un vaste filet m'enveloppe et m'enserre; je sens d'heure en heure des
mailles de ténèbres se rétrécir autour de moi.
Et cette eau-forte d'Ensor, ce nouvel envoi? Quelle horrible chose
est-ce encore? Je ne décachèterai pas ce rouleau, non, je ne veux pas
l'ouvrir; non, cette fois je ne toucherai pas ce parchemin; cette
gravure, je ne la verrai pas.
«_9 août 98._--La Luxure: ma curiosité a été la plus forte, j'ai rompu
le cachet du rouleau. La _Luxure_, tel est l'intitulé de l'eau-forte
d'Ensor.
Une scène, on dirait, à première vue, d'hôtel garni: les quatre murs
d'une triste chambre de joie; là, le fauteuil de velours capitonné;
ici, la commode d'acajou: un décor de vice banal et bourgeois. Dans le
fauteuil, les mains étalées sur le ventre, un affreux bonhomme à
lunettes se prélasse, une face prognathe, glabre et béate de vieux
notaire ou de pharmacien adjoint et marguillier, un bedonnant Homais,
dont le cou tendu, le groin et les gros yeux myopes boivent avidement
le spectacle du lit: une alcôve de campagne à la couche trop haute
sous les rideaux relevés en bonnes grâces, et, sur ce lit, éclairant
la pénombre, s'écartent deux grosses jambes nues, s'étale la
bouffissure blême d'une prostituée grasse, d'une gouge à tête de
bonne, au ventre énorme, hideusement ballonné et tendu, on dirait
gonflé par la semence de toute une caserne.
Auprès de la fille repue, tout contre cette chair saturée et lasse,
une maigreur se tasse et se blottit, un triste et long ensoutané qui,
rageur, étreint la femme et goulûment lui suce et mordille la nuque! O
la face dure et crispée de désir de l'homme et ses yeux blancs
chavirés de luxure!
La _Luxure_! Coiffé d'un bonnet grec, du fond de son fauteuil, le gros
homme à lunettes contemple, exulte et flambe; assez ignoble et bas
spectacle si la fantasmagorie des murs ne le haussait soudain à une
grandeur farouche; car la chambre de joie est hantée. Sous le burin de
l'artiste le dessin même du papier de la chambre est devenu une
sinistre et pullulante tapisserie. Cette chambre, des tétards et des
gnômes au corps virgulé et fluent l'habitent; des grimaces et des
rictus, d'aveugles yeux morts et des bouches baveuses flottent sur les
murs et dans les rideaux du lit.
La luxure des trois masques représentés là, la luxure impuissante et
stérile a peuplé cette chambre d'êtres amorphes et de fœtus: un
grouillement de monstres mort-nés a jailli des prunelles en joie du
marguillier, comme du baiser glouton du séminariste.
Et sur l'épreuve de luxe, d'un faire savant, mais intransigeant et
brutal, Ensor a paraphé de sa signature les vers de Baudelaire.
Au duc Jean de Fréneuse
Hypocrite lecteur, mon semblable, mon frère!
La _Luxure_: et, pantelant de dégoût, j'ai senti frémir l'ancien feu
de mes moelles.
Si la vieille folie était encore en route!
Or, cette eau-forte vengeresse, en en examinant de plus près les
figures, il m'a semblé que le séminariste me ressemblait; il a ma
maigreur et mes yeux fixes et tristes. C'est odieux, cette
ressemblance: est-ce voulu, est-ce un hasard?... Et j'ai
attentivement examiné l'épreuve, et il m'a semblé qu'on avait retouché
à la plume, après coup, la figure de l'homme, de celui qui dévore la
nuque de la gouge endormie.
Oui, il y a une retouche. Qui l'a retouchée? Ethal ou Ensor? Ethal
sûrement. Ensor ne me connaît pas.
Pourquoi m'ont-ils envoyé cela? Oh! c'est mal de me troubler ainsi. Je
me sens sombrer dans l'inconnu, ma cervelle fond, toutes mes moelles
flambent et mon cœur, comme décroché, chavire et flotte.
Et cet Ethal m'avait promis la guérison.
L'HOMME AUX POUPÉES
«_13 août 1898._--Pierre de Tairamond sort de chez moi.
