La duchesse de Searley! C'était à la fois la minceur d'une tige et la

transparence d'un calice d'iris blanc baigné dans une lueur; créature

irréelle de grâce et d'aristocratie, déjà lointaine comme une

apparition et que l'on sentait vouée à l'irréparable et à la mort. Oh!

la profondeur étonnée de ses grands yeux couleur de source! Je ne

pouvais me lasser de la regarder. Autant qu'une pairesse anglaise peut

ressembler à une courtisane, l'esquisse de Claudius me rappelait

douloureusement Willie Stephenson. C'était bien le même cou frêle et

blanc qui appelait l'étranglement ou la hache, une nuque d'ambre et de

neige faite pour l'échafaud, une de ces beautés de luxe et de race

dont la délicatesse offusque et exaspère, un défi de l'atavisme, un

spécimen d'humanité précieuse et rare qui attire l'émeute et la foudre

et la mort.

«Charmante, n'est-ce pas? grasseyait à la parisienne la voix moqueuse

d'Ethal. Un Caligula l'eût fait violer au cirque, aux applaudissements

de toute la tourbe romaine. Je vous l'ai dit, un vrai lys.

La souffrance les divinise.

Leur élégance et leur pâleur

Dans le grand cornet de Venise

Semblent un martyre de fleur.

«Mieux que charmante: touchante. Or, ce petit ange-là avait par

lui-même trois cent mille francs de rente, et Tomy Sternett... le gros

commanditaire de la maison Humphrey et Cie, soldait tous ses paris de

courses de l'année, y compris ses folies d'Epsom, le jour du Derby

(cette enfant était joueuse); une bagatelle de quatre-vingt mille

livres sterling au bas mot, qui donnait à Sternett accès à la table et

au lit. Oui, cette idéalité-là... Et il n'y avait pas que lui, mon

cher Fréneuse: il y en avait deux autres. Si je m'en souvenais, je

vous citerais les noms.»

L'homme aux mains baguées continuait de baver sur les lys.

LE MEURTRE

C'était le tour des autres maintenant.

La marquise de Beacoscome était traitée au pastel; mais une énergie

singulière, une espèce de frénésie en avaient comme écrasé et violenté

les couleurs. C'est par traits brefs et saccadés que son buste plein

jaillissait dans des zébrures de gris et de blanc mises là pour des

cassures d'étoffe, les gros plis miroités d'une robe de satin. Ethal

avait dû la peindre dans la hâte et dans la fièvre; des lueurs de

perles, indiquées--on eût dit à la craie--couraient dans les étoffes;

c'était le faire sûr et hautain, presque bâclé dans le dédain des

détails, d'un Antonio Moro ou d'un Goya.

Antonio Moro! Et à la dérobée je ne pouvais m'empêcher de regarder

Claudius. Il était bien l'effarant sosie du gnome encapuchonné du

maître flamand. Sous le frac de soirée (puisque nous devions dîner

ensemble), il imposait à crier le souvenir du portrait du Louvre.

C'était bien là la tête énorme, l'encolure épaisse, le torse trop long

sur les jambes trop courtes, le je ne sais quoi de tortu et d'oblique

qu'Antonio Moro a mis dans son nain. Ces sourcils en broussailles et

ce nez renifleur étaient ceux du bouffon du duc d'Albe, du bouffon

surtout la malice embusquée sous les paupières pesantes; et c'est

cette malice, attentive à mon examen, qui lui faisait, j'en suis sûr,

donner la pose même du portrait et qui le guindait prétentieux et

campé, le poing sur la hanche, pendant qu'il me détaillait les beautés

de la Beacoscome et me les désignait de son horrible main.

«La plus belle des trois! déclarait le peintre en me promenant presque

à la hauteur des lèvres les pâleurs nacrées de ses énormes bagues,

regardez-moi la splendeur de cette chair. C'est le triomphe de la

carnation blonde, des chairs de parvenue, car l'appauvrissement d'une

fin de race n'y a pas encore mis les tons blets, violacés ou verdâtres

chers à Van Dyck comme à Velazquez. C'est du sang de trappeur et de

jeune matelot qui fleurit sous cette peau de millionnaire, mais il y

avait en elle un tel désir et une telle volonté de précipiter les

choses et de rattraper par elle-même le temps perdu chez ses auteurs!

