La cour eut l'imprudence d'opposer la violence aux murmures: plusieurs

membres du parlement, plus hardis que les autres, furent enlevés et

transférés dans diverses prisons[105]; et, pour emporter de vive force

l'enregistrement, on conçut l'idée bizarre, et l'on donna ce signe de

foiblesse de conduire le jeune roi en robe d'enfant au parlement: il y

parut au moment où on l'y attendoit le moins, portant avec lui un

grand nombre d'édits, tous plus ruineux les uns que les autres; et sa

présence mit cette compagnie dans la nécessité de les vérifier.

L'avocat-général Talon s'éleva d'abord avec force contre une

semblable surprise, attentatoire à la liberté des suffrages. Le

lendemain, les maîtres des requêtes, à qui l'un de ces édits donnoit

douze nouveaux collègues, s'assemblent et prennent la résolution de ne

pas souffrir cette création nouvelle, dont l'effet étoit, tout à la

fois, de diminuer le prix des anciennes charges et de les rendre moins

honorables. Le même jour, les chambres assemblées commencent à

examiner tous les édits vérifiés. La régente et son ministre traitent

cet examen de révolte contre l'autorité royale; et, en même temps

qu'ils ordonnent la pleine et entière exécution de ces édits, le duc

d'Orléans et le prince de Conti sont chargés de porter, l'un à la

chambre des Comptes, l'autre à la cour des Aides, ceux qui

concernoient ces deux compagnies. C'est alors que le soulèvement

devint général: la cour des Aides députa vers la chambre des Comptes,

lui demandant de s'unir à elle pour la réformation de l'état; l'une et

l'autre s'assurèrent du grand Conseil; et le parlement, sur

l'invitation qu'elles lui en firent, donna aussitôt son arrêt

d'_union_ avec ces trois cours de justice. Il portoit «qu'on

choisiroit dans chaque chambre du parlement deux conseillers, qui

seroient chargés de conférer avec les députés des autres compagnies,

et qui feroient leur rapport aux chambres assemblées, lesquelles

ensuite ordonneroient ce qui conviendroit.»

[Note 105: Les conseillers, le Comte et Gueslin; les

présidents, Gaïan et Barillon.]

Le cardinal fit casser cet arrêt par le conseil[106]; et par une

imprudence nouvelle, ordonna encore l'enlèvement de deux

magistrats[107]. Le parlement, à qui la défense de s'assembler avec

les autres compagnies fut notifiée dans les termes les plus durs, n'y

répondit qu'en se réunissant le même jour avec elles, pour délibérer

sur l'ordonnance même du conseil. Cependant le peuple continuoit à

murmurer; il y eut même des voies de fait exercées contre des

officiers envoyés par la régente pour s'emparer de la feuille de

l'arrêt, et la cour commença enfin à concevoir quelques craintes. Elle

fit proposer des accommodements, que le parlement rejeta avec une

sorte de hauteur, parce qu'ils touchoient son intérêt particulier,

qu'il affectoit de négliger pour ne songer qu'au bien public; et,

comme l'effervescence populaire alloit toujours croissant, la régente,

bien plus encore par le danger dont elle étoit menacée que par les

remontrances et les délibérations de cette compagnie, crut devoir

céder, et permit enfin l'exécution de cet arrêt d'union qu'elle avoit

d'abord si fortement contesté. Alors les députés nommés par le

parlement et par les autres cours souveraines se réunirent dans la

_chambre de Saint-Louis_, et commencèrent à y tenir des assemblées

régulières. Toutefois la reine, en tolérant cette espèce de comité,

lui fit dire «que son intention étoit que les affaires s'y

expédiassent en peu de temps, pour le bien de l'état, surtout qu'il y

fût avisé aux moyens d'avoir de l'argent promptement.»

[Note 106: Mazarin, qui n'avoit jamais bien pu prononcer le

françois, ayant dit que cet arrêt d'_Ognon_ étoit

attentatoire, ce seul mot le rendit ridicule; et, comme on

ne cède jamais à ceux que l'on méprise, le parlement en

devint plus entreprenant. (Voltaire.)]

[Note 107: Turgot et d'Argonges, conseillers au grand

conseil.]

Mais le parlement, devenu par ce triomphe plus audacieux, et plus

entreprenant, ne tint nul compte de cette injonction de la régente; et

ce qu'elle indiquoit à la chambre de Saint-Louis, comme l'objet

principal de ses délibérations, fut justement ce dont elle s'occupa le

moins. On la vit agir, dès les commencements, comme si elle eût été

appelée à partager le gouvernement de l'état: ce fut sur les affaires

publiques que roulèrent ses discussions, et même une sorte d'ordre

s'établit touchant la manière de les discuter. Les matières étoient

présentées à la chambre par un de ses membres: on les y examinoit avec

attention, on donnoit même une décision; mais cette décision étoit

ensuite portée aux chambres assemblées, dont la sanction devenoit

nécessaire pour lui donner de la validité. En dix séances, tout ce qui

concernoit le gouvernement, justice, finances, police, commerce, solde

des troupes, domaine du roi, état de sa maison, etc., fut soumis aux

délibérations de ce comité, et devint, par une suite nécessaire,

l'objet des délibérations du parlement. Ou par désoeuvrement ou par

curiosité, une foule de gens s'attroupoient dans les salles du palais,

et y passoient les journées entières à recueillir ce qui se disoit, y

mêlant leurs propres réflexions et les répandant ensuite au dehors.

Les projets de réforme et les moyens d'y parvenir devenoient la

matière de toutes les conversations; on s'en entretenoit dans les

boutiques, dans les ateliers, jusque dans les marchés et les places

publiques. Il devint à la mode de censurer le gouvernement et de

décrier les ministres, surtout le cardinal, devenu bientôt le

principal et presque le seul objet de l'animadversion de cette

multitude. Alors deux partis se formèrent, qui se distinguèrent l'un

de l'autre par des noms de factions: les partisans de la cour furent

appelés _Mazarins_, les autres reçurent le nom de _Frondeurs_; mot

alors bizarrement employé dans une telle acception[108], et dont le

nouveau sens a été depuis adopté dans la langue françoise. Enfin cette

manie de s'occuper des affaires de l'état passa de Paris dans les

provinces, et de toutes parts disposa les esprits à prendre part aux

troubles de cette capitale.

[Note 108: En voici l'origine la plus vraisemblable: dans

les premiers démêlés du parlement avec la cour, le duc

d'Orléans assistoit souvent aux assemblées de cette

compagnie, et sa présence et son esprit conciliateur y

calmoient l'effervescence des opinions; mais ce calme ne

duroit qu'un moment, et la chaleur revenoit dès qu'il étoit

parti. Bachaumont[108-A], fils du président Lecogneux,

plaisantant à ce sujet, dit un jour que «le parlement, se

contenant ainsi à l'aspect du duc d'Orléans, ne ressembloit

pas mal aux écoliers qui, rassemblés pour jouer à la fronde

dans les fossés de la ville, se séparoient dès qu'ils

voyoient le lieutenant civil ou les archers, et se

réunissoient pour _fronder_ de nouveau aussitôt qu'ils

étoient partis.» Il ajouta que, «maintenant que le duc étoit

parti, il alloit bien _fronder_ l'opinion de son père.»

L'allusion parut heureuse; le mot fût adopté, et ne tarda

pas à devenir un signe de ralliement.]

[Note 108-A: L'auteur du Voyage ingénieux, fait en

communauté avec Chapelle, et qui les a immortalisés tous les

deux à si peu de frais.]

Si nous pénétrons maintenant dans l'intérieur du parlement; si nous

rassemblons ce que les mémoires du temps nous peuvent fournir de

lumières sur les éléments dont il se composoit, sur l'esprit et les

passions dont il étoit animé, ils nous montrent, dans ses jeunes

conseillers, des têtes ardentes, déjà imbues de toutes ces vieilles

traditions de la magistrature, qui leur persuadoient qu'en s'asseyant

sur les fleurs de lis, ils étoient devenus les _protecteurs du

peuple_, et des censeurs du pouvoir, qui ne pouvoient être ni trop

sévères ni trop vigilants. Trouver ainsi une occasion de passer

subitement de l'étude aride des lois et des fonctions obscures de

juges civils ou criminels, à la mission importante de réformateurs de

l'état, au rôle brillant d'orateurs politiques, délibérant en

présence de la nation entière, attentive à leurs discours et charmée

de leur éloquence, leur sembloit un événement aussi heureux pour eux

que pour la France; et les illusions de leur amour-propre ajoutoient

encore à cet esprit de licence et à cette espèce d'enthousiasme

républicain dont ils étoient possédés. Parmi les magistrats à qui

l'âge avoit donné, dans les manières, plus de sérieux et de gravité,

un grand nombre, et même le plus grand nombre, n'avoit pas, pour

s'élever contre la cour et décrier le gouvernement, d'autres motifs

que ceux qui entraînoient cette jeunesse ardente et tumultueuse: la

haine du pouvoir et la manie de se rendre agréable à la multitude;

mais plusieurs d'entre eux, et quelques-uns de ceux-ci étoient

justement les plus habiles ou les plus influents, y joignoient des

ressentiments particuliers qui rendoient leurs dispositions hostiles

encore plus actives et plus dangereuses. Les présidents Potier de

Blancmesnil, Longueil de Maisons, Viole et Charton[109] étoient les

principaux dans cette classe de mécontents. Enfin, au milieu de cette

élite de ses magistrats qu'il considéroit comme les défenseurs nés de

ses franchises et de ses libertés, le peuple de Paris s'étoit fait une

espèce d'idole d'un vieux conseiller nommé Broussel. C'étoit un homme

d'un caractère ardent, d'un esprit borné; et, soit qu'il fût aigri

contre cette cour, qui l'avoit négligé ou dédaigné[110], soit qu'il se

laissât emporter par un zèle inconsidéré pour le bien public, on n'en

voyoit point, même parmi les plus jeunes et les plus fougueux, de plus

violent dans ses diatribes contre le ministère, ne manquant aucune

occasion de le censurer, de le mortifier, et se montrant surtout

intraitable lorsqu'il s'agissoit d'impôts: c'étoit là ce qui l'avoit

rendu cher à la multitude qui l'appeloit _son père_, et mettoit en lui

toutes ses espérances.

[Note 109: Le président de Blancmesnil en vouloit au

cardinal à cause de la disgrâce de l'évêque de Beauvais

qu'il avoit supplanté; Longueil étoit piqué de ce qu'il ne

pouvoit obtenir pour son frère une place de président, et

pour lui-même celle de chancelier de la reine, qu'il

sollicitoit; Viole épousoit la querelle de son ami Chavigny;

Charton étoit un esprit turbulent et séditieux, qui

détestoit les ministres par la seule raison qu'ils avoient

le pouvoir. C'étoit, au reste, un homme très-médiocre. Il

étoit connu par le sobriquet de président _je dis ça_, parce

qu'il ouvroit et concluoit toujours ses avis par ces mots.]

[Note 110: On assure que la cour auroit pu le gagner en

donnant à son fils une compagnie aux gardes qu'il demandoit

pour lui.]

On conçoit le parti que des brouillons et des ambitieux pouvoient

tirer d'une assemblée ainsi disposée, et dont l'influence étoit si

grande sur la population de Paris: aussi devint-elle aussitôt un

instrument de trouble et de discorde entre les mains de quelques

intrigans habiles, restes de la cabale des _importants_, et qui

crurent y trouver un moyen, les uns de parvenir au ministère, les

autres d'y rentrer, en forçant la reine à changer ses ministres. Les

principaux étoient Châteauneuf, Laigues, Fontrailles, Montrésor,

Saint-Ibal, Chavigni qui venoit de se joindre à eux, et

Jean-François-Paul de Gondi, alors coadjuteur de l'archevêque de

Paris, son oncle, décoré lui-même du titre d'archevêque de Corinthe,

depuis cardinal de Retz, et l'un des plus audacieux caractères et des

plus dangereux esprits qui aient jamais paru au milieu des factions

populaires. Pour exciter du désordre dans l'état, ils n'avoient point

de plus nobles motifs que ceux que nous venons de faire connoître;

mais ils se gardoient bien de les laisser même soupçonner à ces

fanatiques du bien public, dont ils feignoient de partager l'ardeur

patriotique, et qu'ils poussoient ainsi hors de toute mesure, pour

arriver au but qu'ils s'étoient proposé, et que, seuls et abandonnés à

eux-mêmes, il leur étoit impossible d'atteindre.

