ressemble! Si je n'avais reconnu Jean Destreux, je craindrais que,
là-bas, dans les Indes, il ne soit arrivé à l'autre quelque malheur!
LASCIATE OGNI SPERANZA
_5 avril 1899._--Fréneuse.
J'y suis revenu dans l'espoir de la guérison et je n'y ai trouvé que
l'ennui. J'ai visité une à une les chambres vides, les chambres
quittées depuis vingt ans; je n'ai pas eu une émotion: Fréneuse, qui a
contenu toute mon enfance, m'a paru une demeure étrangère. A chaque
pièce, dont le jardinier m'ouvrait les portes, l'odeur de renfermé
seule a affecté désagréablement mes sens. Même dans la chambre où ma
mère a vécu les derniers mois de sa vie, je n'ai ressenti que la sèche
et froide hostilité d'un vieux logis provincial, parcouru pour la
première fois par un héritier de hasard.
La femme du jardinier entr'ouvrait un peu les persiennes closes: un
peu de soleil tombait par l'interstice, éveillant la poussière sur les
marbres des commodes, tandis que dans l'enlinceulement des housses,
la rigidité des sièges se rencognait dans l'ombre. Dans le grand salon
je remarquais que la rosace du plancher était pourrie et que ses
lamelles de thuya cédaient; le guéridon du milieu en était un peu
penché, dérangeant ainsi l'harmonie glacée d'une vaste pièce
rectangulaire et figée dans ses tentures d'un vert ciguë brochées de
lyres d'or.
Au premier étage, un relent d'éther était resté, tenace, dans les
boiseries d'un cabinet. Machinalement, j'ouvrais une toilette. Des
flacons de pharmacie, vides, y étaient encore rangés sur une tablette;
j'en lus les étiquettes. C'était une des petites pièces, où le caprice
excédé de la malade aimait à aller reposer sa souffrance, loin de la
chambre accoutumée, une des officines aussi où elle pansait son mal.
Dans un tiroir, que je tirais, un petit éventail à branches de nacre
et tout micacé de paillettes reposait sur un lit de roses sèches,
parmi des rubans d'un lilas tendre maintenant fané, et parmi ces
rubans j'effleurais un portrait, une photographie d'enfant jaunie,
effacée, presque brumeuse et dans laquelle je n'ai pas voulu me
reconnaître.
Et, le soir, seul dans la grande salle à manger ornée de bois de cerf
et de panoplies de chasse, accoudé sur la nappe, devant une tasse vide
j'ai attendu très avant dans la nuit qu'une émotion ou qu'un spectre
surgît de toutes ces choses qui ont été ma vie! J'espérais qu'une
larme me monterait aux yeux, qu'un frisson, fût-il de crainte,
étreindrait et ferait battre un peu ce qui autrefois fut mon cœur.
L'ombre de Jean Destreux viendrait-elle, elle, dont l'apparition
m'avait conduit ici?
J'écoutais un grignotement de souris dans la boiserie, excédé et
penaud de me trouver là, dans cette demeure inhabitée et triste, seul
dans le silence de la campagne endormie; mais l'Inconnu que
j'attendais, la grâce des larmes implorée ne se manifesta pas. Quel
homme suis-je donc devenu? Une âme s'est séchée ou figée en moi qui
jamais ne refleurira; c'est comme une faim et une soif de jouir et de
souffrir autour d'une chose pétrifiée et durcie. J'aurais tant voulu
être ému, effrayé! Une larme, un effroi, et c'était toute une nouvelle
orientation de ma vie, une porte ouverte sur l'avenir! C'est cet
avenir qui se jouait, et je n'avais même pas la légère étreinte d'une
petite angoisse, mais la parfaite conscience de ma tentative inutile,
de ma démarche un peu bébête et de ma présence ridicule dans
l'abandon de ce château désert.
Et puis une heure a sonné à l'église du village et je suis sorti sur
le perron respirer l'air froid de la nuit. Un chien a aboyé dans une
ferme, et des grognements ont répondu du chenil. Je suis descendu aux
écuries, j'ai détaché deux Pont-Audemer et je me suis enfoncé avec eux
dans le parc.
