Cette paix, loin de calmer les esprits, sembloit avoir donné un

nouveau degré d'activité à la haine, à l'intrigue, à toutes les

passions. Condé, fier, impétueux, trop ambitieux peut-être, ne voyoit

point de prix qui fût au-dessus de ses services; et Mazarin, effrayé

de cette ambition soutenue par un aussi grand caractère, sembloit ne

plus voir en lui qu'un sujet dangereux qui vouloit abuser de ce qu'il

avoit fait pour son maître. Les demandes exagérées du prince, tant

pour lui que pour ses créatures, étoient éludées aussi adroitement que

possible par le ministre; mais, se renouvelant sans cesse, elles lui

suscitoient chaque jour de nouveaux embarras. Celui-ci, pour échapper

à la protection trop redoutable du héros, voulut s'appuyer de

l'alliance de la maison de Vendôme, en mariant une de ses nièces au

duc de Mercoeur, auquel elle auroit porté en dot l'amirauté. Condé s'y

opposa hautement, et même avec des paroles outrageantes pour Mazarin.

La duchesse de Longueville, qui s'étoit rapprochée de son frère après

avoir été rejetée du parti des frondeurs, aigrissoit encore par ses

artifices des ressentiments dont elle espéroit profiter. Les troubles

de la Guienne et de la Provence, causés par l'orgueil et la tyrannie

des gouverneurs de ces deux provinces, le comte d'Alais et le duc

d'Épernon, mirent le comble à cette mésintelligence, par l'opposition

de vues et d'intérêts que firent éclater en cette circonstance le

prince et le cardinal, le prince soutenant le comte d'Alais, qui étoit

son parent, le cardinal refusant d'abandonner le duc d'Épernon à la

merci du parlement de Bordeaux. Enfin Mazarin ayant essayé de

brouiller son rival avec Gaston, au moyen d'une de ces fourberies qui

lui étoient si familières, Condé, poussé à bout, reconnut qu'un éclat

étoit nécessaire; toutefois plus habile et plus rusé qu'on n'auroit pu

l'attendre d'un caractère si altier et si violent, il sentit que son

intérêt n'étoit pas de perdre le ministre, mais de le subjuguer; et,

pour y parvenir, il employa des manoeuvres dignes de la politique

astucieuse de son ennemi. Sûr que le cardinal n'oseroit rien

entreprendre contre lui sans l'aveu de Gaston, il commence par

s'assurer de ce prince en gagnant l'abbé de La Rivière son favori. Il

s'attache plus fortement encore, par ses bienfaits et par ses

caresses, la duchesse de Longueville et le prince de Conti; il protége

ouvertement Chavigni, l'un des plus fougueux ennemis du ministre;

soutient avec chaleur les prétentions des ducs de Bouillon et de

Longueville, qui demandoient, l'un Sedan, l'autre le Pont-de-l'Arche,

qu'on leur avoit promis à la paix de Ruel; rompt enfin publiquement

avec Mazarin[141], et appelle autour de lui les frondeurs qu'il

méprisoit intérieurement, et qui, malgré la sécurité qu'ils

affectoient, étoient en ce moment fort abattus, et cherchoient de tous

côtés un appui contre les ressentiments et la vengeance de la cour.

Ils y volent, ivres de joie et d'espérances. Déjà Gondi et Beaufort ne

rêvent que soulèvements, séditions, guerre civile; les sarcasmes et

les libelles renaissent de toutes parts; Condé, jusque-là odieux aux

Parisiens, a presque la faveur populaire; on réforme d'avance l'état;

on change le ministère: Mazarin semble perdu sans ressource. Tout à

coup La Rivière[142], que l'adroit ministre a su gagner à son tour,

lui ramène le duc d'Orléans, dont l'esprit versatile et jaloux

commençoit déjà à s'inquiéter de la marche trop rapide du héros.

Gaston propose à Condé sa médiation: celui-ci, satisfait d'avoir jeté

l'effroi dans l'âme de Mazarin, l'accepte, se rend maître des

conditions du raccommodement[143], et dès qu'il a repris à la cour

toute son influence, abandonne brusquement les frondeurs, convaincus

alors, mais trop tard, qu'ils ont été ses dupes, qu'il en a fait les

vils instruments de son ambition.

[Note 141: Il n'étoit sorte de mortifications qu'il ne se

plût à lui faire essuyer. Un jour que le ministre soutenoit,

avec plus de chaleur que de coutume, les droits de la

couronne, qu'il prétendoit attaqués par Condé, celui-ci, lui

passant la main sous le menton avec un sourire insultant, le

quitta en lui disant, _adieu, Mars_. Après un souper, où ce

prince et Gaston l'avoient accablé des plus sanglantes

railleries, ils lui envoyèrent une lettre avec cette

adresse: _À l'illustrissimo signor Faquino_.]

[Note 142: Il lui laissoit entrevoir l'espérance du chapeau

de cardinal. Tous les mémoires du temps s'accordent à

peindre cet abbé de la Rivière, comme un des plus vils

caractères de cette époque, ce qui n'est pas peu dire.]

[Note 143: Ces conditions étoient telles que la nécessité

seule pouvoit les faire accepter par la reine et par son

ministre, jusqu'à ce qu'ils trouvassent l'occasion favorable

de s'en dégager. Entre autres clauses, toutes très-dures et

très-impérieuses, la reine s'obligeoit à ne disposer

d'aucune charge, d'aucun bénéfice, à ne point lever

d'armées, ni nommer de général, sans le consentement du

prince.]

La fronde fut abattue par ce mépris du prince; et l'inaction dont elle

avoit espéré sortir, et dans laquelle cet abandon soudain l'avoit

replongée, alloit achever sa ruine. Personne ne le sentoit plus

vivement que Gondi; et s'il eût été possible de lui rendre son

activité, il savoit aussi tout ce qu'il pouvoit espérer de ce parti

puissant dans lequel on comptoit encore, outre la faction

parlementaire, une foule de seigneurs qu'à la signature de la paix

Mazarin avoit imprudemment négligés ou confondus dans la foule des

rebelles. Épiant sans cesse les occasions de le ranimer, le coadjuteur

avoit d'abord tenté, mais vainement, de donner un caractère séditieux

à une assemblée de la noblesse, convoquée sur le motif frivole d'une

distinction extraordinaire accordée à quelques personnes de la

cour[144]. N'ayant pu parvenir à en faire des états généraux, il vit

que tout étoit perdu si, continuant à jouer le rôle d'un vil

séditieux, de tribun sans aveu d'une populace révoltée, il ne trouvoit

le moyen, comme il le dit lui-même, _de se reprendre et se recoudre

pour ainsi dire avec le parlement_. Les vacations de cette compagnie,

la défense faite aux chambres de s'assembler, et à laquelle elles

s'étoient soumises par le traité, sembloient lui ôter à ce sujet toute

espérance: le malheur des temps ne tarda pas à lui en fournir

l'occasion la plus favorable qu'il pût désirer.

[Note 144: Il s'agissoit des honneurs du tabouret accordés

trop facilement à mesdames de Pons et de Marsillac. Cette

faveur excita l'envie, et fit naître une nuée de

prétendants.]

On voit qu'il est question ici de la fameuse affaire des rentiers.

Emeri, que, dès le commencement des troubles, Mazarin s'étoit vu forcé

par le cri public de dépouiller de la direction des finances, venoit

d'y rentrer non-seulement sans le moindre obstacle, mais même avec une

sorte de faveur; et son génie, plein de ressources, avoit su ranimer

le crédit public, et redonner quelque vie au trésor épuisé. Parmi les

opérations utiles qu'il crut nécessaire de faire pour adoucir la haine

populaire, le paiement des rentes sur l'Hôtel-de-Ville interrompu par

les troubles civils, lui parut devoir être avant tout rétabli. Les

adjudicataires, qu'un arrêt du conseil condamna, d'après cette

disposition, à payer toutes les semaines une somme considérable, s'y

refusèrent, et prouvèrent l'impossibilité où ils étoient de le faire

par la cessation presque absolue du paiement des impôts. Les rentiers,

décidés à jouir de tous les bénéfices de la loi, s'assemblent

aussitôt, et présentent requête à la chambre des vacations: ils

n'obtiennent que partie de ce qu'ils avoient demandé, et s'assemblent

de nouveau. Alors Gondi introduit parmi eux cinq à six frondeurs

subalternes qui ne tardent pas à dominer l'assemblée, et à la diriger

selon les vues du parti. On y propose la création de douze syndics

chargés de veiller aux intérêts du corps; on y arrête une députation

au coadjuteur et au duc de Beaufort, pour leur demander une protection

qu'ils n'avoient garde de refuser. Cette démarche solennelle et leur

réponse hypocrite ramènent à eux la multitude qui commençoit à les

négliger, et soutiennent l'audace des rentiers. La chambre des

vacations avoit défendu à ceux-ci de s'assembler: ils bravent ses

menaces, et présentent requête tant pour assurer l'état de leurs

syndics, que pour amener une assemblée générale des chambres, but

secret de tous ces mouvements toujours dirigés par les frondeurs.

Molé, dont l'oeil vigilant a pénétré toutes ces intrigues, veut faire

casser le syndicat; et ce dessein, à peine entrevu dans une assemblée

tenue chez lui, augmente encore l'effervescence des esprits. Une

révolte est sur le point d'éclater; et les membres du parlement, en

sortant de la séance, sont insultés par la populace. Cependant les

chefs, n'espérant pas réussir complètement par de tels moyens, et

sachant d'ailleurs que la cour étoit disposée à faire un coup

d'autorité en s'assurant des syndics les plus mutins et les plus

ardents, imaginèrent, pour achever d'émouvoir le peuple entier, une

imposture odieuse sans doute, mais très-habilement concertée. Il fut

décidé, dans un conciliabule tenu chez le président Bellièvre, l'un

des plus fougueux frondeurs, de supposer l'assassinat d'un des

syndics; et Joly, conseiller au châtelet, le plus turbulent de tous,

qui depuis fut attaché à la personne du coadjuteur[145], s'offrit pour

être le syndic assassiné. Les préparatifs de cette tragi-comédie se

firent chez Noirmoutiers[146]. Un gentilhomme, nommé d'Estainville,

désigné pour être l'assassin, perça d'un coup de pistolet l'habit de

Joly étendu sur un mannequin, et précisément à l'endroit où il falloit

qu'il le fût pour rendre l'assassinat vraisemblable. Joly passe en

carrosse le lendemain à sept heures et demie dans la rue des

Bernardins, baisse la tête à un signal convenu; le coup part, et la

balle, traversant la voiture, va tomber à dix pas de là pour y être

ramassée par le secrétaire de l'avocat-général Bignon, qui demeuroit à

quelque distance de là. Le prétendu meurtrier, muni d'un bon cheval,

se sauve à bride abattue. Joly, qui d'avance avoit eu soin de se faire

au bras une espèce de plaie, fait constater sa blessure par un

chirurgien du voisinage, et va se jeter dans son lit.

[Note 145: Lorsqu'il fut cardinal de Retz. Ce Joly a écrit

des mémoires dont Voltaire a dit justement qu'ils étoient à

ceux de Gondi ce que le domestique est au maître.]

[Note 146: Dans la maison où l'amiral Coligni avoit été

assassiné, rue Béthisi.]

Les frondeurs aussitôt se répandent par la ville, criant de toutes

parts qu'on a voulu assassiner un syndic, et que ce premier crime

n'est que le prélude des plus sanglantes exécutions. Ils se réunissent

aux rentiers, et se précipitent à la Tournelle, demandent vengeance

d'un aussi horrible attentat. Cependant Mazarin a pénétré cette

intrigue ténébreuse, et songe déjà à la faire retomber sur ses

auteurs. Le tumulte étoit grand; il essaie de le rendre plus affreux

encore, d'exciter une sédition populaire, pour commettre Condé avec

les frondeurs, et détruire ainsi ses ennemis les uns par les autres.

L'agent qu'il met en jeu[147] pour cette manoeuvre ayant manqué son

coup, il prend la résolution d'employer les mêmes machinations que les

factieux, de les combattre avec leurs propres armes. Le même jour un

guet-apens est posté par son ordre dans la place Dauphine, le plus

près possible du Pont-Neuf, passage habituel du prince pour se rendre

au Palais-Royal, d'où il retournoit chaque jour vers minuit à l'hôtel

de Condé. On feint de s'alarmer de ce rassemblement; on envoie contre

lui le guet, avec lequel il a une sorte d'engagement. Les cavaliers

inconnus déclarent qu'ils sont là par ordre de M. de Beaufort: tout

semble annoncer un complot, et l'adresse du ministre sait si bien

ménager les apparences, que Condé, tout intrépide qu'il est, conçoit

quelques alarmes et consent, sur les sollicitations pressantes et

hypocrites dont il est obsédé, que son carrosse parte, occupé par un

seul laquais. La voiture passe sur le Pont-Neuf à onze heures du soir;

elle est entourée; un coup de pistolet part; le laquais est blessé.