Au milieu de ces artisans d'intrigues et de cette assemblée si

ridiculement factieuse et turbulente, s'élevoit la figure imposante de

Matthieu Molé, premier président, personnage également remarquable par

la vigueur de son esprit et par la fermeté de son caractère, intrépide

au point d'étonner ses adversaires même les plus courageux, et de les

avoir plus d'une fois forcés au respect et à l'admiration. Quant à ses

principes et à ses opinions, c'étoit si l'on peut s'exprimer ainsi, le

beau idéal des doctrines parlementaires: il croyoit, et de la foi la

plus inébranlable, que la cour de justice du roi possédoit en effet

très-légitimement le droit qu'elle s'étoit arrogé de résister à

l'autorité royale, lorsque, _dans sa sagesse_, elle avoit reconnu que

celle-ci se trompoit ou qu'elle dépassoit volontairement les bornes

que lui prescrivoient les lois fondamentales du royaume. Mais il

convenoit en même temps que cette résistance devoit s'arrêter dans les

justes bornes au-delà desquelles elle eût attaquée le principe même de

la souveraineté, et compromis le salut de la monarchie; et c'est ainsi

que, cherchant long-temps cette balance chimérique des droits et des

devoirs, il trouva long-temps le secret de mécontenter les deux

partis: le parlement, parce que, autant qu'il étoit en lui, il

cherchoit à l'arrêter quand il le voyoit aller trop loin; les

ministres, parce qu'il exécutoit rigoureusement les mesures que sa

compagnie lui prescrivoit contre eux. Les uns l'accusoient d'être

vendu à la cour, les autres de favoriser les frondeurs; et il ne

sortit de cette position équivoque, où il lui étoit même impossible de

se maintenir, que lorsqu'il eut pris enfin la seule résolution

raisonnable que, dans de telles circonstances, il convint de prendre à

un homme de bien, celle de se ranger du côté de l'autorité. Toutefois,

avant d'en venir là, placé entre l'un et l'autre parti, fort de la

droiture de ses intentions et de son amour pour la paix, qui étoit

l'unique objet de tous ses désirs et de toutes ses sollicitudes, s'il

ne parvint pas à la procurer, il empêcha du moins le mal d'arriver à

cet excès qui auroit mis la monarchie en péril; et peut-être fut-elle

sauvée alors par ce grand et vertueux magistrat.

Cependant la chambre de Saint-Louis continuoit ses opérations; et ce

comité préparatoire offroit cet avantage aux chefs cachés de tous ces

mouvemens, qu'il leur devenoit ainsi facile de porter aux ministres

les coups les plus rudes sans qu'on pût soupçonner la main d'où ils

étoient partis; et, les attaquant aussi vivement qu'ils le jugeoient

nécessaire, de se mettre à l'abri de leurs ressentiments. C'étoit là

qu'étoient mystérieusement concertées toutes les propositions hardies

et toutes les questions désagréables que l'on élevoit à leur sujet:

les membres de cette chambre les examinoient d'abord, ainsi que nous

venons de le dire; et elles étoient ensuite présentées aux chambres

assemblées où on les discutoit publiquement: ainsi le premier auteur

demeuroit ignoré, et, suivant le plan qu'avoient formé les

boute-feux, le parlement se trouvoit de plus en plus compromis avec la

cour. C'est par cette voie que furent successivement proposés, la

suppression des intendants de provinces qui étoient odieux au peuple,

l'érection d'une chambre de justice destinée à faire rendre gorge aux

traitants, la confection d'un nouveau tarif pour les entrées de Paris,

un mode de paiement pour les rentes de l'hôtel de ville, et plusieurs

autres règlements de finances, bons peut-être en eux-mêmes, mais qui,

dans la circonstance présente, produisoient le pire de tous les

effets, celui de jeter l'alarme parmi les prêteurs, et au milieu des

circonstances les plus pressantes, d'enlever ainsi à l'état ses

dernières ressources. Vainement le duc d'Orléans, sur l'invitation que

lui en fit la reine, se rendit-il assidu aux assemblées du parlement

pour essayer de modérer par de justes représentations et par des

paroles conciliantes des prétentions si multipliées et si

intempestives; vainement le premier président l'aida-t-il de tous ses

efforts en faisant naître des délais, et profitant des moindres

prétextes pour rompre les assemblées ou en rendre les délibérations

inutiles: ni l'un ni l'autre ne gagnèrent rien sur ces esprits ardents

et opiniâtres. Cependant la pénurie des finances devenoit de jour en

jour plus effrayante; les coffres du roi étoient vides, les armées

n'étoient point payées, et l'on se voyoit menacé non-seulement de

perdre le fruit de tant de victoires qui devoient conduire à une paix

utile et glorieuse, sur laquelle l'ennemi, instruit de nos discordes

intestines, se rendoit déjà moins traitable, mais encore de voir de si

grands succès se changer en revers dont la suite eût été incalculable.

Dans de telles extrémités, la régente crut qu'en accordant au

parlement une partie de ses demandes, elle verroit finir ces

dangereuses tracasseries: on fit donc tenir le 31 juillet, un lit de

justice au jeune roi; le chancelier y lut une déclaration par laquelle

la cour faisoit des concessions sur toutes les propositions qui lui

avoient été présentées par le parlement; et la fin de son discours fut

une défense formelle de continuer les assemblées de la chambre de

Saint-Louis, et l'injonction aux magistrats de rentrer dans leurs

fonctions accoutumées, et de rendre la justice aux sujets du roi.

La cour achevoit ainsi de montrer sa foiblesse, et ses adversaires

n'en devinrent que plus hardis. La chambre de Saint-Louis cessa en

effet de s'assembler; mais les assemblées des chambres recommencèrent

dès le lendemain; et, malgré tout ce que put imaginer le premier

président pour l'empêcher, la délibération s'établit sur la

déclaration même du roi. Il fut arrêté que l'on feroit des

remontrances; et, tandis qu'on les rédigeoit, de nouveaux articles,

qui avoient été ou différés ou oubliés, furent mis sur le bureau.

Irritée au dernier point et ainsi poussée à bout, la régente se décida

enfin à employer d'autres moyens: la victoire de Lens, que le duc

d'Enghien, maintenant prince de Condé[111], venoit de remporter sur

les Espagnols, lui parut une occasion favorable pour rompre le charme

qui attachoit à la suite de quelques magistrats, une multitude qu'elle

voyoit en même temps transportée d'un tel succès; et, éblouie de la

gloire du jeune héros, elle se crut assez forte, après un si grand

événement, pour faire un exemple, abattre d'un seul coup l'audace du

parlement, et frapper de terreur les secrets auteurs de toutes ces

manoeuvres séditieuses.

[Note 111: Le prince de Condé, son père, étoit mort le 26

décembre 1646.]

Elle y eût réussi sans doute, si elle n'eût eu en tête un ennemi

encore plus actif et plus profond que son ministre n'étoit souple et

rusé. Gondi, ennemi de Mazarin, qui l'avoit desservi dans une

circonstance importante, mal vu à la cour, à laquelle il avoit d'abord

voulu s'attacher, et où celui-ci avoit su le rendre odieux, cherchoit

depuis long-temps, et ainsi que nous l'avons déjà dit, à faire son

profit des tempêtes publiques qui commençoient à s'élever autour de

lui, et dans lesquelles il n'avoit pas balancé à se jeter, comme dans

son propre élément. Prodige d'adresse et de dissimulation, tandis que

de sourdes libéralités lui gagnoient les coeurs des peuples, que, par

une apparence de zèle religieux et de sollicitude pastorale, il

captoit la confiance des classes plus élevées de la capitale, et que,

par des manoeuvres plus savantes encore, il échauffoit, dans des

assemblées mystérieuses, les esprits les plus turbulents et les plus

déterminés du parti[112], ce prélat affectoit de donner à la cour des

avis sincères et désintéressés sur les dangers qui l'environnoient,

exagérant le péril, et chargeant les portraits, afin de n'être pas

écouté; mais conservant, par cette conduite politique, une modération

convenable à son caractère d'archevêque, et nécessaire à la réussite

de ses projets. Il étoit ainsi parvenu à se rendre l'âme de la

faction, le centre de tous ses mouvements secrets, lorsque la régente,

croyant avoir bien pris toutes ses mesures, fit tout à coup enlever,

non pas avec mystère et dans le silence de la nuit, mais en plein

midi, au moment que l'on chantoit le _Te Deum_ pour le grand succès

que venoient de remporter les armes de France, trois des plus

opiniâtres parmi les membres du parlement, Charton, Blancmesnil et

Broussel. Charton s'esquiva; Blancmesnil fut conduit à Vincennes, et

le vieux Broussel emmené à Saint-Germain.

[Note 112: Il avoue lui-même, dans ses mémoires, que depuis

le 28 mars jusqu'au 25 août, il dépensa trente mille écus,

qui faisoient alors une somme considérable, pour se créer

des partisans. Il ajoute, qu'afin de s'attirer l'estime et

la confiance du public, il voyoit souvent les curés de

Paris, les invitoit à sa table, et les consultoit sur le

gouvernement de son diocèse; montrant un grand zèle pour la

décence du culte, la pompe des cérémonies, les saluts, les

processions, assistant à tout, officiant souvent lui-même,

et prêchant dans la cathédrale, les couvents et les

paroisses. Sous ce rapport il est difficile de pousser plus

loin le cynisme des aveux que ne le fait ce scandaleux

prélat.]

L'esprit de révolte, jusqu'alors comprimé, sembloit n'attendre qu'un

acte de cette nature pour éclater avec toutes ses fureurs.

L'arrestation de Blancmesnil fit peu de sensation; mais celle du vieux

Broussel[113], cette idole du peuple, produisit une émotion générale.

On s'assembla dans les rues; on s'excita mutuellement, on cria de

toutes parts _aux armes_; les marchands, effrayés, fermèrent leurs

boutiques, et la face de Paris fut changée en un instant.

[Note 113: La voiture qui l'enlevoit fut arrêtée et brisée

par la populace, malgré la garde nombreuse qui

l'environnoit. Broussel, jeté dans un autre carrosse que

l'on rencontra par hasard, fut sur le point d'en être

arraché par cette multitude, qui s'attachoit sans cesse à

ses traces. Ce second carrosse se rompit encore, et le

prisonnier eût été enlevé, si Guitaut, capitaine des gardes

de la reine, n'eût envoyé le sien, dans lequel on le força

d'entrer, et qui parvint enfin à gagner un relais placé près

des Tuileries.]

Averti par ces cris, le coadjuteur, qui voyoit avec plaisir commencer

des troubles dans lesquels il devoit jouer un rôle si dangereux et si

brillant, jugeant nécessaire cependant de détruire les soupçons que la

cour avoit déjà conçus contre lui à ce sujet, sort de l'archevêché en

rochet et en camail pour aller trouver la reine, marche jusqu'au

Palais-Royal, au milieu d'une foule immense, qui demandoit Broussel

avec des hurlements de rage, y arrive, accompagné du maréchal de La

Meilleraie, qu'il avoit rencontré à la tête des gardes, près le

Pont-Neuf, cherchant à apaiser le tumulte, et que cette même populace

avoit forcé à la retraite. Il y montre toute l'étendue du mal, et le

maréchal confirme la peinture qu'il en fait. La reine et le cardinal

n'écoutèrent point d'abord de tels discours, venant d'un homme que

l'on regardoit comme l'auteur de la révolte; mais les avis, toujours

plus alarmants, se succédèrent avec tant de rapidité, qu'il fallut

enfin y penser sérieusement; et, parmi ceux qui s'en effrayèrent,

Mazarin n'étoit pas le moins effrayé. On tint une espèce de conseil

dont le résultat fut qu'il falloit rendre Broussel. Le coadjuteur

vouloit qu'on le rendît sur-le-champ: la reine exigeoit qu'avant tout

le peuple se séparât, et ce fut Gondi lui-même que l'on chargea de

porter à la multitude cette espèce de capitulation. Il sentit tout le

danger d'une semblable commission; mais il lui fallut céder, entraîné

d'ailleurs par le maréchal de La Meilleraie, qui voulut l'accompagner,

et dont l'emportement acheva de tout perdre. Tandis que le coadjuteur

s'avançoit à la rencontre des mutins, et s'apprêtoit à leur parler, le

maréchal se précipita vers eux d'un autre côté, à la tête des

chevau-légers de la garde, agitant son épée, et criant de toutes ses

forces: _Vive le roi! liberté à Broussel!_ Ce cri fut mal entendu, et

ce mouvement parut un signe d'hostilité. On lui répond en criant _aux

armes!_ il est assailli d'une grêle de pierres; et, perdant enfin

patience au bout de quelques moments, il tire et blesse mortellement,

vis-à-vis les Quinze-Vingts, un crocheteur qui, selon les uns, passoit

tranquillement ayant sa charge sur le dos, selon d'autres se montroit

le plus ardent parmi ceux dont il étoit environné. Alors la fureur du

peuple ne connut plus de bornes: l'insurrection s'étendit dans tous

les quartiers, et les environs du Palais-Royal furent dans un moment

remplis de gens armés. Le coadjuteur, porté par la foule jusqu'à la

Croix-du-Tiroir, y retrouva M. de La Meilleraie qui se défendoit avec

peine contre un gros de bourgeois postés dans la rue de l'Arbre-Sec.

