«_Mars 1898._--Quel étrange rêve j'ai fait, cette nuit! J'errais dans

les rues chaudes d'un port, dans le bas quartier d'un Barcelone ou

d'un Marseille, rues puantes et fraîches avec leurs tas d'ordures

amoncelées aux portes et l'ombre bleue de leurs grands toits. Toutes

dévalaient vers la mer, la mer pailletée d'or, comme frottée de

soleil, apparue avec des vergues et des mâtures lumineuses au bout de

chaque voie; au-dessus de ma tête, l'azur éclatait implacable, et

j'allais, à travers ces longs corridors frais et sombres, dans

l'abandon de tout un quartier désert, un quartier, on eût dit de ville

morte, vidé tout à coup d'étrangers et de marins et où j'errais seul,

dévisagé et fouillé jusqu'à l'âme par les yeux des prostituées,

assises à leur fenêtre ou debout sur les seuils.

Et elles ne me parlaient pas. Appuyées aux rebords de grandes baies ou

raidies dans l'embrasure des portes, elles se taisaient, les seins et

les bras nus, bizarrement maquillées de rose, les sourcils charbonnés

sous les cheveux en tire-bouchon piqués de fleurs en papier et

d'oiseaux de métal, et toutes se ressemblaient!

On eût dit de grandes marionnettes, de longues poupées mannequinées

oubliées là dans la panique, car je devinais qu'une peste, quelque

effroyable épidémie rapportée d'Orient par les navires avait balayé

cette ville et l'avait faite vide d'habitants; et j'étais seul avec

ces simulacres d'amour abandonnés par les hommes au seuil des maisons

de joie et déjà, depuis des heures, j'errais sans pouvoir sortir de ce

quartier morne, obsédé par les yeux vernissés et fixes de tous ces

automates, quand une soudaine idée me venait que toutes ces filles

étaient des mortes, des pestiférées ou des cholériques pourrissant là,

dans la solitude, sous des masques de plâtre et de carmin, et mes

entrailles se liquéfiaient de froid. Et malgré ce froid, m'étant

approché d'une fille immobile, je voyais en effet qu'elle avait un

masque; et l'autre fille, debout à la porte voisine, était aussi

masquée, et toutes étaient horriblement pareilles sous l'identique

coloriage brutal.

J'étais seul avec des masques, avec des cadavres masqués, pis que des

masques, quand tout à coup je m'apercevais que sous ces faux visages

de plâtre et de carton les prunelles de ces mortes vivaient.

Les yeux vitreux me regardaient.

Je m'éveillai avec un cri, car toutes ces femmes, je les avais au même

instant reconnues. Elles avaient toutes les yeux de Kranile et de

Willie, Willie la mime, Kranile la danseuse, l'œil gauche de Kranile,

l'œil droit de Willie, si bien que, bigles, toutes ces mortes

paraissaient borgnes.

Est-ce que je vais avoir la hantise des masques, maintenant?

L'EFFROI DU MASQUE

«_Avril 98._--Des masques! j'en vois partout. La chose affreuse de

l'autre nuit, la ville déserte avec tous ses cadavres masqués au seuil

des portes, ce cauchemar de morphine et d'éther s'est installé en moi.

Je vois des masques dans la rue, j'en vois sur la scène au théâtre,

j'en retrouve dans les loges. Il y en a au balcon, il y en a à

l'orchestre, partout des masques autour de moi. Les ouvreuses, qui me

rendent mon pardessus, ont des masques; des masques se pressent sur le

péristyle, à la sortie, et le cocher du fiacre qui me ramène ce soir,

a la même grimace de carton figée sur son visage!

