dépêche entre nos deux couverts. Nous déjeunons ce matin ensemble, et,
après les huîtres, je n'ai pu résister à l'envie de lui communiquer le
télégramme. Il n'a pas eu le sourire sardonique que je prévoyais; son
triomphe a été le plus naturel; il a redemandé du cumin au maître
d'hôtel, car il assaisonne tout ce qu'il mange d'un tas de condiments
exotiques et bizarres, a exigé du céleri et du safran pour se
confectionner dans un ravier je ne sais quel hors-d'œuvre à saveur
violente, y a trempé une langue délicate, et puis, revenu tout à coup
à la conversation: «Alors, vous ne partez pas?... Eh bien, tant mieux!
Sir Thomas Welcôme a eu jadis, à Londres, une assez fâcheuse histoire,
et j'eusse été en peine de vous savoir voyageant avec lui.--Comment?
Et vous me laissiez?...--Pardon. J'aurais influencé votre
détermination, si je vous avais prévenu avant décision prise. Nous
autres Anglais, nous avons le respect absolu de la liberté d'autrui;
vous étiez libre de partir, et j'avais le devoir de vous laisser cette
liberté entière.
«J'ai pu vous avertir de l'inutilité de votre voyage et vous
convaincre, par l'exemple même de Thomas, de la vanité de vos efforts.
Thomas vous avait menti en vous vantant sa guérison; j'avais le droit
de détruire son mensonge, puisqu'il en avait fait un argument; mais je
n'avais pas celui de vous révéler sur Welcôme un détail de sa vie ou
de son passé qui eût pu sinon vous détourner de partir, du moins vous
donner à réfléchir.--Il y a donc sur lui?... Et Claudius, sans même
relever mon objection: «Maintenant que votre décision est prise, je
puis vous apprendre ce qu'on appelle, à Londres, la malheureuse
aventure de sir Welcôme et le danger que vous avez couru.--Un danger!
Et vous ne me préveniez pas! Vous me laissiez, de gaieté de cœur,
courir au-devant!...--Parfaitement! On n'évite pas sa destinée. Et
puis, n'auriez-vous pas tout mérité par votre manque de confiance
envers moi?--Mais c'eût été une traîtrise!--Pas pire que la vôtre,
puisque je vous ai promis la guérison et que vous changiez de
médecin.--Et l'histoire de Thomas, la malheureuse aventure de sir
Welcôme, comme vous dites à Londres?--Ah! quelle impatience.
Modérez-vous. Je ne serai pas assez naïf pour vous la conter. Vous
pourriez me soupçonner de l'avoir inventée pour les besoins de la
cause, _testis unus, testis nullus_. Je vous la ferai détailler tout
au long par un de mes compatriotes, sir Harry Moore... Moore, le gros
entraîneur de Maisons-Laffitte. Nous le trouverons certainement ce
soir, à cinq heures, au Tattersall, ou vers minuit au bar de la rue
Auber... Inutile d'insister, je ne vous dirai rien. Vous seriez en
droit de suspecter mon dire. Laissez-moi seulement vous féliciter
d'avoir su résister à la mélancolie éloquente des grands yeux de
Thomas: ils ont la réputation d'être très persuasifs.--Que
voulez-vous dire?--Rien. Harry Moore vous expliquera. Voulez-vous,
en attendant cinq heures, aller chez Jane de Morrelles?...--Jane de
Morrelles?--Oui, le 62 de la rue Washington. J'ai reçu ce matin une
circulaire: tout un arrivage de province, de vraies primeurs, dont une
petite de Bayonne.
