Pâleur inquiétante d'hostie, visage d'un ovale aminci à l'expression

spirituelle et souffrante, les yeux comme agrandis, d'un outre-mer

tournant au noir, dans des cernes bleuis, meurtris, tachés de nacre,

elle personnifiait, l'étrange et fragile créature, la psychique beauté

du vingtième siècle. Où avais-je déjà vu ce nez délicat aux narines

mobiles et vibrantes et le halètement de cette poitrine plate, de

cette taille trop mince sous les plumes légères de l'éventail, où ce

sourire d'émail incisif et charmant, ce rire du bout des dents entre

le rouge des lèvres?

Et tous les yeux dévoraient cette pâleur, toute la luxure de cette

salle buvait le philtre de cette beauté de fièvre et d'agonie.

C'était, dans les prunelles et les sourires allumés, la même

excitation qui, tout à l'heure, avait salué l'entrée de l'actrice en

scène et, une minute avant, soulignait les déhanchements et les gestes

osés du travesti.

Un homme et une femme accompagnaient la créature à la robe bleu pâle,

et dans l'homme je reconnaissais le mari, un mondain de lettres, sans

moins de talent que les gens du métier, mais sans plus non plus. La

femme était la princesse de Seiryman-Frileuse, l'archimillionnaire

yankee que sa dot a imposée au faubourg, la petite tête de passion et

d'énergie déjà remarquée dans l'atelier d'Ethal.

«La jolie Mme Stalis avec la princesse de Seiryman... Alors, elle

aussi?»

Toutes les androgynes de la salle tenaient leurs jumelles braquées sur

l'avant-scène et détaillaient l'Américaine et sa nouvelle amie, les

unes admirantes, les autres dénigrantes, toutes mordues dans leur

chair par la même hystérie et par le même désir; les hommes, eux,

lorgnaient et souriaient, ayant compris.

Sur la scène, Éva Linière continuait de cambrer une anatomie de jeune

page dans le maillot mauve étoilé d'argent mat d'un Oreste d'opérette,

hellène de Montmartre et très grec d'Asie.

«Tous marchent, toutes et tous, ricanait à mon oreille Ethal dont

j'avais totalement oublié la présence, anesthésié dans la stupeur du

spectacle ambiant et des visions suggérées, tous et toutes, comme

l'affiche.»

«Paris qui marche» était le titre de la pièce, une idiote revue à

grand spectacle, toute en décors et en nudités féminines.

--«En effet, remarquez, Éva Linière ou la petite Mme Stalis, c'est le

même genre de beauté gracile et poitrinaire, le même charme de

chlorose et le même piment maladif, Vénus de Père-Lachaise, chairs en

verre de Venise, l'attrait de la fragilité où s'allume la brutalité

pressée et jouisseuse des brasseurs d'affaires, des agioteurs et des

parvenus.....

«A ces arrivés d'hier il faut des mièvres élégances de fin de race; la

sensation se décuple à la pensée qu'ils brisent et meurtrissent des

délicatesses de duchesses ou de vierges: broyeurs d'or et broyeurs de

chairs, remueurs de monde et cueilleurs de lys...

«Nous qui sommes des raffinés, nous y sentons surtout l'odeur du

cadavre. Il ne faudrait pourtant pas s'emballer; je connais la

délicieuse apparition de l'avant-scène. Mme Stalis possède la solide

santé, Éva Linière aussi. Cette pâleur, cette langueur d'attitude, cet

état fébrile des yeux et des lèvres sont des masques voulus. C'est par

la douche, un régime de maison de santé, la marche le matin et les

longues heures de repos, le jour, sur la chaise-longue, que cette

Séraphita des premières et que cet éphèbe de beuglant parviennent à

cet aspect chimérique et charmeur.

«La beauté précieuse de Mme Stalis est la raison d'être du talent de

son mari, qui promène à travers les salons ce spécimen de fleur rare;

la phtisie cultivée de la petite Éva excite le client et achalande la

maison. Le public en a pour son argent, et chacun fait ses affaires.

Regardez-moi cette salle affolée sur ces deux maigreurs! Où les

anarchistes ont-ils la tête, quand ils vont poser leurs bombes dans

les cafés, à l'entrée des gares!

«Voyez-vous le bouquet, dans une salle comme celle-ci! Les âmes et

les choses y sont-elles assez mûres pour la bouillie finale! Et vous

avez encore des pudeurs, des hontes de vous-même, et des timidités!

Franchement, vous retardez, mon cher!

