Restée assise sur son fauteuil, droite et gainée dans son armature de

pierreries, la vieille duchesse d'Altorneyshare, seule, assistait,

mais ne fumait pas.

Sa pipette à la main, Ethal s'attardait encore dans des allées et

venues, donnant des ordres; on avait éteint tous les cierges. Deux

seuls avaient été remplacés et rallumés, qui flambaient haut au milieu

de la pièce; ils brûlaient aux deux coins opposés d'un tapis étalé là;

le nègre y effeuillait toute une pluie de fleurs, puis se retirait.

Ces cierges et ces pétales! on aurait dit une veillée funèbre. La

fumée de nos pipettes montait en spirales bleuâtres, un silence

affreux pesait dans l'atelier. Ethal venait alors s'étendre entre

Welcôme et moi, et les danses du poison commençaient.

C'était, dans l'atmosphère muette et lourde du vaste hall empli de

vapeurs, les oscillations sur place, les piétinements rythmés et les

longs contournements de mains comme désossées et mortes, des deux

idoles javanaises.

Debout parmi les fleurs effeuillées, à la lueur spectrale de deux

cierges, elles froissaient fiévreusement la laine du lapis sous le

martellement de leurs talons; leurs genoux luisaient ainsi que leurs

cuisses minces dans l'envol de gazes transparentes. D'étranges

diadèmes maintenant les coiffaient, espèces de tiares en cône qui

faisaient leurs faces triangulaires et redoutables, et, tandis

qu'elles s'agitaient en silence dans une lente et cadencée ondulation

de tout leur corps, les pectoraux de coquillages glissaient doucement

de leurs torses, et les anneaux de jade le long de leurs bras nus: les

deux idoles se dévêtaient. Leurs oripeaux bruissants venaient

s'abattre à leurs pieds dans un léger crissement de coquilles tombant

sur le sable, les tuniques de soie blanche suivant la chute lente des

bijoux; et maintenant, toutes minces dans leur nudité irritée terminée

en pointe et comme dardée par le cône de leurs diadèmes, on eût dit,

dans les vapeurs bleuâtres, la danse délicieuse et lugubre de deux

longs serpents noirs.

Dans la salle obscure c'étaient, en amas confus, les groupes affalés

des fumeurs; des visages crispés émergeaient çà et là comme des

masques, blêmes visages d'intoxiqués déjà travaillés par l'ivresse;

d'autres avaient sombré dans la nuit, et, sur tous ces corps, on eût

dit massacrés, la raide silhouette de la vieille Altorneyshare

s'immobilisait, incendiée par instant de la flamme des cierges

reflétée dans l'eau de ses colliers, telle une statue somptueuse et

sinistre.

Déjà, des ronflements s'échappaient des poitrines; parmi les pétales

effeuillés, les idoles nues dansaient toujours.

Tout à coup, elles se prenaient à la taille, tournoyaient étroitement

enlacées, ne faisaient plus qu'un seul corps à deux têtes et puis

soudain s'évaporaient... Oui, s'évaporaient comme une fumée, et en

même temps une grande lueur entrait dans le hall.

Tout un pan de la tapisserie s'était écarté, et, dressée en forme de

scène, la table à modèle de Claudius apparaissait blanche de lune,

froide et cirée comme un parquet, éclairée du dehors par la nacre et

le givre d'un pâle ciel nocturne!

Un ciel ouaté de molles nuées où se profilaient, aiguës et noires, des

silhouettes de cheminées et de toits, tout un horizon de tuyaux, de

pans coupés et de mansardes figé dans du sel et de la limaille de fer;

au loin, le dôme du Val de Grâce: un fantastique et silencieux Paris

vu à vol d'oiseau, le panorama même des fenêtres de Claudius, encadré,

comme en décor, dans le châssis vitré de son hall... Et sur cette

scène improvisée un être de rêve, une blancheur jaillissait, un

floconnement de tulle ou de neige, quelque chose d'impalpable et

d'argenté; et cette chose tourbillonnante et frêle, qui bondissait et

voltigeait délicatement sous la lune, dans l'ennui de ce coin

d'atelier désert, était une gracile nudité de danseuse.

