face de la morte et la fit monter en bague; il la portait toujours au
doigt et ne s'en séparait même pas pour dormir, et, quand il mourut à
son tour, il avait, dit-on, cette larme verte à l'annulaire de la main
droite.
«C'est la bague identique que vous tenez, mon cher. Je l'ai fait
ciseler sur le modèle de l'anneau du roi, un travail damasquiné bien
espagnol, car la véritable est toujours à l'Escurial. Il m'eût été
doux de la dérober, car j'ai facilement des instincts de voleur dans
les musées; et les objets qui ont un passé historique, un passé
tragique surtout, m'ont toujours singulièrement requis. Je ne suis pas
Anglais pour rien; mais ce qu'on réussit assez aisément en France,
n'est point praticable en Espagne: leurs musées ont de vrais gardiens.
«J'ai donc dû me résigner à en commander une semblable à un joaillier
de Madrid; ils possèdent bien ce travail. Ces griffes sont
curieusement ciselées; mais la merveille en est la pierre, non pas
qu'elle soit très limpide et pèse beaucoup de carats, mais remarquez
comme elle est creuse! Et vous voyez cette goutte d'huile verte qui se
déplace et larmoie entre ses parois, c'est une goutte de poison, un
toxique de l'Inde, d'une rapidité foudroyante et tellement corrosif,
qu'il suffit d'en effleurer la muqueuse d'un homme pour l'assommer et
l'étendre raide.
«C'est la mort instantanée, le suicide sûr et sans agonie que je
possède dans cette émeraude. Un coup de dent,--et Ethal faisait le
geste de porter la bague à ses lèvres,--et l'on quitte ce bas monde de
bas instincts et de basses œuvres pour entrer d'un bond dans
l'éternité.
«Le voilà l'ami vrai, le _Deus ex machina_ qui défie l'opinion et
nargue la police... Eh! eh! nous vivons dans des temps difficiles et
les magistrats d'aujourd'hui sont bien curieux. Saluez comme moi,
cher ami, le poison qui sauve et qui délivre.
«A votre service, si vous aviez un jour des ennuis!»
LISEUR D'AMES
Le voilà l'ami vrai, le _Deus ex machina_ qui défie l'opinion
et nargue la police... Eh! eh! nous vivons dans des temps
difficiles, et les magistrats d'aujourd'hui sont bien curieux.
Saluez comme moi, cher ami, le poison qui sauve et qui
délivre.
«_Septembre 1898._--«A votre service si vous aviez un jour des
ennuis.» Avec quel ton Ethal m'a dit cela!... Vraiment, on aurait dit
que... Un moment j'ai vu rouge, j'ai cru que j'allais lui sauter à la
gorge.
Pour qui me prend-il? Est-ce que par hasard il me rangerait au nombre
des sadiques et des violeurs d'enfants, que sont presque tous ses
compatriotes, ces puritains anglais aux faces congestionnées de porto
et de gin, ces repus de viandes rouges et ces surexcités de pickles
qui, le soir, trouvent l'apaisement de leurs sens surchauffés dans
les bureaux de placement de servantes irlandaises,... les pauvres
petites impubères aux larges yeux de fleurs, que la misère de Dublin
envoie tous les mois au Minotaure de Londres!
Oh! la froide et cruelle sensualité anglaise, la brutalité de la race
et son goût du sang, son instinct d'oppression et sa lâcheté devant la
faiblesse, comme tout cela flambait dans les yeux d'Ethal pendant
qu'il s'attardait, avec une joie de félin, à me raconter l'agonie
voulue de son petit modèle!
Angelotto, le petit Italien phtisique de la place Maubert!
Je sentais monter en moi une sourde haine. Avec quel cynisme il
étalait devant moi la sanie de sa plaie morale, et pourtant il
s'émanait de lui comme un horrible charme. Plus j'examinais cette tête
douloureuse, plus j'en admirais la stupeur tragique et l'air de défi,
plus je regrettais de n'avoir pas connu ce misérable enfant; je
l'aurais soustrait, moi, à la meurtrière emprise du peintre, et mon
aversion pour Ethal s'ulcérait en même temps d'une étrange rancune.
J'en voulais moins à ce monstre de l'avoir tué que de l'avoir connu.
C'était comme de la jalousie!... De la jalousie! quel fond de boue cet
Anglais remue-t-il donc en moi?
