elle déclarait toujours qu'en fait de sensations elle n'appréciait que
les imprévues, les violentes et les profondes. J'ai cru bien faire en
la servant à souhait. Et puis, aurait-il ajouté avec un claquement de
langue de fin connaisseur, cette pauvre milady! Jamais je n'ai vu à un
visage humain une si intense, une si superbe expression de terreur. Je
la regardais en extase: c'était de la volupté, de la détresse, de
l'horreur et du charme... J'en ferais de souvenir une merveilleuse
lady Macbeth, une lady Macbeth somnambule.»
Et ce n'est là qu'un des moindres tours prêtés à ce diable d'homme.
Dans l'équipée qu'il fit à White Chapel avec lady Feredith, une
milliardaire américaine, une Yankee épousée, fantasque, mal élevée et
éthéromane, et qui avait eu la curiosité malsaine de ce quartier de
prostituées et de voleurs, les choses auraient été poussées beaucoup
plus loin encore. Deux malandrins apostés par le peintre auraient
traité la grande dame en quête de sensations sinistres comme une des
misérables filles qui rôdent là le soir, et l'attaque nocturne simulée
se serait terminée en violences et en voies de fait dont l'Américaine
ne se serait pas plainte: dépouillée de ses bijoux, atteinte dans sa
pudeur, cette assoiffée d'inconnu n'aurait regretté rien; mieux, elle
aurait même inspiré à l'artiste une de ses plus belles études, exposée
sous ce titre: _Messalina_. On voit que ce Claudius Ethal en avait de
joyeuses.
Enfin, pour clore la série de ses fantaisies avouables, c'était
l'histoire du portrait de la baronne Desrodes, petite juive convertie,
dont le mariage annulé en cour de Rome et les robes esthétiques et les
ameublements en laque vert asperge ont défrayé une année les
chroniques. En crise aiguë de snobisme, Ealsie, (comme l'appellent ses
intimes) s'était mise en tête d'avoir un portrait d'Ethal; Helleu et
la Gandara, ses peintres ordinaires, ne lui suffisaient plus. Pour
l'obtenir, ce portrait, elle avait franchi le détroit, s'était
installée à Londres, avait mis en branle toutes ses relations.
Whistler et Hercomer, qui avaient déjà commis des portraits d'elle,
avaient été sollicités, requis pour une présentation à Claudius, et ça
avait été la série de dîners et de réceptions dans le petit hôtel de
Charing Cross, où Ealsie avait transporté toute son installation de
Paris en vue d'éblouir tous ces bons Anglais: meubles de laque verte
incrustés de diamants, vitrines d'uniques Saxes et d'introuvables
Sèvres blancs, et toute la collection des grenouilles, de Massier, de
Carriès, de Lachenal, de Bigot et du Japon, car fétichiste comme
toutes celles de sa race, snobisme ou superstition, la baronne
Desrodes est la femme des grenouilles, comme le comte de Montesquiou
est l'homme des chauves-souris, et tous deux croient révolutionner le
monde... O pauvretés! ô mesquineries! ô vanités!
Bref, la baronne obtient les séances désirées du peintre. Ethal
consent sans trop se faire prier; il se décide même à portraiturer la
baronne à Charing-Cross, dans son cadre, au milieu de ses meubles en
laque verte, de ses grenouilles et de ses bibelots familiers. La
baronne exulte: elle a apprivoisé le sauvage et l'indompté qu'est le
grand Ethal; elle en fait part aux petites amies: Ethal consent à la
peindre chez elle, ce qu'il n'a jamais fait pour personne. A une
condition pourtant: c'est qu'elle ne verra le portrait qu'achevé. Il
emporte sa toile après chaque séance et la rapporte avec lui pour la
suivante. Conditions dures qui sont acceptées cependant. Le peintre se
met à l'œuvre, et quand, le portrait terminé, le ban et l'arrière-ban
des amis et connaissances sont convoqués dans l'atelier du peintre
pour admirer le portrait d'Ealsie, horreur et stupeur!... Assise au
milieu de ses batraciens de faïence et de bronze, Ealsie elle-même a
une tête verte, des yeux d'eau saumâtre, énormes, cerclés d'or dans
une face écrasée, une gorge pareille à un goître; et ses bras nus,
d'une chair filandreuse et flasque, croisent sur ce goître deux
petites mains palmées: la baronne Desrodes est une grenouille, une
humaine et féerique grenouille, trônant au milieu de son peuple... La
baronne refusa le portrait et assigna le peintre à la chambre des
sollicitors. «Que voulez-vous? trouva Ethal, c'est son physique qui en
est cause. Elle tente la caricature et défie le portrait.» Et on cite
de Claudius Ethal des fantaisies moins avouables. Et c'est cet homme
qui prétend me guérir; je suis entre les mains de cet homme. Que
veut-il de moi? J'avoue qu'une angoisse est en moi, cet Anglais me
fait peur.