Comme un flocon d'hiver, elle tournoyait dans l'air muet, et le

taqueté de ses jetés-battus animait seul l'affreux silence. Sans le

bruissement soyeux de ses tulles, elle eût été surnaturelle,

surnaturelle de transparence et de maigreur: ses jambes d'une minceur

de tiges, la saillie d'os de sa poitrine, sa pâleur bleuie par la

lune, sa taille effroyablement fragile faisaient d'elle une fleur

fantômale, fantômale et perverse d'une joliesse funèbre; le décor de

cheminées et de toits parisiens achevait la vision. C'était une

petite âme de Montparnasse ou de Belleville qui dansait là, dans le

froid de la nuit. Sa face camuse et pourtant délicate avait le charme

affreux d'une tête de mort; de longs bandeaux noirs la coiffaient, et,

dans ses yeux cernés, une flamme d'alcool brûlait intense, dont

l'ardeur bleue faisait frémir... Où avais-je déjà vu cette fille? Elle

avait la gracilité de Willie et le sourire d'Izé Kranile, ce triangle

de chair ironique et rouge découvrant des duretés d'émail... Oh! les

ombres portées de ces omoplates! Comme le squelette transparaissait

sous la platitude de ses seins!...

Autour de moi, des râles sortaient des poitrines: ils ne ronflaient

plus maintenant; et j'avais la tête pesante et glacée, et la sueur me

mouillait partout et le flocon dansait toujours.

Il flambait soudain dans une lueur violette, comme sous une projection

de gaz oxydrique... et, tout à coup remontés dans le ciel, les toits

et les cheminées envahissaient l'atelier. Ils étaient maintenant dans

les frises, le vitrage de la baie du même coup éclaté, les maisons

invisibles des toits et des cheminées soudain surgies de terre, et

j'étais couché parmi mes coussins d'Asie, sur un trottoir de rue, en

plein Paris désert.

Paris, non, mais un carrefour dans une banlieue lugubre, une place

bordée de nouvelles bâtisses encore inhabitées, les portes barrées par

des planches avec des terrains vagues s'entrevoyant au loin... une

nuit froide et gelée, le ciel très clair, le pavé dur: une affreuse

impression de solitude.

Par une des rues, toute en constructions blanches, deux horribles

voyous débouchaient: cottes de velours, vestes de toiles, des foulards

rouges autour du cou et d'ignobles profils de poisson sous la

casquette haute. Ils se ruaient comme une trombe en traînant avec eux

une femme qui se débattait, une femme en robe de bal. Une somptueuse

pelisse glissait de ses épaules; une femme blonde et délicate dont on

ne voyait pas le visage et que je craignais de reconnaître. Et cette

scène de violence ne faisait pas un bruit.

De la femme brutalisée et muette je ne voyais que le dos nacré et la

tendre nuque blonde; les rôdeurs la tiraient par les bras, tombée sur

les genoux, inerte de terreur. Je voulais appeler, courir à son

secours, et je ne pouvais pas: deux mains de force, deux serres me

tenaient aussi à la gorge. Tout à coup, un des voyous précipitait la

femme, la face contre le sol, et, s'agenouillant sur elle, lui sciait

le cou avec un coutelas... le sang giclait, éclaboussant de rouge la

pelisse de velours vert, la robe de soie blanche et la frêle nuque

d'or. Je m'éveillais râlant, étouffé par mes cris.

Autour de moi, c'était le sommeil lourd à faces convulsées des autres

fumeurs. La tapisserie était retombée sur le châssis vitré du hall:

c'était l'obscurité, la nuit. Les deux cierges brûlaient toujours,

mais dans une lueur verdâtre qui décomposait les visages. Comme il y

en avait, de ces corps étendus! l'atelier d'Ethal en était jonché;

nous n'étions pas tant que cela d'abord: d'où venaient tous ces

cadavres? Car tous ces gens ne dormaient plus. C'étaient des morts,

autant de morts, une vraie marée humaine de chairs verdies et froides,

qui montait tel un flot, déferlait telle une vague, mais une vague

immobile, jusqu'aux pieds de la duchesse d'Altorneyshare demeurée,

droite et les veux grands ouverts, assise dans son fauteuil comme une

idole macabre!

Et elle aussi verdissait sous son fard: toute la purulence des corps,

entassés là, suintait en lueur humide le long de sa peau flasque; sa

pourriture phosphorait. Hiératique et bouffie sous ses diamants

devenus livides, elle semblait brodée d'émeraudes: une déesse verte,

et dans sa face couleur de ciguë les yeux seuls demeurés blancs

luisaient.

