marchands de curiosités de la Cité. Je me rappelle combien sa
description parut vous préoccuper, le soir où je vous racontai
la fin tragique de ce pauvre de Burdhes. Cette petite idole de
l'Extrême-Asie possède un assez joli nimbe de mystère. Welcôme
l'a connue, peut-être adorée, qui sait si elle ne lui a pas
suggéré l'idée du meurtre? Car l'Astarté de Carthage et de Tyr
se nomme aussi dans les forêts de l'Inde la déesse Kâlî.
Incarnation des étreintes d'amour, elle symbolise aussi les
étreintes meurtrières et elle étrangle dans la secte des
Thugs, ses fanatiques, les Thugs, les fameux brahmanes
étrangleurs du Delhi. Voici près de dix ans qu'elle est
mienne, et c'est presque une amie. Permettez-moi donc de vous
l'offrir en souvenir de Welcôme et de moi: ce sera un chaînon
de plus dans l'invisible et forte chaîne qui nous unit tous
les trois.
«Je ne sais quand je pourrai rentrer à Paris: j'ai bien peur
d'être forcé d'aller à Nice rejoindre lady Kerneby, qui est là
en traitement depuis le commencement de l'hiver.
«Avez-vous été voir les Gustave Moreau rue La Rochefoucauld?
Je vous l'avais pourtant bien recommandé. Vous verrez là
d'étranges regards limpides et fixes, des yeux hallucinés
d'une expression divine; vous les comparerez aux émeraudes
enchâssées dans le front d'onyx de l'idole. La nuit surtout, à
la lumière des cires, vous verrez comme elles deviennent
intenses.»
Le portier a monté la petite caisse dans le hall. En trois coups de
marteau, elle a été ouverte, et, le foin ôté, de délicats papiers de
soie doucement développés, l'aveugle statuette androgyne a surgi.
C'est bien la petite idole du récit de Claudius. Voici son torse plat,
ses bras luisants et frêles, sa hanche fuyante. Hiératique et
démoniaque, en pur onyx noir, elle attire et reflète en elle la flamme
des bougies; ses seins hardis et ronds pointent dans une lueur
au-dessus du ventre sombre, un ventre étroit et plat qui se renfle à
la place du sexe au-dessus d'une petite tête de mort.
La tête de mort ricane, symbolique, menaçante, triomphante des
maternités et des races!
Sous son front bas, c'est l'aveugle regard des deux prunelles vertes,
deux yeux d'eau morte qui ne voient pas... Dans le clair-obscur de
l'antichambre, les iris noirs et les narcisses se dressent,
silhouettes plus noires dans l'ombre alternées de blancheurs; leur
veillée solennelle se prolonge dans l'enfilade des pièces. Tout
l'hôtel a l'air d'être gardé par des fantômes de fleurs. Dehors, des
fiacres roulent vers le boulevard Saint-Germain. L'haleine de tous ces
calices plus forte dans la nuit fait l'atmosphère lourde,
irrespirable; la petite idole ricane, silencieuse, et une angoisse
m'oppresse, et une stupeur!
LA VILLE D'OR
_18 avril 1898._--Hier soir, à mon retour à Paris, c'était l'étrange
accueil de toutes ces fleurs noires et de la petite Astarté d'onyx,
l'énigmatique idole du sanctuaire de Woolwich, introduites chez moi
par la volonté d'Ethal. C'était le souvenir de Thomas Welcôme soudain
imposé par toutes ces présences, Welcôme dont la sœur naturelle
agonise en ce moment à Nice, veillée, sinon guettée par ce même Ethal,
et, parmi toutes ces choses funèbres, voici que, ce matin même, une
lettre m'arrive de Bénarès; et son enveloppe, timbrée des Indes
anglaises, contient huit longues pages d'une écriture jusqu'alors
inconnue, et cette écriture est celle de Welcôme.