«Regardez. Nous sommes à Rome!»

LES MILLIONS DE SIR THOMAS

Avant-hier soir, dans l'intimité du tête-à-tête et le silence de

l'atelier d'Ethal, je me suis fait raconter en détail la fin

mystérieuse de M. de Burdhes, dans laquelle fut si bizarrement

compromis sir Thomas Welcôme, Welcôme qui vit, du jour au lendemain,

se fermer devant lui tous les clubs de Londres et promène maintenant à

travers l'Asie les millions de M. de Burdhes et la tare d'une

réputation à jamais sombrée.

Dans ce bar où Claudius m'avait traîné, cette nuit de l'autre mois,

pour entendre Harry Moore raconter l'aventure, nous n'avions pu tirer

du gros entraîneur que de balbutiants propos d'homme ivre, idioties

obscènes coupées de lourds hoquets et de jurons saxons. Cet

apoplectique ivrogne avait vomi sur Thomas sans l'atteindre, et les

salauderies éructées à propos de Welcôme avaient souillé mon

imagination et attristé mon souvenir, sans pourtant détruire la

mélancolique et noble image que l'Irlandais avait laissée en moi. Les

insanités de ce bookmaker soûl m'avaient seulement mis en défiance et

juste assez inquiété pour atténuer mon regret de n'avoir pas suivi

Thomas dans son exode dans l'Inde; car, en somme, cet ignoble Harry

Moore n'avait rien articulé de précis.

M. de Burdhes avait été trouvé assassiné dans une petite maison des

environs de Londres où Welcôme avait l'habitude de se rendre et où

tous deux et d'autres encore se retrouvaient, soi-disant pour célébrer

les rites d'un culte inconnu rapporté de l'Extrême-Orient par M. de

Burdhes.

Cet excentrique avait la prétention d'imposer au monde une religion

nouvelle, et le jeune Welcôme, alors dans la fleur de ses vingt-trois

ans, était non seulement un des affiliés de la secte, l'adepte favori,

le disciple préféré de l'original instigateur du culte, mais il en

était aussi héritier; si bien que, le matin où M. de Burdhes fut

trouvé étranglé dans le sanctuaire de Woolwich, sir Thomas Welcôme

héritait de dix millions... Il est vrai que le jeune Irlandais avait

passé cette nuit-là au cercle et qu'un éclatant alibi déroutait tout

soupçon, mais la mort tragique de M. de Burdhes ne le mettait pas

moins, à vingt-quatre ans, à la tête d'une des grosses fortunes des

Trois-Royaumes; et, invoquant la fameuse théorie criminelle du _cui

prodest_, toute la société s'arma de rigueur vis-à-vis du jeune

millionnaire. Ce fut l'exclusion d'emblée des clubs et des salons.

D'ailleurs, le meurtrier de M. de Burdhes ne fut jamais retrouvé.

J'écris «monsieur» parce que Anglais ou plutôt Hollandais d'origine,

mais habitant Londres depuis des années, de Burdhes avait eu cette

originalité suprême de se faire naturaliser Français, option de

nationalité qui lui attirait l'universel mépris de Londres. Mais les

fêtes qu'il donnait, trois fois par an, dans Charing-Cross, et son

excentricité même de fondateur de religion l'imposaient malgré tout à

un monde de morgue et d'élégance, épris de faste et d'individualités

violentes. L'Anglais a le plus grand respect de la liberté d'autrui:

toute manifestation d'énergie et de personnalité est faite pour lui

plaire, car elle satisfait en lui un goût d'indépendance inhérent à la

race, et c'est déjà être Anglais que de mépriser les idées et les

mœurs adoptées par les autres pays; mais c'est l'être tout à fait que

de se distinguer et se particulariser par des manies affichées et

l'insolence d'habitudes bien à soi.

M. de Burdhes réalisait toutes les conditions requises pour intéresser

et même garder la faveur de Londres, quoique naturalisé Français; mais

se permettre de mourir assassiné et, du même coup, faire millionnaire

un Irlandais sans fortune et d'une compromettante beauté de pâtre

grec... La société de Londres fit payer à Welcôme et le scandale de la

fortune imprévue et celui de la fin mystérieuse; le cant anglais, qui

avait supporté le disciple de M. de Burdhes, n'en accepta pas

l'héritier... Thomas Welcôme dut voyager. Les voyages, c'est l'exil

volontaire. Il voyagera toujours maintenant.»

