_30 mai, neuf heures du matin._--Où étais-je? D'où sortaient ces

tronçons de portiques et ces longs fûts de colonnes dressés à

l'infini? Que de décombres, mon Dieu! Et ces vieilles statues mutilées

et ces socles dans le sable, comme il y en avait, comme il y en avait!

Où donc avais-je déjà vu cette ville de ruines? Et pas une herbe, pas

un lierre.. Du sable et du sable toujours. C'était une étrange

solitude. Pas un oiseau dans l'air. Et quel silence! Et comme l'air

était doux; et j'aimais cette ville morte transparente de lune et

l'immatérielle pureté de cette nuit. Le porphyre des colonnes y avait

des reflets si limpides, et rien ne bougeait dans les ténèbres.

C'était un calme délicieux, immobilisant à l'infini des stèles, des

pilastres, des pylones et des portiques... Et peu à peu, des

froissements de plumes frémirent autour de moi et m'étonnèrent sans

m'effrayer; mais d'où pouvaient-ils venir, puisque la ville était

morte et qu'il n'y avait pas d'oiseaux? Et, dans la même minute, comme

de glauques pierreries pâlirent dans les ténèbres, et je crus à

quelques flaques d'eau reflétant des étoiles. Mais il n'y avait pas

plus d'eau dans ce désert que d'étoiles dans ce ciel... Et des

souffles, des mots à peine murmurés bruirent à mes oreilles, des

phrases caresseuses épelées dans un idiome inconnu. Et j'aimais ce

chuchotis aux consonnes atténuées, aux voyelles si douces que je ne

comprenais pas.. Et les portiques, les stèles tout à coup se

peuplèrent. Étaient-ce des cariatides qui s'étaient animées? Jamais je

n'avais vu de si doux visages de femmes. Elles s'approchèrent en

cercle autour de moi et, tout à coup, se tinrent immobiles; elles

étaient couleur de cendre et mitrées, coiffées de tiares en cône comme

les prêtresses d'Indra. Je n'avais pas peur et pourtant je

frissonnais, mais d'un frisson voluptueux, aigu, qui n'était pas de

l'épouvante. J'avais déjà vu ces figures quelque part: oui, j'avais

déjà vu ces lourdes paupières ourlées et ces sourires triangulaires.

Mais où cela? Somnolentes et ironiques, elles se balançaient

maintenant autour de moi; et ce que j'avais pris pour des bruissements

d'ailes était le crissement de longues pendeloques d'émeraudes et de

métal cliquetant le long de tuniques de soie; leurs nudités étaient

cuirassées de joyaux; des anneaux d'émail, des pectoraux de gemmes

étreignaient leurs chevilles et leurs seins. Tout à coup,

d'inattendues phosphorescences s'allumèrent dans leurs yeux, des

profondeurs sublimes transfigurèrent tous ces visages dont les tiares

furent illuminées, et puis tout s'évanouit! Mais je savais maintenant

à qui elles ressemblaient. C'étaient autant de «Salomé dansantes,» la

«Salomé» de la fameuse aquarelle de Gustave Moreau. Quant aux regards

lumineux, aux prunelles phosphorescentes, c'étaient les yeux

d'émeraude de l'idole d'onyx, de la petite Astarté de la maison de

Woolwich et de mon parloir.

Jamais je n'ai eu un si doux rêve.

_Paris, 5 juin 1899._--Depuis trois jours, c'est l'ignominie des

articles et des «premiers Paris» sur Ethal: toutes les boues remuées,

toutes les misères de sa vie fouillées, mises au jour comme autant

d'épaves, avec le stock des anecdotes vraies ou fausses et des

légendes colportées depuis quinze ans sur l'homme et sur le peintre.

Son talent même est contesté, et là je reconnais l'influence des

confrères. Des femmes sont mêlées à ces histoires, dont l'incognito

est à peine respecté; à celles-là, on ne pardonne pas la vogue de

leurs portraits; les initiales les dénoncent. Dans quelques-uns de ces

articles mon nom est prononcé; on me cite comme l'ami du mort, et

toutes les hontes ressuscitées autour du cadavre rejaillissent aussi

sur moi.

