Avec orgueil tu reviendras;
Mais ceux qui vont souffrir de ton absence,
Tu ne les reconnaîtras pas.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Un jour tu sentiras peut-être
Le prix d'un cœur qui vous comprend,
Le bien qu'on trouve à le connaître
Et ce qu'on souffre en le perdant.
_24 mars 1899._--Ces vers de Musset, lus au hasard des pages tournées
machinalement, pourquoi m'emplissent-ils aujourd'hui les yeux de
larmes? Et, moi qui n'ai peut-être pas pleuré une fois depuis vingt
ans, moi qui, dans mon enfance même, n'avais pas l'émotion facile des
autres enfants, pourquoi suis-je aujourd'hui douloureusement et
délicieusement remué en lisant cet adieu?... Ce livre, pourquoi
l'ai-je ouvert seulement? Comme ceux de ma génération, j'ai le plus
profond mépris pour Musset, et voilà que les quatrains du poète de
_Rolla_ m'ont chaviré le cœur dans une mer de larmes.
Adieu: je sens qu'en cette vie
Je ne te reverrai jamais.
C'est que cette détresse poignante et cet orgueil d'amant résigné au
départ de la maîtresse qui l'abandonne, je ne les ai jamais ressentis.
Je n'ai jamais aimé. Les joies dévolues au dernier des artisans, au
plus humble bureaucrate, cette minute de vie surhumaine que tous et
toutes ont eue une fois au moins, grâce à l'amour, tout cela a
toujours été lettre close pour moi. Je suis un anormal et un fou, je
n'ai jamais été la proie que d'ignobles instincts; et toutes les
ordures des basses parties de mon être, magnifiées par l'imagination,
ont fait de mon existence une suite de cauchemars. Je n'ai jamais eu
de sensibilité, j'ai toujours ignoré le don des larmes; c'est dans de
l'atroce et du monstrueux que j'ai toujours cherché à combler
l'irréparable vide, qui est en moi. Je suis un damné de luxure. Elle a
déformé ma vision, dépravé mes rêves, décuplant horriblement toutes
les laideurs et altérant toutes les beautés de la nature, si bien que
le seul côté répugnant des êtres et des choses m'apparaît et subsiste
en châtiment de mon vice stérile.
C'est la survie du Mal dans le néant.
La petite fleur bleue sentimentale que les petites ouvrières, les
apprenties modistes, et même les gâcheurs de plâtre ont à seize ans
dans le cœur, je n'en ai jamais respiré le parfum; mieux: par
rancune, je l'ai toujours bafoué, raillé, ce parfum de seize ans chez
les autres. Je n'ai jamais eu d'ami, je n'ai jamais eu de maîtresse;
passades d'une nuit ou caprices d'un mois, les filles que j'ai
toujours grassement payées, au matin, ont toujours eu l'horreur de
mon souffle et de mes lèvres: elles sentaient que je ne les désirais
pas.
Elles n'ont jamais été pour moi que des chairs à expérience, pas même
à plaisir. Avide de sensations et d'analyses, je me documentais sur
elles comme sur des pièces anatomiques, et aucune ne m'a donné la
vibration attendue, parce que, justement, cette vibration, je
l'épiais, embusqué dans ma nervosité comme dans un maquis, et qu'il
n'y a pas de volupté savante, mais de la joie inconsciente et saine,
et que j'ai gâché à plaisir ma vie en l'instrumentant au lieu de la
vivre, et que les raffinements et les recherches du rare conduisent
fatalement à la décomposition et au Néant.
La minute d'abandon que la dernière des rôdeuses, une fois sa journée
faite, donne à son souteneur, moi je ne l'ai jamais obtenue, et Dieu
sait si j'ai gaspillé des sommes! Tous et toutes sentent en moi un
être hors nature, un automate galvanisé de convoitises, mais un
automate, c'est-à-dire un mort, et je leur fais peur avec mes yeux de
cadavre.
Mes yeux de cadavre ils ont pourtant pleuré aujourd'hui.
Un jour tu sentiras peut-être
Le prix d'un cœur qui vous comprend,
Le bien qu'on trouve à le connaître
Et ce qu'on souffre en le perdant.
_Paris, 25 mars 1899._--Je relis mon journal d'hier. Que de sottises!
Jolie, la crise sentimentale du duc de Fréneuse! Je me suis attendri
sur du Musset: voici, maintenant, que j'ai une âme de modiste.
Pourquoi ai-je pleuré? Aujourd'hui je le sais.
