_20 novembre 1898._--«Je le savais.» Et Claudius pose négligemment la

dépêche entre nos deux couverts. Nous déjeunons ce matin ensemble, et,

après les huîtres, je n'ai pu résister à l'envie de lui communiquer le

télégramme. Il n'a pas eu le sourire sardonique que je prévoyais; son

triomphe a été le plus naturel; il a redemandé du cumin au maître

d'hôtel, car il assaisonne tout ce qu'il mange d'un tas de condiments

exotiques et bizarres, a exigé du céleri et du safran pour se

confectionner dans un ravier je ne sais quel hors-d'œuvre à saveur

violente, y a trempé une langue délicate, et puis, revenu tout à coup

à la conversation: «Alors, vous ne partez pas?... Eh bien, tant mieux!

Sir Thomas Welcôme a eu jadis, à Londres, une assez fâcheuse histoire,

et j'eusse été en peine de vous savoir voyageant avec lui.--Comment?

Et vous me laissiez?...--Pardon. J'aurais influencé votre

détermination, si je vous avais prévenu avant décision prise. Nous

autres Anglais, nous avons le respect absolu de la liberté d'autrui;

vous étiez libre de partir, et j'avais le devoir de vous laisser cette

liberté entière.

«J'ai pu vous avertir de l'inutilité de votre voyage et vous

convaincre, par l'exemple même de Thomas, de la vanité de vos efforts.

Thomas vous avait menti en vous vantant sa guérison; j'avais le droit

de détruire son mensonge, puisqu'il en avait fait un argument; mais je

n'avais pas celui de vous révéler sur Welcôme un détail de sa vie ou

de son passé qui eût pu sinon vous détourner de partir, du moins vous

donner à réfléchir.--Il y a donc sur lui?... Et Claudius, sans même

relever mon objection: «Maintenant que votre décision est prise, je

puis vous apprendre ce qu'on appelle, à Londres, la malheureuse

aventure de sir Welcôme et le danger que vous avez couru.--Un danger!

Et vous ne me préveniez pas! Vous me laissiez, de gaieté de cœur,

courir au-devant!...--Parfaitement! On n'évite pas sa destinée. Et

puis, n'auriez-vous pas tout mérité par votre manque de confiance

envers moi?--Mais c'eût été une traîtrise!--Pas pire que la vôtre,

puisque je vous ai promis la guérison et que vous changiez de

médecin.--Et l'histoire de Thomas, la malheureuse aventure de sir

Welcôme, comme vous dites à Londres?--Ah! quelle impatience.

Modérez-vous. Je ne serai pas assez naïf pour vous la conter. Vous

pourriez me soupçonner de l'avoir inventée pour les besoins de la

cause, _testis unus, testis nullus_. Je vous la ferai détailler tout

au long par un de mes compatriotes, sir Harry Moore... Moore, le gros

entraîneur de Maisons-Laffitte. Nous le trouverons certainement ce

soir, à cinq heures, au Tattersall, ou vers minuit au bar de la rue

Auber... Inutile d'insister, je ne vous dirai rien. Vous seriez en

droit de suspecter mon dire. Laissez-moi seulement vous féliciter

d'avoir su résister à la mélancolie éloquente des grands yeux de

Thomas: ils ont la réputation d'être très persuasifs.--Que

voulez-vous dire?--Rien. Harry Moore vous expliquera. Voulez-vous,

en attendant cinq heures, aller chez Jane de Morrelles?...--Jane de

Morrelles?--Oui, le 62 de la rue Washington. J'ai reçu ce matin une

circulaire: tout un arrivage de province, de vraies primeurs, dont une

petite de Bayonne.