Et, sans trop préciser ses insinuations, mais avec un art félin dans

le sous-entendu et le dangereux emploi des hypothèses, toute une

science trouble du jeu des probabilités, Ethal, devenu semeur de

doutes, Ethal, de son débit monotone et lent, comme détaché, achevait

de m'emplir d'épouvante et d'émonder mes dernières illusions.

C'étaient maintenant des particularités sur ce M. de Burdhes et la

petite maison du crime; le peintre semblait étrangement s'y complaire.

Une espèce de dormeur éveillé que ce grand seigneur hollandais,

toujours abruti d'opium et qui semblait avoir, dans ses yeux vitreux

et son teint exsangue, gardé toute l'opprimante léthargie des poisons

d'Orient...

Dans les derniers temps de sa vie, ce de Burdhes combattait ses

terribles besoins de sommeil par des courses folles, de véritables

marches forcées prolongées très avant dans la nuit, au bord de la

Tamise, le long des quais, par les rues désertes du West-End et de

White Chapel même, les quartiers les plus dangereusement solitaires.

Claudius l'avait beaucoup connu, et quand on évoquait devant le

maniaque le péril de ces promenades nocturnes: «J'en ai vu bien

d'autres en Orient, répondait-il avec un haussement d'épaules; il ne

peut m'arriver rien, à moi. Et puis j'aime les aspects de coupe-gorge,

le sinistre moderne du fleuve après minuit et l'abandon de ces quais,

de ces avenues.» Et c'était, avec un pétillement dans les yeux, une

description presque amoureuse d'une lueur falote de réverbère, d'un

angle de rue suspecte ou d'un cab immobile arrêté sur la berge et se

reflétant dans l'eau; puis il s'arrêtait tout à coup, comme en ayant

trop dit, et rien n'était plus tristement éloquent que ses silences.

Ce de Burdhes aimait passionnément le silence et la nuit!

Est-ce dans une ces périlleuses sorties que de Burdhes fut victime de

quelque agression nocturne? La complicité d'un des initiés de la foi

nouvelle ouvrit-elle au contraire le pavillon de Woolwich à des

assassins anonymes? Mais le mystère qui enveloppait sa vie se fit

encore plus dense autour de sa mort.

Ce fut une fin tragique, obscure, fleurant à la fois le crime et

l'au-delà. Le meurtre, en tout cas, fut commis par un être au courant

des pratiques et des habitudes de la victime, car M. de Burdhes fut

frappé au milieu de ses dévotions, une nuit qu'il s'était rendu à la

petite maison du culte et y veillait pour l'accomplissement de quel

rite?... avec qui? ou seul?

Prévenu en toute hâte par Thomas Welcôme, je fus introduit par lui

dans le temple. La police, déjà sur les lieux, avait respecté la

position du cadavre... Je n'avais jamais pénétré dans le fameux

pavillon. Nul désordre dans le vestibule et les deux pièces que nous

traversâmes d'abord: une simple décoration d'énormes paons de faïence

posés à même des murs peints en jaune d'or. La troisième pièce

méritait seule attention: Thomas, atterré, était demeuré au seuil!

Cette chambre! Je la vois encore comme si c'était hier. Une tapisserie

Louis XIV en faisait le tour: c'étaient, dans un jardin de terrasses

et de colonnades, des guerriers costumés à la romaine avec des déesses

aux tuniques astragalées d'alors; mais une étrange décoloration avait

noirci les visages et les chairs, singulièrement éclairci les étoffes,

si bien que sur le ciel devenu roux, au milieu du gris bleu des jets

d'eau, c'étaient non plus des nymphes et des dieux, mais des démons à

visage de nègre qui vous fixaient de leurs yeux blancs.

Un lit très bas (on couchait donc dans ce temple?) un lit très bas et

très large étalait presque à ras de terre des courtines de soie mauve

ramagée de fleurs d'or; un monstrueux Bouddha veillait au pied; une

psyché Empire le reflétait. Le lit n'était pas défait et, dans l'air

épaissi d'encens et de benjoin, une veilleuse turque brûlait.

Deux policemen étaient dans cette chambre: l'un d'eux souleva une

portière.

