_Hôtel de Cluni_ (rue des Mathurins).
Le palais des Thermes, dont nous avons déjà décrit le beau débris que
l'on voit encore dans la rue de La Harpe, s'étendoit aussi dans la rue
des Mathurins. Au treizième siècle il fut détruit et divisé en plusieurs
parties. Celle qui régnoit sur cette rue fut acquise en 1243, d'abord
par Raoul de Meulent, ensuite par Robert de Courtenai. Au commencement
du quatorzième siècle, un de ses descendants, Jean de Courtenai, la
vendit à l'évêque de Bayeux. Elle fut ensuite acquise par Pierre de
Chalus, évêque de Cluni, quoiqu'il eût déjà une maison à la porte
Saint-Germain et un logement au collége de Cluni. Enfin cet hôtel fut
entièrement rebâti, suivant Jaillot, en 1490[628], par les soins de
Jacques d'Amboise[629], abbé du même monastère, évêque de Clermont, etc.
Cet édifice, qui existe encore en entier, et qui est bien conservé, nous
semble un des monuments gothiques les plus élégants de la capitale, et
mérite d'être visité par les curieux. Le portail et les croisées en sont
couverts de sculptures très-délicatement travaillées; la chapelle,
située au premier étage sur le jardin, offre une construction
remarquable et singulière: la voûte, très-chargée de sculptures, est
soutenue par un seul pilier de forme octogone élevé au milieu, et auquel
viennent aboutir toutes les arêtes. Sur les murs de cette chapelle, qui
peut avoir vingt à vingt-deux pieds carrés, étoient placés, en forme de
mausolées, les portraits de la famille de Jacques d'Amboise, entre
autres celui du cardinal; ils étoient la plupart à genoux, habillés
suivant le costume du temps. Le fond étoit décoré d'un groupe de quatre
figures représentant saint Jean, Joseph d'Arimathie et la Vierge qui
pleure sur le corps de son fils. Le piédestal de ce groupe servoit
d'autel[630].
[Note 628: Germain Brice place cette reconstruction en
1505.]
[Note 629: Il étoit neveu du fameux cardinal Georges
d'Amboise, le ministre chéri de Louis XII. Les murailles
offrent de toutes parts les armes de sa famille, ainsi que
le bourdon et les coquilles, attributs de saint Jacques, son
patron.]
[Note 630: Toutes ces figures ont été détruites pendant la
révolution. Cette chapelle sert maintenant à des cours
particuliers de pharmacie.]
À droite, une tour octogone renferme un très-bel escalier à vis, bien
appareillé, d'une coupe heureuse, qui conduit aux divers appartements.
Sur les murailles de la cour, on montroit autrefois le diamètre de la
fameuse cloche de Rouen appelée _Georges d'Amboise_, et l'on
prétendoit même que c'étoit dans cette cour qu'elle avoit été jetée en
fonte.
_Hôtel de Henri de Marle_ (rue du Foin).
Dans cette rue, et au coin de celle de Bout-de-Brie, est un hôtel dont
la façade n'annonce rien de remarquable, mais dont la porte offroit
jadis un écusson qu'il est nécessaire de décrire: le champ en étoit
d'azur, à deux faces d'or, accompagnées de six besants de même, trois
en chef, deux en coeur et un en pointe. Ces mêmes armoiries se
trouvoient répétées aux deux côtés d'un autre grand écusson sculpté
sur la porte intérieure, lequel portoit trois _C_ ou croissants
entrelacés, surmontés d'une couronne royale. Enfin, au-dessus de cet
écusson, on en voyoit un troisième offrant l'écu de France à trois
fleurs de lis, soutenu par deux anges, et surmonté de la couronne
royale. Une ancienne tradition, qui s'est perpétuée jusque dans le
siècle dernier, présentoit cette maison «comme un ancien palais élevé
par Henri II, et désigné dans le quartier sous le nom d'_hôtel de la
Reine-Blanche_, parce qu'après la mort de ce prince il avoit appartenu
à son épouse Catherine de Médicis, qui demeura veuve pendant trente
ans, depuis l'an 1559 jusqu'à l'an 1589.»