Condé, enveloppé dans une trame aussi subtile, ne doute plus que les

chefs de la fronde n'aient voulu attenter à ses jours; et dès ce

moment, livré à toute l'ardeur de son bouillant caractère, il ne

respire plus que la plus terrible vengeance.

[Note 147: Ce fut le marquis de La Boulaye, que nous avons

déjà vu paroitre dans le premier siége de Paris, qui fut

chargé par Mazarin, auquel il étoit secrètement vendu, de

soulever la dernière populace, de se mettre à sa tête, et de

pousser les choses au point de forcer le prince à déployer

contre les mutins une force militaire. On ajoute, ce qui

seroit horrible à croire, que cet agent avoit reçu l'ordre

secret d'essayer de faire tuer Condé dans la mêlée; mais

cette assertion n'est point suffisamment prouvée, et une

telle atrocité n'étoit point dans le caractère du ministre.

Quoi qu'il en soit, La Boulaye ne réussit point, et les

chefs des frondeurs, qui reconnurent le piége, ne voulurent

point le seconder.]

Tout Paris fut comme lui dans l'erreur; et le peuple, tout séditieux

qu'il pouvoit être, n'en étoit point alors au point d'applaudir à des

assassinats. Gondi et Beaufort, signalés comme les auteurs du crime,

d'accusateurs qu'ils étoient devenus accusés, perdent en un moment

toute leur faveur. Beaufort, abattu, veut fuir, se jeter dans une

place forte, c'est-à-dire s'avouer coupable. Gondi le retient, fait

passer dans son âme une partie de son courage, et tous les deux

décident de faire tête à l'orage. Ils se promènent sans suite dans la

ville, vont faire plusieurs visites au prince, qui refuse de les

recevoir, enfin affectent la tranquillité la plus profonde, tandis que

Condé, dirigé sans s'en douter par le cardinal, présentoit requête au

parlement pour que l'on informât sur l'entreprise tentée contre sa

personne. L'affaire de Joly fut mêlée avec celle-ci dans les

informations; on décréta de prise-de-corps plusieurs personnes, entre

autres La Boulaye, que Mazarin fit évader. Toutefois ses manoeuvres,

jusque là bien conduites, manquèrent tout à coup lorsque l'on

produisit les témoins qui venoient déposer contre les chefs de la

fronde. Il est probable qu'il avoit été impossible de s'en procurer

d'autres; mais c'étoient des hommes de la dernière classe du peuple,

dont plusieurs avoient été condamnés à des peines infamantes, et qui

d'ailleurs ne purent présenter que des allégations vagues et

entièrement dénuées de vraisemblance, contre ceux qu'ils venoient

accuser. La bassesse de ces misérables, qui furent convaincus d'être

espions à gage du ministre, révolta les juges et le peuple lui-même;

et cette circonstance, jointe à la sécurité que montroient les

accusés, commença à leur ramener les esprits. Ils essayèrent de

profiter de ces dispositions pour dessiller les yeux du prince; mais

Condé, aussi, imprudent qu'inflexible, déclara avec sa hauteur

ordinaire qu'il les poursuivroit jusqu'à ce qu'ils se fussent exilés

eux-mêmes de la capitale.

Cependant les accusés passoient alternativement de la crainte à

l'espérance. Les avocats-généraux, malgré tous les efforts de Molé, ne

trouvant contre eux aucune preuve valable, n'avoient pas cru devoir

les impliquer dans leur réquisitoire: ils se crurent délivrés de cette

affaire. Mais le procureur-général, gagné par la cour, promit de

lancer contre eux un décret: ils le surent, et se virent bientôt dans

le même embarras qu'auparavant. Le parti entier s'assembla chez le duc

de Longueville, et tous les avis y furent violents, à l'exception de

celui de Gondi, qui, leur montrant jusqu'à l'évidence la folie qu'il y

auroit à vouloir employer la force dans l'état où ils étoient réduits,

finit par les convaincre qu'il n'y avoit point d'autre voie de salut

que d'aller se défendre au parlement avec tout le courage de

l'innocence. Ils y allèrent en effet; et le coadjuteur, se servant à

propos de son audace et de son éloquence ordinaires, montra dans un

jour si éclatant toute l'absurdité des accusations, toute la bassesse

des témoins, que, malgré le décret qui dans cette séance mémorable fut

effectivement lancé contre lui et contre Beaufort[148], il adoucit

les membres qui lui étoient le plus opposés, ranima ceux qui tenoient

à son parti, et, sortant du palais au milieu des acclamations du

peuple, fut reconduit en triomphe à l'archevêché.

[Note 148: Broussel y fut aussi compris.]

(1650) Ce furent alors les frondeurs qui demandèrent à grands cris le

jugement de leurs chefs, jugement auquel Mazarin mit tous les

retardements qu'il lui fut possible d'imaginer pour aigrir davantage les

deux partis. Les accusés récusèrent hautement Molé et son fils

Champlâtreux, qu'ils signalèrent comme leurs ennemis; ils récusèrent

aussi Condé comme leur accusateur, et tout à coup retirèrent leurs actes

de récusation, ce qui leur donna un grand air d'innocence, et ne

contribua pas médiocrement au succès de leur cause. Dans les

délibérations orageuses que fit naître cette grande affaire, Condé put

facilement s'apercevoir que son parti s'affoiblissoit de jour en jour;

et la défection de Gaston, qui jusqu'alors avoit fait cause commune avec

lui, acheva de détruire ses espérances, sans rien diminuer de sa fierté

et de son ardeur de vengeance. Au parlement, dans la ville, les deux

partis ne marchoient qu'armés et pour ainsi dire en ordre de

bataille[149]. À tous moments le sang étoit prêt à couler; et les

haines, aigries, envenimées par ce choc continuel des opinions dont la

grande chambre étoit le tumultueux théâtre, sembloient être devenues à

jamais irréconciliables. C'étoit là que le rusé ministre attendoit son

trop bouillant rival; c'étoit dans ces haines allumées par sa cauteleuse

adresse qu'il alloit trouver des ressources sûres pour se délivrer enfin

du plus humiliant esclavage. Il est trop vrai que l'orgueil et la

tyrannie de Condé ne pouvoient plus être supportés. Il révoltoit la cour

et la ville par ses hauteurs, dominoit insolemment dans le conseil,

maltraitoit les ministres, outrageoit la reine elle-même à laquelle il

étoit devenu odieux[150], et sembloit marcher ouvertement à

l'indépendance. Aussi imprudent qu'il étoit audacieux, en même temps

qu'il se brouilloit ouvertement avec la fronde, il poussoit à bout le

cardinal, qui, ne pouvant frapper à la fois les deux ennemis qui le

harceloient, se décida à abattre le plus dangereux. Il avoit fallu

surtout empêcher leur réunion, à laquelle rien n'eût pu résister; et

c'est en quoi l'on ne peut trop admirer la rare habileté de Mazarin.

Anne d'Autriche, profondément offensée, lui avoit permis de la venger;

et ce fut dans les frondeurs eux-mêmes que le ministre trouva les appuis

nécessaires pour assurer une vengeance qui n'alloit pas moins qu'à faire

arrêter son redoutable ennemi. Il parvient d'abord à détacher de lui

Gaston, qu'il éclaire sur la trahison de son favori La Rivière, depuis

long-temps vendu à Condé; il gagne le coadjuteur par madame de

Chevreuse, tandis que le prince, quoiqu'à demi détrompé sur l'affaire de

l'assassinat, continuoit à poursuivre celui-ci avec l'entêtement le plus

déraisonnable et surtout le plus impolitique. Ce qu'on auroit peine à

croire, si les discordes civiles n'offroient pas trop souvent des

exemples de ces révolutions singulières qu'amènent dans les événements

les passions et les intérêts, ce Gondi, qui naguère ne respiroit que la

révolte, que la cour regardoit comme un traître digne du dernier

supplice, est appelé par la reine pour être l'appui du trône contre un

héros qui jusque-là en avoit été le soutien et le défenseur. Il ose

aller aux entrevues qu'elle lui fait proposer, la voit ainsi que son

ministre, en est accueilli, fêté, caressé; règle les conditions

auxquelles il permet l'exécution de ce grand coup d'état; stipule pour

tous les chefs de son parti des récompenses qu'il refuse pour lui-même,

afin de conserver toujours son influence sur la multitude; se concerte

avec le ministre pour tromper Condé et l'attirer dans le piége;

abandonne enfin sans scrupule le duc de Longueville et le prince de

Conti, inutiles désormais à la fronde, et qu'il étoit prudent

d'envelopper dans la disgrâce du chef de leur maison. Mais, dans toutes

ces dispositions si habilement prises, il fut forcé de consentir à faire

un secret de l'entreprise à Beaufort dont on craignoit l'indiscrétion[151];

et l'amour-propre offensé de celui-ci ne le pardonna jamais au coadjuteur.

[Note 149: Sous prétexte qu'il n'y avoit pas sûreté pour sa

vie, Condé ne se rendoit au parlement qu'avec un cortége

d'environ mille personnes, tant gentilshommes qu'officiers

du roi. De son côté, le coadjuteur avoit fait venir de la

province beaucoup de militaires et d'autres gentilshommes,

qui, réunis aux frondeurs de Paris, lui formoient une

escorte tout aussi redoutable. Les deux partis étoient

confondus dans les salles du parlement. De tous ceux qui s'y

rendoient, conseillers, ecclésiastiques ou laïcs, il n'en

étoit presque pas un seul qui ne cachât sous sa robe un

poignard ou une baïonnette; et cinq ou six fois par jour on

les voyoit sur le point de s'égorger, quoiqu'ils

s'accablassent de politesses. Ce fut à une de ces séances

que, le coadjuteur s'étant muni comme les autres d'un

poignard si maladroitement caché qu'on en voyoit passer le

manche, quelqu'un s'écria plaisamment: _Voilà le bréviaire

de monsieur le coadjuteur_.]

[Note 150: Il osa lui tenir tête en plusieurs rencontres, et

surtout à l'occasion du mariage du jeune duc de Richelieu

qu'elle désapprouvoit. Jarsay ayant osé devenir amoureux de

la reine, il trouva mauvais qu'elle en eût été offensée, et

le prit ouvertement sous sa protection.]

[Note 151: Comme ce prince ne cachoit rien à madame de

Montbason, dont il étoit l'amant, on craignoit qu'elle

n'allât redire ce qu'il lui auroit confié à Vigneul, attaché

à la maison du prince de Condé, et qui étoit encore mieux

avec elle que Beaufort.]

Les trois princes furent arrêtés au Palais-Royal, en plein jour, au

moment où ils alloient entrer au conseil. Ils le furent par la faute

de Condé, qui méprisa tous les avis qu'on lui faisoit passer de

toutes parts sur le coup qu'on méditoit contre lui[152]. Mais le

ministre en commit une plus grande encore en ne s'assurant pas, en

même temps, de toute la famille et des principaux amis de ce prince.

Naturellement éloigné des partis violents, il se contenta de faire

exiler les deux princesses à Chantilli[153]. La duchesse de

Longueville, Bouillon, Turenne, Grammont, une foule de gentilshommes

attachés à Condé, eurent le temps de se sauver dans les provinces,

essayant de les soulever en sa faveur. Parmi ses amis qui restèrent à

Paris, plusieurs l'abandonnèrent lâchement. Le jeune Boutteville seul,

par une témérité folle que l'amitié justifie, essaya d'émouvoir le

peuple en parcourant les rues, et en répandant le bruit que c'étoit

Beaufort que Mazarin venoit de faire arrêter. À ce nom adoré, la

fermentation devint générale; les bourgeois s'armèrent; et la cour

eût vu se renouveler les barricades, si Gondi, averti à temps de

l'erreur, ne se fût hâté de publier partout le nom du véritable

prisonnier. Beaufort lui-même parut à cheval suivi d'un nombreux

cortége; et le peuple, passant alors des plus vives alarmes à la joie

la plus effrénée, alluma des feux de joie et tira des coups

d'arquebuse pour célébrer un événement qui le délivroit du plus odieux

de ses ennemis.

[Note 152: Mazarin lui fit signer à lui-même l'ordre de son

arrestation, en lui disant qu'un certain Descoutures, témoin

décisif dans son affaire contre les rentiers, venoit d'être

arrêté hors de Paris; mais qu'il étoit à craindre que,

lorsqu'on l'y amèneroit, il ne fut enlevé. Condé consentit à

la demande que lui faisoit le ministre d'envoyer des troupes

à sa rencontre, et signa l'ordre aux gendarmes et aux

chevau-légers de conduire au château de Vincennes le

prisonnier qu'on leur remettroit.]

[Note 153: La princesse douairière, mère du prince, et la

princesse de Condé, son épouse. Elles emmenèrent avec elles

son fils, le duc d'Enghien, encore enfant.]

Dès le lendemain de la détention des princes, tous les grands du

royaume, les officiers de la couronne et les compagnies supérieures

furent mandés au Palais-Royal pour y entendre un long manifeste contre

Condé, que le cardinal accusa ouvertement d'aspirer à la tyrannie. Ce

manifeste, envoyé le jour suivant au parlement en forme de

déclaration, y fut enregistré sans la moindre difficulté. Il n'est pas

besoin de dire que Gondi et Beaufort furent à l'instant déchargés de

toutes les accusations qui avoient été portées contre eux.

