chaque parti semble devenir plus embarrassante. Le coadjuteur, sur une
simple promesse, avoit laissé la reine échapper de ses mains; c'étoit
une grande faute, car il résultoit de la position nouvelle de cette
princesse qu'elle pouvoit ou rappeler son ministre ou faire la paix
avec Condé, pour écraser ensuite les frondeurs. Si elle s'arrêtoit au
premier parti, en se déclarant pour elle, Gondi se perdoit dans
l'esprit de Gaston, le peuple l'abandonnoit entièrement, et la bonne
foi de Mazarin devenoit la seule garantie de la récompense qu'il
attendoit; s'il la prévenoit dans le second, en déterminant Gaston à
recevoir à l'instant même les avances que le prince ne cessoit de lui
faire, sa nomination étoit aussitôt révoquée, et sa fortune rejetée de
nouveau dans tous les hasards des troubles politiques. Dans un tel
état de choses, toute résolution ferme et absolue sembloit
dangereuse[185]: cette indécision de son maître, qui l'avoit si
souvent désespéré, se trouva propre à le servir. Il résolut, et rien
n'étoit plus aisé sans doute, de maintenir Gaston toujours flottant
entre la cour et Condé, toujours négociant avec l'un et l'autre, de
manière à inspirer à la reine assez de crainte pour qu'elle jugeât
imprudent de trop s'avancer, assez de confiance pour qu'elle ne crût
pas nécessaire de rien précipiter. Tandis qu'il espéroit gagner ainsi
l'époque qui devoit faire confirmer sa nomination au cardinalat, il
affectoit de se montrer plus fidèle que jamais à la cour, en
maintenant le parlement dans ses mauvaises dispositions à l'égard de
Condé, en laissant même enregistrer un arrêt du conseil, qui le
déclaroit lui et ses adhérents criminels de lèse-majesté, si dans
l'espace d'un mois ils n'avoient déposé les armes; et rien en effet ne
pouvoit mieux remplir ses vues que d'achever de brouiller ainsi la
régente avec le prince, sans enlever entièrement à celui-ci l'espoir
de s'unir de nouveau avec Gaston. D'un autre côté, l'ambition de
Châteauneuf le servoit au gré de tous ses voeux, en suscitant sans
cesse des obstacles au retour de Mazarin, retour que ce ministre
craignoit peut-être plus que Gondi lui-même, puisqu'il devoit être
nécessairement le signal de sa disgrâce. À force de souplesse,
d'activité dans son travail, d'intrigues de toute espèce, il étoit peu
à peu parvenu à rendre moins pénible à la reine l'absence du cardinal;
il avoit même conçu quelque espoir de l'en détacher tout-à-fait en
créant un simulacre de premier ministre dans la personne du prince
Thomas de Savoie, parent de cette princesse, ce qu'elle avoit vu avec
une sorte de complaisance. Cependant, par un retour singulier, Condé
se voyoit réduit à désirer le rappel de son ennemi, n'imaginant plus
que ce seul moyen de forcer Gaston à revenir à lui, et à lui rendre
ainsi le parlement, la capitale et toutes les grandes villes du
royaume. Tel étoit le but d'une foule de négociations insidieuses
qu'il conduisoit à la fois à Bruyll, à Paris, à la cour, et dont
Gourville[186] étoit l'agent infatigable.
[Note 185: Il avoit pensé à former un _tiers-parti_ en
provoquant l'union des parlements et des grandes villes, et
en mettant Gaston à leur tête. Il est hors de doute qu'il se
fût ainsi rendu formidable, et que c'eût été alors une
nécessité de satisfaire son ambition. Mais Gaston fut
épouvanté de l'audace d'un tel projet; et Gondi dit que
lui-même en eut quelque scrupule, pensant au bouleversement
horrible qu'il pouvoit amener dans le royaume: preuve
nouvelle qu'il n'y avoit plus réellement dans l'état que
deux puissances, le peuple et le roi.]
[Note 186: Cet homme, également remarquable par son audace
et par ses talents, qui, de simple valet de chambre du duc
de La Rochefoucauld, étoit devenu l'ami, le confident et
l'un des agents les plus nécessaires de Condé, avoit formé,
quelque temps auparavant, de concert avec son maître, le
projet hardi et dangereux d'enlever Gondi, pour soustraire
Gaston à son invincible influence. Il forma son plan, et le
conduisit avec autant de prudence que d'habileté. Gondi
devoit être saisi et entraîné hors de Paris en sortant de
chez madame de Chevreuse, qui habitoit l'hôtel de
Longueville, rue Saint-Thomas-du-Louvre. Ce fut un hasard
presque miraculeux qui le sauva.]
De toutes ces dispositions diverses, dont aucune n'échappoit à l'oeil
pénétrant de Mazarin, une seule lui causoit de sérieuses alarmes:
c'étoit le refroidissement de jour en jour plus marqué qu'il
découvroit dans la correspondance de la régente. Ces indices, toujours
croissants, lui firent enfin reconnoître qu'il étoit perdu s'il
tardoit un seul moment à rentrer en France: aussitôt toutes les
créatures qu'il avoit à la cour furent mises en mouvement auprès de la
reine pour la ramener à son ancien attachement, et tandis qu'on
ranimoit ainsi, sans beaucoup d'efforts, une affection dont les
traces étoient si profondes, le cardinal se préparoit à donner un
grand éclat à son retour, en essayant d'entamer avec les Espagnols des
négociations pour la paix générale, et d'acheter au duc de Lorraine la
petite armée qu'il mettoit en quelque sorte à l'enchère de toutes les
puissances de l'Europe[187]. N'ayant pu réussir dans ces deux projets,
il en forma un troisième, moins brillant peut-être, mais sans doute
plus utile à ses intérêts: ce fut de gagner les commandants des places
frontières, et de les décider à lui fournir chacun une partie de leurs
troupes, d'en former une armée et de se présenter au roi avec ce
renfort. Il y parvint avec beaucoup de promesses et un peu d'argent.
Huit mille hommes furent ainsi réunis auprès de Sedan, et le maréchal
d'Hocquincourt, qui d'ailleurs en avoit l'ordre secret de la cour,
consentit à les commander[188]. Mazarin avoit eu, pendant cet
intervalle, assez de pouvoir pour se faire donner, par le roi
lui-même, un ordre très-pressant de revenir, et, muni de cette pièce
importante, il se prépara à rentrer en France à la tête de cette
petite armée.
[Note 187: Charles IV, chassé deux fois de ses états, alors
envahis par les François, erroit dans l'Europe, à la tête
d'une armée de dix mille hommes, seul reste de sa première
grandeur, et dont il trafiquoit avec tous les souverains,
combattant tour à tour pour les partis les plus opposés;
suivant qu'il étoit plus ou moins payé.]
[Note 188: Ce maréchal est le même qui, servant le parti des
frondeurs pendant le siége de Paris, écrivoit à madame de
Montbason ce billet fameux: _Péronne est à la belle des
belles_. Par un retour qui n'est que trop commun dans cette
guerre singulière, il montroit alors à la cour le plus
entier dévouement; et dans cette circonstance, il poussa la
flatterie envers Mazarin jusqu'à faire prendre à ses troupes
l'écharpe verte, qui étoit la livrée de ce ministre. Chaque
chef avoit alors ses couleurs et sa livrée: les troupes de
Condé portoient l'isabelle; celles de Gaston le bleu; celles
d'Espagne, qui vinrent après, le rouge; les royalistes
portoient l'écharpe blanche.]
La nouvelle inattendue de ce retour fut un coup de foudre pour Gondi:
c'est alors qu'il reconnut la faute irréparable qu'il avoit faite de
laisser la régente sortir de Paris; cette faute, ainsi qu'il le dit
lui-même avec une confusion profonde, étoit _des plus lourdes,
palpable, impardonnable_; elle changeoit toute la face des affaires;
et le seul parti qui lui restoit à prendre étoit d'en atténuer autant
que possible les effets. Vainement donc la régente fit mille
tentatives pour obtenir de lui, au sujet de ce retour projeté du
cardinal, un consentement d'où dépendoit entièrement celui de Gaston;
il ne voulut rien écouter. Il exhala son dépit en reproches et en
menaces, et remplissant l'âme de Gaston de toute l'ardeur dont il
étoit lui-même enflammé, il l'entraîna sur-le-champ au parlement, où
recommencèrent aussitôt et avec une fureur nouvelle toutes les scènes
que la haine contre ce ministre, l'intérêt, la crainte, toutes les
passions y avoient si souvent et depuis si long-temps excitées.
Plusieurs séances très-orageuses se succédèrent en peu de jours et se
terminèrent par un arrêt terrible contre Mazarin, dans lequel on
défendoit aux commandants de place, aux maires et échevins des villes,
de lui livrer passage, où l'on ordonnoit des députations au roi, pour
lui présenter ce retour comme une calamité publique.
La cour, prenant alors une marche nouvelle parce qu'en effet sa
situation n'étoit plus la même, au lieu de chercher désormais à
arrêter les excès du parlement, prit la résolution de l'abandonner à
lui-même, persuadée avec raison que l'anarchie poussée au dernier
période ne pouvoit manquer d'être favorable au retour de l'autorité.
En conséquence de ces dispositions nouvelles, Molé, dont la fermeté ne
pouvoit plus lui être utile, fut appelé auprès du roi, dans la crainte
que, s'il restoit à Paris, le duc d'Orléans ne s'emparât des sceaux.
Il partit, emmenant avec lui le surintendant et toute la chancellerie.
Beaucoup de personnes de qualité suivirent son exemple, et quittèrent
la capitale, comme un séjour désormais mal assuré. Bouillon et
Turenne, que Gaston vouloit faire arrêter, se sauvèrent, par
l'assistance même de Gondi[189]; Laigues et Noirmoutiers se rangèrent
du côté de la cour; la duchesse de Chevreuse elle-même, détachée du
coadjuteur par la jalousie que lui causoient ses liaisons avec la
princesse Palatine, suivit le même parti. Ces départs successifs
jetoient l'alarme dans Paris: Gaston l'augmentoit encore par la
violence de ses procédés. Avant le départ du premier président, il
avoit excité clandestinement une émeute de la plus vile populace,
s'imaginant donner ainsi à la cour une preuve de l'horreur que les
Parisiens avoient pour le ministre exilé; ces misérables avoient osé
assiéger la maison de Molé, et l'intrépide magistrat les avoit
dissipés par sa seule présence. À peine fut-il parti, que le duc,
retournant au parlement, où les esprits aigris, irrités par le
désordre des séances précédentes, étoient préparés à tous les excès, y
annonça comme certain, ce qui jusqu'alors n'avoit été qu'un événement
probable, le retour de Mazarin; et les dispositions de la cour
tellement favorables à ce retour, qu'elle-même l'avoit ordonné. À ces
mots, la faction poussa des cris de rage; les opinions les plus
violentes, les plus désordonnées se succédèrent avec les mouvements
les plus impétueux; et du sein de ce fracas de paroles sortit enfin
cet arrêt fameux qui, déclarant de nouveau le cardinal criminel de
lèse-majesté, perturbateur du repos public, proscrivoit sa tête et
fixoit même le prix de cette proscription[190]. Des conseillers furent
nommés pour aller sur la frontière armer les communes, et élever
partout des obstacles à son passage; un autre arrêt, adressé à tous
les parlements, les invita à prendre les mêmes mesures contre cet
ennemi de l'état. Cependant, chose vraiment remarquable, au milieu de
tant d'attentats contre le ministre, l'autorité royale commençoit à
faire sentir son ascendant; un roi majeur imposoit à ces brouillons,
qui jusque-là avoient suivi aveuglément l'impulsion de leurs chefs. Ce
fut donc vainement que Gaston et Gondi, qui sentoient que des arrêts
étoient bien peu de chose contre une armée, essayèrent d'entraîner le
parlement à lever des contributions, et à soudoyer des troupes pour
s'opposer efficacement à la rentrée du cardinal. Cette proposition fut
rejetée d'une voix presque unanime, comme attentatoire à l'autorité du
souverain. Ainsi on reconnoissoit cette autorité et on l'outrageoit
tout à la fois, par une contradiction qui confondoit ceux mêmes qui se
livroient à des démarches si inconsidérées[191].
[Note 189: Le prélat avoit été chargé lui-même de les
arrêter; mais, n'ayant pu se résoudre à trahir à ce point
l'amitié, il les fit avertir secrètement de sa commission,
et leur laissa le temps de sortir de Paris. Gaston, à qui il
eut la confiance de l'avouer quelques jours après, ne lui en
sut aucun mauvais gré.]
[Note 190: Cette proscription fut calquée sur celle de
l'amiral Coligni. L'histoire du président de Thou ayant
appris qu'elle avoit été portée à la somme de 50,000 écus,
la tête de Mazarin fut mise au même prix; et il fut ordonné
qu'on prélèveroit cette somme sur la vente de sa
bibliothèque. Toutefois le peuple sembla ne point partager
ici la passion violente de ses magistrats. L'arrêt fut
tourné en ridicule, et Marigni fit afficher dans Paris une
répartition des 150,000 livres; tant pour qui couperoit le
nez au cardinal, tant pour une oreille, tant pour un oeil,
tant pour qui le feroit eunuque, etc.]
