Et c'est ce mort qui m'appelle à Fréneuse! Comme Thomas Welcôme lui

ressemble! Si je n'avais reconnu Jean Destreux, je craindrais que,

là-bas, dans les Indes, il ne soit arrivé à l'autre quelque malheur!

LASCIATE OGNI SPERANZA

_5 avril 1899._--Fréneuse.

J'y suis revenu dans l'espoir de la guérison et je n'y ai trouvé que

l'ennui. J'ai visité une à une les chambres vides, les chambres

quittées depuis vingt ans; je n'ai pas eu une émotion: Fréneuse, qui a

contenu toute mon enfance, m'a paru une demeure étrangère. A chaque

pièce, dont le jardinier m'ouvrait les portes, l'odeur de renfermé

seule a affecté désagréablement mes sens. Même dans la chambre où ma

mère a vécu les derniers mois de sa vie, je n'ai ressenti que la sèche

et froide hostilité d'un vieux logis provincial, parcouru pour la

première fois par un héritier de hasard.

La femme du jardinier entr'ouvrait un peu les persiennes closes: un

peu de soleil tombait par l'interstice, éveillant la poussière sur les

marbres des commodes, tandis que dans l'enlinceulement des housses,

la rigidité des sièges se rencognait dans l'ombre. Dans le grand salon

je remarquais que la rosace du plancher était pourrie et que ses

lamelles de thuya cédaient; le guéridon du milieu en était un peu

penché, dérangeant ainsi l'harmonie glacée d'une vaste pièce

rectangulaire et figée dans ses tentures d'un vert ciguë brochées de

lyres d'or.

Au premier étage, un relent d'éther était resté, tenace, dans les

boiseries d'un cabinet. Machinalement, j'ouvrais une toilette. Des

flacons de pharmacie, vides, y étaient encore rangés sur une tablette;

j'en lus les étiquettes. C'était une des petites pièces, où le caprice

excédé de la malade aimait à aller reposer sa souffrance, loin de la

chambre accoutumée, une des officines aussi où elle pansait son mal.

Dans un tiroir, que je tirais, un petit éventail à branches de nacre

et tout micacé de paillettes reposait sur un lit de roses sèches,

parmi des rubans d'un lilas tendre maintenant fané, et parmi ces

rubans j'effleurais un portrait, une photographie d'enfant jaunie,

effacée, presque brumeuse et dans laquelle je n'ai pas voulu me

reconnaître.

Et, le soir, seul dans la grande salle à manger ornée de bois de cerf

et de panoplies de chasse, accoudé sur la nappe, devant une tasse vide

j'ai attendu très avant dans la nuit qu'une émotion ou qu'un spectre

surgît de toutes ces choses qui ont été ma vie! J'espérais qu'une

larme me monterait aux yeux, qu'un frisson, fût-il de crainte,

étreindrait et ferait battre un peu ce qui autrefois fut mon cœur.

L'ombre de Jean Destreux viendrait-elle, elle, dont l'apparition

m'avait conduit ici?

J'écoutais un grignotement de souris dans la boiserie, excédé et

penaud de me trouver là, dans cette demeure inhabitée et triste, seul

dans le silence de la campagne endormie; mais l'Inconnu que

j'attendais, la grâce des larmes implorée ne se manifesta pas. Quel

homme suis-je donc devenu? Une âme s'est séchée ou figée en moi qui

jamais ne refleurira; c'est comme une faim et une soif de jouir et de

souffrir autour d'une chose pétrifiée et durcie. J'aurais tant voulu

être ému, effrayé! Une larme, un effroi, et c'était toute une nouvelle

orientation de ma vie, une porte ouverte sur l'avenir! C'est cet

avenir qui se jouait, et je n'avais même pas la légère étreinte d'une

petite angoisse, mais la parfaite conscience de ma tentative inutile,

de ma démarche un peu bébête et de ma présence ridicule dans

l'abandon de ce château désert.

Et puis une heure a sonné à l'église du village et je suis sorti sur

le perron respirer l'air froid de la nuit. Un chien a aboyé dans une

ferme, et des grognements ont répondu du chenil. Je suis descendu aux

écuries, j'ai détaché deux Pont-Audemer et je me suis enfoncé avec eux

dans le parc.