L'EMPRISE
«_Juin 1898._--Cet homme a dit vrai: il ressemble au nain du duc
d'Albe. Je suis retourné trois fois au Louvre m'absorber devant
l'Antonio Moro et, à chaque visite, s'est affirmée la ressemblance
odieuse: Ethal est l'effarant sosie du gnome encapuchonné du maître
flamand.
Il en a la tête énorme, l'encolure épaisse, le torse trop long, comme
dévié sur les jambes trop courtes, le je ne sais quoi d'oblique et de
tortu. Les mains noueuses et poilues du nain, ses doigts crochus
cerclés de bagues lourdes sont les mains et les doigts d'Ethal. Ethal
a ce front bas, ces sourcils en broussaille et ce nez bulbeux et
renifleur; cette bouche sarcastique est la sienne; siennes ces
paupières grasses et pesantes à l'abri desquelles une malice embusquée
clignote et luit.
Cette physionomie malfaisante et sensuelle de Kobold déguisé en
bouffon ducal, est, à crier, la physionomie de mon peintre. On sent en
lui une âme attentive et sournoise, toute de luxure et d'ironie, une
âme faunesque, que la morgue et le _kant_ anglais costument mal et,
certes, les éclatants oripeaux et la sonnaillante marotte d'un fou lui
siéraient mieux que le frac, tant son être est d'une ambiguïté
grimaçante... Un détail surtout impressionne en lui: cette poitrine
velue, cyniquement offerte dans l'échancrure démesurée de ses cols,
une poitrine de charretier, où semble tapie quelque affreuse araignée
hérissée de poils noirs...
Toutes ces choses hideuses et même répugnantes, je ne les avais pas
remarquées, lors de nos premières rencontres; l'esprit de ce diable
d'homme exerce sur moi un tel empire. Je ne m'en suis aperçu qu'à la
longue, et encore Ethal a pris soin d'appeler mon attention sur cette
ressemblance. Je n'ai découvert toutes ces choses qu'une fois averti,
et c'est lui qui m'a envoyé au Louvre, lui qui m'a fait remarquer
l'effrayante analogie qui existe entre cet horrible nain et Lui!
Pourquoi?... Et l'étrange, c'est que cette laideur, au lieu de
m'éloigner, m'attire. Ce mystérieux Anglais me tient sous un charme,
je ne peux plus me passer de lui.
Depuis que je le connais, la présence des autres m'est devenue plus
intolérable encore, leur conversation surtout! Oh! comme elle
m'angoisse et comme elle m'exaspère, et leur attitude, et leur façon
d'être, et tout, et tout!... Les gens de mon monde, mes tristes
pareils, comme tout ce qui vient d'eux m'irrite et m'attriste et
m'oppresse, leur vide et bruyant bavardage, leur perpétuelle et
monstrueuse vanité, leur effarant et plus monstrueux égoïsme, leurs
propos de club!
Oh! le ressassage des opinions toutes faites et des jugements appris,
le vomissement automatique des articles lus, le matin, dans les
feuilles et qu'on reconnaît au passage, leur désespérant désert
d'idées, et là-dessus l'éternel plat du jour des clichés trop connus
sur les écuries de courses et les alcôves des filles... et les loges
des petites femmes! Les petites femmes,... autre loque de langage, la
sale usure de ce terme avachi!...
O mes contemporains, mes chers contemporains,... leur idiot
contentement d'eux-mêmes, leur suffisance épanouie et grasse, le
stupide étalage de leurs bonnes fortunes, les vingt-cinq et cinquante
louis sonnant de leurs prouesses tarifées toujours aux mêmes chiffres,
leurs gloussements de poules et leurs grognements de porcs, quand ils
prononcent le nom de certaines femmes, l'obésité de leurs cerveaux,
l'obscénité de leurs yeux et la veulerie de leur rire! Beaux pantins
d'amour en vérité, avec l'affaissement esquinté de leurs gestes et le
démantibulé de leur chic (le chic, un mot hideux qui sied comme un
gant neuf à leur allure, affalée, de croque-morts, épanouie, de
Falstaff)... O mes contemporains, les _ceusses_ de mon cercle, pour
parler leur argot ignoble, depuis le banquier juif qui les a eues
toutes et racole cyniquement pour l'Affaire, jusqu'au gras journaliste
qui a son couvert, lui aussi, chez toutes, mais à de moindres taux, et
parle tout haut ses articles, comme je les hais, comme je les exècre,
comme j'aimerais leur manger et le foie et le fiel et comme je
comprends les bombes de l'Anarchie!