Cependant la cour étoit loin de jouir avec une entière sécurité de

l'espèce de triomphe qu'elle venoit de remporter. Les princes étoient

à peine sur la route de Vincennes, que les frondeurs avoient inondé le

Palais-Royal, entourant la reine et l'accablant de leurs protestations

de fidélité. Elle avoit reçu leurs hommages avec un sang-froid au

travers duquel perçoient le mépris qu'elle ressentoit pour eux et la

méfiance qu'ils lui inspiroient. Pour un tyran dont elle venoit de se

délivrer, elle alloit peut-être se donner une foule de tyrans; et tout

la portoit à croire qu'elle n'avoit fait que changer d'esclavage. En

effet Mazarin, qui avoit cru respirer un moment, retomba bientôt dans

ses premières inquiétudes lorsqu'il vit l'adroit et vigilant Gondi

chercher avidement la confiance de Gaston, dont lui-même avoit fait

éloigner l'insignifiant favori, s'emparer entièrement de cet esprit

jaloux et pusillanime, et étayer son parti de l'appui d'un aussi grand

nom. Telle étoit leur situation fâcheuse et singulière, qu'une union

même momentanée étoit à peu près impossible entre de tels rivaux. Les

frondeurs ne pouvoient pas même avoir l'air de former la moindre

liaison avec Mazarin, sans perdre cette confiance de la multitude

qu'il leur étoit si important de conserver; et Mazarin, qui avoit tant

de raisons de se méfier d'eux, prétendoit les soumettre à toutes ses

volontés, en se montrant toujours prêt, s'ils osoient remuer, à

délivrer Condé, et à se réconcilier avec lui à leurs dépens. La

prompte pacification de la Normandie que la duchesse de Longueville

avoit vainement tenté de soulever, celle de la Bourgogne, qui parut

d'abord plus difficile parce que le prince y avoit un grand nombre de

partisans[154], et qui fut ensuite presque aussi rapide, augmentoient

encore l'assurance du ministre; et dans plusieurs circonstances il

s'essaya en quelque sorte avec les frondeurs en leur suscitant une

foule de petites contrariétés[155], en se servant du raccommodement

même de Gondi avec la cour pour le décrier dans l'esprit de la

multitude. Celui-ci de son côté, parant rapidement les coups que le

cardinal commençoit à lui porter, le montroit à tous les mécontents

comme un despote insolent que rien ne pouvoit plus contenir depuis

qu'il avoit mis une partie de la famille royale dans les fers, et

parloit déjà de demander de nouveau son expulsion en même temps que la

liberté des princes. Il n'en falloit pas tant pour faire trembler

Mazarin, qui reconnut alors la nécessité de ménager un parti qu'il ne

pouvoit encore braver impunément, et se rapprocha de son ennemi avec

toutes ces feintes caresses qu'il prodiguoit ici très-inutilement,

puisqu'il savoit bien que Gondi n'en pouvoit jamais être la dupe.

Celui-ci se prêta sans peine à ce rapprochement, dans la crainte que

des divisions si promptement manifestées n'augmentassent le nombre des

partisans de Condé, qui déjà commençoient à remuer; et tous les deux,

se payant de mensonges et de flatteries, se nourrissant de méfiance,

conclurent une sorte de paix factice que l'un et l'autre se

promettoient bien de rompre dès que leur intérêt le demanderoit.

[Note 154: Il étoit gouverneur de Bourgogne, et aussitôt

après la paix de Ruel, il avoit fait un voyage dans ce

gouvernement, où il avoit gagné tous les esprits par ses

caresses et ses libéralités. Toutefois la province fut

conservée au roi par la fidélité et le courage de l'avocat

général Millotet.]

[Note 155: Il voulut modifier l'amnistie accordée dans les

dernières conférences à tous ceux qui avoient participé aux

désordres commis depuis la paix; il chercha à brouiller

Gondi avec les rentiers en suspendant leurs paiements, et en

cherchant à faire regarder le prélat comme l'auteur de cette

suspension.]

Pendant que ces choses se passoient à Paris, les princesses, gardées à

vue dans leur retraite de Chantilli, avoient trouvé le moyen

d'échapper à leurs surveillants par le secours d'un serviteur du

prince, nommé Lénet[156]; et, tandis que la plus jeune, réfugiée à

Montrond avec le duc d'Enghien, s'y entouroit des partisans de son

mari, et se préparoit à soutenir par les armes une cause si sacrée

pour elle, la princesse douairière, introduite furtivement à Paris, y

faisoit connoître son arrivée en paroissant tout à coup au parlement,

auquel elle présentoit requête pour la délivrance de son fils. Elle

n'obtint rien, malgré l'assistance de Molé, qui désiroit avec ardeur

la réunion de la famille royale; et Gaston, montrant une fermeté dont

le principe n'étoit point en lui-même, non-seulement fit rejeter sa

demande, mais encore la força de sortir de la capitale, et de se

retirer dans le nouveau lieu d'exil qui lui avoit été désigné[157].

Alors la jeune princesse lève l'étendard de la révolte, se concerte

avec les ducs de Bouillon et de la Rochefoucauld, retirés, l'un dans

la vicomté de Turenne, l'autre dans le Poitou; entre dans la Guienne,

où les germes de mécontentement, loin d'être étouffés, sembloient

s'accroître de jour en jour davantage par l'arrogance intolérable de

d'Épernon, si impolitiquement maintenu dans ce gouvernement; y

entraîne les esprits déjà disposés à se soulever; paroît devant

Bordeaux, dont les portes lui sont ouvertes, où elle est reçue avec

transport par le peuple et par la bourgeoisie, qui étoient contre le

gouverneur, où l'audace et les manoeuvres de Lénet forcent le

parlement à consacrer tout ce qu'elle entreprend de concert avec les

ducs[158] contre l'autorité du roi; rassemble des troupes; fait un

traité avec les Espagnols, qui se présentent aussitôt pour profiter de

ces nouveaux troubles, tandis que la duchesse de Longueville et

Turenne, réfugiés dans Stenai sur les frontières du Luxembourg,

traitoient de leur côté avec eux, et formoient une armée dont ce grand

capitaine prenoit le commandement en se donnant le titre singulier de

_lieutenant-général de l'armée du roi pour la liberté des princes_.

Ainsi Mazarin se trouva placé entre les frondeurs qui commençoient à

l'insulter dans Paris, et des partis armés qui le menaçoient aux deux

extrémités du royaume.

[Note 156: Il avoit été procureur au parlement de Dijon

avant de s'attacher au prince. C'étoit un homme plein

d'audace et de ressources, qui joua au siége de Bordeaux un

rôle presque aussi remarquable que Gondi au siége de Paris.

Il a laissé des mémoires où l'on trouve des détails curieux

et qui lui appartiennent.]

[Note 157: Elle se retira à Châtillon-sur-Loing, près de la

duchesse de Châtillon, et y mourut le 2 décembre de la même

année.]

[Note 158: Toutefois le parlement, d'accord avec la haute

bourgeoisie, refusa d'abord l'entrée de la ville à ceux-ci,

à moins qu'ils ne congédiassent un gros corps de noblesse et

de troupes réglées dont ils étoient accompagnés, craignant,

avec juste raison, que, s'ils admettoient dans leur ville un

parti armé, ils n'en fussent bientôt maîtrisés et menés plus

loin qu'ils ne voudroient. La Rochefoucauld et Bouillon

furent donc forcés de se loger dans les faubourgs; mais,

comme ils entroient tous les jours dans la ville, sous

prétexte d'aller faire leur cour à la princesse, leurs

intrigues soutenues par celles de Lénet furent conduites si

habilement, qu'ils finirent par s'y faire recevoir avec

leurs troupes.]

Turenne, dont l'intention étoit de tout tenter pour l'enlèvement des

princes, dressa son plan en conséquence, et contre le gré des

Espagnols. Après avoir côtoyé quelque temps la frontière pour

inquiéter toutes les places et mieux cacher son dessein, il entra tout

à coup en France, et commença ses opérations par le siége du Catelet

qu'il emporta en peu de jours. Guise, qu'il alla aussitôt investir,

opposa plus de résistance, et donna au cardinal le temps de lui porter

des secours. Ce ministre avoit senti d'abord tout le danger d'un tel

mouvement sur une frontière si voisine de la capitale, lorsque d'un

autre côté des provinces entières se soulevoient; et son premier soin

fut d'y porter à l'instant toutes les forces dont il pouvoit disposer.

Le maréchal Duplessis-Praslin, chargé de diriger cette opération, le

fit avec beaucoup de bonheur et d'habileté. Il sembloit que Turenne,

dans sa révolte, eût perdu tout son génie: il fut vaincu par un homme

ordinaire, et l'armée espagnole leva honteusement le siége de Guise.

Ce triomphe de Mazarin jeta l'alarme parmi les frondeurs. Ils

craignirent qu'il ne devînt trop puissant, qu'il ne secouât enfin leur

joug s'il parvenoit à pacifier la Guienne; et dès ce moment toutes

leurs manoeuvres eurent pour but de l'en empêcher. Le ministre les

devina, et les trompa cette fois-ci complétement. On leur sacrifia le

chancelier Séguier, dont il se méfioient, et les sceaux furent donnés

au marquis de Châteauneuf, ami intime de la duchesse de Chevreuse;

plusieurs d'entre eux reçurent des grâces dont ils furent satisfaits;

le cardinal feignit d'entrer dans toutes leurs vues, sut ainsi leur

inspirer assez de sécurité pour qu'ils laissassent le roi partir pour

Fontainebleau; et, dès qu'il l'eut tiré de leurs mains, la cour

entière, suivie d'un corps nombreux de troupes, s'avança rapidement

vers la Guienne, et vint mettre le siége devant Bordeaux.

Furieux d'avoir été pris pour dupes, les chefs du parti se préparèrent

à prendre leur revanche, et ils y réussirent. Pendant la durée du

siége, qui fut long, meurtrier, et dans lequel les Bordelois

montrèrent plus de courage et d'ardeur que n'avoient fait les

Parisiens, le parlement de cette ville envoya des députés à celui de

la capitale: Gondi crut dès-lors entrevoir, dans cet événement, le

moyen de rendre les frondeurs maîtres du traité qui pourroit résulter

entre le roi et la province révoltée; mais jamais peut-être il n'eut

plus besoin de toutes les ressources de son génie, parce que jamais sa

position n'avoit été plus embarrassante. Nous avons dit que les amis

de Condé s'agitoient sourdement en sa faveur: le duc de Nemours et la

duchesse de Châtillon, qui dirigeoient tous leurs mouvements, étoient

déjà parvenus à se faire des partisans nombreux jusque dans le

parlement; et leurs espérances s'accrurent encore par cette députation

qui, dans la médiation qu'elle venoit solliciter à Paris, ne séparoit

point les intérêts des princes de ceux de la ville de Bordeaux. Opposé

à leur délivrance par un intérêt très-puissant, non moins opposé à

tout ce qui pouvoit accroître l'ascendant du ministre, il falloit que

Gondi sût à la fois arrêter la fougue du parlement, que la plus petite

circonstance pouvoit entraîner à faire inconsidérément tout ce que

demandoient les députés; inspirer assez de fermeté à Gaston pour le

déterminer à s'emparer de la médiation, à tenir la balance égale entre

les partis, en séparant les deux questions, et surtout y mettre assez

d'adresse pour que le parlement, contenu et dirigé par ce prince, ne

fût point choqué de l'influence qu'il exerçoit sur ses délibérations.

Grâce à ses manoeuvres, tout réussit au gré de ses voeux. Malgré les

efforts et les intrigues des ducs et de la princesse, les Bordelois,

fatigués d'un siége dont le résultat ne pouvoit manquer de leur être

funeste, acceptèrent la paix proposée d'accord avec Gaston, sans

insister davantage sur la liberté des princes; et la cour, en même

temps qu'elle recevoit la loi des frondeurs par l'organe du duc

d'Orléans, se vit forcée de traiter d'égal à égal avec une ville

rebelle qu'elle auroit voulu punir de sa rébellion. La princesse,

libre par le traité de se choisir une retraite, sortit de Bordeaux au

moment où le roi y fit son entrée. Bouillon et La Rochefoucauld, qui

avoient fait preuve, dans cet événement, d'une conduite et d'un

courage dignes d'une meilleure cause, n'y gagnèrent autre chose que

d'être nommés dans une amnistie accordée généralement à tous les

fauteurs de la révolte.

