HÔTELS EXISTANTS EN 1789.

_Hôtel de Cluni_ (rue des Mathurins).

Le palais des Thermes, dont nous avons déjà décrit le beau débris que

l'on voit encore dans la rue de La Harpe, s'étendoit aussi dans la rue

des Mathurins. Au treizième siècle il fut détruit et divisé en plusieurs

parties. Celle qui régnoit sur cette rue fut acquise en 1243, d'abord

par Raoul de Meulent, ensuite par Robert de Courtenai. Au commencement

du quatorzième siècle, un de ses descendants, Jean de Courtenai, la

vendit à l'évêque de Bayeux. Elle fut ensuite acquise par Pierre de

Chalus, évêque de Cluni, quoiqu'il eût déjà une maison à la porte

Saint-Germain et un logement au collége de Cluni. Enfin cet hôtel fut

entièrement rebâti, suivant Jaillot, en 1490[628], par les soins de

Jacques d'Amboise[629], abbé du même monastère, évêque de Clermont, etc.

Cet édifice, qui existe encore en entier, et qui est bien conservé, nous

semble un des monuments gothiques les plus élégants de la capitale, et

mérite d'être visité par les curieux. Le portail et les croisées en sont

couverts de sculptures très-délicatement travaillées; la chapelle,

située au premier étage sur le jardin, offre une construction

remarquable et singulière: la voûte, très-chargée de sculptures, est

soutenue par un seul pilier de forme octogone élevé au milieu, et auquel

viennent aboutir toutes les arêtes. Sur les murs de cette chapelle, qui

peut avoir vingt à vingt-deux pieds carrés, étoient placés, en forme de

mausolées, les portraits de la famille de Jacques d'Amboise, entre

autres celui du cardinal; ils étoient la plupart à genoux, habillés

suivant le costume du temps. Le fond étoit décoré d'un groupe de quatre

figures représentant saint Jean, Joseph d'Arimathie et la Vierge qui

pleure sur le corps de son fils. Le piédestal de ce groupe servoit

d'autel[630].

[Note 628: Germain Brice place cette reconstruction en

1505.]

[Note 629: Il étoit neveu du fameux cardinal Georges

d'Amboise, le ministre chéri de Louis XII. Les murailles

offrent de toutes parts les armes de sa famille, ainsi que

le bourdon et les coquilles, attributs de saint Jacques, son

patron.]

[Note 630: Toutes ces figures ont été détruites pendant la

révolution. Cette chapelle sert maintenant à des cours

particuliers de pharmacie.]

À droite, une tour octogone renferme un très-bel escalier à vis, bien

appareillé, d'une coupe heureuse, qui conduit aux divers appartements.

Sur les murailles de la cour, on montroit autrefois le diamètre de la

fameuse cloche de Rouen appelée _Georges d'Amboise_, et l'on

prétendoit même que c'étoit dans cette cour qu'elle avoit été jetée en

fonte.

_Hôtel de Henri de Marle_ (rue du Foin).

Dans cette rue, et au coin de celle de Bout-de-Brie, est un hôtel dont

la façade n'annonce rien de remarquable, mais dont la porte offroit

jadis un écusson qu'il est nécessaire de décrire: le champ en étoit

d'azur, à deux faces d'or, accompagnées de six besants de même, trois

en chef, deux en coeur et un en pointe. Ces mêmes armoiries se

trouvoient répétées aux deux côtés d'un autre grand écusson sculpté

sur la porte intérieure, lequel portoit trois _C_ ou croissants

entrelacés, surmontés d'une couronne royale. Enfin, au-dessus de cet

écusson, on en voyoit un troisième offrant l'écu de France à trois

fleurs de lis, soutenu par deux anges, et surmonté de la couronne

royale. Une ancienne tradition, qui s'est perpétuée jusque dans le

siècle dernier, présentoit cette maison «comme un ancien palais élevé

par Henri II, et désigné dans le quartier sous le nom d'_hôtel de la

Reine-Blanche_, parce qu'après la mort de ce prince il avoit appartenu

à son épouse Catherine de Médicis, qui demeura veuve pendant trente

ans, depuis l'an 1559 jusqu'à l'an 1589.»