[Note 191: Gondi reprochant un jour ces contradictions au
procureur-général Talon: «Que voulez-vous, répondit
celui-ci, nous ne savons plus ce que nous faisons; _nous
sommes hors des grandes règles_.» Mot dont il ne sentoit pas
lui-même toute la force: car il y avoit long-temps qu'on
s'étoit mis en France hors des _grandes règles_ d'une
société chrétienne; et le despotisme du règne qui venoit de
finir, et l'anarchie qui signaloit les commencements du
nouveau règne, étoient des conséquences de ce long
égarement.]
(1652.) Cependant Mazarin s'avançoit en France, protégé par son armée;
et le maréchal d'Hocquincourt lui frayoit un passage, culbutant sans
peine les foibles milices que les commissaires du parlement avoient
rassemblées contre lui. Sur les avis qu'il recevoit de sa marche et de
ses succès, le parlement continuoit à rendre des arrêts
contradictoires; protestant hautement contre le retour du ministre,
même après une déclaration du roi, qui faisoit connoître que ce retour
étoit son ouvrage, refusant l'offre que lui faisoit Condé de ses
services contre l'ennemi commun, éludant sans cesse les propositions
de Gaston, qui ne cessoit de demander la création d'une force
militaire imposante, et l'union avec les autres parlements. La
conduite bizarre de cette compagnie jetoit le duc et Gondi dans un
embarras inexprimable: le premier, plus jaloux que jamais des qualités
brillantes de son illustre rival, eût préféré sans doute de continuer
à flotter entre les partis; mais la nullité absolue à laquelle le
réduisoient de tels arrêts ne lui montroit plus d'autre ressource que
dans cette jonction avec Condé, pour laquelle il avoit une si grande
répugnance: car de former lui-même une _tiers-parti_, de lever de son
côté l'étendard de la révolte, l'idée seule l'en faisoit frémir, et
toute l'éloquence de son favori, qui avoit formé le plan de ce
tiers-parti[192], ne put jamais l'y déterminer.
[Note 192: _Voy._ pag. 268.]
Celui-ci étoit dans une position plus embarrassante encore, par ses
engagements avec la cour, qui l'empêchoient d'entrer dans cette union
déjà méditée entre le prince et le duc d'Orléans, par ses vues
secrètes d'ambition qui lui rendoient Mazarin odieux et son retour
insupportable, par la difficulté qu'il trouvoit à empêcher entre les
deux princes un rapprochement dont la nécessité devenoit pour Gaston
de jour en jour plus évidente. Il étoit impossible sans doute qu'il
se tirât complétement de ce labyrinthe inextricable où la force des
événements l'avoit engagé; mais il fit du moins tout ce qu'il étoit
possible de faire. Prévoyant que le premier soin de Mazarin, à son
retour, seroit d'empêcher sa promotion au cardinalat, il intrigua à la
cour de Rome; et, profitant de l'aversion naturelle que le pontife
avoit pour ce ministre, qu'il avoit connu dans sa jeunesse et dont il
avoit su apprécier l'esprit intrigant et le caractère artificieux, il
fit hâter sa nomination qui fut déclarée la veille même du jour où
l'on reçut de la cour l'ordre qui la révoquoit. Ménageant toujours la
reine pour ne pas se fermer toutes les voies au ministère, il
remplissoit la promesse qu'il lui avoit faite de ne point s'unir
lui-même avec Condé, et la forçoit en quelque sorte à ne pas trouver
mauvais qu'il laissât Gaston suivre ce parti, le seul en effet qu'il
lui fût possible de prendre. Enfin, quoique sa nouvelle dignité, dont
la source étoit inconnue au plus grand nombre, offrît mille moyens à
ses ennemis de calomnier ses intentions, de le présenter comme vendu à
la cour et à Mazarin, il conserva la faveur du duc, parce que celui-ci
connoissoit tout le mystère de cette conduite, vraiment inexplicable
aux yeux du public. Pour jouer plus sûrement tant de rôles différents,
Retz, (c'est ainsi que nous nommerons désormais le nouveau cardinal)
affecta, dès ce moment, de n'en plus jouer aucun. Sa haute dignité ne
lui permettoit plus de paroître aux séances du parlement[193]: il
saisit avec joie une si favorable occasion de s'absenter entièrement
de ces assemblées, qui, comme il le dit lui-même, «n'étoient plus que
des cohues non-seulement ennuyeuses, mais insupportables.» Il courut
pour la seconde fois se renfermer à l'archevêché; et, dans cette
retraite, commandée par la plus subtile politique, conseiller secret
de Gaston, qu'il dirigeoit dans ses nouveaux rapports même en évitant
de les partager, il attendoit ainsi, et en quelque sorte sans danger,
le moment où il pourroit reparoître sur la scène, libre d'y jouer
alors le personnage qui lui sembleroit le plus convenable à ses
intérêts.
[Note 193: Le cérémonial romain défendoit aux cardinaux de
se trouver à aucune cérémonie publique jusqu'à ce qu'ils
eussent _reçu le bonnet_; d'ailleurs cette dignité ne
donnant aucun rang dans le parlement que lorsqu'on y suivoit
le roi, Retz n'auroit pu y siéger qu'en qualité de
coadjuteur, et n'y avoit place qu'au-dessous des ducs et
pairs, ce qui n'étoit pas compatible avec les prétentions
des membres du sacré collége.]
Turenne, Mazarin et les deux princes, vont maintenant occuper sur
cette scène les premiers rangs. L'arrivée du ministre à Poitiers, où
résidoit alors la cour, avoit fait disparoître aussitôt tous ses
concurrents. L'ambitieux Châteauneuf s'étoit vu forcé de se retirer
pour aller mourir dans l'exil; et le prince Thomas étoit retombé dans
la nullité la plus absolue. Mazarin, soit qu'il possédât au suprême
degré l'heureux don de captiver les esprits, soit que, suivant la
belle expression de Bossuet, il fût «devenu nécessaire, non-seulement
par l'importance de ses services, mais encore par des malheurs _où
l'autorité souveraine étoit engagée_,» avoit eu l'art de se rendre
aussi agréable au jeune roi qu'il l'avoit jamais été à sa mère, et
dirigeoit ainsi les affaires avec une puissance plus absolue peut-être
qu'auparavant. Gaston, qui venoit enfin de se déclarer ouvertement
pour Condé, avoit formé une petite armée, destinée, sous les ordres de
Beaufort, à agir de concert avec les troupes espagnoles et françoises
que Nemours amenoit de Flandre pour le service du prince[194].
Celui-ci entra en France sans éprouver la moindre résistance, parce
que les troupes du roi étoient divisées; et, s'avançant jusqu'à
Mantes, son dessein étoit de prendre le chemin de la Guienne, afin de
renfermer la cour entre ses troupes et celles avec lesquelles
manoeuvroit Condé. Mais la régente ne lui en laissa pas le temps: elle
avoit maintenant d'aussi fortes raisons pour revenir à Paris et y
combattre l'ascendant d'une faction qui menaçoit d'entraîner tout le
royaume, qu'elle en avoit eu pour le quitter avant l'arrivée du
cardinal; et, laissant assez de troupes au comte d'Harcourt pour tenir
Condé en échec dans la Guienne et l'empêcher d'en sortir, elle revint
côtoyant la Loire, protégée par une armée inférieure en forces à celle
de Nemours, et dont le commandement fut partagé entre Turenne et le
maréchal d'Hocquincourt. Cette armée, après avoir repris, presque sans
coup férir, la ville d'Angers, que le duc de Rohan avoit soulevée un
moment en faveur du prince, s'avança jusqu'à Blois et sembla menacer
Orléans. Cette ville étoit le chef-lieu de l'apanage de Gaston.
Devoit-il en fermer les portes aux troupes du roi? C'étoit là une
action hardie dont, en sa qualité de prince, les suites
l'effrayoient[195]; et c'en étoit assez pour le faire retomber dans
ses anciennes perplexités. Enfin il se décida à y envoyer
_Mademoiselle_, sa fille aînée, pour y soutenir ses partisans contre
ceux de la cour: elle partit, la tête exaltée sur la mission dont elle
étoit chargée[196], et entra à Orléans par une brèche que lui
ouvrirent quelques habitants, les autorités locales ayant refusé de la
recevoir. La possession d'Orléans ouvroit à l'armée des frondeurs les
provinces d'outre-Loire, et l'armée royale étoit encore trop foible
pour s'opposer à leurs progrès; mais la mésintelligence des chefs
l'empêcha de profiter de cet avantage, et sauva ainsi la cour d'un
très-grand danger, Nemours voulant absolument que les deux armées
réunies se rapprochassent de Condé pour lui porter secours, Beaufort,
d'après les ordres secrets de Gaston et de Retz, refusant de passer
la Loire et d'abandonner ainsi Paris aux entreprises de l'armée
royaliste[197]. Des chefs la discorde passa aux officiers, de ceux-ci
aux soldats, à un tel point que plus d'une fois les troupes des deux
princes furent sur le point de se charger; et, profitant de ces
divisions, l'armée du roi remontoit la Loire, mettant toujours cette
rivière entre elle et l'armée des frondeurs.
[Note 194: Lorsque cette armée, composée d'environ 12000
hommes, entra en France, il s'éleva un cri dans le parlement
contre une alliance aussi manifeste avec les ennemis de
l'état. Gaston soutint en pleine assemblée que ces troupes
étoient allemandes et non espagnoles, et qu'elles étoient à
sa solde: «Je voulus, dit Gondi, lui faire honte d'une
manière de parler si contraire aux vérités les plus connues.
Il répondit en se moquant de moi: Le monde veut être
trompé.»]
[Note 195: On lui représentoit qu'après tout ce qu'il avoit
fait, après avoir traité avec Condé et avec les ennemis de
l'état, outragé la reine et son ministre, il n'y avoit plus
à délibérer. «Nous autres princes, disoit-il à Gondi, nous
comptons les paroles pour rien; mais nous n'oublions jamais
les actions. La reine ne se souviendroit pas demain à midi
de toutes mes déclamations contre le cardinal, si je voulois
le souffrir demain matin; mais si mes troupes tirent un coup
de mousquet, elle ne me le pardonnera jamais.»]
[Note 196: On lui avoit persuadé que, si elle rendoit
quelque service important au prince de Condé, jamais il ne
feroit la paix, qu'il n'y mît pour condition son mariage
avec le roi. Elle partit de Paris habillée en amazone, et
accompagnée de mesdames de Fiesque et de Fronténac, qu'on
appeloit ses _maréchales-de-camp_. Son père, qui connoissoit
le tour romanesque de son esprit, dit en la voyant partir:
«Cette chevalière seroit bien ridicule, si le bon sens de
mesdames de Fiesque et de Fronténac ne la soutenoit.»]
[Note 197: «Un prétendu démenti, que M. de Beaufort
prétendit, assez légèrement, avoir reçu, produisit, dit le
coadjuteur, un prétendu soufflet que M. de Nemours ne reçut
aussi, au dire de bien des gens, qu'en imagination. C'étoit
au moins, ajoute-t-il, un de ces soufflets problématiques,
dont il est parlé dans les petites lettres de Port-Royal.»
Celui-ci fondit sur l'autre l'épée à la main, et l'on eut
beaucoup de peine à les séparer. Toutefois les excuses et
les larmes de Beaufort parurent l'apaiser; mais il garda de
cette aventure un ressentiment profond, qui éclata peu de
temps après, comme nous aurons bientôt occasion de le dire.]
Pendant que toutes ces choses se passoient, la situation de Condé dans
la Guienne devenoit de jour en jour plus mauvaise. C'étoit vainement
que son audace et son génie luttoient, avec de misérables recrues,
contre l'excellente armée du comte d'Harcourt: ses prodiges de valeur
et de conduite ne faisoient que reculer une ruine qui sembloit
inévitable; et, se voyant sans ressource de ce côté par la foiblesse
extrême à laquelle il étoit réduit, il prévoyoit également de l'autre
une perte assurée, s'il ne trouvoit un moyen d'étouffer des discordes
dont l'effet eût été de détruire une armée, désormais son unique
espérance. Sa présence pouvoit seule rétablir l'ordre: il se décide à
partir; et, laissant le prince de Conti et la duchesse de Longueville
se disputer entre eux, et fomenter dans Bordeaux d'obscures cabales,
il traverse une grande partie de la France, déguisé, au travers d'une
foule de dangers dont le récit a un air presque romanesque, et arrive
inopinément aux avant-postes de son armée, lorsque la mésintelligence
entre Beaufort et Nemours étoit parvenue au dernier degré. À son
aspect, le courage du soldat est ranimé: Montargis, dont le siége
avoit été décidé, puis abandonné, ouvre ses portes à la première
sommation. Maître de cette ville, Condé forme le projet de surprendre
l'armée royale, dont les deux chefs s'étoient séparés à cause de la
disette des fourrages. Il marche pendant une nuit obscure sur une
partie de cette armée cantonnée près de Bléneau, et commandée par le
maréchal d'Hocquincourt, tombe sur ses quartiers, trop éloignés les
uns des autres, les enlève presque sans résistance, jette le désordre
et l'épouvante parmi ses troupes, et, sur le point de remporter une
victoire complète, se la voit arracher par Turenne, dont les belles
manoeuvres sauvent l'armée royale et la cour, qu'il avoit déjà
sauvées à l'attaque du pont de Gergeau[198]. Cependant ce succès,
quoique imparfait, jette un si grand éclat sur les armes de Condé,
qu'il croit pouvoir quitter sans danger le commandement de ses
troupes[199] et se rendre à Paris, où les avis secrets de Chavigni le
pressoient de venir pour déjouer, disoit-il, les intrigues de Retz,
dont l'ascendant sur Gaston devenoit de jour en jour plus dangereux,
et tendoit à le mettre entièrement hors de sa dépendance. Il est
certain que ni le duc ni son confident ne se soucioient de le voir
dans la capitale; qu'ils prirent, pour l'empêcher d'y arriver[200],
des mesures que Gaston n'eut pas ensuite le courage de soutenir; et
que, sans le bruit de ses exploits, qui l'avoit précédé, le prince
n'eût peut-être pas trouvé les portes ouvertes pour le recevoir.
