Entre les colonnades d'un temple ou d'un palais grec, des nudités de

jeunes dieux se groupaient ou s'isolaient dans des attitudes

passionnées et tragiques, les uns couronnés de fleurs, les autres

chargés de joyaux comme des femmes, et plus nus que la nudité dans des

ajustements raffinés et barbares, où leurs torses convulsés se

moulaient. Et c'était une scène de banquet, de banquet interrompu, car

des amphores et des plats de métal jonchaient les premiers plans,

mêlés à des cadavres. Étendus sur les dalles, les corps se

développaient, superbes, merveilleusement étirés dans leur chute,

plastiquement raidis par la mort, car c'était aussi une scène de

meurtre: le meurtre des prétendants dans le palais de Pénélope au

retour d'Ulysse. Le héros s'apercevait au fond, debout dans

l'embrasure d'une haute porte de bronze, et Minerve, la Pallas

hirondelle de l'_Odyssée_, voltigeante et vertigineuse dans un nimbe

de flammes, dirigeait les flèches de son arc.

Beaucoup déjà avaient porté, car le palais était rempli de morts.

Pour attendrir, le peintre les avait faits tous adolescents et cette

hécatombe de jeunesse, de prétendants encore enfants donnait à toutes

ces agonies une sensualité voluptueuse et cruelle qui fut connue de

Tibère et de Néron.

Au milieu, tout un groupe épeuré se bousculait autour des lits de

trois héros plus intrépides, qui continuaient de boire en attendant la

mort. Ils n'avaient même pas quitté leurs coussins et, nonchalants et

couchés, la coupe à la main, ils semblaient mépriser l'agonie hurlante

et désespérée de leurs compagnons. Et une grande admiration me prenait

de ce calme et de ce dédain parmi cette foule ruée d'épouvante.

Mais, entre toutes ces nudités divines, toutes de soies et de joyaux,

deux m'attiraient, et non pas par la pureté de leurs lignes, mais par

le charme impérieux de leurs faces, des faces de résolution et

d'angoisse, dont les yeux hallucinés enivraient.

L'un, debout, dans un grand élan de tout son être, avait déchiré,

ouvert ses vêtements pour mieux recevoir les coups, et, le ventre nu,

toute sa jeune chair offerte dans un envol de draperies bleuâtres,

semblait adjurer les dieux et invoquer la mort.

C'était l'adolescence même se ruant au gouffre, la soif du martyre,

l'offrande d'une jeune âme héroïque au trépas!

L'autre, assis dans un coin de la salle, contre une colonne aux

chapiteaux de bronze vert, élevait lentement jusqu'à ses lèvres une

coupe et, tranquille, avec deux profondeurs superbes dans les yeux,

buvait la mort; car la coupe était empoisonnée: un pavot surnageait à

demi-effeuillé, sur le breuvage; et, à défaut de la gravité sereine du

geste, la tragique illumination des prunelles l'eût dénoncée, la

suprême détermination de cet amant ne voulant donner qu'un cadavre aux

flèches vengeresses de l'époux.

Mais ce que je ne pouvais méconnaître et ce qui me remuait tout

entier, c'étaient les yeux, les inexprimables yeux de ces deux

agonies! De quel violet le peintre les avait-il noyés? dans quel vert

livide avait-il trouvé leur cernure? mais ils vivaient, ces yeux,

comme deux phosphorescences et comme deux calices de fleur.

Ethal ne m'avait pas trompé. C'étaient bien les yeux de mon rêve, les

yeux de mon obsession, les yeux d'angoisse et d'épouvante dont il

m'avait prédit la rencontre, regards plus beaux que tous les regards

d'amour, parce que, devenus décisifs, surnaturels et, enfin, eux-mêmes

dans l'affre de la dernière minute à vivre. Et sa théorie

m'apparaissait enfin justifiée par le talent et le génie du peintre.