Les grands arbres sommeillaient immobiles, encore squelettes (le
printemps est si tardif en Normandie!) mais le ciel semblait de lait,
tant il était ouaté de nuages sous la coulée des rayons de lune...,
oui, une source de lait lumineux filtrant dans le brouillard! Quel
calme et quelle solitude! On n'entendait pas bouger une feuille, mais
une odeur de jeune écorce et de mousse humide emplissait tout le parc
de fraîcheur. Nous sommes revenus par le potager. Les vitres des
châssis brillaient doucement sous la lune, et j'eus une minute l'envie
d'y rafraîchir mon front qui brûlait.
Comme leur nacre bleuie devait être froide, froide comme les vitres de
mes croisées quand, déjà adolescent, durant mes nuits de fièvre et de
puberté, je me levais de mon lit et courais, pieds nus, appuyer ma
tête à leurs parois humides!
Mes désirs alors, à voir l'immense ciel tranquille, s'évaporaient
comme des brumes. Qu'étaient, auprès de l'effroyable usure actuelle de
ma chair et de mon âme, ces fièvres éphémères de mes jours passés?
Et je suis rentré à l'aube, épuisé de fatigue et trempé de rosée,
meurtri, endolori, rempli de lassitude physique et lourd, comme d'une
humeur, de mon indifférence, de ma morne impuissance à pleurer et à
souffrir!
Qui fera donc crever cet abcès de rancœurs et de tendresses avortées,
ce ganglion gonflé de passions étouffées et de douleurs mortes? Quel
forceps, quelle éclampsie atroce et salutaire me délivrera de cet
abominable et pesant fœtus d'âme?
Qui me rendra le don des larmes? Je serais sauvé si je pouvais
pleurer. Ce commencement d'émotion de ma nuit à Montmartre, dans ce
bouge à trois francs de la rue des Abbesses, si je pouvais le
retrouver!...
_Fréneuse, 6 avril 1899._--Aujourd'hui, ç'a été le lamentable et
piteux défilé des fermiers, du curé et des autorités du pays. Tout se
sait dans ces trous de campagne: on n'a pu cacher ma venue, et le
village est besoigneux. Et toute l'avarice et l'astuce normandes à
l'affût de l'aubaine sont venues quémander et se plaindre au château.
J'ai donné cinq cents francs au curé et diminué les baux de trois
fermiers; mais je n'ai reçu ni le maire, ni l'instituteur, qui
voulaient m'emmener visiter les écoles... Les nouvelles écoles, bâties
sur les plans d'un architecte de Paris, quelque monstrueuse
construction moderne, si j'en juge par les grands toits prétentieux
qui déshonorent désormais la gauche du parc.
Leurs écoles! Je n'ai même pas voulu retourner à la ferme. Il m'a
suffi d'entendre le gérant m'énumérer les améliorations faites pendant
mon absence à la demande des tenanciers: canaux et caniveaux, toits
d'ardoises en remplacement des toits de chaume, étables et laiteries
modèles, piscines dallées pour baigner les chevaux: quarante mille
francs réservés, depuis trois années, sur les baux pour moderniser et
pour mettre au goût du jour les anciens locaux.
Non, je n'ai pas voulu retourner à leur ferme. Jean Destreux n'aurait
pas été Jean Destreux sous la charpente neuve d'un toit d'ardoises,
entre les murailles pavées de faïence d'une écurie anglaise, entre des
boxes de pitchpin au lieu des anciens bas-flancs des chevaux. C'est
l'atmosphère qui crée les êtres, et, quand on la détruit, on abolit
jusqu'à leur souvenir. Je ne suis pas venu ici pour tuer un spectre;
je n'ai pas même eu cette peine, puisque, dès mon arrivée à Fréneuse,
tous les spectres se sont évanouis.
Comme ce pays est laid et triste en avril! Le printemps y grelotte,
hésitant et âpre. Toutes les giboulées de mars sont encore en suspens
dans l'air, la végétation tardive; et, par la tristesse des hauts
plateaux, les labours ondulent à l'infini sous la maigre poussée des
jeunes seigles et des blés verts. C'est l'enfance des récoltes, mais
une enfance rachitique et souffreteuse sous la bise aigre et la menace
d'un ciel éternellement couvert. Oh! l'aspect pierreux et cru des
ciels normands à la fin de mars! C'est leur incurable détresse qui,
apparue dans l'imposte des hautes fenêtres de Fréneuse, a attristé
toute mon enfance et m'a rendu l'âme malade de cet étrange désir que
j'ai toujours gardé de sensations acides et de pays d'ailleurs!