Elle avait la vocation du snobisme. Elle courait à l'éther, à la

morphine, aux veilles et à l'insomnie, comme d'autres chez les

couturiers; je lui avais persuadé que cela nacrait, affinait et fanait

exquisement les joues et les yeux, et elle aspirait de toute son âme à

perdre sa fraîcheur. Quelle dinde! Froide à donner l'onglée à un

Parisien d'août, elle aurait pris comme amant le dernier Irlandais des

quais aussi tranquillement que le plus beau des horse-guards si

j'avais voulu lui persuader qu'il était du dernier «swell» de le

faire; elle me prenait pour l'arbitre des élégances et tout son hôtel

de Piccadilly empestait la tubéreuse et le lilium, parce qu'elle en

avait vu chez moi. Elle était cubiquement bête. Oh! les heures

pesantes de ces séances quand elle venait donner la pose! J'espérais

toujours qu'elle finirait par prendre mal et défaillir dans cet

atelier bondé de fleurs, mais elle avait un tempérament de cheval, ses

yeux seuls pâlissaient, et elle demeurait rose, de ce ton ferme et

inaltérable de pétale de camélia. Ah! elle m'a bien assommé. Ce sont

ses médecins qui lui ont interdit mon atelier. D'ailleurs, vous

voyez, aucun mystère, aucun charme dans ses prunelles pourtant d'un

assez beau violet; c'est la grosse perle sans orient qui ne se nacre

que lorsqu'elle va mourir, un superbe lys de pleine terre, et nous

n'aimons que ceux de serre chaude.

«Ce qu'elle doit ennuyer maintenant les Chinois!

Ah! ce n'était pas l'attirance de ce petit buste.»

Et négligemment il posait sa main sèche et griffue sur la face de cire

d'Angelotto, le buste italien qu'il avait sorti de son retrait et que

je n'avais pas encore remarqué.

Angelotto, c'était son orgueil et son triomphe. Il y avait toute une

agonie dans cette œuvre. Il l'avait modelée avec une joie savamment

prolongée de lentes souffrances et d'affreuses terreurs, et sous ses

doigts larmés de perles énormes, la face de douleur du petit modèle

phtisique semblait se crisper et pâlir.

«Celle-là, c'est tout autre chose, faisait Ethal en se décidant à

retirer sa main. Que dites-vous de cette physionomie?»

C'était une toile toute en longueur, encadrée d'argent, comme

certains tableaux de Potsdam et des musées royaux d'Allemagne, une

toile on eût dit envahie d'ombre et qu'un soupirail invisible

éclairait: intérieur de crypte ou boudoir funèbre. Assise sur un somno

tendu de satin bleu glacé, gainée elle-même dans un fourreau de satin

lunaire, une énigmatique figure de femme s'y découvrait. L'air d'une

impératrice Joséphine dans sa robe du premier Empire, le chignon haut,

étoilé de turquoises, très immobile et très nue, la chair des bras et

des épaules avait l'éclat morbide et froid du nénuphar; une ceinture

d'émail soutenait la gorge haute et, dans la face extasiée et raidie,

s'irradiaient deux larges yeux, deux immenses prunelles d'un bleu

liquide et sombre. C'était l'ovale exquis d'un visage de nymphe, mais

c'était la pâleur inspirée d'une sybille, le regard agrandi d'une

prêtresse qui voit le dieu; une chevelure brune coiffait la femme de

nuit.

Oh! l'eurythmie de cette pose avec l'écartement des deux bras appuyant

leurs mains sur le somno, l'angoisse hallucinée de toute cette figure

attentive, le dessin effilé de ses doigts, et la courbe lente, comme

d'un cou de cygne, de ses bras frêles, l'étrange caractère d'hypnose

de cette petite Diane du Consulat! «N'est-ce pas qu'elle est bien

lunaire et nocturne parmi toutes ces luminosités bleues?--soulignait

une voix tout à côté de moi,--et c'est bien le cadre qu'il fallait, à

la fois pompeux et glacé, pas sinistre, mais funèbre, à cette petite

nymphe de l'Érèbe. L'arc de la bouche, l'avez-vous remarqué? Eh bien,

cette Hécate aux trois visages, cette petite prêtresse d'Artémis en

Tauride, cette Iphigénie de Glück, c'est la sœur de Welcôme, la

marquise Eddy en personne. Vous ne trouvez pas qu'elle lui ressemble?

