vie, et voilà ce que vous êtes et deviendrez plus incurablement
encore, si vous n'y mettez bon ordre, monsieur, car le regard est
introuvable, et Astarté est une stryge, dont l'essence même est le
mensonge; et mentira toujours qui a déjà menti!
Ce regard! Pourtant, un hiver, j'ai bien cru... Il y a quatre ans, une
nuit sans lune sur le Nil, les rameurs de la dahabieh enfin endormis,
nous descendions lentement... oh! si lentement, le cours du fleuve aux
eaux stagnantes... Je vois encore l'immense paysage d'Égypte, fuyant à
perte de vue, infiniment plat, infiniment roux, à peine nuancé de
cendre sur le bleu profond de la nuit... Cette nuit-là, j'ai cru
qu'Astarté allait m'apparaître. La Déesse, enfin, allait se révéler!
Nous descendions le Nil...
Et déjà, depuis une heure, je regardais curieusement surgir et
grandir, à un coude encore lointain du fleuve, un étrange point noir,
quelque entablement d'ancien temple ou, peut-être, tout simplement une
roche baignant ses assises dans l'eau.
La dahabieh glissait lourdement, lentement, sans oscillation, comme
dans un rêve, et, lentement, dans le silence de la nuit sans étoiles,
l'ombre qui m'intriguait s'approchait, prenait forme et devenait (car
elle se précisait maintenant) la croupe d'un énorme sphinx de granit
rose au profil effrité par des siècles. Tout dormait à bord d'un
sommeil vraiment déconcertant, tout l'équipage tombé dans une torpeur
de plomb; et le mouvement de l'embarcation, s'approchant de la bête
immobile, m'emplissait d'une terreur grandissante, car le sphinx,
maintenant, m'apparaissait lumineux. Comme une clarté vaporeuse
émanait de sa croupe, et, dans le creux de son épaule, un être se
distinguait, de bout, la tête renversée et dormant.
C'était une forme jeune et svelte, vêtue, comme les âniers fellahs,
d'une mince gandoura bleue, avec des anneaux d'or aux chevilles, la
forme adolescente ou d'un prince ou d'une esclave, car l'attitude de
ce sommeil offert était à la fois royale et servile: royale de
confiance, servile de complaisance et de savant abandon.
La gandoura s'ouvrait sur une poitrine plate, d'une blancheur
d'ivoire; mais au cou saignait, comme une large entaille, une
cicatrice ou une plaie! Quant à la face, je la devinais délicieuse,
rien qu'à l'ovale aminci du menton; mais, appuyée en arrière, elle
baignait toute dans l'ombre.
Épouvanté, j'appelai à grands cris sans pouvoir réveiller personne;
équipage indigène et gens de service anglais, tous étaient terrassés
par un sommeil magique. Ils ne s'éveillèrent qu'à l'aube, le sphinx
disparu, déjà loin.
Quand, le lendemain, je racontai mon aventure, il me fut répondu par
le drogman que ce devait être quelque ânier fellah égorgé par les
bandits arabes qui abondent dans ces parages. L'enfant tué, ils
avaient posé là le cadavre pour avertir les voyageurs; ironique et
salutaire enseignement!
Mais ce sphinx lumineux, l'intense clarté, douce et comme musicale,
dont s'animait le granit rose, et la beauté surhumaine de la figure
endormie dans son ombre, comment l'expliquer? J'avais, je l'avais
senti, traversé une minute enchantée, vécu quelques instants d'une vie
miraculeuse et divine, et si décevante pourtant!
Ethal m'affirma que j'avais rêvé, car, naturellement, Ethal était à
bord, exaspérant ma sensitivité, suggestionnant ma songerie
maladive.--Vous voyez que vous n'avez rien à m'envier, monsieur, et
que j'ai été autrefois un misérable tout aussi torturé que vous l'êtes
maintenant.»