Les grands arbres sommeillaient immobiles, encore squelettes (le

printemps est si tardif en Normandie!) mais le ciel semblait de lait,

tant il était ouaté de nuages sous la coulée des rayons de lune...,

oui, une source de lait lumineux filtrant dans le brouillard! Quel

calme et quelle solitude! On n'entendait pas bouger une feuille, mais

une odeur de jeune écorce et de mousse humide emplissait tout le parc

de fraîcheur. Nous sommes revenus par le potager. Les vitres des

châssis brillaient doucement sous la lune, et j'eus une minute l'envie

d'y rafraîchir mon front qui brûlait.

Comme leur nacre bleuie devait être froide, froide comme les vitres de

mes croisées quand, déjà adolescent, durant mes nuits de fièvre et de

puberté, je me levais de mon lit et courais, pieds nus, appuyer ma

tête à leurs parois humides!

Mes désirs alors, à voir l'immense ciel tranquille, s'évaporaient

comme des brumes. Qu'étaient, auprès de l'effroyable usure actuelle de

ma chair et de mon âme, ces fièvres éphémères de mes jours passés?

Et je suis rentré à l'aube, épuisé de fatigue et trempé de rosée,

meurtri, endolori, rempli de lassitude physique et lourd, comme d'une

humeur, de mon indifférence, de ma morne impuissance à pleurer et à

souffrir!

Qui fera donc crever cet abcès de rancœurs et de tendresses avortées,

ce ganglion gonflé de passions étouffées et de douleurs mortes? Quel

forceps, quelle éclampsie atroce et salutaire me délivrera de cet

abominable et pesant fœtus d'âme?

Qui me rendra le don des larmes? Je serais sauvé si je pouvais

pleurer. Ce commencement d'émotion de ma nuit à Montmartre, dans ce

bouge à trois francs de la rue des Abbesses, si je pouvais le

retrouver!...

_Fréneuse, 6 avril 1899._--Aujourd'hui, ç'a été le lamentable et

piteux défilé des fermiers, du curé et des autorités du pays. Tout se

sait dans ces trous de campagne: on n'a pu cacher ma venue, et le

village est besoigneux. Et toute l'avarice et l'astuce normandes à

l'affût de l'aubaine sont venues quémander et se plaindre au château.

J'ai donné cinq cents francs au curé et diminué les baux de trois

fermiers; mais je n'ai reçu ni le maire, ni l'instituteur, qui

voulaient m'emmener visiter les écoles... Les nouvelles écoles, bâties

sur les plans d'un architecte de Paris, quelque monstrueuse

construction moderne, si j'en juge par les grands toits prétentieux

qui déshonorent désormais la gauche du parc.

Leurs écoles! Je n'ai même pas voulu retourner à la ferme. Il m'a

suffi d'entendre le gérant m'énumérer les améliorations faites pendant

mon absence à la demande des tenanciers: canaux et caniveaux, toits

d'ardoises en remplacement des toits de chaume, étables et laiteries

modèles, piscines dallées pour baigner les chevaux: quarante mille

francs réservés, depuis trois années, sur les baux pour moderniser et

pour mettre au goût du jour les anciens locaux.

Non, je n'ai pas voulu retourner à leur ferme. Jean Destreux n'aurait

pas été Jean Destreux sous la charpente neuve d'un toit d'ardoises,

entre les murailles pavées de faïence d'une écurie anglaise, entre des

boxes de pitchpin au lieu des anciens bas-flancs des chevaux. C'est

l'atmosphère qui crée les êtres, et, quand on la détruit, on abolit

jusqu'à leur souvenir. Je ne suis pas venu ici pour tuer un spectre;

je n'ai pas même eu cette peine, puisque, dès mon arrivée à Fréneuse,

tous les spectres se sont évanouis.

Comme ce pays est laid et triste en avril! Le printemps y grelotte,

hésitant et âpre. Toutes les giboulées de mars sont encore en suspens

dans l'air, la végétation tardive; et, par la tristesse des hauts

plateaux, les labours ondulent à l'infini sous la maigre poussée des

jeunes seigles et des blés verts. C'est l'enfance des récoltes, mais

une enfance rachitique et souffreteuse sous la bise aigre et la menace

d'un ciel éternellement couvert. Oh! l'aspect pierreux et cru des

ciels normands à la fin de mars! C'est leur incurable détresse qui,

apparue dans l'imposte des hautes fenêtres de Fréneuse, a attristé

toute mon enfance et m'a rendu l'âme malade de cet étrange désir que

j'ai toujours gardé de sensations acides et de pays d'ailleurs!