Ces Basquaises sont d'une pureté de formes et d'une élégance rare sur
le marché parisien: et puis, il y a parfois de beaux yeux celtes parmi
ces populations des Pyrénées, des yeux qui ont reflété l'eau des
gaves, l'eau froide et verte des torrents. Dans un visage ambré ces
sortes d'yeux sont singulièrement éclairants; et puis, ces petites de
province, qui ne sont pas rompues au métier, ont parfois aussi de
jolis gestes effarouchés, des semblants de pudeur, des reculs de biche
traquée. Ce sont de vrais claviers de sensations; et quand on sait
doser avec elles la surprise et l'épouvante, on peut obtenir de jolis
regards... C'est un si puissant piment de volupté, un tel agent
nerveux que la terreur!»
LE SPECTRE D'IZÉ
_25 novembre._--La fastidieuse et l'horrible journée que nous avons
traînée chez cette Jane de Morelles, la plus horrible et écœurante
soirée ensuite au Moulin-Rouge, et puis l'affreux une-heure-à-deux
dans ce bar anglais, avec ce géant apoplectique d'Harry Moore, et ses
ignobles révélations sur sir Thomas Welcôme... sir Thomas Welcôme! un
des seuls êtres qui m'aient marqué un peu de sympathie, la seule âme,
en vérité, vers laquelle je me sois senti attiré.
On dirait que cet Ethal prend plaisir à déprimer en moi toute énergie,
à détruire toute illusion... Il m'en reste donc, après tant de misères
physiques et morales!
Avec cet Anglais, j'ai la sensation de m'enfoncer dans de la boue et
de la nuit, la boue tiède, fluente et suffocante de mon cauchemar
d'opium; l'air se raréfie à l'entendre, et ses atroces confidences ne
remuent en moi que bas instincts et sales convoitises. Ce Claudius!
Il porte avec lui comme une atmosphère de bouge; il y a quelque chose
d'innomable dans ses insinuations et dans ses chuchotements. Et cet
homme devait me guérir! Il a trouvé le moyen d'augmenter ma détresse
morale. La détresse morale du duc de Fréneuse, quelle pitié! Je ne
m'en sens pas moins englué dans je ne sais quels remous de vase
parfumée et chaude, sous la serre molle et pourtant tenace de cet
homme au regard de vautour!
Oh! les lueurs troubles de ses yeux vairons sous leurs paupières
membraneuses! On dirait que ses prunelles ricanent. Et l'étreinte
odieusement caressante et pourtant si prenante de ses doigts cerclés
d'énormes joyaux! Et la hideur de sa poitrine velue, cette large
poitrine de portefaix qu'il avait mise à l'air chez Jane de Morelles,
dans le débraillé de sa chemise! car il s'était mis à l'aise pour
recevoir les petites. Je me demande encore comment je ne l'ai pas
étranglé, tant son sans-gêne et ses façons ignobles m'ont soulevé le
cœur. Il a drainé, ce jour-là, à travers mes derniers préjugés et mes
derniers souvenirs, une pestilence de marécage, et tout s'est fané,
flétri sous une haleine de malaria. Comme je le hais d'avoir ainsi
tout détruit en moi! Comme je l'exècre de m'avoir ainsi sali sir
Thomas Welcôme! Cela je le sens, je ne le lui pardonnerai pas. Oh!
cette journée truquée, machinée par lui pour saccager en moi les
dernières floraisons d'âme, cette journée, je ne l'oublierai plus
maintenant, car elle a tué le peu d'enfance qui survivait en moi!
Je suis entré, maintenant, dans la grande épouvante et la grande
nausée, et, de ce jour, j'ai commencé à descendre, à glisser dans le
noir, le mouvant, l'inconnu, le fétide, dans le suprême dégoût et de
tous et de moi.
_2 décembre 1898._--Oui, plus j'y réfléchis, cette atroce journée du
20 novembre était truquée, machinée, voulue par lui, et la rencontre
d'Izé Kranile dans les salons de l'entremetteuse y avait été préparée.
Il sait que j'ai désiré cette fille, un désir de trois jours qu'elle a
pris soin de faucher dans sa fleur avec une maladresse de pouliche
entretenue, mais son image n'en était pas moins demeurée captivante
dans mon souvenir.