SIR THOMAS WELCOME
«Partir vers le soleil et vers la mer, aller se guérir, non, se
retrouver dans des pays neufs et très vieux, de foi encore vivace et
non entamée par notre civilisation morne, se baigner dans de la
tradition, de la force et de la santé, la force et la santé des
peuples restés jeunes, vivre dans l'Inde et dans l'Extrême-Orient,
dans la clarté du ciel et de la mer, se disperser dans la nature, qui
seule ne nous trompe pas, se libérer de toutes les conventions et de
toutes les vaines attaches, relations, préjugés qui sont autant de
poids et d'affreux murs de geôle entre nous et la réalité de
l'univers, vivre enfin la vie de son âme et de ses instincts loin des
existences artificielles, surchauffées et nerveuses des Paris et des
Londres, loin de l'Europe surtout!... Et pourtant l'Italie, l'Espagne,
certaines îles de la Méditerranée, la Sicile, la Corse, les matins
légers d'Ajaccio avec le bleu du large apparu entre les cyprès et les
pins, les amandiers en fleurs des pentes de Taormine et l'ombre géante
de l'Etna sur le rêve antique du théâtre grec, les anciennes îles de
l'archipel, certains petits ports de l'Adriatique, les Venises
inconnues des côtes de l'Istrie plus oubliées et plus ruineuses encore
dans leur silence ensoleillé que la ville des Doges et des palais...
et le charme endormeur et profond des villes turques, le narcotique de
l'ombre des palmiers! Oui, il est encore, loin des Baedecker et des
Cook, des coins où vivre des heures d'intimes et complètes voluptés...
Que dis-je? Un esprit qui sait s'isoler peut assumer du bonheur à
Tunis et même à Malte, Malte aujourd'hui infestée d'Anglais... Oh! la
griserie complexe et salutaire de l'éloignement! mettre la mer, des
lieues de mer remueuse et changeante entre soi et ses anciens maux,
entre sa vie et celle des importuns.
Mais pour cela, il ne faut plus connaître personne. N'aimerait-on
qu'un chien, si on le laisse derrière soi, un départ est une petite
mort. Bien assez de liens invisibles nous retiennent; le monde
aventureux, nombreux et splendide guérira seul les plaies, les atroces
petites plaies de notre âme moderne exténuée de lecture, de bien-être
et de civilisation... Oh! la cure des longues traversées sous des
constellations non déjà vues, la joie cruelle et nostalgique des
brèves rencontres, celles sans lendemain, parce que le paquebot, qui
vous amena tous deux à Corfou, va l'emmener, elle, à Alexandrie, les
minutes vécues doubles, le pouls précipité par la notion de
l'irréparable et la prescience du départ, les âmes bues dans un
baiser, les cœurs donnés dans une brusque étreinte, toute une
existence laissée dans un serrement de main, toute la science de la
vie, telle qu'elle doit être, passionnée, offerte, prise, donnée, puis
entraînée dans de l'inconnu et de l'au-delà sans souci des conventions
et des préjugés de caste et de race, cette merveilleuse science de la
vie telle qu'elle doit être, de rêve et d'action, lue dans les grands
yeux tristes des passagères et les claires prunelles des matelots, et
cela dans quel décor de vieux ports de l'Islam, devant quelles
arabesques de montagnes, la poitrine dilatée par la brise alizée des
mers d'Orient, le cœur serré par l'oppression délicieuse de vivre!
Voyager? voyager: il faut aimer les ciels, les pays, s'éprendre d'une
ville ou d'une race, mais se détacher des individus.
La guérison, le secret du bonheur est là: aimer l'univers dans ses
aspects changeants et leur merveilleuse antithèse et leur analogie
plus merveilleuse encore. Le monde extérieur nous devient ainsi une
source de joies inaltérables et d'autant plus parfaites que notre être
en est le seul miroir: les chocs et les blessures ne nous viennent que
des individus. Évitez les gens, évitez Ethal, étudiez les races; l'une
d'elles vous donnera le regard que vous cherchez et vous trouverez
dans celle-là votre âme, votre âme désemparée, désorbitée et
fiévreuse: les races! nous avons tous en nous un atavisme qui nous
rattache à quelqu'une d'elles et nous pouvons retrouver notre vraie
patrie à des centaines de lieues de notre bourg natal.