Cet avantage, que Gondi venoit de remporter à force d'intrigue et

d'activité, changeoit du reste peu de chose à ce qu'il y avoit de faux

et d'embarrassant dans sa position. Son union politique avec la cour

lui avoit fait perdre une partie de sa faveur populaire; parmi les

principaux frondeurs, les uns étoient gagnés par les libéralités de

Mazarin, d'autres flottoient entre les partis au gré de leurs

intérêts; il n'y avoit guère que les moins considérables qui lui

fussent sincèrement attachés. Il avoit à la vérité une ressource en

apparence plus sûre dans Gaston, dont ses artifices avoient

entièrement subjugué le foible caractère; mais cette foiblesse même

lui faisoit craindre justement qu'à tous moments il ne lui échappât.

D'un autre côté la cour, qu'il venoit d'outrager même en ayant l'air

de la servir, qui le regardoit avec raison comme l'artisan caché de

l'affront qu'elle venoit d'essuyer, revenoit à Paris plus irritée que

jamais contre lui; et le ministre, croyant pouvoir plus facilement

l'attaquer dans l'état de foiblesse où lui-même s'étoit réduit, ne

dissimuloit plus ses dispositions hostiles contre ce dangereux rival.

Il l'accusoit ouvertement, non-seulement d'être l'auteur secret du

traité honteux de Bordeaux, mais encore d'avoir concerté avec Turenne

certaines négociations insidieuses proposées par les Espagnols pendant

son absence[159]; il le noircissoit secrètement auprès des partisans

des princes, leur faisant entendre qu'il ne tenoit pas à lui qu'on ne

prît à leur égard les plus horribles résolutions; il insinuoit en même

temps à Gaston que son nouveau favori cherchoit uniquement à se

raccommoder avec la cour en le trahissant. Ainsi placé entre un prince

inconstant et pusillanime dont le frêle appui menaçoit à chaque

instant de s'écrouler, et un ministre, non moins astucieux que lui,

qui, d'un moment à l'autre, pouvoit, pour le perdre entièrement,

ouvrir aux princes leur prison, et se réunir de nouveau avec eux, qui

même en avoit fait entrevoir plus d'une fois le dessein, Gondi, qui

avoit affecté le désintéressement le plus complet dans une intrigue

populaire, vit bien qu'il falloit suivre une autre marche, dans une

intrigue purement de cabinet, et qu'il n'avoit d'autre ressource

contre un aussi redoutable ennemi que cette haute dignité, depuis si

long-temps l'objet secret de son ambition, qui seule pouvoit le mettre

à l'abri de ses coups, en le faisant marcher de pair avec lui.

Profitant donc, et sans perdre un moment, de cette faveur de Gaston

qu'il possédoit encore tout entière, de ce reste de vigueur que

conservoit encore son parti, il afficha hautement ses prétentions au

chapeau de cardinal, après avoir persuadé aux chefs de la fronde

qu'ils étoient aussi intéressés que lui à la demande qu'il faisoit de

cette dignité, laquelle devenoit dans ses mains leur sauve-garde à

tous; et se servant contre Mazarin lui-même des armes avec lesquelles

celui-ci avoit voulu le combattre, il lui fit craindre, s'il éprouvoit

un refus, qu'il ne se réunît aussitôt au parti des princes, comme il

en étoit vivement sollicité.

[Note 159: Comme ils craignoient que leur entrée en France

ne soulevât les peuples contre eux, ils étoient revenus à ce

projet de paix générale déjà mis en avant pendant le siége

de Paris, tant pour couvrir leurs desseins que pour

brouiller ensemble les frondeurs et Mazarin. Ils ne

réussirent qu'en partie, parce que, contre leur attente, les

conférences qu'ils avoient proposées furent acceptées, ce

qui les força à lever le masque.]

Mazarin, épouvanté d'une telle menace, sentit plus que jamais combien

il étoit fâcheux pour lui de n'avoir pas ces précieux otages

entièrement en sa puissance. Depuis quelque temps ils n'étoient plus à

Vincennes: une entreprise très-hardie que Turenne avoit faite pour les

délivrer[160], un complot formé dans le même dessein par leurs plus

dévoués partisans, avoient déterminé à les transporter dans quelque

lieu plus sûr. Gondi eût bien voulu qu'on les eût renfermés à la

Bastille, dont le gouverneur étoit dévoué à la fronde; le ministre

avoit au contraire proposé de les faire conduire au Hâvre-de-Grace,

dont il étoit entièrement le maître, et les difficultés insurmontables

que firent naître des prétentions si opposées, avoient déterminé à

adopter la proposition faite par Gaston de les transférer à Marcoussy,

château-fort situé à six lieues de Paris, près de Montlhéry. Il

arriva, par cette complication d'intrigues que resserroient sans cesse

tant de passions et d'intérêts divers, que Mazarin imagina de mettre à

profit ce désir immodéré qu'avoit Gondi d'obtenir le cardinalat, pour

effectuer une translation nouvelle de ces illustres prisonniers,

tandis que Gondi lui-même crut, en donnant au ministre l'espoir de

cette translation, parvenir à lever tous les obstacles qui

s'opposoient à sa nomination. Laigues, Beaufort, la duchesse de

Chevreuse furent employés tour à tour dans cette négociation; on

distribua les rôles et dans le conseil de la reine et parmi ces agents

de la fronde, comme dans une comédie; Gaston vînt lui-même à

Fontainebleau, bien endoctriné par Gondi, qui, connoissant toute sa

foiblesse, ne l'avoit toutefois laissé partir qu'à regret. En effet

il soutint mal son personnage: vaincu par les prières et les caresses

de la reine, ébloui par les promesses mensongères de Mazarin, il signa

l'ordre de cette translation tant désirée avant d'avoir pris toutes

les précautions suffisantes. À peine cette signature importante lui

eut-elle été arrachée, que les princes, tirés de Marcoussy, furent

conduits précipitamment dans le château du Hâvre; Mazarin, maître

alors de sa proie, ne garda plus aucune mesure, et refusa positivement

le chapeau qu'attendoit le coadjuteur.

[Note 160: Ses troupes s'avancèrent jusqu'à dix lieues de

Paris: il avoit dans cette ville des intelligences avec le

duc de Nemours et le comte de Tavannes; et si ses ordres

eussent-été ponctuellement exécutés, il n'est pas douteux

qu'il eût enlevé les princes.]

C'étoit une sorte de triomphe qu'il remportoit sur ses ennemis; mais

ce triomphe devoit lui coûter cher. Gondi, poussé à bout, se décida

enfin à écouter les partisans des princes; Laigues et la duchesse de

Chevreuse, joués comme lui par Mazarin, entrèrent dans tous ses

ressentiments, et l'aidèrent de toutes leurs forces dans cette

nouvelle machination. Elle fut conduite avec l'adresse et l'activité

que l'on pouvoit attendre de ces habiles conjurés. Gaston, qu'il étoit

si difficile d'entraîner à un parti décisif, fut persuadé par Laigues,

et permit de tout faire; Gondi se rapprocha du garde des sceaux

Châteauneuf, qu'il haïssoit, dont il étoit détesté, mais qui désiroit

autant que lui la perte de Mazarin, dont il ambitionnoit les

dépouilles. Il eut des entrevues secrètes avec la princesse

Palatine[161], qu'on voit paroître pour la première fois sur ce

théâtre d'intrigues, et qui depuis y joua un des rôles les plus

importants. Cette femme extraordinaire, d'un esprit aussi pénétrant,

aussi délié que le coadjuteur, mais d'un caractère plus noble et plus

franc, s'étoit attachée à la cause des princes, avoit obtenu leur

confiance entière, et dirigeoit alors tout le parti attaché à leurs

intérêts. Elle avoua à Gondi qu'elle n'attendoit leur liberté que des

frondeurs, de lui surtout. Les rapports singuliers qu'ils démêlèrent

aussitôt dans leurs vues et dans le tour de leur esprit, les

disposèrent d'abord favorablement l'un à l'égard de l'autre, et la

négociation n'éprouva entre eux ni lenteur ni difficultés; les

difficultés véritables se trouvoient dans le plan à suivre pour

tromper la cour, prête à prendre l'alarme dès qu'elle verroit

l'apparence sérieuse d'une union entre les deux partis. Pour y

parvenir, les amis des princes[162] furent eux-mêmes trompés. Le duc

de Beaufort et madame de Montbason, gagnée, suivant l'usage, à prix

d'argent, parurent les premiers. Ce prince signa d'abord un traité

partiel, qui fit croire à Mazarin que les chefs des frondeurs, divisés

entre eux, négocioient surtout sans l'aveu et sans l'appui de Gaston.

Les autres chefs réunis signèrent ensuite un second traité. Lorsque

tout fut ainsi préparé, on arracha au foible Gaston sa signature; de

leur côté les princes accordèrent tout ce qu'on leur demanda[163], et,

sans perdre un moment, les frondeurs commencèrent à exécuter le plan

que Gondi avoit concerté.

[Note 161: Anne de Gonzague de Clèves, princesse de Mantoue

et de Montferrat, comtesse Palatine du Rhin, également

fameuse par ses intrigues politiques, sa galanterie, sa

conversion et les austérités de sa pénitence.]

[Note 162: Cette cabale de Condé, composée de ce que la cour

avoit de plus brillant en jeunes gens de qualité, avoit reçu

le nom de cabale des _Petits-maîtres_, mot qui est resté

dans la langue françoise, comme ceux de _Frondeurs_ et

d'_Importants_.]

[Note 163: On stipuloit, dans ces traités, le mariage de

mademoiselle d'Orléans, fille de Gaston, avec le jeune duc

d'Enghien, en même temps qu'on rappeloit le mariage déjà

projeté de mademoiselle de Chevreuse avec le prince de

Conti. On promettoit de faire revivre, en faveur du duc

d'Orléans, l'office de connétable de France. Gondi devoit

avoir le chapeau de cardinal, etc.]

Un événement qui arriva, pendant ces négociations mystérieuses put

convaincre le cardinal des dispositions où étoient à son égard ses

irréconciliables ennemis. La voiture du duc de Beaufort fut arrêtée à

dix heures du soir au milieu de la rue Saint-Honoré par une bande de

brigands. Un de ses gentilshommes nommé Saint-Egland, qui alloit le

chercher dans cette voiture à l'hôtel Montbason, ayant voulu faire

quelque résistance, fut tué par ces misérables, qui ne cherchoient

qu'à voler, et qui se sauvèrent dès qu'ils virent arriver du secours.

Aussitôt le parti entier jeta les hauts cris, attribuant ce meurtre à

Mazarin, qui, disoit-on, avoit eu l'intention de faire poignarder le

duc lui-même[164]. Le jugement de plusieurs de ces assassins, qu'on

arrêta peu de temps après, et dont les aveux ne laissèrent aucun doute

sur le véritable caractère de cet assassinat, ne fit point cesser

leurs clameurs; et Beaufort osa se plaindre de leur exécution comme

d'un attentat nouveau, dont le but étoit d'ensevelir à jamais un

secret aussi important. Une telle calomnie, soutenue avec une si

grande obstination, auroit dû sans doute déterminer Mazarin à rester à

Paris, pour conjurer ce nouvel orage; mais, d'un autre côté, les

progrès des Espagnols en Champagne sembloient justifier les plaintes

qu'on élevoit contre lui de toutes parts, d'avoir dégarni cette

frontière pour faire la guerre de Guienne, et sacrifié ainsi l'intérêt

de l'État à ses inimitiés particulières. Il pensa donc qu'un succès

militaire, en apaisant ces murmures, lui fourniroit en même temps le

moyen d'abattre ses ennemis sans retour; et formant un corps de

troupes d'environ douze mille hommes, qu'il fit marcher du côté de

Rhétel, sous les ordres du maréchal Duplessis-Praslin, il partit peu

de temps après pour en diriger lui-même les opérations.

[Note 164: La cour, dans sa défense, fit courir le bruit que

ce prétendu assassinat n'étoit qu'une _Joliade renforcée_.]