C'est comme Fréneuse! Comme l'enfilade des pièces, quittées si vastes,
m'a paru mesquine! Ce parc, dont les futaies m'attiraient jadis
mystérieuses et bruissantes, n'a pas trois hectares; il tiendrait dans
ma main. Au bout de chaque allée, on aperçoit les champs. C'est la
monotonie de ces guérets qui enlise et vous effrite l'âme.
On est dans ce Fréneuse comme dans une île battue par une mer de
labours, et je comprends d'où venait cette pesanteur d'orage où je
respirais à peine, où j'attendais je ne sais quel miracle qui déchirât
l'atmosphère d'angoisse de ces sillons et de ce parc. Je m'y sentais
enfermé, captif comme dans un phare, et la présence infinie des
plaines m'y donnait le mal d'au-delà, dont on souffre au bord de la
mer!
La mer! Les prunelles d'eau de Jean Destreux! C'est parce que ces
yeux-là avaient en eux tout ce que je désirais et que j'ai cherché
depuis et que je poursuis encore, qu'il sont demeurés dans mon
souvenir. Ils ont été la première révélation d'un impossible bonheur:
le bonheur de l'âme! Ce sont les yeux de pureté de mes années
d'ignorance, et ce n'est qu'après m'être dépravé et corrompu au
contact des hommes, que j'ai convoité follement les yeux verts. La
hantise de ces prunelles glauques est déjà une déchéance. Avec quelle
fixité d'adoration effrayante j'aimais et je désirais les êtres et les
choses quand j'étais enfant! Le secret du bonheur eût été peut-être de
les aimer tous sans en préférer aucun!
Chaque créature indique Dieu, aucune ne le révèle, ai-je lu quelque
part. Dès que notre regard s'arrête à elle, chaque créature nous
détourne de Dieu.
_Même jour, neuf heures du soir._--Tantôt, en revenant du cimetière,
j'ai fait un grand tour pour ne pas avoir à traverser le village. J'ai
voulu éviter les commères au seuil des portes, la sortie des enfants
de l'école et la parlotte des hommes devant le bourrelier et la forge
du maréchal-ferrant. Il me semblait qu'ici-même mon horrible
réputation m'avait précédé et suivi; une irritation m'a pris en
prévision des rires niais et des chuchotements, et j'ai rasé les
haies, en suivant derrière les maisons.
Du côté de Castel-Vieux, une roulotte de saltimbanques était arrêtée
en plein champ. Dehors, une femme faisait la cuisine sur un petit
poêle de fonte. Tranquillement assise sur une chaise, elle surveillait
la cuisson du repas du soir; du linge encore humide séchait aux
fenêtres de la voiture. Et deux enfants, deux gosses à moitié nus,
avec de superbes yeux noirs, lutinaient une chèvre qui devait être de
la famille. Des petites mains terreuses pétrissaient avidement les
mamelles, et des bouches cherchaient à en saisir les pis.
Le ciel s'attendrissait dans le crépuscule, barré, au-dessus des
plaines, d'un trait de cinabre; le vent s'était apaisé. Et, dans cette
tiédeur et cet amollissement du soir, une silhouette d'homme
s'approchait, déformée par un sac de pommes de terre qu'il portait sur
l'épaule. Et, silencieux, l'homme baisait la femme au front et puis,
lâchant son sac, dégageait la chèvre, s'emparait des deux petits, les
embrassait éperdument. C'était un grand homme mince à la face hardie,
illuminée de dents très blanches, l'air sombre et joyeux à la fois; il
sentait la sueur et la poussière, mais comme un parfum de genêts était
demeuré dans ses haillons. Il me toisait insolemment du regard et
m'éclatait de rire au nez, tout en baisant goulûment ses gosses. Je
m'étais arrêté pour le regarder.
Je repris mon chemin sans rien dire, me répétant à voix basse cette
phrase d'André Gide dans les «Nourritures terrestres»:
«Je me suis fait rôdeur pour pouvoir frôler tout ce qui rôde; je me
suis épris de tendresse pour tout ce qui ne sait où se chauffer, et
j'ai passionnément aimé tout ce qui vagabonde.»
Tout à l'heure, après mon dîner solitaire, en tête-à-tête avec
moi-même, je suis entré dans la bibliothèque et j'ai pris au hasard un
volume pour tromper mon ennui et attendre le moment de me coucher. Il
s'est trouvé que c'était le Dante, un tome en italien de la «Divine
Comédie». J'ai feuilleté au hasard et suis tombé sur ce passage:
Lasciate ogni speranza...