Est-ce un hasard? Ces deux êtres, que lie je ne sais quel passé
obscur, se sont-ils, au contraire, concertés d'avance? et l'arrivée
simultanée de ces fleurs, de cette statue et de cette lettre
n'a-t-elle pas été combinée pour me frapper d'un grand coup?
Et pourtant combien réconfortante et différente des déprimants
conseils de Claudius, la longue et lumineuse épître de Thomas! Quel
appel vers la santé et la délivrance! Non, cet homme-là ne me veut
point de mal.
Bénarès, 10 mars 1899.
«Que ne m'avez-vous écouté, cher monsieur et ami? A travers
les émerveillements d'une terre de visions prestigieuses et de
légendes consolantes, au fond de l'Inde mystérieuse des Védas,
que ne m'avez-vous suivi--comme je vous le demandais, comme je
vous en ai supplié presque--dans la ville de l'extase et de la
lumière qu'est la très sainte Bénarès? Et dire que vous êtes
demeuré en Europe, sous l'azur étroit de nos villes, avec ce
besoin torturant d'expansion qui est en vous, cette soif de la
vie qui est votre mal, prisonnier des inhumaines lois de nos
civilisations!
«C'est ici que vous auriez trouvé la sûre guérison, dans cette
atmosphère de ferveur immense, cette permanente exaltation
d'une foule en prière adjurant jour et nuit une divinité
presque visible dans la sublimité du décor et des ciels.
«Bénarès! La mosquée d'Aureng-Zeb et le grouillement infini du
Gange sous les barques des pélerins et le pilotis des temples
au «ghat des Cinq Rivières», ces lieues de palais, de mosquées
et de dômes baignant dans le fleuve, et leurs innombrables
escaliers descendant, de degrés en degrés, escortés de
statues, dans l'or mouvant de l'eau! Car tout est d'or dans la
ville sainte. D'or, le ciel d'apothéose où montent les dômes
vêtus d'or et les cônes roses des minarets; d'or, les parvis,
les colonnes, les auvents des sanctuaires et les images des
apsaras musiciennes jaillissant, toutes en attitude d'essor
éperdu, des corniches et des entablements des temples; d'or,
la nudité des mendiants s'écrasant en foule sur la rive du
fleuve; d'or, l'immobilité des fakirs dans l'extase; d'or, les
grands vases du culte entre les mains des prêtres
processionnant sur les hautes terrasses; d'or, la masse même
des fidèles prostrés de degrés en degrés et de colonne en
colonne dans la muette adoration de Ganga, «Ganga Djaï», la
mère Ganga, la rivière sacrée, le fleuve saint entre les
saints qu'ils implorent tous de leurs vœux.
«Toute l'Inde bouddhique vient aboutir ici, dans l'exaltation
de la lumière et la soif infinie d'un bonheur certain,
hallucinée, adorante et heureuse, heureuse dans la ferveur et
dans la foi. La ferveur! Tout le secret du bonheur humain est
là: aimer avec ferveur, s'intéresser passionnément aux choses,
rencontrer Dieu partout et l'aimer éperdument dans chaque
rencontre, désirer amoureusement toute la nature, les êtres et
les choses sans s'arrêter même à la possession, s'user dans le
désir effréné du monde extérieur sans même s'inquiéter si le
désir est bon ou mauvais. Car toute sensation est une
présence, et la splendeur des choses ne vient que de l'ardeur
que nous avons pour elles. L'importance est dans le regard et
non dans la chose regardée. Qu'importe d'où vienne l'extase,
si l'extase nous vient? Toutes les émotions sont comme autant
de portes ouvertes vers un prestigieux avenir: le devenir,
voilà la religion. Les choses du passé sont déjà mortes;
pourquoi s'attarder sur un cadavre? Chaque chose possédée est
déjà une pourriture, et quand nous regrettons une chose, c'est
déjà un germe de mort que nous portons en nous.
«S'enrichir de désirs, toute la ferveur est là, et la ferveur
est une délicieuse usure d'amour.
