[Note 42: En abattant les grands, il détruisit, dit-on,

l'opposition aristocratique en France, et renversa ainsi la

dernière barrière qui s'élevoit encore contre le despotisme

de la cour. On se trompe: cette opposition de la noblesse

s'étant faite toute matérielle, et ne pouvant plus être ni

dirigée ni contenue par le principe religieux à qui seul il

appartient de légitimer et coordonner toute puissance, soit

qu'elle _commande_, soit qu'elle _résiste_, étoit devenue

elle-même un principe d'anarchie, et par conséquent de

destruction. Les faits le prouvent mieux que tous les

raisonnements. Or, qui ne sait que, lorsque la société est

arrivée à ce degré de corruption, l'anarchie ne peut être

vaincue et comprimée que par le despotisme? Et sans doute,

des deux maux celui-ci est le moindre, puisque tant qu'il a

le pouvoir, le despote conserve l'état, par cela seul qu'il

veut se conserver lui-même. Si Richelieu, devenu maître

absolu sur les débris de tant de résistances purement

anarchiques, eût cherché à modérer le pouvoir sans bornes

qu'il avoit conquis, en adoptant une politique chrétienne

dans un royaume chrétien, il n'est point de bons effets

qu'il n'eût pu produire et d'éloges qu'on ne dût lui

donner.]

[Note 43: Première partie, ch. I.]

[Note 44: _Test. polit._ Première partie, ch. I.]

Il marcha donc constamment vers ce double but avec un courage et une

persévérance que rien ne put ébranler, au milieu de périls et

d'obstacles qu'une âme aussi forte et une volonté aussi inflexible

pouvoient seules surmonter. Tant qu'il le jugea nécessaire, il

dissimula avec les huguenots, dont les révoltes et les insolences

alloient toujours croissant: pour pouvoir en finir avec ces sectaires,

il lui falloit terminer ou du moins suspendre les guerres extérieures

dont ils savoient si bien profiter, remettre l'ordre dans les

finances, relever la marine françoise, qui, dans une si grande

entreprise, lui devoit être un si puissant auxiliaire. Il y parvint;

et tout étant ainsi préparé, ses projets éclatèrent au milieu d'une

conspiration de la cour soulevée presque tout entière contre lui,

conspiration qui menaçoit sa vie et le roi lui-même des derniers

attentats[45]. Les chefs du complot, et parmi eux des princes du sang,

sont arrêtés[46]; ceux des conjurés qui avoient des gouvernements de

provinces en sont à l'instant même dépouillés; le duc d'Anjou, dont

ils avoient fait le prétexte et l'instrument de leurs machinations,

est forcé de se soumettre[47], et, dans la frayeur dont il est saisi,

déclare lui-même ses complices; un de ces grands, le prince de

Chalais, monte sur l'échafaud, et ses pareils commencent à reconnoître

que leurs rébellions ne sont pas privilégiées, que leurs personnes ne

sont pas inviolables. Ce coup, frappé à propos, en impose: le siége de

La Rochelle, qui n'eût jamais été entrepris si la terreur ne se fût

pas mise parmi les ennemis du cardinal, est commencé, poursuivi,

achevé sous la direction même du ministre, malgré toutes les

difficultés que présentoit une position jusque là jugée inexpugnable,

tous les dangers que faisoit renaître sans cesse une résistance

désespérée, et tous les obstacles qu'osoit y apporter encore cette

faction des grands qui ne vouloit pas que la ville fût prise, parce

que son ambition avoit besoin de l'existence des protestants. Ce

boulevard du protestantisme tombe enfin: alors tout prend dans cette

guerre, jusqu'alors si périlleuse, une marche prompte et décisive. Une

année se passe à peine que le parti huguenot est forcé partout de se

remettre à la discrétion du vainqueur, humilié par ses continuelles

défaites, dompté par le sac de ses villes, par le supplice de ses

chefs, réduit à vivre désormais tranquille et soumis au milieu de ses

forteresses démolies et ouvertes de toutes parts[48]. L'entrée

triomphante du cardinal dans Montauban fut la dernière scène de ce

grand événement.

[Note 45: Gaston, duc d'Anjou et frère du roi, refusoit

obstinément d'épouser mademoiselle de Montpensier. Le roi et

la reine-mère s'étoient déclarés pour ce mariage; et le

cardinal, dans l'intention de plaire à tous deux, en

pressoit vivement la conclusion. Alors les diverses cabales

de la cour, quoique divisées entre elles, attentives à tout

ce qui pouvoit les faire sortir de l'état de dépendance où

Richelieu avoit résolu de les réduire, se rassemblent,

délibèrent, forment des complots; et dans ces complots il

n'étoit question de rien moins que d'assassiner le ministre,

de détrôner le roi, de l'enfermer dans un couvent comme

imbécile, et de mettre à sa place son frère, à qui l'on

auroit fait épouser la jeune reine Anne d'Autriche.]

[Note 46: Entre autres le duc de Vendôme et son frère le

grand prieur; le comte de Soissons n'évita la prison qu'en

sortant précipitamment du royaume. Le maréchal d'Ornano fut

renfermé à Vincennes, où il mourut; ce qui lui évita

l'échafaud, où il auroit indubitablement suivi le prince de

Chalais.]

[Note 47: Il consentit à épouser mademoiselle de

Montpensier; et ce fut à l'occasion de ce mariage qu'il prit

le titre de duc d'Orléans, ayant reçu en apanage l'Orléanois

et le pays Chartrain; et cet apanage fut un piége qu'on lui

tendit pour le déterminer à sacrifier tous ceux qui

l'avoient servi, ce qu'il fit sans la moindre difficulté.]

[Note 48: C'est alors qu'il acheva d'exécuter le projet

hardi et profondément conçu par Luynes, de faire démolir,

non-seulement toutes les places fortes des protestants, mais

encore d'abattre dans l'intérieur de la France toutes les

fortifications qui y existoient encore. Ce fut là le coup

mortel porté à la ligue protestante et à celle de la haute

noblesse, toujours subsistante et toujours prête à de

nouveaux attentats.]

Tout n'étoit pas fini pour l'heureux ministre: la cabale de la cour,

un moment déconcertée par des succès si éclatants, n'en devint que

plus furieuse et plus ardente contre lui, lorsqu'après l'événement de

la guerre de Mantoue[49], non moins glorieux pour les armes du roi,

elle le vit si avant dans la faveur de son maître, que tout pouvoir

lui étoit donné, et qu'il falloit que tout pliât sous ses volontés. La

reine-mère, qui l'avoit protégé tant qu'elle avoit cru trouver en lui

un instrument de cette ambition puérile dont elle étoit possédée de se

mêler sans cesse des intrigues du cabinet et des affaires de l'état,

se déclare dès ce moment son ennemie la plus acharnée. Gaston, que sa

qualité d'héritier du trône rendoit alors plus considérable qu'il ne

le fut depuis, unit ses ressentiments à ceux de sa mère: tout se

rallie autour de ces deux personnages éminents; le roi seul défend son

ministre; et cependant, poursuivi par les larmes et par les

emportements de la reine, il chancèle un moment, et l'on espère qu'il

va l'abandonner; Richelieu lui-même se croit perdu, et fait les

préparatifs de sa retraite. Tout change de face en un seul jour, que

l'histoire a rendu célèbre sous le nom de _journée des dupes_. Le

cardinal a avec le roi une entrevue qu'il croit la dernière: il en

sort plus puissant et plus redoutable que jamais; et, vainqueur de ses

ennemis, il sait profiter de la victoire. L'obstination et la conduite

imprudente de Marie de Médicis lui servent à aigrir contre elle

l'esprit de son fils, qui finit par s'en éloigner sans retour,

lorsqu'il la voit attirer la jeune reine dans son parti et mêler

l'Espagne à toutes ces querelles. Cependant la haine froide et

profondément calculée du ministre demandoit, au milieu de cette cour,

presque entière conjurée contre lui, une victime dont la chute y

répandît l'effroi et la consternation: le maréchal de Marillac fut

celle qu'il choisit. Celui-ci étoit coupable sans doute, mais non pas

assez pour porter sa tête sur un échafaud, si la vengeance du cardinal

ne l'eût poursuivi. Avant même qu'on l'eût arrêté, le garde-des-sceaux

son frère avoit déjà été disgracié et exilé. Le procès du maréchal,

qui fut long, n'étoit pas encore terminé[50], que Gaston, dont

Richelieu s'étoit ressaisi un moment par le moyen de ses favoris, se

déclare de nouveau contre lui au gré de ces mêmes favoris: les

ennemis du ministre croient enfin avoir trouvé une dernière occasion

de le perdre; et pour rendre cette occasion décisive, leurs conseils,

et particulièrement ceux de la reine-mère, poussent le foible prince à

faire un éclat, à quitter la cour et à se mettre ouvertement à la tête

du parti qui demandoit la disgrâce et l'exil de Richelieu. La cabale

s'agite alors avec plus de violence que jamais, et conçoit de cette

retraite les plus grandes espérances; il en fut autrement: ce que

Marie de Médicis avoit considéré comme un moyen de reprendre son

ancien ascendant, fut précisément ce qui acheva de la perdre. D'accord

avec son ministre, qui désormais le menoit à son gré, le roi exile sa

mère à Compiègne, où, de même qu'à Blois, elle est gardée à vue et

traitée en prisonnière. Tous ses confidents sont exilés ou arrêtés.

Gaston continuant de cabaler à Orléans, où il s'étoit renfermé, son

frère marche contre lui à la tête d'une armée, le suit dans sa fuite

jusqu'en Bourgogne, et le force à sortir de France et à se réfugier en

Lorraine. Le maréchal de Bassompierre, qui avoit trempé dans ce

dernier complot, est enfermé à la Bastille, où il seroit resté jusqu'à

la fin de ses jours, si Richelieu ne fût mort avant lui; le duc de

Guise, autre partisan de Gaston, se hâte de se retirer dans son

gouvernement, et n'évite qu'en s'exilant lui-même volontairement le

ressentiment du cardinal; enfin Marie de Médicis s'échappe de sa

prison, ou, pour mieux dire, l'habile ministre s'en débarrasse en la

laissant échapper. Elle se retire aux Pays-Bas, et quitte ainsi

follement la France, où il étoit bien résolu de ne la jamais laisser

rentrer. Dès ce moment la cour, déserte de tous ses ennemis, se peuple

de ses flatteurs et de ses créatures; Richelieu est maître absolu,

maître sans rivaux et sans contradicteurs: c'est alors qu'il achève de

se faire connoître, que son regard embrasse l'Europe, et que sa

funeste politique se développe à tous les yeux.