Pourquoi Ethal a-t-il éveillé en moi ce déchaînement de haine!...
Certes, cette horreur des hommes, cette abomination des mondains
surtout, je les ai toujours eues en moi, mais comme assoupies et
couvées sous la cendre, latentes,... Mais depuis que je le vois, c'est
comme un ferment qui s'aigrit et bouillonne, une fureur me soulève
tout, comme un vin nouveau, un vin d'exécration et de haine; tout mon
sang bout, toute ma chair me fait mal, mes nerfs s'exacerbent et mes
doigts se crispent, des envies de meurtre traversent mon cerveau...
Tuer, tuer quelqu'un, oh! comme cela m'apaiserait, éteindrait ma
fièvre... et je me sens des mains d'assassin.
Si c'est là la guérison promise! et pourtant la présence et la
conversation de Claudius me sont un bien-être, sa présence me rassure
et sa voix me calme... Depuis que je le vois, les figures d'ombre qui
grimaçaient autour de moi sont moins distinctes, je n'ai plus
l'obsession lancinante des masques,... et le vertige des yeux verts,
des glauques prunelles de l'Antinoüs s'est évanoui!...
Les yeux, les yeux, je n'ai plus la folie des yeux, cet homme a
enchanté mon mal; sa conversation est d'un tel charme, c'est un tel
éveilleur d'idées, ses moindres phrases trouvent en moi de tels échos.
Ce sont mes pensées, même les plus lointaines, les pas encore nées,
celles que je ne soupçonnais pas, que sa parole évoque et fait naître.
Ce mystérieux causeur me raconte à moi-même, donne un corps à mes
rêves, _il me parle tout haut, je m'éveille_ en lui comme dans un
autre moi plus précis et plus subtil; ses entretiens m'accouchent de
moi-même, ses gestes fixent mes visions, et je lui dois la lumière et
la vie.
Il a dissipé, écarté mes ténèbres; des spectres ne m'y menacent plus.
Et pourtant cette haine atroce et cette fureur de meurtre qui
grandissent!
C'est une des phases de ma guérison, peut-être, car je guérirai,
Claudius me l'a promis.
«_Juillet 1898._--Claudius a, comme moi, la curiosité des music-hall
et des bals publics. Le corps humain, dont la laideur aussi l'attriste
et l'irrite, quand par hasard il se meut en beauté, devient pour lui
une source de joies indicibles; la pureté des formes, leur souplesse
et leur vigueur, lui aussi, l'apaisent et le rassérènent. Cette
beauté, Claudius a, pour la découvrir, un œil d'une acuité
singulière, et cela sous les plus piteuses loques, sous le
déguisement des plus mornes haillons. Cette beauté, c'est surtout chez
les filles des rues, les miséreux et les voyous, que son flair
d'artiste la piste et la déterre, et avec quelle inquiétante
divination! et c'est pourtant le peintre attitré des grandes dames!
Le goût de Claudius va à la chair gueuse, comme le pourceau va à la
truffe. Il a pour la plaie et la guenille un amour perspicace et sûr
de mauvais Christ, dit-il lui-même en goguenardant.
L'autre soir, dans ce bal de la rue de la Gaîté où nous étions entrés
en revenant de Versailles, dans cette salle surchauffée et saturée
d'exhalaisons rousses, au milieu de ce public d'ouvriers endimanchés,
d'apprentis de métiers vagues et de toutes les prostitutions, comme
son œil clair et sournois de jouisseur est allé de suite à ce couple:
la femme, toute jeune encore, d'une maigreur ondulante sous les longs
bandeaux plats empruntés à Mérode, toute jeune et déjà fanée, mais
d'une fanerie morbide, capiteuse et vicieuse de faubourg parisien,
quelque brunisseuse sans doute. O le rose fiévreux de son mauvais
sourire et la cernure meurtrie de ses grands yeux voraces, et le
regard noir dont elle suivait les gargouillades et les ébats de son
danseur!