«Et Bénarès, depuis des siècles et des siècles, agonise et se
meurt dans une ferveur intense, et c'est cette ferveur même,
cet extatisme halluciné de toute l'Inde qui la fait vivre et
la soutient.
«Oh! le temple d'or et le saint des saints de la ville sainte,
les étalages d'idoles, de lingams et de charmes amoureux de
ses petites rues étroites, leur dévalement vers le fleuve, et
là, parmi l'infinie succession des palais et des temples, la
promiscuité effarante, puérile et charmante de ces races de
l'Inde où les brahmanes, les mendiants, les idoles et les
bêtes sont subis, accueillis et respectés avec la même douceur
apaisée et aimante par l'âme religieuse des foules!
«Des prêtres évoluent lentement autour d'un grand taureau de
pierre rouge, qui est l'emblême même de Sivâ; une femme arrose
dévotement d'eau lustrale un lingam de grès et le couronne de
soucis. Des vaches descendent, nonchalantes, vers le fleuve en
mâchant des fleurs. On glisse dans la bouse et sur des
feuilles fraîches. Un mendiant implore une image informe qui
est la planète Saturne. Par intervalle, de loggias en loggias,
des gongs et d'énormes tambours font rage; un grondement
tonne, et c'est, dans l'air lourd, une vibration douloureuse,
ardente. Des miasmes pesants montent du puits de science où
réside le dieu: le relent de pourriture des innombrables
offrandes végétales entassées là.
«Dans le ciel fauve, au-dessus des dômes vêtus d'or, des
perruches d'émeraude entrecroisent de luisantes ellipses et
s'accouplent en jacassant aux frontispices des temples. Et
partout rôde une odeur de cadavre et de fermentation: l'âme
inquiétante du puits de science qui contient la vie et la
mort.
«Et ce sont les bateliers maîtres du fleuve, et le refrain de
«Ganga Djaï» sur leurs lèvres noires, tandis que glissent à
l'infini leurs larges barques paresseuses qu'une terrasse
surmonte et où des familles entières vivent et meurent,
bercées par le courant divin. «Ganga! Ganga Djaï!» Et dans ce
refrain guttural apparaît tout le mystère des humanités
différentes. «Ganga! Ganga Djaï!», c'est l'écho même de la
ville sainte, et c'est aussi l'écho des siècles, la voix
d'ombre des idoles ténébreuses et des temples de mystère,
l'âme même de cette impénétrable terre de l'Inde.
«Et toujours les palais se succèdent, bâtis tous par des
princes indous. On vous dit les noms. C'est celui du rajah
d'Indore aux balcons peints de ramages bleutés, on dirait
Louis XV; puis voici celui du maharana d'Oodeypore, aux murs
crénelés, à la porte flanquée de deux tours comme une
citadelle. Des chiens, des grosses tortues dans l'eau, des
flammes autour d'un bûcher, trois silhouettes rigides dans des
linges, des groupes de gens silencieux: ici on brûle les
morts. Les cendres vont au fleuve, et, comme le damra de caste
infâme, qui seul a le droit de fournir le feu, le fait payer
fort cher, les pauvres s'en vont mal brûlés au cours de la
rivière, et des milliers d'hommes se baignent journellement
dans le Gange et en boivent l'eau sans scrupule; ainsi circule
dans la nature la substance unique de la vie dans la mort. Et
ce sont encore des terrasses et des terrasses, des
grouillements de foule sur de longs escaliers. Là un
observatoire ouvre sur la rivière d'élégants miradores où
dorment des instruments gigantesques; ici, une ruelle sombre
dévale brusquement dans le fleuve; y rêve un ascète immobile
entre des singes gris et des pigeons bleuâtres, se disputant
un peu de grain tombé à ses pieds.