[Note 49: L'empereur, le roi d'Espagne, le duc de Savoie et

presque toute l'Italie s'étoient déclarés contre le duc de

Nevers, Charles de Gonzague, héritier légitime du duché de

Mantoue vacant par la mort du dernier duc, Vincent, mort en

1627. Le cardinal détermina le roi à soutenir les droits du

nouveau duc, et à se mettre lui-même à la tête de l'armée

qu'il destinoit à l'établir dans la souveraineté dont

vouloient l'exclure tant et de si puissants princes. Il y

réussit complétement.]

[Note 50: Richelieu le fit juger par des commissaires qui

lui étoient entièrement dévoués, repoussant avec hauteur et

même avec violence toutes les démarches que fit le parlement

pour attirer à lui cette grande affaire. Le maréchal fut

condamné à mort pour concussion: il ne fut en effet que trop

prouvé que, sous ce rapport, il étoit loin d'être sans

reproche; mais bien d'autres étoient coupables du même

délit, que l'on ne songeoit point à inquiéter, et les agents

qui l'avoient aidé dans les malversations qu'on lui

reprochoit ne furent pas même décrétés. Sa mort excita la

compassion des uns, l'indignation des autres; et il n'étoit

personne alors qui ne fût persuadé que le jugement étoit

inique et que le maréchal avoit été sacrifié à la haine et à

la politique du premier ministre.]

Abaisser la maison d'Autriche, c'est-à-dire détruire autant qu'il

étoit en lui la seule puissance qui, de concert avec la France, pût

soutenir la société chrétienne, la défendre contre l'ennemi redoutable

dont elle étoit pressée de toutes parts, et qui pénétroit, pour ainsi

parler, jusque dans ses entrailles, tel étoit le projet qu'avoit

depuis long-temps conçu un prince de l'église catholique, apostolique

et romaine; et ce projet, il le poursuivit, comme tout ce qu'il

entreprenoit, avec une constance, une activité, une vigueur, que l'on

pourroit trouver admirables s'il s'étoit proposé un autre but, mettant

l'Europe en feu et la France elle-même en péril pour y réussir, et y

employant des moyens qui passent en perversité tous ceux que la

corruption des règnes précédents avoit pu imaginer.

Certes, la politique de la maison d'Autriche, au milieu de ces graves

circonstances, est loin de mériter des éloges: c'étoit celle de son

temps; et, pour nous servir d'une expression devenue fameuse de nos

jours, _elle marchoit avec son siècle_, et s'enfonçoit autant qu'il

étoit en elle dans les intérêts purement matériels de la société. Nous

avons fait voir quelle avoit été la folle ambition de Philippe II, sa

conduite cauteleuse envers la France, et, dans nos guerres de

religion, l'hypocrisie de son zèle religieux. Sous ses successeurs,

ces dispositions hostiles et cette marche insidieuse n'avoient point

changé: le cabinet d'Espagne surtout n'avoit point cessé, autant qu'il

étoit en lui, de fomenter nos discordes intestines, dans l'espoir

insensé d'en faire son profit. Mais, quoi qu'il en pût être de ses

fausses maximes et des artifices de sa politique, il n'en est pas

moins vrai de dire que, par la position où la Providence l'avoit

placée et malgré les fautes qu'elle n'avoit cessé de commettre, la

maison d'Autriche se trouvoit en Europe à la tête du parti catholique

et l'ennemie naturelle de tous ses ennemis. En Allemagne elle étoit

établie comme un boulevard de la chrétienté contre les protestants et

les sectateurs de Mahomet; et, tandis qu'elle y contenoit l'hérésie

protestante par la terreur de ses armes; que, s'étendant par-delà les

confins de l'Italie, elle l'empêchoit de pénétrer dans le centre même

de la société religieuse, ses tribunaux ecclésiastiques lui fermoient

l'entrée de la péninsule, et l'étouffoient à l'instant même dans son

germe, dès qu'elle osoit s'y montrer. Sans cesse attentifs à ce qui se

passoit au milieu du monde chrétien, les papes, dont l'oeil pénétrant

avoit saisi toute l'étendue du mal, mettoient dans cette royale

famille leurs plus chères espérances; et, portant d'un autre côté

leurs regards sur ces rois de France, qu'ils appeloient toujours les

fils aînés de l'Église, ils voyoient et avoient raison de voir, dans

l'union de ces deux puissances, le salut de la chrétienté. C'étoit

vers cette union salutaire que se portoient tous leurs désirs; c'étoit

pour la former qu'ils mettoient en jeu tous les ressorts de leur

politique, qu'ils employoient ce reste d'influence que le respect

humain leur avoit encore conservé dans les affaires générales de

l'Europe. Ils crurent un moment avoir atteint ce but par le mariage de

Louis XIII avec une infante; et, si la France eût eu à la tête de ses

affaires un autre homme que Richelieu, peut-être y seroient-ils

parvenus[51].

[Note 51: Dans les brouilleries qui s'élevèrent entre la

France et l'Espagne, au sujet de l'affaire de Mantoue, le

duc de Savoie chargea son envoyé à Paris «de conférer en

particulier avec M. le cardinal de Bérulle, en l'absence de

M. le cardinal de Richelieu, et de lui remontrer combien il

convenoit au service de Dieu, à la foi catholique et au bien

de la France, de maintenir l'union des couronnes de France

et d'Espagne, pour conduire à une heureuse fin _les

entreprises commencées avec tant de prospérité et de

gloire_.» (_Mercure franc._, t. XV, p. 504.) Il vouloit

parler de la destruction de l'hérésie. On a de nombreux

témoignages que cette opinion qu'énonçoit un prince

chrétien, étoit alors partagée par tout ce qu'il y avoit

d'honnêtes gens en France et dans la chrétienté.]

Mais depuis que ce royaume étoit gouverné par les maximes qui

tendoient à séparer sans cesse la politique de la religion, il ne

s'étoit point encore rencontré un esprit plus imbu de ces doctrines

dangereuses, plus habile à les réduire en système, plus ardent à les

mettre en pratique, que ce trop fameux ministre. Déjà, et dès le

commencement de son ministère, il avoit fait voir, dans l'affaire de

la Valteline, quels étoient ses principes politiques et dans quelles

voies il étoit résolu de marcher[52]; dès lors on l'avoit vu opposer

aux dangers qui menaçoient la religion catholique la _raison d'état_,

et donner sujet de faire au roi très-chrétien ce reproche que, tandis

que ses armes étoient employées d'un côté à détruire l'hérésie dans

son royaume, de l'autre, elles l'aidoient à se relever dans les pays

étrangers.

[Note 52: Les Grisons, qui étoient protestants, réclamoient

la souveraineté de la Valteline, alors au pouvoir de

l'Espagne, et dont les habitants étoient catholiques. La

France exigeoit que ce pays fût restitué à ceux qu'elle

appeloit ses _légitimes_ souverains. Le roi d'Espagne et le

pape objectoient avec juste raison que c'étoit en exposer la

population entière à devenir hérétique, et proposoient tout

autre parti plutôt que de les remettre sous la domination de

leurs anciens maîtres. Richelieu ne voulut rien entendre,

opposant toujours ce qu'il appeloit la _justice_ et le

_droit des gens_ à l'intérêt de la religion, si visiblement

menacée par une semblable restitution. Ébranlé par tout ce

qu'il entendoit dire contre la résolution de son ministre,

et peut-être aussi par le murmure de sa conscience, le roi

convoqua à Fontainebleau, le 29 septembre 1625, une

assemblée de prélats, de magistrats, de seigneurs de sa

cour, afin de s'éclairer de leurs lumières sur le parti à

prendre dans une affaire aussi importante et aussi délicate.

L'opinion contraire y fut soutenue avec beaucoup de chaleur

et de force; mais le cardinal mit plus d'opiniâtreté encore

à soutenir la sienne, séparant sans cesse dans son discours

_les affaires d'état de celles de la religion_; et ce fut

son avis qui l'emporta, au grand scandale de tous les

opposants.]

La maison d'Autriche, disent les apologistes de Richelieu, tendoit à

la monarchie universelle; il falloit arrêter une ambition qui n'avoit

plus de bornes. Cette accusation vague, si souvent répétée et si

légèrement crue parce qu'elle n'a été que foiblement contredite, tombe

d'elle-même dès que l'on considère avec un peu d'attention et la

situation de l'Europe et celle de cette famille souveraine. Placée en

Allemagne à la tête d'une confédération de petits souverains, sous la

condition expresse de protéger leurs droits et de garder leurs

constitutions, nul d'entre eux n'eût été disposé à l'aider dans ses

projets dont le résultat eût été de les asservir eux-mêmes; et

Ferdinand II venoit de l'éprouver, lorsque, après avoir abattu deux

ligues protestantes qui s'étoient formées contre lui, il s'étoit vu

arrêter dans ses projets de domination absolue par les électeurs

catholiques eux-mêmes, qui vouloient que l'empereur fût le protecteur

et non le maître de l'empire[53]. Impuissante de ce côté pour exécuter

des projets aussi gigantesques, que pouvoit-elle en Espagne, en Italie

et dans les Pays-Bas? On l'a vu sous Charles-Quint, lequel cependant

réunissoit sur sa tête toutes ces couronnes depuis divisées, lorsque,

après la bataille de Pavie, la France sembloit être réduite aux

dernières extrémités; on l'a vu, sous Philippe II, lorsqu'elle étoit

déchirée par les partis, et d'un bout à l'autre livrée à toutes les

horreurs de la guerre civile. Ni par leurs intrigues, ni par la force

de leurs armes, ces princes si habiles et si puissants n'avoient pu

venir à bout de se maintenir dans une seule de ses provinces.

Étoit-ce, lorsque le dernier coup venoit d'être porté dans ce royaume

au protestantisme, lorsque l'autorité royale y avoit repris toute sa

force au milieu des partis abattus, que l'on pouvoit sérieusement en

craindre la conquête par le roi d'Espagne? Non; cette crainte

chimérique eût été indigne de Richelieu: c'étoit un sujet ambitieux

qui vouloit se rendre nécessaire à son maître en concevant des projets

que lui seul sembloit capable d'exécuter; et c'étoit parce qu'il

n'avoit point d'autre conscience politique que celle des intérêts

matériels de la France, qu'il avoit conçu de semblables projets.

