voix d'Ethal et, en effet, pendant que la White officiait, ses deux
longues mains retombant au bout de ses bras pâles, comme effeuillant
d'invisibles fleurs, ses aisselles offertes, ponctuées d'une rouille
d'or, l'atelier du peintre s'était peuplé de nouveaux visiteurs, des
visiteurs silencieux, entrés à pas feutrés et venus se ranger contre
les dames en hennin et les chevaliers casqués des murailles. On eût
dit que la voix lente de Maud les évoquait.
Et, dans l'atmosphère de songe installée là par l'Irlandaise,
maintenant que la White se taisait, sa figure de morte à peine
éclairée par le petit trait de nacre d'un sourire et d'un regard
oblique, je reconnaissais les nouveaux venus... Et c'étaient, dans des
lueurs de satins et de perles, les épaules grasses et la mâchoire
lourde de la marquise Naydorff, la marquise Naydorff, née Lætitia
Sabatini, et belle encore, malgré la quarantaine, de son profil de
médaille sicilienne casqué de luisants cheveux noirs. Les paupières
capotées dans une face de bistre, la princesse Olga Myrianinska se
tenait auprès d'elle; comme elle épaissie par l'âge et plus bestiale
encore par la fatigue de son visage, autrefois de bacchante et
maintenant de ruminant; et, quoique de races différentes, toutes les
deux arrivaient à se ressembler. C'était la même fanerie du teint et,
dans les yeux et le sourire, la même hébétude exténuée, toutes les
deux bouffies, alourdies de morphine et portant dans leurs traits le
stigmate.
La Slave et la Sicilienne étaient entrées presque ensemble. La
princesse de Seiryman-Frileuse les avait suivies de quelques secondes,
mais elle, un homme du moins l'accompagnait: le comte de Muzarett.
Et ces deux-là aussi se ressemblaient, sveltes et précis comme deux
découpures, de silhouette aiguë tous les deux, on eût dit un couple
d'élégants et longs lévriers; mais, à les contempler, la maigreur de
la femme avait plus de muscles, les arêtes du profil avaient chez
elle une autre volonté. Oh! l'entêtement de ce menton trop long et de
ce front qui bombe sous l'or léger et pâle des cheveux, le gris
maussade et dur des prunelles d'acier et la raideur de toute cette
attitude dans l'étroit fourreau de satin perle qui la gaînait!
L'homme, petite tête d'oiseau de proie aux cheveux drus et crêpelés,
avait dans toute l'élégance de son corps un maniérisme voulu, une
savante souplesse. La peau très fine et très fripée, les mille petites
rides des tempes et la ciselure des lèvres minces étaient d'un
portrait de Porbus; la transparence des oreilles sèches et écartées
réclamait les pendants d'oreille, comme le cou grêle et raide, la
fraise godronnée des Valois; une race étonnante, ce comte de Muzarett!
Au milieu de ces trois femmes il avait l'air d'un portrait de musée,
illustrant le texte de trois mauvais livres et, si affectée que fût sa
hauteur, quatre cents ans de noblesse sans mésalliance et défaillance
éclaboussaient en lui leur cosmopolitisme princier.
Leur groupe entourait maintenant la tragédienne. On complimentait
l'évocatrice; les femmes avec une lueur dure dans leurs prunelles
fixes, les mâchoires contractées malgré leur évident effort au
sourire, toutes les trois devenues singulièrement pâles, tandis que
Muzarett, dans une souple inclinaison de tout son être élégant et
délié, affectait un empressement, un enthousiasme, une passion de
dilettante évidemment libéré de tout désir.
«Regardez-moi les ogresses, ricanait la voix d'Ethal! Comme elles se
frottent à la jeunesse de la White et comme leurs yeux la
déshabillent! Suivez les regards aigus de l'Américaine. Ils plongent
comme des dagues dans le décolletage de l'Irlandaise; il y a longtemps
que la belle fille serait nue, si ces yeux-là avaient le coupant de
leur acier, et comme ils poignardent les deux rivales! Oh! la chair
fraîche les attire; elles ne sont venues que pour elle.
«Quant au cher comte, c'est la sublime indifférence; il ne fait sa
cour qu'à la diseuse, tout ce bel étalage d'idolâtrie ne vise qu'à
placer à Maud quelques pièces de vers; il lui enverra demain ses dix
volumes, avec dédicaces, et les _Rats ailés_ du comte Aimery de
Muzarett compteront une muse de plus: il faut bien soigner sa gloire.