[Note 198: Cette attaque du pont de Gergeau avoit eu lieu
pendant la marche de l'armée royale au-dessus d'Orléans;
Turenne soutint, lui seizième, tout l'effort de quatre
bataillons du régiment de l'Altesse, tandis que ses
travailleurs élevoient derrière lui une barricade. Beaufort,
qui commandoit cette attaque à l'insu de Nemours, et qui y
fit marcher toute son armée, fut forcé de se retirer avec
une très-grande perte. De là l'explication entre les deux
beaux-frères, qui eut des suites si outrageantes et depuis
si funestes.]
[Note 199: Il les laissa sous les ordres de Tavannes, Valon
et Clinchamp; mais, quels que fussent les talents de ces
officiers, ils ne pouvoient le remplacer que bien
imparfaitement, et ce fut une faute très-grande d'avoir
quitté son armée dans des circonstances qui pouvoient lui
devenir si favorables.]
[Note 200: Ils sollicitèrent une assemblée de
l'hôtel-de-ville, qui députa ensuite vers Gaston, pour lui
dire «qu'il paroissoit contre l'ordre que M. le prince
entrât dans la ville avant de s'être justifié sur la
déclaration enregistrée contre lui au parlement.» Gaston
répondit dans le sens de la députation, et rétracta sa
réponse, lorsqu'il eut vu les mouvements de la populace
ameutée par Chavigni.]
Il y entra au milieu des applaudissements de la populace, que Chavigni
avoit su émouvoir en sa faveur, mais avec l'improbation unanime de
tous les corps de Paris, qui ne pouvoient voir, sans en être indignés,
cet air de triomphe dans un sujet qui venoit de tailler en pièces une
partie de l'armée de son roi. Quoique Gaston eût avec lui toutes les
apparences d'une intelligence parfaite, et affectât même de
l'accompagner partout, le prince fut froidement reçu au parlement, à
la chambre des comptes, à la cour des aides; partout on lui reprocha,
du moins indirectement, l'état de rébellion dans lequel il sembloit
persister contre l'autorité légitime, et il ne put obtenir des
chambres assemblées que des arrêts nouveaux contre Mazarin:
l'autorisation qu'il demandoit de lever des troupes et de l'argent lui
fut refusée. Une assemblée de l'hôtel-de-ville, où il espéroit
dominer, ne lui fut guère plus favorable; et, sur l'invitation qu'il
lui fit d'écrire aux principales villes du royaume pour former une
_union_ avec la capitale, il fut seulement arrêté qu'il seroit fait
une députation au roi pour le supplier de donner la paix à son peuple.
La cour eût pu tirer un grand parti de cette disposition des esprits,
si elle ne se fût trop hâtée de manifester la ferme résolution de
maintenir le cardinal contre la haine publique, qui ne cessoit de le
poursuivre; mais une déclaration du roi envoyée sur ces entrefaites au
parlement, par laquelle il étoit sursis à tous les arrêts rendus
contre son ministre, et que la compagnie avoit ordre d'enregistrer
sur-le-champ, ramena, presque malgré eux, vers le prince un grand
nombre de ceux que le devoir commençoit à en éloigner. Les membres du
parlement, même les plus vertueux, dominés par l'esprit de corps, ne
vouloient pas que Mazarin pût se relever sur les débris de leurs
arrêts. L'exemple de cette grande corporation entraîna toutes les
autres; Condé entendit un cri unanime s'élever contre ce nom abhorré;
et les Parisiens oublièrent un moment le rebelle pour ne voir en lui
que l'ennemi du cardinal. Toutefois, malgré cette espèce de succès, il
étoit loin encore de dominer dans Paris. Les honnêtes gens, las de la
guerre civile, le voyoient avec d'autant plus de peine, que ses
partisans essayoient de l'y faire régner par la terreur, excitant à
toutes sortes de désordres cette populace qu'ils avoient soulevée.
Retz aigrissoit encore ce mécontentement par toutes les intrigues qui
lui étoient familières. Ainsi Condé, placé au milieu de tant
d'intérêts divers, dont aucun ne s'accordoit entièrement avec les
siens, ne se soutenoit réellement dans la capitale que par la haine
que l'on portoit à Mazarin. Toutefois ses égards et ses déférences lui
gagnèrent entièrement Gaston, qui lia enfin sa fortune à la sienne,
sans renoncer toutefois à écouter les conseils du coadjuteur.
Pendant ce temps, l'armée royaliste se rapprochoit de Paris en
exécutant divers mouvements, dont le but étoit de rompre les
communications de Condé avec l'armée des confédérés. Celle-ci, chassée
de Montargis par la disette des fourrages, alla se renfermer dans
Étampes. Ce fut alors que Turenne, chargé seul du commandement des
troupes royales, dont l'existence avoit été de nouveau compromise par
les imprudences de d'Hocquincourt, fit faire à l'armée royale un
mouvement qui la plaça entre Paris et l'armée rebelle, et déploya
cette belle suite de manoeuvres qui accrurent encore sa réputation
militaire, et le montrèrent à l'Europe comme un digne rival de Condé.
Tandis qu'il assiégeoit Étampes, vaillamment défendue par Tavannes, et
qu'il poursuivoit ce siége au milieu des contrariétés de toute espèce
que lui suscitoit la misère profonde des peuples et de la cour[201],
le duc de Lorraine, cet illustre aventurier dont nous avons déjà
parlé, entra en France avec son armée vagabonde; et, laissant partout
des traces horribles de son passage, vint camper auprès de Dammartin,
à sept lieues de Paris. Déjà vendu à Mazarin, il feignit de passer
tout à coup dans le parti des princes, qui allèrent au-devant de lui,
le comblèrent de caresses, et le reçurent dans Paris même avec les
plus grands honneurs. Le peuple imbécile, dont il venoit de dévaster
les campagnes, l'applaudit à son entrée, en même temps que le
parlement refusoit de le recevoir dans son sein, le traitant
publiquement d'ennemi de l'État. Mais, également insensible aux
honneurs et aux outrages, uniquement avide d'argent, il continua dans
Paris même de négocier avec la cour, et, après s'être fait chèrement
payer par elle sa retraite, se fit payer encore par les princes pour
rester, se conduisant, dit Talon[202], «comme un bandit qui n'a ni
foi ni loi, ni probité quelconque.» Turenne, que le traité conclu avec
lui avoit déterminé à lever le siége d'Étampes, et dont sa trahison
dérangeoit tous les plans, se conduisit avec tant de sang-froid et
d'habileté dans cette circonstance périlleuse qui devoit perdre un
général ordinaire, qu'au lieu de se trouver enfermé entre les deux
armées ennemies, comme on en avoit formé projet, il vint lui-même
assiéger le camp de l'étranger, et le força à se retirer en Flandre,
suivant ses premiers engagements. On ne peut exprimer la fureur des
princes et des Parisiens à cette fatale nouvelle: Condé surtout étoit
consterné; il savoit trop la guerre pour ne pas avoir déjà reconnu
que, dans la circonstance où il se trouvoit, elle ne pouvoit lui
offrir aucune chance favorable sans un tel auxiliaire, et cette
retraite sembloit anéantir toutes ses espérances.
[Note 201: Les campagnes, ravagées par les soldats,
n'offroient, dans tous les lieux où avoient passé les
armées, que le spectacle d'une entière destruction. La
cessation absolue du paiement des impôts avoit réduit la
cour elle-même à une indigence qui semble à peine croyable,
et souvent le roi manquoit des choses les plus nécessaires à
la vie. Les troupes étoient dénuées de tout, et ne vivoient
que de pillage; les blessés mouroient souvent faute de soins
et de nourriture.]
[Note 202: Il ne semble pas que, dans l'invasion de ses
états, on se fût conduit envers lui avec plus de justice et
de probité. Dans un système de politique extérieure commencé
par Richelieu et continué par son élève Mazarin, on n'avoit
pas le droit de reprocher à qui que ce fût de _n'avoir ni
foi ni loi_.]
Du reste les négociations ne lui réussissoient pas plus que les armes.
Mazarin avoit su l'y engager depuis quelque temps par les conseils de
Chavigni, qui sans doute étoit dès-lors livré à la cour et au
ministre; et, consommé comme il l'étoit dans l'art de séduire et de
tromper, on peut juger quel parti le cardinal sut tirer de ces
négociations pour amuser et diviser les partis. Il est peu de
spectacle plus curieux que le manége dont la cour fut alors le
théâtre. Dès que Condé eut commencé à négocier, Gaston envoya aussitôt
des négociateurs. Le parlement, de son côté, arrêta des remontrances;
et tous d'accord sur un seul point, l'expulsion de Mazarin et
l'éloignement des troupes royales, se présentoient sur tous les autres
avec des intérêts entièrement opposés. Ce n'étoit des deux côtés
qu'entrevues, conférences, demandes, promesses, manoeuvres de toute
espèce, dans lesquelles on se jouoit mutuellement; où souvent les
négociateurs eux-mêmes traitoient contre les intérêts de ceux qui les
avoient envoyés. Condé se présentoit avec des prétentions
exorbitantes: Mazarin, sans les rejeter positivement, avoit grand soin
de leur donner de la publicité pour les faire traverser par Retz et
Gaston; sur les remontrances adressées par le parlement, le roi
l'invitoit à lui faire une députation solennelle pour traiter de la
paix concurremment avec les princes; et les princes, effrayés d'une
démarche qui, de même qu'au siége de Paris, pouvoit rendre cette
compagnie maîtresse des conditions du traité, traversoient, autant
qu'il étoit en eux, les rapports qu'elle prétendoit se créer avec la
cour. Les partisans de la guerre les aidoient dans cette manoeuvre:
Beaufort soulevoit la populace; les magistrats, qui n'avoient plus un
Molé à leur tête, poursuivis, maltraités à la sortie de leurs séances,
de jour en jour plus orageuses, n'osoient plus s'assembler; une
anarchie complète régnoit dans Paris; et cependant la cour, moins
traitable que jamais depuis l'éloignement du duc de Lorraine, tandis
qu'elle embarrassoit tous les partis dans des piéges si adroitement
tendus, profitoit du temps précieux qu'elle leur faisoit perdre pour
concentrer toutes les forces dont elle pouvoit disposer, préparer des
opérations militaires plus décisives, et finir la guerre d'un seul
coup.
Quoique Condé eût donné au parlement une parole solennelle de tenir
ses troupes toujours à dix lieues de la capitale, cependant, sous
prétexte que la cour, après avoir pris le même engagement, ne l'avoit
pas rempli, il ne s'étoit fait aucun scrupule de violer sa promesse en
s'emparant de Charenton, du pont de Neuilly et de Saint-Cloud. Après
la retraite du duc de Lorraine, ce prince avoit rassemblé le gros de
son armée dans ce dernier village, étendant son camp jusqu'à Surène,
tandis que Turenne, renforcé par un corps de troupes considérable que
le maréchal de La Ferté lui avoit amené de la Lorraine, étoit venu
occuper Chevrette, à une lieue de Saint-Denis, de manière que la
rivière seule séparoit les deux armées. Avec des forces si supérieures
à celles de Condé, il jugea qu'il lui seroit facile de l'anéantir s'il
pouvoit le placer entre l'armée royale et les murs de Paris, parce que
les intelligences que la cour avoit su se procurer dans cette ville où
le désordre étoit à son comble[203], lui donnoient l'assurance que
jamais les portes ne s'en ouvriroient pour frayer un passage à l'armée
rebelle. Pour exécuter ce grand dessein, Turenne avoit fait construire
un pont de bateaux à Épinay; et le succès en eût été immanquable, si
le coup d'oeil perçant de Condé n'eût saisi d'abord tout son plan et
reconnu le danger extrême où il alloit se trouver: car une armée
double de la sienne, se partageant en deux, pouvoit tout à la fois
venir d'un côté l'attaquer dans son camp, et de l'autre le tenir en
échec au pont de Saint-Cloud, ce qui auroit rendu sa défaite
inévitable. Il prit donc sur-le-champ la résolution de sortir d'une
situation aussi périlleuse, de gagner Charenton avec sept à huit mille
hommes qui lui restoient, et de s'y poster sur cette langue de terre
qui fait la jonction de la Seine avec la Marne. Deux chemins y
conduisoient: l'un, plus long et plus sûr, c'étoit de traverser Meudon
et la plaine de Grenelle, de longer les faubourgs Saint-Germain et
Saint-Marcel, pour passer ensuite la Seine à l'endroit où est
l'hôpital général. Mais il auroit fallu faire remonter par Paris un
pont de bateaux; et il étoit incertain que les bourgeois voulussent le
permettre; alors Condé se seroit vu forcé de se replier sur le
faubourg Saint-Germain, et il ne devenoit pas impossible qu'un combat
ne s'y engageât avec les troupes royalistes sous les fenêtres mêmes du
Luxembourg, et que Gaston, foudroyé par l'artillerie du roi dans son
propre palais, ne se décidât brusquement à faire sa paix avec la cour.