[Note 53: Ce prince, aidé de la ligue catholique, dont le

chef étoit le duc de Bavière, venoit de reconquérir la

Bohème sur l'électeur palatin, qui avoit eu l'audace de

profiter de la révolte de ses habitants pour s'en emparer et

s'en faire déclarer roi. Ce fut là, ainsi que nous l'avons

déjà dit (pag. 52), la première période de la guerre de

trente ans, dite période _palatine_, laquelle, commencée en

1618, finit en 1625. L'électeur palatin, qui s'étoit sauvé

en Hollande, fut mis au ban de l'empire, et Tilly acheva

d'écraser les princes protestants qui combattoient encore

pour lui, même après sa retraite, dans un combat qu'il leur

livra en 1623, près de Stadlo, dans l'évêché de Munster. La

dignité d'électeur palatin fut alors donnée au duc de

Bavière, et le Palatinat partagé entre lui et les Espagnols.

Tout sembloit devoir être fini; mais l'empereur, enhardi par

le succès, conçut des projets plus vastes: ses troupes se

répandirent dans toute l'Allemagne; il fit des coups

d'autorité qui inquiétèrent la ligue protestante; et la

liberté du corps germanique parut menacée. Aussitôt il se

forma une confédération nouvelle pour la défendre, à la tête

de laquelle parut le roi de Danemarck. C'est la seconde

période de cette même guerre, connue sous le nom de _période

danoise_, qui commence en 1625 et finit en 1630. L'empereur

y remporte des succès encore plus brillants et plus

décisifs; et c'est alors que le fameux Walstein (ou

Vallenstein) se montre, à la tête de ses armées, le plus

habile et le plus heureux capitaine de l'Europe. Vainqueur

une seconde fois, et plus puissant alors qu'il n'avoit

jamais été, Ferdinand exerça quelque temps en Allemagne un

pouvoir absolu, dont les princes protestants ressentirent

seuls les atteintes, mais qui commença néanmoins à déplaire

aux princes catholiques. Tant qu'il conserva réunies les

forces imposantes qu'il avoit sur pied, ce mécontentement

général n'osa point éclater: à peine les eut-il divisées,

que la diète électorale, qu'il avoit rassemblée à Ratisbonne

en 1630 pour obtenir d'elle l'élection de son fils à la

dignité de roi des Romains, s'éleva contre lui, et le força

par ses plaintes, et, même par ses menaces, à réformer une

grande partie de ses troupes et à renvoyer leur général.

Brulart de Léon, ambassadeur du roi de France, et le fameux

père Joseph, capucin, envoyés à la diète par le cardinal de

Richelieu, aidèrent les électeurs à obtenir ce triomphe sur

l'empereur; et ainsi se préparèrent les voies qui devoient

bientôt introduire le roi de Suède dans le sein de

l'empire.]

Ainsi donc, cherchant de toutes parts des ennemis à la maison

d'Autriche et n'en trouvant point de plus ardents contre elle que les

princes protestants d'Allemagne; les voyant, dans ce moment même, plus

irrités que jamais contre l'empereur Ferdinand, qui usoit, plus

violemment peut-être que ne l'eût voulu une sage politique, des

avantages que lui donnoit cette suite continuelle de victoires[54]

qu'il devoit au génie de Walstein, et dont l'éclat étoit tel que le

souverain lui-même qui en recueilloit le fruit, étoit importuné de la

gloire de son sujet; s'apercevant que le mécontentement avoit gagné

jusqu'aux princes catholiques, que les entreprises et les manières

trop hautaines du chef de l'empire commençoient à alarmer pour leurs

propres priviléges, il jeta les yeux sur le roi de Suède qu'on lui

avoit représenté comme un homme supérieur, comme un chef propre à

rendre formidable la ligue nouvelle qu'il vouloit former contre

l'empereur. Bien qu'il ait cru devoir s'en défendre, lorsque la

clameur publique l'accusa d'avoir excité un prince protestant à entrer

à main armée dans un pays catholique, il est certain que ce fut

Richelieu lui-même qui l'y poussa, après avoir ménagé un accommodement

entre lui et Sigismond, roi de Pologne, qui lui disputoit la couronne

de Suède, et que ce prince entreprenant étoit venu chercher et

combattre jusque dans ses propres états. Par suite d'un traité signé

avec la France, Gustave aborda sur les côtes de la Poméranie le 24

juin 1630; et alors commença cette partie de la guerre de trente ans

qui est désignée sous le nom de _Période suédoise_.

[Note 54: _Voyez_ la note de la page précédente.]

Qui n'en connoît les succès, les revers, les désastres effroyables? Le

héros de la Suède entra comme un torrent en Allemagne: la ligue

protestante à la tête de laquelle s'étoit mis l'électeur de Saxe,

après avoir un moment balancé à se joindre à lui, et comme si elle eût

craint de se donner un nouveau maître, finit par se rallier sous ses

drapeaux; et la ligue catholique étant demeurée indécise, rien ne

s'opposa d'abord à la marche du vainqueur. Il prend sa revanche du sac

de Magdebourg[55] à la bataille de Leipzic, où il remporte une

victoire complète sur le féroce Tilly. De là, tandis que les Saxons

pénétroient en Bohème et en Silésie, il parcourt rapidement les

provinces de Franconie, du Haut-Rhin, de Souabe et de Bavière, toutes

les villes lui ouvrant leurs portes, et tous les princes protestants

s'empressant de faire alliance avec lui. Il passe ensuite le Rhin à

Oppenheim, force le 15 avril 1632 le passage du Lech[56]; et le 17 mai

suivant il entre triomphant dans Munich. C'est alors que Ferdinand,

naguère au faîte de la puissance, est réduit à la dure extrémité de

s'humilier à son tour devant le sujet orgueilleux dont il avoit

abaissé l'orgueil; et Walstein lui fait acheter aux conditions les

plus dures la grâce qu'il veut bien lui faire de reprendre le

commandement de ses armées. Sa première opération est de chasser les

Saxons de la Bohème; puis il transporte le théâtre de la guerre en

Saxe, pour forcer le roi de Suède à quitter la Bavière. Bientôt les

deux armées ennemies sont en présence à Lutzen: la bataille s'engage;

Gustave est tué au premier choc; mais les Suédois n'en sont pas moins

vainqueurs; et Walstein, forcé de se retirer en Bohème, se contente

d'en défendre l'entrée à l'armée victorieuse. C'est alors que la

situation précaire où se trouvoit son souverain lui fait concevoir des

projets ambitieux que Richelieu favorise, et dont il auroit profité

sans la catastrophe tragique qui termina la vie de cet illustre

ambitieux. Instruit qu'il le trahissoit, et impuissant à faire punir

juridiquement un sujet devenu en quelque sorte le rival de son maître,

Ferdinand le fit assassiner à Egra le 25 février 1634. Le roi de

Hongrie paroît alors à la tête des armées impériales, et signale ses

premières armes par la victoire de Nordlingue, où il écrase l'armée

des confédérés. L'assemblée générale des états protestants, qui

s'alloit réunir à Francfort-sur-le-Mein pour renouveler l'alliance

avec la Suède, se dissipe d'elle-même à la première nouvelle de cette

défaite; l'électeur de Saxe, l'ennemi le plus acharné de Ferdinand,

est le premier à faire sa paix avec lui: et le traité de Prague, dans

lequel le chef de l'empire reprit une partie de son ancien ascendant,

ayant été accepté par la plupart des princes protestants, le parti

Suédois parut abattu et ruiné sans retour[57].

[Note 55: Les habitants de Magdebourg, comptant sur

l'assistance du roi de Suède, n'avoient voulu écouter aucune

des sommations que leur avoit faites le général de

l'empereur. La ville ayant été emportée d'assaut le 10 mai

1631, Tilly l'abandonna à la fureur des soldats, qui

passèrent presque tous les habitants au fil de l'épée. Tout

y fut détruit de fond en comble, et il ne resta debout que

la cathédrale et quelques cabanes de pêcheurs.]

[Note 56: Tilly y reçut une blessure, dont il mourut trois

jours après.]

[Note 57: Le ministre suédois Oxenstirn fut si effrayé de

cette défection générale de la ligue protestante, qu'il

entra lui-même en négociation pour tâcher de faire

comprendre la Suède dans le traité. Mais l'empereur ayant

refusé d'avoir aucune communication directe avec le cabinet

de Suède, et l'électeur ne faisant que des propositions peu

acceptables, Oxenstirn rompit lui-même les conférences,

jugeant plus avantageux aux intérêts de la Suède et à sa

dignité, de voir son armée chassée de l'empire que de subir

les conditions d'une paix déshonorante.]

Tant que ce parti avoit été triomphant, Richelieu, par un reste de

pudeur, avoit tenu secrète l'alliance contractée entre la France et le

chef de la ligue protestante; et, se renfermant dans une neutralité

apparente, il offroit aux princes catholiques de l'Allemagne qui

imploroient son secours contre un si terrible vainqueur, le partage de

cette neutralité que Gustave rendoit impossible par les conditions

intolérables auxquelles il vouloit la leur faire acheter. Dès que

l'artificieux ministre vit la cause des Suédois sur le point d'être

perdue, il leva le masque et se déclara ouvertement pour eux. Un

nouveau traité est signé à Compiégne, le 28 avril 1635, entre Louis

XIII et la reine Christine. La France traite en même temps avec les

États-Unis, rompant ainsi la trève que ceux-ci étoient prêts à

conclure avec l'Espagne; et chaque prince de l'union protestante est

appelé à faire avec Richelieu son traité particulier. Maître de la

Lorraine, dont il s'étoit emparé, n'ayant d'autre droit pour le faire

que celui du plus fort,[58] celui-ci porte la guerre tout à la fois

dans les Pays-Bas; dans les états héréditaires de l'Autriche, où il

envoie une armée auxiliaire des armées protestantes; en Italie où il

traite contre l'empereur avec les ducs de Savoie, de Parme et de

Mantoue[59]. L'Europe entière est embrasée; et des résultats décisifs

auroient pu seuls, même selon les règles de la politique humaine,

justifier le ministre qui avoit allumé ce feu qu'il ne lui étoit pas

donné de pouvoir éteindre. Ils furent loin de l'être: partout les

succès sont contestés, partout les revers suivent les victoires. Les

armées françoises entrent à diverses reprises dans le pays ennemi, et

sont obligées d'en sortir; les ennemis de leur côté pénètrent en

France sur plusieurs points, et les alarmes qu'ils causent se font

ressentir jusqu'à Paris[60]. La Bourgogne, la Picardie, la Guienne, le

Languedoc, sont tour à tour envahis et dévastés par les Impériaux ou

par les Espagnols; les armées françoises envahissent et dévastent à

leur tour les Pays-Bas, le Milanois, la Lorraine, la Franche-Comté, la

Catalogne, la Cerdagne et le Roussillon. Le Portugal secoue le joug de

l'Espagne et s'allie avec la France pour consolider l'indépendance

qu'il venoit d'acquérir[61]. Pendant toute la vie de Richelieu, et six

années encore après sa mort, l'Europe fut comme un vaste champ de

bataille où parurent tour à tour les plus grands hommes de guerre qui

eussent encore illustré les temps modernes[62], où l'on ne voit que

villes prises et reprises, que batailles tour à tour gagnées et

perdues, sans qu'il y ait un parti qui puisse décidément s'attribuer

la victoire; mais les peuples souffrent et achèvent de se

corrompre[63].