Voyez quel masque de diplomatie se dégage de tout ce fin profil; il
est manégé comme un cardinal. Il a flairé dans la White un bon agent
de notoriété et n'est venu que pour l'atteler à sa gloire. C'est
lui-même qu'il courtise à travers les salamalecs qu'il lui fait; il ne
flirte qu'avec lui-même. C'est le Narcisse de l'encrier... Bon, voilà
qui va brouiller les cartes.»
C'était l'entrée, à pas glissés, du plus joli petit homme. Mince,
éthéré, des yeux de bleuet cillés de blond dans un visage d'une
blancheur diaphane, des pommettes à peine touchées de rose et si
doucement qu'on les eût crues fardées, et des cheveux légers comme de
la folle avoine. Frais et délicat, un Saxe! Il se faufilait vers le
groupe des mondaines en extase autour de Maud: la marquise Naydorff le
présentait. Le comte de Muzarett, qu'un imperceptible frémissement
avait secoué à l'entrée du nouveau venu, se dérangeait à peine pour
lui faire place; il continuait même d'accaparer la tragédienne avec
une impertinence affichée pour le nouvel admirateur.
«Amusante, la rencontre! s'esclaffait Ethal, c'est Muzarett qui
l'inventait, il y a deux ans, et maintenant ils ne peuvent plus se
voir. Il s'est trouvé que le musicien avait plus de talent que le
poète, et les mélodies de Delabarre ont été plus goûtées que les vers
qu'elles accompagnaient. Il avait trouvé cela, le cher comte, de
lancer le compositeur pour faire un sort à ses rimes, mais ne
prévoyait pas que le monde ferait meilleur accueil aux pizzicati
qu'aux hémistiches. Il l'a congédié pour ingratitude: l'ingratitude
pour les Narcisse, c'est le succès d'autrui, mais le petit a de la
tête, de l'entregent et même de l'intrigue. C'est un élève qui fait
honneur à son maître, il passera sur le dos du comte; il a pour lui le
physique et la jeunesse: impossible d'être plus joli!
«Voyez, les ogresses mêmes le regardent, il est capiteux comme un
travesti et Maud elle-même a daigné arrêter sur lui le regard lointain
de ses yeux verts. Elle n'écoute même plus le cher comte: c'est le
petit qui tient le record. Il vient là pour placer sa musique, comme
le comte ses poèmes; tous deux comptent sur Maud pour les imposer à
Londres et même à Paris. Cet hiver, la White dira-t-elle des vers de
l'un ou déclamera-t-elle sur la musique de l'autre?... Conflit.
L'amusant serait que l'intérêt les rapprochât et qu'il y eût reprise
après rupture, qui sait! Ils partiront peut-être ensemble, réconciliés
par Maud White. Si Muzarett y voit son intérêt, il étouffera sa
rancune; c'est un homme très fort». Et avec un rire étranglé, presque
un gloussement de poule: «Ce petit Delabarre les affole tous et
toutes. Voilà la duchesse d'Althorneyshare qui vient complimenter Maud
et se rapprocher de lui, et voici Mein Herr Schappman et tout le clan
anglais.
«Ils viennent humer de près ce jeune bouton de rose; les voilà bien,
les larves! La fraîcheur du sang les affriande et les rassemble. On ne
procédait pas autrement dans l'antiquité pour évoquer les ombres.
Souvenez-vous des colombes égorgées par Ulysse en offrande aux
divinités du Styx; et voici même que l'Hindou s'en mêle, l'Hindou et
son turban brodé d'or; mais du coup les princesses ont cédé la place.
Se commettre avec la duchesse, une ancienne danseuse, une femme qui a
couché pour de l'argent, fi donc!... Messalines, mais non pas Thaïs!
Et encore, Messalines est un bien gros mot: mettons Prêtresses de la
Bonne Déesse, n'est-ce pas? puisqu'aucun homme n'était admis aux
mystères d'Isis.»
Maud White et son frère accueillaient maintenant les adulations et les
prosternements des fracs fleuris de gardénias et de l'Allemand au
chapelet d'opales. La vieille duchesse spectrale, avec sa face vernie
de poupée, avait attiré le pianiste sur un divan; vautrée dans un
écroulement de chairs flasques submergées de moire mauve, elle le
tenait presque appuyée sur elle, tous les diamants de sa poitrine
coulés en stalactites brillantes sur le joli homme souriant; lui se
cabrait à peine dans un mouvement de recul; les prunelles noires de
l'Hindou, derrière eux, flambaient; dans l'ombre vaguement animée par
la lueur des cierges, processionnait la théorie fantôme des chevaliers
bardés et des dames brodées de la tapisserie.