Ces Basquaises sont d'une pureté de formes et d'une élégance rare sur

le marché parisien: et puis, il y a parfois de beaux yeux celtes parmi

ces populations des Pyrénées, des yeux qui ont reflété l'eau des

gaves, l'eau froide et verte des torrents. Dans un visage ambré ces

sortes d'yeux sont singulièrement éclairants; et puis, ces petites de

province, qui ne sont pas rompues au métier, ont parfois aussi de

jolis gestes effarouchés, des semblants de pudeur, des reculs de biche

traquée. Ce sont de vrais claviers de sensations; et quand on sait

doser avec elles la surprise et l'épouvante, on peut obtenir de jolis

regards... C'est un si puissant piment de volupté, un tel agent

nerveux que la terreur!»

LE SPECTRE D'IZÉ

_25 novembre._--La fastidieuse et l'horrible journée que nous avons

traînée chez cette Jane de Morelles, la plus horrible et écœurante

soirée ensuite au Moulin-Rouge, et puis l'affreux une-heure-à-deux

dans ce bar anglais, avec ce géant apoplectique d'Harry Moore, et ses

ignobles révélations sur sir Thomas Welcôme... sir Thomas Welcôme! un

des seuls êtres qui m'aient marqué un peu de sympathie, la seule âme,

en vérité, vers laquelle je me sois senti attiré.

On dirait que cet Ethal prend plaisir à déprimer en moi toute énergie,

à détruire toute illusion... Il m'en reste donc, après tant de misères

physiques et morales!

Avec cet Anglais, j'ai la sensation de m'enfoncer dans de la boue et

de la nuit, la boue tiède, fluente et suffocante de mon cauchemar

d'opium; l'air se raréfie à l'entendre, et ses atroces confidences ne

remuent en moi que bas instincts et sales convoitises. Ce Claudius!

Il porte avec lui comme une atmosphère de bouge; il y a quelque chose

d'innomable dans ses insinuations et dans ses chuchotements. Et cet

homme devait me guérir! Il a trouvé le moyen d'augmenter ma détresse

morale. La détresse morale du duc de Fréneuse, quelle pitié! Je ne

m'en sens pas moins englué dans je ne sais quels remous de vase

parfumée et chaude, sous la serre molle et pourtant tenace de cet

homme au regard de vautour!

Oh! les lueurs troubles de ses yeux vairons sous leurs paupières

membraneuses! On dirait que ses prunelles ricanent. Et l'étreinte

odieusement caressante et pourtant si prenante de ses doigts cerclés

d'énormes joyaux! Et la hideur de sa poitrine velue, cette large

poitrine de portefaix qu'il avait mise à l'air chez Jane de Morelles,

dans le débraillé de sa chemise! car il s'était mis à l'aise pour

recevoir les petites. Je me demande encore comment je ne l'ai pas

étranglé, tant son sans-gêne et ses façons ignobles m'ont soulevé le

cœur. Il a drainé, ce jour-là, à travers mes derniers préjugés et mes

derniers souvenirs, une pestilence de marécage, et tout s'est fané,

flétri sous une haleine de malaria. Comme je le hais d'avoir ainsi

tout détruit en moi! Comme je l'exècre de m'avoir ainsi sali sir

Thomas Welcôme! Cela je le sens, je ne le lui pardonnerai pas. Oh!

cette journée truquée, machinée par lui pour saccager en moi les

dernières floraisons d'âme, cette journée, je ne l'oublierai plus

maintenant, car elle a tué le peu d'enfance qui survivait en moi!

Je suis entré, maintenant, dans la grande épouvante et la grande

nausée, et, de ce jour, j'ai commencé à descendre, à glisser dans le

noir, le mouvant, l'inconnu, le fétide, dans le suprême dégoût et de

tous et de moi.

_2 décembre 1898._--Oui, plus j'y réfléchis, cette atroce journée du

20 novembre était truquée, machinée, voulue par lui, et la rencontre

d'Izé Kranile dans les salons de l'entremetteuse y avait été préparée.

Il sait que j'ai désiré cette fille, un désir de trois jours qu'elle a

pris soin de faucher dans sa fleur avec une maladresse de pouliche

entretenue, mais son image n'en était pas moins demeurée captivante

dans mon souvenir.