Ce danseur, sans doute son amant, l'avait lâchée et, un peu parti,
l'air débraillé et casseur dans un complet de velours élimé, le torse
en avant, le jarret tendu, il fringuait, tel un poulain échappé, dans
ce bal, happant victorieusement les femmes au passage et les faisant
pirouetter comme autant de toupies, à tour de rôle, l'une après
l'autre, elles ravies et soulevées, lui bien campé sur ses talons!
Et la délaissée, la femme aux bandeaux noirs, la face étroite et les
yeux durs, le surveillait, l'épiait, le guettait dans une angoisse
sourde et une colère montante; les autres femmes avaient fait cercle,
et lui, surexcité, fignolait maintenant un cavalier seul, risquait des
ronds de jambes, des appels de pieds et des ruades. Il retroussait les
pans de son veston, il se déhanchait, saluait jusqu'à terre la fille
blême et muette et, croupe en l'air, comme un qui joue à saute-mouton,
passait entre ses jambes la gouaillerie de sa face rieuse, osait
encore des tortillements.
Et dans la salle électrisée, des rires éclataient, et des
applaudissements. La fille était devenue verte; d'un geste, elle
fouillait sous son tablier, sa poche, mais lui, l'empoignant à la
taille, l'emportait dans une étreinte goulue, écrasait un baiser sur
sa bouche et, les yeux dans les yeux et de l'humide aux lèvres,
appuyés l'un à l'autre, les jambes enchevêtrées et partout se touchant
étroitement, elle, pâmée et pardonnante avec un rire de femme
chatouillée, lui, faraud, cabré et fier, valsaient et pirouettaient
dans l'orgueil affiché de la paix enfin faite et se désiraient
publiquement.
«Le drôle est beau, chuchotait Claudius à mon oreille, la petite ne
s'embêtera pas cette nuit.»
J'avais un sursaut, sa voix m'avait réveillé d'un songe. L'œil clair
et luisant de Claudius pesait sur moi comme une lame, j'en sentais
entrer en moi le froid et le coupant; il inspectait toute mon âme,
connaissait mon désir et jusqu'au trouble inavoué éveillé en ma chair
et par cette scène et ce garçon... Et j'ai senti que j'étais plein de
haine, de haine pour Claudius et la maîtresse de ce voyou!
Si c'est là la guérison annoncée. J'ai peur de cet Anglais, sa voix
fait naître en moi des suggestions abominables, sa présence me
déprave, son geste crée d'innomables visions.
«_20 juillet._--Ethal est absent, il est parti lundi, appelé à
Bruxelles par une lettre; une vente de tableaux et d'estampes l'a fait
quitter Paris brusquement. Il devait revenir le surlendemain ou jeudi
au plus tard, et voilà huit jours qu'il s'éternise là-bas, m'annonçant
toujours son retour par de courts télégrammes, et les dépêches
s'entassent sur ma table et mon Claudius ne revient pas.
Quelle place il a prise dans ma vie, comme il me manque! Sa présence
m'est devenue tellement nécessaire que, depuis son absence, comme une
faim me creuse et me tenaille l'être. C'est une sensation de faim
absolument, et en même temps j'étouffe et je suffoque. Et pourtant, je
le sens, je crains et je hais cet Anglais de malheur.
«_25 juillet._--Les _Trois fiancées_, de Torop. C'est un envoi de
Claudius, une gravure très rare qu'il a achetée à cette vente
d'Audenardes et qu'il m'adresse avec une lettre annonçant son retour
pour lundi. Dans trois jours! Il sera resté quinze jours absent.
Torop, Jean Torop, je connais ce nom; il est fameux en Hollande. Les
_Trois fiancées_.
C'est une sorte de diablerie quasi-monastique: dans un paysage peuplé
de larves, des larves fluentes, ondulantes et vomies, tel un flot de
sangsues, par de battantes cloches, se dressent, fantomales, trois
figures de femmes enlinceulées de gaze à la façon des madones
d'Espagne: les _Trois fiancées_, la fiancée du Ciel, la fiancée de la
Terre et celle de l'Enfer... Et la fiancée de l'Enfer, avec ses deux
serpents se tordant sur ses tempes et retenant son voile, a le masque
le plus attirant, les yeux les plus profonds, le sourire le plus
vertigineux qu'on puisse voir.
Si elle existait, comme j'aimerais cette femme! Comme je sens que ce
sourire et ces yeux dans ma vie, ce serait la guérison!
Je ne puis me lasser de contempler et d'étudier l'hallucinant visage.