Quelle humanité de hyènes! Et comme il avait raison de les mépriser et

de les fouailler de ses sarcasmes et de les braver de toutes ses

folies d'excentrique, ces faméliques rôdeurs de cimetières qui, le

cercueil à peine fermé, viennent flairer et mordre le corps encore

frais.

Cela a été un suicide «bien parisien», comme l'a écrit un imbécile.

Imbéciles tous et lâches et curieux de scandales et, les misérables,

en vivant. Quel article nécrologique me réservent-ils? Mais ils

n'auront pas le plaisir de me l'écrire. J'ai assez de ce Paris de

snobs et de cette vieille Europe routinière et pourrie. Le meurtre

d'Ethal m'a libéré, éclairé. Je me suis reconquis et je suis bien moi.

Welcôme avait raison: voyager, vivre avec ferveur une vie de passion

et d'aventures, s'anéantir dans de l'inconnu, dans de l'infini, dans

l'énergie des peuples jeunes, dans la beauté des races immuables, dans

la sublimité des instincts.

Je vais réunir mes hommes d'affaires, tout liquider, tout quitter,

partir!

_Paris, 9 juin._--Il n'y a pas à dire, j'ai eu cette nuit plus qu'une

vision: un être inconnu, de l'invisible et de l'intangible, s'est

manifesté. J'étais couché et ne dormais point; je m'étais même couché

de bonne heure, ayant dans la journée, suivant l'ordonnance de Corbin,

fourni une longue marche, tenté de briser mes nerfs par une fatigue

saine: «Elle» m'est apparue.

Ma lampe était allumée, ma table de chevet sur mon lit, un livre

devant moi, donc, je ne dormais pas.

C'était une figure nue, de taille moyenne, plutôt petite et d'une

pureté de lignes incomparable. Elle se tenait debout au pied de mon

lit, légèrement renversée en arrière et comme flottante dans la

chambre; ses orteils ne touchaient pas le sol; elle paraissait dormir.

Les paupières baissées, les lèvres entr'ouvertes, sa nudité s'offrait,

abandonnée et chaste; ses bras nus croisés sur sa nuque soutenaient sa

tête en extase, et la cambrure de son torse s'en effilait, ponctué aux

aisselles de rouille.

C'était une vision délirante; sa chair avait des transparences de

jade; mais de son front diadémé d'émeraudes voltigeait et coulait un

voile de gaze noire, une vapeur de crêpe qui dérobait le sexe et

s'enroulait aux hanches pour se nouer comme un lien autour des deux

chevilles, aggravant de mystère la pâle apparition.

Et j'aurais voulu connaître le regard caché sous ses paupières closes.

Un secret pressentiment me disait que cette nudité léthargique

possédait l'énigme de ma guérison, cette figure en extase de morte

amoureuse était la vivante incarnation de mon secret.

Et ces mots frémirent à mon oreille: «Astarté, Acté, Alexandrie.» Et

la figure s'évanouit.

Astarté, le nom de la Vénus syrienne; Acté, celui d'une affranchie;

Alexandrie, la ville des Ptolémées, des courtisanes et des

philosophes; Astarté! le nom d'un démon aussi.

_Paris, 28 juillet._--Je pars demain pour l'Égypte.»

Ainsi finissait le manuscrit de M. de Phocas.

FIN

TABLE DES MATIÈRES

Le legs 1

Le manuscrit 13

L'oppression 27

Les yeux 37

Izé Kranile 49

L'envoûtement 61

L'effroi du masque 73

Le guérisseur 85

L'emprise 99

Série d'eaux-fortes 111

L'homme aux poupées 123

L'œil d'Éboli 133

Liseur d'âmes 143

Quelques monstres 155

Les larves 167

Vers le sabbat 179

L'opium 191

Smarra 201

Le sphinx 209

Sir Thomas Welcôme 219

Autre piste 231

Le spectre d'Izé 241

Cloaca maxima 253

Les millions de sir Thomas 265

Le gouffre 275

Une lueur 285

Le refuge 297

Lasciate ogni speranza 309

Envoi de fleurs! 321

La ville d'or 335

Le piège 347

Tu n'iras pas plus loin 359

Date Lilia 369

Le meurtre 381

La déesse 395

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Monsieur de Phocas, Astarté: Roman · 第 17 / 17 段