Le prélat se jeta au milieu d'eux pour les séparer, et le maréchal fit

cesser le feu de sa troupe; mais, au même instant, un autre peloton de

séditieux, qui sortoit de la rue des Prouvaires, fit une décharge

très-brusque sur les chevau-légers. Fontrailles, qui étoit auprès du

maréchal, eut le bras cassé; un des pages du coadjuteur fut blessé, et

lui-même renversé d'un coup de pierre qui l'atteignit à la tête.

Enfin, ayant été reconnu au moment où un bourgeois, lui appuyant son

mousqueton sur la tempe, alloit lui faire sauter la cervelle, il fut

relevé, entouré avec de grandes acclamations; et, profitant avec

beaucoup de présence d'esprit de cette circonstance pour dégager le

maréchal, il marcha du côté des halles, entraînant avec lui toute

cette populace, tandis que M. de La Meilleraie effectuoit sa retraite

vers le Palais-Royal.

Ses exhortations, ses prières, ses menaces calment les esprits. La

foule qui l'avoit accompagné, et à laquelle s'étoient joints tous les

fripiers dont ce quartier fourmille, consent à déposer les armes;

mais, obstinés à ravoir Broussel, ils le ramènent vers le

Palais-Royal, où le maréchal de La Meilleraie, qui l'attendoit à la

barrière, le fait entrer et le présente à la reine comme son sauveur

et celui de l'État. Il y fut néanmoins accueilli avec un dédain

ironique, parce qu'on ne cessoit point de le considérer comme l'auteur

de la sédition qu'il avoit feint d'apaiser, et que la cour n'avoit

encore qu'une idée imparfaite de la grandeur du mal. Gondi en sortit,

la rage dans le coeur, et méditant des projets de vengeance. Cachant

toutefois son dépit à la populace qui l'attendoit, il soutint jusqu'au

bout le rôle de pacificateur qu'il avoit voulu prendre dans cette

journée; et, forcé de se faire monter sur l'impériale de sa voiture,

pour rendre compte à cette multitude du résultat de son ambassade, il

lui parla avec un ton pénétré des promesses positives que la reine

avoit données de la délivrance des prisonniers, promesses qu'il

regardoit comme sacrées, et qui ne laissoient plus aucun prétexte au

rassemblement. La nuit vint[114]; la cohue se dissipa, et Gondi rentra

chez lui, blessé et en proie aux plus vives inquiétudes. Cependant on

étoit si loin de se fier dans le public aux promesses de la reine, que

beaucoup de bourgeois restèrent en armes devant leurs portes, et que

des corps-de-garde furent distribués dans diverses parties de la

ville; on en posa même un à la barrière des Sergents, à dix pas des

sentinelles du Palais-Royal.

[Note 114: Le coadjuteur dit, dans ses mémoires, qu'il n'eut

pas beaucoup de peine à adoucir cette multitude, parce que

l'heure du souper approchoit. «Cette circonstance,

ajoute-t-il, paroîtra ridicule; mais elle est fondée, et

j'ai observé qu'à Paris, dans les émotions populaires, les

plus échauffés ne veulent pas ce qu'ils appellent _se

désheurer_.»]

Les alarmes du coadjuteur et la méfiance du peuple n'étoient que trop

bien fondées: car, cette nuit même, on délibéroit, dans le conseil de

la régente, sur les moyens de se rendre maîtres le lendemain de

Paris[115]. Trois mécontents, Laigues, Montrésor et Argenteuil,

vinrent successivement trouver le prélat, et lui donner les avis les

plus sinistres sur les dispositions de la cour, qui, disoient-ils,

vouloit à la fois le punir de la révolte, et le perdre dans l'esprit

du peuple, en le faisant passer pour un des agents de ses promesses

fallacieuses. Il n'en falloit pas tant pour enflammer cet esprit

ardent et audacieux, pour le jeter dans les dernières extrémités. Il

déclare à ses amis que, le lendemain avant midi, il sera maître

lui-même de cette ville dont la cour prétend s'emparer, et commence

sur-le-champ l'exécution d'un plan de défense que ceux-ci regardèrent

d'abord comme le projet d'un insensé. Tandis que la régente et le

ministre faisoient mettre sous les armes toute la maison du roi; qu'on

introduisoit secrètement dans la ville quelques troupes cantonnées

dans les environs, et que l'avis étoit donné aux bons bourgeois sur

lesquels la cour croyoit pouvoir compter, de s'armer secrètement, les

agents de Gondi parcouroient la ville, en y répandant les bruits les

plus alarmants; lui-même se concertoit avec plusieurs colonels de

quartiers qui lui étoient dévoués, faisoit établir des pelotons de

leurs milices depuis le Pont-Neuf jusqu'au Palais-Royal, dans tous les

endroits où l'on avoit entendu dire que la cour devoit faire poster

des troupes, s'emparoit de la porte de Nesle, et faisoit commencer les

barricades. Le jour paroissoit à peine que le parlement étoit déjà

assemblé.

[Note 115: On n'a jamais su précisément ce qui avoit été

agité dans ce conseil; les uns disent qu'Anne d'Autriche

vouloit casser tout ce qui avoit été fait dans le parlement,

depuis les assemblées de la chambre de St. Louis; d'autres,

qu'elle prétendoit casser le parlement lui-même, ou

l'interdire et l'exiler. Il paroît certain du moins que tous

ses desseins, quels qu'ils fussent, étoient violents.]

La cour ignoroit absolument toutes ces dispositions. À six heures du

matin, le chancelier Séguier sort de sa maison et prend la route du

Palais, où il devoit, suivant les uns, casser tout ce que le parlement

avoit fait jusque là, suivant d'autres, lui prononcer son interdiction

absolue. Sa voiture est arrêtée sur le quai de la Mégisserie, par les

chaînes déjà tendues; il est reconnu, entouré, menacé; des cris de

_mort_ se font entendre, et le poursuivent jusqu'au quai des

Augustins. Il se sauve, suivi de son frère, l'évêque de Meaux, et de

sa fille, la duchesse de Sully, dans l'hôtel du duc de Luynes; la

populace y pénètre après lui, le cherchant partout avec des cris

effroyables[116]. Un hasard presque miraculeux le dérobe aux

perquisitions de ces assassins. Le maréchal de La Meilleraie accourt

avec une troupe de cavaliers, et le délivre enfin de cette horrible

position. La foule, qui s'écarte un moment devant les soldats, plus

furieuse encore de voir sa proie lui échapper, se réunit de nouveau,

poursuit sa voiture jusqu'au Palais-Royal, l'accablant d'une grêle de

pierres et de balles: la duchesse de Sully en fut légèrement blessée

au bras; quelques gardes et un exempt de police sont tués.

[Note 116: Il s'étoit jeté dans un petit cabinet, où, livré

aux plus mortelles angoisses, il se confessoit à son frère,

et se préparoit à la mort. Le lieu paroissant extrêmement

abandonné, les mutins se contentèrent de frapper plusieurs

coups contre la cloison, et d'écouter s'ils n'entendroient

pas quelque bruit. Ils allèrent ensuite visiter d'autres

appartements.]

Cette fureur se communique dans un instant à toute la ville: la

populace des faubourgs se précipite de toutes parts vers le palais et

la cité, où le gros du rassemblement étoit déjà formé. En moins de

deux heures près de treize cents barricades sont élevées dans Paris;

tous les dépôts d'armes sont ouverts ou forcés; l'air retentit des

plus horribles imprécations contre Mazarin et les autres ministres; la

reine elle-même n'est point ménagée. Les cris de _vive Broussel! vive

le coadjuteur!_ se mêlent à ces cris forcenés. Cependant le parlement,

assemblé tumultuairement, décidoit d'aller en corps redemander à la

régente ses membres arrêtés; et la cour faisoit solliciter alors ce

même coadjuteur qu'elle avoit outragé la veille, pour obtenir de lui

qu'il calmât la sédition. Il s'en défendit avec une douleur hypocrite,

et le parlement se mit en marche pour le Palais-Royal, au milieu des

acclamations d'une multitude qui abaissoit devant lui ses armes et

faisoit tomber ses barricades. Le premier président, Mathieu Molé,

marchoit à la tête de sa compagnie. Il parla à la reine avec beaucoup

de chaleur et d'éloquence, essayant de la convaincre qu'il n'y avoit

d'autre moyen de calmer une population entière, prête à se porter aux

dernières extrémités, que de rendre les prisonniers. La reine, d'un

caractère inflexible jusqu'à l'opiniâtreté, ne lui répondit que par

des reproches et par des menaces, et sortit brusquement pour ne pas en

entendre davantage. Molé et le président de Mesmes, qui avoient un

égal dévouement pour la cour, mais non pas le même courage, reviennent

et veulent tenter un dernier effort au moment où la compagnie

s'apprêtoit à sortir: ils rembrunissent encore les couleurs du

tableau, montrent Paris entier, armé, furieux, et sans frein, l'État

sur le penchant de sa ruine; ils n'obtiennent rien. Mazarin propose

seulement de rendre les prisonniers, si le parlement consent à ne plus

s'occuper de l'administration, et à se renfermer uniquement dans ses

fonctions judiciaires: la compagnie promet de s'assembler le soir

pour délibérer sur cette proposition; la cour est satisfaite de cette

promesse qui lui faisoit gagner du temps, ce qui étoit beaucoup pour

elle; et les magistrats commencent à défiler pour retourner au palais.

Le peuple, qui croyoit Broussel renfermé dans le Palais-Royal, et qui

s'attendoit à le voir ramené par le parlement, ne le voyant pas

reparoître, commença à murmurer dès la première barricade; les

murmures augmentèrent à la seconde; ils dégénérèrent à la troisième,

près de la croix du Tiroir, en menaces et en voies de fait. Un furieux

saisissant le premier président, et lui appuyant le bout d'un pistolet

sur le visage, «lui commande de retourner à l'instant, et de ramener

Broussel, ou le Mazarin et le chancelier en otage, s'il ne veut être

massacré lui et les siens.» Molé, calme et serein au milieu de cette

foule, qui grossissoit sans cesse autour de lui, l'accablant de

malédictions et d'outrages, ne donne pas le moindre signe de crainte

ni de foiblesse, répond aux cris de ces rebelles avec toute la dignité

d'un magistrat qui a le droit de les punir de leur rébellion, et

ralliant paisiblement sa compagnie, revient au petit pas vers le

Palais-Royal, au milieu de ce cortége de forcenés.

Il lui fallut essuyer ici de non moins rudes assauts. Anne d'Autriche,

que la colère avoit mise hors d'elle-même et entièrement aveuglée sur

le danger, s'indignoit que le parlement eût osé revenir après ce qui

s'étoit passé; et l'on prétend même qu'elle eut un moment la pensée de

faire arrêter quelques conseillers, pour lui répondre des fureurs de

la populace. Molé parla avec plus d'éloquence et de chaleur encore que

la première fois. Cinq ou six princesses qui se trouvoient dans le

cabinet, se jetèrent aux pieds de la reine; le duc d'Orléans, Mazarin

surtout, dont la frayeur étoit extrême, se joignirent à la foule

suppliante qui l'environnoit, et parvinrent enfin à lui arracher ces

paroles: «Eh bien! Messieurs du parlement, voyez donc ce qu'il est à

propos de faire.» Ces paroles sont saisies avec empressement: on fait

monter le parlement dans la grande galerie; il y tient séance,

délibère, et le résultat de la délibération est que la reine sera

remerciée de la liberté des prisonniers, et que, jusqu'aux vacances,

la compagnie ne s'occupera plus des affaires publiques, à l'exception

du paiement des rentes sur l'Hôtel-de-Ville et du tarif. Des lettres

de cachet sont délivrées; on prépare les carrosses du roi et de la

reine pour aller chercher Broussel et Blancmesnil, et le parlement

fait marcher ces carrosses devant lui comme un signe certain du

triomphe qu'il vient de remporter. Les passages alors lui sont

ouverts; et les acclamations qui l'avoient accompagné le matin, le

suivent encore jusqu'au palais.

Le peuple n'en resta pas moins armé toute la nuit et le lendemain,

jusqu'au retour de Broussel, qui ne parut à Paris que vers dix heures

du matin. Il y fut reçu avec tous ces transports frénétiques que la

multitude éprouve ordinairement pour ses idoles. Les barricades sont

rompues, les corps-de-garde se dispersent, et deux heures après, les

rues de Paris étoient libres et sa population paroissoit tranquille;

cependant il s'y conserva encore, pendant quelques jours, un reste de

fermentation qui continua de donner des inquiétudes à la reine et au

cardinal. Sur le moindre bruit qui se répandoit que des troupes

arrivoient dans les environs de Paris, des cris de fureur se faisoient

entendre de nouveau, tantôt dans un quartier, tantôt dans un autre; à

ces cris se mêloient le cliquetis des armes, et quelquefois même des

salves de mousquetade. Mazarin, plus effrayé que jamais, demeura,

pendant ce temps, déguisé, botté, et tout prêt à partir, parce que,

disoit-on, le peuple étoit résolu de le prendre pour otage, et, si la

cour usoit de violence, d'exercer sur lui les plus terribles

représailles. On ne parvint à calmer cette multitude qu'en lui

témoignant une confiance sans réserve, en éloignant les troupes qui

lui portoient ombrage, et en réduisant la garde du roi à un très-petit

nombre de soldats. On conçoit combien une telle condescendance dut

coûter à la fierté de la régente.