«Et Thomas Welcôme qui n'arrive pas, grognait Claudius en consultant
sa montre, c'était surtout lui que je voulais vous faire connaître, et
c'est lui qu'il importait de voir... Les autres!--et un geste
insouciant achevait sa phrase--la princesse Seiryman-Frileuse, passe
encore: elle est intéressante. Très crâne, ce qu'elle a fait là, ce
mariage honoraire et les quatre-vingt mille francs qu'elle sert au
vieux prince pour porter son nom et promener à travers le monde son
vice et son indépendance. C'est une passionnée et une vraie, celle-là!
Il y a tant de snobisme et de morphine dans la perversion des autres!
«La marquise a été mal mariée, amenée où elle est par la lâcheté du
monde et l'indignité d'un mari. La Myrianinska est presque
besoigneuse; les filles l'entretiennent; c'est une mode de l'avoir à
cinq heures dans les boudoirs. Aveulies, intoxiquées, exténuées
d'elles-mêmes et de tous, elles n'ont même plus le souci de la
sensation rare qui est la seule excuse des aberrés; leur niveau
d'intelligence ne dépasse pas de beaucoup l'abrutissement des
habituées d'une Place Blanche et d'un Rat-Mort. La Seiryman est
autrement belle. Voyez quelle volonté âpre a son fier profil, et ses
yeux gris couleur de glace qui fond, ses yeux durs et mornes, voyez ce
qu'ils recèlent d'énergie pensée et opiniâtre!
«Regardez-la! Voyez avec quelle attention elle étudie la duchesse
d'Althorneyshare, et pourtant, tout, dans cette femme, doit lui faire
horreur et sa vieillesse et son passé, mais Aliette Montaud a été
délicieusement belle, une des remueuses de cœurs et de millions d'il
y a trente ans, et la princesse de Seiryman, qui le sait, cherche et
regrette dans cette ruine l'adorable instrument qui n'est plus, mais
qui y fut, de volupté et de désirs.
«Napoléon devait regarder ainsi le champ de bataille où un autre que
lui avait remporté la victoire. D'ailleurs, vous connaissez le surnom
de la princesse?... Et il me chuchotait une drôlerie.--A Lesbos?--A
Lesbos, parfaitement.
Lesbos, terre des nuits chaudes et langoureuses.
«Et Welcôme qui ne vient pas. Au fait, si je demandais à Maud de nous
dire des vers, tous ces déplacements ont jeté un froid. Baudelaire me
semble tout indiqué. Venez donc avec moi, Fréneuse, nous allons la
prier de nous dire: _Les femmes damnées_. Nous en avons quelques-unes
ce soir.
Comme un bétail pensif, sur le sable couchées...
«Bon! L'autre duchesse, maintenant; oh! celle-là tout à fait
innocente, une curieuse qui s'égare, impossible de risquer le
Baudelaire devant elle. C'est une Altesse Royale, je vous quitte.»
En effet, escortée de deux hommes, une femme entrait.
VERS LE SABBAT
Celle-là, qui ne l'eût pas reconnue!
C'était, divulgués par les photographies en montre aux étalages du
boulevard et cent fois rencontrés à toutes les réceptions des
ministères, les épaules classiques, le corsage en offrande et la jolie
tête autrichienne de la duchesse de Meinichelgein.
Dario de La Psara, le peintre attitré des élégances cosmopolites,
accompagnait, ce soir comme tous les autres soirs, l'Altesse royale;
sa figure olivâtre, ses larges prunelles veloutées et noires, la coupe
même de son frac aux larges revers de velours fleuris du Christ de
Portugal escortaient à merveille la fragilité blonde et la splendeur
nacrée de la duchesse. L'autre homme était Chasteley Dosan, le
tragédien de la Comédie-Française. On prétendait que Son Altesse
Sophie avait une passion psychique pour le jeu de l'acteur; elle
suivait assidûment toutes les représentations de Dosan à la Comédie,
passait même, disait-on, une partie de ses soirées dans la loge du
tragédien: pur snobisme allemand, qui attachait l'étrangère aux
gloires déjà un peu fanées du monde parisien; mais la mode de Berlin
retarde sur celle de Londres, et, en dehors de La Psara, dont le réel
talent et le profil exotique avaient séduit l'Altesse, la duchesse
Sophie en était encore aux poncives admirations des Benjamin Constant,
des Carolus Duran, des Falguières et autres Carrier-Belleuse.