Il m'a fallu la retrouver dans cette maison de rendez-vous, elle, Izé,
tombée dans les passades à dix louis et moins, elle, devenue le plat
du jour de Jane de Morelles, la fourniture des boursiers mariés qui
n'ont qu'une heure à eux, après la Bourse, et la primeur pour grands
seigneurs étrangers de la rue Washington! Oh! le pincement au cœur
(j'en ai donc un encore!) et l'étrange sensation de froid qui m'a
couru sur l'échine quand, dans ce boudoir aux volets clos, où des
petites impubères grimaçantes et fardées mimaient d'insipides
caresses, le rire un peu gras d'Izé éclata en fusée, venu d'une pièce
à côté! Avec quelle brutalité je repoussai la gamine, dont les
quatorze ans (mettons-en dix-huit) chevauchaient paresseusement mes
genoux avec de pressants appels à mon portefeuille! Oh! la maladresse
de ces fausses innocences, et les cheveux entêtants de musc et frisés
au petit fer des petits agneaux de Mme de Morelles! Izé Kranile était
là!
Je pressai le bouton électrique; la Morelles vint elle-même, toute
souriante sous l'échafaudage compliqué de sa coiffure. «--La dame d'à
côté!» Et ma voix était si rauque que son timbre m'impressionna. «--La
dame d'à côté! Elle est libre. Le monsieur vient de partir; on n'a
pas pu s'arranger: cette Izé est si fantasque!... (Et la Morelles
s'interrompait comme si elle en avait trop dit.) Vous la
connaissez?--Oui, une vieille connaissance... Je veux la voir, lui
parler.--Pas de scène de jalousie, au moins.» Je haussai les épaules.
Alors, la Morelles: «--Faut que je la consulte.» «--Voyons, laisse-le
faire», intervenait Ethal, en secouant deux petites, pendues après lui
comme deux chèvres après les pampres d'un dieu Terme. «--Mais c'est
vingt-cinq louis, objectait peureusement Madame, Izé Kranile...»
Vingt-cinq louis! Je les donnai à la matrone. Claudius réglait le
champagne des petites, et nous suivions la traîne de moire gris-perle
de Jane.
Izé Kranile était assise, les jambes croisées, sur un divan; les reins
accotés à des coussins, elle fumait du tabac d'Orient, et les
épaulettes de sa chemise, glissées le long des bras, découvraient la
nacre de ses épaules. Elles luisaient, ses épaules, moites et grasses,
dans la pénombre des rideaux de fenêtre hermétiquement clos. Il
faisait odieusement lourd et tiède dans cette chambre; je m'y cabrai
dès le seuil, pris à la gorge par les stridences fauves déjà respirées
une fois dans la loge d'Izé. Kranile était en jupon de dessous et en
corset.
--«Tiens, c'est vous! faisait-elle sans se déranger à l'annonce de la
Morelles égouttant de ses lèvres peintes:--«Izé, deux messieurs de ta
connaissance.»
«--Ah! c'est vous. Comme on se retrouve! en v'là une rencontre!
Asseyez-vous. Vous faites donc la fête? A cette heure-ci, sans y être
forcés! Faut-il que vous en ayez, du vice! Alors ça ne bichait pas, à
côté? Morelles a voulu vous placer ses petites, ses petites du Midi,
des marcheuses de la Gaîté-Rochechouart. On n'en a pas voulu aux
Folies-Bergère. Vous ne montez jamais dans ces quartiers-là, vous
autres, et on vous colle ça comme des primeurs. Vous êtes corrects: ça
n'a donc pas marché? C'est comme moi. En v'là un pante! I' voulait que
je mette mon costume du deux dans la _Princesse Angora_, et tous mes
diamants, peut-être, encore... «Et ça, est-ce du toc?» lui ai-je dit
en lui montrant mes gigots.