Oui, c'est cette conversation surprise à travers la cloison, dans
cette chambre d'hôtel où je m'étais échoué l'autre nuit, ce sont les
deux ou trois phrases échangées entre mes voisins de garni qui m'ont
bouleversé tout entier; et de la boue de mon être remuée, un vieux
regret est remonté à la surface du marécage et, dans une larme, a
fleuri.
Cet hôtel de la rue des Abbesses avec son enseigne allumée toute la
nuit, et ses «chambres à un franc», en transparent lumineux sur les
verres dépolis de sa lanterne, ce demi-bouge, dont je sais maintenant
le chemin et qui m'a vu déjà tant de fois,
Par un soir sans lune, deux à deux,
Endormir ma douleur sur un lit hasardeux.
(car je cite maintenant du Baudelaire pour excuser mes pires
faiblesses)... c'est dans ce garni de sixième ordre que j'ai failli
trouver mon chemin de Damas, que j'ai cru entendre les paroles de
rédemption.
Est-ce assez ridicule?
J'y avais suivi une fille, une fille ni laide ni jolie, ramassée dans
je ne sais quelle guinguette, bien moins par désir de sa mine vicieuse
que par ce besoin des émotions fortes, dont je garde le goût âpre et
mordant depuis que j'en ai bu le mauvais vin; et c'est bien plus le
décor et l'atmosphère même de l'aventure que la partenaire qui
m'intéresse dans ces sortes d'équipées, car j'ai cette folie du
danger, cette hantise des lieux louches et bas.
Oh! la belle et sinistre promiscuité et l'équivoque compagnonnage,
l'atroce aléa et les rencontres inespérées de ces banales auberges du
vice et de la misère, du crime et de la prostitution!
D'ailleurs, la fille, à peine dans la chambre avec moi, m'avait déplu;
je l'avais congédiée--elle apportait une telle veulerie, même dans ses
marchandages--et, rompu de fatigue, je m'étais mis au lit, attendant;
les minces cloisons de ces chambres d'hôtel sont toujours pleines
d'enseignements imprévus. Et, en effet, dix minutes ne s'étaient point
écoulées que des chuchotements s'éveillaient dans la pièce voisine. Un
couple qui s'était tu à notre entrée reprenait son colloque, et, à
travers des froissements de linge, des craquements de sommier, une
voix jeune et dont la fraîcheur m'étonna éclatait rieuse, et, avec des
roucoulements de tourterelle, une demi-pâmoison d'amante heureuse, la
femme, avec un geste que je devinais, dans une attitude dont l'image
s'imposait à mes yeux, grasseya en vraie Parisienne: «Tu sens bon...
tu sens le blé mûr. Je t'aime! Tu es blond comme le blé aussi... J'ai
envie de manger de toi!» Et la petite voix, bien de faubourg, mais
murmurante comme une source, s'étouffait sous une cascade de baisers:
le couple s'aimait.
Quel était cet homme à qui une voix de seize ans disait ces choses
enivrantes: «Tu sens le blé mûr... tu es blond comme le blé... J'ai
envie de manger de toi?» Jamais à moi, on ne m'avait dit ces choses.
Le couple s'aima beaucoup cette nuit-là. L'homme, lui, se taisait, et
ce n'est qu'au petit jour que j'entendis sa voix: «Comme tu as les
yeux clairs, Mimi!» Et mon imagination surexcitée m'imposait encore
la vision du geste et du sourire de l'amoureux au réveil. Et la
petite, de sa voix de source, avec une espièglerie délicieuse: «Mes
yeux sont clairs? C'est à force de vous avoir regardé, monsieur.» Et
leurs jeux et leurs baisers recommençaient par la chambre, des pieds
nus s'y poursuivaient: la petite avait sauté du lit et l'homme
cherchait à la reprendre.
A des allées et venues, je devinais maintenant qu'ils s'habillaient.
Ce n'était ni une fille ni un rôdeur, car ils ne s'attardaient pas à
faire la grasse matinée. Un petit couple d'amoureux honnêtes: lui,
quelque ouvrier pressé d'aller à son travail; elle, quelque apprentie
qui avait dû mentir chez elle pour donner toute cette nuit à son amant
et inventer un prétexte, un coup de presse à l'atelier, de l'ouvrage
en plus, l'obligation d'une veille. Ils étaient probablement jeunes
tous deux. J'avais la curiosité de leurs visages: je me levai et,
derrière les persiennes, je les guettai à la sortie de l'hôtel, les
pieds nus sur le carrelage, dévêtu à la fenêtre ouverte.