L'autre chemin, plus court, en passant à travers le bois de Boulogne
et en défilant presque à la vue de l'ennemi, le long des faubourgs
Saint-Honoré, Saint-Denis, Saint-Martin, étoit aussi plus dangereux.
Ce fut ce dernier que Condé se vit forcé de suivre. Il leva son camp
au milieu de la nuit, espérant, par l'activité de ses mouvements,
prévenir ceux de l'ennemi; mais il avoit en tête un général qui, de
même que lui, ne se laissoit pas facilement surprendre. Turenne,
instruit de sa marche au moment même où son armée commençoit à
s'ébranler, détache aussitôt quelques escadrons pour le harceler dans
sa retraite, et ces troupes légères sont bientôt suivies de toute
l'armée royale. Des hauteurs de Montfaucon, où Condé, dès le point du
jour, avoit su entraîner Gaston qui paroissoit alors disposé à faire
un grand effort en sa faveur, les deux princes virent les troupes
confédérées s'étendant depuis Charenton, où l'avant-garde étoit déjà
arrivée, jusqu'au faubourg Saint-Denis. De ce côté l'arrière-garde,
plusieurs fois chargée et rompue par les escadrons royalistes, se
rallioit avec peine, s'efforçant de gagner le faubourg Saint-Antoine,
tandis que l'armée royale s'avançoit, développant ses rangs et se
mettant en bataille dans la plaine située entre Saint-Denis et Paris.
À cette vue Gaston, tremblant, court se renfermer dans son palais; et
Condé, bien convaincu que la retraite est maintenant tout-à-fait
impossible, fait replier son avant-garde sur le corps de bataille qui
n'étoit pas encore sorti du premier des deux faubourgs, s'empare des
barrières et de quelques foibles retranchements élevés peu de temps
auparavant par les Parisiens[204], place son canon et ses troupes à
l'entrée des trois principales rues[205], et attend ainsi de pied
ferme l'effort de l'ennemi. Turenne, dont l'artillerie n'étoit point
encore arrivée, balance d'abord à l'attaquer, et s'y détermine enfin
sur l'ordre exprès qu'il en reçoit de Mazarin[206]. Tavannes,
Clinchamp, Valon, Nemours sont opposés à Navailles, à Saint-Maigrin, à
Turenne lui-même; Condé est partout. Tandis que des deux côtés on se
prépare au combat, la reine, à genoux dans l'église des Carmélites de
Saint-Denis, élève ses mains vers le Dieu des armées pour le succès de
sa juste cause; le roi, suivi du cardinal et de toute sa cour, gagne
les hauteurs de Charonne et de Menil-Montant, d'où ses regards
embrassent tous les mouvements des deux armées; et les Parisiens,
craignant également et royalistes et confédérés, ferment leurs portes
et se rangent aussi comme spectateurs sur leurs murailles.
[Note 203: La populace étoit pour Condé, mais la plupart des
colonels de quartiers suivoient le parti de la cour; il y
eut même, dit-on, un projet formé par Guénegaud, trésorier
de l'épargne, pour livrer la porte du Temple à l'armée
royale.]
[Note 204: Pour se défendre du brigandage des Lorrains.]
[Note 205: Les rues de Charonne, de Charenton et du faubourg
Saint-Antoine.]
[Note 206: Mazarin, le voyant ainsi balancer, craignit que
cette incertitude ne fût le fruit de quelque intelligence
secrète avec le prince, et lui envoya l'ordre exprès
d'attaquer, «comme si, dit Turenne lui-même, il n'y avoit
qu'à avancer pour défaire les ennemis.»]
Ainsi commença ce fameux combat du faubourg Saint-Antoine, où, sur un
espace très-resserré et avec un très-petit nombre de troupes, les deux
généraux firent des prodiges d'habileté et de valeur, qui ajoutèrent
encore un nouvel éclat à leur haute renommée. Condé surtout, attaqué
par des forces supérieures dans une circonstance qui sembloit devoir
être décisive, exalté par le péril extrême qu'il couroit, se surpassa
lui-même, parut être au-dessus d'un mortel. Suivi d'un gros de
gentilshommes et du régiment de l'Altesse, on le voyoit se porter dans
tous les postes avec la rapidité de l'éclair, rétablir le combat,
ramener la victoire. À chaque instant les barricades sont forcées, et,
dès qu'il paroît, regagnées. Turenne lui-même, déjà parvenu jusqu'à
l'abbaye Saint-Antoine, perd, à son aspect, tout le terrein dont il
s'est emparé, et sa valeur tranquille est forcée de céder à ce
bouillant courage. Des flots de sang coulent des deux côtés; mais les
pertes de l'armée royale sont à l'instant réparées, et celles de Condé
l'épuisent de moment en moment davantage. Ses plus braves officiers
sont tués à ses côtés; l'ennemi étant parvenu à se loger dans les
maisons qui bordent l'entrée du faubourg, ce n'est plus qu'au milieu
d'un feu croisé et au travers d'une grêle de balles qu'il est possible
d'arriver jusqu'aux barricades: les soldats refusent de braver une
mort qui semble inévitable; leurs chefs qu'ils abandonnent s'y
précipitent seuls, et sous ce feu meurtrier disputent à des bataillons
entiers ces foibles retranchements[207]. C'est alors que la situation
de l'armée confédérée devient à chaque instant plus critique. Gaston,
tour à tour agité par la crainte et par la jalousie, n'ose sortir du
Luxembourg ni prendre un parti; Retz, qui craint plus encore une
victoire de Condé que sa défaite, reste tranquille à l'archevêché.
C'est en vain que quelques amis du prince réunis autour du duc
essaient de l'ébranler, il paroît inflexible. Cependant le danger
étoit à son comble: sur tous les points où Condé ne paroissoit pas,
ses troupes étoient repoussées, enfoncées; cet escadron redoutable qui
l'avoit accompagné partout, qui avoit fait avec lui tant de prodiges
de valeur, étoit presque entièrement détruit; le soldat, épuisé de
fatigue, tomboit dans le découragement et molissoit dans sa
résistance; les rues étoient encombrées de cadavres. Cependant les
guichets de la porte Saint-Antoine ne s'ouvroient que pour laisser
entrer les blessés; tout sembloit perdu, et la lassitude que cette
résistance opiniâtre avoit aussi causée à l'ennemi retardoit seule de
quelques instants cette perte assurée. Mademoiselle, dont la tête
romanesque se monte à la vue des dangers que court un héros; que
l'ambition et la vanité animent peut-être autant que cette noble
pitié, vole au Luxembourg, se jette aux pieds de son père, emploie les
larmes, les caresses, les plus ardentes supplications, parvient enfin
à lui arracher l'ordre qui doit faire le salut du prince et de son
armée, traverse Paris au milieu des flots d'un peuple que le spectacle
déplorable de tant de morts et de mourants[208] commençoit à soulever,
voit dans la Bastille même Condé qui paroît devant elle dans un
affreux désordre et livré au plus grand désespoir, lui montre son
ordre et fait à l'instant même ouvrir les portes. Le héros, rassuré,
va préparer sa retraite, et l'effectue avec autant de sang-froid qu'il
avoit montré d'ardeur dans la bataille, au moment même où Turenne,
renforcé par le corps du maréchal La Ferté, se préparoit à le tourner
et à l'enfermer entre son armée et les murailles de la ville. Les
troupes du prince passent au milieu de Paris, gagnent les faubourgs
Saint-Marceau et Saint-Victor, et, s'étendant le long de la rivière
des Gobelins, mettent la Seine entre elles et l'armée royale.
Cependant l'arrière-garde, qui faisoit ferme encore sur la rive
droite, est inquiétée par la cavalerie ennemie: alors Mademoiselle
fait pointer sur elle le canon de la Bastille; ses décharges réitérées
jettent le désordre dans cette cavalerie, la forcent à regagner la
campagne, et les derniers débris de l'armée du prince doivent leur
salut à cette action violente et audacieuse[209].
[Note 207: Le duc de Nemours y reçut treize coups de feu
dans ses armes, et La Rochefoucauld un coup au-dessus des
yeux, qui lui fit perdre la vue pendant quelque temps.]
[Note 208: Parmi les personnages de distinction qui furent
tués, tant d'un côté que de l'autre, dans cette sanglante
affaire, on compte Saint-Maigrin, Mancini, neveu du
cardinal, Flamarens, La Roche-Griffard; les comtes de
Castries et de Bossut, Tauresse, du nom de Montmorenci, etc.
Guitaut, Jarsay, Valon, Clinchamp, Coigny, Melun, de Foix et
une foule d'autres furent blessés.]
[Note 209: À la dernière volée, le cardinal, faisant
allusion à la passion démesurée qu'avoit la princesse
d'épouser le roi, dit en riant: «Voilà un boulet de canon
qui vient de tuer son mari.» Le président Hénault a raison
de dire que, pour hasarder cette action plus que hardie,
elle avoit obtenu un ordre de Gaston, conservé dans la
bibliothèque du roi; mais il faut avouer en même temps
qu'elle avoit sollicité cet ordre, et qu'elle contribua plus
que personne à le faire exécuter.]
La cour avoit compté sur une victoire plus complète, et la gloire du
vaincu effaçoit presque celle du vainqueur[210]. Cependant Condé,
qu'une action si brillante rendoit plus cher à ses partisans, et
faisoit admirer de ceux même qui ne l'aimoient pas, voulut profiter de
l'éclat qu'elle jetoit sur lui pour tenter un coup hardi qui le rendît
maître absolu de Paris, où son autorité continuoit d'être foible et
précaire, espérant se procurer ainsi une paix plus avantageuse, ou de
nouveaux moyens de continuer la guerre. Il ne s'agissoit pas moins que
de s'emparer des suffrages dans la prochaine assemblée de
l'Hôtel-de-Ville, d'y faire déposer le gouverneur de Paris, le prévôt
des marchands et la plupart des échevins qui lui étoient contraires,
pour les remplacer par Beaufort, Broussel et autres gens à sa
dévotion. Le duc d'Orléans, qu'il avoit su entraîner dans ce projet,
devoit être nommé lieutenant-général du royaume; il recevoit, lui, le
titre de généralissime des armées, et la ville signoit un traité avec
les princes. Ce plan étoit hardi; mais, pour en rendre le succès
immanquable, Condé méditoit le projet plus hardi encore, mais plus
difficile, de faire sortir de Paris ce Retz dont le génie continuoit
d'obséder Gaston et luttoit sans cesse contre le sien. C'étoit le
matin même du jour désigné pour l'assemblée, et au moyen d'une émeute
populaire secrètement préparée par ses nombreux agents, que devoit
être frappé ce coup décisif. Le cardinal, saisi dans l'archevêché,
d'où il affectoit toujours de ne point sortir, eût été conduit hors de
la ville, avec défense d'y rentrer sous peine de la vie; Condé
entraînoit ensuite à l'Hôtel-de-Ville Gaston abattu et tremblant, et,
dans le premier trouble où cette violence eût jeté les esprits, il
auroit pu en effet tout demander et tout obtenir. Cette manoeuvre, si
bien concertée, manqua par les moyens mêmes qui devoient la faire
réussir. Les émissaires du prince, mêlés à la populace qu'ils avoient
rassemblée dès la pointe du jour sur le Pont-Neuf et dans la place
Dauphine, avoient imaginé, pour se reconnoître, de mettre des bouquets
de paille à leurs chapeaux. Ce signe est remarqué et devient dans un
moment celui de tous les factieux. Ils forcent tous ceux qu'ils
rencontrent à l'arborer sans distinction de rang, de sexe, ni d'âge.