Et Izé se donnait sur les cuisses des claques retentissantes, et
l'ordure continuait à couler de ses lèvres. Comme elle était devenue
crapuleuse! De quel bas-fond avait-elle rapporté cette voix enrouée
et cette mimique de faubourg?
Où j'avais laissé une étoile de music-hall, je retrouvais une fille de
barrière. J'étais atterré; ma radieuse vision d'un soir, la Salomé
fumante de fard et de sueur des Folies-Plastiques était tombée au
ruisseau. «--Tu as toujours tes belles bagues? faisait-elle en me
prenant la main.--Et toi, ricanait Ethal, fais voir si tu es toujours
jolie.» Et il lui prenait le menton, lui penchait la tête en arrière
pour lui regarder les dents. Jane de Morelles s'était levée et
allumait les bougies.
Izé Kranile était toujours jolie. Elle avait toujours dans son visage,
large des tempes, étroit du bas comme un masque de faunesse, ses
splendides yeux aux prunelles d'agate, ses larges yeux d'un blanc
d'émail où s'irradiaient des lueurs grises et vertes, les fameux yeux
qui ont regardé la mer; mais une expression d'infinie lassitude
vannait et tirait son visage; le petit sourire triangulaire de sa
bouche menue flottait maintenant, détendu malgré l'effort à retrousser
les lèvres. Kranile était fanochée, éreintée par la noce et l'horrible
vie où elle était descendue. L'enrouement de sa voix semblait répandu
sur toute sa personne. Qu'elle était devenue commune! Et comme je la
détaillais dans une angoisse. «--Qu'est-ce que cela?» m'écriai-je tout
à coup, en désignant sur sa poitrine des rougeurs et des taches
violâtres qui, partout, la marbraient. On eût dit des meurtrissures,
des coups d'ongles et même des bleus où le sang extravasé serait venu
mourir. «--Qu'est-ce que cela? faisais-je avec effroi. On t'a
battue?--Non, on m'a aimée. Je suis avec un Grec.--Et un marlou!
s'esclaffait Ethal. On t'a rouée de coups. Tu dois le payer cher, pour
qu'il t'arrange comme ça!» Alors, elle, avec un rire canaille: «--Et
ça, sont-ce des jeux de manants? faisait-elle en montrant
orgueilleusement trois petites taches rouges sur son sein gauche.--Ça?
ripostait Claudius, penché curieusement sur la peau d'Izé, mais ça en
est, ma fille: il faut te soigner.» Et ce monstrueux Ethal lâchait le
mot tout à trac. «Salaud! se récriait la danseuse, ça, c'est une
fantaisie de vingt-cinq louis la tache; avec celle que j'ai dans le
dos, une bagatelle de deux mille au nabab qui s'est offert ça: c'est
une brûlure de cigarette.--Comment! il y a des hommes qui s'amusent à
brûler les femmes pour leur plaisir? Abîmer une créature comme toi!
Mais à quels cochons as-tu donc affaire?--Il faut vivre, résumait
cyniquement Izé. Et puis chacun a ses petites passions, n'est-ce pas,
chéri?» Et elle clignait effrontément de l'œil en me regardant, sa
main sournoisement glissée sur ma nuque y promenait des doigts
caressants et fureteurs.
Je me dégageai écœuré: «Vingt-cinq louis, la brûlure! Est-ce que ça
fait mal?--On s'y fait.--Vingt-cinq louis! J'ai envie d'essayer. Tu
permets?» Et cet affreux Ethal faisait mine d'allumer une cigarette.
«Ça, Claudius, je vous le défends. Partons; j'en ai assez.» Et je
l'empoignai et je l'entraînai de force, en laissant cinquante louis à
Izé. «Toujours maboul! concluait la fille en raflant les billets de
banque. Hé! madame Morelles, un soda et un peu d'éther.»
Dehors c'était la pluie, les flaques de boue et la détresse des becs
de gaz clignotant dans la brume, les trottoirs luisants et la fuite
hargneuse des passants guettés par les filles à l'angle des trottoirs!