Il sortit le premier: pardessus beige, chapeau melon. C'était quelque
bureaucrate, un employé de magasin, pas plus de vingt-deux ans, car
il était grand et mince et de mine insignifiante. Elle, par prudence,
ne s'aventura dehors que deux minutes après, mais lui l'attendait au
bout le la rue.
Elle était charmante, blonde comme lui et tous ses cheveux dépeignés,
en boucles folles sous un pauvre petit paillasson noir qu'elle avait
dû orner elle-même de bleuets et de coquelicots; un petit collet de
drap noir, une robe de mince foulard bleu à fleurettes complétaient
son ajustement. Elle trottinait sur la pointe de bottines jaunes et,
souple... non, assouplie par l'amour et un peu pâlie aussi, avec des
yeux cernés, mais si heureux dans sa petite figure fraîche, elle
sentait la joie et le printemps.
Ils n'avaient pas quarante ans à eux deux. Les marchands de vins et
les fruitiers commençaient à retirer leurs volets. Elle le rejoignit
au coin de la rue, et là encore, ils s'embrassèrent longuement.
Je les épiais de ma fenêtre.
Enfin, ils se séparèrent et, au bout de dix pas, elle se retourna
encore une fois pour le revoir, mais trop tard: il avait tourné la
rue. Alors, elle accéléra son allure et disparut, les épaules tout à
coup voûtées, comme alourdies d'un gros chagrin.
Adieu, je crois qu'en cette vie
Je ne te reverrai jamais,
......................................
En te perdant, je sens que je t'aimais.
Et je me suis recouché, et j'ai dormi d'un sommeil d'ivrogne, d'un
sommeil trouble et traversé d'images sans suite et contradictoires:
Thomas Welcôme, la poupée de cire d'Ethal et quelques figures
remarquées dans les bouges défilèrent à mon chevet tour à tour, et
puis d'autres visages encore, visages de ma première jeunesse, de mon
enfance même et que je croyais oubliés, entre autres, celui de Jean
Destreux, le valet de ferme qui fut écrasé chez nous en tombant du
haut d'un chariot de blé, un soir de moisson. J'avais à peine onze ans
alors.
Pourquoi cette figure m'est-elle réapparue? Je ne l'avais jamais revue
depuis l'accident. Thomas Welcôme lui ressemble un peu. Je ne m'étais
jamais avisé de cette ressemblance. Est-ce l'apparition de Thomas qui
a amené celle de Jean Destreux, ou le fantôme de mon enfance est-il
remonté de lui-même de mon passé?... Et je me suis réveillé, du soleil
plein mon lit, aux sons d'un orgue qui jouait sous les fenêtres.
Il était plus de onze heures, et, dehors, c'était le plus beau ciel
bleu, un de ces matins de mars que l'on croirait de mai et dont l'azur
salue parfois le printemps de Paris. Sur les boulevards extérieurs,
c'était, à pleines charretées, une floraison de giroflées et de roses
thé, de tulipes jaunes et de narcisses entêtants et suaves, poussés
dans les voitures des marchands ambulants; des ménagères les
achetaient, debout au bord du trottoir; des petites ouvrières s'en
fleurissaient en passant. C'était la sortie des ateliers. Paris
travaillait déjà depuis cinq heures et, devant une marchande de pommes
de terre frites, tout un essaim de petites brunisseuses s'égayaient,
en sarrau noir, nu-tête et le nez au vent.
Et ce Musset trouvé à l'hôtel en rentrant, ces pages tournées
machinalement du doigt, et, dans le vide et le luxe mort de mon logis
sans femme, ces vers de tendresse et de détresse aimante:
Un jour tu sentiras peut-être
Le prix d'un cœur qui vous comprend,
Maintenant, je sais pourquoi j'ai pleuré.
LE REFUGE
_Paris, 28 mars._--Ce Jean Destreux m'est revenu en rêve, et toute mon
enfance avec lui, mon enfance à Fréneuse, en Normandie, la Normandie
pluvieuse et grasse.
J'allais souvent le regarder travailler à la ferme, je m'échappais du
château pour aller jouer avec lui. Je n'avais qu'à traverser le petit
bois de bouleaux, après la pelouse, presque à l'entrée du parc, à
pousser la barrière et j'étais dans le verger, le verger au sol herbu
et mou.