Je comprenais enfin la beauté du meurtre, le fard suprême de

l'épouvante, l'ineffable empire des yeux qui vont mourir.

TU N'IRAS PAS PLUS LOIN

_Avril 1899._--Et pour l'obsession de ces yeux, j'ai failli tuer cette

fille. Oui, j'en suis là, je vais m'enivrer, m'hypnotiser de beauté

devant l'œuvre d'un Gustave Moreau et je rapporte une âme d'assassin,

quelle ignominie! Toute une journée je m'exalte et je m'hallucine

devant les terribles phosphorences d'une peinture de poète et

d'émailleur, et, le même soir, je me retrouve dans un bouge, entre

l'effroi d'une rôdeuse impubère et la goguenardise menaçante d'un

souteneur.

C'est la présence de cet homme qui m'a sauvé.

Sans lui, sans sa brusque intervention, j'aurais refermé sur ce cou

frêle de hideuses mains d'étrangleur, car elles sont devenues

hideuses, mes mains! Maintenant que, rentré enfin au logis, je les

regarde de sang-froid, sous la lueur de la lampe, elles m'apparaissent

déformées dans leur souplesse enveloppante, mes mains étroites aux

doigts effilés et longs. Je ne leur soupçonnais pas tant de force...

Elles me font l'effet de serres, maintenant que j'ai senti dans leur

étau une agonie s'effarer et demander grâce. Comme le pouce est long!

Je ne l'avais jamais tant remarqué.

Quand je réfléchis pourtant, je ne puis croire que la hantise des

inexprimables yeux des _Prétendants_ ait pu me conduire où je suis

descendu, et pourtant, quand dans cette chambre d'hôtel j'ai pris à la

nuque cette fillette épeurée, c'est bien l'affre de la dernière minute

à vivre que je cherchais dans ses prunelles; mais aussi pourquoi

avait-elle cette forme et cette qualité d'yeux?

Je revivrai toujours cette seconde: je me suis senti sombrer dans un

tel vertige de sensations et de vide que j'ai cru que je devenais un

dieu, qu'une seconde nature se faisait jour en moi et que je tenais

enfin l'insaisissable. Quelle piteuse et banale aventure!

Cette promenade à vau-l'eau parmi cette fête de faubourg, le relent de

graillon, de sueur et de loques sales d'une sortie d'atelier sous les

arbres déjà poussiéreux de cette avenue, et, parmi la flânerie

éreintée d'ouvriers musant aux baraques, les allées et venues de cette

gamine.

Dix-sept ans à peine, un peu de chair tendre et blonde entrevue, très

blanche, par l'entrebâillement d'un caraco, la nuque dorée et les

joues d'une maturité rose, déjà hâlées, d'un autre ton que la gorge et

le cou; l'air encore paysan et frais malgré la livrée de la

prostitution.

La mine fermée, comme attelée à une tâche, elle déambulait dans la

fête, à la fois obstinée et très lasse, pas jolie, mais pire avec son

air de petite vierge maussade et sa façon gauche de relever sa robe

sur le drap rouge de son jupon. Une débutante, cela sautait aux yeux;

quelque pauvre petite bonne débauchée de la veille et que devait

surveiller, à quelques pas plus loin, la flânerie aux aguets de

quelque affreux voyou.

Elle passait deux fois auprès de moi, balbutiant d'une voix

indistincte quelques obscénités apprises, jetait un rapide clin d'yeux

du côté des agents et repartait en chasse, évidemment étranglée de

terreur et tristement novice dans son métier de rôdeuse. Sa

maladresse m'intéressa et, plus par pitié que par vice, je me mis à la

suivre, je lui emboîtai le pas. La petite s'apercevait de mon manège

et, au coin de la rue, se retournait brusquement, me faisait face et,

ses grands yeux enfin levés sur moi: «Vous payez un verre? Il en fait

une soif,» jargonnait-elle dans l'affreux argot des rencontres de

faubourg.