Les esprits s'échauffent par cette manie même, la sédition s'accroît
et semble s'étendre sur la ville entière. Gaston, qui en ignore
l'auteur, s'imagine qu'elle est préparée contre Condé lui-même, et,
malgré tous les efforts que celui-ci fait pour lui échapper, le
retient au Luxembourg jusqu'à l'heure de l'assemblée. Ils s'y rendent;
mais la première partie du projet manqué fait avorter l'autre. Ils
trouvent à l'Hôtel-de-Ville une résistance qu'ils n'attendoient pas;
on n'y parle que d'obéissance au roi, dont on vient de recevoir une
lettre[211], et les princes eux-mêmes sont interpellés par le
maréchal de l'Hôpital, gouverneur de la ville, pour savoir s'ils ne
sont pas également disposés à obéir. Ils sortent outrés de dépit, et
traversant la place de Grève, où malheureusement cette populace
ameutée et toujours guidée par les mêmes chefs les avoit suivis sans
dessein, il leur échappe de dire assez haut pour être entendus que
l'_Hôtel-de-Ville est rempli de Mazarins_. Cette parole imprudente,
recueillie, commentée, vole dans un moment de bouche en bouche. Les
émissaires de Condé croient y reconnoître le signal qu'ils attendoient
depuis si long-temps, et dirigent aussitôt la fureur du peuple contre
ses magistrats. La place retentit du cri d'_union_ plusieurs fois
répété; et ces clameurs sont suivies de plusieurs coups de fusils
tirés par les plus furieux dans les vitres de la salle d'assemblée;
les archers qui gardoient les portes ont l'imprudence d'y répondre par
une décharge dont plusieurs mutins sont tués ou blessés. C'est le
signal du plus horrible désordre: ces portes, que l'on a fermées, sont
dans un moment ou enfoncées ou livrées aux flammes; la foule s'y
précipite, et alors commence une scène de désolation, où l'on ne voit
plus que des victimes et des bourreaux. On égorge dans les salles de
l'Hôtel-de-Ville; ceux qui peuvent en échapper sont massacrés sur la
place; quelques-uns rachètent leur vie à prix d'argent; d'autres
cherchent à gagner les toits, ou à se cacher dans les coins les plus
obscurs. La soif du pillage, qui se mêle à celle du sang, en fait
découvrir plusieurs, et cette découverte étend et prolonge le carnage.
Nul moyen de porter du secours; les rues circonvoisines étoient
barricadées et gardées par ces furieux. Déjà la flamme, après avoir
dévoré une partie de l'Hôtel-de-Ville, s'étend jusqu'à l'église
Saint-Jean-en-Grève, et menace tout le quartier. On n'entend que des
cris de fureur ou de désespoir; et c'est dans ce moment seulement que
les princes sont avertis du désastre que leur imprudence a causé.
Gaston épouvanté veut y envoyer Condé; il refuse, et propose Beaufort,
plus accoutumé que lui à apaiser la populace. Mademoiselle s'offre
d'elle-même quelques moments après, et tous les deux, non sans quelque
effroi pour eux-mêmes et de longues hésitations, parviennent, vers
minuit, jusqu'au théâtre de cette horrible boucherie, qui étoit cessée
lorsqu'ils y arrivèrent. Ils entrèrent dans l'Hôtel-de-Ville et mirent
en sûreté ceux qui s'y étoient cachés. Leur dévouement trop tardif
n'eut pas d'autre effet.
[Note 210: Ses louanges retentissoient partout, et jusque
dans le camp ennemi. «Ah! madame, dit Turenne à la reine,
vous ne m'aviez envoyé que contre un prince de Condé, et
j'en ai trouvé mille; je n'avois pas besoin de le chercher,
je le trouvois toujours à ma rencontre.»]
[Note 211: Dans cette lettre, le roi déclarant aux officiers
municipaux qu'il étoit content de leur conduite, parce qu'il
savoit que l'armée rebelle avoit été introduite dans Paris
malgré eux (ce qui étoit vrai), les exhortoit à persévérer
dans ces sentiments de fidélité, et à remettre l'assemblée à
huitaine.]
Il n'y a point de preuves certaines que Condé fût l'auteur de ce
massacre; et quoique ce soit un préjugé fâcheux contre lui que
l'indifférence avec laquelle il en reçut la nouvelle, et le refus
qu'il fit d'aller arrêter le mal, son caractère, que l'on trouve
toujours noble et généreux, même au milieu de ses plus grandes
erreurs, semble repousser jusqu'au soupçon d'un crime où il y auroit
eu autant de bassesse que d'atrocité. Il n'en est pas moins vrai qu'il
en fut accusé, et que ce malheureux événement acheva de ruiner
entièrement ses affaires: à l'admiration qu'avoient inspirée ses
exploits succéda tout à coup l'horreur profonde que l'on éprouve pour
les tyrans. Comme eux, Condé régna dans Paris, par la terreur. Les
citoyens consternés, se renfermèrent chez eux; le parlement et
l'Hôtel-de-Ville restèrent presque déserts; et au milieu d'un petit
nombre de magistrats, ou vendus à son parti, ou subjugués par la
crainte, le prince put impunément faire les changements qu'il avoit
projetés. Beaufort fut gouverneur de Paris, Broussel, prévôt des
marchands. Cependant la misère du peuple étoit à son comble[212]; une
soldatesque effrénée ravageoit la campagne; et leurs chefs, pour la
retenir dans une cause injuste, étoient forcés de fermer les yeux sur
ses excès; la famine commençoit à se faire sentir dans la ville; tout
enfin annonçoit une révolution prochaine, qui, pour être un peu
retardée par l'effet de ces mesures tyranniques, n'en paroissoit pas
moins inévitable.
[Note 212: Le moindre pain valoit huit sous la livre; il n'y
avoit plus ni police, ni frein, ni subordination. Enhardi
par l'exemple des soldats qui pilloient les environs de la
ville et qui vendoient publiquement leur butin, le peuple
sembloit épier l'occasion de commencer un pillage dans Paris
même; ceux qui auroient pu le contenir, bons bourgeois ou
magistrats, se cachoient ou trouvoient le moyen de
s'échapper, malgré les gardes que l'on avoit mis aux portes
pour empêcher de sortir de la ville.]
En effet Paris, depuis cette époque jusqu'à la fin de ces malheureux
troubles, présente l'image de la plus horrible confusion. Retz,
réveillé tout à coup par cette scène sanglante, de l'espèce de
sécurité dans laquelle il sembloit plongé, instruit peut-être du
danger qu'il avoit couru, sortit de sa retraite, et reparut avec un
appareil formidable[213], prêt à disputer à Condé cette puissance
absolue qu'il sembloit s'arroger, déclamant contre les horreurs qui
venoient de se passer, et attirant ainsi vers lui tous ceux qui
gémissoient de la nouvelle tyrannie. Avec les intérêts les plus
opposés, les deux princes, affectant l'union la plus parfaite, se
faisoient donner par le parlement ces titres de lieutenant général du
royaume et de généralissime des armées qu'ils avoient tant
ambitionnés; mais les arrêts de cette compagnie, reçus maintenant avec
mépris dans la France entière, tournés en ridicule dans Paris même,
étoient cassés sur-le-champ par des arrêts de la cour, qui en
faisoient voir toute l'absurdité[214]. Gaston demandoit de l'argent
pour lever des troupes; et d'après ses demandes, on ordonnoit des
impôts que tout le monde refusoit de payer. Il fut résolu de former un
conseil pour la nouvelle autorité qu'on venoit d'établir: dans cette
formation, des disputes sur les préséances donnèrent lieu à des scènes
ou tragiques ou scandaleuses; Nemours provoqua Beaufort à un duel,
dont il fut lui-même la victime[215]; Condé donna un soufflet au comte
de Rieux, qui le lui rendit[216]. C'est ainsi que, de jour en jour, le
parti des princes perdoit de son autorité et de sa considération. D'un
autre côté la cour n'étoit guère moins embarrassée: elle savoit que
Fuensaldagne et le duc de Lorraine s'apprêtoient à rentrer en France
pour soutenir de nouveau les rebelles; et forcée de quitter les
environs de Paris, elle ne savoit où se retirer. Turenne releva seul
les courages abattus, et détermina le roi à se réfugier, non en
Bourgogne, comme Mazarin en avoit donné le conseil pusillanime, mais
seulement à Pontoise, tandis que, portant son armée du côté de
Compiègne, il alloit observer la marche de l'ennemi. Toutefois la
correspondance n'en continuoit pas moins entre le roi et le parlement;
et, dans ces rapports entre le maître et les sujets, le renvoi de
Mazarin étoit le seul prétexte qu'ils donnassent du refus d'obéissance
à ses ordres. Pour les pousser à bout, le jeune prince promet et
annonce le départ prochain de son ministre: aussitôt Condé, qui
craint avec raison un piége caché sous cette promesse, se réunit à
Gaston pour la décréditer comme une ruse nouvelle du cardinal; et tous
les deux déclarent en plein parlement ne pouvoir désarmer que l'ennemi
de l'état ne soit hors du royaume. Cette déclaration rompt toutes les
communications entre le roi et cette compagnie: elle a même l'audace
de rappeler ses députés, qui avoient reçu l'ordre de se rendre au lieu
où la cour résidoit. Alors le monarque, déployant enfin le caractère
trop long-temps méconnu de l'autorité souveraine, rend un arrêt par
lequel il transfère à Pontoise le parlement de Paris, interdisant à
ses membres tout acte de leur juridiction jusqu'à ce qu'ils y fussent
réunis.
[Note 213: Il plaça des soldats dans l'archevêché et dans
les maisons voisines; il fit des amas de vivres, de
munitions, et garnit de grenades les tours de la
cathédrale.]
[Note 214: Le parlement refusoit d'obéir aux ordres du roi,
parce qu'il le disoit prisonnier de Mazarin; et en même
temps il lui demandoit, pour rentrer sous son obéissance, de
renvoyer le ministre qui le tenoit en captivité.]
[Note 215: On a prétendu que la véritable cause de ce duel
étoit une rivalité d'amour dont madame de Châtillon[215-A]
étoit l'objet. On peut croire aussi que le ressentiment de
l'outrage qu'il avoit essuyé à Orléans n'étoit point encore
éteint dans le coeur de Nemours. Ils se battirent derrière
l'hôtel Vendôme, cinq contre cinq. Nemours apporta lui-même
les épées et les pistolets, et chargea ceux-ci de sa propre
main. Quand il en présenta un à Beaufort, celui-ci fit
encore un dernier effort pour l'arrêter: «Ah! mon frère! lui
cria-t-il affectueusement, qu'allons-nous faire? pourquoi
nous égorger? quelle honte! Oublions le passé et vivons bons
amis.--Ah! coquin, répondit Nemours, tu trembles! Il faut
que l'un de nous deux reste sur la place.» Beaufort, après
avoir reçu son feu, le tua roide de trois balles, qui le
percèrent au-dessus de la mamelle, au moment même où, jetant
son pistolet, ce furieux se précipitoit sur lui l'épée à la
main. Le marquis de Villars, l'un des seconds de Nemours,
tua son adversaire Héricourt, qu'il n'avoit jamais vu
auparavant.]
[Note 215-A: Elle partageoit depuis long-temps ses faveurs
entre Nemours et Condé. Ce dernier en étoit passionnément
amoureux.]
[Note 216: Plusieurs disent au contraire que ce fut le comte
de Rieux qui, dans la chaleur de la dispute, osa faire le
premier un geste menaçant que le duc d'Orléans punit
seulement par quelques jours de prison, et dont, dans tout
autre temps, Condé eût tiré une vengeance plus éclatante.]
Quatorze à quinze d'entre eux trouvèrent le moyen de sortir de la
ville sous divers déguisements, et de se rendre à Pontoise, où ils
furent installés par Molé. Le parlement de Paris ne manqua pas de
rendre sur-le-champ un arrêt qui déclaroit nul et illégitime le
nouveau parlement: celui-ci lui répondit par un arrêt non moins
violent, et sans doute mieux fondé, puisqu'il étoit soutenu de
l'autorité royale. Au milieu de ces débats entre les deux parlements,
Mazarin préparoit la scène qui devoit enfin terminer cette guerre
funeste et scandaleuse. En gagnant du temps, en opposant sans cesse
les uns aux autres tous les intérêts, toutes les passions, il avoit
allumé entre ses ennemis des méfiances que rien ne pouvoit guérir, des
haines que rien ne pouvoit calmer. Réduits, par leurs discordes
intestines, au dernier état de foiblesse, les rebelles ne trouvoient
un reste de force que dans la haine commune qu'ils lui portoient, et
dans l'union apparente qu'elle produisoit entre eux. Il résolut de
leur enlever cette dernière ressource; et son éloignement de la cour,
si fâcheux pour lui dans un temps où les partis divers étoient dans
toute leur vigueur, devenoit maintenant un coup de la plus adroite
politique. La mort subite du duc de Bouillon[217], dont les talents
supérieurs, l'ambition, l'activité pouvoient seuls l'inquiéter pendant
sa retraite momentanée, acheva de le décider. Jamais comédie ne fut
jouée avec plus d'adresse et de naturel. Le parlement de Pontoise,
d'accord avec le cardinal et la régente, demanda son expulsion dans
des termes non moins énergiques que celui de Paris. Mazarin lui-même
pria le roi à mains jointes de le laisser partir; et après avoir
établi dans le ministère un ordre tel que personne ne pût avoir la
pensée d'envahir une place qu'il ne quittoit que pour quelques
instants, il sortit de France une seconde fois, le 19 août, et se
retira à Sedan, d'où il continua de conduire toutes les affaires.
[Note 217: Il étoit alors parvenu auprès de la reine à une
faveur assez grande pour donner à Mazarin de véritables
inquiétudes.]