La ferme! Les pièces étaient si hautes et si vastes à Fréneuse, si
claires aussi et d'une clarté si triste avec leurs larges
portes-fenêtres et le moiré de leurs parquets luisants! Toute la
mélancolie du ciel, des plaines et des saisons changeantes pénétrait
par ces fenêtres. Oh! la sécheresse austère de leurs petits rideaux
blancs! Comme je m'y sentais seul dans l'hostilité des choses!
C'étaient, surchargés de têtes de lion, de bélier et d'attributs
Empire, de grands meubles d'un style maussade et pesant. Je me
heurtais toujours à leurs angles; leur contact était froid et faisait
mal. Je n'aimais point non plus les lourdes chaises d'acajou massif
accroupies, on eût dit, contre les tentures... Et ces tentures donc!
Elles étaient éclatantes et glacées avec des grands aigles et des
lauriers d'or, on eût dit, captifs dans des fonds cramoisis ou vert
mort. Épanouis en rosaces ou s'alternant en losanges, les parquets
cirés étaient comme une glace, satinés au toucher et glissants sous
les pas. Les grands salons de Fréneuse! J'y grelottais même en plein
été. Et les cimes d'arbres du parc, éternellement agitées dans la
vitre claire des impostes, comme elles emplissaient de détresse ma
petite âme d'enfant!
Aussi, au luxe froid de ces vastes pièces vides combien je préférais
l'égouttement sans fin des claies de la laiterie, la laiterie où se
tassent les mattes, l'ombre poussiéreuse et parfumée des granges et la
tiédeur étouffante de l'étable, où les vaches sentent bon!
La laiterie surtout! O chaleurs de juillet, après-midi accablantes où
l'odeur du lait caillé paraissait plus fraîche et d'une acidité si
discrète, relents de crème un peu surie fermentant dans le courant
d'air des croisées ouvertes, quelle étrange et puissant bien-être
j'éprouvais à humer tout cela! Et les mains rouges de la fermière sur
le pis gonflé des vaches, la chute lourde des bouses dans la paille et
la recherche hâtive des œufs dans les cachettes, les œufs parfois
trouvés aux coins des râteliers, notre entrée furtive, sur la pointe
du pied, dans l'écurie déserte et nos folles parties de
cligne-musette, mes galopades à travers la charpente des granges avec
les enfants du fermier!
Oui, comme je préférais cela aux maussades journées de Fréneuse, aux
heures d'étude dans la bibliothèque, en tête-à-tête avec l'abbé, et
même aux quelques minutes d'entretien avec ma mère, toujours étendue
sur sa chaise longue quand je montais la saluer, le matin et le soir!
La chambre de ma mère! Elle était toujours fleurie de lilas blancs, et
l'on y faisait du feu en plein été, mais elle sentait l'éther, la
créosote et une autre odeur encore qui, dès le seuil, me levait le
cœur. Ma mère! Je revois encore ses longues mains tout alourdies de
bagues, des mains diaphanes et soignées où le bleu des veines
s'avivait sous le derme; elles étaient douces, caressantes et
embaumaient; elles s'attardaient longuement dans mes cheveux,
s'amusaient un moment à chiffonner ma cravate, puis remontaient à mes
lèvres et s'imposaient à mon baiser.
Pâles et lentes mains de jeune femme condamnée, elles étaient molles
et délicates, imprégnées des senteurs les plus fines. Et pourtant
j'hésitais à les toucher. Ah! comme je préférais la chair en sueur des
enfants du fermier! Ils sentaient, eux, la santé et la force. Et c'est
toute cette santé perdue, cette fleur de terroir, cette odeur de
froment et de feuilles mouillées qui me hantent encore et que m'a
rapportées le spectre de Jean Destreux.
_29 mars 1899._--Jean Destreux!
Il y avait de grands labours dans les plaines; les soirs d'automne,
les sillons fumaient dans la brume, et les chevaux, lassés, rentraient
à une allure plus lente. Moi, je m'esquivais du château, courais
éperdument jusqu'à la lisière du petit bois et, le cœur battant,
j'épiais le retour des chevaux à la ferme. J'épiais surtout son
retour, à lui. Il était si gai, si bon enfant pour nous autres, les
petits! Son entrain animait toute la ferme. Depuis son retour du
régiment, l'air était comme changé dans le pays.