[Note 58: Richelieu trouvoit mauvais qu'un prince catholique

ne demeurât pas spectateur indifférent d'une lutte qui

s'élevoit entre le chef de l'empire et un prince protestant.

La cour de France étoit en outre irritée contre lui, à cause

du mariage secret de la princesse Marguerite, sa soeur, avec

le duc d'Orléans, mais fort injustement sans doute,

puisqu'il offroit de consentir à la dissolution de ce

mariage. Il s'engageoit en même temps à donner des garanties

suffisantes de sa fidélité, demandant seulement que le roi

n'exigeât point qu'il remît entre ses mains Nancy, capitale

de ses états, ce qu'il ne pouvoit faire sans renoncer en

même temps au titre de prince souverain. Richelieu ne voulut

rien entendre; la ville fut assiégée et prise, moitié par

force, moitié par artifice; et le duc se vit momentanément

dépouillé de ses états.]

[Note 59: Ce traité fut signé à Rivoli, en Piémont, le 11

juillet 1635. Le principal commandement étoit donné au duc

de Savoie; et des articles secrets régloient le partage du

duché de Milan entre les ducs de Savoie et de Mantoue. Le

roi de France se réservoit quelques places et districts du

côté du Piémont.]

[Note 60: La prise de Corbie (en 1635) y excita une telle

frayeur, que l'on enrôla tous les laquais en état de porter

les armes. Chaque propriétaire ou principal locataire de

maison eut ordre de fournir un homme; tous les

gentilshommes, maîtres d'hôtel et officiers servants du roi,

furent cités pour se faire inscrire dans les vingt-quatre

heures. Tout à Paris, de gré ou de force, devint soldat,

comme si l'ennemi eût déjà été à ses portes; mais cette

terreur ne dura qu'un moment.]

[Note 61: Les Espagnols en furent chassés en 1640, et l'on

proclama roi de Portugal, Jean IV, de la maison de Bragance.

Le traité par lequel le nouveau roi fit alliance avec la

France, fut signé à Paris, le premier juin 1641.]

[Note 62: Avant sa mort, Tilly, Walstein, Gustave roi de

Suède, le duc de Saxe Weymar, Jean Banier, Gustave Horn,

Mercy, Jean de Werth, le maréchal d'Harcourt, le maréchal de

Guébriant, etc.; après sa mort, Turenne, Merci, le duc

d'Enghien, Piccolomini, Torstenson, Wrangel, Koenigsmarck,

etc.]

[Note 63: La guerre de trente ans ne finit qu'en 1648, sous

le ministère du cardinal Mazarin. C'est le 24 octobre de

cette année que fut signé à Munster et à Osnabruck le fameux

traité de Westphalie, tant vanté par l'école de nos modernes

diplomates. Nous aurons bientôt occasion d'en parler, et

nous ferons voir que ce fut une paix aussi funeste que la

guerre qui l'avoit précédée: on négocia comme on avoit

combattu, pour le matériel de la société. Cette paix ne fut

point générale, et la guerre continua entre la France et

l'Espagne jusqu'à la paix des Pyrénées, conclue en 1659.]

Les progrès de cette corruption furent d'autant plus rapides, que ce

fut dans cette guerre fatale que parurent entièrement à découvert ces

ressorts de la politique des princes chrétiens, uniquement fondée sur

ce principe, qu'elle devoit être entièrement séparée de la religion,

tandis que le fanatisme, qui est le caractère de toutes les sectes

naissantes, produisoit parmi les princes protestants une sorte

d'unité. Ainsi donc, ceux-là tendoient sans cesse à se diviser entre

eux, parce qu'ils étoient uniquement occupés de leurs intérêts

temporels; et ceux-ci, bien que leurs doctrines dussent incessamment

offrir au monde ce matérialisme social dans ce qu'il a de plus

désolant et de plus hideux, trouvoient alors, dans l'esprit de secte

et dans une commune révolte contre les croyances catholiques, des

rapports nouveaux et jusqu'alors inconnus qui les lioient entre eux,

et de tous les coins de l'Europe attachoient à leurs intérêts

politiques tous ceux qui partageoient leurs doctrines. Avant la

réformation, les puissances du Nord étoient en quelque sorte

étrangères à l'Europe; dès qu'elles l'eurent embrassée, elles

entrèrent dans l'alliance protestante et, par une suite nécessaire,

dans le système général de la politique européenne. «Des états qui

auparavant se connoissoient à peine, dit un auteur protestant

lui-même[64], trouvèrent, au moyen de la réformation, un centre commun

d'activité et de politique qui forma entre eux des relations intimes.

La réformation _changea_ les rapports des citoyens entre eux et des

sujets _avec leurs princes_; elle changea les _rapports politiques_

entre les états. Ainsi un destin bizarre voulut que _la discorde qui

déchira l'église_ produisît un lien qui unît plus fortement les

_états_ entre eux[65].» Enfoncés dans ce matérialisme insensé, au

moyen duquel ils achevoient de se perdre et de tout perdre, ces mêmes

princes catholiques se croyoient fort habiles en se servant, au

profit de leur ambition, de ce fanatisme des princes protestants, ne

s'apercevant pas qu'il n'avoit produit entre eux cette sorte d'union

politique que par ce qu'il y avoit en lui de religieux, et que c'étoit

là un effet, singulier sans doute, mais naturel, inévitable même, de

ce qui restoit encore de _spirituel_ dans le protestantisme.

[Note 64: Schiller.]

[Note 65: L'auteur n'entend parler ici que des états

protestants.]

Ainsi donc, chose étrange, ce qui appartenoit à l'unité se divisoit;

et il y avoit accord parmi ceux qui appartenoient au principe de

division. Déjà on en avoit eu de tristes et frappants exemples dans

les premières guerres que l'hérésie avoit fait naître en France: on

avoit vu des armées de sectaires y accourir de tous les points de

l'Europe au secours de leurs frères, chaque fois que ceux-ci en

avoient eu besoin; tandis que le parti catholique n'y obtenoit de

Philippe II que des secours intéressés, astucieusement combinés,

quelquefois aussi dangereux qu'auroient pu l'être de véritables

hostilités. La France en avoit souffert sans doute; mais, nous avons

vu aussi que cette politique perverse n'avoit point réussi à son

auteur.

L'histoire ne la lui a point pardonnée; cependant qu'il y avoit loin

encore de ces manoeuvres insidieuses à ce vaste plan conçu par une

puissance catholique, qui, dans cette révolution dont l'effet étoit de

séparer en deux parts toute la chrétienté, réunit d'abord tous ses

efforts pour comprimer chez elle l'hérésie qui y portoit le trouble et

la révolte; puis, devenue plus forte par le succès d'une telle

entreprise, ne se sert de cette force nouvelle que pour aller partout

ailleurs offrir son appui aux hérétiques, fortifier leurs ligues,

entrer dans leurs complots, légitimer leurs principes de rébellion et

d'indépendance[66], les aider à les propager dans toute la chrétienté,

indifférente aux conséquences terribles d'un système aussi pervers, et

n'y considérant que quelques avantages particuliers dont le succès

étoit incertain, dont la réalité même pouvoit être contestée! Voilà ce

que fit la France, ou plutôt ce que fit Richelieu après s'en être

rendu le maître absolu; tel est le crime de cet homme, crime le plus

grand peut-être qui ait jamais été commis contre la société.

[Note 66: Voici comment s'exprime le duc d'Olivarès dans une

de ces lettres, au moment où les armées françoises

s'apprêtoient à entrer dans la Catalogne: «Si la nécessité

d'une juste défense et l'_intérêt de la religion_ permettent

quelquefois la vente des calices et des vases sacrés,

pourquoi ne feroit-on pas des choses moins extraordinaires

dans une occasion si pressante? il est constant que _partout

où les François mettent le pied, la secte de Calvin y entre

avec eux_; puisque l'État et la Religion _sont également

menacés_, je dois parler sans déguisement, etc.» (Recueil

d'Aubert, t. II, p. 365.)]