C'était l'heure où Paris s'allume. Toute la boue de la ville coulait
vers la débauche, et j'avais toute cette boue dans le cœur.
Nous dînâmes au cabaret; le soir, ce fut une écœurante tournée dans
les boîtes à musique de Montmartre, la pilule amère des idioties cent
fois ressassées et des funèbres gaietés de la Butte, toute la veulerie
d'une vadrouille dans les endroits où l'on s'amuse, et nous finîmes au
Moulin-Rouge.
De pauvres filles rongées d'anémie, du vice besoigneux et triste, de
la misère en haillons de soie et des badauds excités de sales
convoitises autour de dessous douteux remués par des professionnelles;
toutes les hontes d'un prolétariat de luxure secouées, à heures fixes,
pour émoustiller l'ennui de calicots et de petits bourgeois. Et c'est
là qu'Ethal prétend me faire rencontrer le regard. Partout le spectre
d'Izé m'obsédait; à travers toutes les filles rencontrées, c'était la
même lassitude éreintée et morne, les mêmes ordures débitées au
passage pour allumer la salauderie des hommes, la même crapulerie dans
la voix et le geste.
«Des veaux, des veaux», comme dit le peintre Forie, qu'il nous fallut
remorquer toute la soirée pour l'avoir trouvé, à dix heures, dans je
ne sais quel cabaret du Ciel ou des Assassins!
Et dehors toujours la pluie, la ruisselante pluie pleurant sur la
ville et pleurant dans mon cœur, l'affreuse odeur de chien mouillé
retrouvée dans tous les endroits, et sur les boulevards extérieurs le
guet des misérables prostituées en jupons crottés, et, derrière les
vitres des marchands de vins, la manille oisive de leurs souteneurs.
Le Paris de luxe et de plaisir que chantent les poètes de Montmartre!
Et, enfin, à minuit et demi, pour couronner ce calvaire, la rencontre
annoncée et prévue d'Harry Moore, l'entraîneur de Maisons-Laffitte,
dans le bar de la rue Auber, la flânerie autour du comptoir, le poison
âcre et pimenté des cocktails et, entre deux hoquets de gin, les
salissantes histoires de ce bookmaker bavant à plaisir sur sir Thomas
Welcôme, et, avec de gros rires, tuant, assassinant en moi la
mélancolique et belle figure de Thomas, comme dans la journée cet
odieux Ethal avait détruit en moi la vision d'Izé.
Izé devenue un gibier de maison de rendez-vous comme Thomas Welcôme un
condamné de hard labour... Une journée de spectres, en vérité!
CLOACA MAXIMA
Ici des lacunes déroutantes, des erreurs de date involontaires ou
voulues, des altérations d'écriture, une déconcertante incohérence
dans tout le manuscrit, son auteur évidemment frappé, malade.
_Janvier 1899._--Cette salle de première! C'était bien la grande
infamie avec l'étalage, aux bords des loges, de tous les diamants
opimes des fortunes mal acquises et de la prostitution. Toutes les
chevronnées du vice étaient là, déshabillées dans des robes de parade
et, sous le maquillage savant, figées d'orgueil et le sourire aux
lèvres, pareilles à des idoles triomphales sous la flamme des colliers
et l'or faux des cheveux teints, toutes flanquées d'une notoriété des
lettres ou de la politique, apprentis ministres ou académiciens de
demain, toutes, radieuses d'afficher, comme amant ou mari, elles, les
ex-filles à la mode, l'homme aujourd'hui en vogue, car on les épouse
maintenant.