Et je voyais cette chose abominable: la vieille idole se pencher ou

plutôt se casser, tant elle était raide, vers un corps de jeune femme

affalé à ses pieds, un souple et blanc cadavre étendu contre terre et

dont on ne voyait que la nuque, une nuque blonde et grasse, comme

celle de Maud White; et l'Altorneyshare, avec un ricanement sinistre,

approchait de cette nuque une bouche vorace ou plutôt un semblant de

morsure, une ignoble ventouse, car, dans l'effort, les gencives

pourries laissaient tomber leurs dents.

«Maud!» m'écriai-je redressé d'angoisse. Mais ce n'était pas Maud que

convoitait l'horrible faim de l'idole, car dans la même seconde je

voyais resplendir dans un halo violet le sourire et le regard oblique

de la tragédienne; son masque mystérieux flambait en auréole au-dessus

de l'horrible Altorneyshare, et tout retombait dans les ténèbres,

tandis qu'une voix connue scandait à mon oreille:

La chasteté du Mal est dans mes yeux limpides.

La voix de Maud, sa voix!

SMARA

Ici, un heurt dans mes souvenirs.

Je sombrais dans un chaos d'hallucinations brèves, incohérentes,

bizarres; le grotesque y côtoyait l'horrible, et prostré, comme

garrotté par d'invisibles liens, j'assistais dans l'angoisse et

l'épouvante à la chevauchée opprimante des plus effrénés cauchemars,

toute une série de monstres et d'avatars grouillant dans l'ombre comme

une fresque et s'animant en traits de soufre et de phosphore sur le

mur mouvant du sommeil.

Et c'était une course éperdue à travers les espaces. Je flottais,

empoigné aux cheveux par une main de volonté, une serre énergique et

glacée, où je sentais des duretés de pierreries et que je devinais

être la main d'Ethal; et c'étaient des vertiges et des vertiges, une

sorte de course à l'abîme sous des ciels de camphre et de sel, des

ciels d'une limpidité terrible dans leur éclat nocturne, et je

tournoyais ahuri au-dessus de déserts et de fleuves. Des étendues de

sables fuyaient, moirées par places d'ombres monumentales, et parfois

nous passions par-dessus des villes, des villes endormies avec des

obélisques et des coupoles toutes laiteuses de lune entre des palmiers

de métal. Plus loin c'était, parmi des bambous et des palétuviers en

fleurs, la descente vers l'eau des degrés lumineux de millénaires

pagodes.

Des troupeaux d'éléphants les gardaient et cueillaient pour les dieux,

du bout de leurs trompes molles, les lotus bleus des lacs; et c'était

l'Inde légendaire et védique après l'Égypte mystérieuse; et partout où

nous passions, les bords des fleuves et des étangs étaient gardés par

d'étranges idoles, les unes anguleuses et comme taillées à coups de

hache dans le granit, qui se tenaient assises, les mains sur leurs

genoux, et miraient dans l'eau d'affreuses têtes de dogues; des

quadruples rangs de mamelles gainaient le torse d'autres.

Il y en avait de brillantes et de radieuses, comme toutes jeunes;

d'autres étaient couvertes de lèpre et si vieilles qu'elles n'en

avaient plus de visage; une avait un nid de serpents grouillant

entrelacés sous l'aisselle; une autre, si belle qu'elle semblait

musicale, avait le front gemmé d'étoiles, et, parmi ces idoles,

priaient au clair de lune des fidèles agenouillés, et parmi ces

dévots, il y avait aussi des bêtes.

Trois matrones aux croupes lourdes, aux seins mûrs lavaient des linges

au pied d'un Sphinx; leurs mains tordaient, battaient une équivoque

lessive, et l'eau ruisselante était du sang.

Une de ces lavandières ressemblait à la princesse Olga et l'autre à la

marquise Naydorff; je ne reconnus pas la troisième. Une sarigue en

prière, à l'ombre d'un Bouddha, m'apparut être l'âme de Mein Herr

Schappman; comme l'ami berlinois d'Ethal, ses pattes précautionneuses

égrenaient un chapelet d'opales...

Et près d'un cimetière turc, toute une file de cigognes, perchées sur

un grand mur, profila dans la nuit des silhouettes connues et ricana

du bec à mon passage.