L'abaissement de la maison d'Autriche étoit devenu pour lui comme une

idée _fixe_ à laquelle étoient enchaînées toutes les facultés de son

esprit et toutes les forces de sa volonté. Rien ne put jamais l'en

faire départir, ni les chances douteuses d'une guerre où les revers et

les succès furent si long-temps balancés; ni les malheurs des

provinces qu'écrasoient les impôts après qu'elles avoient été

dévastées par les armées[67]; ni l'indignation des gens de bien qui

détestoient cette guerre impie, la considérant dès-lors comme le fléau

et le scandale de la chrétienté[68]; ni les exhortations paternelles

du chef de l'Église, qu'il ne se faisoit aucun scrupule de tromper et

de combattre comme _politique_, parce que, selon lui, la politique

n'avoit rien à démêler avec la religion[69]; ni son maître lui-même,

dont la conscience se réveilloit quelquefois pour s'élever contre les

iniquités d'un tel ministre[70], et à qui il avoit su persuader

qu'après l'avoir jeté dans de si grands périls et de si grands

embarras, lui seul étoit capable de l'en tirer[71]. Pour arriver à ce

but, il déployoit, ainsi que nous l'avons déjà dit, une activité et

des ressources qui tenoient du prodige: il avoit des agents et des

espions dans toutes les cours de l'Europe; il négocioit sans cesse

avec amis et ennemis[72]; il enseignoit la trahison aux grands[73],

il poussoit les petits à la révolte[74]; et ses manoeuvres pour

soutenir le parti puritain en Angleterre et pour exciter les

mécontents d'Écosse, doivent le faire considérer comme un des auteurs

de la révolution qui fit monter Charles Ier sur l'échafaud[75]. Toutes

ces entreprises inouïes qui étonnoient et troubloient l'Europe, il les

exécutoit au milieu des conspirations sans cesse renaissantes qui se

tramoient contre lui[76]; et lorsqu'on le croyoit perdu, c'étoit par

le supplice, l'exil ou l'emprisonnement des conspirateurs qu'il

apprenoit à ses ennemis à redouter un pouvoir que sembloient affermir

les dangers et les travaux. Tout finit donc par trembler devant lui;

et le parlement, qui fut à ses pieds jusqu'au dernier moment, en

murmurant sans doute, mais osant à peine faire entendre ses

murmures[77]; et le clergé qui, en vertu des _libertés gallicanes_,

continuoit de résister au pape chaque fois que l'occasion s'en

présentoit, et qui, en vertu des _servitudes_ auxquelles il s'étoit

volontairement réduit à l'égard du pouvoir temporel, ne savoit rien

opposer aux violences de ce ministre, à ses hauteurs, et accordoit

tous les subsides qu'il jugeoit à propos de lui demander[78]; et la

cour, qui avoit fini par l'honorer un peu plus que le monarque

lui-même; et les gens de guerre pour qui il étoit la source de toutes

faveurs et de tout avancement[79]; et la reine Anne d'Autriche

elle-même, qu'il traita en criminelle d'état, et força de s'accuser et

de demander grâce devant le roi son époux, pour avoir osé exprimer

dans quelques lettres le désir que la France fût débarrassée de son

ministre, et que la bonne intelligence fût enfin rétablie entre son

père et son mari[80]. Enfin tel étoit l'empire qu'il avoit pris sur

Louis XIII, qu'il le força, peu de semaines avant sa mort, à lui

sacrifier des serviteurs qu'il aimoit[81]; et que ce foible prince

recula devant la menace que lui fit de se retirer dans son

gouvernement du Hâvre, un homme qui étoit près de sortir de ce monde

pour aller dans l'autre rendre compte devant Dieu.

[Note 67: La France, pendant le cours de cette guerre, eut

presque toujours quatre armées en campagne; en 1638, elle en

eut jusqu'à sept, sans compter sa flotte et ses galères.]

[Note 68: L'opinion de tout ce qu'il y avoit en France

d'honnête et d'éclairé, étoit que «Le cardinal n'avoit

allumé la guerre en Europe que pour se rendre nécessaire et

pour satisfaire son ambition, et que le roi rendroit compte

à Dieu de tout le sang humain dont les villes et les

provinces étoient inondées. On gémissoit sur le malheur des

peuples; on étoit scandalisé des alliances contractées avec

les puissances hérétiques; on déploroit le pillage des

églises et l'oppression des catholiques d'Allemagne, etc.»

(Continuat. du P. Daniel. T. XV, in-4º, p. 17.)]

[Note 69: Le pape le considéroit, avec juste raison, comme

le seul auteur de cette guerre qui désoloit la chrétienté,

et voyoit avec douleur et ressentiment, sa médiation sans

cesse rejetée par un prince de l'Église qui sembloit s'être

fait le plus grand ennemi du saint-siége et de la religion.

Celui-ci prenoit avec le saint Père, tour à tour, ou des

manières soumises ou un ton menaçant, selon qu'il vouloit le

tromper ou l'effrayer. Mazarin, qu'Urbain VIII avoit envoyé

en France pour travailler à une paix si ardemment désirée,

et dont Richelieu avoit su reconnoître la souplesse et

l'habileté, lorsqu'il n'étoit encore que simple officier

dans les troupes du pape, aidoit ce ministre dans toutes ces

manoeuvres auprès de sa cour: ce fut là l'origine de sa

fortune.]

[Note 70: Il est remarquable que toute personne qui avoit su

obtenir la confiance de Louis XIII dans l'intimité de la vie

privée, parvenoit très-facilement à l'aigrir contre le

cardinal. Il sembloit même qu'il n'attendît que de

semblables occasions pour manifester l'impatience avec

laquelle il supportoit un joug qu'il lui étoit impossible de

briser. Richelieu, maître absolu de la France, ne vivoit

auprès de son maître que d'alarmes et d'inquiétudes, et

étoit obligé d'employer plus de soins et d'habileté pour

venir à bout d'un favori, que pour tenir tête à tous les

cabinets de l'Europe. Mlle de la Fayette et le P. Caussin,

confesseur du roi, furent sur le point de renverser sa

fortune; et si celui-ci eût été aussi expérimenté en

intrigues de cour, qu'il avoit de droiture de coeur et

d'esprit, il est probable qu'il seroit venu à bout du

dessein qu'il avoit formé de délivrer la chrétienté de la

tyrannie de Richelieu. Il ne s'agissoit que de présenter au

roi une personne qu'il jugeât capable de succéder à ce

ministre: «Mais, dit un écrivain du temps (Vittorio Siri),

il n'y avoit seulement pas pensé, tant il étoit peu propre à

mener une affaire de cette importance.» Ce qui fit qu'il

succomba.]

[Note 71: Il résulte des entretiens secrets et confidentiels

qu'eut le roi avec le P. Caussin, que ce prince étoit

persuadé que la guerre qu'il faisoit à l'Espagne étoit juste

et nécessaire; que les sollicitations du pape devoient être

comptées pour rien dans une affaire de cette nature; que la

reine sa femme étoit stérile et n'avoit aucune affection

pour lui; que la reine sa mère vouloit le détrôner pour

mettre la couronne sur la tête de Monsieur; que la plupart

des grands du royaume et des seigneurs de sa cour ne lui

étoient point attachés; que plusieurs étoient disposés à le

trahir pour secouer le joug de l'autorité royale qui leur

étoit insupportable; qu'ils soulevoient le peuple contre

lui, et que, _sans le cardinal, il auroit peine à se

maintenir sur le trône_; qu'enfin son peuple n'étoit pas

aussi malheureux, ni aussi surchargé d'impôts que les gens

mal intentionnés pour le gouvernement affectoient de le

publier; qu'après tout l'on n'étoit ni plus riche ni plus

heureux dans les autres États de l'Europe, et qu'il _y avoit

même du danger à laisser le peuple dans une trop grande

abondance_. (Mém. Man. revu par le P. Caussin.) Le cardinal

avoit même trouvé des théologiens et des canonistes en

nombre suffisant pour tranquilliser sa conscience sur des

alliances avec des princes protestants contre des princes

catholiques, et lui persuader que de telles alliances

n'étoient point contraires à la loi de Dieu, _surtout après

les précautions que l'on avoit prises pour maintenir partout

l'exercice public et tranquille de la véritable religion_.

(Contin. du P. Daniel, tom. XV, in-4º, pag. 117.) Il pensoit

aussi et déclare formellement dans son testament politique

que «Le roi auroit pu accepter _avec justice_ l'alliance des

Turcs qui lui avoit été plusieurs fois offerte.»]

[Note 72: Il étoit persuadé qu'une négociation n'est jamais

stérile, et que si elle ne produit aucun effet présent, on

en retire toujours un avantage certain pour l'avenir. Aussi

ne furent-elles jamais aussi fréquentes que sous son

ministère. Il n'y avoit point de cour en Europe dont il ne

connût parfaitement les intérêts, et à laquelle il ne fît

faire sans cesse quelque proposition nouvelle pour en

recueillir quelque fruit. À ses amis, il montroit la route

qu'il falloit suivre, et se servoit habilement de leurs

forces pour augmenter les siennes; à l'égard de ses ennemis,

il leur tendoit à tous moment des piéges pour affoiblir leur

puissance. On peut dire qu'au moyen de ces continuels

artifices, il étoit devenu en quelque sorte le ministre de

toutes les cours de l'Europe. (Voyez _Test. Polit._, 2e.

part., chap. VI.)]

[Note 73: Ayant su le projet ambitieux qu'avoit formé

Walstein de quitter le service de l'empereur et de se faire

roi de Bohème, il envoya auprès de lui un officier nommé

Duhamel, pour lui offrir le secours et la protection du roi

de France dans cette coupable entreprise.]

[Note 74: Il se justifie, dans son testament politique,

d'avoir excité le soulèvement des Catalans contre l'Espagne.

Le fait est si odieux en lui-même, qu'il lui étoit

impossible d'en convenir; mais comment croire qu'il n'ait

pas été complice de ces rebelles, lorsqu'on le voit leur

porter secours et négocier avec eux?]

[Note 75: M. de Brienne ne peut s'empêcher d'en convenir, et

ne le disculpe qu'en faisant remarquer «que les choses

allèrent bien plus loin que le cardinal ne _l'avoit prévu_,

et qu'il ne l'eût souhaité.»]