Il m'a fallu la retrouver dans cette maison de rendez-vous, elle, Izé,

tombée dans les passades à dix louis et moins, elle, devenue le plat

du jour de Jane de Morelles, la fourniture des boursiers mariés qui

n'ont qu'une heure à eux, après la Bourse, et la primeur pour grands

seigneurs étrangers de la rue Washington! Oh! le pincement au cœur

(j'en ai donc un encore!) et l'étrange sensation de froid qui m'a

couru sur l'échine quand, dans ce boudoir aux volets clos, où des

petites impubères grimaçantes et fardées mimaient d'insipides

caresses, le rire un peu gras d'Izé éclata en fusée, venu d'une pièce

à côté! Avec quelle brutalité je repoussai la gamine, dont les

quatorze ans (mettons-en dix-huit) chevauchaient paresseusement mes

genoux avec de pressants appels à mon portefeuille! Oh! la maladresse

de ces fausses innocences, et les cheveux entêtants de musc et frisés

au petit fer des petits agneaux de Mme de Morelles! Izé Kranile était

là!

Je pressai le bouton électrique; la Morelles vint elle-même, toute

souriante sous l'échafaudage compliqué de sa coiffure. «--La dame d'à

côté!» Et ma voix était si rauque que son timbre m'impressionna. «--La

dame d'à côté! Elle est libre. Le monsieur vient de partir; on n'a

pas pu s'arranger: cette Izé est si fantasque!... (Et la Morelles

s'interrompait comme si elle en avait trop dit.) Vous la

connaissez?--Oui, une vieille connaissance... Je veux la voir, lui

parler.--Pas de scène de jalousie, au moins.» Je haussai les épaules.

Alors, la Morelles: «--Faut que je la consulte.» «--Voyons, laisse-le

faire», intervenait Ethal, en secouant deux petites, pendues après lui

comme deux chèvres après les pampres d'un dieu Terme. «--Mais c'est

vingt-cinq louis, objectait peureusement Madame, Izé Kranile...»

Vingt-cinq louis! Je les donnai à la matrone. Claudius réglait le

champagne des petites, et nous suivions la traîne de moire gris-perle

de Jane.

Izé Kranile était assise, les jambes croisées, sur un divan; les reins

accotés à des coussins, elle fumait du tabac d'Orient, et les

épaulettes de sa chemise, glissées le long des bras, découvraient la

nacre de ses épaules. Elles luisaient, ses épaules, moites et grasses,

dans la pénombre des rideaux de fenêtre hermétiquement clos. Il

faisait odieusement lourd et tiède dans cette chambre; je m'y cabrai

dès le seuil, pris à la gorge par les stridences fauves déjà respirées

une fois dans la loge d'Izé. Kranile était en jupon de dessous et en

corset.

--«Tiens, c'est vous! faisait-elle sans se déranger à l'annonce de la

Morelles égouttant de ses lèvres peintes:--«Izé, deux messieurs de ta

connaissance.»

«--Ah! c'est vous. Comme on se retrouve! en v'là une rencontre!

Asseyez-vous. Vous faites donc la fête? A cette heure-ci, sans y être

forcés! Faut-il que vous en ayez, du vice! Alors ça ne bichait pas, à

côté? Morelles a voulu vous placer ses petites, ses petites du Midi,

des marcheuses de la Gaîté-Rochechouart. On n'en a pas voulu aux

Folies-Bergère. Vous ne montez jamais dans ces quartiers-là, vous

autres, et on vous colle ça comme des primeurs. Vous êtes corrects: ça

n'a donc pas marché? C'est comme moi. En v'là un pante! I' voulait que

je mette mon costume du deux dans la _Princesse Angora_, et tous mes

diamants, peut-être, encore... «Et ça, est-ce du toc?» lui ai-je dit

en lui montrant mes gigots.