Comme vous, j'ai eu l'obsession de la mort et de l'horrible; les
masques qui vous hallucinent se précisaient en moi dans une tête
coupée, cela m'était devenu une maladie, une déséquilibrante
obsession; oh! j'ai souffert. J'en voyais partout; partout des rictus
de décapités me raillaient, me sollicitaient: l'hallucination me
hantait surtout dans la banlieue, dans l'abandon de ces routes
sinistres qui longent vos fortifications, et comme j'aimais mon mal en
véritable malade, je savais où et comment faire naître la torturante
et mauvaise vision.
Oh! les nuits de lune, les courses folles dans un fiacre de barrière
du boulevard Bineau aux berges de Billancourt, les lentes promenades
évocatoires le long des tristes routes bordées de palissades et de
quelques rares villas aux volets clos. Comme elle s'émanait et montait
aisément de ces paysages lépreux et pauvres, la suggestion du crime,
la floraison du mal, qu'aimait en moi Claudius! Comme cette province
du rôdeur et de la pierreuse était bien celle du cauchemar moderne, et
avec quelle complaisance la décevante Astarté, celle qui se refuse si
obstinément dans les villes enchantées de l'Islam, se livrait alors
dans ses atours de goule aux bords des terrains vagues et des
guinguettes à l'abandon! Et toujours avec Ethal, qui s'était fait mon
guide, je connus comme vous les connaîtrez, la route de la Révolte,
les carrières de Montrouge et les fours à plâtre de la plaine de
Malakoff, toute la sinistre banlieue parisienne où ricane l'Astarté
des bouges, des bords empuantis de la Bièvre aux solitudes de
Gennevilliers.
O misère! Gennevilliers, Malakoff, Montrouge, quand il y a le forum
triangulaire de Pompei et les collines fuyantes de Sorrente et de
Castellamare, tout l'enchantement de l'ancienne Campanie, la baie de
Naples et la Concha d'Oro, l'arabesque épique du mont Pellegrino, à
Palerme, les temples d'Agrigente et les carrières de Syracuse, la
splendeur de ses latomies funèbres et pourtant si blanches, où les pas
remuent la poussière des siècles et des tombeaux... Syracuse!
Taormine, Agrigente, Catane, tous les bleus souvenirs de la Grande
Grèce encore endormis sous les oliviers et les chênes verts de la
Sicile!
Là, seulement vous guérirez: laisser entrer l'univers en soi et
prendre ainsi lentement et voluptueusement possession du monde, voilà
le bréviaire du voyageur. Être une cire savante et consciente aux
impressions de la nature et de l'art, trouver dans la nuance d'un
ciel, la ligne d'une montagne, les yeux attirants d'un portrait, le
profil d'un buste de musée ou la silhouette d'un temple, le coït
intellectuel et sensuel pourtant d'où naît l'idée rafraîchissante et
féconde... La vie et la physionomie d'une ville, avez-vous jamais
songé à cela? Épouser une ville comme on épouse une femme, s'en
emparer longuement en jouissant de son propre trouble à soi, être
l'éveilleur averti de ses propres voluptés, et de chaque analyse faire
un pas vers la sublime synthèse, qui est la joie de la vie quand on
sait la vivre.
Les villes, les villes populeuses surtout, les villes anciennes,
riches d'un passé d'aventures et d'histoires, savoureuses comme un
fruit mûr et belles du mystère de tant d'existences autrefois vécues,
belles de tant d'efforts pour le gain et l'amour, qui luttent encore
en elles, les villes maritimes surtout, les Marseille, les Gênes, les
Barcelone, les villes heureuses de la Méditerranée avec le mouvement
de leurs ports, la rêverie ensoleillée de leurs vieux quais et cette
espèce de fanfare pour «l'ailleurs,» les pays inconnus et les grèves
lointaines, clamées par les agrès, les voiles, les drisses et les
mâtures de tant de navires en partance.
C'est là qu'il faut aller mûrir votre spleen au soleil et respirer
dans le vent du large le goût de la conquête et de l'action.
Les ports! les matelots, race enfantine et cynique, y répandent la
gaieté de leurs instincts de mâle en bordée et le rêve de leurs yeux
naïfs, ces yeux d'eau et de ciel qu'on est tout surpris de trouver
dans des faces rudes et tannées de forban.