La cour sembloit abattue, le parlement triomphoit; mais l'auteur

secret de tant de désordres, Gondi, étoit trop clairvoyant pour ne pas

prévoir que le retour seroit terrible, surtout pour lui, s'il ne se

procuroit des appuis plus solides que cette faveur inconstante du

peuple, et cette fougue momentanée du parlement, divisé lui-même en

plusieurs partis, et incapable de marcher long-temps dans les mêmes

voies. La feinte douceur que la reine et son ministre lui témoignèrent

le lendemain, les caresses dont ils l'accablèrent, ne firent que

l'affermir dans ces idées et dans sa résolution. Il savoit que le

vainqueur de Lens étoit mécontent de la cour, et surtout de Mazarin:

ce fut sur lui qu'il jeta les yeux; c'est lui qu'il résolut de faire

le soutien de son parti.

Le prince n'étoit point encore revenu de l'armée: il s'agissoit,

jusqu'à son retour, de maintenir la cour dans l'inaction, sans cesser

cependant d'entretenir l'animosité du peuple, ce que personne ne

savoit faire avec plus d'habileté que le coadjuteur[117]; et il y eût

réussi, si le parlement eût voulu entrer dans ses vues, si ce prélat

eût pu modérer les mouvements de cette compagnie, comme il savoit

exciter ceux de la multitude. Il avoit trouvé le moyen de s'introduire

dans les assemblées secrètes que tenoient quelques-uns de ses membres,

et c'étoit sous son influence que s'y préparoient les matières qui

devoient être présentées aux chambres assemblées, et que l'on y

convenoit de la manière dont elles seroient présentés: en ceci il

n'avoit d'autre intention que de tenir toujours la compagnie en

haleine. Mais, par une impétuosité qui rompit toutes ses mesures, le

parlement osa se proroger lui-même à l'approche des vacances sur

lesquelles la régente avoit compté; et insistant, malgré le refus

qu'elle en fit d'abord, la forcer en quelque sorte à lui accorder une

prolongation de service, sous prétexte d'affaires qui ne souffroient

aucun délai. Anne d'Autriche outrée de cette insolence, voyant

d'ailleurs s'accroître de jour en jour l'audace séditieuse de la

populace[118], prit enfin la résolution d'emmener le roi hors de

Paris, et d'employer, s'il le falloit, contre cette ville rebelle,

toutes les forces de la monarchie.

[Note 117: Ses émissaires, et il en avoit une armée,

répandoient partout que la reine avoit toujours le dessein

d'assiéger Paris, et que les troupes qui devoient être

employées à cette expédition, étoient déjà dans les

environs; on assuroit que, parmi ces troupes, il y avoit des

Flamands et des Suisses, qu'elle destinoit à faire une

seconde St. Barthélemi; l'on faisoit en même temps circuler

mystérieusement des prophéties qui annonçoient tous ces

malheurs, et de plus, des maladies, des inondations, des

fléaux de toute espèce, comme un juste châtiment du ciel,

qu'attiroit aux peuples la corruption de son gouvernement;

des colporteurs distribuoient sous le manteau, des libelles,

des vers, des chansons, où la prévention d'Anne d'Autriche

pour son ministre étoit présentée sous les couleurs les plus

odieuses. Ainsi s'échauffoient les têtes, et plus peut-être

que Gondi n'auroit voulu.]

[Note 118: Les choses en vinrent au point que l'on osa lui

manquer de respect dans les promenades publiques, faire

retentir à ses oreilles les chansons faites contre elle, et

la poursuivre dans les rues avec des huées.]

Tout fut préparé dans le plus profond mystère, et la cour partit tout

à coup pour Ruel le 13 septembre au matin. Dès qu'elle y fut arrivée,

Mazarin, qui, dans sa position, avoit le grand avantage de pouvoir

employer la force quand la ruse ne lui sembloit pas suffisante pour

arriver à ses fins, avoit cru devoir se délivrer par un moyen violent

de Chavigni et de Châteauneuf, qu'il considéroit comme les plus

dangereux de tous ses ennemis. Le premier fut constitué prisonnier à

Vincennes, dont il étoit gouverneur; le second fut de nouveau exilé.

Ce coup d'autorité exaspéra les esprits: les principaux frondeurs se

virent menacés, dans cette violence dont deux d'entre eux venoient

d'être les victimes; on cria à la tyrannie; pour la première fois,

Mazarin fut nommé, dans les opinions, avec les qualifications, les

plus injurieuses; on agita la question de savoir s'il ne conviendroit

pas de pourvoir à la sûreté publique en mettant des bornes à

l'exercice du pouvoir absolu sur la liberté des citoyens. Le parlement

fit prier les princes de se rendre dans son sein pour y délibérer sur

l'arrêt de 1617[119], qui, à l'occasion du maréchal d'Ancre,

défendoit, et ce _sous peine de la vie_, aux étrangers, de s'immiscer

dans le gouvernement de l'État; et, malgré un arrêt du conseil, donné

en cassation du sien, persista dans toutes ses conclusions. La reine,

de plus en plus irritée, se fait alors amener furtivement de Paris son

second fils, le duc d'Anjou, qu'une indisposition l'avoit forcée d'y

laisser: à peine cette nouvelle est-elle sue, que l'alarme se répand

de nouveau partout; le parlement donne ordre au prévôt des marchands

et aux échevins de pourvoir à l'approvisionnement et à la sûreté de la

ville; tout s'y dispose comme si elle étoit sur le point de soutenir

un siége; les bourgeois préparent leurs armes, et ne paroissent point

effrayés des hasards et des conséquences d'une guerre civile.

[Note 119: Cet arrêt étoit renfermé dans les fameuses

remontrances dont nous avons parlé à la page 18.]

Gondi, qui ne l'auroit point voulu sitôt parce qu'il ne jugeoit pas

que l'on y fût encore assez préparé, tout déconcerté qu'il étoit par

ce mouvement trop rapide du peuple et par cette folle conduite du

parlement, prenoit cependant ses mesures pour un événement qu'il

jugeoit inévitable; et il étoit prêt à faire partir pour Bruxelles un

négociateur chargé de traiter avec le comte de Fuensaldagne qui y

commandoit, et de le déterminer à faire marcher une armée espagnole au

secours de Paris, lorsqu'on vint lui annoncer l'arrivée du prince de

Condé, à laquelle il ne s'attendoit pas sitôt. C'étoit Anne d'Autriche

elle-même qui l'avoit appelé dans l'intention de s'en faire un appui

qu'elle ne croyoit pas pouvoir lui manquer. Mais Gondi, plus fécond

encore en ressources, et rassuré par ce retour même qui sembloit

devoir détruire toutes ses espérances, renonça aussitôt au projet

qu'il avoit formé du côté de l'Espagne, et conçut le dessein, plus

hardi peut-être, de disputer à la cour le héros sur lequel elle avoit

compté. Il vit le prince en secret, le trouva, au sujet de Mazarin,

tel qu'il le désiroit, sut lui persuader que tout le mal venoit de cet

entêtement que la reine mettoit à soutenir un tel ministre, et qu'il

falloit employer tous les moyens pour la forcer à l'abandonner. Le

prince tomboit d'accord avec lui sur tous ces points: abattre le

cardinal et gouverner peut-être à sa place lui sembloit une

perspective séduisante; mais les prétentions excessives et les

entreprises audacieuses du parlement l'effrayoient: «Je m'appelle

Louis de Bourbon, disoit-il, et je ne veux pas ébranler la couronne;»

comme si un instinct secret lui eût révélé qu'en effet il n'y avoit

plus rien désormais entre le roi et le parlement.

Dans l'espèce d'irrésolution où le jetoit cette situation des

affaires, il fut décidé qu'on prendroit un parti mitoyen; que, pour le

moment, le prince se présenteroit comme intermédiaire entre les deux

partis, et dans cet intervalle de repos qu'il auroit su faire naître,

travailleroit de tous ses efforts à dégoûter la reine de Mazarin, et

sinon à le précipiter tout à coup du haut rang où elle l'avoit élevé,

du moins à l'en laisser _glisser_, de manière qu'il devînt ensuite

facile de s'en débarrasser tout-à-fait. En conséquence de ce plan, qui

convint à Gondi parce qu'il lui faisoit gagner du temps, Condé

détourna la reine du projet qu'elle avoit formé d'attaquer Paris, et

lui proposa d'engager une conférence entre lui-même, le duc d'Orléans

et les députés du parlement. Cette conférence eut lieu à

Saint-Germain, où la cour s'étoit transportée; et Gondi, par une

démarche très-adroite, trouva le moyen d'en faire exclure le cardinal.

Elle commença le 25 septembre, et dura, à plusieurs reprises, jusqu'au

22 octobre. On y discuta, les uns après les autres, tous les articles

de l'arrêté du parlement; et tous, long-temps débattus, furent enfin

accordés jusqu'à celui _de la sûreté publique_[120], qui avoit le

plus offensé la cour, et au moyen duquel la liberté fut aussitôt

rendue à MM. de Châteauneuf et de Chavigni. Tout cela se fit d'abord

malgré la reine, qui auroit bien voulu que les princes ne se fussent

pas montrés si faciles; mais, après avoir vainement tenté de les

ramener à ces partis violents qu'elle étoit toujours disposée à

prendre, elle se radoucit tout à coup, par l'envie extrême qu'elle

avoit de voir cesser les assemblées du parlement. Enfin cette

déclaration fameuse qui portoit un si rude coup à l'autorité royale

fut enregistrée comme la compagnie l'avoit conçue et rédigée; les

chambres prirent leurs vacations, et la cour revint à Paris, où le roi

fut reçu de ce peuple aveugle et léger, avec les acclamations

ordinaires et les transports de la plus vive allégresse.

[Note 120: Cet article par lequel on prétendoit borner

l'exercice du pouvoir absolu sur la liberté des citoyens,

étoit un résultat du mécontentement qu'avoient produit les

emprisonnements faits depuis le commencement des troubles,

et notamment celui de Chavigni. Le parlement demandoit qu'il

ne fût pas permis de garder personne en prison plus de

vingt-quatre heures, sans l'interroger. La cour opposoit de

solides raisons à une demande qui ne prouvoit que le peu

d'expérience de ceux qui le faisoient en affaires d'état;

elle résista long-temps, et obtint enfin, avec beaucoup de

peine, que ce terme seroit prolongé jusqu'à trois jours.

Toutefois, la régente ne voulut jamais consentir à ce que

cette restriction au pouvoir absolu, fût insérée dans la

déclaration: elle dit que sa parole devoit suffire. Le

prince de Condé fut d'avis que le parlement devoit s'en

contenter; et depuis il eut lieu de s'en repentir.]

Le caractère même de cette paix présageoit son peu de durée. Elle

étoit trop désavantageuse à la régente pour qu'elle ne cherchât pas

d'abord à en éluder les conditions, ensuite à accabler des rebelles

qui avoient eu l'audace de traiter avec leur souverain et de prescrire

des bornes à son autorité. Ceux-ci sentoient tout le danger de leur

position, surtout Gondi, dont l'ambition n'avoit rien gagné à ce

dernier arrangement, et qui craignoit toujours le juste châtiment que

lui méritoient les barricades. Les yeux sans cesse attachés sur cette

cour qu'il avoit si profondément offensée, et sur les factieux

subalternes que dirigeoit son dangereux génie, cet artisan de

discordes n'attendoit que l'occasion favorable pour ourdir de nouveaux

complots. La disposition générale des esprits étoit telle qu'elle ne

pouvoit tarder à se présenter. (1649) Par une maladresse que rien ne

peut justifier, Mazarin, dès les premiers jours, avoit jugé à propos

de contrevenir aux articles les plus minutieux de cette déclaration,

que, dans la chaleur des partis, on regardoit comme une loi

fondamentale de l'État: c'en fut assez pour rallumer un feu mal

éteint. Les esprits les plus impétueux et les plus turbulents du

parlement demandèrent à grands cris l'assemblée des chambres, et ne

l'obtenant pas assez vite du premier président, s'assemblèrent

d'eux-mêmes, entraînèrent ainsi le reste de leurs confrères, et

recommencèrent leurs délibérations séditieuses. La reine, effrayée de

cette fermentation nouvelle, crut leur en imposer en y envoyant les

princes et les pairs; mais Gaston, toujours flottant entre les deux

partis, étoit peu attaché à ses intérêts; Condé mettoit dans ses

paroles et dans ses actions une hauteur, une véhémence qui n'étoient

propres qu'à aigrir les esprits; la plupart des grands respiroient la

faction. Dans cette journée mémorable, le premier de ces deux princes

parla vaguement et foiblement; le second s'emporta jusqu'à menacer un

conseiller[121] dont les clameurs l'importunoient. Le tumulte le plus

violent s'élève aussitôt dans l'assemblée; on oublie le respect que

l'on doit à son rang et à son caractère; il est forcé de faire une

sorte de réparation en protestant qu'il n'a eu l'intention de menacer

personne, et sort au milieu des cris insolents des jeunes conseillers

des enquêtes, la rage dans le coeur, et bien résolu à ne plus

s'exposer à de semblables avanies, «ne voulant pas, disoit-il, de

prince qu'il étoit, devenir bourgmestre de Paris.»