(Laissez toute espérance.)
Il y a de l'écho dans Fréneuse.
ENVOI DE FLEURS!
_Fréneuse, avril 1899._--Mes malles sont bouclées. Dans une heure,
j'aurai quitté Fréneuse et, dans cinq heures, je serai à Paris. Je ne
peux plus! je ne peux plus!
Cette solitude m'étouffe, ce silence me pèse. Oh! mes affres de cette
nuit devant la tranquillité morte de ce village et de ces plaines! A
Paris au moins, on sent l'haleine de tout un peuple endormi; tant de
luxures y veillent, tant d'ambitions, tant d'inquiétudes et tant de
haines! Ici toute une humanité harassée tombe dans le sommeil comme
dans un trou. Oh! la léthargie de ces fermes, de ces hameaux muets
sous ce vaste ciel et l'effarante angoisse de tous ces points noirs
dans la nuit, sans une seule lueur indiquant la vie!
Accoudé à la fenêtre ouverte, j'avais la sensation d'être dans un
cimetière, seul, à l'abandon, oublié dans une panique au milieu d'une
province vidée par une peste. Il me semblait que tous ces villages ne
se réveilleraient plus. Et c'étaient un besoin violent, impérieux de
m'affirmer de la vie, des envies de morsure et de baiser qui me
faisaient la bouche sèche, avec, dans tous les membres, des rages
d'étreindre et de palper qui me crispaient douloureusement les doigts.
Si j'avais encore possédé les communs comme jadis, je serais descendu
trouver une fille de ferme. Dans une ville on sait où aller quand la
frénésie vous prend. J'ai déjà connu ces crises d'hystérie atroce. Il
y a déjà deux ans que je n'avais eu pareil accès, et il a fallu que je
vienne à Fréneuse pour réveiller l'horrible mal. Et j'étais venu
chercher ici le calme! j'avais cru que ce pays me serait un refuge!
La solitude! Le silence! Quelle formidable excitation, au contraire,
pour les mauvais instincts! Toutes les floraisons vénéneuses de l'âme
y poussent une sève exaspérée par l'ennui, et c'est dans la cellule
des moines que le Mauvais livre aux consciences ses plus rudes
combats.
Le temps d'écrire ces quelques lignes, hâtivement, sur mon carnet, d'y
constater irrémédiablement ma déchéance, et le temps marche; les
postiers du grand break piaffent devant le perron, j'entends descendre
les bagages. Dans dix minutes, nous serons partis.
_Avril, Paris._
Thyrses de crêpe éclos en calices funèbres,
Je suis, fiers iris noirs, épris de vos ténèbres.
Fleurs d'angoisse et de songe, un monstrueux désir
Gonfle vos tiges d'ombre et les fait à plaisir
Vibrantes d'un étrange et lourd ferment de vie.
Vous vivez dans la fièvre, étant inassouvie,
Et bien plus fortement, le Mal étant en vous,
Que les autres iris, les chastes et les doux.
Une lente agonie étreint vos cœurs hostiles.
Vous êtes à la fois cruelles et subtiles,
O douloureuses fleurs de lune et de velours:
Les projets avortés, les rancunes farouches,
Les mornes trahisons des regards et des bouches
Sommeillent dans la nuit de vos pétales lourds.
Turgides floraisons d'un jardin de supplices,
Mon âme trouve en vous des sœurs et des complices
De son rêve obsédé d'effarantes amours!
Ces vers, je les ai commis au temps de ma jeunesse, à la gloire des
iris noirs (car, moi aussi, j'ai été un peu poète aux environs de ma
vingtième année: l'apparente complication du jeu des rimes et des
rythmes devait séduire mon âme puérile et complexe, amuser de ses
difficultés vaincues l'enfant barbare qui fut toujours en moi). Les
iris noirs! Et il faut que ce soit leur souvenir qui m'accueille au
retour.