Tairamond est un de mes vagues cousins, un de ces alliés indéfinis et
lointains, qui se multiplient innombrables dans toute famille du
Faubourg. Encore un de ces apanages de la noblesse, que cette séquelle
de consanguins, que chacun y traîne après soi et dont on retrouve
toujours un rejeton dans n'importe quelle ville du province, si
reculée qu'elle soit; oui, un privilège et une plaie que cette armée
de collatéraux et descendants de même sang et de même blason! Mais
Tairamond est un des rares parents que j'aie jamais pu supporter: il
est même le seul avec qui j'aie conservé quelques rapports. Tairamond
est joueur comme les cartes: au collège, il me volait mes billes; à la
ville, il a continué des emprunts pour les besoins de ses parties au
cercle, et, comme il est pauvre et sans préjugés, j'ai consenti à ce
rôle de banquier et continué à lui servir des sommes, qu'il a toujours
négligé de me rendre. J'aime son cynisme insouciant; je lui crois pour
moi une sorte d'affection, car je le sais incapable de reconnaissance.
Les tares, qu'on me prête, lui sont comme une excuse des siennes et,
plus de dix fois affiché au club, son égoïsme apprécie en moi
l'équivoque de ma réputation.
Mais, fin comme l'ambre, Pierre a toujours observé vis-à-vis de moi
une réserve parfaite. Avec un dandysme intéressé, il a toujours
pratiqué cette courtoisie de paraître ignorer les abominations qu'on
colporte sur mon compte, et ne m'a jamais interrogé sur l'emploi de
mes journées et le mystère de mes nuits; c'est un garçon taré, mais
plein de tact. L'espèce s'en fait rare, et je lui sais autant de gré
de ces qualités que de ses défauts; aussi, étant donné l'homme qu'il
est, la démarche qu'il vient de faire auprès de moi, et tout ce qu'il
m'a dit à propos d'Ethal, ne laissent pas de m'inquiéter, car c'est au
sujet de Claudius que Tairamond est venu me voir.
C'est de Claudius qu'il m'a entretenu, et cela pendant deux heures;
et, à travers les réticences et la veulerie d'une conversation à
bâtons rompus, j'ai bien compris qu'il était alarmé de ma liaison avec
cet Anglais, qu'il n'était pas le seul à s'en inquiéter dans mon
monde, qu'il était presque dépêché par la famille et d'anciens amis de
cercle.
On se préoccupe dans Paris de mon intimité avec cet Anglais, et, si
détesté que je sois, je commence à intéresser mieux, j'intéresse comme
quelqu'un qui court un danger.
Et pourtant Tairamond n'a rien formulé de précis contre Ethal, et ses
mille et un racontars sur sa vie à Londres et aux Indes ne m'ont rien
appris de nouveau, rien. Je connaissais la série de ses mystifications
à lady Clayvenore et autres pairesses. Pierre a ajouté quelques
fâcheuses histoires, aggravées d'intervention de la police, qui
auraient précipité le départ de Claudius, bien plus efficacement que
son procès perdu. Si graves qu'elles soient, ces histoires ne m'ont
point surpris. Ethal ne serait pas l'artiste qu'il est, s'il n'était
érotomane! Mais ce qui m'a, oh! tout à fait estomaqué et fait
réfléchir, ce sont les questions de Tairamond au sujet des cigarettes
d'opium et de la collection des poisons d'Ethal.
Il en aurait rapporté tout un arsenal de son voyage aux Indes: poisons
mystérieux aux noms même inconnus en Europe, stupéfiants, narcotiques
et aphrodisiaques, aphrodisiaques surtout et des plus terribles,
obtenus à prix d'or ou de fabuleux échanges des maharajah et des
fakirs; tout un dangereux trésor de poudres et de liqueurs sinistres,
dont il posséderait à merveille le dosage et la cuisine et emploierait
l'énervante alchimie aux pires entreprises. On parle de volontés
domptées, de résistances atrophiées et d'énergies devenues
impuissantes chez des hommes comme chez des femmes, après l'usage de
certaines cigarettes offertes ou de certains parfums envoyés par
Ethal. Un de ses amis, ancien camarade d'école et peintre, comme lui,
choyé par la mode, serait devenu idiot en moins de deux ans de
fréquentation dans l'atelier de Claudius.
Certaines cigarettes préparées par lui provoquent aux pires débauches,
et la jeune duchesse de Searley serait morte en six mois, pour avoir
respiré chez lui d'étranges et capiteuses fleurs, dont la propriété
est de nacrer la peau et de cerner délicieusement les yeux de qui les
respire.