Là, dans un réduit de soieries d'un rose mat, sur un écroulement de

coussins, de Burdhes gisait. Il était en tenue de soirée; un énorme

iris blanc marquait sa boutonnière; il était tombé en arrière, les

genoux plus hauts que le buste, et sa tête exsangue, aux narines déjà

pincées, avait roulé de côté, mettant en saillie l'arête des

maxillaires et la pomme d'Adam. La chute avait dû être violente et

pourtant les vêtements n'avaient pas été fripés; à peine le plastron

de la chemise avait-il été entr'ouvert. Une de ses mains crispées

étreignait la chaînette d'argent d'un merveilleux encensoir. Pas une

goutte de sang: seulement, au cou, à la place où la chair est plus

douce et plus blanche, une ecchymose violacée tournant au brun

jaunâtre, comme une morsure ou la succion d'un baiser long et lent.

Le parfum de la pièce voisine régnait près du cadavre, encore plus

tenace et plus fort; il s'y compliquait d'odeurs de poivre et de

santal; un peu de fumée bleuâtre montait encore de l'encensoir.

Au milieu de quelles pratiques, de quels rites de religion ignorée,

la mort avait-elle surpris de Burdhes? Une énorme gerbe d'iris noirs

et d'anthuriums rouges se dressait, hostile, hors d'un vase d'argent;

et, sur un petit autel hindou, encombré de tulipes de verre et de

ciboires d'or et de bronze, une étrange statuette se dressait: une

espèce de déesse androgyne aux bras frêles, au torse plein, à la

hanche fuyante, démoniaque et charmante, en pur onyx noir. Elle était

absolument nue.

Deux émeraudes incrustées luisaient sous ses paupières; mais, entre

ses cuisses fuselées, au bas renflé du ventre, à la place du sexe,

ricanante, menaçante, une petite tête de mort.

LE GOUFFRE

Dans l'atelier, où sa voix lente et monotone évoquait la petite

Astarté d'onyx, impassible complice du crime de Woolwich, l'ombre

s'était faite plus dense, plus équivoque aussi, comme ourdie de

mystère par le verbe d'Ethal. Ainsi donc, Thomas Welcôme avait commis

un meurtre.

L'énigme de son charme était peut-être même dans son crime. Une

atmosphère d'épouvante et de beauté enveloppe toujours l'homme qui a

tué, et les yeux des grands meurtriers dardent à travers l'histoire

d'hallucinantes lueurs, dont s'auréolent leurs figures, et ce sont

encore les cadavres qui piédestalisent le mieux les héros.

La Mort et la Beauté sont deux choses profondes.

Si pleines de mystère et d'azur qu'on dirait

Deux sœurs également terribles et fécondes

Ayant la même énigme et le même secret.

VICTOR HUGO.

Toutes ces sanglantes pensées et les rimes même de ce quatrain, Ethal

ne les articulait pas, mais il me les suggérait. Maintenant qu'il

gardait le silence, je devinais que mon irraisonnée sympathie pour

Thomas avait été surtout à l'assassin; la mélancolie de ce beau

visage, tout de douceur et d'énergie, était faite à la fois du regret

d'avoir tué et, qui sait? du désir de tuer encore. Le goût du sang est

la plus noble des ivresses, puisque tout être instinctif est

meurtrier. La lutte pour l'amour, la lutte pour la vie exigent la

suppression des créatures, et Iaveh n'a-t-il pas dit: «Par les morts

couchés, sur ma route, vous connaîtrez que je suis le Seigneur»?

Tous ces conseils de mort, une bouche d'ombre les insinuait à mon

oreille, une bouche d'ombre qui était peut-être celle du crâne

symbolique de la petite idole phénicienne.

Oui, Thomas Welcôme était un être d'instincts, et c'était là toute la

puissance de son charme. Les instincts! Ne m'en avait-il pas vanté la

salubre énergie, au cours de cet entretien enthousiaste où, sûr de son

éloquence, il m'avait développé sa théorie sur la joie de vivre,

trouvée dans la seule aventure, et l'ivresse des sensations décuplées

dans la recherche de l'inconnu?

Cette vie d'action, le meurtre d'un homme la lui avait donnée en lui

permettant de remuer des millions, et c'est grâce à un cadavre qu'il

avait pu vivre sa vie. Mais s'était-il libéré du remords?

Qu'était-ce que cette obsession d'yeux glauques qui, lui aussi, le

tourmentait? et ces têtes coupées dont il avait la hantise? le

cauchemar du fellah assassiné sur les bords du Nil? et cette furie de

promenades solitaires dans la banlieue nocturne des villes? En

avait-il hérité aussi de M. de Burdhes? ou n'était-ce pas plutôt une

manie de criminel inconsciemment ramené vers des décors de crime?