«_15 septembre._--Je ne veux plus voir cet homme. Si je partais pour
Venise, Venise et le calme apaisant de ses lagunes, le charme de mort
et de passé grandiose de ses allées de palais et d'eau... Oh! la fuite
glissée des gondoles sur l'huile lourde et plombée des canaux, le _e
poppe_ jeté dans le silence, au coin désert des rues et, le matin, aux
premières rougeurs de l'aube, mes longues heures de rêve et de
contemplation ravie, avant le réveil de la cité, aux fenêtres du
palais Dario, seul devant la solitude du grand canal et les dômes de
la Salute apparus de satin dans une Venise de perle!
Oui, Venise me guérirait, j'y échapperais à la tyrannique obsession
d'Ethal; je m'y referais une âme, une âme de jadis, une âme somptueuse
et de beauté devant les Tiepolo du palais Labia et les Tintoret de
l'Académie; j'y cultiverais, non, j'y ranimerais peut-être une candeur
perdue devant les divines figures de Carpaccio. Folie pour folie, ne
vaudrait-il pas mieux m'éprendre du saint Georges des Schiavoni ou de
la sainte Ursule de l'Académie, que de rêver vilainement devant une
cire morbide de cet affreux Ethal?
Oui, il faut partir. D'ailleurs, Orbin n'ordonne-t-il pas Venise aux
neurasthéniques? Le climat y est d'une douceur amollissante, et il y a
comme un baume endormeur dans le silence de cette cité de l'eau:
Venise me sauvera d'Ethal, et puis j'y revivrai un peu de ma vie.
Venise, quels souvenirs.
«_20 septembre._--Venise! J'ai cru y rencontrer une fois l'implorant
regard qui m'obsède, cet œil trouble et vert qui a fait de moi un
misérable déséquilibré, un déclassé et un fou.
Je me souviens. C'était à l'_Ospedale_, à la section des vénériennes,
dans l'atmosphère fade et tiède d'une grande salle aux murs peints à
la chaux, aux vitres incendiées de soleil par la plus belle
après-midi. Elle était étendue parmi la blancheur douteuse de ses
draps d'hôpital, et sa chevelure d'un rouge acajou, étalée sur ses
oreillers, faisait paraître plus terreuse encore sa face jaune de
syphilitique. Elle se taisait, immobile, au milieu des chuchotements,
à peine baissés de ton à notre entrée, de vingt autres femmes, vingt
convalescentes ou moins malades se bousculant, en camisoles, autour
d'une table encombrée de verroteries, de numéros et de cartons; toute
la salle valide, avec l'animation de geste et de voix propre à la
race, jouait à la _loteria_. La malade à la pâleur de cire, elle
seule, ne parlait pas, ne bougeait pas. Mais, entre ses cils mi-clos,
une eau verte et pailletée d'or luisait, une eau dormante et triste et
pourtant incendiée de lumière, comme le lit d'une source obscure à
l'heure de midi; et un si douloureux sourire contractait en même temps
les pauvres lèvres fanées et le coin des paupières meurtries, qu'un
instant j'y crus voir resplendir l'expression d'infinie lassitude et
d'extase enivrée des yeux d'Antinoüs et de l'ancien pastel!
Je me penchais curieusement sur le lit: la face s'était détendue, les
yeux s'étaient fermés. «Un spasme comme elle en a souvent, disait le
médecin qui nous accompagnait, c'est une tumeur des ovaires: celle-là
est condamnée.»
La dolente émeraude n'avait lui que l'espace d'un éclair et, pendant
une seconde, l'œil d'Astarté était remonté au bord de ces paupières
et mon âme au bord de mes lèvres. La moribonde de l'_Ospedale_ avait,
je me le rappelle, dans toute sa face exsangue la transparence verte
du buste d'Angelotto, de l'obsédante cire.
Coïncidence étrange, deux regards d'agonie, puisqu'elle et lui étaient
déjà frappés, destinés à mourir!
Ces yeux glauques et désirants, j'ai cru les rencontrer encore un
soir.
C'était à Constantine, dans la rue des Échelles, la rue des filles et
de la prostitution, qui dévale si raide au-dessus du Rummel!
De cafés maures en cafés maures et de posadas espagnoles en buvettes
maltaises, comment nous étions-nous échoués dans ce bouge équivoque de
fumeurs de kief? Une mélopée aiguë et monotone y glapissait de fifres
et de derboukas et, au milieu d'un cercle d'Arabes accroupis, deux
êtres exsangues aux yeux tirés et morts, aux souplesses de couleuvre,
s'y déhanchaient, abominables, avec d'étranges creusements de reins.