Dangereux élixir de beauté offert par Claudius à qui pose chez lui et
dont la marquise de Beacoscome serait morte, elle aussi, si par ordre
du médecin elle n'avait suspendu ses séances. Les merveilleuses fleurs
éveilleuses de pâleurs et de cernes contiennent, paraît-il, le germe
de la pthisie dans leurs parfums. Par amour de la beauté, par ferveur
des carnations délicates et des regards noyés de langueur, ce Claudius
Ethal empoisonnerait ses modèles!
Tairamond m'a demandé aussi si je connaissais à Ethal une certaine
émeraude moulée en bague et dont la transparence verte contient un si
puissant toxique, qu'une seule goutte sur les lèvres d'un homme suffit
pour le foudroyer. Cette effroyable mort glauque, Ethal l'aurait deux
ou trois fois essayée devant témoins sur des chiens.
Cigarettes cantharidées, pipes d'opium, fleurs vénéneuses, poisons
d'Extrême-Asie et bagues meurtrières, j'ignorais tout cela. Jamais
Ethal ne m'en avait soufflé mot. J'entrais avec les récits de
Tairamond dans une légende redoutable et funèbre. Le pervertisseur, le
corrupteur d'idées que je le savais être, se doublait d'un René le
Florentin; l'empoisonneur était définitif, ce gnome avait tous les
venins.
J'accueillais ces propos avec indifférence. Avec sa légèreté de
clubman, Tairamond, sans ajouter plus de foi que cela n'en méritait,
avait tenu à m'avertir; il venait de Trouville et partait le lendemain
pour Ostende. En passant par Paris, il était monté chez moi m'en
toucher deux mots et m'engageait seulement à me tenir sur mes gardes;
et, là-dessus, il prenait congé sans m'emprunter les cent à deux cents
louis dont il taxait ordinairement ses visites; et cela ne manqua pas
de m'inquiéter bien plus que toutes ses révélations; sa démarche
n'était pas un prétexte à un emprunt: la chose était vraiment grave,
ce joueur s'était dérangé pour rien.
«_20 août 1898._--Je sors de chez Claudius.
Ce matin, à la première heure, un petit bleu m'annonçait son retour:
«La merveille de Leyde est à moi et chez moi, venez l'y voir. Nous
sommes tous les deux arrivés cette nuit.» La merveille de Leyde! Ethal
avait réalisé son désir: l'incomparable bibelot, la pièce de musée qui
l'avait retenu quinze jours en Hollande était enfin en sa possession
et j'étais convié à venir admirer l'objet. J'ai vu la merveille, et la
merveille m'a laissé froid, et pourtant avec quelles précautions et
quelle ingénieuse mise en scène Claudius ne m'en a-t-il pas fait les
honneurs!
C'est une à une qu'Ethal a rejeté les draperies de serge verte dont la
vitrine était voilée. On eût dit qu'il prenait plaisir à faire durer
mon impatience, et enfin, entre quatre hauts panneaux de glace reliés
entre eux par des baguettes de cuivre historié, la Poupée, me fut
révélée; car c'est une Poupée ou plutôt un mannequin, un mannequin de
cire représentant une petite fille d'environ treize ans, de grandeur
naturelle, et, sous ses lourds vêtements bossués de broderies,
d'arabesques de soie et de fleurons de perles, assez semblable à la
Poupée des Valois, exposée, il y a trois mois, rue de Sèze, à la
galerie Georges Petit.
Debout dans sa guérite de verre, la Poupée des Valois avait l'air
d'une petite princesse de la cour d'Amboise, captive dans un bloc de
glace. C'est une Infante qu'Ethal a rapportée de Leyde, une Infante
aux cheveux de soie pâle, presque argentés, toute raide dans un corps
baleiné de velours cramoisi reluisant de ferrets, une Infante, on
dirait descendue d'un cadre de Vélasquez, avec cet aspect de morte
embaumée qu'ont toutes les figures de cire.
L'œil d'Ethal, singulièrement allumé, couve et caresse les
transparences livides et les roses ternis de cette chair factice. Moi,
cette pâleur jaunie, ces lèvres décomposées et comme durcies, la
cernure violacée de ces prunelles vitrifiées m'angoissent et
m'épouvantent; la sécheresse fluide des petites mains, comme fondues,
me frappe de stupeur; cette Poupée sent la mort et l'humidité des
cryptes. La somptuosité seule des vêtements m'intéresse; ils sont
devenus couleur de cuir et d'amadou, à la fois décolorés et dorés par
les siècles; les broderies des soies vivent encore dans le fauve des
velours, broderies de soies et de perles, où mon regard s'attarde
moins pour la richesse qui persiste en elles, que pour éviter les
affreuses prunelles immobiles du mannequin.