Il avait servi en Afrique et, dans le travail, gardait encore sa
chéchia de spahi. L'Afrique! Il avait rapporté de chez les Arabes un
tas d'histoires, et des farces, et des simagrées qui faisaient monter
le rire aux lèvres et de la joie dans les yeux. Il y avait comme du
ciel dans ses prunelles, tant leur eau bleue souriait dans sa face
roussie. Grand, mince et découplé, les cheveux d'un blond de seigle
mûr, le soleil du désert l'avait tanné, desséché et bruni. Avec sa
chevelure claire et sa moustache floconneuse sur son teint bis et
cuit, il flambait comme un grand sarment dans la chaleur des journées
d'août et, infatigable à l'ouvrage, activait de ses lazzi, de son
exemple et de gestes endiablés l'indolence harassée des autres
moissonneurs.
Les soirs d'hiver, à la veillée, il revêtait parfois son uniforme et
faisait passer la parade aux autres valets de ferme ahuris.
Moi, je l'aimais pour la franchise de ses grands yeux clairs, son
inaltérable gaieté, les histoires qu'il nous contait et sa douceur
envers nous, les enfants, lui parfois si brusque vis-à-vis des
autres. Et puis, il m'avait appris le maniement du sabre pour
m'amuser: «Parez! Pointez!» Et puis il savait de si divertissantes
chansons, des chansons de marche, entraînantes et gaillardes, des
refrains de corps de garde, débraillés et frondeurs, et d'autres
encore en mélopées si monotones et si tristes que les larmes nous
venaient rien qu'à les entendre. Celles-là, il les avait apprises,
là-bas, très loin, dans ce pays d'Afrique où il avait servi.
Le dimanche, pendant que le fermier et ses valets étaient, qui au
cabaret, qui aux vêpres, lui, demeurait à lire de vieux almanachs dans
la grange, et, alors, moi, j'allais le retrouver dans le foin.
Les enfants du fermier, eux, y étaient déjà. Des rires étouffés
m'accueillaient à l'entrée. Jean Destreux nous lisait à haute voix des
proses et des vers dans de vieilles paperasses. Il en avait des tas.
La vivifiante odeur des foins et des récoltes, les charpentes des
hangars noyées dans la pénombre, les rais lumineux tombés d'une
lucarne, les atomes de clarté tourbillonnant dans la chaleur, le clair
obscur des greniers, les herbes des prés engrangées là, sous les
lourds toits de chaume, Jean Destreux et sa chemise de toile bise
ouverte sur sa poitrine incarnaient tout cela.
Mais je ne m'en rendais pas compte: je ne saisissais alors ni les
couleurs, ni les parfums, ni les formes; je les ressentais
puissamment, inconsciemment, avec une petite âme obscure et brûlante,
heureux de toutes mes sensations jusqu'à en désirer parfois mourir,
mais sans en analyser les rapports, synthétique à force d'ignorance.
Et le bonheur n'est-il pas cette ignorance-là?
Oh! les grands labours dans la plaine et les sillons fumants dans la
brume aux premiers froids d'octobre, quand hommes et chevaux s'en
reviennent plus las! Chaque soir m'enivrait alors comme si j'y sentais
l'odeur de la terre pour la première fois. J'aimais alors m'asseoir au
revers d'un talus, à l'orée des champs, parmi les feuilles mortes, et,
j'écoutais avec délices mourir au loin des voix, voix de laboureurs,
bruit éteint de charroi. J'aimais aussi l'odeur des feuilles rouies,
la fraîcheur de la pluie et des branchages mouillés, et mon âme
défaillait toute, en regardant le soleil exténué se fondre à l'horizon
pour y dormir.
O mon enfance! O Normandie pluvieuse et triste!
Et pourquoi, après tout, n'irais-je pas retrouver tout cela? Qui sait
si ce calme et cette mélancolie ne me seraient pas une cure?... Oh!
laver toutes les hontes et toutes les souillures de ma vie dans l'eau
lustrale des souvenirs! Un bain de verdure, un bain de rosée, de ces
rosées de novembre qui se changent en givre et dont le fumier des
sillons s'éveille tout argenté dans l'aube, voilà ce qu'il faudrait à
mon âme endolorie et faussée, à mon imagination fourbue, telle une
épée fourvoyée dans de mauvais combats.
Oui, il me faut retourner à Fréneuse! J'échapperai ainsi à Paris, à
son atmosphère délétère et néfaste, où ma sensualité s'exaspère, où
l'hostilité des êtres et des choses développe en moi des instincts qui
m'effraient, Paris qui me corrode, Paris qui me déprave et
m'épouvante, Paris où je me sens des mains de meurtrier, Paris où je
m'ulcère, Paris où je deviens lâche, libertin et cruel!