Jusqu'ici, dans cette suite de nouvelles manoeuvres, Gondi ne s'étoit

servi que de son habileté: il falloit maintenant y joindre l'activité

et l'audace, et l'on sait ce qu'il pouvoit faire en ce genre. Il

prépara donc, pour la rentrée du parlement, une suite de scènes bien

liées entre elles, dont la première fut jouée le jour même de la

mercuriale[165]. On y présenta, au nom de la princesse de Condé, une

requête par laquelle elle demandoit que son mari et les deux autres

prisonniers fussent amenés au Louvre, et gardés par un officier de la

maison du roi; que le procureur-général fût mandé pour déclarer s'il

avoit quelque chose à proposer contre leur innocence; que, dans le cas

contraire, ils fussent mis sur-le-champ en liberté. Le secret de la

nouvelle association avoit été si bien gardé, que Molé lui-même, qui

désiroit toujours la réunion de la famille royale, mais qui la vouloit

par des voies légitimes, appuya fortement cette requête, bien persuadé

qu'elle ne venoit que des amis des princes, et étant loin de penser

que Gondi pût y avoir la moindre part. La délibération fut remise,

tout d'une voix, au 20 décembre. Cependant la reine, alarmée, fit

défendre par les gens du roi de s'occuper de cette affaire, et, dans

la séance du 7, l'avocat-général Talon, après avoir fait son rapport

sur cette défense, venoit de donner des conclusions en conséquence,

lorsqu'on apporta une autre requête par laquelle mademoiselle de

Longueville demandoit aussi la liberté de son père. On en avoit à

peine achevé la lecture qu'un grand bruit se fit entendre à la porte

de la grand'chambre: c'étoit des Roches, capitaine des gardes du

prince de Condé, qui vouloit entrer et présenter à la compagnie une

lettre des trois prisonniers, par laquelle ils demandoient, ou qu'on

leur fît leur procès, ou qu'on leur rendît la liberté. Molé,

commençant à soupçonner quelque manoeuvre, et doutant de la validité

de cette lettre, s'opposa, malgré les clameurs des enquêtes, à

l'admission de l'envoyé; il invoqua les formes avec sa fermeté

ordinaire, et son avis l'emporta. Cependant la lettre, après avoir

passé par le parquet, fut reconnue pour authentique, et des Roches la

présenta. Les gens du roi concluoient à ce qu'elle fût rejetée, ainsi

que les deux requêtes; mais, sans statuer sur leurs conclusions, on

remit la délibération au lendemain. Une lettre de cachet, envoyée par

la reine, ordonna de la suspendre pendant huit jours; le parlement ne

lui en accorda que quatre, sans égard pour l'état d'indisposition

réelle où se trouvoit cette princesse, et qu'elle avoit donné pour

prétexte de cette suspension. La délibération reprit donc son cours;

les déclamations contre le ministre recommencèrent; et bien que

Gaston, d'accord avec Gondi, eût refusé d'assister aux séances, afin

de donner le change à la cour, qui, si elle l'eût vu déclaré

tout-à-fait contre elle, auroit pu prendre un parti, et traiter

elle-même avec les princes, la violence des opinions, loin de se

ralentir, sembla augmenter de moment en moment. Le jour qu'on avoit

choisi pour porter les derniers coups approchoit, lorsque la nouvelle

de la victoire de Rhétel vint, comme un coup de foudre, frapper tous

les esprits. Cette ville avoit été prise, ou plutôt achetée à prix

d'argent par le cardinal; Turenne et les Espagnols venoient d'être

entièrement défaits par le maréchal Duplessis; et Mazarin, qui

s'attribuoit audacieusement toute la conduite de cette campagne

brillante, s'apprêtoit à revenir triomphant à Paris.

[Note 165: Le 2 décembre.]

Tout sembloit perdu. Gaston, les amis des princes, les frondeurs,

étoient attérés; Gondi seul, devenu plus audacieux par l'excès même du

péril, résolut de tenir tête à l'orage. Le jour même où ce succès fut

annoncé au parlement, tout en témoignant la joie qu'il en ressentoit,

il osa joindre à son discours insidieux une demande plus formelle que

jamais de la liberté des princes: ceci commença à relever les

courages. Le jour suivant il alla plus loin, et donnant à Mazarin,

pour le mieux décrier, tout l'honneur de la victoire, il s'attacha à

démontrer l'imprudence extrême qu'il y avoit eu à risquer une bataille

dont la perte eût ouvert aux ennemis le coeur même du royaume, et

amené le bouleversement et la perte totale de la France. Présentés

sous cette face, les succès de Mazarin devinrent presque pour lui un

sujet de blâme et d'accusation; à ces reproches, que Gondi lui

adressoit publiquement, il joignoit avec plus de succès encore une

foule de calomnies sourdement répandues dans le peuple et parmi ses

partisans, ou pour aigrir les haines, ou pour accroître les terreurs.

Tout alla au gré de ses désirs. Les acclamations recommencèrent à son

entrée et à sa sortie du palais; et l'arrêt qui intervint enfin après

tant de délibérations, arrêt dans lequel la personne du ministre ne

fut point épargnée, ordonna des remontrances à la reine pour demander

la liberté des princes, et une députation au duc d'Orléans pour le

prier d'interposer à cet effet son autorité. Mazarin arriva le

lendemain à Paris.

(1651) Son entrée eut un appareil triomphal; mais les courtisans seuls

y prirent part, et ce triomphe fut renfermé dans les murs du

Palais-Royal. Cependant la reine, un peu rassurée par la présence de

son ministre, refusa d'abord de recevoir les députés du parlement,

alléguant toujours pour prétexte le mauvais état de sa santé. Ces

lenteurs firent gagner quelques jours; mais enfin il fallut les

recevoir et écouter ces remontrances: elles furent présentées par

Molé, qui, n'étant pas encore suffisamment éclairé sur les manoeuvres

de Gondi et la connivence secrète du duc d'Orléans, les prononça avec

une vigueur et une liberté dont la cour entière fut choquée. La reine

essaya encore de gagner du temps; mais forcée enfin de s'expliquer par

les impatiences du parlement, elle fit une réponse dure et chagrine,

dans laquelle elle déclara qu'il ne falloit point compter sur la

liberté des princes que tous leurs partisans n'eussent mis bas les

armes[166] et que Stenai ne fût rentré au pouvoir du roi.

[Note 166: On y désignoit particulièrement Turenne et la

duchesse de Longueville.]

Alors le coadjuteur, voyant arriver le moment décisif, dirige tous ses

efforts vers Gaston, qu'il veut faire éclater, lui montrant Mazarin,

qui soupçonnoit déjà leurs projets, sur le point peut-être de les

faire avorter, en traitant lui-même avec les princes. Il en arrache

enfin la permission de prononcer son nom dans la délibération qui

devoit avoir lieu sur la réponse de la reine. L'effet en fut

prodigieux: à peine Gondi a-t-il déclaré _au nom de son altesse_

qu'elle est disposée à s'unir à la compagnie pour la délivrance de ses

cousins, que les acclamations les plus vives s'élèvent de toutes

parts. La plus grande partie du parlement, se précipitant hors de la

grand'chambre, vole vers le Luxembourg, pour remercier le prince de

cette faveur signalée. La cour est consternée; son effroi redouble

lorsqu'elle voit Gaston, animé d'un courage qu'il empruntoit à tous

ceux qui l'environnoient, et surtout à son favori, rassembler les

quarteniers de la ville, et leur ordonner de tenir leurs armes prêtes

pour le service du roi; mander Châteauneuf, Le Tellier, le maréchal de

Villeroi; déclarer hautement aux premiers qu'il n'ira point au

Palais-Royal, qu'il n'assistera à aucun conseil tant que la reine sera

sous l'influence d'un ministre abhorré de la nation; charger le

dernier de lui répondre de la personne du roi; enfin commander en

maître absolu et déployer, dans toute son étendue, le caractère d'un

lieutenant-général du royaume.

Mazarin surtout étoit dans un effroi qui tenoit du délire. La cour

essaya aussitôt d'entamer des négociations avec le duc. On lui promit

formellement la délivrance des princes, et l'on fit même partir devant

lui, pour le Hâvre, ceux qui devoient la négocier[167]. On lui offrit

pour lui-même tout ce qu'il voudroit demander; on alla même jusqu'à

proposer le mariage d'une de ses filles avec le roi. La reine,

connoissant tout l'empire qu'elle avoit sur lui, sollicitoit vivement

la faveur de le voir, de l'entretenir un seul instant; mais Gondi, qui

redoutoit plus que tout le reste un semblable entretien, lui fit

éviter tous ces piéges, et surtout celui-là. Gaston refusa donc

obstinément de rien entendre, et demanda avant toutes choses l'exil de

Mazarin. Alors la régente et son ministre, parvenus au dernier degré

de fureur contre l'artisan d'une trame si funeste et si perfide,

imaginèrent de détourner sur lui l'orage élevé sur leurs têtes, et de

le faire accuser en plein parlement. Servien[168], Châteauneuf, sont

appelés pour les aider dans cette manoeuvre; Molé, outré d'avoir été

joué par le coadjuteur[169], et toujours guidé par cette même ardeur

de voir la paix s'établir enfin parmi les membres de la famille

royale, leur prête son ministère; et tous réunis fabriquent contre

Gondi une pièce très-violente, dans laquelle il étoit accusé des plus

horribles complots, de complots qui n'alloient pas moins qu'à mettre

le royaume en combustion, pour assouvir son ambition insatiable. Cette

pièce, débitée d'abord solennellement devant les députés du parlement

mandés au Palais-Royal, fut lue quelques instants après dans la

grand'chambre par le premier président lui-même devant Gaston, qui,

depuis sa déclaration, y paroissoit pour la première fois, et venoit

par sa présence achever ce que les frondeurs avoient si heureusement

commencé. La surprise fut extrême; et comme il arrive toujours dans

les grandes assemblées, où le moindre incident qu'on n'a pas prévu

peut troubler les esprits et changer la marche des choses, ce coup

porté au coadjuteur alloit peut-être renverser tous ses projets, en

donnant une face nouvelle à la délibération: c'est alors que,

rassemblant tout ce qu'il avoit de sang-froid, d'éloquence et

d'intrépidité, il prononça ce discours, aussi adroit qu'énergique,

dans lequel, ne répondant à l'accusation intentée contre lui que par

un prétendu passage de Cicéron qu'il venoit de composer lui-même

sur-le-champ[170], il rétablit la question principale qui devoit

faire l'objet de la délibération du parlement, savoir, la liberté des

princes et l'exclusion de Mazarin. Les esprits furent à l'instant même

ramenés vers lui. Ce fut vainement que la reine, au milieu même de la

séance, fit encore conjurer Gaston de venir la trouver; que Molé,

Talon, joignirent à ses prières les plus vives instances, les

exhortations les plus pathétiques, un seul coup d'oeil de Gondi suffit

pour maintenir le foible prince; il ne cessa de refuser, sous prétexte

qu'il n'y avoit point de sûreté pour lui au Palais-Royal; et après

quelques efforts impuissants du parti attaché au gouvernement, l'avis

du coadjuteur forma l'arrêt.

[Note 167: Lionne et le maréchal de Grammont; mais Gaston

savoit très-bien qu'ils étoient partis sans aucunes

propositions, et simplement avec l'assurance qu'on les

enverroit par le courrier suivant.]

[Note 168: Surintendant des finances, l'un des

plénipotentiaires de la paix de Munster.]

[Note 169: La cour le trompoit également en lui persuadant,

pour le faire agir, qu'elle étoit prête à donner la liberté

aux princes. Il le dit formellement au parlement, et se vit

ensuite désavoué, après le mauvais succès de l'accusation

élevée contre Gondi.]

[Note 170: Cet habile factieux savoit que rien ne donne un

air d'autorité comme une citation faite à propos, parce

qu'elle offre sur-le-champ à l'esprit un point de

comparaison qui fixe ses incertitudes; et cet effet doit

être surtout très-grand au milieu des opinions flottantes

d'une assemblée qui délibère. Voici ce passage, qu'il

composa, dit-il, du latin le plus pur qu'il lui fut possible

d'imaginer: _In difficillimis reipublicæ temporibus urbem

non deserui; in prosperis nihil de publico delibavi; in

desperatis nihil timui_.]

La cour se vit alors pressée de toutes parts: le clergé avoit déjà

envoyé une députation à la reine pour solliciter également la

délivrance des princes. Gaston excita la noblesse, qui s'étoit

assemblée l'année précédente, à s'assembler de nouveau, et à faire de

cette délivrance l'objet principal de ses délibérations. La reine,

dont les alarmes redoublent, croit alors devoir prendre des

précautions pour sa sûreté: le duc s'en plaint hautement dans le

parlement, comme d'un outrage fait à la fidélité qu'il conserve au

roi, et la compagnie lui donne à l'instant même, en sa qualité de

lieutenant du royaume, tout pouvoir sur les maréchaux de France et sur

tous les corps militaires. Plusieurs séances orageuses se succèdent,

dans lesquelles Molé, toujours d'accord avec la cour, est accablé

d'outrages, parce qu'il cherche à gagner du temps. On demande à grands

cris l'exécution de l'arrêt; et Gaston ne veut point absolument

communiquer avec la reine que la lettre de cachet pour délivrer les

prisonniers ne soit expédiée. Anne, désespérée, concerte avec son

ministre une ruse dont celui-ci surtout espéroit un grand succès, et

qui montra seulement l'extrémité à laquelle tous les deux étoient

réduits. Au moment où l'on s'y attendoit le moins, Mazarin quitte

Paris, va s'établir à Saint-Germain, et se flatte ainsi d'avoir ôté à

Gaston tout prétexte de se refuser à cette entrevue, qui sembloit à la

cour entière l'événement décisif. Le prince eût cédé sans doute, si

Gondi, devenu le maître absolu de toutes ses pensées et de toutes ses

actions, ne l'eût rendu inébranlable sur cet article important. Il

s'obstine donc à ne vouloir rien entendre que les princes ne soient

délivrés. Cependant cette évasion du cardinal fait naître des

inquiétudes: on croit y voir le projet d'enlever de nouveau le roi de

sa capitale, et l'on prend à ce sujet les précautions les plus

insultantes pour la reine. Elle croit calmer les esprits en faisant

porter au parlement une promesse verbale de renvoyer le ministre: le

vague de cette promesse produit l'effet contraire; il accroît leur

effervescence, et un arrêt rendu au milieu du plus affreux tumulte,

renouvelant celui qui, deux ans auparavant, avoit proscrit Mazarin,

ordonne qu'il sera chassé de France, qu'il en sortira avant quinze

jours avec tous ses parents et domestiques, permettant à tout le

monde, passé ce délai, de _lui courre sus_. C'est alors une nécessité

pour cette princesse de signer la lettre qui ratifie une délivrance si

ardemment désirée.