Dans les baignoires, aux fauteuils d'orchestre, c'était, attiffée
d'étoffes légères, la grâce frêle et tourmentée des acteuses de petits
théâtres et des filles cotées du jour, des Kranile et des Willie, les
petites femmes à tête diminuée et fiévreuse, alourdie par des cheveux
épais, la plupart l'air de pages insolents et précieux avec leur
profil d'une délicatesse mièvre, et toutes dégageant un charme
obsédant et pervers... Et, là-dessus, la veulerie des hommes, leur
teint de poisson bouilli aggravé par le blanc de porcelaine des
plastrons, le rictus de leur bouche molle, la lassitude éreintée de
leur démarche et la laideur de leurs yeux cuits: toute la noce, et
puis les faces fielleuses de la critique, les œillades obliques des
augures jugeant tacitement la pièce, et toute l'ignominie des «chers
confrères» et des poignées de mains complices, le complot organisé des
couloirs.
Ce spectacle, je l'avais pourtant cent fois vu, et jamais je n'avais
encore perçu avec tant d'acuité la laideur des masques! Jamais, à
travers le mensonge des parfums et des fards, mes narines n'avaient
si cruellement démêlé l'atroce odeur de putréfaction d'une salle de
théâtre. Toutes ces femmes et tous ces hommes dans ces loges, j'en
connaissais les vices et les tares, les misères et les scandales,
comme ils connaissaient, eux, la détresse de ma vie et les affreuses
légendes chuchotées sur mon nom.
D'abord, n'étions-nous pas là pour confronter et afficher cyniquement,
chacun, notre personnalité viveuse et parisienne, notre belle gloire
boulevardière, faite de hontes d'hier et de désastres de demain? Et,
au mouvement d'une lorgnette braquée sur moi, au dessin d'un sourire
d'une femme aux écoutes, je devinais et mon nom prononcé et les propos
tenus...
Et c'était, dans une avant-scène, le gros Naiderberg enrichi par dix
faillites, Naiderberg, dont les exécutions à la Bourse se soldent par
des achats de villas à Cannes et de grands hôtels en Suisse,
Naiderberg, bouffi, boursouflé de graisse malsaine, avec sa face de
lèpre blanche et son allure de suffète; puis, en suivant le rang dans
les loges, les trois frères Helmann, l'air de squelettes d'oiseau avec
leurs épaules hautes, leurs maigres torses en proue de navire et leurs
museaux de peseurs d'or, lèvres minces, nez plus minces et yeux plus
minces encore, mais d'une luisance jaune de métal sous leurs
clignotantes paupières, tous les trois banquiers et entretenant en
commandite la belle Conchita Merren, épanouie comme un camélia blanc
devant leurs trois habits noirs; et puis Maicherode, encore un
banquier, celui-là, mais viennois, Viennois expulsé de Vienne, qui
affiche bruyamment cette pauvre Nelly Ferneil, son paravent, et dont
la devise, cueillie à la Préfecture et chuchotée dans les maisons
closes, est: «Laissez venir à moi les tout petits enfants», tous,
Juifs naturellement, naturalisés français, mais cosmopolites et
maîtres de Paris.
Suivaient les hommes politiques dans les loges des muses
gouvernementales et sémites, ceux dont on cite les prix tarifés
d'abstention et d'amendement, les grands journalistes à tant
l'article, ceux qui, pour cinquante louis, loueront la pièce ou n'en
parleront pas, et les rancuniers, ceux qui dénigreront quand même,
parce que la direction a rendu le manuscrit ou l'étoile de la troupe
l'invitation à souper, quand ce n'est pas le carnet de chèques.