Et Izé se donnait sur les cuisses des claques retentissantes, et

l'ordure continuait à couler de ses lèvres. Comme elle était devenue

crapuleuse! De quel bas-fond avait-elle rapporté cette voix enrouée

et cette mimique de faubourg?

Où j'avais laissé une étoile de music-hall, je retrouvais une fille de

barrière. J'étais atterré; ma radieuse vision d'un soir, la Salomé

fumante de fard et de sueur des Folies-Plastiques était tombée au

ruisseau. «--Tu as toujours tes belles bagues? faisait-elle en me

prenant la main.--Et toi, ricanait Ethal, fais voir si tu es toujours

jolie.» Et il lui prenait le menton, lui penchait la tête en arrière

pour lui regarder les dents. Jane de Morelles s'était levée et

allumait les bougies.

Izé Kranile était toujours jolie. Elle avait toujours dans son visage,

large des tempes, étroit du bas comme un masque de faunesse, ses

splendides yeux aux prunelles d'agate, ses larges yeux d'un blanc

d'émail où s'irradiaient des lueurs grises et vertes, les fameux yeux

qui ont regardé la mer; mais une expression d'infinie lassitude

vannait et tirait son visage; le petit sourire triangulaire de sa

bouche menue flottait maintenant, détendu malgré l'effort à retrousser

les lèvres. Kranile était fanochée, éreintée par la noce et l'horrible

vie où elle était descendue. L'enrouement de sa voix semblait répandu

sur toute sa personne. Qu'elle était devenue commune! Et comme je la

détaillais dans une angoisse. «--Qu'est-ce que cela?» m'écriai-je tout

à coup, en désignant sur sa poitrine des rougeurs et des taches

violâtres qui, partout, la marbraient. On eût dit des meurtrissures,

des coups d'ongles et même des bleus où le sang extravasé serait venu

mourir. «--Qu'est-ce que cela? faisais-je avec effroi. On t'a

battue?--Non, on m'a aimée. Je suis avec un Grec.--Et un marlou!

s'esclaffait Ethal. On t'a rouée de coups. Tu dois le payer cher, pour

qu'il t'arrange comme ça!» Alors, elle, avec un rire canaille: «--Et

ça, sont-ce des jeux de manants? faisait-elle en montrant

orgueilleusement trois petites taches rouges sur son sein gauche.--Ça?

ripostait Claudius, penché curieusement sur la peau d'Izé, mais ça en

est, ma fille: il faut te soigner.» Et ce monstrueux Ethal lâchait le

mot tout à trac. «Salaud! se récriait la danseuse, ça, c'est une

fantaisie de vingt-cinq louis la tache; avec celle que j'ai dans le

dos, une bagatelle de deux mille au nabab qui s'est offert ça: c'est

une brûlure de cigarette.--Comment! il y a des hommes qui s'amusent à

brûler les femmes pour leur plaisir? Abîmer une créature comme toi!

Mais à quels cochons as-tu donc affaire?--Il faut vivre, résumait

cyniquement Izé. Et puis chacun a ses petites passions, n'est-ce pas,

chéri?» Et elle clignait effrontément de l'œil en me regardant, sa

main sournoisement glissée sur ma nuque y promenait des doigts

caressants et fureteurs.

Je me dégageai écœuré: «Vingt-cinq louis, la brûlure! Est-ce que ça

fait mal?--On s'y fait.--Vingt-cinq louis! J'ai envie d'essayer. Tu

permets?» Et cet affreux Ethal faisait mine d'allumer une cigarette.

«Ça, Claudius, je vous le défends. Partons; j'en ai assez.» Et je

l'empoignai et je l'entraînai de force, en laissant cinquante louis à

Izé. «Toujours maboul! concluait la fille en raflant les billets de

banque. Hé! madame Morelles, un soda et un peu d'éther.»

Dehors c'était la pluie, les flaques de boue et la détresse des becs

de gaz clignotant dans la brume, les trottoirs luisants et la fuite

hargneuse des passants guettés par les filles à l'angle des trottoirs!