Jaillot, qui combat cette tradition, convient en effet
qu'indépendamment des divers hôtels qui ont reçu le nom de la
_Reine-Blanche_, pour avoir appartenu à Blanche de Castille, veuve de
Louis VIII, à Blanche de Bourgogne, femme de Charles-le-Bel, à Blanche
d'Évreux, veuve de Philippe de Valois, l'usage étant de donner aussi
le nom de _Reines-Blanches_ à toutes les veuves de nos rois, parce
qu'elles portoient le deuil en blanc, il ne seroit pas impossible
qu'un hôtel eût tiré son nom de cette dénomination singulière; mais
cet usage avoit été aboli par Anne de Bretagne, qui la première porta
le deuil en noir à la mort de Charles VIII, et par conséquent ne peut
trouver son application à l'occasion de Catherine de Médicis. Quant
aux armes contenues dans le premier écusson, ce sont celles de Martin
Fumée, fils du garde des sceaux, qui étoit propriétaire de cette
maison en 1541. Si Henri II, qui ne commença à régner qu'en 1547, en
eût fait l'acquisition, peut-on supposer qu'il y eût fait sculpter le
chiffre de la duchesse de Valentinois sans y ajouter le sien? eût-il
surmonté un pareil écusson de la couronne royale? ce prince ou
Catherine de Médicis y auroient-ils laissé subsister les armes des
sieur et dame Fumée? etc., etc. N'est-il pas plus probable que Martin
Fumée, fils d'un garde des sceaux, occupoit à la cour quelque place
distinguée, soit qu'il fût attaché au service de la reine Claude,
première femme de François Ier, soit qu'il fût un des officiers de
Catherine de Médicis, nouvellement mariée au Dauphin; et que dans la
reconstruction de sa maison il aura voulu perpétuer le souvenir d'une
situation honorable en faisant sculpter ces trois _C_ en différents
endroits et sur l'écusson même de ses armes? Ce sont là sans doute de
simples conjectures; mais ce qui est sans réplique, c'est que M.
Rousseau, ancien conseiller aux eaux et forêts, à qui cette maison
appartenoit en 1772, communiqua à ce critique une liste suivie des
anciens propriétaires depuis cinq cents ans, dans laquelle il n'y
avoit ni rois ni reines.
Cet hôtel est désigné dans quelques titres sous le nom de Henri de
Marle, maître des requêtes, qui le possédoit en 1540. Par la même
raison il portoit, au dix-septième siècle, le nom d'hôtel de
Bourlon[631].
[Note 631: Les armoiries ont été effacées. Il ne reste plus
d'autres ornements que deux colonnes et quelques sculptures
qui accompagnent une porte intérieure, et dont le style
annonce le siècle de François Ier.]
_Chambre royale et syndicale des Libraires et Imprimeurs_ (rue du
Foin).
L'imprimerie, inventée et pratiquée en Allemagne vers le milieu du
quinzième siècle, ne tarda pas à s'introduire en France. Dès 1470
Guillaume Ficher et Jean Heynlin de La Pierre, docteurs de Sorbonne,
firent venir d'Allemagne Ulric Géring, imprimeur, et ses deux
associés, Martin Krantz et Michel Friburger, et leur donnèrent dans la
Sorbonne même un emplacement où ceux-ci établirent leurs presses.
Ainsi la première imprimerie qui ait existé à Paris et dans la France
a eu son berceau dans l'asile même des sciences dont elle devoit
accroître le domaine et faciliter l'étude.
Les inconvénients de cet art nouveau, plus grands peut-être que ses
avantages, ne tardèrent pas à se faire sentir. L'impiété et la
débauche, qui jusqu'alors avoient été forcées de se cacher dans
l'ombre, parce qu'elles n'auroient pu sans danger se montrer au grand
jour, profitèrent bientôt des ressources qu'offroit l'imprimerie pour
répandre dans la société leurs maximes empoisonnées. Le mal fut si
rapide, et devint si extrême, que, dès le siècle suivant, le
gouvernement jugea nécessaire d'exercer la police la plus rigoureuse
non-seulement sur les livres qui s'imprimoient en France, mais encore
sur tous ceux qu'on y faisoit venir de l'étranger. Une ordonnance de
Henri II, datée du 27 juin 1551, «défend à tous libraires, imprimeurs
et vendeurs de livres, d'ouvrir aucunes balles de livres qui leur
seroient apportées de dehors, s'ils n'eussent été vus et visités.» On
choisit d'abord pour cet examen des personnes hors du corps de la
librairie; ensuite on en chargea les libraires eux-mêmes, ainsi qu'il
est constaté par un arrêt du parlement du 15 février 1611, qui ordonne
que «les livres apportés en la ville de Paris seroient vus et visités
par les syndics et adjoints de la communauté en la manière
accoutumée.»
