; il
trônait là sur un piédouche à quelques pas de lui; et je ne voyais
plus que cette main.
Bossués de métal et de nacre, les doigts crispés, autant de griffes,
pétrissaient le front bombé d'Angelotto. C'était une serre de vautour
abattue sur l'effigie du pauvre enfant; au milieu de toutes ces
perles, l'émeraude empoisonnée, tel un œil, luisait, et sous
l'étreinte de la main cruelle, il me semblait voir la face douloureuse
se convulser lentement et souffrir.
Ethal débitait toujours ses infamies. Que disait-il? Je ne sais plus,
mais, sombré dans une espèce d'hallucination, je voyais successivement
entre ses doigts de volonté et de fièvre d'autres faces connues se
faner et pâlir, et c'était l'ovale aminci et les grands yeux de bleuet
de la petite duchesse, et c'était la splendeur de fleur rose de la
Beacoscome, et c'était enfin le visage de pâleur et les yeux d'extase
de la marquise Eddy. Oh! cette main d'empoisonneur refermée sur toutes
ces tempes douloureuses et meurtries! Des lividités semblaient couler
le long des bagues humides, telles d'innomables sueurs, et quand, dans
cette armature de joyaux blêmes, je vis, après tant d'agonies, surgir
la face défaite et les yeux d'épouvante de Thomas lui-même, je me
levai, dressé dans un sursaut d'horreur, haine ou horreur, horreur et
haine, et, sans savoir pourquoi, poussé par une volonté étrangère à la
mienne, je me jetai sur Ethal, et, d'une main, lui maintenant le front
renversé, lui pétrissant à mon tour et cruellement les cheveux et le
crâne, de l'autre, je me saisis de son horrible main aux plus
horribles bagues, et la lui entrai violemment dans la bouche, sa
bouche salissante pleine des noms de Thomas et d'Eddy et, ravi à mon
tour de voir ses petits yeux s'agrandir d'épouvante, je heurtai
brutalement le chaton de ses bagues à l'émail de ses dents, et j'y
brisai en trois coups l'émeraude vénéneuse.
Ethal, arc-bouté sur ses reins, essayait de se lever et cherchait à
mordre: il ne mordait que ses doigts, le misérable! Sa main restée
libre m'avait saisi au cou et s'efforçait de m'étrangler, mais je lui
tenais toujours la tête à la renverse et la contraignais à boire; la
gemme brisée était vide, sa main ne me serrait plus que faiblement,
une sueur lourde perlait sur sa face, sa poitrine se soulevait et
s'abaissait comme un soufflet de forge, deux prunelles vitreuses
avaient roulé, telles deux billes, vers les tempes tout à coup
creusées; puis elles chavirèrent sous les paupières qui ne continrent
plus que du blanc, et tout ce corps crispé se détendit.
«_Actum est._» Autour de moi, c'était la veillée blanche et funèbre
des fleurs.
La tête gisait sur l'épaule, la bouche hideusement ouverte: la main
aux bagues avait glissé sur la poitrine, je la posai à côté de lui sur
un coussin; la duchesse de Searley souriait dans son cadre, la
Beacoscome se cambrait, hautaine, hors des zébrures des étoffes, le
regard de Welcôme me suivait à travers les yeux de la marquise Eddy, à
la fois atterrés et complices, et je ne regrettais rien.
Je défripai mon devant de chemise, renouai tranquillement ma cravate,
ouvris la porte de l'antichambre et descendis l'escalier.
LA DÉESSE
_29 mai 1899._--Six heures du soir. Je sors de l'atelier d'Ethal, j'y
ai été confronté avec le cadavre. Je dis confronté: confrontation est
un bien gros mot, puisque l'ombre d'un soupçon ne m'a même pas
effleuré et que j'ai été appelé là comme ami du mort, prié par le
commissaire d'éclairer, de renseigner la justice sur les causes
hypothétiques de ce mystérieux suicide; car, pour tout le monde, il y
a eu suicide. Le chaton brisé de la bague en a témoigné, les médecins
ont déclaré une intoxication de curare, et la décoration même de
l'atelier, cette apothéose de tubéreuses et de liliums entassés autour
du corps, comme pour une veillée funèbre, ont été, pour le
commissaire, l'indice d'une préméditation.
Pour la justice aujourd'hui, et pour tout Paris demain, Claudius
Ethal, Anglais spleenétique et artiste bizarre, s'est donné
volontairement la mort en absorbant le contenu d'une bague
empoisonnée; l'amoncellement voulu de fleurs rares, la présence dans
l'atelier des trois portraits auxquels le peintre attachait le plus de
prix, vont corroborer chez tous l'opinion du suicide... Et moi, le
meurtrier, le seul auteur du crime, je ne serai même pas inquiété, et
je n'ai rien fait pourtant pour établir mon alibi. Au moindre soupçon,
à la moindre équivoque, j'aurais avoué, j'aurais crié hautement mon
acte: mon acte qui est justice, puisqu'il n'est pas puni. Je suis un
justicier.
Ethal devait mourir, il avait comblé la coupe; la preuve en est dans
le sang-froid quasi-somnambulique avec lequel j'ai accompli l'acte,
presque sans m'en douter.
_Même jour, onze heures du soir._--Je viens de relire mon manuscrit.
Comme je me disculpe à mes propres yeux, que de peine je prends pour
excuser mon acte, mon acte qui est un crime, puisque depuis ce matin
je compose mon attitude et mes gestes comme un comédien, égarant à
plaisir l'opinion de la justice dans le sens favorable à ma liberté!