C'était l'heure où Paris s'allume. Toute la boue de la ville coulait

vers la débauche, et j'avais toute cette boue dans le cœur.

Nous dînâmes au cabaret; le soir, ce fut une écœurante tournée dans

les boîtes à musique de Montmartre, la pilule amère des idioties cent

fois ressassées et des funèbres gaietés de la Butte, toute la veulerie

d'une vadrouille dans les endroits où l'on s'amuse, et nous finîmes au

Moulin-Rouge.

De pauvres filles rongées d'anémie, du vice besoigneux et triste, de

la misère en haillons de soie et des badauds excités de sales

convoitises autour de dessous douteux remués par des professionnelles;

toutes les hontes d'un prolétariat de luxure secouées, à heures fixes,

pour émoustiller l'ennui de calicots et de petits bourgeois. Et c'est

là qu'Ethal prétend me faire rencontrer le regard. Partout le spectre

d'Izé m'obsédait; à travers toutes les filles rencontrées, c'était la

même lassitude éreintée et morne, les mêmes ordures débitées au

passage pour allumer la salauderie des hommes, la même crapulerie dans

la voix et le geste.

«Des veaux, des veaux», comme dit le peintre Forie, qu'il nous fallut

remorquer toute la soirée pour l'avoir trouvé, à dix heures, dans je

ne sais quel cabaret du Ciel ou des Assassins!

Et dehors toujours la pluie, la ruisselante pluie pleurant sur la

ville et pleurant dans mon cœur, l'affreuse odeur de chien mouillé

retrouvée dans tous les endroits, et sur les boulevards extérieurs le

guet des misérables prostituées en jupons crottés, et, derrière les

vitres des marchands de vins, la manille oisive de leurs souteneurs.

Le Paris de luxe et de plaisir que chantent les poètes de Montmartre!

Et, enfin, à minuit et demi, pour couronner ce calvaire, la rencontre

annoncée et prévue d'Harry Moore, l'entraîneur de Maisons-Laffitte,

dans le bar de la rue Auber, la flânerie autour du comptoir, le poison

âcre et pimenté des cocktails et, entre deux hoquets de gin, les

salissantes histoires de ce bookmaker bavant à plaisir sur sir Thomas

Welcôme, et, avec de gros rires, tuant, assassinant en moi la

mélancolique et belle figure de Thomas, comme dans la journée cet

odieux Ethal avait détruit en moi la vision d'Izé.

Izé devenue un gibier de maison de rendez-vous comme Thomas Welcôme un

condamné de hard labour... Une journée de spectres, en vérité!

CLOACA MAXIMA

Ici des lacunes déroutantes, des erreurs de date involontaires ou

voulues, des altérations d'écriture, une déconcertante incohérence

dans tout le manuscrit, son auteur évidemment frappé, malade.

_Janvier 1899._--Cette salle de première! C'était bien la grande

infamie avec l'étalage, aux bords des loges, de tous les diamants

opimes des fortunes mal acquises et de la prostitution. Toutes les

chevronnées du vice étaient là, déshabillées dans des robes de parade

et, sous le maquillage savant, figées d'orgueil et le sourire aux

lèvres, pareilles à des idoles triomphales sous la flamme des colliers

et l'or faux des cheveux teints, toutes flanquées d'une notoriété des

lettres ou de la politique, apprentis ministres ou académiciens de

demain, toutes, radieuses d'afficher, comme amant ou mari, elles, les

ex-filles à la mode, l'homme aujourd'hui en vogue, car on les épouse

maintenant.