Oh! les appels désespérés, presque convulsifs, de ces bras grêles
au-dessus de ces faces figées! Les yeux peints, les joues peintes, ils
se tordaient, invraisemblablement sveltes dans des flottements de gaze
et de tulle lamé d'or comme en portent les femmes, secoués de temps
en temps de la nuque aux talons par de courts frissonnements de tout
l'être, comme sous une décharge de pile électrique. Tout à coup, un
des danseurs s'immobilisait, tout raide, avec un cri perçant de hyène,
et dans ses prunelles révulsées je vis resplendir l'introuvable regard
vert. Je m'élançais vers lui et le prenais aux poignets: il venait de
s'affaisser, une écume aux lèvres. C'était un épileptique et, qui pis
est, un pauvre être aveugle, un misérable danseur kabyle épuisé de
vice et de phtisie, destiné sous peu à mourir.
La Vénitienne de l'Ospedale était condamnée, elle aussi. Serais-je un
amoureux d'agonies? Effroyable et déroutant, cet invincible attrait
vers tout ce qui souffre et ce qui se meurt! Jamais je n'avais vu si
clair en moi-même. Cette irréparable tare de mon âme malade, Ethal
l'avait-il assez devinée, le soir où il m'a mis devant cette poupée
d'abord et cette cire ensuite, cette cire dans laquelle j'ai trouvé,
modelée avec amour, l'effigie même de la douleur et de l'espèce de
douleur qui me plaît?
Le petit danseur kabyle, l'agonisante de Venise, le petit modèle
phtisique de Montmartre, c'est la même série, et cet Anglais lit à
livre ouvert dans mes déplorables instincts.. Comme je le hais!
«_28 septembre._--Je ne pars plus, j'ai revu Ethal, cet homme m'a
repris. Je venais de boucler mes malles et, debout devant une table,
j'achevais de rouler les cannes et les parapluies dans ma couverture
de voyage, quand une main s'est posée sur mon épaule et une bouche
ricaneuse a gouaillé dans mon ombre:
Je veux oublier qui j'aime!
Emportez-moi loin d'ici,
En Flandre, en Norvège, en Bohême,
Si loin qu'en chemin reste mon souci!
Que restera-t-il de moi-même,
Quand, à l'oublier, j'aurai réussi?
C'était lui, il avait deviné que je partais: comment? C'est à croire
que cet homme a la double vue: «Vous ne le trouverez pas, faisait-il
en esquissant un geste vers ses petits yeux luisants, le regard est en
vous et non pas chez les autres. Allez en Sicile, à Venise et même à
Smyrne, ah! malade que vous êtes, vous emporterez votre mal avec vous.
C'est un regard de Musée que vous cherchez, mon ami; la civilisation
pourrie d'une grande ville comme Paris ou Londres pourra seule vous
l'offrir. Pourquoi vous dérobez-vous au milieu de la cure? Avez-vous à
vous plaindre de moi? Vous n'avez déjà plus la hantise des masques, et
si l'envie du meurtre s'exaspère en vous, vous ne suffoquez plus la
nuit en râlant vers des êtres irréels. Je vous ai sauvé du rêve en
vous ramenant vers l'instinct, car c'est un bel et solide instinct
naturel que celui du meurtre, et aussi sacré que celui de l'amour.
«La misère et la prostitution pourront seules vous donner, chez un
être naïf et victime des lois, l'expression du regard qui vous tente.
«Ce sont des yeux de torturé que vous cherchez, la divine extase
effarée, suppliante, la volupté épouvantée des yeux des sainte Agnès,
des sainte Catherine de Sienne et des saint Sébastien. Nous les
trouverons, ces yeux, je m'y engage, mais ne vous défiez pas de moi!
«Ne partez pas, c'est inutile; je vous ai promis la guérison. Par la
tombe de mon petit Angelotto, je tiendrai parole!»
QUELQUES MONSTRES
«_8 octobre 98._--Gardez-moi donc votre soirée de demain et venez
goûter au nouveau thé vert qu'on vient de m'envoyer directement de
Chine. J'ai tout un lot d'excentriques à vous montrer, quelques
cosmopolites, dont deux compatriotes, que le plus grand des hasards
m'a fait accueillir, hier, au thé de l'avenue Marbeuf. Je vous ai
promis à leur curiosité, puissent-ils ne pas décevoir la vôtre.