Jaillot, qui combat cette tradition, convient en effet

qu'indépendamment des divers hôtels qui ont reçu le nom de la

_Reine-Blanche_, pour avoir appartenu à Blanche de Castille, veuve de

Louis VIII, à Blanche de Bourgogne, femme de Charles-le-Bel, à Blanche

d'Évreux, veuve de Philippe de Valois, l'usage étant de donner aussi

le nom de _Reines-Blanches_ à toutes les veuves de nos rois, parce

qu'elles portoient le deuil en blanc, il ne seroit pas impossible

qu'un hôtel eût tiré son nom de cette dénomination singulière; mais

cet usage avoit été aboli par Anne de Bretagne, qui la première porta

le deuil en noir à la mort de Charles VIII, et par conséquent ne peut

trouver son application à l'occasion de Catherine de Médicis. Quant

aux armes contenues dans le premier écusson, ce sont celles de Martin

Fumée, fils du garde des sceaux, qui étoit propriétaire de cette

maison en 1541. Si Henri II, qui ne commença à régner qu'en 1547, en

eût fait l'acquisition, peut-on supposer qu'il y eût fait sculpter le

chiffre de la duchesse de Valentinois sans y ajouter le sien? eût-il

surmonté un pareil écusson de la couronne royale? ce prince ou

Catherine de Médicis y auroient-ils laissé subsister les armes des

sieur et dame Fumée? etc., etc. N'est-il pas plus probable que Martin

Fumée, fils d'un garde des sceaux, occupoit à la cour quelque place

distinguée, soit qu'il fût attaché au service de la reine Claude,

première femme de François Ier, soit qu'il fût un des officiers de

Catherine de Médicis, nouvellement mariée au Dauphin; et que dans la

reconstruction de sa maison il aura voulu perpétuer le souvenir d'une

situation honorable en faisant sculpter ces trois _C_ en différents

endroits et sur l'écusson même de ses armes? Ce sont là sans doute de

simples conjectures; mais ce qui est sans réplique, c'est que M.

Rousseau, ancien conseiller aux eaux et forêts, à qui cette maison

appartenoit en 1772, communiqua à ce critique une liste suivie des

anciens propriétaires depuis cinq cents ans, dans laquelle il n'y

avoit ni rois ni reines.

Cet hôtel est désigné dans quelques titres sous le nom de Henri de

Marle, maître des requêtes, qui le possédoit en 1540. Par la même

raison il portoit, au dix-septième siècle, le nom d'hôtel de

Bourlon[631].

[Note 631: Les armoiries ont été effacées. Il ne reste plus

d'autres ornements que deux colonnes et quelques sculptures

qui accompagnent une porte intérieure, et dont le style

annonce le siècle de François Ier.]

_Chambre royale et syndicale des Libraires et Imprimeurs_ (rue du

Foin).

L'imprimerie, inventée et pratiquée en Allemagne vers le milieu du

quinzième siècle, ne tarda pas à s'introduire en France. Dès 1470

Guillaume Ficher et Jean Heynlin de La Pierre, docteurs de Sorbonne,

firent venir d'Allemagne Ulric Géring, imprimeur, et ses deux

associés, Martin Krantz et Michel Friburger, et leur donnèrent dans la

Sorbonne même un emplacement où ceux-ci établirent leurs presses.

Ainsi la première imprimerie qui ait existé à Paris et dans la France

a eu son berceau dans l'asile même des sciences dont elle devoit

accroître le domaine et faciliter l'étude.

Les inconvénients de cet art nouveau, plus grands peut-être que ses

avantages, ne tardèrent pas à se faire sentir. L'impiété et la

débauche, qui jusqu'alors avoient été forcées de se cacher dans

l'ombre, parce qu'elles n'auroient pu sans danger se montrer au grand

jour, profitèrent bientôt des ressources qu'offroit l'imprimerie pour

répandre dans la société leurs maximes empoisonnées. Le mal fut si

rapide, et devint si extrême, que, dès le siècle suivant, le

gouvernement jugea nécessaire d'exercer la police la plus rigoureuse

non-seulement sur les livres qui s'imprimoient en France, mais encore

sur tous ceux qu'on y faisoit venir de l'étranger. Une ordonnance de

Henri II, datée du 27 juin 1551, «défend à tous libraires, imprimeurs

et vendeurs de livres, d'ouvrir aucunes balles de livres qui leur

seroient apportées de dehors, s'ils n'eussent été vus et visités.» On

choisit d'abord pour cet examen des personnes hors du corps de la

librairie; ensuite on en chargea les libraires eux-mêmes, ainsi qu'il

est constaté par un arrêt du parlement du 15 février 1611, qui ordonne

que «les livres apportés en la ville de Paris seroient vus et visités

par les syndics et adjoints de la communauté en la manière

accoutumée.»