[Note 121: Quatresous, conseiller aux enquêtes.]

C'est ainsi qu'il se lia plus fortement que jamais au parti de la

régente, dont Gondi avoit espéré une seconde fois le détacher. Mais

cet esprit si actif, si fécond en ressources, au moment même où Condé

lui échappoit, cherchoit déjà et trouvoit de nouveaux appuis. Les

divisions intestines qui agitoient la cour, et qu'il épioit avec soin

jusque dans leurs plus petits détails, celles surtout qui venoient

d'éclater dans la propre famille du prince, lui fournirent bientôt

tous les moyens nécessaires pour relever son parti, pour lui donner

même un nouvel éclat. Le prince de Conti, mécontent et jaloux d'un

frère dont la gloire l'offusquoit et qui l'accabloit de sa

supériorité; la duchesse de Longueville, soeur de ces deux princes,

qui croyoit avoir des raisons de haïr Condé après l'avoir tendrement

aimé; le duc de Longueville, furieux contre Mazarin, qui l'avoit bercé

de fausses espérances; le jeune Marsillac[122], amant de la duchesse,

maître absolu de son esprit et dont l'ambition étoit encore plus

grande que l'amour; tous ces esprits ardents ou irrités, animés encore

par l'éloquence insidieuse et entraînante du coadjuteur, et suivis de

cette foule de mécontents qui abondent toujours dans les cours, se

jetèrent dans son parti, promirent de rester à Paris, de le défendre

s'il étoit attaqué, s'abouchèrent avec les principaux chefs de la

faction parlementaire, les Viole, les Longueil, etc., qui leur

promirent tout au nom de leur compagnie; et tandis qu'ils espéroient

faire servir les mouvements aveugles du parlement à leurs propres

intérêts, se rendirent eux-mêmes les instruments des projets ambitieux

du coadjuteur.

[Note 122: Depuis duc de La Rochefoucauld, l'auteur des

Maximes.]

Sûr des moyens de défense, Gondi voulut commencer lui-même l'attaque.

Son ennemi étoit détesté: en accroissant chaque jour cette haine

populaire par des bruits absurdes et calomnieux[123] que personne ne

sut jamais mieux que lui faire circuler parmi la multitude, il voulut

y joindre encore le ridicule. Mazarin y prêtoit malheureusement

beaucoup. Le chansonnier Marigni[124] fut déchaîné contre lui, et

remplit Paris de ses ballades et de ses triolets. Les railleries les

plus piquantes, les sarcasmes les plus amers l'accablèrent de toutes

parts; les placards les plus diffamants couvroient toutes les

murailles, et la presse vomissoit chaque jour des libelles encore plus

horribles qui se distribuoient clandestinement. Tant d'outrages

rejaillissoient jusque sur la reine, qui n'étoit plus désignée dans le

public que par le sobriquet de _dame Anne_. Elle ne pouvoit faire un

pas dans Paris sans entendre retentir à ses oreilles quelques-uns de

ces vaudevilles insolents et grossiers, où sa vertu même n'étoit pas

épargnée. Enfin, ne pouvant plus supporter tant d'outrages, sentant

croître, de jour en jour, les embarras de sa position, à cause de

cette pénurie des finances que le parlement sembloit se faire un jeu

d'accroître par ses résistances, sûre du prince de Condé que ses

prières et ses larmes avoient achevé de fixer au soutien de sa cause,

parvenue à obtenir du duc d'Orléans qu'il ne s'opposeroit point au

projet qu'elle avoit formé, elle prit la résolution de sortir une

seconde fois de Paris, et d'exercer sur cette ville rebelle le

châtiment qu'elle avoit mérité.

[Note 123: «La nuit de Noël devoit être éclairée par des

feux aussi affreux que ceux de la Saint-Barthélemi; la reine

avoit résolu de marquer ce saint temps par l'exécution la

plus injuste et la plus sanglante; la ville seroit livrée au

meurtre et au pillage; la vengeance des barricades et des

autres révoltes feroit à jamais trembler la postérité.»]

[Note 124: Carpentier de Marigni, fils du seigneur d'un

village de ce nom, près de Nevers, fameux par son esprit

satirique et mordant, et par le ton piquant de ses

vaudevilles, genre de poésie dans lequel il n'avoit point

alors d'égal.]

Cette sortie, préparée dans le mystère le plus profond, fut exécutée au

milieu de la nuit dans le plus grand désordre. Tous ceux qui devoient

accompagner le roi, avertis au moment même du départ, le suivirent dans

un trouble et avec des inquiétudes qui furent encore augmentées par

l'état de dénuement dans lequel la cour entière se trouva à son arrivée

à Saint-Germain. La reine, fière de l'appui de Condé, et méditant les

projets d'une vengeance qu'elle croyoit prompte et facile, montroit

seule de la fermeté et même une sorte de joie. À Paris, le premier

sentiment du peuple et du parlement fut celui de la consternation. Gondi

et ceux qui avoient son secret changèrent bientôt ces dispositions: ils

parvinrent à rendre quelque courage à cette compagnie, et dans un moment

surent faire passer la multitude de l'abattement à la fureur. On prit

les armes; on s'empara des portes; toutes les issues furent fermées à

ceux qui vouloient gagner Saint-Germain; on pilla leurs bagages; on

maltraita leurs gens; et ces excès furent autorisés par un arrêt du

parlement, qui, sans avoir égard à une lettre écrite par le roi au

prévôt des marchands[125], et dont la lecture fut faite dans sa première

assemblée, ordonna à ce magistrat de veiller à la sûreté publique et à

la garde des portes. Le lieutenant de police eut ordre en même temps

d'assurer l'approvisionnement de Paris et le passage de vivres.

[Note 125: Le roi y déclaroit vaguement qu'il n'étoit sorti

de Paris que sur la connoissance qu'il avoit eue des

complots de quelques membres du parlement contre sa

personne, et de leurs intelligences avec les ennemis. Il

exhortoit les bourgeois à embrasser sa cause, et à l'aider

dans sa vengeance contre les rebelles.]

Cependant ce parlement, regardé par le peuple comme la seule autorité

qu'il dût écouter, alors qu'il agissoit lui-même comme si cette

autorité eût été légitime, étoit livré aux plus cruelles perplexités,

et renfermoit déjà dans son sein tous les germes de foiblesse et de

division. Deux partis, l'un de factieux, l'autre de membres dévoués à

la cour, l'agitant en sens contraire, cherchoient, chacun de son

côté, à entraîner ceux de leurs confrères qui, étrangers à toutes les

passions, à tous les intérêts, ne vouloient que le bien public; et du

reste, se voyant ainsi isolés entre le peuple et la cour, tous

craignoient le nom de rebelles, et le déshonneur qui y étoit attaché.

Gondi, peu inquiet d'abord de ces incertitudes qu'il étoit sûr de

faire disparoître à l'instant où il montreroit les appuis illustres

qu'il avoit su donner à la révolte, commençoit lui-même à concevoir

les plus vives alarmes: le duc de Bouillon et le maréchal de La Mothe,

qui s'étoient aussi engagés avec les frondeurs, étoient restés à Paris

avec la duchesse de Longueville; mais le duc, époux de cette

princesse, parti de la Normandie dont il étoit gouverneur, au lieu de

se rendre dans cette capitale, avoit tourné court à Saint-Germain,

sans donner depuis de ses nouvelles; le prince de Conti, forcé par son

frère de suivre la cour, ne paroissoit point encore; et l'on n'étoit

pas moins inquiet de Marsillac, qui s'étoit rendu auprès du jeune

prince pour fortifier ses résolutions et favoriser sa fuite. Ces

alarmes, que partageoient les autres chefs de la faction, étoient

accrues par la conduite inégale du parlement, tantôt poussant l'audace

jusqu'à renvoyer sans les ouvrir de nouvelles lettres du roi qui lui

ordonnoient de se transporter à Montargis, tantôt foible au point

d'envoyer en quelque sorte demander grâce à Saint-Germain. Ses députés

s'y présentèrent sans avoir été appelés, tandis que Gondi, mandé à la

cour par un ordre formel du roi, faisoit arrêter sa voiture par le

peuple pour être dispensé de faire un voyage aussi périlleux. Ils y

furent mal reçus, renvoyés avec menaces, et cette rigueur impolitique

servit les factieux plus que tout le reste. Dès qu'on apprit qu'il n'y

avoit point de transaction à espérer, le désespoir donna du courage

aux plus foibles; et les chefs ne manquèrent pas de semer des bruits

alarmants dont l'effet fut d'accroître encore cette effervescence

générale. La chambre des comptes et la cour des aides, qui avoient

également député vers la cour, qui avoient éprouvé la même réception,

partagèrent les ressentiments du parlement; et tous les corps, à

l'exception du grand conseil, se réunirent dans le projet de se

défendre contre ce qu'ils appeloient la tyrannie du cardinal. Il n'y

eut qu'un cri contre lui, et c'est alors que fut rendu cet arrêt qui

le déclare «ennemi du roi et de l'État, perturbateur du repos public;

lui ordonne de se retirer le jour même de la cour, et dans huitaine du

royaume, enjoignant, passé ce temps, aux sujets du roi de lui _courre

sus_, et faisant défense à toute personne de le recevoir.» On ordonna

des subsides, on leva des soldats dans la populace de Paris, on nomma

même un général[126] à cette armée sans expérience et sans discipline.

[Note 126: Le marquis de la Boulaye, que l'on croit avoir

été de tout temps vendu au cardinal, et dont nous aurons

occasion de parler par la suite.]

Cependant Gondi attendoit toujours avec la plus vive impatience les

véritables chefs qui devoient former et commander une aussi foible

milice. Sourdes intrigues, courses nocturnes, largesses populaires, il

n'avoit rien épargné pour allumer le feu de la sédition; le succès

avoit passé ses espérances, et des nouvelles satisfaisantes qu'il

reçut enfin de Marsillac achevoient de le rassurer, lorsque

l'événement le plus inattendu vint le jeter dans de nouveaux embarras.

Le duc d'Elboeuf, prince de la maison de Lorraine, poussé par l'amour

de l'intrigue et des nouveautés, surtout par son extrême indigence, se

croyant appelé à jouer sur ce théâtre le rôle des Guise et des

Mayenne, entra tout à coup à Paris avec ses trois fils, et vint offrir

ses services d'abord au corps de ville, où on le reçut avec les plus

vifs transports de joie, ensuite au parlement, où, malgré les efforts

des membres initiés aux secrets du coadjuteur, il sut entraîner tous

les esprits, et fut nommé sur-le-champ général en chef de l'armée

parisienne. Pendant que ces choses se passoient, les princes se

présentèrent enfin aux portes de la ville, qu'on eut beaucoup de peine

à leur ouvrir[127], et y entrèrent au milieu des préventions et des

méfiances du peuple, lequel ne pouvoit croire que la famille de Condé

pût venir prendre sincèrement sa défense. C'est ici qu'il faut admirer

les ressources prodigieuses du moteur secret de tant d'intrigues

ténébreuses. Si d'Elboeuf conservoit sa supériorité, Gondi n'étoit

plus rien: avec les princes il étoit tout; il falloit donc, sans

perdre de temps, abattre l'un et relever les autres. Aussitôt tous ses

agents secrets sont mis en mouvement pour décrier le nouveau général.

Marigni le chansonne; il est présenté sourdement dans le peuple comme

un traître qui s'est introduit dans Paris d'intelligence avec la cour,

à laquelle il est vendu; on lui suppose même une correspondance

secrète avec elle, et on la fait circuler. Pendant qu'on faisoit jouer

toutes ces machines, le coadjuteur parcouroit les rues de Paris ayant

Conti dans son carrosse, démarche qui annonçoit de la confiance,

calmoit le peuple, et l'accoutumoit à la vue du jeune prince. Lorsque

tout fut ainsi préparé, il le conduisit au parlement, où commencèrent

aussitôt les premières scènes d'une action théâtrale qu'il avoit

concertée avec tous les chefs de son parti. Le duc de Longueville se

présenta d'abord, offrant à la compagnie ses services, toute la

Normandie dont il étoit gouverneur, et la priant de trouver bon que,

pour sûreté de sa parole, il fît loger à l'Hôtel-de-Ville sa femme, sa

fille et son fils. Le duc de Bouillon parut ensuite, faisant les mêmes

protestations, mais donnant à entendre que c'étoit sous les ordres du

prince de Conti qu'il espéroit servir la cause commune. Le maréchal de

La Mothe offrit après lui ses services aux mêmes conditions. À mesure

que ces illustres personnages se succédoient, le prince d'Elboeuf

perdoit de sa considération et de ses partisans. C'est en vain qu'il

voulut élever la voix, et réclamer le rang suprême qui lui avoit été

accordé la veille: on ne l'écouta point; et il fut forcé de descendre,

avec les autres chefs, à celui de simple général sous le prince de

Conti, qui fut créé généralissime. En sortant du parlement, Gondi alla

chercher les duchesses de Bouillon et de Longueville, qu'il conduisit

lui-même comme en triomphe à l'Hôtel-de-Ville, au milieu des

acclamations d'une multitude immense attirée par la nouveauté d'un

spectacle, qui d'ailleurs achevoit de détruire toutes les méfiances.