C'est comme Fréneuse! Comme l'enfilade des pièces, quittées si vastes,

m'a paru mesquine! Ce parc, dont les futaies m'attiraient jadis

mystérieuses et bruissantes, n'a pas trois hectares; il tiendrait dans

ma main. Au bout de chaque allée, on aperçoit les champs. C'est la

monotonie de ces guérets qui enlise et vous effrite l'âme.

On est dans ce Fréneuse comme dans une île battue par une mer de

labours, et je comprends d'où venait cette pesanteur d'orage où je

respirais à peine, où j'attendais je ne sais quel miracle qui déchirât

l'atmosphère d'angoisse de ces sillons et de ce parc. Je m'y sentais

enfermé, captif comme dans un phare, et la présence infinie des

plaines m'y donnait le mal d'au-delà, dont on souffre au bord de la

mer!

La mer! Les prunelles d'eau de Jean Destreux! C'est parce que ces

yeux-là avaient en eux tout ce que je désirais et que j'ai cherché

depuis et que je poursuis encore, qu'il sont demeurés dans mon

souvenir. Ils ont été la première révélation d'un impossible bonheur:

le bonheur de l'âme! Ce sont les yeux de pureté de mes années

d'ignorance, et ce n'est qu'après m'être dépravé et corrompu au

contact des hommes, que j'ai convoité follement les yeux verts. La

hantise de ces prunelles glauques est déjà une déchéance. Avec quelle

fixité d'adoration effrayante j'aimais et je désirais les êtres et les

choses quand j'étais enfant! Le secret du bonheur eût été peut-être de

les aimer tous sans en préférer aucun!

Chaque créature indique Dieu, aucune ne le révèle, ai-je lu quelque

part. Dès que notre regard s'arrête à elle, chaque créature nous

détourne de Dieu.

_Même jour, neuf heures du soir._--Tantôt, en revenant du cimetière,

j'ai fait un grand tour pour ne pas avoir à traverser le village. J'ai

voulu éviter les commères au seuil des portes, la sortie des enfants

de l'école et la parlotte des hommes devant le bourrelier et la forge

du maréchal-ferrant. Il me semblait qu'ici-même mon horrible

réputation m'avait précédé et suivi; une irritation m'a pris en

prévision des rires niais et des chuchotements, et j'ai rasé les

haies, en suivant derrière les maisons.

Du côté de Castel-Vieux, une roulotte de saltimbanques était arrêtée

en plein champ. Dehors, une femme faisait la cuisine sur un petit

poêle de fonte. Tranquillement assise sur une chaise, elle surveillait

la cuisson du repas du soir; du linge encore humide séchait aux

fenêtres de la voiture. Et deux enfants, deux gosses à moitié nus,

avec de superbes yeux noirs, lutinaient une chèvre qui devait être de

la famille. Des petites mains terreuses pétrissaient avidement les

mamelles, et des bouches cherchaient à en saisir les pis.

Le ciel s'attendrissait dans le crépuscule, barré, au-dessus des

plaines, d'un trait de cinabre; le vent s'était apaisé. Et, dans cette

tiédeur et cet amollissement du soir, une silhouette d'homme

s'approchait, déformée par un sac de pommes de terre qu'il portait sur

l'épaule. Et, silencieux, l'homme baisait la femme au front et puis,

lâchant son sac, dégageait la chèvre, s'emparait des deux petits, les

embrassait éperdument. C'était un grand homme mince à la face hardie,

illuminée de dents très blanches, l'air sombre et joyeux à la fois; il

sentait la sueur et la poussière, mais comme un parfum de genêts était

demeuré dans ses haillons. Il me toisait insolemment du regard et

m'éclatait de rire au nez, tout en baisant goulûment ses gosses. Je

m'étais arrêté pour le regarder.

Je repris mon chemin sans rien dire, me répétant à voix basse cette

phrase d'André Gide dans les «Nourritures terrestres»:

«Je me suis fait rôdeur pour pouvoir frôler tout ce qui rôde; je me

suis épris de tendresse pour tout ce qui ne sait où se chauffer, et

j'ai passionnément aimé tout ce qui vagabonde.»

Tout à l'heure, après mon dîner solitaire, en tête-à-tête avec

moi-même, je suis entré dans la bibliothèque et j'ai pris au hasard un

volume pour tromper mon ennui et attendre le moment de me coucher. Il

s'est trouvé que c'était le Dante, un tome en italien de la «Divine

Comédie». J'ai feuilleté au hasard et suis tombé sur ce passage:

Lasciate ogni speranza...