Une main inconnue a fleuri de leurs monstrueux calices tout le rez-de
chaussée de la rue de Varenne. De l'antichambre au petit salon qui
sert ici de parloir c'est, à travers l'enfilade des pièces, une
inquiétante floraison de ténèbres, un jaillissement muet de larges et
longs pétales de crêpe grisâtre, l'air de chauves-souris figées dans
l'éclosion d'une fleur. Il y en a dans les grands vases cloisonnés du
hall, il y en a dans les urnes de sèvres blanc du grand salon et dans
les Satzuma de mon cabinet de travail. Des narcisses entêtants se
mêlent à leurs calices par touffes, et c'est comme une pluie d'étoiles
lumineuses et candides dans tout ce deuil extravagant et noir.
Le suisse m'explique qu'elles sont arrivées l'avant-veille de Nice: un
envoi de cinq bourriches de fleurs, et qu'il a pris sur lui de les
déballer et de les ranger dans des vases. L'expéditeur est M. Ethal...
Ethal est donc à Nice? Depuis quand? D'ailleurs, il y a un autre envoi
d'Ethal, m'apprend le portier: une petite caisse a précédé de huit
jours cette avalanche de fleurs, mais la caisse vient de Londres, et,
comme elle portait «personnelle et fragile», en anglais et en
français, sur toutes ses faces, à l'office ils n'ont pas osé l'ouvrir
et ont attendu mon retour. Il y a aussi pour moi un monceau de
lettres. «Il y en a une de Londres, une de Nice, où monsieur le duc
trouvera sans doute l'explication de ces envois.»
Il est onze heures du soir, et je tombe de sommeil; mais ces fleurs et
l'envoi de cette boîte mystérieuse ont éveillé ma curiosité, et, les
nerfs fouettés, tout à l'envie de savoir, je ne songe plus à dormir.
«Qu'on monte cette caisse ici.» Et, d'une main fébrile, je cherche
dans le plateau encombré de lettres celles de Claudius... Quel
courrier! Je suis demeuré à peine six jours à Fréneuse et je retrouve
plus de trente lettres au retour. Je ne sais que trop d'où elles
viennent: entremetteuses, tenanciers d'hôtel louche, matrones et
rabatteurs, toute la vorace et vénale armée du vice acharnée sur mes
pas, telle une meute, et, depuis des années, embusquée dans mon ombre
pour essayer d'animer mon ennui, d'attiser mon désir.
Ces enveloppes, que je froisse du doigt et que je n'ouvrirai pas, je
sais trop ce qu'elles contiennent et quelles offres l'on m'y fait. Il
y a des jours où la colère me monte avec des velléités d'envoyer ces
lettres au procureur de la République et de purger un peu la société
de leurs signataires. Il y a Poissy et Fresnes et Saint-Lazare...
Mais, après tout, il faut bien que tout le monde vive, et je sais trop
et par quelles expériences, quelles amours faisandées et falsifiées,
hélas! vendent, sous le nom de primeurs, tous ces trafiquants d'âmes
et de chairs. Mais c'est égal, après le calme et le silence angoissant
de Fréneuse, cette rentrée à Paris, parmi les iris noirs d'Ethal et le
cours de la Bourse de toute la prostitution de la ville, est
significative et justicière. C'est le _Mane, Thecel, Pharès_
inscrit en lettres de flamme sur le mur du palais de Balthazar. Le
_Lasciate ogni speranza_ du Dante ne vit pas seulement qu'à Fréneuse.
Cette veillée hostile de fleurs sinistres à mon seuil, ces fleurs que
j'ai aimées jadis, aux heures d'égarement et de fièvre, ces monstres
que j'ai chantés et cette correspondance honteuse de tous les
courtiers et de toutes les courtières d'amour!
Je traîne avec moi ma vie. Quel châtiment!
Un soulagement pourtant dans ce dégoût: la nouvelle qu'Ethal n'est pas
ici. Son absence me rassure; ses deux lettres, dont je déchire
l'enveloppe presque simultanément, confirment ma délivrance. Je les
lis au hasard.
Nice, 2 mars.
«Mon cher ami,
«J'ai quitté Londres. Le divorce de lady Kerneby m'a donné
gain de cause. J'ai su prendre son solicitor, et l'hypocrisie
anglaise, dont j'ai eu tant à souffrir, m'a servi, cette fois,
contre cet imbécile de lord Edwards: j'ai bénéficié de sa
condamnation en adultère. Le tribunal l'a débouté de ses
prétentions sur mon portrait. Vous savez que c'est, de toute
mon œuvre, la toile à laquelle j'attache le plus de prix: la
marquise Eddy Kerneby est peut-être la plus jolie créature, au
sens de mon esthétique, qui ait jamais vécu dans le royaume.