Ethal et moi, nous gardons le silence; je sens qu'il m'épie et que mon
indifférence lui est une déception. Il s'attendait à de l'extase, à un
flot de paroles admiratives et enthousiastes, et ma froideur le
déroute, l'inquiète.
«Vous n'êtes point mûr pour cet art-là, conclut-il en rajustant
autour de la vitrine les morceaux de serge verte, j'aurais cru que
vous auriez aimé la délicatesse de ce modelé et les nuances infinies
de décomposition de cette chair. Songez que cette Poupée est un
portrait, mieux, une statue, une statue peinte, une délicieuse et
précise effigie qui, plus profondément qu'une toile et qu'un marbre, a
retenu sous le doigt des modeleurs l'âme exquise et tragique des
siècles... Moi, j'ai le culte et la folie de ces cires, je les trouve
bien supérieures aux portraits: peut-être aimerez-vous mieux
celles-ci?»
Et, brusquement, il ouvrait une petite porte et me poussait dans un
réduit obscur contigu à son atelier. Très haut et très étroit, l'air
d'un intérieur de puits, c'était plus une grande armoire qu'une pièce:
des rayons de bibliothèque y régnaient, mais plus espacés que pour y
recevoir des livres; et, dans l'ombre de leurs intervalles, c'étaient
les yeux vitreux et les lèvres fanées de plus de vingt bustes de
mortes, vingt cires aux coiffures historiées et historiques sous les
paillons piqués dans la soie terne de leurs cheveux; et, parmi ces
têtes, toutes de femmes ou de jeunes hommes adolescents, j'en
reconnaissais d'illustres et de classées dans les musées: celle du
musée de Lille, entre autres, et sa douceur résignée, et la _femme
inconnue_ et le mystère de son mince sourire; et des profils
historiques, comme ceux de Marguerite de Valois, d'Agnès Sorel, de
Marie Stuart et d'Elisabeth de Vaudemont: un boudoir de mortes, en
vérité, que ce lugubre étal de ressemblances disparues.
Claudius atteignait un de ces bustes et me l'offrait, un peu renversé
dans la lumière, pour me le faire admirer.
C'était une tête d'adolescent au nez brusque, le menton creusé d'un
coup de pouce, avec une saisissante expression d'énergie dans le
bombement du front et la proéminence des arcades sourcilières
au-dessus des yeux enfoncés: une face douloureuse et souffrante
d'enfant tragique, une tête de mutisme et de défi, belle par le
silence de lèvres minces et renflées; et la pâleur verdâtre de la face
amaigrie et demeurée pourtant carrée accentuait encore l'amertume de
la bouche. Au-dessous, dans un blason larmaient trois perles: les
trois pilules des Médicis.
L'ŒIL D'ÉBOLI
«Presque un Laurent de Médicis, n'est-ce pas? Mais autrement intense,
avouez-le, avec le recul de ces yeux fixes et le refus obstiné de
cette bouche! Quelle énergie et quelle rancune dans l'avancement des
maxillaires aboutissant à ce menton étroit, et comme on sent que cet
enfant-là, au milieu des émeutes et des intrigues florentines, a dû
assister à des choses tragiques! En vérité, il a le regard de haine et
de stupeur d'un qui aurait vu violer sa mère, insistait Ethal en
maniant complaisamment le buste, et pourtant cette cire est mon
œuvre... Parfaitement. Je ne l'ai trouvée ni dans une petite ville de
l'Ombrie, ni dans un village toscan. J'ai connu ce regard violent et
ce front de pensée têtue et maladive. C'est un petit Italien qui m'a
posé cet enfant, un misérable petit modèle atteint de phtisie, que
j'ai rencontré, un jour, traînant sur le boulevard de Clichy, quand
j'avais mon atelier place Pigalle.
«Il y a bien quinze ans de cela, un petit Napolitain de la place
Maubert venu mourir, loin du soleil, dans le froid et le noir du ciel
parisien. Il toussait à fendre l'âme, le pauvre! et, tout grelottant
sous les haillons de panne de son déguisement de Transtévérin, il
restait là à rôder autour des ateliers de peintres, n'osant rentrer
chez lui par peur d'être battu; et il y avait déjà deux jours qu'il
errait là, dans le brouillard de novembre, timide et terrifié entre la
honte d'aller s'offrir dans un atelier et l'effroi des siens. On ne
voulait plus de lui nulle part, on le trouvait trop maigre. A peine
avait-il enlevé sa chemise qu'on lui montrait la porte avec des
plaisanteries de rapin, et quand je le ramassai, il y avait deux jours
qu'il n'avait mangé. Il y en a beaucoup comme cela, dans Paris, qui
crèvent la faim.