Ethal se taisait, mais je sentais son regard appuyé sur le mien, et

c'était, dans mon cerveau congestionné, comme le froid aigu d'une

vrille. C'était son horrible pensée qui peuplait mon imagination

d'idées de sang: les larves rouges du meurtre après les larves vertes

de l'opium! Cet homme était bien l'empoisonneur que m'avait dénoncé

Thomas! Cet homme, qui devait me guérir, exaspérait mon mal, et

l'envie de l'étrangler que j'avais déjà eue, me faisait les mains

fébriles, et mes doigts, involontairement, se crispaient.

Ethal rompait de lui-même le silence:

--Vous devriez aller voir les Gustave Moreau, vous savez, le musée

particulier qu'il a laissé à l'État; vous y trouveriez un précieux

enseignement dans certains yeux de ses héros et l'audace de ses

symboles.»

Et il se levait pour me reconduire.

Il avait pris un flambeau. Près de la porte, il l'élevait et me

faisait remarquer, enlinceulée de serge verte, la châsse de verre où

dormait sa poupée de cire, «la merveille de Leyde», comme il

l'appelait, le morbide et fastueux bibelot attifé de vieux brocarts et

modelé dans de la cire peinte, dont il me reprochait de ne pas

apprécier l'indéfinissable et pourrissant attrait. Il écartait

doucement un pan d'étoffe et, me montrant la poupée droite sous ses

oripeaux couleur d'amadou, ses cheveux de soie floche en coulée jaune

de dessous son béguin de perles: «Ma déesse à moi, ricanait-il,

demi-caressant et sournois. La mienne est vêtue de la défroque des

siècles, mais aucune tête de mort ne grimace sous sa robe: c'est la

Mort elle-même, la Mort avec son fard et la transparence de ses

décompositions. Notre-Dame des Sept Charognes! Vous connaissez celle

des Sept Luxures. On ne peut pas toujours adorer celle des Sept

Douleurs.»

_Février 1899._--«Tous et toutes marchent!» L'ignoble refrain, dont

Ethal rythmait, l'autre soir, ses racontars et ses lazzi sur le

ramassis d'humanité de cette salle de première, ce leitmotiv d'infamie

introduit dans la biographie de chacun, déprave et déforme tout autour

de moi. La calomnie a fait son chemin, et, du fumier de tous ces vices

complaisamment étalés par Claudius, du cadavre même de M. de Burdhes,

toute une hideuse floraison a jailli d'images lubriques et de pensées

honteuses. Cet Ethal! Il a tout flétri, tout souillé en moi; comme un

virus empoisonne mon sang, et c'est de la boue qui coule maintenant

dans mes veines. «Tous et toutes marchent!»

L'obscénité me hante: les objets, l'art même, tout, à mes yeux,

devient obscène, prend un sens équivoque, ignoble, m'impose une idée

basse et dégrade en moi les sens et l'intellect.

La forêt de Tiffauges décrite par Huysmans, le cauchemar sexuel des

vieux arbres fourchus et des crevasses béantes des écorces a pris

odieusement forme parmi la vie moderne, et c'est un possédé que j'y

promène, un envoûté, un misérable et fol ensorcelé des magies noires

d'autrefois.

Ainsi ce Debucourt que j'achetai, il y a six ans, sur les quais, et

qui représente, dans les tonalités attendries et délicatement nuancées

du peintre, deux jeunes femmes serrées l'une contre l'autre et jouant

avec une colombe, pourquoi ne m'inspire-t-il, ce Debucourt, que des

idées malsaines? L'estampe en est pourtant assez connue. L'«Oiseau

ranimé», s'intitule-t-elle. Poudrées, enveloppées des gazes et des

linons flottants de l'époque, d'un coloris de chair adorable et d'une

beauté aristocratique toutes deux, pourquoi ces créatures de fraîcheur

et de grâce s'associent-elles dans ma pensée au souvenir de la

princesse de Lamballe et de la reine?

«Tous et toutes marchent!» Et c'est la plus ignominieuse calomnie du

temps, les plus odieux pamphlets du père Duchêne, la salissure même

des clubs jacobins que ressuscite à mes yeux cette estampe, et cela

pour un geste d'une des femmes écartant son fichu de linon et retirant

d'entre ses seins une colombe qui s'y était blottie.