La visite se faisoit d'abord chez les libraires mêmes qui avoient reçu
les balles; mais, comme il n'étoit pas toujours possible de remplir
cette formalité à l'instant même de la réception, et que le moindre
délai pouvoit amener des inconvénients, on résolut d'établir un lieu
de dépôt où les balles seroient d'abord apportées et visitées avant
d'être remises à leurs propriétaires. Ce dépôt fut d'abord placé, en
1617, dans les bâtiments du collége royal. On le voit ensuite
transféré successivement au collége de Cambrai jusqu'en 1679; dans des
bâtiments qui touchoient le couvent des Mathurins jusqu'en 1726; enfin
dans une maison appartenant à ces religieux, et située rue du Foin,
vis-à-vis l'hôtel dont nous avons parlé dans l'article précédent[632].
[Note 632: Cette maison est maintenant habitée par des
particuliers.]
C'étoit dans cette chambre que, deux fois par an, on apportoit de la
douane toutes les balles de livres et estampes qui arrivoient à Paris.
Elles y étoient ouvertes et visitées gratuitement par les syndics et
adjoints, en présence de deux inspecteurs de la librairie. La
communauté y tenoit aussi ses assemblées pour les élections,
réceptions de sujets, etc.
_Porte de Buci._
Cette porte, située à l'extrémité occidentale de la rue
Saint-André-des-Arcs, n'étoit pas encore entièrement achevée lorsque
Philippe-Auguste en fit don à l'abbaye Saint-Germain par sa charte de
1209. Ces religieux la vendirent, en 1350, à M. Simon de Buci,
premier président au parlement, et le premier qui ait pris ce
titre[633]; elle reçut alors le nom de son nouveau propriétaire. C'est
par cette porte qu'en 1418 Périnet Le Clerc introduisit dans Paris les
gens de la faction du duc de Bourgogne; depuis elle fut murée.
François Ier la fit rouvrir en 1539; enfin on l'abattit en 1672, et
pour en conserver la mémoire on grava une inscription sur une table de
marbre placée à l'endroit où elle avoit été située. Cette inscription
existoit encore à la fin du siècle dernier, un peu plus haut et du
même côté que l'égout[634].
[Note 633: Les trois présidents nommés en 1344 par
Philippe-de-Valois ne prenoient alors que la qualité de
_maîtres du parlement_.]
[Note 634: _Voy._ pl. 147.]
_Porte Saint-Germain._
Cette porte, nommée successivement _porte des Cordèles_, _des Frères
Mineurs_, _Saint-Germain_, étoit située à l'extrémité de la rue des
Cordeliers, un peu au-dessus de la rue du Paon. On voit dans les
registres de la ville qu'en 1586 il y eut ordre de la faire fermer, et
d'ouvrir celle de Buci. Elle fut abattue en 1672[635].
[Note 635: _Voy._ ibid.]
_Porte d'Enfer._
Cette autre porte de l'enceinte de Philippe-Auguste étoit située à
l'extrémité de la rue de la Harpe, précisément à l'endroit où l'on a
depuis construit une fontaine. Elle est nommée, dans quelques actes du
quatorzième siècle, _Gilbert_ et _Gibert_, mais plus communément
_Gibard_, qui étoit le véritable nom du territoire où est aujourd'hui
la place Saint-Michel.
Dès cette même époque on l'appeloit aussi porte d'_Enfer_. Quelques
auteurs ont pensé que ce nom lui avoit été donné parce qu'elle étoit
placée vis-à-vis d'un chemin qui conduisoit au château de _Vauverd_,
qu'on supposoit habité par des démons[636]; Jaillot n'est pas de cet
avis, et s'appuyant sur plusieurs actes authentiques du treizième
siècle, dans lesquels on trouve _hostium Ferri_, il pense que ce nom
de porte d'_Enfer_ n'est qu'une altération de celui de porte de _Fer_
qu'on lui avoit donné, soit que la ferrure en fût plus considérable
que celle des autres, soit qu'elle fût garnie de plaques de ce métal,
ce qui semble plus vraisemblable. Il l'a trouvée, pour la première
fois, sous le nom de _porta Inferni_ (porte d'Enfer) dans l'acte de
fondation du collége de Harcour, passé en 1311[637].
[Note 636: Nous en parlerons à l'article des Chartreux,
quartier du Luxembourg.]
[Note 637: À peu de distance de l'emplacement de cette
porte, et entre l'ancien terrain des Jacobins et les maisons
de la rue Sainte-Hiacynthe, on voit encore quelques débris
des murailles et des tours qui formoient l'enceinte de
Philippe-Auguste.]