«Plus loin, un ghat aux marches disjointes a laissé tomber un
temple dans l'eau. Des colonnes, des sculptures émergent. Des
fakirs stylites y dressent leur maigreur, et le remous berce
des fleurs de souci dans leur ombre. Et, par-dessus le
fouillis des bachots, des estrades, des bambous, des nudités
ceintes d'un lambeau d'étoffe, des patères libatoires allumées
d'une lueur, des chiens vagabonds et des fidèles prostrés,
c'est une folle floraison de parasols de paille, plantés à
tous les angles, fichés dans tous les murs, de toutes les
nuances de jaune, les uns tels une poussée de champignons d'or
au-dessus des échoppes, les autres à plat, au flanc d'une
porte comme autant de boucliers. Mille visions changeantes
toujours renouvelées; le soleil couchant les incendie. Et
c'est l'atmosphère, déjà signalée, de triomphe et d'apothéose
avec toutes les effluves inquiétantes venues du fleuve:
relents de chair grillée, fragrances d'aromates, odeurs de
cannelle, de benjoin, de souci flétri et d'érable, et toujours
l'obsédant «Ganga! Ganga Djaï!» spasmodique comme un râle,
tout cela dominé par des jaillissements de clochetons et de
dômes, des floraisons de pierre invraisemblables, les unes
pareilles à des flammes, les autres à d'énormes lotus, une
architecture d'élan et de prière vers le ciel, mouvante dans
la chaleur par la diversité de ses formes et toute crépitante
d'étincelles dans la magnificence des soirs.
«Un de ces soirs comme en ont évoqué seuls votre Villiers de
l'Isle-Adam dans le métal en fusion de son verbe, et votre
Gustave Moreau dans l'embrasement gemmé de sa palette.
«Le _Triomphe d'Alexandre_... Connaissez-vous le petit musée
de la rue La Rochefoucauld?... Là seulement, parmi les trésors
d'une œuvre unique, vous pourrez, en vous hypnotisant,
connaître la splendeur enflammée et l'atmosphère d'apothéose
d'un soir de mars à Bénarès. Bénarès! J'y suis déjà depuis
quinze jours et, dans l'émotion religieuse de toute une ville
extasiée, tous les jours, à chaque crépuscule, j'y regarde le
soir comme si le jour devait mourir.
«Quand un spectacle atteint ce grandiose dans la beauté, il
semble qu'il devrait à jamais disparaître. Sous nos climats
d'Europe, de pareilles émotions ne peuvent se vivre deux fois,
et c'est pourquoi je vous voulais ici, pourquoi je lance vers
vous ce dernier appel. Avec un cœur aimant et liquide, prêt à
se répandre de toutes parts comme le vôtre, vous vous
épanouirez ici dans la plénitude de tous vos désirs, ne
serait-ce que dans l'exaltation de la lumière, où chaque être
et chaque objet ont la vibration d'un métal et la nuance d'une
fleur. Vous renaîtrez dans un ciel neuf avec un être neuf au
milieu de choses complètement renouvelées, vous apprendrez à
porter votre bonheur avec vous et à ne pas le demander au
passé. Le passé est une charogne; c'est lui qui empoisonne
tout votre moi. Vous vivrez à Bénarès dans une stupéfaction
passionnée, au milieu d'une magnificence d'architectures, de
races et de climat où chaque minute aura pour vous la saveur
d'une rencontre imprévue et parfaite.
«C'est à ces rencontres que je vous convie. C'est parce que je
les ai faites que je vous dis: «Venez.» La vie est ici ce
qu'elle devrait être: un étourdissement enivré. L'aigle se
grise de son vol; le rossignol s'enivre des nuits d'été; la
plaine tremble de chaleur, et l'aurore rougit de joie comme la
lune pâlit de volupté. C'est la civilisation qui a déformé la
vie. Chez les peuples jeunes, toute émotion est une ivresse
et toute joie devient religieuse.