Ses yeux! Les prunelles en étaient à la fois bleues et violettes,

irisées et changeantes et d'une expression si triste, si craintive

surtout. Une gosse! J'eus d'abord la pitié bien plus que le désir.

Moi, le duc de Fréneuse, j'emmenai dîner près d'une gare cette petite

prostituée de Vaugirard. Elle était effarée, ahurie, ne croyait pas à

l'aubaine de ce dîner dans un restaurant avec un client bien mis; les

gens avec qui elle avait affaire étaient plus expéditifs. Je lui

parlais doucement, consultais son goût pour le menu.

Jusqu'alors je n'avais regardé que ses yeux, tout au charme de leur

nuance indéfinissable et profonde, peut-être déjà pris au ragoût

délicieux de la terreur, car c'est de la terreur que je lui inspirais;

mon amabilité, mes petits soins, ma douceur redoublaient ses

inquiétudes. L'homme qui en vivait devait nous avoir suivis et nous

surveiller du dehors. Elle n'avait pour moi que cabrements et reculs;

les prunelles fixes, agrandies, elle avait l'air d'une petite âme en

danger qui se convulse et se contient pour ne pas crier au secours; et

ses effarements décageaient sourdement en moi une bête fauve, dont je

sentais monter impérieusement le rut.

Oh! Néron buvant avec délices les larmes des martyrs, la volupté

sinistre des Augustans jetant aux prétoriens la pudeur et l'effroi des

vierges chrétiennes, les éclampsies de joie forcenée et féroce, dont

s'emplissaient les lieux infâmes avant les jeux sanglants du cirque,

et les jeunes filles, les enfants et les femmes livrés deux fois aux

bêtes, au tigre et à l'homme!

La joie entre toutes iconoclaste et cruelle d'écraser une faiblesse et

de briser une tige, la triomphante ignominie de la force se plaisant à

broyer toutes les fragilités! C'est toute cette boue et toute cette

fièvre qui me crispèrent les mains et me bourdonnèrent aux tempes

quand, une fois dans la chambre, l'enfant aux grands yeux tristes

refusa de se dévêtir. Elle n'avait pas le temps, je devais faire

vite; elle demeurait chez ses parents, ils avaient dû dîner sans elle;

son père était brutal, elle aurait des ennuis à cause de moi, et

toutes les défaites ordinaires de ces fausses apprenties, en pareil

cas.

La vérité est qu'elle avait peur, peur de moi et de mes regards qui

devaient flamber, étranges; elle s'était assise sur le lit et,

d'instinct, avec un geste de victime, avait croisé ses mains sur sa

camisole que j'essayais de déboutonner, une affreuse fièvre au bout

des doigts; et comme j'insistais, devenu brutal, elle se redressait,

et, dans un mouvement d'épouvante et peut-être de révolte:--L'argent

d'abord! ânonnait une voix rauque; et, souple comme une anguille, elle

glissait hors de mon étreinte et se réfugiait dans un angle. Elle

avait la manifeste horreur de moi.

Alors je vis rouge. La pensée que cette petite rouleuse se refusait à

moi, moi, le duc de Fréneuse, l'ex-amant des Willie et des Izé

Kranile, dont les caprices sont cotés et implorés chez tous les

trafiquants de chair de Londres et de Paris, cette pensée m'exaspéra.

Les prunelles violettes, devenues immenses, me fascinèrent et

m'entraînèrent à la fois. Une chaleur de four m'affolait, suffocante;

j'étranglais de rage et de désir. Ce fut un besoin de saisir ce corps

frissonnant et craintif, de forcer son recul, de le broyer et de le

pétrir... Et mes deux mains, saisissant la gamine à la gorge,

l'étendirent tout de son long sur le lit; de toutes mes forces je

pesais sur elle, lèvre à lèvre et les yeux attachés sur ses

yeux.--«Sotte, petite sotte!» étouffais-je entre mes dents. Et,

pendant que mes doigts s'enfonçaient lentement dans sa chair, je

regardais ravi s'irradier le bleu foncé de ses prunelles, je sentais

ses seins palpiter sous moi.