Et ce sont toutes les ordures débitées sur la liaison de

Marie-Antoinette et de l'infortunée princesse qui assiègent alors ma

mémoire. C'est comme une fièvre. Une frénésie de rut, de cruauté aussi

m'investit, et, parmi les rumeurs grondantes d'un soulèvement de

populaire, je me trouve tout à coup transporté dans le recul d'un

siècle, par une chaude journée d'orage aux abords d'une prison. Une

foule suante d'hommes en bonnet rouge, de portefaix à faces de brutes,

la chemise débraillée sur des poitrines velues, me bouscule et

m'étouffe; on vocifère; partout des yeux de haine. Un air lourd,

empesté d'alcool, d'odeurs de crasse et de haillons. Des bras nus

agitent des piques, et, avec un grand cri, je vois monter dans le ciel

de plomb une tête coupée, une tête exsangue aux yeux éteints et fixes,

le masque de décapitée qui hantait les nuits de Welcôme: le remords

même du bel Irlandais, devenu mon obsession. C'est une tête de femme.

Des hommes ivres se la passent de main en main, la baisent aux lèvres

et la soufflettent. Leurs fronts bas et fuyants sont des fronts de

forçats.

L'un d'eux porte, enroulé autour de son bras nu, comme un paquet de

lanières sanglantes, tout un nœud de viscères; il goguenarde, les

lèvres ornées d'une équivoque moustache blonde, on dirait des poils de

sexe. Et ce sont, autour de la moustache postiche, des propos

ignobles, de gros rires outrageants. Et la tête oscille au-dessus de

la foule, acclamée, huée, insultée et bafouée, brandie au bout d'une

pique: la tête de la princesse de Lamballe, que les septembriseurs

viennent de faire coiffer, friser, poudrer et raviver de fard avant de

la porter à l'hôtel de Penthièvre et de là au Temple, sous les

fenêtres de la reine.

Et je me ressaisis, brisé, révolté et charmé d'horreur. Il y a quelque

chose de pourri dans mon être. Les rêves où je me plais m'épouvantent.

_Mars 1899._--Les bouges!

Ethal m'a donné aussi le goût des bouges; il a éveillé en moi la

dangereuse curiosité des filles et des voyous. Les yeux bougeurs des

escarpes, les prunelles quémandeuses des gaupes de faubourg, tout ce

vice aiguisé et brutal d'êtres ramenés par la misère à des gestes

instinctifs, me requiert et m'attache.

J'en arrive à arpenter, le soir, les boulevards extérieurs, à

m'intéresser au guet rôdeur des filles;... la basse prostitution

m'excite et m'affriande avec ses relents de musc, d'alcool et de blanc

gras.

Pis: après l'ivresse crapuleuse des bals musettes, j'ai connu le

besoin hystérique d'en suivre les couples dans les escaliers gluants

des garnis..., j'en ai poussé la petite porte à claire-voie et, avec

une compagne de hasard, j'ai connu les transes des querelles et des

marchandages entendus à travers la cloison, la fièvre délirante de

ruts et d'amours de fauves aussi! Oh! le bruit des assauts surpris!

Parfois des baisers finissaient par des coups, et c'était sur le

plancher le raclement de sourdes luttes, d'atroces corps-à-corps; des

voix de femmes qu'on étrangle criaient au secours; et les craquements

des sommiers gémissants de secousses m'emplissaient moins de joie que

certains affreux silences, après des râles et des sanglots. Et puis,

la lancinante angoisse d'un crime peut-être commis, et les étreintes

au cœur dans l'attente d'une descente de police.

La rafle, la terrible rafle et la conduite à la Préfecture, qui jette

au bas des lits les souteneurs et les filles et remplit d'apeurées

galopades les couloirs des gîtes à la nuit; dire que moi, le duc de

Fréneuse, j'ai passé des heures et des heures à attendre et à redouter

cela!

Oh! le poignant émoi des guets-apens et des rixes, les veillées

d'effarement et de sueurs dans les meublés coupe-gorge du boulevard

Ornano et des Quatre-Chemins, et le coup de couteau final au bout de

tout cela, peut-être! Oui, je suis bien au bord du gouffre, Ethal ne

peut me mener plus loin.

UNE LUEUR

Un soir que je dormais près d'une affreuse juive...

BAUDELAIRE.

Adieu: je sens qu'en cette vie

Je ne te reverrai jamais!

Dieu passe, il t'emmène et m'oublie.

En te perdant, je sens que je t'aimais.

Pas de pleurs, pas de plainte vaine!

Je sais respecter l'avenir.

Vienne la voile qui t'emmène,

En souriant je la verrai partir.

Monsieur de Phocas, Astarté: Roman · 第 11 / 17 段