Nous volions maintenant au-dessus des marécages. Tout à coup, la main

qui m'emportait me lâcha. Des murs gluants, un terrain gras, une

ombre étouffante et fade: j'étais dans une crypte dont les voûtes

suintaient, couché dans une boue étrangement mouvante, car elle

s'enfonçait par place et par place se soulevait, et c'était comme une

marée chaude, affreusement épaisse et fluide, où mon corps bercé

s'enlisait: des bruissements soyeux, de légers crissements... je ne

sais quoi d'innomable me frôlait, un obscur grouillement me montait

aux jambes et au ventre, des souffles chauds m'horrifiaient, et puis,

sous mes mains tâtonnantes, ce fut l'effroi de petits corps velus et

gras, et tout cela remuait, virait sous moi, sur moi. Par moments, un

vol d'ailes flasques me souffletait, et puis d'affreux baisers, des

petites bouches pointues, où l'on sentait des dents, se posèrent sur

mon cou, sur mes mains, sur mon visage. J'étais captif d'aspirantes

caresses, fouaillé par tout mon corps de petites morsures savantes

jusqu'à en défaillir; j'étais la proie, des orteils aux cheveux,

d'innombrables ventouses; les bêtes fétides se partageaient mon corps,

violaient sournoisement toute ma nudité.

Et, soudain, dans l'ombre devenue verdâtre, je voyais ricaner les

faces singulièrement gonflées des deux Javanaises. Elles flottaient

sans corps comme deux vessies transparentes et vernies; diadémées de

longs vers blancs, leurs yeux mi-clos laissaient filtrer, comme par

deux fentes, un regard huileux et mort. Les deux vessies riaient,

tandis qu'approchées de mon visage, leurs quatre mains sans bras,

quatre mains molles et exsangues menaçaient mes yeux de leurs ongles

aigus irradiés en griffes dans de longs étuis d'or.

Et, à la lueur des deux faces de larves, je voyais quel effroyable

ennemi conquérait ma chair. Toute une armée d'énormes chauves-souris,

de lourdes et grasses chauves-souris des Tropiques, de l'espèce dite

vampire, suçaient mon sang, baisaient mon corps, et la caresse

insistait parfois si précise, qu'elle me faisait vibrer d'une

jouissance atroce; et comme énervé, près du spasme, je me raidissais

pour secouer ce pullulement de baisers, quelque chose de velu, de

flasque et de froid m'entrait dans la bouche qu'instinctivement je

mordais et qui m'emplissait la gorge d'un giclement de sang: un goût

de bête morte m'empouacrait la langue, une bouillie tiède me collait

aux dents.

Ce fut le réveil!... enfin! Une brûlure d'alcali me piquait les

narines, une main me tamponnait les tempes, me les rafraîchissait avec

un linge mouillé; on s'empressait autour de moi, et dans le

demi-sommeil dont je sortais lentement, je percevais un bruit d'allées

et venues, des voix... et j'ouvrais les yeux.

Ethal était à mes genoux, et dans le désordre de l'atelier envahi par

le petit jour, un peu d'air froid venait de la baie grande ouverte et

me ranimait. J'avais une main dans celles de sir Thomas qui me

frappait dans la paume; par-dessus l'épaule de son frère, les yeux

anxieux de Maud White me considéraient.

--Il ne faudrait jamais fumer, concluait sir Thomas.

Dans la maussaderie de l'atelier poussiéreux et triste, c'était aux

lueurs de l'aube le navrement final d'un lendemain d'orgie, la fanerie

pisseuse des tapisseries, l'aspect cadavéreux des bustes, la salissure

des fleurs sur les tapis, et le long des chandeliers la cire grumelée

en stalactites vertes.

On se préparait au départ. Les Anglais, mis debout par le nègre, se

retiraient raides avec des faces fermées et menaçantes, presque

insinués de force dans leur pardessus. Maud rassurée s'enveloppait

dans une longue pelisse de soie paille. Redressé sur mes coussins, je

buvais à petites gorgées une eau teintée d'arnica, que me tendait sir

Thomas. Oh! la pitié de ses grands yeux clairs en me regardant!

--Allons, nous pouvons partir, concluait l'Irlandaise en me tendant la

main; Jacques White faisait de même. Dans cet adieu, je vis que Maud

portait au doigt deux grosses perles noires surmontées d'un rubis, un

énorme trèfle de gemmes que j'avais vu au doigt de l'Altorneyshare

avant notre fumerie!... et les yeux de cette Maud étaient frais comme

de l'eau, sa pâleur jeune et reposée.