«Maud White (connaissez-vous cette tragédienne?) a une façon étrange
de lire le Baudelaire, pas la moindre prononciation! mais vous
préférerez peut-être son frère. Ils seront tous deux chez moi demain,
et d'autres encore.
«Venez après minuit, nous verrons à organiser une petite fumerie
d'opium. Ceci ne fait pas partie de la cure, je fais en ce moment
avec vous de la médecine d'observation. Je vous guérirai: cela,
soyez-en certain.
«A demain donc; soyez là vers dix heures.
«Votre complice,
«CLAUDIUS ETHAL.»
Ethal reçoit donc maintenant! Qu'est-ce que cet arrivage de nationaux,
auxquels il m'a promis en exhibition, et qui veut-il mystifier demain,
ces Anglais ou moi, moi ou ces Anglais? Je n'aime point cette
invitation, et puis je me méfie du thé et des drogues asiatiques
d'Ethal. Suis-je une bête curieuse pour que l'on convie ainsi les
Lubin et les Cook à une petite fête d'opium, où opérera le duc de
Fréneuse?...
J'ai vu, de cette Maud White, des photographies assez captivantes; le
_Studio_ a plusieurs fois reproduit de ses costumes dans des rôles de
Shakespeare et je me souviens d'elle dans une assez mystérieuse
Cordelia; mais elle a un talent de second ordre. Je ne l'ai jamais vue
à Londres.
Je ne répondrai même pas à Ethal, et ces Anglais ne me verront pas.
«_10 octobre._--L'équivoque et singulière soirée, et l'anormale
impression de demi-rêve, d'hallucination à l'état de veille, et de
cauchemar inachevé qu'ont laissée en moi ces êtres aux gestes
d'automate et aux yeux trop brillants, tous, l'air bien plus de
fantoches que de personnes réelles, à travers leurs divagations de
somnambules et les raffinements de leur élégance voulue!
Si je n'avais touché leurs mains et frôlé leurs vêtements, je croirais
encore avoir rêvé... et pourtant je ne regrette pas d'avoir assisté à
ce thé.
D'abord, dans l'étrange décor de l'atelier d'Ethal, ce soir-là tout
transformé par le luxe inusité d'immenses tapisseries suspendues aux
murs, des tapisseries flottantes à peine fixées par des anneaux passés
dans des tringles de cuivre, c'était la veillée solennelle de tous les
bustes de son musée de cire. Sorties pour la circonstance de la petite
pièce, où il les détient, et posées sur des piédouches, toutes ces
faces de souffrance ou de volupté figée se mêlaient bizarrement aux
personnages tissés des hautes tapisseries, varlets de meute aux
pourpoints tailladés, hauts barons raidis dans des corselets de fer et
châtelaines aux jupes lourdes.
Toute une foule de jadis semblait processionner le long des murailles
avec, çà et là, un visage de spectre émergeant de l'ombre dans les
méplats strictement modelés d'une des têtes de cire, une face hagarde
aux prunelles vides et au sourire peint. Plantés dans d'énormes
chandeliers d'église, douze longs cierges brûlaient, trois par trois,
dans chaque coin; clarté fuligineuse dont l'atelier d'Ethal semblait
comme agrandi, les angles reculés dans de l'inconnu.
Décor équivoque en vérité, mais plus équivoque compagnie que cette
Maud White et son frère: elle, souple, grasse et blanche, jaillie dans
sa nudité laiteuse hors d'une gaine de velours noir, les bras et les
seins outrageusement offerts; lui, comme corseté dans un habit à
revers de moire et un gilet de broché noir, tous deux d'un blond pâle,
presque argenté, du blond des Infants d'Espagne dans les portraits de
Vélasquez et d'une ressemblance aussi gênante pour l'homme que pour la
femme, tant cette ressemblance de l'un et de l'autre les désexuait.
Puis, c'était la duchesse d'Althorneyshare et ses épaules luisantes de
fard, ses bras gras de céruse, ses pommettes allumées de rouge dans
l'incendie du demi-million de diamants ruisselant des oreilles à la
gorge; la duchesse d'Althorneyshare, mauve de la racine de ses cheveux
teints à l'orteil de ses pieds gantés de soie lilas clair, mauve par
sa robe mauve et mauve par la fanerie de ses chairs recrépies,
repeintes et marinées dans trente ans de baumes, d'onguents et de
benjoin; la duchesse d'Althorneyshare et le fabuleux carcan de perles
qui semble soutenir dans un cornet de nacre sa face effroyable de
reine Elisabeth; la duchesse d'Althorneyshare, l'ancienne danseuse
épousée par le duc et qui, veuve et toujours riche de son passé,
promène aujourd'hui à travers le monde, de Florence à la Riviera et de
Corfou aux Açores, les millions de lord Burdett et ses vices
d'ancienne étoile de music-hall, car elle n'était même pas à l'Opéra.