«Mathias! Mathias!» soufflait la petite dans un râle. Un coup d'épaule

enfonçait la porte, une main m'empoignait la nuque, me soulevait par

le collet de ma jaquette et me jetait debout dans la chambre.

«Eh! qu'est-ce qu'y a! Monsieur veut une purge, on fait du mal à la

gosse?» Et l'homme, un ignoble zingueur, pas jeune, les joues sales

d'une barbe de trois jours, avec autour du cou le foulard lâche des

professionnels, me toisait du haut de ses petits yeux bougeurs, des

yeux mobiles, inquiétants et inquiets de bête fauve; et puis, l'examen

passé, un doigt roulé dans sa moustache, l'autre main enfoncée dans

la poche de sa cotte de velours: «Eh bien, Toinette, qu'est-ce qu'il

a, monsieur?»

Et, me fouettant d'un clignement d'yeux complice: «Allons, au refile.»

C'était un guet-apens, j'aimais mieux cela. J'avais pris dans la

basque de ma jaquette le revolver qui ne me quitte jamais; je l'armai

et, de ma main gauche restée libre, cueillant quelques louis dans mon

gilet: «De la musique? goguenardai-je à mon tour en employant leur

affreux argot, ça ne prend pas avec moi, je connais la chanson; la

petite est mineure, n'est-ce pas? Mais je l'ai cueillie racolant. Vous

êtes bons tous les deux pour la Tour, mais ça ne vaut pas même une

plainte. Vous ne savez pas travailler; il faudrait que je vous dresse.

Allons, la porte, rangez-vous ou Bibi va parler.» Et j'élevai mon

revolver.

L'homme m'écoutait complaisamment. Mon argot l'intéressait, mes louis

aussi et les bagues de mes doigts bien davantage, car il ne quittait

pas mes mains du regard. Il esquissait un salut de danseur, et, la

mine tout à fait obséquieuse: «Monsieur est de la haute, mais nous

savons vivre. Oui, la petite est ma marmite, mais nous sommes

honnêtes dans le métier. Toinette aurait marché pour cent sous,

peut-être la double thune avec vous à cause des nippes, mais que

vouliez-vous lui faire, à cette enfant? Vous lui avez fait mal qu'elle

a crié. Quelque sale histoire de rupin! Allons, Toinette, jaspine un

peu; quéque monsieur t'a fait? Laissez-la, cette enfant, qu'elle

s'explique.»

Maintenant la petite, effarée, blottie contre son protecteur,

balbutiait la rencontre et la scène avec de grands gestes; et l'homme,

la prunelle allumée, écoutait; sa face sinistre s'était éclairée, il

me considérait maintenant avec bienveillance.

«Allons, faisait-il, en raflant les trois louis que j'avais posés sur

la table, je vois ce que c'est, il suffit de s'entendre. Allons,

morveuse, oust, dehors, vide le plancher, gâte-métier! Faut l'excuser,

c'est jeune, ça ne connaît pas la vie; il y a des gens parfois si

drôles, elle a pris peur. Va m'attendre chez le marchand de vins, en

bas, et fais demander Nénest, le petit imprimeur, l'apprenti qu'est

avec la grosse Marie depuis dix jours, le gosse qu'elle a recueilli et

qui loge chez elle; la grosse Marie, t'es donc bouchée?» et il levait

la main sur la fillette, «la grosse Marie, qui fait le coin du

troquet de la rue Lecourbe; dis-lui qu'elle vienne avec Nénest,

amène-les chez mon marchand de vins tous deux, je descends avec

Monsieur. Tiens, pour boire!», et il jetait cent sous à la petite, et

quand la malheureuse fut sortie: «Suffit de s'entendre..., si Monsieur

s'était expliqué... Moi, je suis dessalé, je suis pas dur, je vois les

choses tout de suite, moi. Il fallait le dire, on aurait trouvé ce

qu'il faut à monsieur. J'ai votre affaire.» Et, s'effaçant devant moi,

la porte grande ouverte: «Prenez donc la peine, monsieur...»