«Sa maigreur m'intéressa de suite, et puis le _facies sympathica_ de
la phtisie, cette expression de langueur ardente dont s'idéalise tout
visage de poitrinaire et qui fournit tant à l'artiste. Bref,
j'abordai Angelotto, je le confessai à demi et l'emmenai chez moi...
«Pauvre gosse! j'aurais dû le ménager et ne point lui faire payer mon
hospitalité si vite; mais je le sentais atteint et prêt à me filer
entre les doigts: dès le lendemain, je le faisais poser... Que
voulez-vous, on n'a pas tous les jours l'occasion d'un chef-d'œuvre;
je fus odieux, je le sais, mais j'aimais trop la farouche expression
de ses grands yeux souffrants. Angelotto posa de longues heures,
résigné, avec toujours dans ses prunelles cette stupeur haineuse où
parfois je croyais lire un reproche, et cette bouche donc, cette
bouche scellée comme un défi! Je m'acharnais sur cette cire avec une
joie sauvage, une plénitude de volupté que je n'ai jamais retrouvée,
car je sentais que j'y pétrissais une âme, tout un passé de misère et
de souffrance dont je fixais la synthèse à chaque coup d'ébauchoir,
toute une âme indignée et rétive, dont les sursauts de révolte
enfiévraient magnétiquement mes doigts. Lui toussait de plus en plus,
malgré les tisanes, les fumigations de goudron et le lit bien chaud
installé près du poêle; j'avais fait venir un médecin, je le savais
perdu. Je le soignais de mon mieux entre chaque séance; il ne me
remercia jamais, se prêtait sans mot dire à toutes mes volontés et
mourut entre mes mains, vingt jours après son entrée chez moi. Il s'en
alla un matin de décembre, le matin de Noël, je m'en souviens, avec,
sur son lit, des santons de Naples, que j'avais trouvés par hasard
chez un brocanteur de la rue des Abbesses et que j'avais achetés pour
lui, _povero Angelotto_! Il m'avait encore posé, la veille, de midi à
quatre heures; je n'aurais jamais cru qu'il filerait si vite.
«J'eus des ennuis après, à cause de l'état civil et des parents qu'il
me fallut rechercher et prévenir; il fallait bien déclarer le décès;
mais, avec ces Italiens... Cela me coûta trois billets de mille, sans
parler de la concession au cimetière Montmartre. Quand je suis à
Paris, je vais lui porter des fleurs à la Toussaint; mais, avouez que
j'ai là un chef-d'œuvre.»
Ethal parlait en monologue, singulièrement animé, comme grisé de ses
paroles. Mais, déjà, depuis quelques minutes, je l'entendais et je ne
l'écoutais plus. Je regardais, tout saisi, l'énorme main aux phalanges
velues qu'il crispait, comme une serre, sur la chevelure alourdie du
buste; une serre, en vérité, une serre d'oiseau de proie, dont trois
bagues étranges accentuaient encore le caractère féroce et animal,
l'une au pouce, l'autre au médius, et la dernière à l'annulaire, trois
grosses perles irrégulières et difformes, l'air de pustules de nacre
qui, sur l'a main granuleuse et sèche du peintre, exagéraient encore
le côté griffu de ses doigts.
Cette serre de vautour, par une bizarre hallucination rétrospective,
je la voyais étreignant l'agonie du petit modèle italien. C'étaient
ses doigts de volonté et de volupté cruelle, qui, certainement,
avaient hâté la mort de cet enfant.
Cet Ethal! Il souriait comme en extase, et je me sentais exaspéré de
haine pour tout le mal qu'il avait déjà fait et que ferait encore
cette horrible main. Les racontars de Tairamond me revenaient aussi.
Quelle sinistre mixture pouvaient bien contenir ces perles hideuses et
blêmes, comme autant de boursouflures malsaines surgies sur ses
doigts?