Elle la signa toutefois avec une facilité qui pouvoit étonner dans un

caractère aussi inflexible que le sien: c'est qu'alors elle étoit

réellement décidée à se soustraire à la tyrannie qui l'opprimoit, et

que tout étoit préparé pour sa fuite. Gaston en est averti, et retombe

dans ses incertitudes: l'idée de retenir son roi prisonnier

l'épouvante. L'audacieux Gondi, qui le voit balancer, se charge seul

de l'événement. Il fait monter Beaufort à cheval; le maréchal de La

Mothe, Laigues, Coligni, Tavannes, Nemours, imitent son exemple. On se

saisit de toutes les portes qui avoisinent le Palais-Royal, et l'on y

fait, à l'entrée et à la sortie, les perquisitions les plus sévères.

Les bourgeois prennent les armes; la demeure du souverain est cernée

par les patrouilles des frondeurs; et ces factieux ont l'insolence

d'en violer l'entrée, de pénétrer, au milieu de la nuit, jusque dans

la chambre du jeune prince, pour s'assurer par leurs propres yeux

qu'il est bien en leur puissance. La reine, voyant toutes les issues

fermées, veut s'échapper par la rivière: elle la trouve couverte de

bateaux armés qui sont prêts à la repousser. Lorsque tant d'attentats

sont consommés, Gondi, par son ascendant irrésistible, entraîne Gaston

au parlement, et malgré les reproches amers, les plaintes éloquentes

de Molé, lui fait tout approuver. La reine est forcée de désavouer le

projet de sa fuite, et les députés, qui devoient aller ouvrir aux

princes les portes de leur prison, reçoivent l'ordre de partir; mais

avant qu'ils fussent arrivés au Hâvre, les princes étoient déjà

délivrés.

C'étoit à Mazarin lui-même qu'ils devoient leur liberté. Tant que ce

ministre avoit espéré ou l'entrevue de la reine avec Gaston, ou son

évasion de Paris, il étoit resté aux environs de cette capitale,

décidé, dès qu'il verroit la moindre apparence de succès, à s'emparer

des trois prisonniers, et à les transférer dans quelque lieu plus sûr

que le Hâvre[171]. Les mauvaises nouvelles qu'il reçut, et qui lui

furent confirmées par la reine elle-même, le déterminèrent à

s'éloigner; et il dirigea ses pas vers la prison des princes,

incertain encore s'il exécuteroit son projet, ou si, prévenant les

frondeurs, il essaieroit de se faire auprès d'eux un mérite d'une

liberté qu'il leur accorderoit sans conditions[172]. Plusieurs ont

prétendu que Mazarin eût pris le premier de ces deux partis, s'il eût

pu entrer au Hâvre avec son escorte; mais, forcé par le gouverneur de

la laisser hors de la ville, il n'eut plus d'autre ressource que le

dernier; et s'humiliant devant les princes plus qu'il n'étoit

convenable, quelle que fût sa situation, il alla lui-même leur

annoncer qu'ils étoient libres. Ceux-ci le reçurent avec un mépris que

Condé poussa même jusqu'à l'insulte; et tandis que le ministre sortoit

de France pour aller se confiner à Bruyll, sur les terres de

l'électeur de Cologne, les princes s'avancèrent rapidement vers Paris,

où ils firent, peu de jours après, une sorte d'entrée triomphale. Le

peuple, toujours aveugle et inconstant, alluma des feux de joie pour

leur délivrance, aussi stupidement qu'il l'avoit fait pour leur

captivité. Leur entrevue avec Gaston, Beaufort, Gondi, etc., se passa

en effusions de tendresse; ils ne virent qu'un moment, et avec une

contrainte et une froideur remarquables, la régente qui les attendoit

en tremblant; le parlement les reçut tous les trois, principalement

Condé, avec les plus vifs transports d'allégresse; et ce prince,

maintenant soutenu d'un parti formidable contre une reine qui sembloit

désormais sans appui, parut être un moment ce qui avoit toujours été

le voeu secret de son ambition, l'arbitre suprême de l'État.

[Note 171: À Brest, dont le gouverneur étoit entièrement à

sa disposition.]

[Note 172: Les frondeurs n'avoient pu leur en sauver une

extrêmement désagréable, laquelle étoit de ne rentrer dans

leurs gouvernements qu'à la majorité du roi.]

Cependant cette ambition, contraire aux intérêts des frondeurs,

laissoit déjà entrevoir un germe de divisions qu'une main habile

pouvoit développer; et Mazarin, du fond de sa retraite, où son oeil

pénétrant veilloit sans cesse sur ses ennemis, où sa politique

artificieuse dirigeoit seule encore tous les conseils de la cour,

n'avoit garde de le laisser échapper. Condé ne vouloit point d'égal;

les frondeurs étoient décidés à ne point souffrir de maître; et tous

étoient également avides du pouvoir: il en résulta que, dès le

commencement, cette espèce de prépondérance que le prince prétendit

s'arroger sur le parti excita la jalousie de tout le monde. Lui-même

ne tarda pas à ne considérer ceux qui l'environnoient que comme autant

d'obstacles à sa grandeur; et la reine, ayant saisi cette disposition

où il se trouvoit, hasarda, pour l'attirer vers elle, des avances qui

ne furent ni reçues ni absolument rejetées, mais qui commencèrent à

l'ébranler. Gondi s'en aperçut aussitôt dans une séance du parlement,

où il vit ce prince applaudir et donner sa voix à un avis qui, à

l'occasion de Mazarin, tendoit à exclure du ministère tous les

cardinaux, tant étrangers que françois, ce qui étoit visiblement

dirigé contre lui.

Toutefois il sut encore parer ce coup qu'on vouloit lui porter; et le

garde des sceaux Châteauneuf l'aida puissamment dans cette

circonstance, parce qu'il avoit les mêmes vues et les mêmes intérêts.

Mais l'arrivée subite de la duchesse de Longueville à Paris, de cette

femme dont on a dit si justement qu'après avoir été l'_héroïne_ du

parti, elle en étoit devenue l'_aventurière_, excita plus vivement les

alarmes du coadjuteur. Elle étoit revenue plus audacieuse encore par

sa révolte même; et tandis que Turenne, fatigué du rôle honteux

qu'elle lui avoit fait jouer, rentroit en grâce auprès de la régente,

et lui vouoit une fidélité qui désormais ne devoit plus se démentir,

la duchesse, se précipitant de nouveau dans le chaos des intrigues,

essayoit de reprendre sur son frère l'ascendant qu'elle avoit perdu;

et, sans montrer un désir bien vif de le voir se rapprocher de la

cour, manifestoit ses mauvaises dispositions à l'égard des frondeurs,

en cherchant à rompre le mariage depuis si long-temps projeté entre le

prince de Conti et mademoiselle de Chevreuse. La cour, qui, par

d'autres motifs, craignoit autant qu'elle les séductions de la fille

et le caractère audacieux et intrigant de la mère, n'épargnoit rien

pour arriver au même but; et la princesse Palatine, négociatrice

secrète employée par la régente pour éblouir et ramener Condé, étaloit

à ses yeux tout ce qui pouvoit flatter ses projets ambitieux. À son

gouvernement de Bourgogne on ajoutoit celui de Guienne; la Provence

devoit être donnée au prince de Conti; ses principaux serviteurs

obtenoient, à proportion, des récompenses aussi magnifiques[173]; en

un mot, tout ce qu'il demandoit lui étoit sur-le-champ accordé.

[Note 173: La Rochefoucauld devoit avoir le gouvernement de

Blayes, avec la lieutenance générale de la Guienne.]

Cette facilité extrême, et même maladroite, auroit dû lui faire

soupçonner quelque piége caché sous des amorces aussi brillantes: loin

d'avoir la moindre méfiance, il se livre inconsidérément à ces

promesses fallacieuses[174]; cherche des prétextes pour retarder

l'union projetée avec la duchesse de Chevreuse; trompe et humilie à la

fois madame de Montbason[175]; et continuant cependant à se ménager

entre la cour et les frondeurs, il exige, avant d'abandonner ceux-ci,

la disgrâce de Châteauneuf qu'il haïssoit[176]. Pour lui complaire, on

donne les sceaux à Molé, qui garde en même temps sa place de premier

président; et Chavigni, odieux à la reine, mais entièrement dévoué au

prince, sort de l'exil où il languissoit depuis long-temps, pour venir

reprendre sa place au conseil. À la nouvelle du renvoi de Châteauneuf,

le duc d'Orléans laisse éclater son dépit, sans pouvoir toutefois s'en

prendre ouvertement à Condé, qui dissimule encore quelque temps avec

lui, mais qui laisse enfin échapper son secret dans une conférence où

le duc avoit réuni les chefs des deux frondes pour délibérer sur ces

mutations, dans lesquelles il voyoit une violation de ses droits, et

même une sorte d'insulte faite à sa personne. Gondi et plusieurs

autres proposèrent des partis vigoureux que Condé désapprouva

hautement, et que le timide Gaston put bientôt se repentir de n'avoir

pas suivis: car, dès le lendemain, le prince se croyant sûr de la

cour, et ne voyant pas d'ailleurs la possibilité de se maintenir plus

long-temps entre les deux partis, leva le masque en rompant

brusquement, et même d'une manière outrageante, avec madame de

Chevreuse.

[Note 174: Le cardinal de Retz pense que ces négociations

étoient faites de bonne foi: cela pouvoit être de la part de

la reine, qui suivoit aveuglément tous les conseils de

Mazarin; mais en examinant la suite des événements, il est

impossible de croire que, dès le commencement, ce ministre

n'ait pas voulu tromper Condé.]

[Note 175: On ne peut s'empêcher de dire que la manière dont

il la trompa étoit indigne non seulement d'un prince, mais

d'un homme qui auroit eu le moindre sentiment de probité.

Elle avoit remis, de confiance, à la princesse Palatine une

obligation de cent mille écus que Condé avoit souscrite à

son profit lorsqu'il avoit été question d'obtenir, pour sa

délivrance, la signature de Beaufort. Celle-ci la donna au

prince, qui la déchira, et se moqua ensuite de madame de

Montbason.]

[Note 176: Il étoit odieux à toute sa maison, pour avoir

présidé, ainsi que nous l'avons déjà dit, à la condamnation

de Montmorenci, frère de la princesse, lequel avoit été

décapité sous le règne précédent, pour crime de haute

trahison.]

Les frondeurs sembloient perdus, surtout Gondi. En horreur à la cour,

qu'il venoit de trahir; sans pouvoir auprès du peuple, à qui son

alliance passagère avec elle l'avoit rendu justement suspect; ne

pouvant compter sur un prince tel que Gaston; négligé de ses propres

partisans, comme un intrigant subalterne, désormais inutile à leurs

intérêts, il ne sembloit pas que rien pût le tirer d'une situation

aussi critique; et la résolution qu'elle lui fit prendre, bien qu'elle

fût, dans de telles circonstances, la seule qui pût encore le sauver,

n'en prouva pas moins l'extrémité fâcheuse à laquelle il étoit réduit.

Trop prudent pour engager avec Condé une lutte inutile et téméraire,

il se retira tout à coup du monde et des affaires, se renferma à

l'archevêché, affecta de n'avoir plus de relations qu'avec des

chanoines et des curés, parut uniquement occupé des fonctions de son

sacré ministère; et cependant dans cette retraite forcée, dont les

frondeurs s'étonnoient, qui excitoit les risées de ses ennemis, il

entretenoit un commerce régulier avec Gaston et Châteauneuf, alloit

toutes les nuits à l'hôtel de Chevreuse, répandoit dans le peuple des

bruits alarmants sur les négociations du prince avec la cour, faisoit

de son palais une espèce de château-fort, où il étoit à l'abri de

toute entreprise violente que l'on auroit voulu tenter contre sa

personne, et attendoit ainsi pour reparoître sur la scène, les

événements que la fortune pourroit faire naître en sa faveur, puisque

son génie n'avoit plus le pouvoir de les provoquer.