La Bastille, que la cour n'avoit pas songé à mettre en état de

défense, fut sommée et prise le même jour[128] par capitulation; et la

guerre civile fut ainsi organisée, au gré du coadjuteur.

[Note 127: Ils restèrent très-long-temps à la porte

Saint-Honoré, où ils étoient arrivés au milieu de la nuit;

il fallut que le coadjuteur et Broussel allassent haranguer

les bourgeois pour les déterminer à les laisser entrer, ce

qu'ils ne firent qu'avec de grandes difficultés, et lorsque

le jour commençoit déjà à paroître.]

[Note 128: Cette forteresse, qui auroit pu servir à

inquiéter et à contenir la ville, avoit été laissée sans

pain, sans munitions et avec une garnison de vingt-deux

soldats, suffisante pour garder des prisonniers, mais non

pour soutenir un siége. Du Tremblay, frère du célèbre père

Joseph, qui en étoit gouverneur, la rendit après une

première décharge de six canons qu'on avoit placés dans le

jardin de l'arsenal, et priva ainsi du plaisir de voir un

siége les dames de Paris, qui s'étoient fait apporter des

chaises dans ce jardin pour assister à ce spectacle.]

Laigues, Vitri, Noirmoutier, Brissac, de Luynes, et un grand nombre

d'autres seigneurs, mécontents de la cour, et attirés par le nom d'un

prince du sang, vinrent grossir la foule des frondeurs. Ces nouveaux

venus furent chargés des levées, des fortifications, du soin d'exercer

les soldats, et reçurent divers départements dans les conseils que

l'on créa. Un personnage destiné à y jouer un plus grand rôle, le duc

de Beaufort, échappé depuis quelque temps de sa prison avec beaucoup

de bonheur et d'audace, ne tarda pas à les joindre. C'étoit un prince

d'un esprit borné, à la fois courageux et fanfaron, adoré de la

populace dont il avoit le langage et les manières, également méprisé

dans les deux partis, où il fut désigné sous le nom de _Roi des

Halles_, qu'il n'avoit que trop mérité. Gondi, commençant à

s'apercevoir qu'il gouvernoit difficilement le prince de Conti et la

duchesse de Longueville, sentit tout le parti qu'il pouvoit tirer de

cet instrument aveugle qui venoit de lui-même se jeter entre ses

mains. Il se l'attacha fortement, et par son moyen devint seul

puissant dans le peuple. On continuoit cependant les levées. Elles se

firent avec une telle facilité, que dans l'espace de deux jours on mit

sur pied une armée de douze mille hommes. Les biens de Mazarin furent

confisqués, vendus publiquement pour subvenir aux frais de la guerre;

et la recherche de ses meubles fit naître les délations et les

vexations les plus odieuses à l'égard d'un grand nombre de

particuliers. Le parlement, s'occupant, dès ces premiers moments, de

concentrer et de régulariser l'autorité, forma plusieurs chambres

administratives auxquelles furent attribuées toutes les diverses

branches de la police générale et particulière, ce qui réduisit les

généraux et le prince de Conti lui-même à une nullité presque absolue.

Une circulaire fut envoyée à tous les parlements et aux villes les

plus considérables, par laquelle on les invitoit à s'unir au parlement

et à la capitale pour _la délivrance_ du roi et l'expulsion de son

ministre; et l'on crut justifier suffisamment tant d'attentats contre

l'autorité légitime en envoyant à la cour des remontrances dans

lesquelles, après avoir renouvelé contre le cardinal toutes les

déclamations tant de fois répétées, le parlement déclaroit de nouveau

ne s'être soulevé que pour soustraire le roi et le peuple à son

insupportable tyrannie.

Tandis que toutes ces choses se passoient à Paris, la régente et son

ministre, déployant toute l'étendue de la puissance royale,

déclaroient le parlement criminel de lèse-majesté; et Condé se

préparoit, avec huit à neuf mille hommes, à en bloquer cinq cent mille

renfermés dans une ville immense et fortifiée. Mais cette poignée de

soldats étoit un débris de cette brave armée avec laquelle il avoit

remporté tant de victoires; et la multitude innombrable qui lui étoit

opposée, se composoit d'artisans, de laquais, de citadins amollis par

le repos et les plaisirs de la capitale. Le mépris profond qu'il avoit

pour de semblables ennemis l'avoit porté d'abord à s'emparer de tous

les postes qui servoient de communication avec les provinces d'où

Paris tiroit ses subsistances, formant ainsi le projet audacieux de

l'affamer, projet qu'un autre eût à peine osé concevoir avec une armée

de cinquante mille hommes. Forcé bientôt de se réduire à un plus petit

nombre de quartiers, pour ne pas s'exposer à être battu en détail, et

à voir fondre ainsi sa petite troupe, il se réduisit à trois postes,

Saint-Denis, Sèvre et Saint-Cloud, qu'il commit à la garde de ses

plus habiles officiers, tandis qu'à la tête d'une troupe légère,

toujours à cheval, il couroit de quartier en quartier, interceptant

quelques convois, brûlant quelques moulins, et donnant l'exemple d'une

activité et d'une vigilance admirables, pour produire malheureusement

d'assez médiocres effets. Quant à l'armée de la fronde, elle étoit

retenue dans la ville par ses chefs, non qu'ils manquassent de

courage, mais parce qu'ils savoient mieux que personne ce que valoit

cette lâche et indocile milice.

Ils se hasardèrent enfin à la faire sortir, à essayer s'ils ne

pourroient pas l'aguerrir dans quelques petits combats. C'est ici que

la fronde prend réellement un caractère plaisant et même ridicule que

tous les écrivains ont reconnu, mais dont ils ont fait une application

trop générale; c'est ici que l'esprit national se montre dans toute sa

piquante singularité. Les troupes parisiennes, pleines de jactance

dans leurs paroles, riches et élégantes dans leurs habillements,

sortoient en campagne, ornées de plumes et de rubans, pour jeter leurs

armes et fuir à toutes jambes vers la ville, lorsqu'elles

rencontroient le moindre escadron de l'armée royaliste. Elles y

rentroient au milieu des huées, des brocards, des traits malins de

toute espèce. On rioit de la gaucherie de leurs évolutions militaires.

Toujours battues lorsqu'elles osoient faire la moindre résistance, on

ne les consoloit de ces petits échecs que par de plus grandes risées.

L'entrée de quelques convois qu'on avoit pu dérober à la vigilance de

l'ennemi, passoit pour un grand triomphe, et l'on honoroit du titre de

bataille la plus petite escarmouche. Dans l'attaque de Charenton[129],

la seule affaire sérieuse de ce siége burlesque, la seule où Condé

éprouva de la résistance, et où ses soldats furent obligés de déployer

leur valeur, l'armée parlementaire, trois fois plus nombreuse que

celle des royalistes, s'ébranla si lentement pour aller au secours des

assiégés, qu'on voyoit encore son arrière-garde au milieu de la place

Royale, tandis que les autres corps, arrêtés sur les hauteurs de

Picpus, y contemploient tranquillement l'assaut et la prise de la

ville, sans oser seulement traverser la vallée de Fécamp, qui les

séparoit des royalistes. Une gaieté folle animoit les deux partis:

Marigni, Blot, le médecin Gui-Patin, Scarron, Mézerai, jeune alors,

inondoient Paris de chansons, de ballades, de pamphlets, où ils

déchiroient et plaisantoient tout le monde, royalistes et

parlementaires. Condé, d'un autre côté, si dédaigneux et si railleur,

réjouissoit la cour des sarcasmes amers qu'il lançoit sur ses

valeureux adversaires[130]. Les bons mots pleuvoient de tous les

côtés. Faisant allusion au prince de Conti son frère, qui étoit

contrefait et même un peu bossu, il fit un jour une profonde

salutation à un singe attaché dans la chambre du roi, lui donnant le

titre de _généralissime de l'armée parisienne_. La cavalerie que

fournirent les maisons les plus considérables de Paris fut nommée, par

les frondeurs eux-mêmes, _cavalerie des portes cochères_. Le régiment

de Corinthe, levé par le coadjuteur, ayant été battu dans une

rencontre, on appela cet échec _la première aux Corinthiens_. Vingt

conseillers créés par Richelieu, et dédaignés de leurs confrères,

ayant voulu effacer la honte de leur nouvelle création en fournissant

chacun un subside de 15,000 liv., n'en retirèrent d'autre avantage que

d'être appelés _les Quinze-Vingts_.

[Note 129: Le prince s'étoit d'abord emparé de ce poste, et

l'avoit ensuite abandonné. Les frondeurs, qui le jugèrent

utile pour favoriser l'arrivée de leurs convois, le

fortifièrent, et y jetèrent trois mille hommes de leurs

moins mauvaises troupes, sous les ordres du marquis de

Chanleu. Il fut tué dans l'attaque, après s'être défendu

jusqu'à la dernière extrémité, et avoir refusé quartier.]

[Note 130: Il disoit que toute cette guerre ne méritoit

d'être écrite qu'en vers burlesques; il l'appeloit aussi _la

guerre des pots de chambre_.]

Cependant, la prise de Charenton commença à diminuer un peu de cet

enivrement des frondeurs. Jusque-là Paris avoit nagé dans

l'abondance, tandis que la disette régnoit à Saint-Germain. Les

habitants des campagnes, sûrs d'être bien payés, profitoient de tous

les passages pour porter leurs denrées à la capitale; et les propres

soldats de Condé, attirés par le même appât, contribuoient eux-mêmes à

l'approvisionner. Mais lorsque le prince, maître de ce poste

important, eut pris des mesures pour resserrer davantage les assiégés,

les privations commencèrent à se faire sentir; la fatigue et le dégoût

succédèrent par degrés aux premiers mouvements d'enthousiasme, sinon

dans le peuple, du moins dans la classe des bourgeois aisés, qui seuls

supportoient tout le poids de la guerre. Accablés de subsides, exposés

aux insolences du peuple et aux vexations des soldats, ils soupiroient

après la paix, qui seule pouvoit leur rendre le repos et la

considération qu'ils avoient perdus. Il est inutile de dire que la

partie la plus saine du parlement, dominée et contenue par les

factieux, la désiroit avec la même ardeur. Quant aux généraux, pleins

en apparence d'une animosité commune contre le ministère, ils

n'avoient en effet d'autre but que leur intérêt particulier; et leur

mécontentement, né de l'oubli ou du dédain de la cour, étoit prêt à

cesser dès qu'elle se montreroit disposée à leur accorder ses faveurs.