En être venu là, porter imprimé sur mes traits un tel masque qu'on

arrive à me chuchoter, en plein Grenelle et Vaugirard, les

propositions murmurées dans les rues du Caire et sur les quais de

Naples!

Et c'est devant la peinture de Gustave Moreau que j'ai été cueillir

l'âme de ce masque. Où en suis-je, mon Dieu! et je n'ai même pas tué

l'être qui m'a osé parler ainsi. Ethal a donc tout supprimé en moi!

DATE LILIA

_Paris, 15 mai._--«Nice. Mon procès est gagné. Le portrait de

la marquise Eddy et quelques autres ont quitté Londres, il y a

cinq jours; un télégramme de Rothner m'annonce qu'ils sont

arrivés depuis hier en gare. Je pars en prendre livraison

moi-même; le tout sera déballé et visible dans mon atelier

demain soir. Venez donc faire connaissance avec cette exquise

lady Kerneby, dont le divorce vient de me rendre à mes

pinceaux. Elle continue toujours à mourir lentement dans le

printemps bleu et or de la Riviera; son agonie lui donne des

tons... J'ai hâte de rentrer à Paris ajouter quelques retouches

à ma toile. Cette petite marquise phtisique m'aura posé, sans

le savoir, un chef-d'œuvre. Je l'ai commencée déjà malade, je

l'aurai achevée moribonde: ce sera, je crois, un peu mieux

qu'une variation sur visage de femme... Elle et mon buste de

cire, d'après le petit modèle napolitain, auront été les deux

grandes émotions de ma vie... émotions d'art, entendons-nous;

mais ce sont les plus poignantes et les plus riches en

sensations complexes. Vous n'êtes qu'un dilettante, vous, mon

cher duc, mais vous comprendrez ma joie et mon orgueil devant

le portrait de demain.

«Vous verrez aussi combien la marquise Eddy ressemble à son

frère. Vous trouverez, rue Servandoni, quelques autres œuvres

aussi de votre Ethal: mon croquis de la duchesse de Searley, la

pauvre petite pairesse qui mourut si malheureusement quelques

jours après l'achèvement de son portrait, et mon pastel de la

marquise de Beacoscome, la plus neurasthénique des Américaines

épousées à Londres et que les séances avaient tellement

exténuée que je n'ai jamais pu l'achever... Parfaitement: mon

atelier fut mis en interdit par ordonnance des médecins.

Rassurez-vous: la marquise de Beacoscome n'est pas morte; elle

doit être, à l'heure qu'il est, en Chine; le marquis a été

nommé ambassadeur à Pékin. Je ne vous convie donc pas tout à

fait à un bal de victimes. A demain, n'est-ce pas? C'est tout

mon atelier de Londres qui a émigré chez moi. Venez vers sept

heures: en mai, le jour de sept heures est admirable.

«Votre

«Claudius ETHAL.»

Et la lettre est datée du 14. C'est donc ce soir, à sept heures, que

Claudius m'invite à contempler les coupables beautés de langueur et

d'agonie de ces fameux portraits meurtriers.

La duchesse de Searley, la marquise de Beacoscome... Et toute la

conversation de Pierre de Téramond me revient, et le souvenir de sa

visite en août dernier, il n'y a pas un an.

«Il a chez lui certaines cigarettes préparées qui provoquent aux pires

débauches, et la jeune duchesse de Searley serait morte en six mois

pour avoir respiré pendant ses séances d'étranges et capiteuses

fleurs.