Ce qu'il avoit prévu ne manqua pas d'arriver: ce départ acheva
très-rapidement la révolution déjà commencée dans les esprits. Dès que
la nouvelle en fut répandue à Paris, le parlement entier montra
ouvertement la ferme résolution de se soumettre à un monarque qui
daignoit faire les premiers pas, et engagea les princes à accéder à
son acte de soumission. Jamais ils ne s'étoient trouvés dans une
position plus embarrassante; et cet exil de Mazarin, si long-temps le
prétexte de leur révolte, étoit en effet l'événement le plus fâcheux
qui pût alors leur arriver. N'osant se compromettre par un refus, ils
feignirent d'entrer dans les vues de la compagnie, mais avec des
restrictions qui leur laissoient en effet la faculté d'accepter ou de
refuser, se proposant intérieurement de combattre encore, et d'obtenir
du succès de leurs armes une paix telle qu'ils la vouloient avoir. La
cour, se fortifiant de plus en plus de la foiblesse de ses ennemis,
tint ferme, et ne voulut entendre de leur part aucunes conditions
particulières. Condé, dont les avances et les propositions avoient été
plus mal reçues que celles de Gaston, essaya de nouveau d'agiter le
parlement; mais il n'inspiroit plus la même terreur: on osa le
contredire; et l'acte de soumission fut arrêté.
Ce fut pour les princes une nécessité d'y souscrire; mais ils le
firent purement par politique: car dans ce moment même ils attendoient
le duc de Lorraine, qui rentroit en France de concert avec
Fuensaldagne, et que l'or de l'Espagne avoit entièrement gagné à leur
parti. Tous les deux y vinrent en effet, chacun avec une armée; mais
les ruses politiques de Mazarin déterminèrent le général espagnol à se
retirer[218], et les belles opérations militaires de Turenne
paralysant tous les efforts du prince lorrain, et de Condé
réunis[219], portèrent ainsi le dernier coup à la faction chancelante
de celui-ci. Retz alors voyant que la paix étoit inévitable, que tout
y tendoit invinciblement, fait prendre à Gaston le seul parti qui fût
convenable dans la situation désespérée des choses, celui d'essayer de
se rendre l'arbitre de cette paix tant souhaitée, et de se donner tout
le mérite du retour du roi dans sa capitale. Il se charge de cette
mission délicate, et qui, dans la circonstance où il se trouvoit,
n'étoit pas sans danger pour lui, part pour Compiègne à la tête d'une
députation du clergé, y est reçu mieux qu'il n'espéroit[220], mais ne
réussit point dans l'objet de son voyage. La cour, qui, quelques mois
auparavant, eût accepté ses propositions avec empressement, se voyoit
actuellement dans une situation à pouvoir reconquérir ses droits, sans
grâces ni conditions; elles furent donc refusées, jusqu'à celle que
faisoit le duc d'Orléans de se retirer à Blois, pourvu qu'une amnistie
honorable assurât son état, celui des princes et de leurs partisans;
et ce furent les amis du cardinal, Servien, Le Tellier, Ondeley, qui,
se méfiant de la facilité de la reine, empêchèrent le succès de cette
négociation.
[Note 218: Il imagina d'écrire de Sedan au duc de Lorraine
une lettre tournée en forme de réponse, comme s'il y avoit
eu entre eux un commencement de négociation. Il y discutoit
des propositions d'accommodements, accordoit celle-ci,
refusoit celle-là, et finissoit par dire que si Charles
s'opiniâtroit à refuser les offres de la cour, elle sera
forcée de traiter avec Condé, trouvant moins fâcheux pour
elle de se livrer à un prince du sang que d'exposer le
royaume à une invasion. Le courrier, porteur de cette
dépêche, eut ordre de se laisser prendre par les Espagnols.
Fuensaldagne, l'ayant lue, en conclut qu'il seroit
impolitique de rendre Condé trop redoutable à la reine; et
complétement dupe de cette ruse, au lieu de joindre le duc
de Lorraine, il se contenta de lui envoyer quelque cavalerie
et ramena son armée en Flandres.]
[Note 219: Trompée par les artifices de Charles, qui
négocioit toujours en avançant vers Paris, la reine avoit
ordonné à Turenne de ne point l'inquiéter dans sa marche.
Celui-ci, dont le coup d'oeil étoit plus pénétrant, aima
mieux désobéir et courir les dangers de sa désobéissance,
que de risquer de tout perdre. Il continua à serrer de près
l'armée du duc; et n'ayant pu empêcher la jonction de ses
troupes avec celles des princes qui avoient pris ensemble
leur campement sur les bords de la Seine et de la Marne,
près d'Albon, il se plaça devant elles, dans une position
avantageuse, près de Villeneuve-Saint-George, derrière un
bois, et dans l'angle que forme la rivière d'Yères à son
confluent avec la Seine. Les deux armées restèrent en
présence tout le mois de septembre, tandis que l'on
continuoit de négocier. Turenne les tint ainsi en échec tant
qu'il le crut nécessaire, et jusqu'à ce qu'il eût rempli son
objet, qui étoit de fatiguer les Parisiens par le séjour au
milieu d'eux de ces soldats étrangers, pillards et
indisciplinés, d'amuser les princes par ces négociations que
l'on traînoit en longueur, de les discréditer, et d'achever
d'en détacher le peuple et ses chefs. Quand il vit les
choses arrivées au point où il les vouloit, il décampa sans
livrer bataille, ce qui étoit l'objet de tous les voeux du
prince de Condé, et le laissa étonné et désespéré de sa
retraite.]
[Note 220: Il reçut alors le chapeau des mains du roi; sans
cette cérémonie, si long-temps et si prudemment différée,
qui seule l'établissoit réellement cardinal françois, il se
seroit déclaré, dit-on, pour Condé, qu'il ne combattoit que
contre son gré, et dont le parti vainqueur eût pu le
conduire au ministère.]
Gaston, voyant ses avances rebutées, éclata d'abord en plaintes et en
menaces, puis retombant bientôt dans ses indécisions accoutumées,
fournit ainsi à ses ennemis tous les moyens nécessaires pour réussir
sans son secours. Quant à Condé, le mauvais succès de ses armes avoit
achevé de lui faire perdre toute considération à Paris. La haine et le
mépris pour son parti y étoient parvenus au dernier degré; les
Espagnols et les Lorrains étoient publiquement insultés par la
populace; chaque jour lui apprenoit la défection de quelques-uns des
siens, même de ceux sur lesquels il avoit le plus compté. Dans ce
naufrage général, chacun pensoit à ses propres intérêts: la fureur de
négocier s'étoit emparée de tout le monde; et la route de Compiègne à
Paris étoit en quelque sorte couverte de négociateurs qui alloient et
venoient, sous divers déguisements, recevoir des réponses ou porter
des conditions. Au milieu de cette population immense et exaspérée
contre lui, Condé en vint au point de craindre pour sa propre sûreté.
Se voyant donc sans espoir du côté de la cour; excité par ceux qui
s'étoient sincèrement attachés à sa fortune à écouter les propositions
brillantes que lui faisoient les Espagnols; entraîné par cette passion
qu'il avoit pour la guerre, et par cette hauteur de caractère qui ne
lui permettoit pas de plier sous un ministre qu'il avoit si long-temps
et si publiquement dédaigné, il se résolut enfin à sortir de France,
et se jetant dans les bras des ennemis de son pays, il prit, le 18
octobre, avec le duc de Lorraine, le chemin de la Flandre par la
Picardie.
Le jour de son départ fut pour la capitale un jour d'allégresse.
L'imprudent Gaston en triompha lui-même, se persuadant que sa retraite
alloit le rendre maître absolu du traité que Paris se disposoit à
faire avec son souverain; mais la cour étoit désormais trop puissante
pour daigner seulement l'écouter, et lui trop foible, même pour
diriger les soumissions de la ville envers elle. Délivrés de ce reste
de terreur que leur inspiroit encore Condé, le parlement,
l'Hôtel-de-Ville, toutes les grandes corporations résolurent de faire
leur paix particulière, sans s'embarrasser beaucoup du désir que le
duc témoigna d'être seul chargé de ce soin, et des efforts qu'il fit
pour mettre obstacle à leur dessein. Le clergé avoit commencé, les
autres suivirent. Toutes les députations furent accueillies avec
douceur et bonté, à l'exception de celles du parlement et de
l'Hôtel-de-Ville, la cour les considérant comme interdits, et ne
reconnoissant d'autre parlement que celui qu'elle avoit assemblé à
Pontoise. L'un et l'autre firent bientôt leur paix en annulant
d'eux-mêmes toutes les dispositions séditieuses qu'ils avoient
successivement prises: élection irrégulière d'un gouverneur et
d'échevins anti-royalistes, création d'un conseil d'union, concession
du titre de lieutenant-général au duc d'Orléans, et de généralissime
au prince de Condé; et en attendant qu'ils fussent reçus en corps,
leurs membres se mêlèrent aux députés des autres corporations. La
cour, alors à Mantes, s'avança jusqu'à Saint-Germain, où Sa Majesté,
sur les humbles supplications que lui firent les députés de revenir à
Paris, promit d'y faire incessamment son entrée.
Enfin, trois jours après, le 21 octobre, le monarque rentra dans sa
capitale par la porte Saint-Honoré, dans tout l'appareil de sa
puissance, et au milieu des acclamations unanimes d'un peuple fatigué
de sa révolte et plein d'espérances pour l'avenir. Gaston fut exilé à
Blois, où Beaufort le suivit; Mademoiselle n'attendit pas l'ordre du
roi, et se retira dans ses terres. Les duchesses de Chevreuse et de
Montbason reçurent défense de paroître à la cour, et partirent pour
leurs châteaux. Sur la menace qu'on lui fit de le faire pendre s'il se
laissoit assiéger, le fils du vieux Broussel se hâta de rendre la
Bastille. Dès le lendemain de son arrivée, le roi tint au Louvre un
lit de justice auquel furent également appelés les conseillers de
Paris et ceux de Pontoise; dix à douze seulement des premiers avoient
reçu l'ordre de quitter Paris. Dans ce lit de justice, le roi fit
enregistrer un édit qui interdisoit au parlement toute délibération
sur le gouvernement de l'état et sur les finances, ainsi que toutes
procédures contre les ministres qu'il lui plairoit de choisir.
Retz, bien accueilli d'abord, plutôt par l'inquiétude que pouvoit
causer encore sa popularité que par le souvenir de ce qu'il avoit fait
pour la paix, à laquelle il n'avoit en effet contribué qu'en ne s'y
opposant pas, pouvoit profiter de cette position heureuse où tant de
circonstances inespérées l'avoient placé, pour assurer à jamais son
avenir. Mais cet esprit inquiet et turbulent étoit en quelque sorte
ennemi du repos; en sortant du Louvre, où il s'étoit trouvé au moment
même de l'arrivée du roi, il étoit allé conseiller encore la révolte
à Gaston prêt à partir pour son exil. La reine, instruite de cette
nouvelle manoeuvre, ne pensa d'abord à s'en venger qu'en l'éloignant
de Paris, et lui fit faire à ce sujet des propositions où il crut voir
de la foiblesse[221]: elles accrurent son audace; il s'aveugla au
point de croire qu'il pouvoit imposer des conditions; et s'environnant
d'une escorte de ses partisans, qui le mettoit à l'abri d'un coup de
main, se confiant en ce qu'il croyoit avoir conservé d'ascendant sur
une multitude qui lui avoit été si long-temps dévouée, il prétendit
traiter avec la cour de puissance à puissance, et poussa l'insolence
au point que le dessein fut pris de l'arrêter et même de l'attaquer à
main armée, si l'on ne pouvoit autrement s'en emparer. On ne fut point
obligé d'en venir à ces extrémités: lui-même, par excès de confiance,
se laissa prendre à un piége que lui tendit Mazarin; sur la foi d'un
traité entamé avec ce ministre, il se relâcha de ses précautions, vint
au Louvre moins accompagné, et y fut arrêté le 19 décembre. Le peuple,
dont on avoit craint quelque mouvement en sa faveur, le vit conduire à
Vincennes sans témoigner la moindre émotion[222]. Ainsi finit Gondi,
moins habilement sans doute qu'il n'avoit commencé.
[Note 221: Elle lui offrit l'ambassade de Rome, cent mille
écus pour payer ses dettes, une pension de cinquante mille
écus, et une pareille somme pour former ses équipages.]
[Note 222: La mort de son oncle l'ayant rendu, pendant sa
prison, archevêque de Paris, on lui demanda sa démission
pour prix de sa liberté; il la donna, ou feignit de la
donner. En attendant qu'elle eût été ratifiée à Rome, il fut
transféré au château de Nantes, d'où il se sauva. Il erra
ensuite en Espagne, en Flandres, à Rome, en Allemagne,
tandis que ses partisans, et particulièrement un curé de la
Magdelaine qu'il avoit fait son grand-vicaire, soutenoient
ses droits avec autant de talent que d'intrépidité. Si Gondi
les eût secondés par une conduite régulière et par plus de
persévérance, il est probable qu'il seroit rentré en France
encore archevêque de Paris; mais il se lassa de l'exil et
transigea. On lui donna de grosses abbayes en échange de son
archevêché; il fixa sa demeure en Lorraine, paya ses dettes
à la longue par de strictes économies; obtint, sur la fin de
sa vie, la permission de revenir à Paris, y passa ses
derniers jours dans un petit cercle d'amis qui charmoient la
douceur de son commerce et l'agrément de sa conversation; et
y mourut dans les sentiments de piété les plus édifiants.]