Une insolence me vint aux lèvres; je désignai ses bagues. «Sont-elles
empoisonnées, celles-là?» Ethal avait reposé la cire sur sa tablette
et, tout en maniant les étranges joyaux: «Ah! on vous a dit!
ponctuait-il d'un léger sourire, non, celles-là ne le sont pas. Mais
si cela vous intéresse... ou vous préoccupe, je puis vous montrer un
bien curieux anneau. Venez-vous? Assez de cire pour aujourd'hui,
n'est-ce pas?»
Le temps de m'installer sur le somno de son vaste atelier, de
disparaître et de reparaître dans l'épaisseur du mur par une petite
porte que je ne soupçonnais pas, et Ethal, debout prés de moi, me
tendait délicatement, entre le pouce et l'index, une bague, assez
bizarre.
«La voici, regardez-la.»
C'était une émeraude carrée, une émeraude-cabochon d'un vert assez
pâle, du vert laiteux de la chrysoprase où semble luire et trembler un
jus d'herbes. Deux griffes d'acier niellé d'or l'étreignaient, d'un
travail assez barbare: deux serres d'épervier crispées sur l'eau
glauque de la gemme et se rejoignant ensuite en ondulation de flot.
Je sentais le regard d'Ethal appuyé sur le mien.
«Vous ne la reconnaissez pas? voyons, vous êtes pourtant allé en
Espagne... A l'Escurial, les appartements privés de Philippe II, dans
le trésor faussement appelé l'écrin de Charles-Quint, vous n'avez pas
vu cette bague verte? cette larme, on dirait de poison, recueillie
dans les serres d'un invisible oiseau de proie? Elle a pourtant une
assez belle légende: _e si non e vera, bene trovata_; l'_Œil
d'Éboli_, la tragique aventure de cette chère princesse. Ah! ce bon
Philippe II était un seigneur peu commode, et ce fervent brûleur
d'hérétiques avait des jalousies de tigre et des façons de faire un
peu fauves aussi. Cette pauvre Sarah Perez n'eut pas toujours à se
louer de son royal amant; mais aussi quelle idée, pour un bon
catholique, de s'éprendre d'une juive! C'était déjà la revanche
d'Israël. Une juive dans le lit d'un roi d'Espagne, une juive favorite
d'un Habsbourg! Ignorez-vous vraiment cette histoire? Elle doit être
apocryphe, mais cadre si bien avec la splendeur morne de l'Escurial et
résume si parfaitement l'âme noire du père de don Carlos!
«Telle qu'elle est, on la chuchote là-bas, et la voici pour votre
éducation et notre joie. Cette Sarah Perez avait les plus beaux yeux
du monde, les yeux d'eau verte pailletée d'or que vous aimez, les yeux
d'Antinoüs. A Rome, ces yeux-là l'auraient faite concubine d'Adrien. A
Madrid, ils la firent devenir princesse d'Éboli en la couchant toute
nue dans le lit du roi; mais Philippe II jalousait fort ces grandes
prunelles d'émeraude et leurs transparences; et la princesse, qui
s'ennuyait dans le palais funèbre et la société plus funèbre encore de
son roi, eut un beau jour, en sortant de l'office, le malheur et la
fantaisie d'arrêter ses admirables yeux sur le marquis de Posa.
C'était au seuil de la chapelle, et la princesse se croyait seule avec
sa camerera mayor; mais la vigilance des cagoules la trahit auprès de
Philippe, et, le soir, dans l'intimité de l'alcôve, au cours d'une
explication violente ou d'un orageux corps-à-corps, le Habsbourg,
enfiévré de mâle rage, terrassait la favorite, et, d'un coup de dent,
lui arrachait et dévorait l'œil.
«Ce fut la princesse ensanglantée, un beau titre pour un conte cruel.
Villiers de l'Isle-Adam l'a omis dans les siens. La d'Éboli demeura
borgne, la mie royale eut désormais un trou béant au milieu du visage.
Philippe II, qui avait sa juive dans le sang, n'en garda pas moins
près de lui sa princesse _N'a qu'un œil_. Il la dédommagea par
quelques titres et gouvernements de provinces; mais, au regret de la
belle prunelle verte qu'il avait gâtée, il fit incruster dans
l'orbite vide et saigneux une superbe émeraude enchâssée d'argent,
dont les chirurgiens d'alors firent un semblant de regard. Les
oculistes ont fait des progrès depuis; la d'Éboli, déjà impressionnée
par la perte de sa prunelle, mourut à quelque temps de là des suites
de l'opération. Elle rejoignit son œil dans la tombe.
«Tout était barbare, sous ce Philippe II, les façons d'aimer et les
chirurgiens.