Puis c'était Mein Herr Schappman, grand et mince Allemand à tête
chevaline, à la démarche sautillante, et dont les gestes
précautionneux s'empêtraient dans un cliquetis d'opales, celles d'un
long chapelet qu'il portait au poignet droit.
Mein Herr Frédéric Schappman, cravaté d'un énorme nœud de soie
blanche et long-redingoté de noir, avait l'air d'une sarigue
endiamantée, tant il reluisait de bijoux. Venaient ensuite quelques
habits de Londres, boutonnières fleuries d'orchidées, faces
soigneusement rasées aux gras cheveux fluides et aux raies
impeccables, puis une face sombre enturbannée de blanc, un grand
Hindou très correct en smoking, avec des saphirs de Ceylan et des
perles à tous les doigts, un Hindou splendide, amené là par la
duchesse, à moins qu'il ne le fût par l'Allemand.
«Vous n'avez pas eu peur de la police? Hein! quel beau coup de filet,
ce soir, si elle s'avisait de faire une descente chez moi. J'ai eu un
moment l'envie de la prévenir!» Voilà les mots avec lesquels
m'accueillait Ethal; les présentations suivirent.
Maud White, enroulée dans son velours comme une statue dans sa
draperie, daigna m'envelopper d'un regard presque tendre de ses larges
yeux verts, car cette Anglaise a les plus beaux yeux du monde, des
yeux d'un vert de tige gâtés malheureusement par l'ovale un peu lâché
du bas du visage; le frère, sir Reginald White, daigna incliner la
cambrure de son torse et me marquer sa joie de connaître le
collectionneur.
«La tête est lourde, me chuchotait tout bas Ethal, mais elle a une
peau divine et... un corps!... mais rien à faire. Maud est chaste et
répugne au contact de l'homme: une vocation ou un vice?... Mais la
vérité est qu'elle joue _Zohar_... Oui, parfaitement, le frère et la
sœur ensemble. Cela se dit, mais il ne me déplaît point de le croire.
Dans l'intérêt de leur gloire il serait même imprudent de le démentir.
Elle s'est fait une réputation dans l'Inceste et dans le Swinburne,
ici, et dans le Baudelaire, à Londres. Elle révèle les poètes
étrangers; elle nous dira, ce soir, du Baudelaire.»
Et m'emmenant au fond de l'atelier:
«Je ne vous présente pas à la duchesse; d'abord, vous n'êtes pas son
type, et puis elle n'a d'yeux ce soir que pour l'Hindou de M.
Schappman; elle va certainement le lui lever.--Et pourquoi alors
inviter ce monstre?--La duchesse! elle meuble horriblement un salon et
met en valeur la beauté des autres femmes. Quelle splendide idole elle
fait sous ses diamants opimes et comme elle noircit sinistrement sous
son fard! Je ne puis la regarder sans songer à la juive Esther, Esther
que Mardochée fit macérer six mois dans la myrrhe et le cinname,
avant de la présenter à Assuérus. Les chairs déteintes d'aromates,
elle devait avoir ce ton-là; mais Esther était jeune, tandis que
quarante ans de prostitution ont faisandé l'autre. Quelle belle
putréfaction on sent sous l'émail de ce fard et dans les ravins de ces
rides! J'aime son air de pestiférée et de vierge noire attifée de
satin, comme on en voit dans les chapelles d'Espagne. Comme elle
ferait bien, en Madone de l'Epouvante, dans un cortège de pénitents,
de Goya. C'est Notre-Dame des Sept-Luxures, comme l'a appelée Forain
un soir, au Savoy, et avouez que le nom lui va.
«Je ne vous présente ni Schappman, ni l'Hindou de Schappman: ce cher
Fred n'est intéressant que lorsqu'il donne le pourquoi de ses voyages
au Japon, l'excursion qu'il entreprend au pays du Nippon, tous les
printemps, en quittant Alexandrie. Il va là, dit-il, pour voir les
pruniers en fleurs. Au fond, c'est une âme de modiste. Il aurait dû
s'appeler Charlotte et beurrer des tartines aux petits-neveux de
Wilhem Meister.