Regardez donc ses yeux.»

Cet homme, il parlait haut dans mon âme, c'était ma pensée même qu'il

articulait. Maintenant qu'il m'avait fait les honneurs du portrait,

quelle infamie allait-il me débiter sur la femme? Et je me rappelais

l'hallucinante fumerie de l'opium donnée dans ce même atelier et les

affreuses histoires complaisamment bavées sur toutes les invitées de

ce soir mémorable. Pas une n'avait trouvé grâce, et, depuis l'inceste

de Maud White jusqu'au passé vénal de la duchesse d'Altorneyshare,

toutes les boues, toutes les ignominies et toutes les luxures avaient

été lentement remuées par cet Anglais abominable, éclaboussant tour à

tour la marquise Naydorff et les princesses de Seiryman-Frileuse et

Olga Myrianinska.

De toutes les femmes rencontrées chez lui, ce soir-là, il avait dégagé

autant d'effarantes silhouettes, déformations presque géniales

d'observateur et de visionnaire, et à un moment donné, au milieu d'une

assistance de goules et de larves créées par son imagination, il avait

pu sans trop d'invraisemblance me souffler à l'oreille: «Nous sommes

au sabbat», sûr d'une atmosphère de cauchemar. D'ailleurs, ce soir-là,

chez Ethal, les mâles valaient les femelles; les femelles, les mâles;

le troupeau de Fredy Schappman et des Anglais poncés et fleuris de

gardénias, tous plus ou moins en fuite de Londres, n'avait rien à

envier au trio des grandes dames étrangères, et, comme réputation,

comte de Muzarett et princesse de Frileuse pouvaient se donner la

main; mais, du moins, ce soir-là, les odieux propos chuchotés

étaient-ils justifiés par l'allure des gens et la notoriété des tares.

Sans les noms, la haute situation nobiliaire et la fortune des uns et

des autres, une descente de police eût été tout indiquée chez Ethal.

Ses invités! Je n'avais eu qu'à les regarder pour comprendre à quel

point Claudius avait dit vrai en me conviant à venir voir quelques

monstres. D'ailleurs, il avait dû leur chuchoter la même formule en

parlant de moi: je faisais partie de sa collection et nous étions tous

de vieilles connaissances, ou pis, destinés à nous connaître dans le

vertige, hélas! si limité de notre cycle infâme; mais toute la

ménagerie réunie, cette nuit, chez Claudius, avait bec et ongles et

pouvait se défendre. Je sais bien que tous les fauves, dans la

civilisation, sont domptés par la peur ou par les intérêts, et que

l'hypocrisie met des masques humains aux gueules comme aux mufles; et

cette nuit-là, la vanité les tenait tous en laisse, toutefois tout

prêts à mordre en brisant entraves et muselières, si le dompteur était

allé trop loin, et j'avais supporté Ethal dans ce rôle de montreur de

bêtes, car ces monstres vivaient.

C'est à contempler des images et des fantômes que Claudius me conviait

maintenant, dans l'or fluide de cette fin de belle journée de mai,

trois portraits de femmes, presque trois portraits de mortes,

puisqu'une déjà défunte et l'autre agonisante; le décor était le même,

et, dans cet atelier illuminé de floraisons blanches, Ethal

recommençait et continuait son œuvre de destruction. Il souillait et

salissait à plaisir la mémoire et la réputation de ces femmes! Avec

une joie iconoclaste, il remuait de la boue sur leur avenir, en

entassait sur leur passé, et c'était comme des immondices jetées à

pelletées sur des lys, des coups de pioche à même des précieuses

choses fragiles, impeccables et blanches, que chaque parole brisait,

polluait, effritait.

Oh! ce massacreur d'âmes et de fleurs, cet éveilleur de tares, ce

féroce et joyeux faucheur d'illusions, ce tueur de rêves, ce semeur de

doutes, ce fauteur de désespoirs, qu'allait-il me dire sur lady

Kerneby? De quel stigmate allait-il marquer ce fatal et doux visage,

dont les larges prunelles me rappelaient si douloureusement celles de

Thomas? Et ma peur d'entendre d'irréparables choses me faisait

supplier en moi-même: «Pas celle-là, non, de grâce, ne touchez pas à

celle-là!»