C'est une chose vraiment par trop effroyable que de se sentir seul à

la merci de toutes ces faces d'énigme et de mensonge, seul au milieu

de tous ces ricanements et de ces menaces immobilisés dans des

masques. J'ai beau me persuader que je rêve et que je suis le jouet

d'une vision, tous ces visages de femmes, fardés et peints, toutes ces

bouches au minium et ces paupières soulignées de kohl, tout cela a

créé autour de moi une atmosphère de transe et d'agonie... Le

maquillage! c'est là d'où vient mon mal.

Heureux suis-je, maintenant, quand ce ne sont que des masques!

Parfois, je devine le cadavre dessous, et ce sont souvent plus que des

masques, puisque ce sont des spectres que je vois.

L'autre soir, dans cette espèce de café-concert de la rue Fontaine où

j'étais venu m'échouer avec Tramsel et de Jocard, cette soi-disant

chanteuse mondaine pour laquelle ils m'avaient conduit là, comment

n'ont-ils pas vu que c'était une morte?... Oui, une morte sous la

somptueuse et lourde sortie de bal, qui la gaînait et la tenait toute

droite, comme au fond d'une guérite de velours rose rebrodé et

passementé d'or..., un vrai cercueil de reine d'Espagne. Mais eux,

amusés de sa voix blanche et de sa maigreur, la trouvaient falote, et,

tout au plus, drôle... Drôle! cette épithète veule, inconsistante et

molle qu'ils appliquent à tout maintenant. La femme avait, en effet,

une toute petite tête amenuisée d'une joliesse macabre dans

l'amoncellement de fourrures de son manteau de théâtre, et ils la

détaillaient, intéressés surtout au roman qu'on prête à cette femme,

une petite bourgeoise lancée dans la haute noce à la suite d'une

toquade pour je ne sais quel cabot; et aucun d'eux n'a vu, et personne

non plus, d'ailleurs, dans cette salle, la chose qu'ont saisie mes

yeux tout d'abord: posées à plat sur le satin blanc de la robe, les

deux mains de cette chanteuse, deux mains de squelette, deux jeux

d'osselets gantés de Suède blanc, les mains impressionnantes d'un

Albert Dürer, dix doigts de morte mal emmanchés au bout de deux trop

longs et trop grêles bras de mannequin;... et, pendant que cette salle

convulsionnée de rire et trépidante de joie faisait de ses lazzis et

de ses cris d'animaux une ovation douloureuse à cette femme,

l'impression s'affirmait en moi que ses mains n'étaient pas plus

celles de son corps que ce corps aux épaules trop hautes n'était celui

de sa tête; et c'était une affre et un malaise que la conviction

établie en moi, que je n'écoutais pas chanter une femme vivante, mais

un automate aux pièces disparates et montées de bric et de broc,

peut-être pis encore, une morte hâtivement reconstituée avec des

déchets d'hôpital, quelque macabre fantaisie d'interne imaginée sur

les bancs de l'amphithéâtre; et cette soirée commencée comme un conte

d'Hoffmann s'achevait en vision d'hôpital.

Oh! cette Olympia de beuglant, comme elle a précipité la marche de mon

mal!

«_Mai 1898._

O frères, tristes lys, je languis de beauté

Pour m'être désiré dans votre nudité,

Et vers vous, nymphes, nymphes de ces fontaines,

Je viens au pur silence offrir mes larmes vaines,

Les hymnes du soleil s'en vont. C'est le soir,

J'entends les herbes d'or grandir dans l'ombre sainte

Et la lune perfide élève son miroir,

Si la fontaine claire est par la nuit éteinte.

Ainsi, dans ces roseaux harmonieux jeté,

Je languis, ô saphir, par ma triste beauté;

Saphir antique et source magicienne,

Où j'oubliais le rire de l'heure ancienne,

Que je déplore ton éclat fatal et pur!

Autrefois, aux heures mauvaises, je n'avais qu'à ouvrir mes écrins et

à appuyer mes tempes à l'eau froide des gemmes pour les rafraîchir...

Le sombre azur des saphirs surtout me calmait; le saphir, la pierre

de la solitude et du célibat, le saphir, le regard de Narcisse...