(Laissez toute espérance.)

Il y a de l'écho dans Fréneuse.

ENVOI DE FLEURS!

_Fréneuse, avril 1899._--Mes malles sont bouclées. Dans une heure,

j'aurai quitté Fréneuse et, dans cinq heures, je serai à Paris. Je ne

peux plus! je ne peux plus!

Cette solitude m'étouffe, ce silence me pèse. Oh! mes affres de cette

nuit devant la tranquillité morte de ce village et de ces plaines! A

Paris au moins, on sent l'haleine de tout un peuple endormi; tant de

luxures y veillent, tant d'ambitions, tant d'inquiétudes et tant de

haines! Ici toute une humanité harassée tombe dans le sommeil comme

dans un trou. Oh! la léthargie de ces fermes, de ces hameaux muets

sous ce vaste ciel et l'effarante angoisse de tous ces points noirs

dans la nuit, sans une seule lueur indiquant la vie!

Accoudé à la fenêtre ouverte, j'avais la sensation d'être dans un

cimetière, seul, à l'abandon, oublié dans une panique au milieu d'une

province vidée par une peste. Il me semblait que tous ces villages ne

se réveilleraient plus. Et c'étaient un besoin violent, impérieux de

m'affirmer de la vie, des envies de morsure et de baiser qui me

faisaient la bouche sèche, avec, dans tous les membres, des rages

d'étreindre et de palper qui me crispaient douloureusement les doigts.

Si j'avais encore possédé les communs comme jadis, je serais descendu

trouver une fille de ferme. Dans une ville on sait où aller quand la

frénésie vous prend. J'ai déjà connu ces crises d'hystérie atroce. Il

y a déjà deux ans que je n'avais eu pareil accès, et il a fallu que je

vienne à Fréneuse pour réveiller l'horrible mal. Et j'étais venu

chercher ici le calme! j'avais cru que ce pays me serait un refuge!

La solitude! Le silence! Quelle formidable excitation, au contraire,

pour les mauvais instincts! Toutes les floraisons vénéneuses de l'âme

y poussent une sève exaspérée par l'ennui, et c'est dans la cellule

des moines que le Mauvais livre aux consciences ses plus rudes

combats.

Le temps d'écrire ces quelques lignes, hâtivement, sur mon carnet, d'y

constater irrémédiablement ma déchéance, et le temps marche; les

postiers du grand break piaffent devant le perron, j'entends descendre

les bagages. Dans dix minutes, nous serons partis.

_Avril, Paris._

Thyrses de crêpe éclos en calices funèbres,

Je suis, fiers iris noirs, épris de vos ténèbres.

Fleurs d'angoisse et de songe, un monstrueux désir

Gonfle vos tiges d'ombre et les fait à plaisir

Vibrantes d'un étrange et lourd ferment de vie.

Vous vivez dans la fièvre, étant inassouvie,

Et bien plus fortement, le Mal étant en vous,

Que les autres iris, les chastes et les doux.

Une lente agonie étreint vos cœurs hostiles.

Vous êtes à la fois cruelles et subtiles,

O douloureuses fleurs de lune et de velours:

Les projets avortés, les rancunes farouches,

Les mornes trahisons des regards et des bouches

Sommeillent dans la nuit de vos pétales lourds.

Turgides floraisons d'un jardin de supplices,

Mon âme trouve en vous des sœurs et des complices

De son rêve obsédé d'effarantes amours!

Ces vers, je les ai commis au temps de ma jeunesse, à la gloire des

iris noirs (car, moi aussi, j'ai été un peu poète aux environs de ma

vingtième année: l'apparente complication du jeu des rimes et des

rythmes devait séduire mon âme puérile et complexe, amuser de ses

difficultés vaincues l'enfant barbare qui fut toujours en moi). Les

iris noirs! Et il faut que ce soit leur souvenir qui m'accueille au

retour.