Si l'on en excepte le coadjuteur et le duc de Beaufort, il n'en étoit

pas un seul qui n'eût avec elle quelque négociation secrète. La cour

elle-même fatiguée d'une guerre plus difficile à terminer qu'elle ne

l'avoit cru d'abord, et dont les suites pouvoient devenir

très-fâcheuses, n'étoit point éloignée maintenant de l'accommodement

qu'elle avoit d'abord refusé avec tant de hauteur; et ses émissaires,

secrètement répandus dans Paris, s'y abouchoient avec les chefs,

travailloient à y développer ces dispositions pacifiques, dont les

signes devenoient de jour en jour plus manifestes. Le regard perçant

de Gondi avoit pénétré tous ces mouvements divers, et saisi tout d'un

coup les dangers extrêmes d'une semblable situation. De tant d'appuis

qu'il croyoit avoir élevés à ses projets ambitieux, tous étoient sur

le point de lui manquer, à l'exception de ce peuple, qui étoit bien

plus dans les mains du parlement que dans les siennes, dont il

connoissoit la cruelle inconstance, et dont il avoit été forcé même de

partager la faveur avec le duc de Beaufort, ce qui la rendoit encore

plus incertaine. Un esprit aussi violent et aussi fier ne pouvoit

supporter l'idée d'une paix où, confondu dans la foule des

négociateurs, il n'eût joué que le rôle d'un factieux subalterne; et

ce parlement, ces chefs, auxquels il pouvoit encore opposer la

multitude, en devenoient les arbitres, si cette multitude venoit à

l'abandonner. Cependant, comme l'intérêt des généraux n'étoit pas le

même que celui des parlementaires; que ceux-ci désiroient la paix

uniquement pour l'amour d'elle, tandis que les autres feignoient de

vouloir la guerre pour devenir par son moyen maîtres des conditions du

traité, le coadjuteur avoit su, dans les premiers moments, les opposer

les uns aux autres avec son habileté accoutumée. D'abord, et malgré

toutes les difficultés que le premier président lui avoit opposées, il

avoit trouvé le moyen de prendre séance au parlement, comme substitut

de l'archevêque de Paris, son oncle, dont l'absence le servit ainsi

merveilleusement; et l'on conçoit l'avantage immense qu'en avoit tiré

un esprit aussi délié et aussi insinuant que le sien: en peu de temps

il s'y étoit rendu maître presque absolu des délibérations. Déjà

Talon, Molé, Mesmes, ayant osé hasarder quelques propositions

pacifiques, avoient été vivement combattus par le prince de Conti, et

forcés au silence par les clameurs des enquêtes[131]. Un héraut envoyé

par le roi, et qu'on auroit reçu venant de la part d'un ennemi, fut,

par un artifice de Gondi, et sous les prétextes les plus

frivoles[132], renvoyé sans réponse, sans même qu'on daignât ouvrir

ses paquets. Cependant son adresse et son crédit n'avoient pu empêcher

qu'on ne députât du moins vers la reine pour lui rendre raison d'un

procédé aussi inouï; et la manière affable dont les députés avoient

été reçus, le récit qu'ils firent à leur retour des bonnes

dispositions de la régente, avoient encore accru cette disposition à

la paix qui lui causoit de si vives alarmes: car, il faut le répéter,

toute la force de cet ambitieux et de ses adhérents, avoit été

jusqu'alors dans leur union avec le parlement; seuls ils n'étoient

rien, et la reine en étoit tellement convaincue, qu'elle écrivoit au

Prévôt des Marchands et aux Échevins: «Chassez le parlement de Paris;

et en même temps qu'il sortira par une porte, je rentrerai par

l'autre.» Une réconciliation sincère de cette compagnie avec la cour

ne leur eût pas été moins funeste, et les eût mis entièrement à la

discrétion d'Anne d'Autriche, qui n'étoit rien moins que disposée à

leur pardonner. Gondi sentit donc qu'il étoit perdu s'il ne cherchoit

un appui plus sûr, un pouvoir plus indépendant, plus disposé à

favoriser ses vues, et au moyen duquel il pût compromettre sans retour

le parlement avec la reine et son ministre.

[Note 131: Cette chambre, presque toute composée de jeunes

conseillers, étoit celle qui renfermoit le plus grand nombre

de frondeurs.]

[Note 132: Il fut long-temps à chercher comment on pourroit

s'y prendre pour ne pas le recevoir, sans manquer de respect

au roi; enfin, après y avoir long-temps rêvé, il trouva un

moyen, et le fit présenter par Broussel. Celui-ci prétendit

que l'envoi de ce héraut étoit un piége tendu par Mazarin,

ces sortes de formalités ne s'observant qu'à l'égard des

ennemis, et que le recevoir, c'étoit se déclarer ennemis du

roi. Ce beau raisonnement parut sans réplique.]

Il ne pouvoit trouver un tel appui que dans les ennemis de l'état.

L'Espagne, qui ne demandoit pas mieux que de se mêler des affaires de

la France pour en accroître le désordre, n'avoit cessé de négocier

secrètement avec lui depuis le commencement des troubles; nous avons

vu qu'il avoit été sur le point de solliciter lui-même son secours, et

qu'il n'y avoit renoncé que lorsqu'il avoit pu espérer de faire cause

commune avec les princes. Maintenant que ceux-ci se faisoient des

intérêts différents des siens, il se détermina à donner plus de suites

à ces négociations. Les dispositions où se trouvoit cette puissance

les rendirent très-faciles; et le comte de Fuensaldagne, sur les

ouvertures que lui fit faire le coadjuteur, lui dépêcha, de l'aveu de

l'archiduc, un moine bernardin nommé Arnolfini, lequel arriva à Paris

muni d'un blanc-seing, que les chefs de la fronde pouvoient remplir à

volonté; mais c'étoit surtout Gondi qu'il avoit ordre d'écouter et

d'entraîner, s'il étoit possible, à se lier particulièrement et par

des engagements positifs.

Gondi étoit trop habile pour donner dans de semblables piéges; et ce

fut vainement que le duc de Bouillon, qui lui-même négocioit depuis

long-temps avec l'archiduc, tâcha de l'y déterminer. Il n'avoit garde

de se compromettre à ce point, lorsque d'un moment à l'autre la

politique de la cour pouvoit, ou par la levée du siége ou par le

renvoi de Mazarin, ôter tout prétexte à la guerre civile, et dans un

cas pareil ne lui laisser d'autre ressource que d'aller dans les

Pays-Bas jouer le rôle des exilés de la ligue, et servir, comme il le

dit lui-même, d'aumônier à l'archiduc. Il ne doutoit pas, et

l'événement prouva qu'il ne s'étoit point trompé, que ce duc de

Bouillon lui-même ne l'abandonnât sans le moindre scrupule, si la cour

consentoit jamais à lui rendre la principauté de Sedan dont elle

l'avoit dépouillé. Il osa donc concevoir le projet d'engager les

généraux et le parlement avec le gouverneur espagnol; sûr de pouvoir

ainsi continuer sans danger ses négociations clandestines, et, quelque

issue que prissent les affaires, de trouver l'impunité avec un si

grand nombre de coupables. Jamais intrigue ne fut mieux ourdie, ni

manoeuvres ne furent plus habilement conduites. Secrètement endoctriné

par Gondi et par ses deux associés le duc et la duchesse de Bouillon,

le moine que l'on avoit revêtu d'un habit de cavalier, et à qui l'on

avoit fabriqué des instructions, des harangues, des lettres remplies

de projets et des promesses les plus brillantes, prend le nom plus

imposant de don Joseph d'Illescas, et arrive la nuit avec grand

fracas chez le duc d'Elboeuf que l'on vouloit tromper d'abord, afin

qu'il aidât lui-même à tromper les autres. Celui-ci, qui se croit

aussitôt l'homme le plus considérable du parti, rassemble chez lui les

chefs, et leur présente cet envoyé avec une importance qui ne laisse

pas que d'amuser Gondi et Bouillon, tous les deux présents à cette

scène de comédie. Cette vue d'un émissaire d'une puissance ennemie,

venant leur proposer de traiter avec elle, sans la participation du

roi et peut-être contre lui, effaroucha d'abord quelques

parlementaires, qui assistoient à cette conférence: mais ce premier

moment de trouble et de surprise étant passé, on se mit à examiner le

parti qu'il étoit possible de tirer de l'intervention des Espagnols;

on convint de la marche à suivre; et il fut décidé que don Illescas

seroit présenté par le prince de Conti aux chambres assemblées.

Il le fut dès le lendemain 19 février, au moment même où les gens du

roi, revenus de leur voyage à la cour, rendoient compte de l'accueil

favorable qu'ils y avoient reçu. Ce fut vainement que le président de

Mesmes, interpellant le prince de Conti, voulut lui faire honte d'oser

demander pour un envoyé de l'archiduc une faveur qu'il avoit fait

refuser au héraut de son propre souverain: toute _la cohue_ du

parlement (c'est ainsi que Gondi lui-même appelle la chambre des

enquêtes), ameutée par ce chef expérimenté, s'éleva contre lui, et fit

tant par ses cris qu'il fallut céder, et que le faux don Illescas fut

introduit. Il prit place au banc du bureau et prononça un discours

dont la substance étoit «Que Mazarin avoit offert à l'Espagne une paix

avantageuse; mais que son maître, sachant combien ce ministre étoit

odieux à la nation, avoit jugé plus convenable à sa dignité de

s'adresser au parlement, le considérant comme le conseil et le tuteur

des rois; et que telle étoit la confiance qu'il avoit dans la sagesse

de cette illustre compagnie, qu'il la laissoit maîtresse des

conditions.» Bien qu'un tel exposé, dont le faux sautoit aux yeux, dût

rendre au moins suspecte la mission de ce personnage, il fut remercié;

et l'on décida qu'il seroit fait registre de son discours pour en

référer à la régente.

Pour les chefs des frondeurs c'étoit avoir beaucoup obtenu, quoiqu'en

apparence ce fût peu de chose; et avoir ainsi engagé le parlement à

écouter les Espagnols, actuellement en guerre ouverte avec la France,

c'étoit justifier d'avance tous les traités que Gondi et les siens

pourroient faire avec l'ennemi. Il fut lui-même étonné de son propre

succès: Molé, de Mesme, Talon et parmi les royalistes du parlement les

plus intègres et les plus éclairés en furent effrayés; ils virent

avec douleur l'ascendant que prenoient les brouillons dans leur

compagnie, et résolus de tout sacrifier pour déjouer leurs intrigues

et ramener la paix, tandis que l'envoyé espagnol retournoit auprès de

son maître pour lui rendre compte de l'heureux succès de sa mission,

le premier président demandoit des passe-ports à la cour pour se

rendre auprès d'elle à la tête d'une députation de la compagnie. Elle

étoit composée des gens du roi, du président de Mesmes et de huit

conseillers.

La reine et son ministre désiroient alors plus vivement que jamais

d'entrer en accommodement; et en effet la situation de leurs affaires

devenoit de jour en jour plus alarmante. Ces négociations des

frondeurs avec l'Espagne, toutes fâcheuses qu'elles étoient, les

inquiétoient peut-être moins que celles qui se faisoient de

Saint-Germain à Paris. Gaston, foible et ambitieux, se ménageant

toujours entre les partis, écoutoit alors secrètement Conti, la

duchesse de Longueville et Marsillac, qui, opposés depuis quelque

temps au coadjuteur, lui offroient de le mettre à la tête de leur

parti. Beaufort et Gondi ne lui faisoient pas des offres moins

séduisantes; et la régence étoit des deux côtés l'appât qu'on faisoit

surtout briller à ses yeux. Lui-même faisoit aussi sonder les chefs du

parlement pour savoir ce qu'il en pourroit espérer, s'il se décidoit

à embrasser leur cause; et quoiqu'il fût encore retenu par l'ascendant

de Condé, il pouvoit d'un moment à l'autre prendre une fatale

résolution. Si l'on jetoit les yeux sur les provinces, elles offroient

encore de plus grands sujets de crainte. Quelques-unes étoient

ouvertement révoltées, d'autres ébranlées et prêtes à entrer dans la

révolte; plusieurs commandants de places fortes, gagnés par les

frondeurs, paroissoient disposés à livrer l'entrée des frontières à

l'ennemi; enfin la défection incroyable de Turenne[133], jusque-là si

fidèle, bien que l'adresse et l'activité de Mazarin en eussent

sur-le-champ arrêté les plus fâcheux effets, redoubloit encore d'aussi

vives alarmes en faisant voir jusqu'où pouvoit s'étendre cet esprit de

vertige et de révolte. Les passe-ports furent donc accordés sans

difficulté aux députés du parlement.

[Note 133: Il y fut entraîné par les suggestions du duc de

Bouillon, son frère aîné, qui ne cessoit de lui représenter

les affronts que leur maison avoit essuyés, et le

délabrement causé dans leur fortune par la cession qu'ils

avoient été forcés de faire de leur principauté de Sedan.

Son armée, composée de ces braves Veymariens, long-temps

l'effroi des Espagnols, séduite par l'argent que Mazarin sut

répandre à propos au milieu d'elle, l'abandonna si

complétement, qu'il se vit forcé de se sauver, lui sixième,

d'abord chez la landgrave de Hesse, sa parente, ensuite en

Hollande.]

Gondi excepté, les chefs n'avoient point calculé ce qui pouvoit

résulter d'une conférence entre la cour et le parlement. La députation

lui causoit, à lui seul, des inquiétudes; et ces inquiétudes ne furent

que trop justifiées. Les députés, reçus avec une rigueur apparente,

mais au travers de laquelle ils purent facilement démêler que la cour

ne demandoit pas mieux que d'entrer en accommodement, supprimèrent,

dans le rapport qu'ils firent de leur première entrevue, tout ce qui

étoit de nature à aigrir les esprits, et n'offrirent à leur retour que

des peintures agréables de la manière dont on les avoit accueillis, et

des ouvertures de paix qui leur avoient été faites. Le parlement ne

manqua pas de saisir ces premières lueurs d'espérance, et fit inviter

les généraux à venir en délibérer avec lui. Avant de s'y rendre ils

s'assemblèrent tumultuairement, et, suivant le succès plus ou moins

heureux de leurs négociations particulières avec la cour, se

montrèrent plus ou moins opposés à ces dispositions pacifiques de la

compagnie. Gondi, sans expliquer ses raisons, sut avec une adresse

merveilleuse les amener à son avis, qui étoit de laisser le parlement

faire des avances pour la paix jusqu'à la réponse de l'archiduc. Il

préféroit sans doute la guerre à une paix faite uniquement par cette

compagnie; mais il vouloit encore moins faire une telle guerre, et

surtout des alliances avec les ennemis de l'état, sans être soutenu

par un corps puissant et vénéré, qui seul pouvoit ôter à la rébellion

son caractère infâme et ses affreux dangers. Le peuple, qu'il

méprisoit autant qu'a jamais pu le faire aucun chef de parti, lui

sembloit un instrument dont il ne devoit user qu'avec les plus grandes

précautions, par cela même qu'il lui étoit alors possible d'en faire

tout ce qu'il auroit voulu. Anéantir par lui le parlement, c'étoit, en

lui ôtant son dernier frein, se livrer soi-même à ses caprices, et se

mettre à la merci des étrangers; s'en servir pour intimider cette

compagnie et diriger ses délibérations, c'étoit agir avec prudence,

habileté, et suivant les véritables intérêts de la faction. Tel étoit

le plan que s'étoit tracé cet esprit supérieur, et qu'il suivit

constamment tant que les autres chefs ne lui opposèrent pas des

obstacles invincibles. Tandis qu'il protégeoit contre la fureur

populaire ce même parlement assemblé pour accepter les conférences

offertes par la reine, il prenoit en même temps ses mesures pour le

forcer à les rompre dès qu'il le jugeroit à propos, non-seulement par

le soin qu'il avoit d'entretenir la multitude dans sa haine contre

Mazarin, mais encore en ôtant à la compagnie toute influence sur

l'armée, jusqu'alors enfermée dans la ville, et qu'il sut faire sortir

et camper hors des murs de Paris. C'est alors qu'il commença à parler

en maître, à faire trembler les modérés du parlement, à concevoir

l'espérance d'éterniser la guerre, ou du moins de n'être forcé à faire

qu'une paix utile et honorable.