Frantz Ebner, le joaillier de Munich, m'en a rapporté de si beaux, des

saphirs de l'Inde d'une eau profonde et claire où les nuits

transparentes de Ceylan sont comme demeurées, des saphirs nocturnes où

naguère je noyais toujours ma fièvre, quand j'y caressais et mes yeux

et mes doigts.

Et les beaux vers de Paul Valéry! Quel calme leur mélancolie

nostalgique et sublime apportait en moi! A mon horrible mal ils

substituaient, ces vers, la brûlure de Narcisse; et cette brûlure

était encore de la fraîcheur auprès de l'âme de soufre et de phosphore

qu'ont allumée en mon être les yeux dolents de l'_Antinoüs_... Les

saphirs ne m'apaisent plus depuis que je suis hanté par les masques.

«_1er juin 1898._--Est-ce pour s'être trop complu dans l'eau froide

des joyaux que mes prunelles ont pris cette clairvoyance atroce? La

vérité est que je souffre et meurs de ce que ne voient pas les autres

et de ce que, moi, je vois! Mon hallucination n'est qu'un sens de

plus: c'est l'innommable de l'âme humaine remonté à fleur de peau qui

prête à tous ces visages les apparences de masques. J'ai toujours

souffert, comme d'une tare, de la laideur des gens rencontrés dans la

rue, des petites gens surtout, ouvriers se rendant à leur travail,

petits employés à leur bureau, ménagères et domestiques, laideurs d'un

comique attristant et morne encore aggravées par les vulgarités de la

vie moderne, la vie moderne et ses promiscuités dégradantes... Oh!

sous une pluie de novembre, l'intérieur d'un bureau d'omnibus!

Les laideurs de la rue parisienne, la pauvreté de certaines nuques aux

cheveux rares, la face chafouine de certaines bonnes en courses, la

chlorose éreintée et vicieuse de leurs lèvres trop pâles et les yeux

obliques, toujours chavirés sous les paupières bourgeonnantes, de

certains suiveurs de femmes! Ah! les laideurs de la rue parisienne!

Avec les premiers froids il y en a qui deviennent terribles! Mais

celles-là, du moins, je me les expliquais.

Ces pauvres faces déprimées de vieux artisans et de petits bourgeois

portaient le souci quotidien des basses besognes, le poids des

préoccupations mesquines, l'inquiétude des échéances et la terreur des

fins de mois; la lassitude de tous ces sans-le-sou aux prises avec la

vie, une vie rance et sans imprévu, toute la tristesse même d'exister

sans une pensée un peu haute sous le crâne leur avait fait ces

laideurs mornes et plates.

Le moyen de trouver un regard dans tous ces yeux fixés d'hébétude ou

durcis par la haine, dans tous ces yeux de pauvres hères, vitreux ou

criminels? Naturellement, la pensée, quand il y en a une en eux, ne

peut être qu'ignoble ou sordide: on n'y voit luire que des éclairs de

lucre et de vol; la luxure, quand elle y passe, est vénale et

spoliatrice. Chacun dans son for intérieur ne songe qu'au moyen de

piller et de duper autrui.

La vie moderne, luxueuse, impitoyable et sceptique a fait à ces hommes

comme à ces femmes des âmes de garde-chiourme ou de bandits: têtes

aplaties et venimeuses de vipères, museaux retors et aiguisés de

rongeurs, mâchoires de requins et groins de pourceaux, ce sont

l'envie, le désespoir et la haine, et c'est aussi l'égoïsme et c'est

aussi l'avarice, qui font de l'humanité un bestiaire où chaque bas

instinct s'imprime en traits d'animal.... Mais ces masques ignobles!

dire que je les ai longtemps crus l'apanage des classes pauvres, ô

préjugé des races, des classes pauvres!

Quel blasphème! je n'avais pas regardé les miens.