D'ailleurs, d'une honnêteté légendaire, droite et loyale comme une
épée, universellement respectée malgré l'imprévu de ses caprices, la
brusquerie de ses départs et son existence errante à travers l'Europe,
ses six mois par an passés hors de ses états et loin du palais
conjugal.
Claudius s'était précipité au-devant d'elle, un fauteuil à large
dossier était avancé; et, maintenant assise presque au milieu du hall,
isolée des autres femmes, la duchesse Sophie accueillait d'un sourire
des yeux et des lèvres le défilé des hommes que son hôte lui amenait;
et c'était Muzarett, et c'était Delabarre et c'était Jacques White et
même Mein Herr Schappman et le clan poncé et fleuri des Anglais;
aucune femme n'était présentée.
Si neuve que fût la duchesse Sophie dans la vie parisienne, elle était
assez manégée pour savoir dans quel milieu elle était. Retirées à
l'écart, la marquise Naydorff et la princesse Olga affectaient un
colloque animé; la princesse de Seiryman-Frileuse, elle, s'absorbait
dans la contemplation d'un buste, le dos tourné à l'Autrichienne; la
vieille duchesse d'Altorneyshare continuait d'occuper Maud. Debout,
derrière les épaules laiteuses de l'Altesse, La Psara et Chasteley
Dosan, gardes d'honneur, assistaient aux présentations, souriants et
discrets:
«Je vais lui faire dire du Henri Heine ou un lied de Goëthe, ricanait
Claudius en se dirigeant vers la White, nous sommes maintenant en
terre allemande.»
Et tout en me pressant fortement le bras:
«Hein! comme elles se détestent, et le beau foyer de haine qu'une
réunion de déclassées, quand elles sont nées comme celles de ce soir.
Ce sont tous les degrés du mépris avec l'Allemande au haut de
l'échelle et cette pauvre Aliette Montaud dans le bas. Celle-ci,
d'ailleurs, méprise férocement cet innocent Mein Herr Schappman, qui
est le seul ici à ne mépriser personne, ayant une âme de
Gretchen.--Mais qui peut amener ici la duchesse?--Ici, dans mon
atelier? Mais le désir d'être portraiturée par moi. La Psara lance,
mais Ethal consacre: La Psara, talent parisien mais pas européen: il
compte à New-York, mais n'existe pas à Vienne. N'est pas de Musée qui
veut, tandis que Champ-de-Mars...; mais la voici tout entière à
Delabarre, ils doivent causer Wagner ou chevalier Glück, ce qui est
bien plus musicien. Je vais attendre pour faire déclamer Maud.--Ah? le
thé.--C'est le fameux thé vert?--Oui, mais nous en boirons un autre,
tout à l'heure, après le départ des gêneurs.»
Presque nues sous des gazes flottantes et des pectoraux de
coquillages, deux Javanaises ou deux Javanais (le sexe est si ambigu
dans cette race) promenaient, maintenant, parmi les hôtes d'Ethal,
deux grands plateaux de cuivre encombrés de petites tasses. Sèches et
brunes, d'une impeccable harmonie de formes, elles semblaient porter,
brodés en camaïeux sur la peau, les blancs d'ivoire et les roses
carnés de leur armature de coquilles; des anneaux de jade étreignaient
leurs chevilles fines, et, le long de leurs joues, d'étranges colliers
coulaient, des colliers luisants, mordorés et verdâtres, on aurait dit
de cantharides, formés en somme de minerais.
Silences d'or cinglés de vols de cantharides!
Dans les tasses de porcelaine tendre un breuvage odorant fumait; des
mains, au passage, s'emparaient de ces tasses avec des rires, des
chuchotements câlins et des curiosités à l'adresse des petites idoles;
les Javanaises de Claudius faisaient prime. Après les femmes, qui les
avaient accaparées d'abord, voilà que les exotiques étaient maintenant
captives de tout un cercle d'habits noirs.
«C'est le commencement de l'orgie, la marquise Naydorff et la
princesse Olga se retirent, hasardai-je à Claudius.--Vous croyez! le
dépit les chasse, ce n'est plus de jeu du moment que les hommes s'en
mêlent; et puis, la présence de la duchesse Sophie réveille leur
pudeur. Elles vont me dire quelque rosserie, je gage.»