[Note 76: Gaston, qui, jusqu'à la naissance du Dauphin,

depuis Louis XIV, causa de si grands embarras au cardinal, à

cause de l'importance que lui donnoit sa qualité d'héritier

présomptif de la couronne, n'obtint cependant d'autres

résultats de tant de cabales qu'il forma contre lui et de

tant de projets mal conçus, que de sacrifier inutilement

ceux qui avoient été assez imprudents pour se dévouer à sa

passion et à ses intérêts. On sait quelle fut la catastrophe

sanglante du duc de Montmorenci, dernier rejeton de son

illustre race: bien d'autres, dans cette fatale apparition

du prince en Languedoc, eussent partagé son sort, si la

fuite ne les eût mis à couvert. Telle étoit la haine qu'on

portoit à ce redoutable ministre, que, malgré la terreur

dont il s'environnoit et dont il sembloit en quelque sorte

se faire une sauvegarde, on ne cessa pas un seul instant, et

jusqu'à ses derniers moments, de conspirer contre lui. Dans

un complot de ce genre, très-profondément combiné,

l'irrésolution de Gaston, qui, au moment de l'exécution,

n'osa pas faire le geste que l'on attendoit comme signal,

sauva seule Richelieu d'une mort qui sembloit inévitable. Si

le comte de Soissons n'eût pas été tué à la bataille de la

Marfée, la partie étoit liée à Paris avec un grand nombre de

personnes à qui sa tyrannie étoit devenue

insupportable[76-A]: sur la première nouvelle que l'on

auroit eue des succès de l'armée espagnole, succès que l'on

croyoit immanquables, on devoit s'emparer de la Bastille, où

l'on avoit des intelligences, forcer le parlement à rendre

un arrêt en faveur du prince; enlever à la fois tous les

postes jusqu'au palais cardinal, établir des barricades dans

les parties de la ville où le peuple se montreroit le plus

échauffé, parvenir ainsi jusqu'au ministre que l'on auroit

enlevé ou poignardé. Il arriva au contraire, par la mort du

comte de Soissons, que MM. de Guise et de Bouillon, qui

avoient pris parti pour lui, furent obligés, l'un de se

soumettre aux conditions qu'on voulut lui imposer, l'autre

d'aller chercher un refuge à Bruxelles. La conspiration de

Cinqmars, la dernière qui ait menacé sa fortune et sa vie,

sembloit plus dangereuse encore, puisqu'on ne peut guère

douter que le roi lui-même ne fût d'accord avec les

conspirateurs, c'est-à-dire qu'il n'eût donné une sorte de

consentement à ce qu'on le délivrât de son ministre, même

par les moyens les plus violents[76-B]. Cependant elle finit

comme les autres par le supplice, l'exil ou l'emprisonnement

des conjurés[76-C]. Le cardinal étoit alors mourant, et

suivit de près ses dernières victimes dans la tombe.]

[Note 76-A: L'abbé de Gondi, que nous verrons bientôt jouer

un si grand rôle dans la guerre de la fronde, étoit entré

dans cette conspiration.]

[Note 76-B: Il n'y donna pas son consentement formel; mais,

si l'on en croit Monglat, l'un des conjurés, il souffroit

qu'on parlât devant lui du projet d'assassiner le cardinal,

qu'on lui proposât même de l'approuver, et n'en témoignoit à

son favori ni moins de confiance ni moins d'affection. Sans

le traité que les chefs de ce complot avoient eu

l'imprudence de signer avec l'Espagne, il est probable

qu'ils auroient réussi. Ce fut la découverte de cette pièce

qui les perdit. Louis XIII, dès qu'il en eut connoissance,

les abandonna à Richelieu.]

[Note 76-C: Le duc de Bouillon, qui s'y trouvoit encore

impliqué, perdit cette fois sa principauté de Sedan, qu'il

étoit parvenu à conserver dans la conspiration précédente.]

[Note 77: Soit que, par mesures financières, il lui plût de

créer de nouveaux offices, ou qu'il fît présenter des édits

bursaux à l'enregistrement; soit qu'il jugeât à propos de

faire juger par commissaires des accusés que cette cour de

justice réclamoit comme appartenant à sa jurisdiction, ainsi

qu'il arriva dans les affaires du maréchal de Marillac et du

duc de la Valette, la moindre résistance qu'elle osoit lui

opposer, lui attiroit à l'instant même les traitements les

plus durs et les plus humiliants. Ses arrêts étoient cassés

comme de juges _incompétents, interdits et sans pouvoirs_;

ses députés étoient mandés au Louvre, où le roi, endoctriné

par son ministre, ne les recevoit que la menace à la bouche,

ne leur laissant d'autre parti que celui d'obéir à l'instant

même, pour éviter qu'il ne se portât contre leur compagnie

aux dernières extrémités; ce qui n'empêchoit que des lettres

de cachets ne fussent très-souvent envoyées à ceux de ses

membres qui s'étoient montrés les plus ardents dans la

délibération, et qu'à la suite de ces appels ou de ces

remontrances, il n'y en eût presque toujours quelques-uns de

punis par l'exil ou par la prison.]

[Note 78: Le parlement ayant déclaré nul le mariage de

Gaston avec la princesse de Lorraine, ce prince en appela au

pape, qui décida, sans s'arrêter aux subtilités qu'on lui

opposoit touchant les irrégularités du contrat civil, que

les lois particulières de la France ne pouvoient influer en

aucune manière sur le sacrement, lequel dépendoit uniquement

de l'institution de J. C. et des lois de l'Église; et que ce

mariage, ayant été contracté selon toutes les règles

prescrites par le concile de Trente, avoit tous les

caractères qui le rendoient indissoluble. Le clergé de

France _en pensa autrement_; et, dans une assemblée générale

qu'il tint l'année suivante (en 1635), il fut établi que la

coutume ancienne de France, relativement aux mariages des

princes, devoit l'emporter sur une décision du pape en

_matière de sacrements_, qu'un mariage qu'il avoit déclaré

_valide_, ne l'étoit pas; et _cet avis prévalut_. Mais dans

une autre assemblée de ce même clergé, que le cardinal

convoqua à Mantes, en 1641, pour en obtenir un secours

extraordinaire en raison des besoins extrêmes de l'état, les

deux présidents et quelques évêques ayant opiné à ne pas

accorder la somme entière qui étoit demandée, un commissaire

du roi entra dans l'assemblée, et signifia aux opposants des

lettres de cachet qui leur ordonnoient d'en sortir à

l'instant même, et de se rendre incontinent dans leurs

diocèses sans passer par Paris. On vota alors le subside tel

que le ministre l'avoit réglé; et les orateurs du clergé

admis à lui présenter leurs hommages, après avoir harangué

le roi, épuisèrent pour le louer toutes les formules de

l'adulation.]

[Note 79: Pour lui plaire et réussir dans ce que l'on

sollicitoit auprès de lui, il ne suffisoit point de se

montrer dévoué au bien de l'état et de se dire le serviteur

du roi, il falloit lui persuader que l'on étoit surtout son

_serviteur_ et entièrement _dévoué_ à sa personne. C'étoit

là ce que recommandoient par-dessus tout ses affidés à ceux

à qui ils vouloient du bien.]

[Note 80: Voilà au fond à quoi se réduisoit cette

correspondance d'Anne d'Autriche avec l'Espagne,

correspondance dont le cardinal fit tant de bruit, et à

l'occasion de laquelle on procéda à l'égard de la reine de

France comme on auroit pu le faire envers une personne

coupable de haute trahison. Ses papiers furent saisis au

Val-de-Grâce; on la menaça de faire mettre ses domestiques à

la question, et elle fut obligée de s'avouer, par écrit,

coupable envers son époux, d'intelligences avec les ennemis

de l'état.]

[Note 81: C'étoient quatre officiers des gardes qu'il

prétendoit être entrés dans le complot de Cinqmars. Louis

XIII, qui leur étoit fort attaché, refusa d'abord, et même

avec emportement, d'accorder au cardinal leur renvoi et leur

exil. Celui-ci insista avec plus de hauteur encore que son

maître, et le roi céda. Tous reçurent en s'éloignant des

témoignages de sa bienveillance. Trevelles, l'un d'eux,

étoit à peine parti, qu'il lui envoya un gentilhomme lui

dire de sa part qu'il n'avoit pu refuser son éloignement aux

instances réitérées du cardinal, mais qu'il lui conservoit

toujours la même amitié; qu'au reste son _exil ne seroit pas

long_ (Richelieu mourut quelques semaines après cet

événement); puis, n'osant pas montrer à son ministre à quel

point il étoit affecté du sacrifice qu'il l'avoit forcé de

lui faire, il fit tomber tout son ressentiment sur Chavigni,

qui n'avoit été auprès de lui que le porteur de la demande

de Richelieu.]

Tant qu'il vécut, les hérétiques, qu'il avoit comprimés plutôt

qu'abattus en France, n'osèrent remuer; et c'en fut même fini à jamais

de l'espèce de puissance politique qu'ils s'y étoient arrogée. Mais

comme ce prince de l'Église étoit en même temps le protecteur de

l'hérésie hors de France, il ne pensa pas un seul instant à l'empêcher

de se propager au milieu du royaume très-chrétien; indifférent à toute

licence des esprits et à tout désordre moral, pourvu que l'on se

courbât sous sa main de fer, et que l'ordre matériel ne fût point

troublé. Aussi arriva-t-il, par l'effet de cette politique scandaleuse

et par cette communication continuelle que tant de campagnes faites

sous les mêmes drapeaux établissoient entre les Français catholiques

et les protestants étrangers, que le nombre des sectaires et des

libres-penseurs s'accrut sous Louis XIII plus que sous aucun des

règnes qui l'avoient précédé, n'attendant que des circonstances plus

favorables pour exercer de nouveau leurs ravages et recommencer leurs

attaques contre la société. Nous ne tarderons point à les voir

reparoître sous d'autres formes, dans une position différente,

employant d'autres armes, et n'en marchant pas avec moins d'ardeur et

de persévérance vers le but qu'ils vouloient atteindre et qu'enfin ils

ont atteint. Alors ceux-là même qui avoient le plus conservé pour

Richelieu de cette vieille admiration que ne lui ont pas refusée

quelquefois les esprits les plus impatients de toute autorité

légitime[82], conviendront peut-être que nous ne l'avons point trop

sévèrement jugé, et ne pourront trouver pour lui d'autre excuse que de

dire qu'_il ne comprit point_ toute l'étendue du mal qu'il faisoit, ni

les suites qu'il devoit avoir. Nous sommes nous-même porté à croire

qu'il en est ainsi, bien que nous ne l'en considérions pas moins comme

un homme sans conscience et sans probité; et reconnoissant en lui,

ainsi que nous l'avons déjà fait, la force de la volonté, un esprit

subtil, actif, infatigable, nous lui refusons les vues profondes qui

font le véritable homme d'état; persuadé d'ailleurs qu'on ne peut

l'être dans aucune société sans être un homme religieux, et dans une

société chrétienne surtout, si l'on n'est en même temps un parfait

chrétien[83].

[Note 82: Il est remarquable en effet que ce sont

ordinairement les plus grands partisans de toutes les

fausses libertés qui se montrent les plus grands

enthousiastes des tyrans et des despotes, et nous en avons

de notre temps des exemples qui sont faits pour étonner.

C'est que ces hommes, qui ne craignent point de remuer la

société jusque dans ses fondements pour réaliser les

chimères de leur orgueil, effrayés bientôt des conséquences

terribles de leurs entreprises et des orages qu'ils ont

amassés sur leurs têtes, sentent le besoin du pouvoir, et

l'appellent à leur secours. Il reparoît alors, mais autre

qu'il n'avoit été, et s'en fait applaudir jusque dans ses

plus grandes violences, parce que, s'il n'étoit violent, il

ne pourroit les sauver des périls où les ont jetés leurs

propres fureurs.]