(1653) Mazarin attendoit tranquillement l'accomplissement de toutes
ces mesures qu'il commandoit et dirigeoit du fond de sa retraite, pour
venir reprendre, avec plus de puissance que jamais, le gouvernement de
la France. Turenne et les principaux officiers de l'armée le reçurent
aux frontières et l'accompagnèrent dans sa marche triomphale jusqu'à
Paris, où son entrée, qu'il y fit le 3 février, fut celle d'un
souverain qui, après avoir visité dans une paix profonde les provinces
de son royaume, vient réjouir sa capitale de son retour.
Le roi étoit allé lui-même au-devant de l'heureux ministre hors des
murs de la ville; et les Parisiens se montrèrent aussi extrêmes dans
les hommages qu'ils lui rendirent qu'ils l'avoient été dans les
outrages dont ils l'avoient accablé. Ils lui donnèrent à
l'Hôtel-de-Ville une fête, dans laquelle lui furent prodigués tous les
honneurs jusqu'alors réservés au souverain; il jeta de l'argent au
peuple, qui répondit à ses largesses par mille acclamations; et l'on
dit que, surpris lui-même d'un changement si grand et si subit, il
conçut un grand mépris pour une nation qui se montroit si inconstante
et si légère. S'il en est ainsi, il faut s'en étonner: Mazarin
avoit-il donc si peu d'expérience des choses humaines; et pouvoit-il
ignorer que, dans tous les temps et dans tous les lieux, les peuples,
abandonnés à eux-mêmes, furent toujours ce que les Parisiens venoient
de se montrer? S'il en étoit autrement, ils n'auroient pas besoin
d'être conduits; et la société d'ici-bas seroit tout autre que Dieu
n'a voulu qu'elle fût. Ceux qui les gouvernent ne doivent donc point
les mépriser, puisqu'ils ne sont que ce qu'il leur est impossible de
ne pas être: leur devoir est de les bien conduire, s'ils ne veulent
devenir eux-mêmes véritablement dignes de mépris; et de se rappeler
sans cesse que ces peuples sont entre leurs mains comme un dépôt qui
leur a été confié, et dont il leur sera demandé un compte
très-rigoureux.
Plus que jamais affermi dans cet empire qu'il avoit su prendre sur la
reine-mère, et trouvant dans le jeune roi un élève docile, qui, tant
qu'il vécut, n'osa pas même essayer de régner et se reposa sur lui de
la conduite de toutes les affaires, Mazarin, dès ce moment et jusqu'à
la fin de sa vie, gouverna la France en maître absolu. Il y avoit
encore à Bordeaux quelques restes de faction fomentés par le prince de
Conti et par la duchesse de Longueville: ce fut un jeu pour lui de les
apaiser. Ce parlement, qui avoit mis sa tête à prix, aussi souple
maintenant sous sa main qu'il l'avoit été sous celle de Richelieu, sur
l'ordre qu'il reçut de son nouveau maître et ainsi que le coadjuteur
l'avoit prédit, fit le procès à ce même prince de Condé dont un si
grand nombre de ses membres avoient été les complices, le dépouilla de
tous ses emplois, charges, gouvernements, et le condamna à mort comme
criminel de lèse-majesté. Mazarin vécut ainsi huit années depuis son
retour à Paris, assez heureux pour avoir pu achever, par le traité des
Pyrénées et par le mariage de Louis XIV, le grand ouvrage de cette
paix européenne qu'il avoit commencée par le traité de Westphalie;
assez puissant pour avoir pu impunément accumuler d'immenses
richesses, en achevant, pour y parvenir, de combler le désordre des
finances; faisant en quelque sorte de la fortune publique sa propre
fortune et celle des siens, avec un scandale dont jusqu'à lui
peut-être il n'y avoit point eu d'exemple; et au moyen de cette espèce
de brigandage, élevant sa famille aux plus hautes alliances, la
faisant entrer dans des maisons souveraines, et même dans la maison
royale de France. Il mourut en 1661, dans ce comble de prospérité et
de gloire, laissant, comme homme d'état, une réputation équivoque, et
cette idée généralement répandue qu'il devoit moins sa fortune à son
génie qu'à son adresse et aux circonstances singulières qui l'avoient
si heureusement servi. «Donnez-moi le roi de mon côté, deux jours
durant, disoit le cardinal de Retz, et vous verrez si je suis
embarrassé.» Ce mot, d'un grand sens, nous semble de tout point
applicable à Mazarin: ainsi s'expliquent les retours inespérés de
cette fortune, qui, au milieu de tant d'obstacles faits pour l'abattre
sans retour, se relevoit sans cesse au moyen de cette prédilection
inexplicable dont Anne d'Autriche étoit en quelque sorte possédée pour
cet étranger, prédilection que sembloient accroître les traverses
qu'elle éprouvoit à cause de lui, et dont on étoit d'autant plus
étonné et confondu qu'on cherchoit vainement à comprendre comment il
avoit pu la mériter.
Dans sa politique extérieure, Mazarin se montra un digne élève de
Richelieu, en achevant ce que son maître avoit commencé. Comme il
importe de faire connoître en quel état il laissa cette Europe qu'il
prétendoit avoir pacifiée, nous allons jeter un coup d'oeil rapide sur
ce qui se passoit hors des frontières de la France, et pendant les
premières années de la régence, et pendant celles où elle fut agitée
et affoiblie par la guerre civile.
(De 1643 à 1648.) La bataillé de Rocroi, gagnée par le duc d'Enghien,
à peine sorti de l'adolescence, avoit jeté un grand éclat sur les
commencements de la régence; et ce premier succès si brillant avoit
été suivi de plusieurs autres moins décisifs, lorsque la défaite de
Randzau, à Tudelingue, força notre armée d'Allemagne à rétrograder et
à se mettre à couvert derrière le Rhin. Turenne, que l'on appela alors
de l'Italie pour rétablir l'honneur de nos armes, vint en prendre le
commandement, et marcha de nouveau en avant, accompagné du jeune
vainqueur de Rocroi. Tous les deux remportèrent ensemble la victoire
non moins fameuse de Fribourg, qui les rendit maîtres de tout le cours
du fleuve qu'ils venoient de traverser. Pendant ce temps, le duc
d'Orléans s'emparoit en Flandres de Gravelines; le maréchal de Brézé
battoit la flotte espagnole à la vue de Carthagène; le fameux général
suédois Torstenson conquéroit avec une rapidité qui tenoit du prodige,
toute la Chersonnèse cimbrique, couronnoit ses marches savantes et ses
manoeuvres admirables par la victoire de Niemeck, où il tailla en
pièces l'armée impériale commandée par Gallas; remportoit bientôt
après une victoire nouvelle à Tabor sur tous les généraux réunis de
l'empereur, et portoit, jusque dans le sein de l'Autriche, la terreur
de son nom et de ses armes. En Catalogne, la France avoit d'abord
éprouvé des revers, puis obtenu quelques avantages qui lui
fournissoient les moyens de s'y soutenir. En Savoie on se battoit
également avec des alternatives de succès et de revers.
Ce fut immédiatement après la bataille de Tabor que Turenne se laissa
surprendre par Merci, et fut battu à Mariendal par sa faute, et cette
faute est la seule qu'il ait commise en toute sa carrière militaire.
Elle est réparée par le duc d'Enghien, qui quitte l'armée de Champagne
pour voler à son secours, et gagne la bataille de Nortlingue, dans
laquelle Merci fut tué. On voit, dans cette guerre, ce prince
paroître, pour ainsi dire à la fois, sur tous les points menacés.
Après avoir vaincu à Nortlingue, il retourne en Flandres partager les
succès du duc d'Orléans, et met le comble à ses exploits par la prise
de Furnes et de Dunkerque. Il fut moins heureux l'année suivante en
Catalogne, où il échoua au siége de Lérida.
Cependant, au milieu de tant d'opérations militaires, dans lesquelles
l'avantage étoit visiblement pour la France et pour ses alliés,
l'Espagne négocioit avec les Hollandois, ses anciens sujets; et
ceux-ci, n'ayant nul égard à l'engagement qu'ils avoient pris de ne
rien conclure avec cette puissance sans l'aveu de la France, avoient
fait avec elle, en 1648, un traité de paix qui releva ses espérances,
et lui permit de reprendre l'offensive[223]. Sûr de n'avoir plus de
diversion à craindre de ce côté, l'archiduc Léopold, frère de
l'empereur, pénétra dans la Flandre, où il prit plusieurs villes, et
sut se maintenir, malgré les efforts des armées françoises pour l'en
chasser; tandis que Turenne, qui, depuis deux ans et faute de
secours, n'avoit rien fait de remarquable en Allemagne, rentroit en
France par suite du traité de neutralité fait avec l'électeur de
Bavière, traité qui n'empêcha pas celui-ci de se réunir à l'empereur,
dès qu'il eut été délivré de la crainte que lui inspiroient les armées
françoises. C'est alors que les succès toujours croissants de
l'archiduc furent arrêtés, ou pour mieux dire détruits sans retour,
par la victoire décisive de Lens, que remporta sur lui le prince de
Condé. Dans le cours de cette même année 1648, commença à Paris la
guerre civile, et fut signé à Munster le traité de Westphalie.
[Note 223: Ce qui avoit indisposé les Hollandois contre la
France, c'est que, dans une négociation entamée en 1646 avec
l'Espagne, Mazarin avoit proposé l'échange des Pays-Bas
catholiques et de la Franche-Comté contre la Catalogne et le
Roussillon[223-A]. Ce projet étoit de nature à les
inquiéter; ils considéroient avec raison le voisinage de la
France comme beaucoup plus redoutable pour eux que celui des
Espagnols; et en effet, les Pays-Bas, sous la domination
d'une puissance éloignée et que tant de guerres avoient
fatiguée et épuisée, devenoient pour eux une barrière contre
la prépondérance naissante de la France, et déjà visible à
tous les yeux.]
[Note 223-A: Voyez les art. 3 et 4 de ce traité dans le P.
Bougeant. (_Hist. des guerres et des négociat._, t. II, p.
368.)]
Depuis qu'une guerre si longue et si acharnée, allumée par la
politique coupable de Richelieu, embrasoit et désoloit l'Europe, bien
des tentatives avoient été faites pour lui rendre la paix. Les
premières ouvertures d'une pacification générale avoient été tentées
par le pape, en 1636. Il offroit sa médiation aux puissances
belligérantes, et la ville de Cologne pour lieu des conférences.
L'empereur et le roi d'Espagne y envoyèrent des députés, et invitèrent
la France à répondre, de concert avec eux, à l'appel du souverain
pontife. Elle se garda bien de le faire, sûre que les Suédois et les
Hollandois ne consentiroient point à négocier sous la médiation du
chef de l'église catholique, et ne voyant, dans de telles
conférences, que l'inconvénient de se séparer de ses alliés: ce fut au
contraire pour elle un motif nouveau de resserrer l'alliance qu'elle
avoit contractée avec la Suède; et les deux puissances prirent, en
1638, l'engagement formel de n'entrer dans aucune négociation pour la
paix, sans leur mutuel consentement.
Forcé de renoncer à l'espoir d'une pacification générale, l'empereur
conçut alors le projet de traiter avec les princes et états de
l'empire, sans la participation des puissances étrangères, et une
diète fut convoquée à cet effet à Ratisbonne; mais elle ne lui procura
point le résultat qu'il en vouloit obtenir, les princes protestants
ayant refusé les conditions de l'amnistie qu'il leur avoit proposée.
Il revint alors à son premier dessein d'une négociation pour la paix
générale, en cessant d'y faire intervenir le pape, dont la médiation
eût rendu, à l'égard des puissances protestantes, tout moyen de
conciliation impraticable. Le médiateur fut le roi de Danemarck; et un
traité préliminaire, signé à Hambourg, décida que le congrès se
tiendroit en même temps à Munster et à Osnabruck, en Westphalie.
L'ouverture en fut fixée au 25 mars 1642. Toutefois, il se passa
encore plus d'une année avant que ces préliminaires eussent été
ratifiés, les chances variables de la guerre changeant elles-mêmes
d'un jour à l'autre les dispositions des souverains. Enfin, toutes
les difficultés étant levées, le congrès s'ouvrit le 11 juillet 1643,
dans les deux villes qui avoient été désignées; et toutes les
puissances intéressées dans cette grande querelle y envoyèrent
successivement leurs ministres. Il ne s'étoit point encore vu en
Europe une réunion de tant de négociateurs, ambassadeurs, députés, au
nom de tant de nations différentes qu'il s'en trouva à ce fameux
congrès de Westphalie.