Et dans le troupeau je reconnaissais, svelte et cambré dans son frac
à revers de moire, du Bois-Evrard, le beau du Bois qui exploite les
filles et se bat pour elles au besoin; de Marsonnet, le peintre qui a
épousé sa maîtresse sans réfléchir que la fortune de Nina Marbeuf
était viagère et passait à sa mort aux trois enfants, qu'elle a du
baron Harneim; Destelier, l'éditeur qui n'édite que des dreyfusards,
et Dorimo, son confrère, qui n'édite que des nationalistes, mais qui
tous deux lancent en dessous main, l'un les livres de Gyp, parce que
Gyp rapporte, et l'autre, les pamphlets d'Ajalbert, parce que le
pamphlet, à l'étranger, ça est du pain; toutes les hypocrisies et
toutes les audaces, toutes les honorabilités en façades, dont
l'intérieur est en lézardes, depuis les épouseurs de dots adultérines,
de par les millions de pères naturels juchés dans une austérité
scrupuleuse et tardive, jusqu'à de Saint-Fenasse, qui tire aux courses
les chevaux que lui fait monter son frère, et Marforade, le poète
anarchiste aux gages de Fraynach, qui reproche à Moreuse d'aimer
l'armée à l'École militaire et vit dans l'intimité d'un masseur; et,
alors, venu pour la divette du théâtre, cette délicieuse et fragile
Éva Linière, ses grands yeux d'ange de Gozzoli, effarants, effarés,
sauvages et prometteurs et si drôles à trouver dans sa face de
gavroche, tout le Lesbos des premières, toutes les femmes damnées
qu'attire à nos spectacles le charme alliciant des professionnelles du
travesti; et c'était, blanche de sa beauté grasse et blonde
d'Irlandaise, Maud White, dans la loge de l'Altorneyshare la vieille
duchesse de la soirée d'Ethal, plus recrépie d'onguents et plus
spectrale que jamais sous les pustules nacrées d'une armature de
perles, qui faisaient ses vieilles chairs verdissantes, la vieille
Altorneyshare avec le frère et la sœur.
Dans une baignoire, la gorge lourde de la marquise Naydorff voisinait
avec la taille épaisse d'Olga Myrianinska: la Slave et la Sicilienne,
acoquinées par les mêmes goûts, étaient là aussi pour les épaules
gamines et le visage amaigri d'Éva Linière, cinglante d'éphébisme dans
un Polyte de l'«Orestie.»
Cette Éva! c'est pour elle aussi que Muzarett, le svelte et fin poète
grand seigneur, cambrait là, dans un fauteuil, son torse, on eût dit,
corseté et sa petite tête ridée et inquiète. Le Delabarre, le musicien
qui les affole toutes, l'accompagnait; les deux ennemis avaient fait
la paix, réconciliés dans le culte équivoque et capiteux de
l'actrice.
Je reconnaissais là aussi tous les Anglais gourmés et lustrés de la
soirée de Claudius. Disséminés dans la salle, mais reconnaissables à
leurs faces poncées et lourdes, on eût dit tirées par des mâchoires
pesantes, ils communiaient tous, eux aussi, dans la religion nouvelle
et c'était comme la célébration d'un rite dans toute cette salle, où
les jambes menues de l'actrice tenaient en haleine tous les hommes et
toutes les femmes dans l'attente et l'espoir d'un accident de maillot.
Et devant tous ces spectateurs à groin de porc et ces spectatrices à
face convulsée de goule, le souvenir d'une eau-forte de Rops
s'imposait, une effroyable et justicière eau-forte, où la Luxure, la
Luxure impératrice du monde, est stigmatisée sous les traits d'un
squelette couronné de fleurs, mais un squelette on peut dire sirène,
car au-dessous des vertèbres du torse s'épanouit une croupe charnue,
et deux jambes fusent, deux jambes rondes de statue ou de danseuse,
qui épousent les reins en forme de beau fruit.
Et, comme la vision se précisait obsédante, l'actrice en scène
devenue pour moi décharnée avec la tête de mort apparente sous la
face, et les jambes et les reins demeurés seuls eurythmiques et
charnels, et que je me sentais sombrer dans la terreur devant ce
spectre concentrant sur lui les yeux vides et fous de toute une salle
de masques; une femme entrait dans l'avant-scène de gauche et, tous
les regards, toutes les jumelles s'étant tournés vers elle, je
subissais malgré moi l'effluve magnétique et dirigeais mes yeux vers
la nouvelle venue. C'était une longue et svelte jeune femme toute pâle
dans une exquise toilette bleu pâle, qui la faisait plus pâle encore!