[Note 83: L'un des hommes à qui les grandes renommées en

imposoient le moins, l'illustre comte de Maistre appelle

Richelieu, «L'un des plus grands génies qui aient jamais

veillé près d'un trône;» et lui donne ce magnifique éloge

dans un livre où il peint, en traits aussi vifs

qu'énergiques, le ravage qu'avoit fait en France la doctrine

qui a séparé le pouvoir politique du pouvoir religieux. (_De

l'Égl. Gallic._, p. 298.) Ceci ne prouve autre chose sinon

que le génie même le plus vaste ne peut pas tout embrasser,

et que l'oeil le plus pénétrant ne peut pas tout voir.]

Richelieu mourut à Paris dans son palais le 4 décembre 1642. Louis

XIII reçut la nouvelle de sa mort avec indifférence; et l'on ne tarda

point à s'apercevoir qu'il éprouvoit une satisfaction secrète d'être

délivré de cette servitude à laquelle un sujet audacieux avoit su

depuis si long-temps le réduire. Le jour même de sa mort, Mazarin

qu'il avoit recommandé au roi comme le personnage le plus propre à le

remplacer, entra au conseil pour y occuper, dès son entrée, la

première place. Rien ne fut changé du reste dans le ministère; et le

grand conseil, composé de tous les ministres, continua de tenir ses

séances comme à l'ordinaire; mais toutes les résolutions furent prises

dans un conseil secret où furent admis seulement trois ministres,

Mazarin, Chavigny et Desnoyers[84]. Là Louis XIII manifesta hautement

sa volonté très-décidée de gouverner lui-même et de ne plus se laisser

maîtriser par les agents de son autorité[85]. Il fit voir en même

temps qu'il étoit plus pitoyable pour ses peuples et plus

consciencieux dans sa politique qu'on n'avoit pu le penser, lorsque

Richelieu abusoit de son nom pour opprimer la France et troubler

l'Europe. Il étoit résolu d'apporter de prompts remèdes à tant de

maux[86]; mais le temps ne lui en fut pas laissé, et déjà atteint

d'une maladie mortelle lorsqu'il fut délivré de son ministre, il

mourut lui-même à St-Germain-en-Laye le 14 mai de l'année suivante,

laissant deux fils, Louis XIV, né le 5 septembre 1638,[87] et

Philippe, duc d'Anjou, né le 21 septembre 1640.

[Note 84: Les deux autres secrétaires d'état étoient MM. de

Brienne et de la Vrillière.]

[Note 85: Desnoyers en fit bientôt la triste expérience, et

fut renvoyé pour avoir voulu imiter le cardinal de Richelieu

et essayé de conduire son maître.]

[Note 86: «Ah! mon pauvre peuple, s'écria-t-il au lit de la

mort, je lui ai bien fait du mal à raison des grandes et

importantes affaires que je me suis vues sur les bras, et je

n'en ai pas eu toujours toute la pitié que je devois, et

telle que je l'ai depuis deux ans, ayant été partout en

personne et vu de mes yeux toutes ses misères; mais, si Dieu

veut que je vive encore, ce que je n'ai pas grand sujet de

croire et beaucoup moins de souhaiter, la vie n'ayant rien

qui me semble aimable, j'espère qu'en deux autres années je

le pourrai mettre à son aise.» (_Mém. de madame de

Motteville_, tom. I.)]

[Note 87: La naissance de Louis XIV est due à un événement

singulier. On sait l'éloignement, ou pour mieux dire

l'espèce d'aversion que Louis XIII avoit conçue pour la

reine: étant parti un jour de Versailles pour aller coucher

à Saint-Maur, et passant par Paris, il lui plut de s'arrêter

au couvent de la Visitation pour y rendre visite à Mlle. de

la Fayette. Pendant cette visite, il survint un orage

violent qui se prolongea jusqu'à la nuit, de manière que le

roi se trouva embarrassé, voyant de la difficulté à

continuer son voyage, et son appartement n'étant point tendu

au Louvre. Guitaut, capitaine aux gardes, lui fit entendre

que chez la reine il trouveroit un souper et un appartement

tout préparé. Louis rejeta d'abord cette proposition; mais

l'orage redoublant, il finit par l'accepter. Anne

d'Autriche, mariée depuis vingt-deux ans, accoucha neuf mois

après de son premier fils: elle n'en fut ni plus aimée, ni

plus considérée de son mari.]

Si l'on excepte une émeute qui s'éleva dans Paris à l'occasion des

protestants,[88] et si l'alarme momentanée que lui causa la marche des

Espagnols en Picardie, lors de la prise de Corbie, cette capitale

n'éprouva sous ce règne aucune émotion qui mérite d'être remarquée.

Dans le calme dont elle ne cessa de jouir, ses faubourgs s'accrurent,

sa population augmenta; et, par une suite nécessaire de cet état de

repos dans un pays catholique, les fondations pieuses et charitables

s'y multiplièrent plus que sous la plupart des règnes précédents.

Cependant la police étoit toujours imparfaite; et l'on est étonné de

voir, sous un gouvernement aussi vigoureux, tant d'imprévoyance et de

désordre dans l'administration de la première ville du royaume. La

famine et la peste y emportèrent à différentes époques un grand nombre

d'habitans; plusieurs incendies y causèrent de grands ravages[89];

des bandes de voleurs la désolèrent[90]; et l'on ne voit point que les

magistrats, malgré tout leur zèle et tout leur dévouement, aient eu

entre les mains des moyens suffisants pour prévenir ou même pour

arrêter dans leur source de semblables fléaux. Sous ce règne, les rues

de Paris, depuis long-temps négligées et devenues presque

impraticables, furent entièrement repavées: l'on projeta même de

rendre navigables les fossés qui l'entouroient, et de faire construire

de nouveaux ponts pour la commodité du commerce; mais la grandeur du

projet et les dépenses considérables qu'il auroit exigées, le firent

abandonner.

[Note 88: Elle fut excitée par la mort du duc de Mayenne,

tué en 1621 au siége de Montauban. Le peuple de Paris, qui

chérissoit ce prince, attaqua les religionnaires à leur

retour de Charenton, où ils avoient un prêche, ce qui,

depuis long-temps, étoit vu de très-mauvais oeil par la

multitude. Ils furent assaillis en rentrant dans la ville, à

coups de pierres; et l'on en tua plusieurs. Une troupe de

ces furieux se porta ensuite à Charenton, où elle mit le feu

au temple, et pilla les marchands qui étoient dans la cour.

Ce tumulte, commencé à la porte Saint-Antoine, continua

plusieurs jours dans l'enceinte même de Paris.]

[Note 89: Le palais fut presque entièrement brûlé; plusieurs

ponts s'écroulèrent par le même accident. La Sainte-Chapelle

manqua aussi d'être consumée par les flammes.]

[Note 90: Ces voleurs, auxquels on donna le nom de _filous_,

étoient en si grand nombre, qu'ils repoussèrent plus d'une

fois, et avec perte, les archers du guet. On ne parvint à

les détruire qu'en ordonnant à tous les soldats, ouvriers et

mendiants valides qui se trouvoient alors sans occupation,

de sortir en vingt-quatre heures de la ville.]

(1643) Aigri contre la reine, à qui il croyoit avoir beaucoup de

reproches à faire; conservant surtout contre elle un profond

ressentiment de la part[91] qu'il l'accusoit d'avoir eue dans

l'affaire de Chalais; plus mécontent encore de son frère dont le

caractère foible, inconstant, et les continuelles mutineries lui

avoient causé tant de chagrins et de si fâcheux embarras, persuadé

d'ailleurs que l'un et l'autre étoient également incapables de

gouverner, Louis XIII auroit voulu pouvoir les exclure tous les deux

de la régence; et, avant la mort de Richelieu, il avoit déjà prononcé

cette exclusion à l'égard du duc d'Orléans, de la manière la plus dure

et la plus flétrissante pour lui. C'étoit une dernière satisfaction

qu'il sembloit donner à son ministre, mais se voyant lui-même sur le

point de mourir, et cherchant vainement quelque autre moyen de

pourvoir au gouvernement de l'état pendant la minorité de son fils, ce

fut pour lui une nécessité de revenir sur ses premières résolutions:

toutefois, il les modifia de manière à ne point laisser à son frère et

à sa femme un pouvoir trop absolu. Il nomma la reine régente, et

Gaston lieutenant-général du royaume; mais il institua en même temps

un conseil souverain de régence, sans lequel Anne d'Autriche ne

pouvoit rien décider. Le duc d'Orléans étoit le chef de ce conseil; en

cas d'absence, le prince de Condé le remplaçoit; et celui-ci étoit

remplacé par Mazarin[92]. La reine et Gaston jurèrent entre les mains

du roi de se conformer à ses dernières dispositions; le lendemain, 10

avril, sa déclaration à ce sujet fut enregistrée au parlement; et

Louis XIII rendit les derniers soupirs au milieu des intrigues et des

cabales qu'avoit déjà fait naître l'attente d'une révolution

très-prochaine dans les affaires.

[Note 91: Voyez pag. 69. Il étoit toujours persuadé qu'elle

avoit désiré sa mort pour épouser son frère le duc d'Anjou,

et ne revint pas, même au lit de la mort, de cette funeste

prévention.]

[Note 92: Les autres membres dont ce conseil étoit composé

étoient les sieurs Séguier, chancelier de France;

Bouthillier, surintendant des finances, et son fils

Chavigni, secrétaire-d'état.]