Les _Trois fiancées_, c'est étrange de détails et de composition:
c'est du fantastique et du rêve rendus avec une préciosité étonnante;
cela tient à la fois de la manière d'Holbein et des songeries d'un
fumeur d'opium.
«C'est du catholicisme d'Asiatique, me dit Claudius dans sa lettre, du
catholicisme effarant, terrifiant et qui s'explique, car ce Hollandais
de Torop est Javanais de naissance. Je sais que vous aimerez ce Torop.
«Il n'y a que trois peintres au monde qui peignent les yeux que vous
cherchez: lui, Burne Jones et le grand Knopf.
«Je sais à laquelle de ces _Trois fiancées_ ira votre désir:--N'est-ce
pas que l'Infernale a les prunelles qui vous hantent?»
SÉRIE D'EAUX-FORTES
«C'est du catholicisme d'Asiatique, du catholicisme de perversité et
d'extase, catholicisme effarant, terrifiant et qui s'explique, car ce
Hollandais de Torop est Javanais de naissance.
«Je sais que vous aimerez ce Torop.
«Il n'y a que trois peintres au monde qui peignent les yeux que vous
cherchez: lui, Burne Jones et le grand Knopf.
«Je sais à laquelle de ces trois fiancées ira votre désir.--N'est-ce
pas que l'Infernale a les prunelles qui vous hantent?»
Et voilà que je suis hanté maintenant, l'obsession des prunelles
d'aigue m'est revenue... En effleurant la cicatrice, Ethal a rouvert
la plaie... la cicatrice? La blessure était à peine fermée.. Pourquoi
Claudius m'a-t-il envoyé cette eau-forte qui me trouble et cette
lettre qui m'angoisse davantage encore! Oh! la hantise des prunelles
émeraudées!
Si c'est là la guérison promise!... Il y a du mystificateur en lui. Se
ferait-il un jeu cruel d'exaspérer, en l'envenimant, mon mal?
«_3 août 98._--Il devait revenir, il avait annoncé son retour pour
hier.
Un télégramme m'arrive. «Anvers. Départ remis, vais à Ostende voir
Ensor. Très curieux artiste. Vous enverrai de ses masques si je puis
faire affaire: le sais gêné, en abuse, très juif. Ai déniché hier ici,
chez brocanteur, une suite d'épreuves Goya avant la lettre, la série
des _Caprices_, un trésor, en détache une et vous l'envoie pour vous
faire prendre patience. Étudiez-la. Lettre suit. Amitiés.--Août 98.»
L'eau-forte annoncée vient de m'être remise. Les noirs sont
merveilleux. C'est une tête grimaçante au nez camard et aux yeux
visionnaires, des yeux de fièvre, d'une ardeur effrayante, allumés
comme des fanaux dans des orbites caverneux; une tête socratique dont
toute la vie semble dardée dans les prunelles; tête d'alchimiste ou de
cénobite ossifiée, desséchée, une tête de chauve-souris aux lèvres
minces, comme usées de prières, des lèvres de vieille femme dont la
bouche rentre et, creusée, fait trou. Là-dessous, la fuite brusque
d'un menton bref, donnant au profil l'aspect d'un museau, et sur cette
chose décrépite, ratatinée et séculaire, surplombe et se développe un
front démesuré, énorme à faire éclater les tempes; c'est la
disproportion effarante d'un gigantesque cerveau.
L'absolue calvitie du front fait de cette tête un glabre et
fantatisque crâne, un crâne sous lequel le triste museau s'écrase; et
l'ivoire poli de ce crâne prodigieux fume, ondule et moutonne. Ce
crâne bout et fume, comme le couvercle d'une chaudière, et ces
errantes et pâles fumées deviennent, dans le noir de l'eau-forte, des
mufles et des becs, autant de bêtes grimaçantes, autant de larves et
de vénéneuses nudités. L'anormal cerveau peuple la nuit de rictus et
de menaces.
Et, en marge, soulignant le cauchemar abominable, cette pensée de Goya
en français et en espagnol:
Le génie dénué de la raison enfante des monstres.
Pourquoi Claudius m'a-t-il envoyé cela? Que veut-il dire? Quel est
son but? Quel est le sens de cette eau-forte hideuse et de son envoi
de lui à moi, car elle me fait mal à regarder, cette introuvable
épreuve, elle m'attire, me repousse et m'attache? Il y a comme un
poison dans ces prunelles dardées et fixes!