«Je parierais qu'il raconte à ces messieurs son enthousiasme des
pruniers ou l'aventure de son dernier achat, le chapelet d'opales
qu'il tient entortillé autour de son bras. Il les collectionne.
Souvenirs d'Orient, ce sont des chapelets de la Mecque. Cela se trouve
partout en Alger.
«Quant à messieurs mes compatriotes, des John Bull sans importance,
mais qui ne goûtent pas plus le séjour de Londres que votre serviteur.
Tous collectionnent quelque chose: celui-ci, les fourreaux de sabre;
celui-là, les boucles de ceinture de la reine Anne; cet autre, les
souliers du roi de Rome ou les sabretaches du beau prince Murat; il
faut bien faire quelque chose et, sinon s'occuper, occuper le monde de
sa petite personne. D'ailleurs, ils ne comprennent pas un mot de
français et ne parlent que l'argot, comme il sied à des étrangers de
vice distingué.
«Je vous présenterai tout à l'heure à quelqu'un qui, lui, quoique
Anglais, en vaut la peine et vous intéressera. Nous attendons aussi
quelques Russes... mais, pardonnez-moi, je vais demander à miss White
de nous dire quelque chose.»
Maud White, alors en train de flirter avec son frère, les yeux dans
les yeux et presque lèvres à lèvres, avec une royale impudeur, se
levait indolemment à l'approche d'Ethal, et, les seins presque
saillis du corsage, avec des mouvements félins de l'échine et des
hanches, accueillait sa requête, les prunelles coulées sous les
paupières plissées, dans une telle offrande de tout son être qu'elle
en allumait les regards endormis de l'Hindou et, par contre-coup,
l'œil éraillé de la vieille Althorneyshare.
«Non, pas du Baudelaire, j'en suis _flapy_, minaudait miss White qui,
elle aussi, maniait l'argot, n'est-ce pas, Reginald?» Et Reginald
intervenait, défendait sa sœur et optait, comme elle, pour de
l'Albert Samain: _Au Jardin de l'Infante_, ce livre si chargé d'orage
et de luxure, d'un charme si opprimant et malsain.
Des soirs fiévreux et forts comme une venaison,
Mon âme traîne en soi l'ennui d'un vieil Hérode;
--Est-ce assez cela, n'est-ce pas? moi aussi, je trouve à toute pensée
un goût de trahison. Est-ce assez notre cas à tous?»
Et elle traînait coquettement sur les mots.
«Je vais vous dire la _Luxure_, vous savez, les grandes litanies:
Luxure, fruit de mort à l'arbre de la vie!
Luxure, avènement des sens à la splendeur!
Je te salue, ô très occulte et très profonde
Luxure, idole noire et terrible du monde.»
Et avec un avancement fripon de sa langue entre la nacre de ses dents:
«Et ce sera très de circonstance et bien dans son cadre chez vous,
cette ode à la Luxure, n'est-il pas vrai, Ethal?»
LES LARVES
Le Bouc noir passe au fond des ténèbres malsaines.
C'est un soir rouge et nu! Tes dernières pudeurs
Râlent dans une mare énervante d'odeurs;
Et minuit sonne au cœur des sorcières obscènes.
Le simoun du désert a balayé la plaine!...
Plongée en tes cheveux pleins d'une âcre vapeur,
Ma chair couve ta chair et rumine en torpeur
L'amour qui doit demain engendrer de la haine.
Face à face nos Sens, encore inapaisés,
Se dévorent avec des yeux stigmatisés;
Et nos cœurs desséchés sont pareils à des pierres.
La Bête Ardente a fait litière de nos corps;
Et, comme il est prescrit quand on veille des morts,
Nos âmes à genoux--là-haut--sont en prières.
D'une voix monocorde, à peine sombrée à la fin de chaque strophe dans
un sanglot, Maud White venait de dire un troisième sonnet. C'était la
mélopée d'une prose liturgique; et devenue d'église elle-même, raidie
contre la tapisserie toute de personnages vagues et de flottants
reflets, la tragédienne semblait incarner un rite, un rite de religion
oubliée, qu'elle aurait ressuscitée dans un geste et dans la cambrure
figée de ses reins.
Le Bouc noir passe au fond des ténèbres malsaines.