Il l'avait gardée pour la dernière comme une proie de choix, et, sûr

de ses effets, en artiste qui ménage et prépare son public, il

s'asseyait sur un divan, me faisait signe d'y prendre place et, après

une pause: «Celle-là, scandait-il d'un air entendu, et ses mots, comme

découpés à l'emporte-pièce, sonnaient étrangement dans le silence,

celle-là, c'est la digne sœur de notre cher Welcôme.» Et sous les

paupières lourdes, ses petits yeux brillaient, riaient d'une joie

féroce. Il sentait qu'il me faisait mal et toute sa face de gnome s'en

était illuminée. Il savourait mon angoisse et de nouveau se taisait.

«Thomas est son frère naturel, je vous l'ai déjà dit, n'est-ce pas? et

frère de mère, ce qui est toute une histoire. La grossesse de Georgina

Melldon a été un des grands scandales de la société anglaise, il y a

trente ans; un jeune fermier irlandais en fut l'auteur. Il fait très

chaud, en août, en Irlande, et la famille de Georgina passait l'été

dans ses terres. On n'épouse pas un fermier, la jeune fille alla faire

ses couches au printemps suivant en Écosse. Thomas Welcôme, irlandais

de père, est écossais de naissance; la marquise Eddy n'en est pas

moins la fille très légitime du comte Reginald Sussex; cette Georgina

était si belle, il faut bien que je vous explique les atavismes.»

Je ne l'écoutais plus. Tout en parlant, les reins accotés aux coussins

du divan, Ethal avait étendu le bras et, machinalement, sa main

s'était reposée sur la chevelure de cire peinte du buste italien; il

trônait là sur un piédouche à quelques pas de lui; et je ne voyais

plus que cette main.

Bossués de métal et de nacre, les doigts crispés, autant de griffes,

pétrissaient le front bombé d'Angelotto. C'était une serre de vautour

abattue sur l'effigie du pauvre enfant; au milieu de toutes ces

perles, l'émeraude empoisonnée, tel un œil, luisait, et sous

l'étreinte de la main cruelle, il me semblait voir la face douloureuse

se convulser lentement et souffrir.

Ethal débitait toujours ses infamies. Que disait-il? Je ne sais plus,

mais, sombré dans une espèce d'hallucination, je voyais successivement

entre ses doigts de volonté et de fièvre d'autres faces connues se

faner et pâlir, et c'était l'ovale aminci et les grands yeux de bleuet

de la petite duchesse, et c'était la splendeur de fleur rose de la

Beacoscome, et c'était enfin le visage de pâleur et les yeux d'extase

de la marquise Eddy. Oh! cette main d'empoisonneur refermée sur toutes

ces tempes douloureuses et meurtries! Des lividités semblaient couler

le long des bagues humides, telles d'innomables sueurs, et quand, dans

cette armature de joyaux blêmes, je vis, après tant d'agonies, surgir

la face défaite et les yeux d'épouvante de Thomas lui-même, je me

levai, dressé dans un sursaut d'horreur, haine ou horreur, horreur et

haine, et, sans savoir pourquoi, poussé par une volonté étrangère à la

mienne, je me jetai sur Ethal, et, d'une main, lui maintenant le front

renversé, lui pétrissant à mon tour et cruellement les cheveux et le

crâne, de l'autre, je me saisis de son horrible main aux plus

horribles bagues, et la lui entrai violemment dans la bouche, sa

bouche salissante pleine des noms de Thomas et d'Eddy et, ravi à mon

tour de voir ses petits yeux s'agrandir d'épouvante, je heurtai

brutalement le chaton de ses bagues à l'émail de ses dents, et j'y

brisai en trois coups l'émeraude vénéneuse.

Ethal, arc-bouté sur ses reins, essayait de se lever et cherchait à

mordre: il ne mordait que ses doigts, le misérable! Sa main restée

libre m'avait saisi au cou et s'efforçait de m'étrangler, mais je lui

tenais toujours la tête à la renverse et la contraignais à boire; la

gemme brisée était vide, sa main ne me serrait plus que faiblement,

une sueur lourde perlait sur sa face, sa poitrine se soulevait et

s'abaissait comme un soufflet de forge, deux prunelles vitreuses

avaient roulé, telles deux billes, vers les tempes tout à coup

creusées; puis elles chavirèrent sous les paupières qui ne continrent

plus que du blanc, et tout ce corps crispé se détendit.

«_Actum est._» Autour de moi, c'était la veillée blanche et funèbre

des fleurs.