En effet, la Sicilienne et la Slave se dirigeaient vers Ethal:
«Très réussie, votre soirée! Vous attendiez l'Infante? interrogeait la
marquise.--Elle peut encore venir; vous êtes présentée? ripostait
Claudius.--Si vous donnez un compte rendu au _Figaro_, ne nous citez
pas, intercédait la princesse.--A vos ordres.»
Et comme la marquise, exagérant ses adieux, insistait encore: «Vous
connaissez donc toute la terre? Il y avait tout le Gotha chez
vous.--Et le Gothon aussi», concluait le peintre. Les deux femmes
sortirent.
Une détente suivait leur départ. L'_Intermezzo_, détaillé par la belle
Maud, venait de rapprocher l'Altesse et la tragédienne; la duchesse
Sophie complimentait le frère et la sœur: «Quel jour venez-vous
déjeuner avec moi? Il faut venir déjeuner tous les deux à Bristol,
demain, voulez-vous, à une heure?» Les groupes fusionnaient.
La vieille d'Altorneyshare tenait maintenant le beau Dario; après le
musicien, le peintre. «Quel merveilleux talent vous possédez,
monsieur, minaudait l'ancestrale poupée, j'ai vu au _Prado_ de Madrid
des Velasquez qui ne vous valent pas; il y a de vous des
portraits...--Oh! de simples variations sur des visages de femme»,
protestait La Psara, qui ne croyait pas si bien dire. Le petit
Delabarre, d'entre les doigts décharnés de l'ex-danseuse, était tombé
entre les mains empêtrées de chapelets de Mein Herr Schappman. «De
Charybde en Scylla», me soufflait au passage Ethal, mais comme le joli
compositeur méditait une série de concerts à Berlin et peut-être même,
pour le prochain hiver, une saison au Caire, il supportait les gestes
menus et toucheurs de la sarigue allemande, ainsi que son babil
enfantin; le musicien d'exportation se renseignait.
Muzarett, lui, interviewait le sombre Chasteley Dosan, le poète grand
seigneur courtisait le sociétaire de la Comédie-Française.--Comment le
comité a-t-il pu recevoir cette pièce? scandait la voix brève du
comte, je ne puis croire à l'influence des dîners de l'auteur.--A quoi
l'acteur, pris à parti: «C'est du théâtre.» Et comme le comte se
récriait sur l'infériorité de la poésie: «Les vers, déclarait Dosan
d'une voix d'oracle, les lèvres retroussées sur les gencives et
montrant l'émail de fortes dents, les vers sont très suffisants.»
Déclaration de sociétaire qui rassurait l'auteur des _Rats ailés_, si
elle indignait le poète.
«La foire aux vanités, ricanait Ethal enfin revenu près de moi, Ethal
vraiment diabolique au milieu de ce sabbat de convoitises,
d'ambitions, d'hypocrisies, de rivalités, de rancunes et de bas
instincts, dont il déchaînait et réfrénait le manège. «Suis-je un
assez beau directeur de consciences! Vous m'aimez dans ce rôle?
gloussait-il, étouffé dans un rire content, hein! comme leurs belles
petites âmes leur remontent à fleur de peau en petites grimaces! Il
n'y a vraiment de bien que la vieille Altorneyshare et la princesse de
Seiryman, elles ne feront pas de concessions, celles-là. Regardez la
princesse.»
L'Américaine, un peu isolée, causait debout aux deux petites
Javanaises, qui répondaient dans un anglais étrange et gazouillant;
tout en leur parlant, la princesse leur touchait les épaules, tâtait
le grain de leur peau, soupesait leurs colliers, tel un collectionneur
en train de détailler quelque bibelot rare; puis elle leur tournait
brusquement le dos et venait droit à nous. «Elles sont très amusantes,
Ethal, vos idoles d'Extrême-Orient. Voulez-vous me les prêter une
journée ou deux, le temps de trois séances? J'aimerais faire un
croquis de ces petites têtes-là.» Et comme Ethal s'inclinait en
silence: «Quel jour voulez-vous me les envoyer à l'atelier? reprenait
la Yankee, j'y suis à partir de deux heures.--Mais, princesse, quand
il vous plaira.--Eh bien! demain, j'y puis compter, n'est-ce pas? Où
est monsieur de Muzarett?»