Dans les baignoires, aux fauteuils d'orchestre, c'était, attiffée

d'étoffes légères, la grâce frêle et tourmentée des acteuses de petits

théâtres et des filles cotées du jour, des Kranile et des Willie, les

petites femmes à tête diminuée et fiévreuse, alourdie par des cheveux

épais, la plupart l'air de pages insolents et précieux avec leur

profil d'une délicatesse mièvre, et toutes dégageant un charme

obsédant et pervers... Et, là-dessus, la veulerie des hommes, leur

teint de poisson bouilli aggravé par le blanc de porcelaine des

plastrons, le rictus de leur bouche molle, la lassitude éreintée de

leur démarche et la laideur de leurs yeux cuits: toute la noce, et

puis les faces fielleuses de la critique, les œillades obliques des

augures jugeant tacitement la pièce, et toute l'ignominie des «chers

confrères» et des poignées de mains complices, le complot organisé des

couloirs.

Ce spectacle, je l'avais pourtant cent fois vu, et jamais je n'avais

encore perçu avec tant d'acuité la laideur des masques! Jamais, à

travers le mensonge des parfums et des fards, mes narines n'avaient

si cruellement démêlé l'atroce odeur de putréfaction d'une salle de

théâtre. Toutes ces femmes et tous ces hommes dans ces loges, j'en

connaissais les vices et les tares, les misères et les scandales,

comme ils connaissaient, eux, la détresse de ma vie et les affreuses

légendes chuchotées sur mon nom.

D'abord, n'étions-nous pas là pour confronter et afficher cyniquement,

chacun, notre personnalité viveuse et parisienne, notre belle gloire

boulevardière, faite de hontes d'hier et de désastres de demain? Et,

au mouvement d'une lorgnette braquée sur moi, au dessin d'un sourire

d'une femme aux écoutes, je devinais et mon nom prononcé et les propos

tenus...

Et c'était, dans une avant-scène, le gros Naiderberg enrichi par dix

faillites, Naiderberg, dont les exécutions à la Bourse se soldent par

des achats de villas à Cannes et de grands hôtels en Suisse,

Naiderberg, bouffi, boursouflé de graisse malsaine, avec sa face de

lèpre blanche et son allure de suffète; puis, en suivant le rang dans

les loges, les trois frères Helmann, l'air de squelettes d'oiseau avec

leurs épaules hautes, leurs maigres torses en proue de navire et leurs

museaux de peseurs d'or, lèvres minces, nez plus minces et yeux plus

minces encore, mais d'une luisance jaune de métal sous leurs

clignotantes paupières, tous les trois banquiers et entretenant en

commandite la belle Conchita Merren, épanouie comme un camélia blanc

devant leurs trois habits noirs; et puis Maicherode, encore un

banquier, celui-là, mais viennois, Viennois expulsé de Vienne, qui

affiche bruyamment cette pauvre Nelly Ferneil, son paravent, et dont

la devise, cueillie à la Préfecture et chuchotée dans les maisons

closes, est: «Laissez venir à moi les tout petits enfants», tous,

Juifs naturellement, naturalisés français, mais cosmopolites et

maîtres de Paris.

Suivaient les hommes politiques dans les loges des muses

gouvernementales et sémites, ceux dont on cite les prix tarifés

d'abstention et d'amendement, les grands journalistes à tant

l'article, ceux qui, pour cinquante louis, loueront la pièce ou n'en

parleront pas, et les rancuniers, ceux qui dénigreront quand même,

parce que la direction a rendu le manuscrit ou l'étoile de la troupe

l'invitation à souper, quand ce n'est pas le carnet de chèques.