Les ports! une population industrieuse, équivoque et cosmopolite y
déploie dans le décor sordide des rues de pittoresques loques de
galériens et de corsaires; la basse prostitution, toute de boue et de
crasse, de faim et de misère dans nos froids pays du nord y emprunte
au soleil je ne sais quelle beauté; les filles brutalement offertes
ont quelque chose dans leur accoutrement de lumineux, de criard et
d'oriental; leurs pommettes frottées de fard, leurs yeux charbonnés en
font, sur leur tignasse étoilée de clinquant, autant d'éternelles
poupées toutes pareilles, comme un moule unique destiné au trop-plein
de la luxure et de la santé des hommes: et l'amour y a quelque
chose d'animal qui repose et excite à la fois le cerveau des
intellectuels... Oh! le continuel aléa d'aventure qui rôde et luit
dans l'œil des passants, les visions d'attaques à main armée, de
viols et de coups de couteaux qu'y imposent les angles de certaines
rues louches, les rues de Tunis par exemple, et celles du vieux Gênes
et de Toulon, et celles de Villefranche, près de Nice, celles du vieux
Nice même; et dans l'empuantissement des marchés, au milieu des
détritus de légumes et de fruits, là seulement, Astarté vous
apparaîtra dans quelque belle fleur humaine, robuste et suant la
santé, trop rose et trop rousse avec des yeux mystérieux de bête,
telle la bouchère au profil d'Hérodiade qu'entrevirent les de Goncourt
dans le marché des Récollets, à Bordeaux, et vous conviendrez avec moi
que les originaux des portraits des musées, ceux-là même qui vous
troublent, fleurissent seuls dans le peuple. A Venise, les dogaresses
de l'Académie et les «Santa Orsola» du Carpaccio se rencontrent
couramment dans la Merceria et les petits canaux de Murano. La
Cavalieri a vendu des oranges à Naples et Carolina Otero à Cadix, et
ce sont peut-être les deux plus belles filles que votre Paris possède.
O vous! que tourmente la maladie de la beauté et qu'opprime l'unanime
laideur de nos villes modernes, où les palais sont des banques et les
églises des usines, fuyez l'anémie, la chlorose et le vice, pitoyable
invention des âmes en détresse en connivence avec la faim! Fuyez
toutes les boues raffinées des Londres d'alcool et des Paris de
misère; partez, allez vivre votre vie ailleurs. Je repars demain pour
les Indes, voulez-vous partir avec moi? Je vous emmène! Je n'ai plus
ni obsessions ni cauchemars depuis que je vis ma vie, moi. Vivre sa
vie, voilà le but final; mais quelle connaissance de soi-même il faut
acquérir avant d'en arriver là. Personne ne nous éclaire, les amis
nous trompent sur nos propres instincts, et l'expérience seule nous
les fait découvrir. Nous avons contre nous notre éducation et notre
milieu, que dis-je? notre famille, et j'oublie à dessein les préjugés
du monde et la législation des hommes; puis, nous rencontrons parfois
un Ethal, et alors, il est trop tard pour vivre l'existence, la seule
pour laquelle nous étions nés, et cela à l'heure même où nous apparaît
notre voie.
Trop tard, trop tard, c'est le croassement ordinaire du destin en
réponse au triste «never more» de l'expérience, _jamais plus, jamais
plus_.
Je vous ai vu, avant-hier, vous débattre en proie à d'horribles
visions, pendant cette fumerie d'opium qui n'était pas de l'opium,
mais du haschisch, l'opium ne se fume pas ainsi, et à cette
tromperie, j'ai bien reconnu Ethal. Je vous regardais pâlir, suer à
grosses gouttes, râler et étouffer avec des gestes et des mots
incohérents, toute une mimique d'agonie où je retrouvais d'affreux
souvenirs; et une grande pitié m'a pris, la pitié d'un malade guéri
pour un autre malade atteint de son cas, une sympathie égoïste m'a
poussé vers vous; et ayant cru deviner en nous deux quelque parité de
goûts, d'affinités et de souffrances, je suis venu spontanément à
vous, et comme je suis le plus vieux, sinon dans la vie, du moins dans
son expérience, je suis venu vous prêter mon flambeau et vous crier
«Gare!» au bord du précipice, Vous pouvez encore éviter la chute.