Le succès justifia sa conduite, et fit passer pour politique profonde

ce qui n'étoit sans doute que l'oeuvre de la nécessité. Mazarin, comme

nous l'avons dit, et comme tout semble le prouver, n'avoit poussé la

reine à tant d'avances à l'égard de Condé, ne lui avoit fait faire

tant de concessions que pour abattre une seconde fois cet implacable

ennemi. Il venoit de le brouiller plus fortement que jamais avec les

frondeurs, dont l'appui l'auroit rendu si redoutable; il se garda bien

de détruire ceux-ci comme il eût pu si facilement le faire dans le

premier moment de leur consternation, les réservant pour lui porter

encore de nouveaux coups. Condé s'enveloppa de lui-même dans une trame

si subtilement ourdie, en se séparant une seconde fois de la fronde

avant d'avoir entièrement achevé ses arrangements avec la cour. Cette

faute le mit dans une situation équivoque. En même temps qu'elle

nuisoit au succès de ses négociations[177], elle le forçoit de ménager

encore Gaston, qui, toujours guidé secrètement par le coadjuteur,

feignit de se réconcilier avec Chavigni, en demandant toutefois qu'on

lui fît le sacrifice de Molé. Condé, par une ingratitude que rien ne

peut excuser, abandonna celui-ci, qui rendit les sceaux et ne lui

pardonna jamais. Ce fut après lui avoir suscité un tel ennemi que

Mazarin crut le moment favorable pour éclater. Dans une lettre qu'il

écrivit aussitôt à la reine, il n'eut pas de peine à lui démontrer que

ces avantages énormes accordés à un prince d'un tel caractère

exposoient l'autorité royale aux plus grands dangers; il le lui fit

voir avant peu maître absolu du royaume, si elle avoit l'imprudence

impardonnable de lui céder elle-même ses plus riches provinces; et,

plutôt que de traiter à des conditions aussi funestes, il l'exhorta,

au nom du salut de la France et de son propre fils, à se servir des

frondeurs, à mettre Gondi lui-même à la tête des affaires, en le

nommant premier ministre. Il n'en falloit pas tant pour déterminer une

princesse si ombrageuse sur le pouvoir; et, la nuit même qui suivit la

réception de cette lettre, le coadjuteur, réveillé brusquement par le

maréchal Duplessis, apprit, non sans le plus grand étonnement,

l'épouvante que le prince causoit à la régente, et la proposition

inattendue que Mazarin l'avoit engagée à lui faire, et qu'elle lui

faisoit effectivement, de lui donner la première place dans le

gouvernement.

[Note 177: En effet la cour commença aussitôt à faire naître

des difficultés pour gagner du temps, et bien établir

l'intrigue qu'on venoit de former pour sa perte.]

Il n'étoit pas aussi facile d'abuser Gondi que le prince de Condé. Il

reconnut aussitôt la ruse: il vit que Mazarin, dont l'intention ne

pouvoit être de lui céder si philosophiquement ses honneurs et son

pouvoir, ne vouloit créer ici qu'un fantôme de ministre, ou pour

perdre entièrement le prince, ou pour le mettre dans la nécessité

absolue de recourir à lui, et qu'alors son premier soin seroit de

briser l'ouvrage de ses mains, ce qu'il feroit sans peine d'un

coadjuteur de Paris. La dignité seule de cardinal pouvoit mettre Gondi

hors des atteintes d'un si dangereux adversaire. Il résolut donc de

refuser le ministère, et de profiter de cette heureuse circonstance

pour obtenir la pourpre. Son plan s'arrange aussitôt dans sa tête: il

voit la reine en secret, promet de se dévouer tout entier à sa cause,

sous la condition expresse de pouvoir continuer à déchirer

publiquement Mazarin, seul moyen de reprendre son autorité dans le

peuple et parmi les frondeurs; s'engage à lui ramener Gaston, à forcer

Condé de sortir de Paris, et pour prix de ces services obtient la

promesse positive du cardinalat. Il fut convenu, dans cette entrevue

fameuse, que Châteauneuf seroit rappelé et nommé à la place que le

coadjuteur venoit de refuser. La haine que tous les deux lui portoient

sembloit les pousser à l'élever si haut pour avoir le plaisir de l'en

précipiter. La princesse palatine, qui s'étoit rangée du parti de la

reine, que, dès ce moment elle n'abandonna plus, fut chargée par elle

d'être l'intermédiaire entre le cardinal et le coadjuteur.

Gondi instruit d'abord Gaston d'une révolution aussi inespérée; et

sortant tout à coup de sa retraite, comme s'il y eût été forcé par

l'amour du bien public et par la situation critique des affaires,

commence aussitôt l'exécution de ses promesses en alarmant secrètement

les frondeurs sur les prétentions extraordinaires de Condé, sur les

correspondances mystérieuses et continuelles de la reine avec le

cardinal, montrant la guerre civile comme le résultat inévitable d'une

telle ambition et d'une telle opiniâtreté. Tout change en un moment:

une querelle de plume s'établit entre la grande et la petite fronde,

dans laquelle la première a tout l'avantage. Dans le parlement, le

coadjuteur déconcerte Condé, qui savoit ses liaisons nouvelles avec la

cour, en criant plus haut que lui contre Mazarin; et, s'ennuyant des

lenteurs, propose à la reine de le faire arrêter par l'autorité de

Gaston. Elle n'ose prendre un parti aussi violent: sur son refus, il

revient au projet de le forcer à lui céder la place, et, pour y

parvenir, affecte de suivre régulièrement les séances du parlement,

avec un cortége aussi nombreux et aussi redoutable que celui du

prince, éclairant sa conduite, attaquant ses avis, déclamant contre

ses prétentions. Cette lutte audacieuse continue pendant trois mois,

irrite, exaspère l'impétueux Condé. Excité encore par sa soeur, par

quelques amis avides de nouveaux désordres, il entame avec l'Espagne

de secrètes négociations. La reine en a connoissance, et délibère une

seconde fois de le faire arrêter. Condé, qui en est averti[178], croit

d'abord que ce n'est qu'une feinte, et s'abstient seulement d'aller au

Palais-Royal. Cependant la réflexion ne tarda pas à lui faire

reconnoître qu'il court un danger véritable au milieu de tant

d'ennemis dont il est entouré, flottant entre les brouilleries et les

raccommodements, ne jouissant que d'un crédit précaire, à la merci des

caprices d'un peuple dont il étoit si facile de lui enlever la faveur,

et des résolutions d'une compagnie où ses partisans n'étoient pas les

plus nombreux. Malgré son intrépidité naturelle, il commence à

s'alarmer; ses amis se réunissent pour accroître ses alarmes; il finit

par se persuader que sa liberté est réellement menacée, sort de Paris

comme un fugitif, et va se renfermer dans sa maison de Saint-Maur.

[Note 178: On prétend que ce fut la reine qui, par le

conseil du coadjuteur, lui fit donner elle-même cet avis,

parce qu'elle ne vouloit effectivement que le pousser à

sortir de Paris.]

Gondi, qui n'attendoit que son départ pour donner à ses intrigues le

dernier degré d'activité, ne manqua pas de le présenter aussitôt sous

les couleurs les plus odieuses, comme un acte de rébellion qui

annonçoit les plus sinistres projets. Toutes ces impressions furent

reçues; et Condé, qui écrivit aussitôt au parlement pour expliquer les

motifs d'une démarche aussi étrange, ne fut écouté qu'avec la plus

grande défaveur. Tout succédoit au gré de la cour, si Gaston n'eût

montré, dans cette circonstance importante, ses indécisions

accoutumées. Elles épouvantèrent la reine, qui, malgré les conseils

toujours vigoureux du coadjuteur, n'osa dans ces premiers moments

prendre un parti décisif contre son ennemi. Gaston, à son tour, voyant

qu'elle balançoit, crut qu'elle ménageoit, peut-être à ses dépens, un

accommodement avec Condé, et se hâta de faire secrètement des avances

à celui-ci. Dans ce moment même arrivèrent des lettres de Mazarin,

qui, fixant les irrésolutions de la reine, la déterminèrent à s'unir

ouvertement avec le duc et à éclater contre le prince. Gondi est

chargé d'en faire la proposition à son maître; mais il étoit trop

tard, et quoiqu'il sentît bien la faute qu'il avoit faite, faute dont

il fit l'aveu à son favori, le timide Gaston n'osa jamais rompre les

nouveaux engagements qu'il venoit de contracter avec un rival dont le

génie faisoit trembler le sien. Condé, trouvant une force nouvelle

dans une telle foiblesse, du fond de sa retraite demandoit avec

hauteur le renvoi de Tellier, Lionne et Servien, créatures du

cardinal, et qu'il appeloit par dérision les _sous-ministres_. Le duc,

n'osant s'y opposer, descendit jusqu'à la prière pour le déterminer à

se désister d'une demande que la reine regardoit comme le plus grand

des outrages. Il fut inébranlable. Ce fut vainement que Gondi, dans

plusieurs séances du parlement où cette question fut agitée, essaya,

par tous les moyens que put lui suggérer son adresse et son éloquence,

de vaincre les inconcevables irrésolutions de Gaston; celui-ci

persista dans son dessein ridicule de ménager à la fois et la reine et

Condé, et par cette conduite versatile trouva le secret de les

mécontenter tous les deux. Les sous-ministres furent renvoyés, sur

l'avis secret de Mazarin; mais la reine, par le mépris que lui

inspiroit Gaston, se fortifia dans la résolution de ne point céder à

Condé; et celui-ci, enhardi par les avances du duc et par les terreurs

qu'il lui inspiroit, osa bientôt braver la cour et revenir à Paris.

Sa situation à Saint-Maur étoit en effet assez embarrassante. Une

foule nombreuse de ses anciens partisans s'étoit d'abord rassemblée

autour de lui; mais presque tous avoient disparu lorsqu'ils eurent

reconnu que son intention étoit de les engager trop avant. Turenne

l'avoit abandonné, parce qu'il s'ennuyoit de la rébellion; Bouillon,

parce qu'il croyoit trouver plus de sûreté dans le parti de la cour;

le duc de Longueville, par lassitude; et La Rochefoucauld, si

maltraité dans la dernière guerre, ne cherchoit qu'à lui inspirer des

sentiments pacifiques. D'un autre côté, le renvoi des sous-ministres

ne laissoit plus aucun prétexte à son éloignement. Sa soeur, le prince

de Conti, Nemours, étoient les seuls qui l'excitassent à la guerre.

Naturellement porté aux partis violents et décisifs, il les écoutoit

volontiers; mais, dans l'impuissance absolue où il se trouvoit alors

de suivre un tel conseil, il se trouva heureux que cette foiblesse

extrême de Gaston, toujours balançant entre lui et la cour, lui

fournît le moyen de rentrer à Paris sans danger. Il y revint donc

brusquement; et, avec son audace accoutumée, se rendit au parlement,

où il n'eut aucun succès, de là chez Gaston, qui, dissimulant le

chagrin que lui causoit son retour, se montra plus foible qu'il

n'avoit jamais été.

La reine, indignée d'une telle lâcheté, s'adressa alors à Gondi, le

sommant de lui tenir la parole qu'il lui avoit donnée, de s'opposer

aux entreprises du prince. L'intérêt du coadjuteur étoit sans doute de

ne pas violer une semblable promesse: il se mit donc en mesure de la

remplir, et, quelques jours après, parut au parlement avec un cortége

aussi nombreux que celui de Condé. De tels moyens n'étoient pas faits

pour intimider ce caractère intrépide: aussitôt le prince augmenta

lui-même sa suite, qu'il rendit plus effrayante encore que magnifique;

il parla plus hardiment que jamais dans le parlement contre les

liaisons de la régente avec Mazarin; il affecta de se tenir éloigné du

Palais-Royal, ou de n'en approcher que pour étaler aux yeux de la cour

le cortége insolent dont il étoit sans cesse accompagné; enfin les

choses en vinrent au point que la reine, outrée de son audace et de

cette foiblesse désespérante du duc d'Orléans, exigea de Gondi qu'il

se déclarât ouvertement contre Condé, et qu'il la servît même contre

la volonté de Gaston.

Il s'y décida, et la volonté ferme du favori finit par entraîner celle

du maître. Ce qu'il y a de singulier, c'est qu'il employa d'abord

contre le prince un moyen dont la cour avoit usé peu de temps

auparavant pour le perdre lui-même: Châteauneuf, qui, d'après les

arrangements pris, devoit bientôt rentrer au ministère; Molé, que tant

de raisons rendoient contraire à Condé, furent appelés dans un

conseil, où l'on dressa contre lui une pièce qui le peignoit sous les

traits les plus odieux; et certes, pour lui donner tous les caractères

d'un rebelle, il n'y avoit malheureusement qu'à rassembler les faits.

Le parlement, la chambre des comptes, la cour des aides, le corps de

ville furent mandés au palais par députés, et y entendirent d'abord la

lecture de cette foudroyante Philippique. Condé, alarmé, veut se

justifier dans la séance du lendemain, et interpelle Gaston de venir à

son secours: Gaston s'y refuse, et Gondi, qui lui a inspiré le courage

de risquer ce refus, l'y fait persister, malgré les sollicitations

pressantes de son impérieux rival. Cependant le duc, tout en refusant

de l'accompagner, se laisse arracher un écrit, dans lequel il a l'air

de justifier le prince des inculpations dirigées contre lui, et

principalement de ses intelligences avec les Espagnols, intelligences

qui n'étoient que trop réelles, et plus actives que jamais en ce

moment, à cause du péril où il croyoit se trouver. Muni de cette

pièce, Condé vole à la grand'chambre, et en même temps qu'il y

renouvelle son apologie, accuse ouvertement le coadjuteur d'être

l'auteur des calomnies présentées par la reine contre lui. Celui-ci

réplique avec une hauteur qui put passer pour téméraire: car si Condé

eût voulu relever une parole outrageante qui lui étoit échappée,

Gondi, mal accompagné ce jour là, eût peut-être couru risque de la

vie. Le prince ne le fit point, ou par mépris, ou par grandeur d'âme.