Je l'ai encore idéalisée, exagérant sa grâce maladive et un
peu funèbre. C'est ce portrait, auquel j'ai travaillé pendant
près de six mois, que lord Edwards ne voulait pas me rendre,
et il n'était qu'à moitié payé. L'issue de son procès arrange
tout: il est aujourd'hui la propriété de la marquise. Lady
Kerneby est ici, à Nice, mourante, phtisique! La pauvre
créature l'a toujours été, mais les péripéties de ces derniers
six mois l'ont singulièrement avancée. Si vous saviez comme
elle est belle, affinée par cette lente agonie de deux ans
qui, maintenant, ne sera que trop brève. Je la vois tous les
jours et passe la plupart de mes soirées auprès d'elle; je
l'ai rejointe ici et compte bien la décider à me céder ce
portrait. Vous ignorez peut-être que lady Kerneby est la sœur
de sir Thomas Welcôme (Welcôme est enfant naturel), mais elle
a toujours eu pour son frère l'attachement le plus tendre, et,
si j'obtiens d'elle la cession du portrait que je convoite,
c'est à l'expresse condition de le donner à sir Thomas à son
retour de Bénarès, où il doit être en ce moment. Quelle
complication que ces familles anglaises! Si ce tableau me
revient, je reprendrai mes pinceaux, et vous verrez enfin de
la peinture de votre
«CLAUDIUS.»
«P.S.--La marquise, à qui j'ai parlé de vous, m'a permis de
saccager en votre honneur son jardin et ses serres. Je vous
adresse, de sa part et de la mienne aussi, toute une moisson
de narcisses et d'iris noirs. Je sais que vous les aimez,
quoique vous ne me l'ayez jamais dit. Ceux-là sont
particulièrement beaux, comme gonflés d'un sang effroyablement
noir: de vraies fleurs de champ de bataille. Je les adresse
moins à vous qu'à la petite idole que je vous ai envoyée, il y
a huit jours; j'attends encore de ses nouvelles et suis même
assez inquiet sur son sort. Il serait dommage qu'elle se fût
égarée en route, car, outre qu'elle est unique et d'une
matière tout à fait rare, elle a toute une légende que vous
savez, et ses yeux d'émeraude ont vu se dénouer un effroyable
drame. Elle seule en connaît le fin mot, fin mot qu'elle vous
dira peut-être, si vous lui rendez le culte qu'elle exige et
vous montrez fervent adorateur.
«Je gage qu'elle aimera fort la forme et le parfum de ces
iris... Je suis ici jusqu'à nouvel ordre, un peu dans la
posture d'un vautour qui guette un cadavre.»
Des fleurs pour une idole? un procès gagné? J'ai ouvert la seconde
lettre avant la première. J'aurais dû commencer par celle datée de
Londres.
«Mon cher ami,
«J'ai quitté Paris brusquement, sans prendre congé de vous,
appelé ici par un intérêt majeur: le gros scandale du divorce
Kerneby m'offre un joint pour reprendre et gagner mon procès
contre lord Edwards. Vous savez que ce mauvais mari détenait
illégalement en sa possession le portrait que j'ai fait de sa
femme. La marquise Eddy... vient d'obtenir le divorce contre
le marquis: elle reprend de droit sa fortune et tout son
apport mobilier. Mon tableau se trouve être compris dans les
objets lui revenant. C'est ce que son solicitor, qui est aussi
le mien, s'est efforcé de persuader aux juges: d'où l'urgence,
mieux, la nécessité de ma présence ici. Mille et une démarches
personnelles s'imposent, mais, si ce portrait revient entre
mes mains, je sens que le peintre que j'ai jadis été se
réveillera et que mon labeur repris fera de moi un autre homme
en me redonnant le goût de la lumière et de la couleur. Priez
les bons et les mauvais esprits pour que je réussisse. J'ai
retrouvé ici, parmi un tas de bibelots et d'objets oubliés,
une petite statuette qui vous intéressera: la petite Astarté
d'onyx aux pieds de laquelle M. de Burdhes fut trouvé étranglé
dans sa petite maison de Woolwich, l'idole aux yeux d'émeraude
dont il voulait instaurer la religion et dont le culte, un peu
sanguinaire, a valu à notre ami Welcôme les millions qui lui
permettent aujourd'hui de voyager.