Une main inconnue a fleuri de leurs monstrueux calices tout le rez-de

chaussée de la rue de Varenne. De l'antichambre au petit salon qui

sert ici de parloir c'est, à travers l'enfilade des pièces, une

inquiétante floraison de ténèbres, un jaillissement muet de larges et

longs pétales de crêpe grisâtre, l'air de chauves-souris figées dans

l'éclosion d'une fleur. Il y en a dans les grands vases cloisonnés du

hall, il y en a dans les urnes de sèvres blanc du grand salon et dans

les Satzuma de mon cabinet de travail. Des narcisses entêtants se

mêlent à leurs calices par touffes, et c'est comme une pluie d'étoiles

lumineuses et candides dans tout ce deuil extravagant et noir.

Le suisse m'explique qu'elles sont arrivées l'avant-veille de Nice: un

envoi de cinq bourriches de fleurs, et qu'il a pris sur lui de les

déballer et de les ranger dans des vases. L'expéditeur est M. Ethal...

Ethal est donc à Nice? Depuis quand? D'ailleurs, il y a un autre envoi

d'Ethal, m'apprend le portier: une petite caisse a précédé de huit

jours cette avalanche de fleurs, mais la caisse vient de Londres, et,

comme elle portait «personnelle et fragile», en anglais et en

français, sur toutes ses faces, à l'office ils n'ont pas osé l'ouvrir

et ont attendu mon retour. Il y a aussi pour moi un monceau de

lettres. «Il y en a une de Londres, une de Nice, où monsieur le duc

trouvera sans doute l'explication de ces envois.»

Il est onze heures du soir, et je tombe de sommeil; mais ces fleurs et

l'envoi de cette boîte mystérieuse ont éveillé ma curiosité, et, les

nerfs fouettés, tout à l'envie de savoir, je ne songe plus à dormir.

«Qu'on monte cette caisse ici.» Et, d'une main fébrile, je cherche

dans le plateau encombré de lettres celles de Claudius... Quel

courrier! Je suis demeuré à peine six jours à Fréneuse et je retrouve

plus de trente lettres au retour. Je ne sais que trop d'où elles

viennent: entremetteuses, tenanciers d'hôtel louche, matrones et

rabatteurs, toute la vorace et vénale armée du vice acharnée sur mes

pas, telle une meute, et, depuis des années, embusquée dans mon ombre

pour essayer d'animer mon ennui, d'attiser mon désir.

Ces enveloppes, que je froisse du doigt et que je n'ouvrirai pas, je

sais trop ce qu'elles contiennent et quelles offres l'on m'y fait. Il

y a des jours où la colère me monte avec des velléités d'envoyer ces

lettres au procureur de la République et de purger un peu la société

de leurs signataires. Il y a Poissy et Fresnes et Saint-Lazare...

Mais, après tout, il faut bien que tout le monde vive, et je sais trop

et par quelles expériences, quelles amours faisandées et falsifiées,

hélas! vendent, sous le nom de primeurs, tous ces trafiquants d'âmes

et de chairs. Mais c'est égal, après le calme et le silence angoissant

de Fréneuse, cette rentrée à Paris, parmi les iris noirs d'Ethal et le

cours de la Bourse de toute la prostitution de la ville, est

significative et justicière. C'est le _Mane, Thecel, Pharès_

inscrit en lettres de flamme sur le mur du palais de Balthazar. Le

_Lasciate ogni speranza_ du Dante ne vit pas seulement qu'à Fréneuse.

Cette veillée hostile de fleurs sinistres à mon seuil, ces fleurs que

j'ai aimées jadis, aux heures d'égarement et de fièvre, ces monstres

que j'ai chantés et cette correspondance honteuse de tous les

courtiers et de toutes les courtières d'amour!

Je traîne avec moi ma vie. Quel châtiment!

Un soulagement pourtant dans ce dégoût: la nouvelle qu'Ethal n'est pas

ici. Son absence me rassure; ses deux lettres, dont je déchire

l'enveloppe presque simultanément, confirment ma délivrance. Je les

lis au hasard.

Nice, 2 mars.

«Mon cher ami,

«J'ai quitté Londres. Le divorce de lady Kerneby m'a donné

gain de cause. J'ai su prendre son solicitor, et l'hypocrisie

anglaise, dont j'ai eu tant à souffrir, m'a servi, cette fois,

contre cet imbécile de lord Edwards: j'ai bénéficié de sa

condamnation en adultère. Le tribunal l'a débouté de ses

prétentions sur mon portrait. Vous savez que c'est, de toute

mon œuvre, la toile à laquelle j'attache le plus de prix: la

marquise Eddy Kerneby est peut-être la plus jolie créature, au

sens de mon esthétique, qui ait jamais vécu dans le royaume.