Son ennemi n'éprouva d'autre désagrément que d'être hué en sortant par

le parti opposé; et, échappé à ce danger, alla se préparer à en braver

le surlendemain de plus grands. La reine l'y excita elle-même, et

concerta avec lui tous les préparatifs de cette journée fameuse. Elle

mit à sa disposition une partie des troupes de la garde; les habitants

du pont Saint-Michel et du pont Notre-Dame, vendus à ce chef de parti,

reçurent l'ordre de se tenir prêts au premier signal; ils eurent un

mot de ralliement; Gondi alla la veille reconnoître le champ de

bataille, marquer les postes, et la grand'chambre prit l'aspect d'une

ville assiégée. L'audacieux prélat y arriva le premier, entouré de

tous ses amis; Condé ne tarda pas à s'y rendre avec des forces à peu

près égales. Gaston, résolu à se déclarer pour le vainqueur, affecta

de garder la neutralité en se renfermant dans son palais.

On s'étoit assemblé pour délibérer sur l'accusation portée contre le

prince. Son impatience ne lui permit pas de laisser entamer la

délibération; et dès qu'il eut pris place, il commença à se plaindre

de cet appareil menaçant dont les avenues du palais et la

grand'chambre elle-même offroient le spectacle extraordinaire, et

lança à Gondi un trait piquant que celui-ci releva sur-le-champ avec

une insolence qui mit le prince hors de lui-même. Il répliqua par un

propos menaçant; Gondi y répondit par une bravade plus insolente

encore. Dans un moment, comme si cette parole eût été le signal du

combat, l'assemblée entière se lève avec un bruit effroyable, chacun

court se ranger auprès de son chef, les présidents se jettent entre

ces deux troupes, toutes les deux armées, et prêtes à s'élancer l'une

sur l'autre; ils pressent, ils conjurent, ils supplient; ils demandent

surtout que l'on fasse disparoître cette foule de gens qui entourent

le sanctuaire de la justice, les armes à la main. Condé cède le

premier, et ordonne à La Rochefoucauld de faire retirer ses amis;

Gondi sort de son côté pour donner également aux siens le signal de la

retraite: au tumulte que l'on vient d'apaiser dans la grand'chambre

succède tout à coup dans la grand'salle un tumulte plus affreux

encore, dès que le coadjuteur y paroît. À sa vue, quelques partisans

du prince tirent l'épée en criant _au Mazarin!_ ceux de Gondi en font

autant: dans un moment, les deux troupes, jusqu'alors confondues, se

séparent, se forment sur deux files, se mesurent de l'oeil, sont

prêtes à se précipiter l'une sur l'autre, agitant, avec la fureur la

plus effrénée, des sabres, des épées, des pistolets; le sang va

couler. La présence d'esprit de Crénan, capitaine des gardes du prince

de Conti, et de Laigues, son ami, qui étoit dans le parti opposé,

arrêta un massacre dont les suites étoient incalculables, et pouvoient

amener la destruction entière de Paris. Il fut convenu que les deux

partis crieroient ensemble _vive le roi!_ sans rien ajouter. La salle

retentit aussitôt de ce cri unanime; on remet l'épée dans le fourreau,

et les partis se confondent comme auparavant.

Pendant que ces choses se passoient, Gondi couroit un affreux danger.

Dès qu'il avoit vu briller les armes, il avoit cherché à rentrer dans

le parquet des huissiers: La Rochefoucauld, maître de la porte, le

saisit au passage, le serra entre les deux battants, criant à ses amis

de se dépêcher de le tuer, tandis qu'un misérable de la dernière

classe du peuple qui l'avoit poursuivi, le voyant ainsi engagé entre

la grand'salle et le parquet, levoit un poignard pour l'en frapper.

Les amis du duc eurent horreur de sa proposition, et refusèrent de lui

prêter un aussi infâme ministère; l'assassin fut contenu de l'autre

côté par d'Auvilliers; et Champlâtreux entrant presqu'au même instant

dans le lieu où se passoit cet odieux événement, repoussa La

Rochefoucauld avec indignation, et délivra le prélat[179]. La scène se

prolongea dans la grand'chambre, où les deux ennemis rentrèrent

ensemble, en s'accablant d'injures.[180] Le désordre alloit peut-être

renaître avec des suites plus affreuses, lorsqu'enfin persuadés par

les ardentes supplications du premier président et des gens du roi,

les deux chefs consentirent à faire sortir leurs créatures, l'un par

les degrés de la Sainte-Chapelle, l'autre par le grand escalier. Cette

foule étoit à peine dissipée, que la compagnie se sépara.

[Note 179: L'action de Champlâtreux étoit d'autant plus

digne d'éloges, qu'il avoit été de tout temps l'ennemi de

Gondi et l'ami de Condé. Du reste, on est forcé de convenir

que l'auteur des Maximes commit ici une action atroce,

qu'aucun ressentiment ne peut justifier.]

[Note 180: Le coadjuteur se plaignit de ce que La

Rochefoucauld avoit voulu le faire assassiner. «Traître,

répondit celui-ci, je me soucie peu de ce que tu

deviennes.»--«Tout beau! La Franchise, notre ami, repartit

le prélat; vous êtes un poltron; et je suis un prêtre: le

duel nous est défendu.» _La Franchise_ étoit le nom de

guerre que l'on donnoit, dans la fronde, au duc de La

Rochefoucauld; et Gondi avoue que ce fut à tort qu'il

l'appela _poltron_. «Je mentis, dit-il, car il est

assurément fort brave.» Ce qui n'empêche pas que ce qu'il

avoit fait ne fût fort lâche.]

Gondi reconnut alors qu'il s'étoit trop avancé, que la lutte étoit

trop inégale entre lui et un prince du sang du caractère de Condé.

L'impossibilité de la soutenir plus long-temps sans s'exposer aux plus

grands dangers, le détermina à user du conseil que lui donna Gaston,

de se faire défendre par la reine d'assister aux séances du

parlement[181]. Cependant Condé, maître du champ de bataille,

continuoit de demander hautement raison de l'écrit publié contre lui,

et faisoit rendre des arrêts en sa faveur; Gaston restoit toujours

dans son indécision accoutumée; et la reine, après avoir long-temps

refusé de s'expliquer sur les remontrances que lui adressoit la

compagnie, tant en faveur du prince que contre les liaisons qu'elle

continuoit d'avoir avec Mazarin, commençoit à mollir sensiblement, et

paroissoit disposée à entrer dans tous les accommodements qu'on lui

proposoit. Mais la face des choses alloit changer encore plus

rapidement que jamais: cette douceur affectée n'étoit qu'une feinte

conseillée par Mazarin lui-même pour gagner du temps, et atteindre une

époque solennelle qui devoit nécessairement produire une grande

révolution dans la situation des partis. Cette époque étoit celle de

la majorité du roi. Condé, qui n'étoit point la dupe de ces vaines

apparences, ne voyoit arriver qu'avec effroi un événement qui alloit

accroître les forces de ses ennemis de tout le prestige attaché à

l'autorité royale. Il eût dû le prévoir sans doute; mais

l'imprévoyance étoit le vice radical de presque tout ce qui se faisoit

alors, et l'on a pu remarquer que les plus habiles étoient sans cesse

occupés à combattre ce qu'il y avoit de faux dans leur position. À

mesure que ce moment fatal approchoit, le prince sentoit redoubler ses

terreurs; mille soupçons funestes l'agitoient; pour peu que le peuple

eût semblé ému du spectacle imposant qu'on alloit étaler à ses yeux,

on pouvoit profiter de cette impression pour l'arrêter de nouveau, et

abattre ainsi son parti. Plusieurs indices porteroient à croire qu'on

en avoit conçu le dessein: il est certain du moins qu'il en eut la

crainte; et, déterminé par un motif si puissant à ne point assister à

la majorité, il écrivit au roi pour s'en excuser, et sortit de Paris

la veille même du jour consacré à cette grande cérémonie.

[Note 181: Cette défense, à laquelle Molé prit part, sans

savoir que Gondi la désirât, lui valut de la part de

celui-ci de très-vifs remerciements, dont le premier

président fut touché. Ce fut là le commencement d'une amitié

mutuelle que la belle action de Champlâtreux avoit déjà

préparée, et qui, de part et d'autre, se maintint

constamment et sans la moindre altération.]

Tandis qu'elle se faisoit avec une pompe que commandoit la politique,

et que rien encore n'avoit égalé, le prince étoit à Trie, où il

essayoit inutilement d'entraîner le duc de Longueville dans sa

révolte. Le chagrin qu'il en conçut s'accrut encore par la nouvelle

des changements opérés, le jour même de la majorité, dans le

ministère, changements qui, bien qu'arrangés depuis long-temps[182],

sembloient n'avoir été faits que pour le braver. Dans les perplexités

où le jetoient et le fâcheux état du présent et l'incertitude plus

fâcheuse encore de l'avenir, il revint, malgré les instigations

continuelles de ses amis, à des sentiments plus modérés, et résolut de

tenter encore son accommodement avec la cour. Une perfidie de Gaston

empêcha l'exécution de ce projet, qui sans doute eût épargné à la

France une longue suite de malheurs. Condé lui avoit envoyé un nouveau

plan de pacification, et étoit allé attendre sa réponse à

_Angerville_, en Gâtinois: le duc, dont l'intérêt n'étoit pas de le

voir revenir, forcé cependant de lui répondre, et de ménager les

apparences, lui envoya un courrier, qui, se trompant à dessein[183],

d'après l'ordre secret qu'il en avoit reçu, alla d'abord à

_Angerville_ en Beauce, et ne se rendit au lieu indiqué que

vingt-quatre heures après le départ de l'impatient Condé. Furieux de

voir ses avances méprisées, aigri encore par les avis que lui donnoit

Chavigni de ne point se fier aux promesses de la cour, sans cesse

excité par son conseil, qui ne cessoit de lui répéter que, dès qu'il

auroit tiré l'épée, tout seroit à ses pieds; encouragé surtout par les

marques d'attachement que lui prodigua la ville de Bourges, où il

venoit de se retirer, ce prince ne voulut rien entendre, lorsqu'on lui

apporta dans cette ville, de la part de la reine, des conditions aussi

favorables qu'il pouvoit les désirer. Lénet fut envoyé en Espagne pour

achever les traités ébauchés avec l'archiduc; Nemours alla prendre le

commandement des troupes renfermées dans Stenai; et, suivi de La

Rochefoucauld, Condé prit la route de la Guienne, avec l'espoir, en

apparence très-fondé, de soulever toutes les provinces environnantes.

[Note 182: Châteauneuf, qu'il détestoit, fut nommé premier

ministre, comme il avoit été convenu entre la reine et le

coadjuteur; on rendit les sceaux à Molé; La Vieuville fut

mis à la tête des finances, et l'on éloigna du conseil

Chavigni, qui étoit dévoué au prince.]

[Note 183: Voltaire prétend que ce fut la reine qui envoya

ce courrier, et qu'il se trompa sans dessein. C'est une

erreur que démentent la plupart des mémoires du temps.]

L'effet ne répondit point à son attente; et son génie militaire, sa

prodigieuse activité ne purent faire que de nouvelles levées ne

fussent pas vaincues par de vieux soldats que lui-même avoit aguerris.

Le comte d'Harcourt, qu'on envoya d'abord à sa poursuite, eut

constamment l'avantage sur lui; mais Condé, qui, à la place de son

ennemi, l'eût entièrement détruit si celui-ci eût été à la sienne, ne

se laissa pas même entamer; et la marche de ce grand général jusqu'à

Bordeaux doit être considérée, vu l'insuffisance de ses moyens, comme

un de ses plus hauts faits militaires. À peine fut-il arrivé dans

cette ville, que la cour pensa à marcher sur ses pas; mais, pour

exécuter ce projet, il falloit le consentement des frondeurs, surtout

celui de Gondi. Elle l'obtint, en lui montrant pour prix de sa

fidélité le don immanquable du chapeau[184], premier objet de tous ses

désirs. L'aveu de Gaston suivit nécessairement le sien; mais le

coadjuteur ne poussa point la complaisance jusqu'à abandonner ce

prince à la reine, qui désiroit vivement l'emmener avec elle. Il ne

pourroit dominer un personnage de ce caractère qu'en le gardant auprès

de lui; et d'ailleurs l'intérêt de Gaston étoit de rester à Paris,

puisqu'il n'ignoroit pas que Mazarin, quoique absent, continuoit seul

à gouverner la cour.

[Note 184: Il n'avoit encore que la nomination de France à

cette place éminente, nomination qui pouvoit être révoquée.]

Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 6/8) · 第 15 / 241 题