La petite église de Fréneuse! J'y ai été baptisé pourtant; pis ou
mieux, j'y ai fait ma première communion, j'y ai suivi le convoi de ma
mère. Elle repose dans le cimetière du village, un pauvre petit
cimetière enclos d'un mur de terre sèche et que l'église abrite de son
ombre.
Que me dira cette tombe, que je n'ai pas visitée depuis plus de six
ans?
Ils reposent. La vie ardente et triste, alarmes,
Chagrins, ne hante plus leur paisible oreiller.
Les aubes et les nuits les baignent de leurs larmes.
La vie est une tombe au détour d'un sentier.
Irai-je interroger l'ombre de ce sentier? et qu'offrirai-je à cette
morte?
Je le sens, c'est la crise sentimentale qui continue. Mais il faut à
tout prix que je parte: Fréneuse peut m'être le salut. Je partirai
sans donner mon adresse: ce sera comme un évanouissement dans la nuit.
Je disparaîtrai sans prévenir personne; il faut que personne ne sache
où je suis, Ethal surtout. Son influence occulte me poursuivrait
là-bas. C'est à lui qu'il faut que j'échappe. Il est le mauvais esprit
de ma vie, la main d'ombre étendue sur mes actes et sur mes pensées,
la main aux horribles bagues, la main monstrueuse et velue dont les
pustules de nacre suintent des poisons et les lueurs, la serre de
proie et d'agonie, qui étreint mon impuissance et, si je ne m'y
soustrais, la pousserait au crime.
C'est affreux, ce suicide lent et les affres au milieu desquelles je
me débats! Assez d'agonie! Je veux vivre! Comme Ethal triompherait
s'il savait quelle terreur il m'inspire!
Et pourtant je vais briser ma vie, renier tout un passé et les joies
de ce passé. Car il eut ses joies, des joies coupables, abominables,
mais des joies! ce passé que je vais rompre, et cela sur la foi d'un
spectre, l'inanité d'un songe!
L'image ensanglantée d'un valet de charrue tué, il y a vingt ans! Je
l'ai revu encore, cette nuit, avec ses grands beaux yeux étonnés, ses
yeux d'eau et sa face de hâle, la chéchia penchée sur sa chevelure
claire et, au coin des lèvres, cette traînée rouge, ce flot de sang
tiède monté de la poitrine et, au travers du torse, sur la chemise
débraillée et toute molle de sueur, la trace de la roue: de la boue et
du sang encore, mais très peu de sang, plutôt une meurtrissure qu'une
blessure, le froissement et l'écrasement aussi du chariot qui passa
sur son corps, son corps svelte et musclé de gars de vingt-six ans.
C'était en août. Le soir venait. On arrivait aux granges, dans la
cour de la ferme, où les derniers rayons s'attardaient. Trois grands
chariots chargés de récoltes odorantes, trois chariots pesants,
heurtés à tous les talus, cahotés à toutes les ornières, qui, bien des
fois déjà, nous avaient ramenés, au temps de la moisson, couchés sur
les tas d'herbes sèches avec les autres garçons faneurs.
Nous étions juste sur le chariot du milieu. Lui, debout, une gerbe de
coquelicots attachée par un lien à sa veste, gesticulait, faraud, un
peu gris peut-être (la journée avait été si chaude), et sonnait de
toutes ses forces dans le grand coquillage qui, en Normandie, sert de
trompe aux moissonneurs. Autour de lui, étalés à même les meules, des
filles et des garçons riaient, se bousculaient, du rouge de plaisir et
de fatigue aux joues, de la sueur aux tempes. Et moi, parmi eux, je
respirais la joie de vivre de toute la ferme, l'animation heureuse de
ce beau soir.
Une roue de chariot sombrait dans une ornière: tout l'édifice des
bottes oscillait et l'homme, perdant l'équilibre, tombait de haut,
roulait à terre. Le troisième chariot suivait. Le conducteur peut-être
ivre ne sut pas arrêter ses bêtes. Un grand cri, et l'on se
précipita. Les chevaux ne l'avaient pas piétiné: ils s'étaient écartés
devant l'homme. La roue avait continué de tourner, aveugle comme la
matière.
Du sang avait giclé de la bouche; un peu de boue souillait la poitrine
meurtrie; les grands beaux yeux, un peu stupéfaits, étaient demeurés
large ouverts.