La duchesse, à la minute, sortait de la chambre d'Ethal. Des flots

traînants de moire cerise, tout ruisselants de dentelles d'or,

l'engonçaient jusqu'aux oreilles, et, recrépie à neuf, poudrée et

replâtrée de frais, son vieux visage de satyre souriait dans une nuée

de dentelles blanches.--Nous partons, disait-elle à Jacques, et la

duchesse sortait emmenant le frère et la sœur.--Il faudrait faire

comme eux, insistait Thomas Welcôme, l'air du matin vous fera du bien;

voulez-vous que je vous ramène?--Le duc de Fréneuse a son coupé,

interrompait brusquement Ethal.--Un fiacre découvert vaudrait mieux.

Oh! je ne vous conduirai pas au Bois: nous prendrons les quais, nous

suivrons la Seine. Et comme Claudius risquait un geste:

--Monsieur de Fréneuse habite rue de Varenne et je suis à l'hôtel du

Palais.

LE SPHINX

_9 novembre 1898._--Thomas Welcôme sort de chez moi, et je suis encore

sous le charme et, en même temps, je me sens plein d'effroi.

Thomas Welcôme vient de risquer auprès de moi la démarche la plus

imprévue, la plus déconcertante et la plus amicale. Mais quel mobile a

pu l'amener, lui qui me connaît à peine et que j'ai vu pour la

première fois, il y a trois jours, à cette horrible fumerie d'opium

organisée par Ethal, quel mobile a pu l'amener aux confidences et à

l'espèce de tentative de sauvetage, qu'il est venu faire auprès de

l'étranger et de l'indifférent que je dois être et que je suis pour

lui?

Je cherche et ne m'explique pas.

Une irraisonnée, une spontanée sympathie? Je n'y crois pas. Mon aspect

est répulsif; à première vue, j'effare et j'inquiète. Et puis il y a

mes légendes... Mieux: j'éloigne de moi; «Sympathique», il n'a pas

prononcé le mot et, s'il l'eût prononcé, je l'eusse mis dehors. Être

sympathique... _il simpatico forestiere_, dont vous abordent, autour

de la Loggia, les interprètes des hôtels de Florence et, à Naples, les

ruffians de la galerie Umberto. Cela eût été indigne de sir Thomas

Welcôme et de moi.

Un ressentiment contre Ethal, une haine soudaine du peintre? car sa

démarche desservait plutôt Claudius. Mais Ethal m'a dit que ce Welcôme

était son meilleur ami, et puis je sens bien qu'il existe comme une

complicité, quelque chose d'irréparable et d'obscur entre ces deux

hommes!

De la pitié, alors? Une pitié pour moi! Je n'aimerais pas cela?

Et si c'était une dernière manœuvre d'Ethal pour me troubler,

m'affoler davantage, précipiter l'espèce de folie au milieu de

laquelle je me sens enserrer, étouffer comme dans un filet tissé

maille à maille par l'affreuse main, la main de proie et de volonté,

bossuée d'horribles bagues, de cet Anglais sinistre?... si ces deux

êtres étaient d'accord pour me berner et me pousser plus avant dans

le gouffre, où Claudius me veut, et cela par le soupçon et la

terreur?...

Je ne sais plus où je vais... Je ne me ressaisis plus, je tournoie, et

me heurte, et me sens trébucher dans de l'embûche et de l'épouvante...

Depuis cette dernière soirée dans l'atelier d'Ethal, les figures de

cauchemar et les hallucinations de cette honteuse nuit... je n'ai pas

retrouvé mon âme!

_15 du même mois._--J'ai réfléchi à la visite de Thomas Welcôme. Non,

cet homme ne me veut aucun mal; l'espèce d'élan qui l'amenait vers moi

était sincère. On ne ment pas avec ces yeux-là, ils nagent dans une

telle tristesse. La pitié attendrie et l'immense bonté du regard, dont

je me sentais enveloppé pendant qu'il me parlait, le ton d'angoisse,

dont il a nuancé sa question: «Il y a longtemps que vous connaissez

Ethal?» et l'espèce de soulagement que tout son visage a reflété à ma

réponse: «Depuis cinq mois!» c'était l'expression de joie dont

s'illumine un visage de médecin en apprenant que le mal de son client

est de date récente, encore curable. Comme un espoir a refleuri dans

ses yeux quand je lui ai dit: «Depuis cinq mois!»

Et, sans trop insister sur les mots, sans trop appuyer sur la plaie,

comme il m'a fait comprendre en quelques phrases qu'il connaissait et

plaignait mon mal, que lui-même en avait souffert, quel danger avait

été jadis, pour lui Ethal, quel péril il était maintenant pour moi.