Muzarett accourait; la princesse demandait son manteau, ce fut le
signal du départ; Son Altesse Sophie suivait avec la Psara et
Chasteley Dosan, qui l'avaient amenée, Mein Herr Shappman avait enlevé
son Hindou, le petit Delabarre s'était esquivé seul.
Le clan des Anglais fleuris s'obstinait à demeurer, à la fois grisé de
raki et de cigarettes, de minces et courtes cigarettes que les
Javanaises faisaient, maintenant, circuler avec des flacons de
liqueurs grecques, raki, mastic et eau de jasmin, toute une parfumerie
alcoolisée, douceâtre et pourtant sauvage, dangereuse aux cerveaux
d'Europe. La duchesse d'Altorneyshare, immobile et raidie sous ses
diamants et sous son fard, semblait de plus en plus la madone du Vice,
stigmatisée sous le surnom de Notre-Dame-des-Sept-Luxures. Qu'est-ce
que cette aïeule pouvait bien attendre en s'éternisant là?
Ethal s'efforçait de retenir et retenait, en effet, Maud White et son
frère qui parlaient de partir; les cierges déjà éclairaient mal, à
demi-consumés dans les chandeliers de cuivre tout bossués de larmes
de cire. Quelque chose de funèbre et pourtant de chaud et d'attiédi,
comme une odeur de pourriture de fleurs, mais de fleurs de cercueil,
traînait dans l'atmosphère; quelque chose aussi se préparait et qui ne
commençait pas. Ethal, visiblement énervé, lançait de fréquents
regards dans la direction de la porte, et, suggestionnés, tous les
regards suivaient les siens. Quelqu'un d'attendu n'arrivait point.
Enfin, la portière se soulevait et, cambré dans un mince habit noir,
un grand jeune homme entrait, un peu trop grand peut-être et trop
flexible de taille. «Thomas!» enfin... s'exclamait Ethal en se
précipitant au-devant du nouveau venu. Il s'emparait fiévreusement de
ses mains, l'amenait à nous.--Sir Thomas Welcôme, Irlandais, mon ami.»
Je n'avais jamais vu Claudius si ému.
Sir Thomas Welcôme s'inclinait, très froid. C'était un très beau
cavalier avec une figure douce et triste, éclairée par deux grands
yeux clairs d'une couleur indéfinissable, à la fois verts et violacés
comme l'eau d'un étang mort, car c'est à ces yeux que ma curiosité
était d'abord allée; une longue moustache blonde barrait son charmant
visage et pourtant ses cheveux frisés étaient noirs. Sir Thomas
Welcôme avait la peau très blanche et des mains énormes, d'énormes
mains de bourreau, soignées, poncées et, comme les mains d'Ethal,
fleuries de bagues à tous les doigts; il y avait dans ce corps robuste
comme une infinie lassitude, on ne sait quelle pesante contrainte. Le
regard était mélancolique.
Sir Thomas Welcôme répondait à peine aux effusions d'Ethal et semblait
être venu à regret.
--On va commencer, déclarait Claudius, et il donnait des ordres aux
Javanaises, puis, prenant le nouveau venu à part:--Pourquoi
arrivez-vous si tard, Thomas? J'étais inquiet, j'ai craint que vous ne
vinssiez pas.
A quoi l'Irlandais, d'une voix calme:
--Vous saviez que je viendrais, j'avais promis.
L'OPIUM
Les Javanaises avaient remis à chacun de nous une pipette bourrée
d'une pâte verdâtre; surgi d'entre les tapisseries, un noir, tout de
blanc vêtu, nous avait successivement allumés aux braises ardentes
d'un réchaud d'argent; et, couchés en demi-cercle sur des coussins et
des tapis d'Asie, la main accotée à des carrés de velours persan ou de
soie brodée, nous fumions maintenant en silence, tous singulièrement
attentifs aux progrès de l'opium.
L'atelier, tout à l'heure si bruyant, était tombé dans le
recueillement. Sur un signe d'Ethal, les mains agiles des Javanaises
avaient déboutonné nos gilets et entr'ouvert nos cols de chemise pour
faciliter la marche du poison. J'étais couché tout près de sir
Welcôme. Maud White, dont la taille libre oscillait sans contrainte
sous son péplum de velours noir, fumait, allongée auprès de son frère.
Les Anglais formaient un groupe à part, déjà moins bruyant sous
l'oppression montante du narcotique.