«_10 juin 1898._--Une joie dans mon enfer, une consolation dans les

ténèbres hantées où je me débats, si toutefois c'est une consolation

de ne plus s'y débattre seul!

Un autre homme a la même obsession que moi, un autre homme a la

hantise des masques, un autre homme les redoute et les voit, et cet

homme est un grand peintre, un artiste anglais connu de toute

l'Europe, une des gloires de Londres: Claudius Ethal, le fameux Ethal,

qu'un procès retentissant avec lord Kerneby vient d'éloigner

d'Angleterre et d'amener à se fixer à Paris.

Lord Ethal voit aussi des masques; mieux, il dégage immédiatement le

masque de tout visage humain. La ressemblance avec un animal est le

premier caractère qui le frappe dans chaque être rencontré.... et de

cette effroyable clairvoyance il souffre avec une telle acuité, qu'il

a dû renoncer à son métier. Lui, le grand peintre de portraits, il ne

fera plus désormais que des paysages, lui, Claudius Ethal, l'auteur

de la _Jeune fille à la rose_ et de la _Dame en vert_!

Par quel secret pressentiment ce visionnaire a-t-il été averti de mon

mal? Est-ce d'instinct ou sur des renseignements, documenté par des

indiscrétions d'amis, qu'il est venu à moi brusquement, dans ce salon,

avant-hier, et avec une familiarité que n'autorisait pas la banale

présentation d'avant le dîner, pourquoi m'a-t-il dit de cette voix

basse et lointaine, une voix toute changée qui n'était plus celle

qu'il avait à table, pourquoi m'a-t-il dit avec cet air de complicité

et de mystère: «Ne trouvez-vous pas, monsieur le duc, que la marquise

de Sarlèze ressemble étrangement à une cigogne ce soir?»

C'était fou et c'était vrai.

Avec son long cou granulé, sa face étroite, ses yeux ronds aux

paupières membraneuses, avec son grand nez effilé surtout, effilé

comme un bec et l'artifice évident des faux cheveux adhérant mal au

crâne, la marquise de Sarlèze était, ce soir-là, une effarante cigogne

de cauchemar. La ressemblance m'apparut tout à coup criante, et je

sentais ma raison sombrer dans de l'inconnu; car dans la buée

lumineuse des lustres, le long des hautes fenêtres long drapées de

satin vert pâle et dans l'embrasure des portes, les salons de l'hôtel

de Sarlèze venaient de se peupler de masques.

C'est cet Anglais qui les évoquait et les imposait à ma vision. La

femme au piano, qui chantait, à moitié nue, comme entraînée en avant

par le poids de sa gorge, avait le profil d'une brebis bêlante; le

blond de ses cheveux avait jusqu'à l'aspect terne et laineux d'une

toison. De Tramsel dégageait un museau de renard, Mireau, le

romancier, une gueule de hyène; dans le groupe des femmes assises,

toutes les fleurs du faubourg en corbeille pourtant, c'étaient de

lourdes faces bovines, des prunelles aqueuses de vache ruminante à

côté de fronts fuyants de carnassier et d'yeux ronds d'oiseau de

proie.

Et ce terrible Anglais me nommait toutes les ressemblances. Debout

près du Pleyel, la dame à la face moutonnière, la comtesse de

Barville, continuait à bêler du Chaminade; un pianiste, un

professionnel aux yeux saillants de batracien dans une pauvre petite

figure écrasée et stupide, l'accompagnait en saccade avec des gestes

hâtifs.

Claudius Ethal, penché à mon oreille, continuait sa nomenclature de

monstres: l'enfilade des salons de l'hôtel de Sarlèze, leurs longs

parallélogrammes d'anciennes boiseries à peine rehaussées d'or, ce

diabolique Anglais les avait peuplés littéralement de spectres et,

comme dans un envoûtement, l'atmosphère toute grouillante de larves,

telle une goutte d'eau vue au microscope, laissait transparaître avec

les âmes les épouvantables faces des instincts et des pensées

ignobles. Autour de nous grimaçaient, tournoyaient des bouches

d'ombre.