«Un grand, un très grand artiste, un esprit curieux et un ami très

sûr, mais dont la bizarrerie, et pis que la bizarrerie, l'amour des

bizarreries, de l'anormal et de l'étrangeté peuvent devenir funestes à

un sensitif, comme à un être d'imagination; un homme qu'il faut

écarter de sa vie pour peu qu'il soit susceptible d'y prendre une

influence. Non que j'ajoute foi aux légendes en circulation sur

Claudius, ici et à Londres, et bien moins acréditées à Londres qu'à

Paris, Paris, où, vous autres Français, avez la manie des racontars et

des histoires colportées sur les uns et les autres; mais il n'en

demeure pas moins vrai que mon ami Claudius a d'étranges curiosités.

L'horrible l'attire, la maladie aussi; l'entorse morale et la misère

physique, la détresse des âmes et des sens sont pour lui un champ

d'expériences affolantes, grisantes, une source de joies complexes et

coupables, auxquelles il se complaît comme pas un. Il a pour le vice

et les aberrations plus qu'une curiosité de dilettante: une

prédilection innée, l'espèce de vocation fervente et passionnée

qu'ont, pour certains cas peu connus et les maladies rares, des

tempéraments de savants et de grands médecins.

Il les épie, les recherche et les choie; c'est un collectionneur de

fleurs du mal. Vous avez vu quelle divine collection d'orchidées il

avait su réunir chez lui l'autre soir. Soyez certain que cette

exhibition de vices cosmopolites, parqués toute une nuit dans son

atelier, a été une de ces soirées de sa vie. D'ailleurs, il a pour les

découvrir, un flair de chasseur indien; il va au vice comme le

pourceau à la truffe, et le renifle avec bonheur: le fumet des

déchéances l'enivre; il les comprend toutes et les aime compliquées et

profondes. C'est un voyeur... d'âmes malpropres, comme vous dites en

France... «Voyeur» est bien le mot!

Dire que ces fleurs de criminalité, Ethal les cultive et les

développe, comme on l'a accusé à Londres de cultiver chez ses modèles

la pâleur, l'anémie, la phtisie et la langueur, et cela par amour

artiste de certains tons nacrés et de certaines cernures, certaines

expressions de regard et de sourires, souffrances devenues des

beautés par des crispations de bouches et des faneries délicates de

paupières et de teints! non, ce serait, je crois, pousser trop loin

une légende, hélas! établie, et prêter aux fantaisies d'Ethal une

grandeur tragique qu'elles n'ont pas.

Il n'empêche que notre ami Claudius ait une assez belle âme

d'empoisonneur, et d'empoisonneur pour le plaisir. C'est un Exili

psychologique, les seuls Exilis que permette aujourd'hui le rouage des

lois; mais il a cela en sa faveur, qu'il opère surtout sur les gens

déjà malades et n'achève, en somme, que des condamnés à mort. Locuste

expédiait ainsi les esclaves devant l'Augustule désireux d'en admirer

les effets; mais Ethal est à la lois l'empoisonneur et le César. C'est

à lui-même qu'il offre de merveilleux spectacles; il dépravera très

bien quelqu'un pour voir jusqu'où ce quelqu'un mènera la flambée du

vice. Il y en a qui vont jusqu'au meurtre, et il ne faut pas que le

duc de Fréneuse soit ce quelqu'un-là.

... J'aurais pu l'être.--Sir Thomas avait prévenu mon

mouvement.--Comme vous, le rêve m'a possédé, le rêve m'a tenu

halluciné, inconscient, sans autre volonté que celle de ce rêve

prolongé. Annihilé, engourdi comme vous pendant de longues années,

j'ai été un misérable dormeur éveillé. Je passai alors tous mes hivers

soit à Alger, soit au Caire ou à Tunis, comme vous, captif d'un

regard, d'un introuvable regard, du regard même de la Déesse qui

trouble et hante le sommeil de vos nuits... Pendant dix ans, j'ai

parcouru l'Orient à la recherche de l'obsédante et délirante vision

d'un soir d'insomnie et d'extase.

Et la Déesse, celle-là même qui vous apparaîtra, un soir ou un jour,

si vous ne combattez pas votre rêve, la Déesse m'a toujours menti!

Monsieur de Phocas, Astarté: Roman · 第 8 / 17 段