Et j'écoutais cet homme, comme on boit un philtre.
AUTRE PISTE
--_16 novembre 1898._--Et je ne suis pas parti! La pluie ruisselle,
les arbres des avenues se dressent, lamentables, sur un ciel en colle
de pâte; dans des flaques d'eau noire, c'est l'horreur des stations de
fiacres et la bousculade des parapluies, c'est le Paris de boue et de
spleen de novembre, et sir Thomas Welcôme cingle vers du soleil. Un
paquebot des Messageries maritimes l'emporte vers les Indes odorantes
et lointaines, les Indes des forêts de bambous, des étangs sacrés et
des temples... Un mot d'Ethal, une heure d'entretien avec cet Anglais,
une soirée passée au cabaret avec lui ont suffi pour me retenir.
Comme il a vu clair dans mon âme! On ne peut rien cacher à cet homme.
Je nous revois encore dans la salle commune de ce restaurant, entre
les hautes glaces incendiées de lumière électrique, dans
l'éblouissement des cristaux des lustres, avec, autour de nous, tout
ce public de filles et d'hommes en habit noir. On dînait par petites
tables, les filles se ressemblant toutes dans leur nudité diamantée
jaillie des corsages, et leur maquillage de pastel; toutes sveltes,
amenuisées, avec des yeux trop grands et trop mobiles dans des visages
ovales, et, sous l'ondulation de leur coiffure en conque, s'efforçant
toujours d'évoquer l'image de Willie, ce type à la fois vaporeux et
aigu de la fin du dix-huitième, que la folie du bibelot et l'agiotage
des brocanteurs ont mis à la mode, fini par imposer dans le monde de
la haute banque et des grands cercles. Dans la travée des tables,
c'était le va-et-vient continuel des arrivées et des sorties, les
effets des somptueux manteaux de soir, le miroitement des soies et des
gazes, les bonjour et les bonsoir criés d'une table à l'autre avec des
voix de tête, les petits coups d'œil de satisfaction des hommes l'air
volontairement froid, leur ennui affiché, tous les gestes pour la
galerie, toute la comédie coutumière de cette ménagerie de luxe,
qu'est un restaurant de nuit.
Pourquoi Claudius m'avait-il conduit dans ce cabaret, lui qui connaît
ma haine de la galanterie et du monde? Et, comme, exaspéré par toutes
ces mines, ces œillades fardées et ces sourires de lupanar, je
revivais, par contraste, les larges échappées vers la vie libre et
saine de l'entretien de l'avant-veille, l'ivresse des instincts et des
civilisations jeunes dans le bleu du ciel et le bleu de la mer, toute
la santé et la force des existences au soleil; comme je lui vantais,
en un mot, tout le philtre d'énergie que m'avait versé hier
l'enthousiasme de Welcôme:--«Oui, je connais le couplet, avait tout à
coup ricané Claudius, Bilbao, Marseille et Barcelone, les prunelles
claires des matelots, la science de la vie, l'amour de l'action appris
dans les grands yeux des passagères... et dans l'argot des rouleurs de
quais, sans doute! Je reconnais bien là ce cher Thomas.
«Mais il ne vous a pas tout dit.
«A côté des êtres d'instinct et de passion qu'enfantent une grande
ville maritime, ses chantiers et son port, il y a aussi les créatures
de luxe et d'exception, aussi prévues que les goules enjoaillées dont
la présence ici vous excède, effrayant produit, comme elles, de la
luxure cosmopolite et de l'ennui des civilisations.
«Ceux-là, sir Thomas ne vous en a pas parlé; mieux, il a négligé de
vous en esquisser le portrait, car il fait partie de la bande, la
bande des blasés et des chercheurs d'impossible qu'on retrouve
partout, à Bahia comme à Marseille, à Tanger comme à Cadix, à Toulon
comme à Brest, au Havre comme au Caire, roulant la lie de leur âme
fangeuse et fine dans les fumeries d'opium comme dans les «music
halls» et les «American Stars».