«Quant à la marquise de Beacoscome, elle a cessé, par ordre des

médecins, de donner la pose à Ethal; sa neurasthénie s'exaspérait dans

l'atmosphère de ce hall éternellement fleuri de tubéreuses et de

liliums; elle s'y sentait mourir.

«Ces fleurs, dont la propriété était de nacrer la peau et de cerner

délicieusement les yeux de qui les respirait, ces fleurs éveilleuses

de cernes touchants et de pâleurs merveilleuses, dégageaient un miasme

de mort. Par amour de la beauté, par ferveur des longs regards noyés

et des carnations délicates, Claudius Ethal empoisonnait ses modèles;

ce semeur d'agonies cultivait la langueur.»

Oui, c'étaient bien là les propos de Téramond, la légende redoutable

établie autour du peintre, le bruit des cercles, l'écho de Londres.

Et Barbe-Bleue me convie à venir visiter ses mortes pour ce soir.

_Paris, 16 mai, quatre heures du matin._--J'ai tué Ethal!

Je ne pouvais plus! La vie était devenue odieuse, l'air irrespirable.

J'ai tué. Je me suis délivré et j'ai délivré, car, en supprimant cet

homme, j'ai la conscience d'en avoir sauvé d'autres! C'est un élément

de corruption, c'est un germe de mort embusqué, une larve guetteuse

aux mains d'ombre tendues vers tout ce qui était jeune, vers toutes

les faiblesses et toutes les ignorances, que j'ai anéanti. J'ai

libéré Welcôme (cela, j'en suis sûr); j'ai sauvé peut-être cette

douce marquise Eddy, dont il volait l'âme et tyrannisait l'agonie;

j'ai peut-être rompu le charme affreux qu'il avait jeté sur la

marquise de Beacoscome. Car cet homme était plus qu'un empoisonneur:

c'était aussi un sorcier, et, en l'empoisonnant avec sa propre main,

j'ai été un instrument inconscient et justicier du sort; j'ai été le

bras levé par une volonté plus forte que ma propre volonté; j'ai

achevé le geste dont il menaçait le monde, et j'ai accompli son

destin.

Et l'enchanteur est mort de son enchantement...

Et je me suis sauvé moi-même... J'ai agi aussi par peur, par instinct

de légitime défense: je l'ai tué pour n'être pas tué, car c'est au

suicide et à pis peut-être que me conduisait cet Ethal, et c'est pour

m'excuser que j'invoque maintenant le salut des autres. Quand j'ai

brisé sur ses dents l'affreuse émeraude ce n'est pas aux autres que je

pensais, mais à moi seul. Et voilà pourquoi je ne suis qu'un vulgaire

meurtrier, pas même un assassin passionnel qui tue pour le plaisir de

tuer, l'assassin de volupté que j'aurais pu être, mais le bourgeois

ahuri qui tire en tremblant sur le cambrioleur qu'une chute de meubles

a dénoncé.

J'ai tué Ethal! Comment cela s'est-il fait? Certes, je le haïssais,

mais je le craignais encore plus. Et je suis encore là, essayant de

rassembler mes idées à la lueur de ces deux candélabres dans le

silence de la demeure endormie, et je ne peux pas! je ne peux pas! Les

mots et les images se heurtent dans ma pauvre tête vide, où ballotte

une chose douloureuse qui est mon cerveau liquéfié et meurtri; mes

tempes bourdonnent; j'ai la peau sèche, la bouche amère, et, derrière

les persiennes closes, il fait déjà grand jour.

Dans l'hôtel, personne ne m'a vu rentrer; je n'ai pas demandé la porte

au concierge; j'ai ouvert moi-même avec ma clef et me suis glissé dans

l'ombre comme un voleur... non: comme un assassin.

Welcôme aussi a tué, prétendait Ethal. Nous sommes deux maintenant.