Et dans le troupeau je reconnaissais, svelte et cambré dans son frac

à revers de moire, du Bois-Evrard, le beau du Bois qui exploite les

filles et se bat pour elles au besoin; de Marsonnet, le peintre qui a

épousé sa maîtresse sans réfléchir que la fortune de Nina Marbeuf

était viagère et passait à sa mort aux trois enfants, qu'elle a du

baron Harneim; Destelier, l'éditeur qui n'édite que des dreyfusards,

et Dorimo, son confrère, qui n'édite que des nationalistes, mais qui

tous deux lancent en dessous main, l'un les livres de Gyp, parce que

Gyp rapporte, et l'autre, les pamphlets d'Ajalbert, parce que le

pamphlet, à l'étranger, ça est du pain; toutes les hypocrisies et

toutes les audaces, toutes les honorabilités en façades, dont

l'intérieur est en lézardes, depuis les épouseurs de dots adultérines,

de par les millions de pères naturels juchés dans une austérité

scrupuleuse et tardive, jusqu'à de Saint-Fenasse, qui tire aux courses

les chevaux que lui fait monter son frère, et Marforade, le poète

anarchiste aux gages de Fraynach, qui reproche à Moreuse d'aimer

l'armée à l'École militaire et vit dans l'intimité d'un masseur; et,

alors, venu pour la divette du théâtre, cette délicieuse et fragile

Éva Linière, ses grands yeux d'ange de Gozzoli, effarants, effarés,

sauvages et prometteurs et si drôles à trouver dans sa face de

gavroche, tout le Lesbos des premières, toutes les femmes damnées

qu'attire à nos spectacles le charme alliciant des professionnelles du

travesti; et c'était, blanche de sa beauté grasse et blonde

d'Irlandaise, Maud White, dans la loge de l'Altorneyshare la vieille

duchesse de la soirée d'Ethal, plus recrépie d'onguents et plus

spectrale que jamais sous les pustules nacrées d'une armature de

perles, qui faisaient ses vieilles chairs verdissantes, la vieille

Altorneyshare avec le frère et la sœur.

Dans une baignoire, la gorge lourde de la marquise Naydorff voisinait

avec la taille épaisse d'Olga Myrianinska: la Slave et la Sicilienne,

acoquinées par les mêmes goûts, étaient là aussi pour les épaules

gamines et le visage amaigri d'Éva Linière, cinglante d'éphébisme dans

un Polyte de l'«Orestie.»

Cette Éva! c'est pour elle aussi que Muzarett, le svelte et fin poète

grand seigneur, cambrait là, dans un fauteuil, son torse, on eût dit,

corseté et sa petite tête ridée et inquiète. Le Delabarre, le musicien

qui les affole toutes, l'accompagnait; les deux ennemis avaient fait

la paix, réconciliés dans le culte équivoque et capiteux de

l'actrice.

Je reconnaissais là aussi tous les Anglais gourmés et lustrés de la

soirée de Claudius. Disséminés dans la salle, mais reconnaissables à

leurs faces poncées et lourdes, on eût dit tirées par des mâchoires

pesantes, ils communiaient tous, eux aussi, dans la religion nouvelle

et c'était comme la célébration d'un rite dans toute cette salle, où

les jambes menues de l'actrice tenaient en haleine tous les hommes et

toutes les femmes dans l'attente et l'espoir d'un accident de maillot.

Et devant tous ces spectateurs à groin de porc et ces spectatrices à

face convulsée de goule, le souvenir d'une eau-forte de Rops

s'imposait, une effroyable et justicière eau-forte, où la Luxure, la

Luxure impératrice du monde, est stigmatisée sous les traits d'un

squelette couronné de fleurs, mais un squelette on peut dire sirène,

car au-dessous des vertèbres du torse s'épanouit une croupe charnue,

et deux jambes fusent, deux jambes rondes de statue ou de danseuse,

qui épousent les reins en forme de beau fruit.

Et, comme la vision se précisait obsédante, l'actrice en scène

devenue pour moi décharnée avec la tête de mort apparente sous la

face, et les jambes et les reins demeurés seuls eurythmiques et

charnels, et que je me sentais sombrer dans la terreur devant ce

spectre concentrant sur lui les yeux vides et fous de toute une salle

de masques; une femme entrait dans l'avant-scène de gauche et, tous

les regards, toutes les jumelles s'étant tournés vers elle, je

subissais malgré moi l'effluve magnétique et dirigeais mes yeux vers

la nouvelle venue. C'était une longue et svelte jeune femme toute pâle

dans une exquise toilette bleu pâle, qui la faisait plus pâle encore!

Monsieur de Phocas, Astarté: Roman · 第 10 / 17 段