«Voulez-vous leur signalement?... Femmes à silhouette androgyne vêtues
de drap bleu de matelot, Anglais millionnaires au teint cuit de porto,
nuques hâlées et violentes, regards aigus et pâles, tous propriétaires
ou passagers de grands yachts; l'armée des juifs errants de
l'ivrognerie et de la perversité, que vous connaissez aussi bien que
moi, puisque vous avez été à Alger et au Caire; tous ceux qui,
désœuvrés, désemparés ou déclassés, vont promener par la mer remueuse
la fièvre de leurs sens excédés ou le renom gênant de leurs tares.
«Ah! sir Thomas Welcôme se prétend guéri; il vous l'a dit, n'est-ce
pas? Eh bien, il a menti; il vous a trompé, comme un misérable possédé
qu'il est, car, dans les rues montantes de la kasbah, pas plus
qu'autour des mosquées du Caire, dans le clair-obscur des souks de
Tunis, pas plus que dans les huttes de boue et de roseaux des villages
du Nil, il n'a jamais rencontré les liquides yeux verts dont la
lointaine et captivante promesse lui a fait tout abandonner, les êtres
chers comme les habitudes invétérées, plus fortes souvent que les
affections; je le sais de lui-même. Avec moi, il ne ment pas; il ne
peut me mentir, et partout, dans les ruelles assourdissantes de
Constantine comme dans les cafés maures de Biskra, la déesse syrienne,
l'enivrant fantôme d'Orient, Astarté l'a partout déçu, partout trompé,
partout menti, comme il ment lui-même, épris du mensonge qu'il
poursuit.
«J'ai voyagé des années avec lui.
«Les avons-nous pourtant assez souvent suivies, les femmes empaquetées
de soieries et de voiles des pays du soleil, femmes arabes ou
mauresques, se rendant soit à la mosquée, soit au bain, quand elles
descendaient, trébuchantes, les degrés des ruelles baignées d'ombre!
avons-nous assez longtemps interrogé, sous le haïck, leurs longs yeux
d'extase et de langueur, ces yeux uniformément mouillés de kohl,
implorants comme ceux des gazelles, mais, quand on les regarde bien,
brillants et durs comme la prunelle miroitée des oiseaux, vides et
froids yeux de jais, car tous les yeux sont noirs sous ces ciels de
lapis, et aucun des êtres rencontrés là-bas, autour de la pyramide de
Chéops comme dans le désert de pierre de Pétra, ne tiendra la promesse
d'Astarté.
Ni l'Oued-Naïl, ni même l'ânier fellah, nul d'entre tous ces animaux
d'Orient n'a su nous offrir le terrible et doux regard d'aigue-marine
que Thomas cherchait et qu'il poursuit encore, tout guéri qu'il se
prétende.
Au fond, bien plus malade que vous, mon pauvre ami! oui, que vous!
«Sir Welcôme est le pire des possédés, et si j'ai tenu à vous le faire
connaître, c'est justement pour vous faire toucher du doigt votre mal
et vous prouver que la guérison n'est pas là-bas, mais ici, où la
dernière de ces femmes--ou la première à votre gré,--peut vous donner
le regard introuvable, sous l'impression d'un sentiment que vous
devinez... Oh! ce n'est ni le désir, ni l'amour, vous êtes trop riche
pour les inspirer.
«--Et c'est?...
«--Je vous le dirai si vous me promettez de ne pas partir, si vous me
donnez votre parole de ne pas essayer de rejoindre sir Thomas Welcôme,
dont vous allez, je gage, recevoir demain un télégramme, daté de Nice
ou de Marseille... Mais ce salmis de bécasse se refroidit; vous savez,
cher ami, que la bécasse n'attend pas.»
_19 novembre 1898._--«Le _Lahore_ part lundi; vous avez le temps de
faire vos malles. Bouclez-les et venez me rejoindre à l'hôtel de
Noailles. Le _Lahore_ est le premier marcheur de la Compagnie. Nous
serons le 5 janvier à Singapoor.
«WELCOME.»
Claudius avait deviné juste. J'ai trouvé ce télégramme en rentrant
chez moi. Le montrerai-je à Ethal?