La visite se faisoit d'abord chez les libraires mêmes qui avoient reçu

les balles; mais, comme il n'étoit pas toujours possible de remplir

cette formalité à l'instant même de la réception, et que le moindre

délai pouvoit amener des inconvénients, on résolut d'établir un lieu

de dépôt où les balles seroient d'abord apportées et visitées avant

d'être remises à leurs propriétaires. Ce dépôt fut d'abord placé, en

1617, dans les bâtiments du collége royal. On le voit ensuite

transféré successivement au collége de Cambrai jusqu'en 1679; dans des

bâtiments qui touchoient le couvent des Mathurins jusqu'en 1726; enfin

dans une maison appartenant à ces religieux, et située rue du Foin,

vis-à-vis l'hôtel dont nous avons parlé dans l'article précédent[632].

[Note 632: Cette maison est maintenant habitée par des

particuliers.]

C'étoit dans cette chambre que, deux fois par an, on apportoit de la

douane toutes les balles de livres et estampes qui arrivoient à Paris.

Elles y étoient ouvertes et visitées gratuitement par les syndics et

adjoints, en présence de deux inspecteurs de la librairie. La

communauté y tenoit aussi ses assemblées pour les élections,

réceptions de sujets, etc.

_Porte de Buci._

Cette porte, située à l'extrémité occidentale de la rue

Saint-André-des-Arcs, n'étoit pas encore entièrement achevée lorsque

Philippe-Auguste en fit don à l'abbaye Saint-Germain par sa charte de

1209. Ces religieux la vendirent, en 1350, à M. Simon de Buci,

premier président au parlement, et le premier qui ait pris ce

titre[633]; elle reçut alors le nom de son nouveau propriétaire. C'est

par cette porte qu'en 1418 Périnet Le Clerc introduisit dans Paris les

gens de la faction du duc de Bourgogne; depuis elle fut murée.

François Ier la fit rouvrir en 1539; enfin on l'abattit en 1672, et

pour en conserver la mémoire on grava une inscription sur une table de

marbre placée à l'endroit où elle avoit été située. Cette inscription

existoit encore à la fin du siècle dernier, un peu plus haut et du

même côté que l'égout[634].

[Note 633: Les trois présidents nommés en 1344 par

Philippe-de-Valois ne prenoient alors que la qualité de

_maîtres du parlement_.]

[Note 634: _Voy._ pl. 147.]

_Porte Saint-Germain._

Cette porte, nommée successivement _porte des Cordèles_, _des Frères

Mineurs_, _Saint-Germain_, étoit située à l'extrémité de la rue des

Cordeliers, un peu au-dessus de la rue du Paon. On voit dans les

registres de la ville qu'en 1586 il y eut ordre de la faire fermer, et

d'ouvrir celle de Buci. Elle fut abattue en 1672[635].

[Note 635: _Voy._ ibid.]

_Porte d'Enfer._

Cette autre porte de l'enceinte de Philippe-Auguste étoit située à

l'extrémité de la rue de la Harpe, précisément à l'endroit où l'on a

depuis construit une fontaine. Elle est nommée, dans quelques actes du

quatorzième siècle, _Gilbert_ et _Gibert_, mais plus communément

_Gibard_, qui étoit le véritable nom du territoire où est aujourd'hui

la place Saint-Michel.

Dès cette même époque on l'appeloit aussi porte d'_Enfer_. Quelques

auteurs ont pensé que ce nom lui avoit été donné parce qu'elle étoit

placée vis-à-vis d'un chemin qui conduisoit au château de _Vauverd_,

qu'on supposoit habité par des démons[636]; Jaillot n'est pas de cet

avis, et s'appuyant sur plusieurs actes authentiques du treizième

siècle, dans lesquels on trouve _hostium Ferri_, il pense que ce nom

de porte d'_Enfer_ n'est qu'une altération de celui de porte de _Fer_

qu'on lui avoit donné, soit que la ferrure en fût plus considérable

que celle des autres, soit qu'elle fût garnie de plaques de ce métal,

ce qui semble plus vraisemblable. Il l'a trouvée, pour la première

fois, sous le nom de _porta Inferni_ (porte d'Enfer) dans l'acte de

fondation du collége de Harcour, passé en 1311[637].

[Note 636: Nous en parlerons à l'article des Chartreux,

quartier du Luxembourg.]

[Note 637: À peu de distance de l'emplacement de cette

porte, et entre l'ancien terrain des Jacobins et les maisons

de la rue Sainte-Hiacynthe, on voit encore quelques débris

des murailles et des tours qui formoient l'enceinte de

Philippe-Auguste.]

Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 6/8) · 第 164 / 241 题