Les ministres de France[224], qui y étoient arrivés les derniers,
s'apercevant que la crainte de déplaire à l'empereur empêchoit
plusieurs princes de l'empire d'y envoyer leurs plénipotentiaires,
écrivirent, de concert avec les ministres de Suède, une circulaire à
tous ces princes, pour les inviter à prendre part aux délibérations,
afin de défendre _leur liberté civile et religieuse_ contre les
attentats de la maison d'Autriche, qui, disoient-ils, ne cessoit
d'aspirer à la monarchie universelle. Tel étoit l'esprit dans lequel
ces négociateurs du roi très-chrétien venoient à ce congrès. Ce fut
vainement que l'empereur témoigna son mécontentement d'une lettre, ou
plutôt d'un libelle dont les expressions étoient si déplacées et si
choquantes, et s'opposa à cette admission de tous les états de
l'empire à traiter avec lui et avec les puissances, la déclarant
attentatoire à sa dignité et contraire à ses intérêts. Les ministres
de France et de Suède insistèrent, soutenant qu'il y alloit, pour les
moindres de ces états, comme pour les plus considérables,
non-seulement de leur liberté et de leurs biens, mais encore _de leur
religion_, qui étoit _ce qu'ils avoient de plus cher_; et l'empereur,
déconcerté par la victoire que Torstenson venoit en ce moment même de
remporter à Jancowits[225], se vit obligé de céder à cette
proposition, vraiment inconcevable, si l'on considère par qui et en
quels termes elle étoit présentée. Ces difficultés et mille autres qui
vinrent encore entraver les préliminaires, retardèrent l'ouverture des
conférences jusqu'aux premiers jours de l'année 1646. Les ministres
des puissances catholiques étoient établis à Munster, et ceux des
princes protestants à Osnabruck.
[Note 224: C'étoit Claude de Mesmes, comte d'Avaux, et Abel
Servien, comte de la Roche-des-Aubiers: celui-ci étoit
l'homme de confiance de Mazarin. Des dissensions s'étant
élevées entre ces deux plénipotentiaires, la cour se décida
à envoyer au congrès, en 1645, un premier plénipotentiaire,
dans la personne d'un prince du sang: ce fut Henri
d'Orléans, duc de Longueville, que nous avons vu jouer
depuis un des premiers rôles dans la guerre de la fronde.]
[Note 225: En 1645.]
Il est impossible de suivre ici, même sommairement, la marche
tortueuse et compliquée de ces négociations dans lesquelles, depuis
le plus grand jusqu'au plus petit, tous les princes, protestants et
catholiques, vouloient sûreté pour leurs intérêts, garantie pour leurs
envahissements; où la vérité et l'erreur traitoient sur le pied de
l'égalité la plus parfaite. La France y gagna les villes de Metz,
Toul, Verdun, Pignerol, Brisac, le landgraviat de la haute et basse
Alsace[226], et la préfecture des dix villes impériales qui y étoient
situées. La Suède partagea la Poméranie avec la maison de
Brandebourg[227]; et les autres princes de l'empire, alliés des deux
hautes puissances, obtinrent, suivant leur mérite, le prix de leur
félonie[228]. Ce fut, du reste, la partie du traité la plus facile à
régler. Relativement aux états protestants, ce que l'on appeloit les
_griefs de religion_ présenta de bien plus grandes difficultés. Ce fut
vainement que les plénipotentiaires impériaux tentèrent d'en renvoyer
la solution à une assemblée particulière: les Suédois, soutenus par
les ministres de France, exigèrent qu'ils fussent discutés en plein
congrès; et c'est dans la discussion de ces griefs, et dans les
concessions qui en furent la suite, qu'il faut chercher le véritable
esprit de la politique européenne, telle que la réforme l'avoit faite,
telle qu'elle n'a point cessé d'être jusqu'à la révolution, telle
qu'elle est encore, et plus perverse peut-être, malgré cette terrible
leçon.
[Note 226: Au sujet de la cession de cette province, il fut
question de savoir si elle seroit cédée en toute propriété
au roi de France et en la détachant de l'empire germanique,
ou s'il devoit consentir à la tenir à titre de fief, avec
voix et séance à la diète. Les plénipotentiaires françois
discutèrent dans un Mémoire qu'ils envoyèrent en cour, les
avantages de l'un et de l'autre mode de posséder, et
parurent pencher pour le second, vu qu'ils y voyoient pour
leur souverain la possibilité _d'être un jour élevé à la
dignité impériale_; et ces mêmes hommes ne manquoient point,
à toute occasion, de crier contre l'ambition de la maison
d'Autriche et contre sa tendance à la monarchie
universelle.]
[Note 227: L'électeur de Brandebourg prétendoit à l'entière
possession de cette province, en vertu des traités de
confraternité passés entre ses prédécesseurs et les anciens
ducs de Poméranie, dont la maison venoit de s'éteindre en
1637, par la mort du dernier d'entre eux, Bogislas XIV. On
lui accorda un dédommagement pour la partie de cette
province que l'on donnoit à la Suède.]
[Note 228: Ce que l'on remarqua le plus en ce genre, furent
les avantages faits à la landgrave douairière de
Hesse-Cassel, qui s'étoit montrée la plus acharnée contre le
parti catholique, et dont les troupes n'avoient pas manqué
une seule occasion d'exercer leurs fureurs contre les
possessions du clergé. Elle fit monter très-haut ses
prétentions, et le comte d'Avaux lui-même les jugea
exorbitantes. Mais elle rencontra un zélé protecteur dans le
duc de Longueville, qui trouva très-bon qu'on sécularisât
pour cette princesse hérétique un grand nombre d'évêchés, et
répondit à l'évêque d'Osnabruck, qui lui représentoit ce
qu'il y avoit de scandaleux dans de semblables concessions,
qui d'ailleurs étoient fort au-delà des droits qu'elle
pouvoit légitimement faire valoir: «Il faut faire beaucoup
en faveur d'une dame _aussi vertueuse_ que madame la
landgrave; pourquoi, Messieurs, surmontez-vous vous-mêmes,
et donnez toute satisfaction à Madame en ce qu'elle désire.»
(_Trait. de paix_, t. I, p. 160.)]
C'est dans ce fameux traité de Westphalie, devenu le modèle des
traités presque innombrables qui ont été faits depuis, qu'il est
établi plus clairement qu'on ne l'avoit encore fait jusqu'alors, qu'il
n'y a de réel dans la société que _ses intérêts matériels_; et qu'un
prince ou un homme d'état est d'autant plus habile qu'il traite avec
plus d'insouciance ou de dédain tout ce qui est étranger à ces
intérêts. La France, et c'est là une honte dont elle ne peut se laver,
ou plutôt, osons le dire (car le temps des vains ménagements est
passé) un crime dont elle a subi le juste châtiment, la France y parut
pour protéger et soutenir, de tout l'ascendant de sa puissance, cette
égalité de droits en matière de religion que réclamoient les
protestants à l'égard des catholiques. On établit une année que l'on
nomma _décrétoire_ ou _normale_ (et ce fut l'année 1624) laquelle fut
considérée comme un terme moyen qui devoit servir à légitimer
l'exercice des religions, la jurisdiction ecclésiastique, la
possession des biens du clergé, tels que la guerre les avoit pu faire
à cette époque; les catholiques demeurant sujets des princes
protestants, par la raison que les protestants restoient soumis aux
princes catholiques. Si, dans cette année _décrétoire_, les
catholiques avoient été privés dans un pays protestant de l'exercice
_public_ de leur religion, ils devoient s'y contenter de l'exercice
_privé_, à moins qu'il ne plût au prince d'y introduire ce que l'on
appelle le _simultané_, c'est-à-dire l'exercice des deux cultes à la
fois[229]. Tous les états de l'empire obtinrent en même temps un droit
auquel on donna le nom de _réforme_: et ce droit de _réformer_ fut la
faculté d'introduire leur propre religion dans les pays qui leur
étoient dévolus; ils eurent encore celui de forcer à sortir de leur
territoire ceux de leurs sujets qui n'avoient point obtenu, dans
l'année décrétoire, l'exercice public ou privé de leur culte, leur
laissant seulement la liberté d'aller où bon leur sembleroit, ce qui
ne laissa pas même que de faire naître depuis des difficultés. Le
corps évangélique étant en minorité dans la diète, il fut arrêté que
la pluralité des suffrages n'y seroit plus décisive dans les
discussions religieuses. Les commissions ordinaires et extraordinaires
nommées dans son sein, ainsi que la chambre de justice impériale,
furent composées d'un nombre égal de protestants et de catholiques:
il n'y eût pas jusqu'au conseil aulique, propre conseil de l'empereur
et résidant auprès de sa personne, où il ne se vît forcé d'admettre
des protestants, de manière à ce que, dans toute cause entre un
protestant et un catholique, il y eût des juges de l'une et de l'autre
religion. La France, encore un coup, la France catholique soutint ou
provoqua toutes ces nouveautés inouïes et scandaleuses; et ses
négociateurs furent admirés comme des hommes d'état transcendants; et
le traité de Westphalie fut considéré comme le chef-d'oeuvre de la
politique moderne.
[Note 229: Ceux qui n'avoient eu, pendant l'année
décrétoire, l'exercice ni public ni privé de leur religion,
n'obtinrent qu'une tolérance purement civile; c'est-à-dire
qu'il leur fut libre de vaquer aux devoirs de leur religion
dans l'intérieur de leurs familles et de leurs maisons. En
quoi la _dévotion privée_ différa de l'_exercice privé_, qui
renfermoit l'idée d'une assemblée ou d'une réunion de
plusieurs familles pour assister ensemble aux pratiques du
culte.]
Quant à la suprématie du chef de l'empire, elle ne fut plus qu'un vain
simulacre, par le privilége qui fut accordé à tous les princes de
l'empire de contracter, _sans son aveu_, telle alliance qu'il leur
plairoit avec des puissances étrangères, et au moyen de la clause qui
transporta à la diète le droit, jusqu'alors exercé par le conseil
aulique, de _proscrire_ les princes pour cause de désobéissance ou de
trahison. Ainsi furent réduits les empereurs à être, ou à peu de chose
près, les présidents d'un gouvernement fédératif; ainsi la diète, que
jusqu'à cette époque ils convoquoient rarement et seulement lorsqu'il
leur étoit impossible de s'en passer, devint bientôt permanente à
Ratisbonne, où elle n'a point cessé d'être assemblée depuis 1663
jusque en 1806. C'est alors que la dissolution subite et si
facilement opérée du corps germanique a prouvé par une dernière
catastrophe, précédée de tant d'autres que nous ferons successivement
connoître, ce qu'étoit ce traité de Westphalie, plus funeste encore
aux vassaux qu'il avoit affoiblis et divisés en leur donnant
l'indépendance, qu'au souverain qu'il avoit dépouillé de ses
prérogatives et rendu impuissant à les protéger.
Le pape protesta contre ce traité impie et scandaleux, qu'il n'eût pu
reconnoître sans renoncer à sa foi et à sa qualité de chef de l'Église
universelle. L'Espagne refusa également d'y accéder, à cause de la
cession de l'Alsace qu'on y avoit faite à la France; et, ainsi que
nous l'avons déjà dit, la paix ne fut réellement conclue qu'entre la
France, l'empereur, la Suède, et les princes et états de l'empire,
alliés ou adhérents des uns et des autres. La France et l'Espagne
continuèrent la guerre, celle-ci ayant pour auxiliaire le duc de
Lorraine, la première étant assistée de la Savoie et du Portugal.
(De 1648 à 1659) Les troubles de la fronde, qui éclatoient au moment
où la paix venoit d'être signée à Munster, et cet avantage immense
qu'avoit obtenu l'Espagne de détacher les Hollandois de l'alliance de
sa rivale, lui fournirent d'abord les moyens de soutenir avec plus
d'égalité une guerre que jusqu'alors le génie de Condé et de Turenne
avoit rendue pour elle si pénible et si difficile. Toutefois, malgré
les embarras de ses dissensions intestines et la défection de ses
meilleurs généraux, les succès de la France balancèrent encore ceux de
ses ennemis; et l'on continua long-temps de se battre sur tous les
points de ces mêmes frontières, si long-temps le théâtre de tant de
batailles sanglantes et stériles, sans obtenir de part et d'autre
aucun résultat décisif. Condé lui-même, en passant dans le camp
ennemi, n'y porta point ce bonheur qui jusqu'alors ne l'avoit pas un
seul instant abandonné; parce qu'en effet il ne joua, dans les armées
espagnoles, qu'un rôle secondaire qui ne lui permit pas d'y fixer la
victoire. Enfin Turenne l'emporta: ses manoeuvres habiles la firent
passer et pour toujours sous les drapeaux de la France. Dans les
campagnes mémorables de ce grand capitaine, qui se succédèrent depuis
1654 jusqu'en 1658, les lignes d'Arras furent forcées, la prise de
Quesnoi et de Landreci ouvrit aux armées françoises l'entrée des
Pays-Bas espagnols; il gagna la bataille des Dunes, prit Dunkerque,
Furnes, Dixmude, Oudenarde, Menin, Ypres, etc., et ne fut arrêté dans
cette suite non interrompue de succès que par la paix des Pyrénées,
signée en 1659, paix fallacieuse, qui, portant en elle-même un germe
de guerres nouvelles, laissa à peine aux peuples le temps de
respirer.