La tête gisait sur l'épaule, la bouche hideusement ouverte: la main

aux bagues avait glissé sur la poitrine, je la posai à côté de lui sur

un coussin; la duchesse de Searley souriait dans son cadre, la

Beacoscome se cambrait, hautaine, hors des zébrures des étoffes, le

regard de Welcôme me suivait à travers les yeux de la marquise Eddy, à

la fois atterrés et complices, et je ne regrettais rien.

Je défripai mon devant de chemise, renouai tranquillement ma cravate,

ouvris la porte de l'antichambre et descendis l'escalier.

LA DÉESSE

_29 mai 1899._--Six heures du soir. Je sors de l'atelier d'Ethal, j'y

ai été confronté avec le cadavre. Je dis confronté: confrontation est

un bien gros mot, puisque l'ombre d'un soupçon ne m'a même pas

effleuré et que j'ai été appelé là comme ami du mort, prié par le

commissaire d'éclairer, de renseigner la justice sur les causes

hypothétiques de ce mystérieux suicide; car, pour tout le monde, il y

a eu suicide. Le chaton brisé de la bague en a témoigné, les médecins

ont déclaré une intoxication de curare, et la décoration même de

l'atelier, cette apothéose de tubéreuses et de liliums entassés autour

du corps, comme pour une veillée funèbre, ont été, pour le

commissaire, l'indice d'une préméditation.

Pour la justice aujourd'hui, et pour tout Paris demain, Claudius

Ethal, Anglais spleenétique et artiste bizarre, s'est donné

volontairement la mort en absorbant le contenu d'une bague

empoisonnée; l'amoncellement voulu de fleurs rares, la présence dans

l'atelier des trois portraits auxquels le peintre attachait le plus de

prix, vont corroborer chez tous l'opinion du suicide... Et moi, le

meurtrier, le seul auteur du crime, je ne serai même pas inquiété, et

je n'ai rien fait pourtant pour établir mon alibi. Au moindre soupçon,

à la moindre équivoque, j'aurais avoué, j'aurais crié hautement mon

acte: mon acte qui est justice, puisqu'il n'est pas puni. Je suis un

justicier.

Ethal devait mourir, il avait comblé la coupe; la preuve en est dans

le sang-froid quasi-somnambulique avec lequel j'ai accompli l'acte,

presque sans m'en douter.

_Même jour, onze heures du soir._--Je viens de relire mon manuscrit.

Comme je me disculpe à mes propres yeux, que de peine je prends pour

excuser mon acte, mon acte qui est un crime, puisque depuis ce matin

je compose mon attitude et mes gestes comme un comédien, égarant à

plaisir l'opinion de la justice dans le sens favorable à ma liberté!

Et cette version du suicide, c'est moi-même qui l'ai imposée en

laissant entendre qu'Ethal était désespéré de ne pouvoir reprendre ses

pinceaux; et, pour accréditer cette légende du peintre ne voulant pas

survivre à son talent, n'ai-je pas communiqué au commissaire la lettre

par laquelle Claudius m'invitait à venir chez lui admirer ses

portraits?

C'est cette lettre de fou (entendons-nous bien: fou pour un

commissaire de police et non pour un artiste) qui a fait conclure au

suicide, autre folie!

Cette lettre, j'ai tout de suite senti de quelle utilité elle pouvait

être. Aussi, quand, à deux heures, cet homme de la police s'est

présenté chez moi en me priant de le suivre rue Servandoni, je me suis

bien gardé de la porter sur moi. J'aurais eu l'air de m'être muni

d'une preuve; tranquillement, j'ai été la remettre dans la poche de

mon habit, et puis, froidement, j'ai suivi l'homme sans plus lui

demander le pourquoi de sa visite que l'utilité de ma présence rue

Servandoni.

Ce n'est qu'en arrivant devant la maison de Claudius que j'ai cru

devoir m'émouvoir: «Serait-il arrivé quelque chose à M. Ethal?» Et,

l'homme gardant le silence, je me suis précipité dans l'escalier. La

porte était ouverte! J'ai bousculé un agent dans l'antichambre et je

me suis rué dans l'atelier.