Et l'horreur de ces sangsues à face humaine, de ces virgules
ondulantes et fluentes, qu'enfante le crâne en fusion, le cerveau m'en
fait mal.
Après le Torop, le Goya! J'ai beau chercher, je ne m'explique pas! Et
ce retour diffère de jour en jour...
Quel jeu sinistre cet Anglais de mystère joue-t-il donc avec moi?
«_5 août._--Toute la nuit, d'étranges reptiles à bec de cigogne, des
crapauds ailés comme des chauves-souris, puis d'énormes scarabées au
ventre entr'ouvert tout grouillant d'helminthes et de vers, des
enfants nouveau-nés s'effilant en sangsues, et d'atroces imaginations
d'insectes et d'infusoires ont pullulé dans les rideaux de mon lit.
J'ai sué d'angoisse et me suis débattu dans les affres d'un térébrant
cauchemar. L'eau-forte de Goya a enfanté ces monstres, je doublerai
ma dose de bromure ce soir.
«_8 août 98._--Une lettre de Claudius. Elle est timbrée d'Ostende; une
lettre et un rouleau de parchemin! Quelque nouvel envoi?
Voyons la lettre d'abord:
«Mon cher duc, excusez-moi une fois de plus. Je vous fais faux
bond pour la troisième fois, et vous avez renoncé, cet été, à
votre saison d'eau et au Tyrol pour demeurer à Paris avec
moi... Je serais le dernier des misérables si je n'avais le
motif le plus sérieux de vous faire attendre. Le plus
merveilleux bibelot, un objet du seizième siècle tout à fait
rare et d'un modèle dont je raffole, une pièce de musée comme
on n'en rencontre plus sur le marché, m'est signalée par Ensor
et tout près d'ici, en Hollande, à Leyde même.
«L'objet est chez un vieux collectionneur dont les vitrines
vont être mises aux enchères par licitation. Le pauvre homme
est devenu fou et sa famille liquide; les ventes d'été sont
seules abordables. Désastreuses pour le vendu, l'acheteur y
peut trouver son compte.
«Je pars dans une heure pour Leyde, je reviendrai avec l'objet
ou je ne reviendrai pas, car, s'il est tel que me l'a dépeint
Ensor, c'est une pièce unique et qui sera ma gloire. Pour la
fixer je reprendrai mes pinceaux et retrouverai mon talent: je
peindrai cette chose ou je ne toucherai plus jamais une toile.
«Vous la verrez, vous la verrez et l'aimerez comme moi, plus
que moi peut-être, et alors nous serons rivaux.
«Si je n'allais pas trouver cette chose telle que me l'a
racontée Ensor! Cet Ensor voit avec son imagination, mais sa
vision est d'une probité parfaite, d'une précision géométrique
presque; il est même un des seuls qui voient. Il a l'obsession
des masques comme nous, c'est un voyant comme vous et moi; les
bourgeois le traitent de fou.
«Je lui ai narré votre cas, et il s'y est intéressé
naturellement; il s'est même pris d'une belle passion pour
vous, sans vous connaître; entre malades on se comprend
toujours et, pour vous marquer sa sympathie, il a choisi dans
ses cartons une de ses plus belles eaux-fortes et m'a prié de
vous l'offrir; je vous l'adresse signée de lui. C'est sinon la
plus belle, du moins la plus intense, de sa série de
_Masques_.
«Vous verrez quel homme est cet Ensor et quelle merveilleuse
divination il a de l'invisible et de l'atmosphère que créent
nos vices... Nos vices, qui de nos visages font des masques.
«Attendez maintenant un télégramme de Leyde qui vous annoncera
et mon succès et, cette fois, mon retour.
«ETHAL.
«Je n'ai pu, pour mon compte, faire affaire avec Ensor.»
Et voilà encore sa rentrée différée, son absence prolongée, et jusques
à quand maintenant? On dirait que c'est chez lui un parti-pris
d'énerver et d'exaspérer ma patience.
Et ce bibelot unique, cette pièce de collection qu'il est parti
acquérir en Hollande et dont il veut peindre un chef-d'œuvre,
qu'est-ce que cela peut bien être? Quelque mystification encore.
Une curiosité m'étreint et en même temps un doute, un soupçon et une
grandissante terreur.
Je devine une amorce dans tous ces envois de gravures hideuses et
hallucinantes; elles me détraquent et dépravent le cerveau, peuplent
mon imagination de stupeur et de transes, et la trépidation nerveuse
de cette perpétuelle attente...