«Le bouddhisme, qui prosterne ses foules au bord du Gange, est
la reconnaissance attendrie et ravie de toute une race envers
ses dieux, et, comme ce peuple est jeune, quoique millénaire,
il s'use voluptueusement dans la ferveur et ne fixe que
l'avenir, insouciant de goûter aux eaux croupies du passé.
«Halluciné d'espérance, il s'isole dans sa vision, absorbé
dans la contemplation de la nature et indifférent aux
contingences immédiates; et l'agitation des autres autour de
lui n'augmente que le sentiment de sa vie personnelle.
«Le coudoiement n'existe pas pour le fakir. Oh! que nous
sommes loin ici de la vieille Europe!
«Venez, accourez vite ici, mon cher duc. L'Inde vous sera une
délicieuse convalescence. Vous y respirerez l'odeur du lotus
éternel, comme dans ce sonnet d'Ary Renan, dont les rimes me
sont revenues ces derniers jours à Bénarès, et qui contient
toute la morale hindoue:
Les Brahmanes m'ont dit: «Médite les Soutras!
L'accès du Grand Repos s'ouvre à la Rêverie.»
Ceux dont la robe est longue et la mitre fleurie
M'ont offert le plaisir et m'ont ouvert leurs bras.
Puis les nobles m'ont dit: «Suis-nous. Tu choisiras
La caste qui te plaît avec la draperie
Qui te sied.
J'écoutais dans la léproserie
Le chandala chanter: «Aime et tu souffriras.»
Et j'ai choisi d'aimer et de souffrir dans l'ombre.
J'ignore mes péchés. On dit qu'ils sont sans nombre,
Mais la Sagesse et l'Or n'ont point séché mon cœur.
Marchant sous l'anathème et drapé d'hérésie,
Du lotus éternel j'ai respiré l'odeur
Et, dans ma tasse en bois, j'ai goûté l'Ambroisie.
LE PIÈGE
_Avril._--«Avez-vous été voir les Gustave Moreau, rue de La
Rochefoucauld? Je vous l'avais pourtant recommandé. Vous verrez
là d'étranges regards liquides et fixes, des yeux hallucinés
d'une expression divine; vous les comparerez aux émeraudes
enchâssées dans le front d'onyx de l'idole. La nuit surtout, à
la lumière des cires, vous verrez comme elles deviennent
intenses.
«ETHAL.»
«Le _Triomphe d'Alexandre_... Connaissez-vous le petit musée de
la rue La Rochefoucauld?.... Là seulement, parmi les trésors
d'une œuvre unique, vous pourrez, en vous hypnotisant,
connaître la splendeur enflammée et l'atmosphère d'apothéose
d'un soir de mars à Bénarès!
«WELCOME.»
Gustave Moreau! C'est à l'œuvre de ce peintre que m'adressent Ethal
et Welcôme comme à un médecin guérisseur. Sans s'être concertés, ces
deux hommes, entre lesquels je sens je ne sais quoi d'irréparable et
qui se détestent--cela, j'en suis sûr--m'envoient, l'un de Bénarès, et
l'autre de Nice, au musée de la rue La Rochefoucauld comme à un
merveilleux dispensaire. Et pourtant Welcôme veut me sauver, et
Claudius, lui, n'aspire qu'à exaspérer mon mal.
Gustave Moreau, l'homme des sveltes Salomés ruisselantes de
pierreries, des Muses porteuses de têtes coupées et des Hélènes aux
robes maillées d'or vif, s'érigeant, un lys à la main, pareilles
elles-mêmes à de grands lys fleuris, sur un fumier saignant de
cadavres! Gustave Moreau, l'homme des symboles et des perversités des
vieilles théogonies, le poète des charniers, des champs de bataille et
des sphinx, le peintre de la Douleur, de l'Extase et du Mystère,
l'artiste entre tous les modernes qui s'est approché le plus de la
Divinité et l'a toujours évoquée meurtrière! Gustave Moreau, l'âme de
peintre et de penseur qui m'a toujours le plus troublé!