Oui, nous pouvons nous donner la main. Il m'avait dit que je tuerais

un jour, que j'en arriverais là, je me souviens. Il le savait donc? Si

je pouvais croire qu'il me soupçonne, je le supprimerais, lui aussi;

je ne veux pas être un assassin, moi, le duc de Fréneuse.

Si je pouvais dormir! Je voudrais, avant tout, ressusciter cette

scène, écrire, minute par minute, comment je l'ai vécue et comment je

fus amené... Oh! j'ai mal... Allons, une piqûre de morphine, et que je

tombe dans le sommeil comme dans un trou. Je me ressaisirai demain.

_Même jour, dix heures du matin._--Ce fut très simple. Il m'avait dit:

«à sept heures»; à sept heures, j'étais chez lui. Ce fut sa volontaire

et vigoureuse poignée de main, son étreinte d'étau. Il avait toutes

ses bagues, les perles monstrueuses et livides pareilles à des

pustules de nacre, et, au médius, la gemme glauque égratignée d'une

griffe d'argent, la bague de Philippe II lui-même, le modèle de

l'Escurial. Et c'est à cette lueur verte qu'allait immédiatement mon

regard, en pénétrant ce soir-là chez lui.

«Le bal des victimes! clamait-il, en renouvelant l'odieuse

plaisanterie de sa lettre. Cela va bien. Ménagez-vous, mon cher duc:

je vous trouve un peu jaune. Allons, venez voir comme elles sont

jolies.»

Le cabotin! Son atelier était, de haut en bas, fleuri de tubéreuses et

de grands lys. Toute la floraison blanche et capiteuse dont il avait

empoisonné les séances des modèles, Ethal l'avait voulue autour des

portraits pour faire mieux siennes les ressemblances dérobées à ces

femmes ou, qui sait? pour m'impressionner davantage et m'inféoder plus

étroitement à lui, car, il le savait bien, je ne pouvais ignorer la

légende.

Cet Ethal! Il lisait en moi à livre ouvert. «Comme pour une veillée de

mortes», goguenardait-il en me faisant remarquer les fleurs. «Ne

sont-elles pas elles-mêmes trois beaux lys, mais trois lys

délicieusement endoloris, trois grands lys blancs qui se fanent?»

Une grâce étrange et navrante

Est dans le blanc trépas des lys.

«La duchesse de Searley: à tout seigneur tout honneur. Pour celle-là,

il n'y a pas métaphore: la duchesse est vraiment morte. Croyez que je

n'y suis pour rien. Je cultive seulement une légende, à Londres et à

Paris aussi: c'est la seule condition à laquelle on vous reconnaisse

du génie.»

Elle aimait trop les fleurs, c'est ce qui l'a tuée.

Et les lèvres retroussées dans un rictus de carnassier, toutes ses

fortes dents apparentes: «Voyez quelle petite vierge cela était! On ne

lui prêtait pas moins de trois amants. Regardez-moi cette candeur, et

les yeux surtout, les grands yeux bleus, d'une eau si pure dans

l'ombre portée des cils, et la délicatesse du nez. On les sent vibrer,

n'est-ce pas? ses narines. C'était une petite femme de nacre, et ce

n'est qu'une esquisse pourtant.»

Dans un haut cadre de chêne ciré, c'était une grande toile bise dont

le milieu seul semblait vivre. D'un flot de mousseline et de linon

jetés comme dans un portrait de Reynolds, une frêle figure de jeune

femme, ou plutôt de jeune fille, émergeait, tendrement nimbée de

lumière blonde. Où Ethal avait-il pu prendre cette science du

clair-obscur et de l'enveloppement?

Du fond monotone et bis de la toile, à peine préparée, le visage et la

gorge de la jeune duchesse émanaient à la manière d'un parfum.

Peinture psychique, pour ainsi dire: sous l'envol des linons, la

fragilité de cette taille, l'ovale aminci de ce visage étaient d'une

âme encore plus que d'une fleur.

Monsieur de Phocas, Astarté: Roman · 第 15 / 17 段