Je l'ai encore idéalisée, exagérant sa grâce maladive et un

peu funèbre. C'est ce portrait, auquel j'ai travaillé pendant

près de six mois, que lord Edwards ne voulait pas me rendre,

et il n'était qu'à moitié payé. L'issue de son procès arrange

tout: il est aujourd'hui la propriété de la marquise. Lady

Kerneby est ici, à Nice, mourante, phtisique! La pauvre

créature l'a toujours été, mais les péripéties de ces derniers

six mois l'ont singulièrement avancée. Si vous saviez comme

elle est belle, affinée par cette lente agonie de deux ans

qui, maintenant, ne sera que trop brève. Je la vois tous les

jours et passe la plupart de mes soirées auprès d'elle; je

l'ai rejointe ici et compte bien la décider à me céder ce

portrait. Vous ignorez peut-être que lady Kerneby est la sœur

de sir Thomas Welcôme (Welcôme est enfant naturel), mais elle

a toujours eu pour son frère l'attachement le plus tendre, et,

si j'obtiens d'elle la cession du portrait que je convoite,

c'est à l'expresse condition de le donner à sir Thomas à son

retour de Bénarès, où il doit être en ce moment. Quelle

complication que ces familles anglaises! Si ce tableau me

revient, je reprendrai mes pinceaux, et vous verrez enfin de

la peinture de votre

«CLAUDIUS.»

«P.S.--La marquise, à qui j'ai parlé de vous, m'a permis de

saccager en votre honneur son jardin et ses serres. Je vous

adresse, de sa part et de la mienne aussi, toute une moisson

de narcisses et d'iris noirs. Je sais que vous les aimez,

quoique vous ne me l'ayez jamais dit. Ceux-là sont

particulièrement beaux, comme gonflés d'un sang effroyablement

noir: de vraies fleurs de champ de bataille. Je les adresse

moins à vous qu'à la petite idole que je vous ai envoyée, il y

a huit jours; j'attends encore de ses nouvelles et suis même

assez inquiet sur son sort. Il serait dommage qu'elle se fût

égarée en route, car, outre qu'elle est unique et d'une

matière tout à fait rare, elle a toute une légende que vous

savez, et ses yeux d'émeraude ont vu se dénouer un effroyable

drame. Elle seule en connaît le fin mot, fin mot qu'elle vous

dira peut-être, si vous lui rendez le culte qu'elle exige et

vous montrez fervent adorateur.

«Je gage qu'elle aimera fort la forme et le parfum de ces

iris... Je suis ici jusqu'à nouvel ordre, un peu dans la

posture d'un vautour qui guette un cadavre.»

Des fleurs pour une idole? un procès gagné? J'ai ouvert la seconde

lettre avant la première. J'aurais dû commencer par celle datée de

Londres.

«Mon cher ami,

«J'ai quitté Paris brusquement, sans prendre congé de vous,

appelé ici par un intérêt majeur: le gros scandale du divorce

Kerneby m'offre un joint pour reprendre et gagner mon procès

contre lord Edwards. Vous savez que ce mauvais mari détenait

illégalement en sa possession le portrait que j'ai fait de sa

femme. La marquise Eddy... vient d'obtenir le divorce contre

le marquis: elle reprend de droit sa fortune et tout son

apport mobilier. Mon tableau se trouve être compris dans les

objets lui revenant. C'est ce que son solicitor, qui est aussi

le mien, s'est efforcé de persuader aux juges: d'où l'urgence,

mieux, la nécessité de ma présence ici. Mille et une démarches

personnelles s'imposent, mais, si ce portrait revient entre

mes mains, je sens que le peintre que j'ai jadis été se

réveillera et que mon labeur repris fera de moi un autre homme

en me redonnant le goût de la lumière et de la couleur. Priez

les bons et les mauvais esprits pour que je réussisse. J'ai

retrouvé ici, parmi un tas de bibelots et d'objets oubliés,

une petite statuette qui vous intéressera: la petite Astarté

d'onyx aux pieds de laquelle M. de Burdhes fut trouvé étranglé

dans sa petite maison de Woolwich, l'idole aux yeux d'émeraude

dont il voulait instaurer la religion et dont le culte, un peu

sanguinaire, a valu à notre ami Welcôme les millions qui lui

permettent aujourd'hui de voyager.

Monsieur de Phocas, Astarté: Roman · 第 13 / 17 段