Salomé, Hélène, l'Ennoïa fatale aux races, les Sirènes funestes à
l'humanité! A-t-il été assez hanté, lui aussi, de la cruauté
symbolique des religions défuntes et des stupres divins adorés
autrefois chez les peuples!
Visionnaire comme pas un, il a régné en maître dans la sphère des
rêves, mais, malade jusqu'à en faire passer dans ses œuvres le
frisson d'angoisse et de désespérance, il a, le maître sorcier,
envoûté son époque, ensorcelé ses contemporains, contaminé d'un idéal
maladif et mystique toute cette fin de siècle d'agioteurs et de
banquiers; et, sous le rayonnement de sa peinture, toute une
génération de jeunes hommes s'est formée, douloureuse et alanguie, les
yeux obstinément tournés vers la splendeur et la magie des jadis,
toute une génération de littérateurs et de poètes surtout
nostalgiquement épris, eux aussi, des longues nudités et des yeux
d'épouvante et de volupté morte de ses sorcières de rêve.
Car il y a de la sorcellerie dans les pâles et silencieuses héroïnes
de ses aquarelles.
C'est extasiantes et extasiées qu'il fait toujours surgir ses
princesses dans leur nudité cuirassée d'orfèvrerie; léthargiques et
comme offertes dans un demi-ensommeillement, presque spectrales tant
elles sont lointaines, elles ne réveillent que plus énergiquement les
sens, n'en domptent que plus sûrement la volonté avec leurs charmes de
grandes fleurs passives et vénériennes, poussées dans des siècles
sacrilèges et jusqu'à nous épanouies par l'occulte pouvoir des
damnables souvenirs!
Ah! celui-là peut se vanter d'avoir forcé le seuil du mystère,
celui-là peut revendiquer la gloire d'avoir troublé tout son siècle.
Celui-là, avec son art subtil de lapidaire et d'émailleur, a fortement
aidé au faisandage de tout mon être.? Comme à toute une génération
d'artistes malades aujourd'hui d'au-delà, il m'a donné le dangereux
amour des mortes et de leurs longs regards figés et vides, les
hallucinantes mortes de jadis ressuscitées par lui dans le miroir du
temps.
Sous les frissons nacrés d'un ciel ardent et triste
Fleurit, hymne adorable en sa mélancolie,
La chanson des sirènes.
Un incurable ennui nage dans l'améthyste
De leurs longs yeux: l'ennui du dieu qui les oublie
Sur ces grèves sereines.
Les Sirènes diadémées de perles et de madrépores de la fameuse
aquarelle, les _Sirènes_ pareilles, dans leur groupe implacable et
triste, à quelque monstrueux corail blanc dont les branches seraient
mortes et vivraient!... Et c'est à cette œuvre morbide, à cet art
périlleux et trouble qu'Ethal et Welcôme me pressent de retourner;
c'est cette œuvre, qui m'a pénétré déjà jusqu'à la souffrance, qu'ils
m'assurent être la guérison.
Et cette petite idole aux prunelles émeraudées qui ricane... Car elle
a beau être muette comme la matière, j'entends plus que je ne vois son
rire dans la nuit.
_Paris, 30 avril._--J'y suis allé, et le même soir... Quelle honte! Si
c'était là ce qu'ils voulaient, ils ont lieu d'être satisfaits, et
pleinement, car l'épreuve a réussi, et au delà de toute espérance.
J'y suis donc allé et, tout droit, sans m'arrêter à la salle du
premier, je me suis fait indiquer le _Triomphe d'Alexandre_, au second
étage, et je me suis longtemps absorbé devant. Je le trouvais
d'ailleurs incomparable, un des plus beaux morceaux du maître. C'est,
dans une splendeur et un grandiose d'architecture évoquant toute la
magie de l'Inde ancienne, un mouvement de foule, une somptuosité de
figures et de cortèges, de théories de chars, de palanquins et
d'éléphants; toute une frise de défenses et de trompes encensant,
adorant je ne sais quelle figure d'homme assis sur un trône
inaccessible, une espèce d'autel monumental échafaudé sur des motifs
de décoration chimérique, des dragons, des sphinx et d'énormes lotus;
des monstres et des fleurs.