Rien n'avait bougé. On avait même respecté la position du cadavre. La

bouche, demeurée grande ouverte, avait légèrement noirci, les

muqueuses étaient devenues bleues, et, sous les lourdes paupières

tuméfiées, comme de l'argent bruni luisait. La main raidie pesait sur

le coussin, à la place où je l'avais posée. Le commissaire, un groupe

d'agents et deux médecins se levaient à mon entrée, le dos tourné au

portrait de la duchesse de Searley.

Alors, calculant tous mes effets, je m'arrêtais, étranglais un cri,

saluais rapidement les gens assemblés, balbutiais des «messieurs,

messieurs,» et, courant à Claudius, le prenais dans mes bras et,

brusquement, cherchais des yeux sa main, la saisissais dans la mienne

et découvrais la bague! Alors, avec un grand geste découragé, je

laissais retomber cette main.

--Vous deviez passer la soirée ensemble, je crois, monsieur? me

demandait le commissaire. N'êtes-vous pas venu hier, vers les six

heures, dans cet atelier?--Mais parfaitement, monsieur. Ethal était

arrivé le matin même de Nice et m'avait prévenu par une lettre. Je

crois même l'avoir sur moi. (J'esquissais le geste de la chercher).

Ethal était désireux de me faire voir ces portraits; il venait de

gagner un procès qui lui en rendait la propriété; déjà, depuis un an,

Ethal ne peignait plus, de grands ennuis qu'il avait eus à Londres

l'avaient découragé; bref, c'était une joie pour lui que d'être rentré

en possession de ses œuvres; il y attachait une importance énorme.

Que n'ai-je sa lettre! D'où ce décor enfantin de fleurs; hier, c'était

fête dans cet atelier.» Et c'était de ma part toute une trame ourdie

de mensonges, toute une combinaison de convaincantes vraisemblances

débitées avec un sang-froid dont je m'émerveillais. J'étais comme

dédoublé, et il me semblait assister en spectateur à un drame

judiciaire dont je dirigeais moi-même l'intrigue, les jeux de scène et

jusqu'aux gestes des acteurs. Le commissaire et les médecins

semblaient s'être donné le mot pour me donner la réplique, et quand, à

l'interrogation réitérée: «Ne deviez-vous pas dîner ensemble?» j'eus

répondu: «Sans doute; il a encore son habit; nous devions passer la

soirée tous les deux; mais, au moment de sortir, Ethal se déclara

fatigué; il avait passé la nuit en chemin de fer, l'odeur de ces

fleurs peut-être, la grande émotion de ses tableaux enfin reconquis...

Bref, il me priait de l'excuser et de le laisser seul. Nous devions

nous retrouver ce soir.--Alors, rien ne pouvait vous faire prévoir,

monsieur, la détermination prise par votre ami?--Rien, absolument

rien. J'en suis atterré, abasourdi.--Ne parliez-vous pas d'une

lettre?--En effet, la lettre par laquelle Ethal m'invitait à venir

voir ses tableaux; je l'ai laissée chez moi, je la tiens à votre

disposition.--Nous vous serons obligés de nous en donner connaissance,

monsieur. Veuillez nous pardonner le dérangement, vous seul pouviez

nous donner des renseignements précieux sur le mort. Vous pouvez vous

retirer.»

Et ce fut tout.

Dans le vestibule, William, le valet de chambre d'Ethal, arrivé la

nuit même de Nice, se précipitait au-devant de moi: «Ah! monsieur, qui

aurait pu prévoir?... Dire que je l'ai trouvé en descendant de la

gare. Si j'avais pris le même train que lui, rien de tout cela ne

serait arrivé.--Il faudra mettre une religieuse auprès de lui,

William.--Non, je veillerai monsieur tout seul; Madame va arriver,

sans doute?--Madame?...--Mais oui, la mère de M. Ethal. Nous ne

faisons que télégraphier depuis ce matin.»

Madame! Ethal avait une mère. Il ne m'en avait jamais parlé, et j'ai

privé cette mère de son fils. Ç'a été la seule minute d'émotion de la

journée. J'ai dit quelques bonnes paroles à William et je suis parti.

Je ne me reconnais plus. Ma sensibilité est tout à fait annihilée.

Jamais je n'ai été aussi calme. Est-ce le meurtre qui a développé en

moi cette puissance de sang-froid et cette singulière énergie? Et

jusqu'ici pas un remords, la conscience au contraire s'affirmant

d'heure en heure d'un acte de justice accompli.

Monsieur de Phocas, Astarté: Roman · 第 16 / 17 段