Le cauchemar prit fin lorsque l'Anglais se tut.

LE GUÉRISSEUR

«_Juin 98._--Quel homme est-ce que cet Ethal? Un sincère, un

prodigieux artiste ou un mystificateur?... Je sors de son atelier,

bouleversé, intrigué, et pourtant sous le charme; un instant je me

suis cru guéri... Eh bien, non, puisque je suis aussi inquiet

qu'avant, mais d'une autre inquiétude, moins anxieux sur mon cas, mais

si troublé par l'homme!

Quel merveilleux improvisateur, quel éveilleur d'idées neuves,

étranges et qui, néanmoins, semblent vraies.

Ce Claudius Ethal m'a ensorcelé et je n'ai rien vu dans son atelier,

pas un crayon, pas un croquis, pas un bout de toile... Et quel

singulier atelier pour un sensuel et somptueux artiste comme lui!

Quatre murailles nues éclairées par le jour froid d'un grand châssis,

une vue de toits, et quels toits! Le Panthéon et les tours de

Saint-Sulpice, car cet Anglais a trouvé le moyen d'aller se loger de

l'autre côté de l'eau, au bout du monde, derrière le Luxembourg...

Et dans ce vaste hall au plafond si haut qu'il en paraît reculé dans

l'ombre, pas un bibelot, pas une tache claire d'ancienne étoffe ou de

dorure de cadre: le dénûment d'un atelier de peintre de décors. Un

luxe, cependant, dans cette austérité: les moires d'un parquet ciré et

frotté à s'y regarder, un parquet luisant comme une glace, et, dans un

angle, le haut miroir d'une psyché Empire entre deux montants d'acajou

surchargés de masques.

Des masques de Debureau, faces pâles de Pierrots aux narines pincées,

aux sourires minces; masques japonais, les uns de bronze, les autres

de bois laqué; masques de la comédie italienne, ceux-là de soie et de

cire peinte, quelques-uns même de gaze noire tendue sur des fils de

laiton, des masques de Venise énigmatiques et légèrement horribles

comme ceux des personnages de Longhi; c'était toute une guirlande

grimaçante posée autour de l'eau dormante du miroir.

J'étais venu voir le peintre et sa peinture, et je tombais sur une

collection de masques. J'eus un moment de quasi-effroi.

«Je les ai sortis pour vous, faisait Claudius Ethal avec un geste

gracieux de maître de danse, j'en ai une collection assez complète.

Les masques de Debureau deviennent assez, rares; puis j'en ai quelques

curieux de Venise: ceux-là sont introuvables aujourd'hui. Je ne vous

parle pas des japonais. Le Yeddo est maintenant à Londres et avenue de

l'Opéra.» Et comme je demeurais sur mes gardes:

«Ne craignez donc rien, la seule chance de guérison que vous ayez de

cette obsession des masques, c'est de vous familiariser avec eux et

d'en voir quotidiennement. Contemplez-les longuement, maniez-les même

et pénétrez-vous de leur horrifiante et géniale laideur, car il y en a

qui sont œuvres de grands artistes. Leurs laideurs rêvées atténueront

en vous la pénible impression de la laideur humaine... La guérison par

les semblables, c'est de l'homéopathie, en somme; je connais votre

cas, c'est le mien. Je ne me suis pas exilé de Londres pour un autre

motif. L'atmosphère fuligineuse et le brouillard de la Tamise y

développent d'une façon par trop affreuse les côtés de spectre et de

poupée des êtres. Je respire tellement mieux depuis que je vis avec

ces masques! Aussi, je les ai tous sortis pour vous.» Et s'effaçant

avec une grâce falote de danseur, Ethal me découvrait un _somno_

d'acajou du même style que sa psyché; tout un monceau de masques en

encombrait les coussins.