Et cette version du suicide, c'est moi-même qui l'ai imposée en
laissant entendre qu'Ethal était désespéré de ne pouvoir reprendre ses
pinceaux; et, pour accréditer cette légende du peintre ne voulant pas
survivre à son talent, n'ai-je pas communiqué au commissaire la lettre
par laquelle Claudius m'invitait à venir chez lui admirer ses
portraits?
C'est cette lettre de fou (entendons-nous bien: fou pour un
commissaire de police et non pour un artiste) qui a fait conclure au
suicide, autre folie!
Cette lettre, j'ai tout de suite senti de quelle utilité elle pouvait
être. Aussi, quand, à deux heures, cet homme de la police s'est
présenté chez moi en me priant de le suivre rue Servandoni, je me suis
bien gardé de la porter sur moi. J'aurais eu l'air de m'être muni
d'une preuve; tranquillement, j'ai été la remettre dans la poche de
mon habit, et puis, froidement, j'ai suivi l'homme sans plus lui
demander le pourquoi de sa visite que l'utilité de ma présence rue
Servandoni.
Ce n'est qu'en arrivant devant la maison de Claudius que j'ai cru
devoir m'émouvoir: «Serait-il arrivé quelque chose à M. Ethal?» Et,
l'homme gardant le silence, je me suis précipité dans l'escalier. La
porte était ouverte! J'ai bousculé un agent dans l'antichambre et je
me suis rué dans l'atelier.
Rien n'avait bougé. On avait même respecté la position du cadavre. La
bouche, demeurée grande ouverte, avait légèrement noirci, les
muqueuses étaient devenues bleues, et, sous les lourdes paupières
tuméfiées, comme de l'argent bruni luisait. La main raidie pesait sur
le coussin, à la place où je l'avais posée. Le commissaire, un groupe
d'agents et deux médecins se levaient à mon entrée, le dos tourné au
portrait de la duchesse de Searley.
Alors, calculant tous mes effets, je m'arrêtais, étranglais un cri,
saluais rapidement les gens assemblés, balbutiais des «messieurs,
messieurs,» et, courant à Claudius, le prenais dans mes bras et,
brusquement, cherchais des yeux sa main, la saisissais dans la mienne
et découvrais la bague! Alors, avec un grand geste découragé, je
laissais retomber cette main.
--Vous deviez passer la soirée ensemble, je crois, monsieur? me
demandait le commissaire. N'êtes-vous pas venu hier, vers les six
heures, dans cet atelier?--Mais parfaitement, monsieur. Ethal était
arrivé le matin même de Nice et m'avait prévenu par une lettre. Je
crois même l'avoir sur moi. (J'esquissais le geste de la chercher).
Ethal était désireux de me faire voir ces portraits; il venait de
gagner un procès qui lui en rendait la propriété; déjà, depuis un an,
Ethal ne peignait plus, de grands ennuis qu'il avait eus à Londres
l'avaient découragé; bref, c'était une joie pour lui que d'être rentré
en possession de ses œuvres; il y attachait une importance énorme.
Que n'ai-je sa lettre! D'où ce décor enfantin de fleurs; hier, c'était
fête dans cet atelier.» Et c'était de ma part toute une trame ourdie
de mensonges, toute une combinaison de convaincantes vraisemblances
débitées avec un sang-froid dont je m'émerveillais. J'étais comme
dédoublé, et il me semblait assister en spectateur à un drame
judiciaire dont je dirigeais moi-même l'intrigue, les jeux de scène et
jusqu'aux gestes des acteurs. Le commissaire et les médecins
semblaient s'être donné le mot pour me donner la réplique, et quand, à
l'interrogation réitérée: «Ne deviez-vous pas dîner ensemble?» j'eus
répondu: «Sans doute; il a encore son habit; nous devions passer la
soirée tous les deux; mais, au moment de sortir, Ethal se déclara
fatigué; il avait passé la nuit en chemin de fer, l'odeur de ces
fleurs peut-être, la grande émotion de ses tableaux enfin reconquis...
Bref, il me priait de l'excuser et de le laisser seul. Nous devions
nous retrouver ce soir.--Alors, rien ne pouvait vous faire prévoir,
monsieur, la détermination prise par votre ami?--Rien, absolument
rien. J'en suis atterré, abasourdi.--Ne parliez-vous pas d'une
lettre?--En effet, la lettre par laquelle Ethal m'invitait à venir
voir ses tableaux; je l'ai laissée chez moi, je la tiens à votre
disposition.--Nous vous serons obligés de nous en donner connaissance,
monsieur. Veuillez nous pardonner le dérangement, vous seul pouviez
nous donner des renseignements précieux sur le mort. Vous pouvez vous
retirer.»
Et ce fut tout.
Dans le vestibule, William, le valet de chambre d'Ethal, arrivé la
nuit même de Nice, se précipitait au-devant de moi: «Ah! monsieur, qui
aurait pu prévoir?... Dire que je l'ai trouvé en descendant de la
gare. Si j'avais pris le même train que lui, rien de tout cela ne
serait arrivé.--Il faudra mettre une religieuse auprès de lui,
William.--Non, je veillerai monsieur tout seul; Madame va arriver,
sans doute?--Madame?...--Mais oui, la mère de M. Ethal. Nous ne
faisons que télégraphier depuis ce matin.»
Madame! Ethal avait une mère. Il ne m'en avait jamais parlé, et j'ai
privé cette mère de son fils. Ç'a été la seule minute d'émotion de la
journée. J'ai dit quelques bonnes paroles à William et je suis parti.
Je ne me reconnais plus. Ma sensibilité est tout à fait annihilée.
Jamais je n'ai été aussi calme. Est-ce le meurtre qui a développé en
moi cette puissance de sang-froid et cette singulière énergie? Et
jusqu'ici pas un remords, la conscience au contraire s'affirmant
d'heure en heure d'un acte de justice accompli.