Les conférences, dont Mazarin eut encore la mortification de se voir

exclu, ne tardèrent pas à s'ouvrir; et leurs commencements furent

très-orageux. Des deux côtés les prétentions étoient extrêmes. La cour

manquoit à ses promesses en resserrant plus que jamais les passages

qu'elle s'étoit engagée à laisser libres pendant toute la durée des

négociations, et le prince de Condé aigrissoit les esprits par une

hauteur déplacée. D'un autre côté le parlement, sous l'influence du

coadjuteur, rendoit des arrêts en faveur de Turenne, contre les

partisans de la cour, contre le cardinal; et les espérances de paix

sembloient s'éloigner de jour en jour davantage. Sur ces entrefaites

l'archiduc envoya un second député, et Gondi reconnut plus que jamais

combien il étoit difficile de suivre un plan tel que le sien avec des

hommes uniquement guidés par de petites passions et par de petits

intérêts. Le moment étoit décisif. Avant que les conférences eussent

amené aucun résultat, il falloit engager le parlement avec les

Espagnols, en donnant la paix générale intérieure et extérieure comme

le but unique de cette alliance audacieuse; et de cette manière on

paroit à tous les inconvénients[134]. Plus tard il falloit ou adopter

tout ce qu'auroient conclu les députés, ou se jeter dans les bras des

ennemis. Il ne fut point écouté. Les généraux, ou gagnés par l'argent

des Espagnols, ou dirigés par l'état plus ou moins heureux de leurs

rapports secrets avec la cour, signèrent avec l'archiduc un traité

partiel qui les mettoit dans une situation fausse et dangereuse. Ils

purent reconnoître peu de jours après quelle faute ils avoient faite:

car au moment même où les conférences sembloient prêtes à se rompre

par l'exagération des prétentions opposées, où l'influence des chefs,

et surtout de Gondi, sur le parlement, sembloit plus forte que jamais,

enfin lorsque les députés, dont les pouvoirs alloient expirer, étoient

sur le point de se retirer, on apprit tout à coup à Paris que le 11

mai, l'accommodement avoit été signé à Ruel par les princes, les

ministres, et tous les députés.

[Note 134: C'est-à-dire qu'on se trouvoit quitte avec les

Espagnols, s'ils ne se disposoient pas à la paix générale;

qu'on pouvoit suivre à son gré les mouvements du parlement

pour la paix particulière, ou rejeter cette paix, sous

prétexte qu'elle ne devoit se faire qu'avec la paix

générale, etc.]

Du côté de la cour, ce fut la crainte qu'inspiroit cette liaison des

frondeurs avec les ennemis de l'État, qui amena si brusquement une

telle détermination; du côté des députés, ce fut un dévouement

patriotique qui mérite d'être admiré. Ils ne se dissimuloient point le

danger extrême auquel ils alloient s'exposer; mais si les conditions

de cette paix étoient raisonnables et entroient dans l'intérêt

général, ils pouvoient espérer de la faire recevoir malgré les

factieux; et même dans le cas où ils auroient été désavoués, ils

affoiblissoient du moins la faction en faisant voir au parlement la

possibilité de traiter avec avantage, sans lier sa cause à des

intérêts étrangers. Tels furent les motifs qui firent conclure ce

traité, que Mazarin fut admis à signer, et dans lequel le parlement,

faisant la loi à la cour dans tout ce qui touchoit ses intérêts,

oublia entièrement ceux des généraux. Leur étonnement fut égal à leur

dépit lorsqu'ils apprirent un événement qui détruisoit en un moment

toutes leurs espérances; et cependant, tel étoit leur aveuglement sur

ces négociations fallacieuses dont la cour les amusoit depuis si

long-temps, que chacun d'eux, dans la crainte de se fermer toutes les

voies de conciliation qu'il croyoit s'être ouvertes, opina à rejeter

le dernier avis de Gondi, qui consistoit à forcer le parlement

d'entrer sur-le-champ dans l'alliance avec l'Espagne pour la paix

générale, ce qui étoit encore praticable, parce que rien n'étoit si

facile que de le forcer à désavouer ses députés. Ils aimèrent mieux

employer l'influence du peuple à faire rompre le traité conclu avec la

cour, pour en entamer un autre dans lequel ils fussent admis à faire

valoir leurs prétentions particulières. Ce fut vers ce but qu'ils

dirigèrent les délibérations dans la séance où les députés rendirent

compte à la compagnie du résultat de leur mission, séance à jamais

mémorable, où Molé arracha l'admiration de ses ennemis mêmes, par le

calme majestueux, le courage intrépide avec lequel il soutint la

violence des assauts que les factieux lui livrèrent dans l'intérieur

même du parlement, et les cris de mort qu'une populace furieuse

élevoit au dehors contre lui[135]. Les choses en vinrent au point que

les chefs même qui avoient ameuté cette populace se virent dans la

nécessité de protéger contre ses excès les députés qui avoient trahi

leur cause; et rien ne leur réussit des mesures qu'ils avoient prises

par cette difficulté qu'ils éprouvèrent sans cesse, et dont ils

faisoient en ce moment et plus que jamais la fâcheuse expérience,

d'engager le parlement aussi loin qu'ils auroient voulu, ce corps

s'arrêtant toujours, par une sorte d'instinct monarchique, au degré

qui séparoit la résistance au pouvoir de la révolte déclarée. Ces

chefs forcèrent sans doute les députés à retourner à la cour pour

modifier ce traité; mais tout ce qu'il en résulta pour eux, ce fut

d'être abandonnés par le peuple après l'avoir été par le parlement,

dès qu'on s'aperçut qu'ils n'avoient fait la guerre et ne vouloient

faire la paix que pour leur propre intérêt. La cour, les voyant ainsi

décriés et réduits, par la défection de l'armée de Turenne, à

l'impuissance la plus absolue, se moqua d'eux, et les paya presque

tous de vaines promesses. Gondi, qui ne demanda rien, qui ne fut pas

même compris nominativement dans cette paix honteuse où il avoit été

entraîné malgré lui, fut le seul cependant qui y gagna quelque chose,

parce qu'il conserva du moins avec Beaufort cette faveur populaire

qu'il réserva pour des temps meilleurs. Le parlement fit encore la loi

à son souverain[136]; mais Mazarin, que l'on avoit jugé si malhabile,

resta à son poste; les Espagnols reçurent des conjurés eux-mêmes le

signal de la retraite[137]; et l'on vit tout à coup au tumulte et aux

désordres des partis succéder un calme apparent pendant lequel chacun

se prépara à soutenir ou à exciter de nouveaux orages.

[Note 135: Il recueillit les voix avec le plus grand

sang-froid. On ne vit nul mouvement sur son visage, on

n'aperçut aucune altération dans sa voix; et il prononça

l'arrêt avec la même fermeté qu'il l'auroit fait dans une

audience ordinaire. Comme la fureur de la populace sembloit

devenir, de moment en moment, plus violente, malgré les

efforts que Gondi, Beaufort et le président Novion avoient

pu faire pour l'apaiser, on proposa au premier président,

dont la vie étoit évidemment menacée, de s'échapper par le

greffe; il s'y refusa constamment: «La cour, dit-il, ne se

cache jamais; si j'étois assuré de périr, je ne commettrois

pas cette lâcheté, qui ne serviroit d'ailleurs qu'à donner

de la hardiesse aux séditieux: ils me trouveroient bien dans

ma maison, s'ils imaginoient que je les eusse redoutés ici.»

Il sortit donc au milieu de cette populace déchaînée,

marchant d'un pas ferme et assuré. Un forcené lui ayant

appuyé son pistolet sur le visage: «Quand vous m'aurez tué,

lui dit-il sans s'émouvoir, il ne me faudra que six pieds de

terre.» Il avoit même conservé en sortant assez de présence

d'esprit pour adresser un mot piquant et railleur au

coadjuteur, qui joignoit ses instances à celles de tout le

parlement, et qui ne vit enfin d'autre moyen de le sauver

que de le tenir embrassé, et de traverser ainsi avec lui les

flots de la populace, tandis que le duc de Beaufort jouoit

le même rôle auprès du président de Mesmes, dont la frayeur

étoit aussi naïve et aussi forte, que le courage de Molé

étoit extraordinaire et sublime.]

[Note 136: Dans le premier traité, il avoit été dit que le

parlement ne s'assembleroit point pendant l'année 1649.

Cette défense fut supprimée, avec une promesse tacite du

parlement de l'observer.]

[Note 137: Ils s'étoient avancés jusqu'à Pont-à-Vere, près

de Rheims, et de là s'étoient approchés de Guise, que même

ils avoient fait investir.]

Gondi, comme nous venons de le dire, tiroit seul des avantages réels

de cette paix. Il avoit rejeté avec mépris les faveurs insidieuses et

mesquines de la cour, telles que le paiement de ses dettes, la

jouissance de quelques abbayes, etc. Ce n'étoit pas pour si peu de

chose qu'un homme de cette trempe avoit daigné conspirer: la pourpre

et le ministère, tels étoient les objets de sa vaste ambition.

Beaufort, qui n'avoit pu obtenir ce qu'il désiroit[138], étoit

toujours entre ses mains; et l'amour du peuple pour ce prince sembloit

s'augmenter encore de la haine qu'il portoit toujours à Mazarin. D'un

autre côté, la duchesse de Chevreuse revenue de son exil[139], par une

suite de ce mépris où étoit tombée l'autorité royale, liée avec le

coadjuteur par des rapports où l'amour n'avoit pas moins de part que

la politique, lui servoit d'intermédiaire pour renouer ses intrigues

avec l'Espagne, et même pour tromper Mazarin, dont elle avoit la

confiance, et à qui elle faisoit entrevoir la possibilité de l'attirer

à son parti. Gondi voyoit en outre un germe de division prêt à éclater

entre le ministre et Condé, et fondoit sur ces divisions de nouvelles

espérances. La haine publique pour son ennemi sembloit augmenter de

jour en jour, et il avoit grand soin de l'entretenir par ses

manoeuvres accoutumées. Les partisans de la cour étoient publiquement

et impunément insultés par les frondeurs[140]; et telle étoit leur

puissance, que, malgré cette paix solennellement jurée et la

soumission apparente qui en étoit résultée, Mazarin et la régente

n'osèrent rentrer à Paris qu'après avoir négocié leur retour avec les

chefs du parti. Gondi eut l'audace d'aller lui-même à Compiègne pour

en régler les conditions; et le roi rentra enfin dans sa capitale avec

les apparences d'un triomphe qui n'en imposa à personne, mais du moins

au milieu de ces acclamations d'amour qu'excita presque toujours parmi

les François la présence de leur légitime souverain.

[Note 138: Il demandoit la surintendance des mers, que Condé

ambitionnoit aussi de son côté.]

[Note 139: On n'a point oublié que cette dame avoit été

exilée au commencement de cette régence, pour être entrée

dans les intrigues du duc de Beaufort; elle s'étoit retirée

à Bruxelles, où elle avoit servi d'intermédiaire aux

négociations des frondeurs avec l'Espagne. Gondi étoit

amoureux de mademoiselle de Chevreuse sa fille, très-belle

personne, qui, _si on l'en croit_, ne lui étoit point

cruelle. Telles étoient les moeurs de ce prélat; et ce

n'étoit point assez pour lui qu'elles fussent mauvaises, il

a voulu en publiant ses mémoires, qu'elles devinssent

scandaleuses.]

[Note 140: C'est alors qu'arriva l'aventure de Jarsay, dont

nous avons parlé dans le premier volume de cet ouvrage, 2e.

partie, p. 947.]

Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 6/8) · 第 14 / 241 题