Je dois l'avouer, il y en avait de charmants et de terribles. Les

masques japonais surtout ravissaient le peintre: masques de guerriers,

masques de comédiens et masques de courtisanes, les uns effroyables,

crispés et convulsés, le bronze des joues creusé de mille rides avec

du vermillon larmant au coin des yeux et de longues traînées vertes au

coin des bouches, telles des bavures de fiel. L'Anglais en caressait

les longues chevelures noires rapportées. «Ce sont des masques de

démons, disait-il; les Samouraï les portaient à la guerre pour

terroriser l'ennemi. Celui-là couvert d'écailles vertes, avec entre

les narines deux pendeloques d'opale, c'est un masque de génie marin.

Celui-ci, avec ses touffes de poils blancs en guise de sourcils et les

deux mêmes pinceaux de crin au bord des lèvres, c'est un masque de

vieillard. Ces autres-là, d'un blanc de porcelaine, d'une matière

unie et fine comme une joue de mousmé et si douce au toucher, des

masques de courtisanes. Voyez, ils se ressemblent tous avec leurs

narines délicates, leurs faces rondes et leurs lourdes paupières

bridées; ils sont tous à l'effigie de la déesse. Les perruques

sont-elles d'un assez beau noir? Ceux-là qui pouffent de rire dans

leur immobilité, des masques de comédiens.»

Et ce diable d'homme citait les noms des démons, des dieux et des

déesses; son érudition enchantait: «Bah! j'ai si longtemps habité

là-bas!» Il maniait maintenant les légers édifices de gaze et de soie

peinte des jolis masques vénitiens.

«Voici un Cocodrilla, un capitaine Fracasso, un Pantalon et un

Matamore. Les nez seuls diffèrent et l'ébouriffement des moustaches,

si vous y regardez de près. Ce masque de soie blanche avec d'énormes

besicles, dégage-t-il un effroi assez comique? C'est un docteur

Curucucu, un vrai fantoche de contes d'Hoffmann. Quant à celui-ci,

tout en crin noir, avec ce long nez en spatule, l'air d'un bec de

cigogne se terminant en cuiller, pouvez-vous imaginer quelque chose de

plus épouvantable? C'est un masque de duègne. Une amoureuse était

bien gardée quand elle courait la ville, flanquée d'une matrulle ornée

d'un appendice pareil. C'est tout le carnaval de Venise qui défile et

parade devant nous sous le camail et le domino, embusqué derrière ces

masques, _e poppe_! Voulez-vous une gondole? Où allons-nous? A San

Marco ou au Lido?»

Et il riait. Sa verve m'étourdissait et je riais comme lui, charmé par

sa faconde, ébloui par le scintillement de tant de souvenirs, et je ne

voyais plus dans les trous d'yeux de tous ces masques les affreuses

lueurs de soufre, qui jadis y pâlissaient pour moi.

«C'est assez pour aujourd'hui, déclarait-il après une heure et demie

de divagations, il faudra revenir et le plus souvent possible. Votre

cas est si intéressant! Quand vous serez plus aguerri, nous

feuilletterons ensemble les albums des grands déformateurs, les

Rowlandson, les Hogarth, les Goya surtout. Ah! le génie de _ses

caprices_, l'horreur apaisante de ses sorcières et de ses mendiants!

Mais vous n'êtes pas encore mûr pour le terrible Espagnol. Son œuvre,

voilà le philtre de guérison. Il y a aussi Rops, mais les côtés

luxurieux de l'artiste réveilleraient en vous des fièvres qu'il faut

laisser dormir. Ensor peut-être et ses cauchemars modernes, quand

vous serez en bonne voie. C'est une vraie cure que j'entreprends.