Des fleurs encore jonchent un sol de mosaïque; dans le fond, des eaux
froides et bleues stagnent dans des viviers de marbre; des pagodes et
des temples s'y doublent, taillés à même le porphyre, l'onyx et les
pierres précieuses d'une haute falaise, une abrupte falaise dont
l'arabesque épique terrifie et ravit. Et là-dessus règne une
atmosphère inexprimable, une poussière on dirait d'or fluide et de
pétales d'iris; tous les jaunes et tous les bleus baignent ce décor de
féerie. Et de ces nuances, de cet ensemble et de tous ces détails
s'émanent un charme et une telle douceur, une telle joie enivrée de
vivre, si l'on pouvait, dans cette ambiance en même temps qu'un si
poignant regret de n'avoir jamais connu ces époques et ces foules, que
le dégoût vous prend de ce temps et de notre civilisation et qu'il
paraît tout simple d'en mourir.
Le _Triomphe d'Alexandre_! Et Welcôme m'écrit que c'est là
l'atmosphère de Bénarès!
Dans la haute salle, autour de moi, véritable musée des œuvres du
maître, c'étaient, du plafond à la cimaise, les dangereux fantômes
déjà connus: les Salomés dansant devant Hérode, leurs chevilles
cerclées de sardoines, et le geste hiératique de leur bras droit
tendu; c'étaient aussi les Saint-Marc de songe aux coupoles d'ambre
clair, qui servent de décor à l'immémoriale scène de luxure et de
meurtre; et puis, ailleurs, répétés jusqu'à dix fois, au pied de
roches on dirait écumantes, le groupe tragique et gemmé des Sirènes,
et encore Hélène errant, les yeux mi-clos, sur les murs de Troie. Et,
partout, dans les Hélènes comme dans les Salomés, dans les Messalines
à Suburre comme dans les Hercules chez les filles de Thestius ou dans
les marais de Lerne, l'obsession des mythes antiques apparaissait, se
dénonçait partout dans ce qu'ils ont de plus sinistre et de plus
cruel: charniers purulents des cadavres du Sphinx, ossements blanchis
des victimes de l'Hydre, monceaux de blessés, d'agonies et de râles
que domine, placide et silencieuse, la figure d'Ennoïa; têtes
saignantes de saint Jean-Baptiste et d'Orphée; dernières convulsions
de Sémélé se tordant, consumée, sur les genoux d'un impassible
Zeus..., j'errais et chancelais dans une atmosphère de massacre et de
meurtre; comme une odeur de sang flottait dans cette salle. Je me
rappelais les paroles d'Ethal me vantant, un soir, dans son atelier de
la rue Servandoni, l'atmosphère de beauté et d'épouvante dont
s'enveloppe toujours l'homme qui a tué.
Je descendais.
La salle du premier ne comptait pas moins de cadavres.
D'un monceau de corps en putréfaction une énorme tige de lys
jaillissait; viride et lisse, elle montait, droite, et, dans les
pétales géants de sa fleur, portait, assise, une mystique princesse,
une jeune et svelte figure de sainte auréolée, tenant d'une main le
globe et de l'autre une croix; et c'est de la sanie et du sang
corrompu du charnier que montait la floraison miraculeuse: tous ces
meurtres aboutissaient à une angélique figure de femme.
Elle aussi avait le regard vide et fixe des Hélènes et des Salomés. Je
quittais le coin de la salle où le dangereux symbole glorifiait
l'inutilité du martyre, et je prenais déjà l'escalier pour gagner la
rue, le grand air et la réalité du dehors, quand, tout au bout de la
vaste pièce, une grande composition m'attirait.