«Si nous étions à Madrid, je vous dirais d'aller, tous les matins, au

Prado vous suggestionner devant les fous de Vélasquez, les fous des

Hasbourg; il y a là un choix divertissant. Mais, au fait, allez donc

au Louvre. L'Antonio Moro, le fameux nain du duc d'Albe vous sera d'un

enseignement puissant. D'abord, il vous familiarisera avec ma figure:

on dit qu'il me ressemble, et là-dessus, adieu ou, plutôt, à bientôt.

«Vous guérirez sûrement.»

«_Juillet 98._--Pourquoi Claudius Ethal m'a-t-il dit qu'il ressemblait

à l'Antonio Moro du Louvre? Pour me troubler ou se moquer de moi?

Ce Claudius Ethal est, paraît-il, un terrible mystificateur. A

Londres, il a pratiqué le _fun_ avec de tels raffinements d'à-propos

et de malice qu'il a dû s'expatrier en France; sa situation, là-bas,

n'était plus tenable. Son procès avec lord Kerneby, au sujet du

portrait de la duchesse, n'a été qu'un heureux prétexte; la vérité est

qu'il a fui de justes colères et l'explosion de vieilles rancunes,

rancunes et colères attisées avec un art d'ironiste qui met chez lui

le mystificateur bien au-dessus du peintre de portraits. Le scandale

de sa condamnation, la perte de son procès n'ont été que des

représailles; les tribunaux ont frappé en lui bien plus le _fumiste_

incorrigible et triomphant, que l'artiste atrabilaire, grincheux et

sans parole.

Pendant dix ans, fort de son talent et de son grand nom, peintre

attitré de l'aristocratie et presque assuré d'une impunité garantie

par le crédit de sa clientèle, il a bafoué et ridiculisé cette

aristocratie dans ce qui lui tient le plus douloureusement au cœur,

dans sa morgue et son hypocrisie. On cite de lui des histoires

effroyables: d'abord celle de la marquise de Clayvenore, princesse et

dame d'honneur de la reine, invitée par lui à luncher dans son atelier

de Windsor, dans la banlieue londonienne, et, là, brusquement mise en

face du terrifiant portrait de deux clowns excentriques, des deux

frères Dario, qui, il y a trois ans, révolutionnèrent les music-hall

de New-York et de Londres, Reginald Dario, le géant, et Edwards Dario,

le nain. Lady Clayvenore, l'avant-veille, avait vu les deux

excentriques à l'Aquarium et gardait encore toute neuve la vision de

leurs grimaces et de leurs contorsions. Lady Clayvenore croyait

trouver dans l'atelier d'Ethal des portraits de femmes et d'enfants;

elle tombe au crépuscule sur ce cauchemar peint, les faces torturées

des deux phénomènes; puis voilà que l'atelier se fait obscur. C'était

fin décembre, et le jour baisse vite en hiver, et lady Clayvenore

s'aperçoit qu'elle est seule dans l'atelier désert. Claudius Ethal a

disparu, et pendant que, tremblante, elle cherche une porte, une issue

sous des portières qui ne s'écartent plus, l'hallucinant portrait

s'anime. Le nain d'abord, comme un crapaud, saute hors du cadre, puis

le géant s'en envole, maigre et long, avec des battements d'aile de

vautour, et, autour de la pauvre femme atterrée, un étrange sabbat

commence. Avec d'atroces dislocations du torse et des bras c'est le

numéro qu'elle a vu à l'Aquarium l'avant-veille, mais fantomatique,

spectral dans la solitude de cet atelier désert; la danse de deux

larves s'y aggrave d'ombre et de silence.

Les deux excentriques, loués et stylés d'avance par Claudius Ethal,

exécutèrent leurs exercices en conscience; mais, à la suite de cette

_private_ séance, lady Clayvenore garda le lit pendant huit jours,

et, si elle n'eût été en instance de divorce avec lord Clayvenore, ce

mauvais plaisant d'Ethal eût reçu des témoins.

Monsieur de Phocas, Astarté: Roman · 第 3 / 17 段