Et d'abord se rangèrent du parti de la reine tous ceux que la mort de

Richelieu avoit fait sortir de prison ou revenir de l'exil, ayant à

leur tête le duc de Beaufort, fils du duc de Vendôme; qui, dès

long-temps, lui avoit donné les marques du plus grand dévouement, et

en qui Anne d'Autriche avoit la confiance la plus entière[93]. Ce fut

là ce qu'on appela la cabale des _importants_, à cause des airs

d'autorité et de protection que se donnoient tous ceux qui y étoient

admis; et cette dénomination, qui jetoit sur eux une sorte de

ridicule, suffiroit seule pour prouver combien étoit foible et

incertain, dans ses premiers moments, le pouvoir de la régente. Les

plus brouillons, entre autres Potier, évêque de Beauvais,

prétendirent d'abord qu'il falloit emporter de vive force le pouvoir,

se persuadant qu'une simple déclaration de la reine suffiroit pour

annuler les restrictions que Louis XIII avoit mises à son influence

dans le gouvernement; d'autres plus prudents et plus expérimentés

prévinrent que l'on n'obtiendroit rien du parlement, si l'on ne se

présentoit à lui, muni du consentement des princes et des autres chefs

du conseil de régence. On négocia donc avec eux: on leur promit à tous

des dignités, des récompenses, et sous un autre titre, un pouvoir

aussi grand. Le prince de Condé accéda au traité par les instances de

sa femme, qui étoit dans l'intimité de la reine; le duc d'Orléans,

dont le favori, l'abbé de la Rivière, avoit été gagné, se laissa aller

plus facilement encore; et, dans le lit de justice que le jeune roi

tint le 18 mai, quatre jours après la mort de son père, Anne

d'Autriche obtint tout ce qu'elle voulut: elle fut déclarée régente,

tutrice sans restriction, et maîtresse de former un conseil à volonté.

Le cardinal Mazarin acheva de vaincre en cette circonstance les

préventions que la reine avoit d'abord conçues contre lui[94]. Sa

réputation d'habileté et d'expérience dans les affaires étoit grande:

c'étoit Richelieu lui-même qui l'avoit faite; ses manières prévenantes

et agréables firent le reste auprès d'une princesse qui n'étoit

insensible à aucune des petites vanités de son sexe. Il fut nommé

surintendant de l'éducation du roi, et, dans tous les points, la

déclaration de Louis XIII demeura sans effet. C'étoit la seconde fois

que le parlement disposoit ainsi souverainement de la régence, ce qui

enfla son orgueil et commença à lui persuader qu'il étoit en effet le

_tuteur des rois_.

[Note 93: Il s'étoit montré assez dévoué à ses intérêts pour

aimer mieux sortir de France que de faire au cardinal un

aveu contraire aux intérêts de cette princesse. À son

retour, la reine lui donna publiquement des marques

très-vives de confiance et d'affection.]

[Note 94: Quoiqu'il eût eu soin de l'instruire, avant la

mort de Louis XIII, de tout ce qui se passoit dans le

cabinet, prévoyant le temps où il pourroit avoir besoin de

sa faveur, elle le considéroit néanmoins comme l'un des

auteurs de la déclaration du roi au sujet de la régence.

Dans cette circonstance il céda avec tant de facilité et de

si bonne grâce les droits que cette déclaration pouvoit lui

donner, que ce petit nuage fut bientôt dissipé. Il sut même

persuader à la reine que cette déclaration, qui l'avoit si

fort blessée, étoit au fond ce qui avoit pu être fait de

plus avantageux pour son service: car, dans les dispositions

où le roi étoit à son égard, il étoit probable qu'il eût

pris, pour l'exclure du gouvernement, des mesures plus

difficiles à rompre, si celles-ci n'eussent pas été

adoptées.]

Aussitôt que sa régence eut été confirmée, Anne d'Autriche quitta le

Louvre, et vint avec ses fils habiter le palais cardinal, dont

Richelieu avoit fait don au roi par testament; c'est alors, comme nous

l'avons déjà dit, qu'il fut nommé _Palais-Royal_, et que l'on ouvrit,

sur les ruines de l'hôtel de Silleri, la place qui existe encore

devant la façade de ce monument[95].

[Note 95: Voyez tom. I, 2e part., p. 872.]

Nous allons peindre un temps singulier, où les factions diverses qui

se disputent le pouvoir, sans être moins ambitieuses, ne peuvent plus

marcher aussi violemment à leur but, parce que, ni en elles-mêmes, ni

dans ce qui les environne, elles n'ont plus la force qu'elles avoient

eue autrefois; où l'intrigue, la souplesse, la ruse, toutes les

petites passions, sans en excepter la galanterie, viennent au secours

de leur foiblesse; où les femmes se trouvent mêlées à toutes les

affaires, pour leur donner souvent un aspect frivole et badin, auquel

ceux qui n'approfondissent rien, se sont laissés prendre: «La fronde

étoit plaisante», a dit le plus superficiel et sans doute le plus

brillant des écrivains du dix-huitième siècle[96]. Cet homme avoit le

coeur trop corrompu pour qu'il lui fût donné de comprendre ce que le

fond en avoit de triste et de sérieux. Quant à nous, nous voyons, dans

les troubles dont elle se compose, une suite nécessaire des désordres

qui l'ont précédée: elle nous offre une preuve de plus de cette marche

continuelle et progressive de la société vers sa dissolution, et la

démonstration la plus frappante peut-être des doctrines que nous avons

proclamées, et du principe unique sur lequel nous avons établi la

stabilité de l'ordre social. Mais pour bien faire comprendre

l'application nouvelle que nous allons faire de ce principe et de

cette doctrine, il convient de bien faire connoître les personnages de

ce drame politique aussi compliqué que bizarre, et de mettre autant de

clarté qu'il nous sera possible dans le récit des faits.

[Note 96: Voltaire.]

La faveur inattendue de Mazarin, faveur qu'il sut conserver et

accroître par cette habileté, ces heureux dons de la nature, et ces

qualités de l'esprit qui l'avoient fait naître[97], fut la première

source des brouilleries de la cour. Les chefs de la cabale des

_importants_ aspiroient au ministère, et s'étoient crus un moment

assurés d'y parvenir: déçus de leurs espérances, furieux de se voir

supplantés par un étranger qui, selon eux, étoit venu leur enlever le

prix de leurs souffrances et de leur dévouement, ils réunirent tous

leurs efforts contre lui, renforcés bientôt par la duchesse de

Chevreuse et par le marquis de Châteauneuf[98], les derniers que l'on

vit reparoître, parmi ces amis ou serviteurs d'Anne d'Autriche qui

avoient subi les persécutions de Richelieu, et tous les deux bien plus

capables que l'évêque de Beauvais ou le duc de Beaufort, de diriger un

parti. Mazarin eut l'adresse de faire écarter Châteauneuf, qu'il

craignoit[99]; et la duchesse de Chevreuse se montra moins adroite que

passionnée en abusant, dès les premiers jours de son arrivée à la

cour, de cette ancienne affection que lui avoit conservée la reine,

pour satisfaire la haine qu'elle avoit contre la maison de Richelieu.

Elle ne fit pas attention que la prévoyance du ministre de Louis XIII

s'étendant jusques sur l'avenir des siens, qu'il supposoit devoir être

en butte après sa mort aux ressentiments de tous ceux qu'il avoit

maltraités pendant sa vie, il leur avoit préparé, par le mariage de sa

nièce Maillé de Brézé avec le duc d'Enghien, l'appui le plus solide

dans la maison de Condé; et que répandant alors sur cette maison les

biens, les honneurs, et lui donnant tout ce qu'il lui étoit possible

d'accorder d'autorité, il lui avoit ainsi laissé toute la force

nécessaire pour défendre et protéger ses alliés. L'acharnement que la

duchesse mit à poursuivre les neveux du cardinal, la hauteur avec

laquelle elle demanda leurs dépouilles pour ses amis et ses

protégés[100], soulevèrent contre elle et contre sa cabale la plus

grande partie de la cour. La princesse de Condé, qui étoit plus avant

qu'elle encore dans la faveur de la reine, et qui avoit contribué à

faire éloigner Châteauneuf[101], prit ouvertement la défense des

Richelieu; et Mazarin, qui ne croyoit pas que le moment fût venu de

rompre entièrement avec les _importants_, accorda peu de chose, et

donna pour le reste des promesses qu'il étoit bien résolu de ne point

tenir.

[Note 97: «C'étoit, disoit le maréchal d'Estrées, qui

l'avoit connu à Rome, l'homme du monde le plus agréable; il

avoit l'art d'enchanter les hommes, et de se faire aimer par

ceux à qui la fortune le soumettoit. Sa conversation étoit

enjouée et abondante; il paroissoit sans prétention, et il

faisoit semblant, fort habilement, de n'être pas habile.»

(_Mém. de M. de Mottev._, tom. I.)]

[Note 98: La duchesse de Chevreuse, impliquée dans l'affaire

de la correspondance secrète de la reine avec l'Espagne,

avoit été forcée de sortir précipitamment de France pour

n'être pas arrêtée. Châteauneuf, qui étoit garde des sceaux

en 1633, eut l'imprudence, Richelieu étant dangereusement

malade, de laisser éclater le désir de le remplacer, et même

la hardiesse d'y travailler. Instruit de ce qui s'étoit

passé, le ministre le fit renfermer au château d'Angoulême,

d'où il ne sortit qu'à la mort de son inexorable ennemi.]

[Note 99: Il fit entendre à la reine que ces deux exilés se

vantoient hautement de la gouverner et de conduire les

affaires; qu'il distribuoient à l'avance les grâces, les

emplois et les dignités. Anne d'Autriche, très-susceptible

sur cet article, écrivit à Châteauneuf, qui s'en revenoit

triomphant à la cour, qu'il eût à rester, jusqu'à nouvel

ordre, dans sa maison de Mont-Rouge, près Paris.]

[Note 100: Elle vouloit qu'on reprît au maréchal de la

Meilleraie le gouvernement de Bretagne, qui lui avoit été

donné après l'affaire de Chalais, et qu'on le rendît au duc

de Vendôme; qu'on ôtât l'amirauté à la maison de Brézé pour

en gratifier le duc de Beaufort; enfin, que le jeune duc de

Richelieu fût dépouillé du gouvernement du Hâvre, qu'elle

demandoit pour le prince de Marsillac, depuis duc de la

Rochefoucauld.]

[Note 101: Elle ne pouvoit lui pardonner d'avoir présidé à

la condamnation du duc de Montmorenci son frère.]

Cependant tandis que l'on intriguoit à la cour, les armes de France

étoient de toutes parts victorieuses: la bataille de Rocroi, que le

duc d'Enghien venoit de gagner à l'âge de vingt-deux ans, avoit

détruit en un moment toutes les espérances que la maison d'Autriche

avoit pu fonder sur les agitations et la foiblesse presque toujours

inséparables d'une minorité; et les troupes espagnoles, qui avoient pu

espérer de pénétrer encore dans le coeur du royaume, se voyoient

attaquées dans leurs propres provinces, et réduites maintenant à une

pénible défensive. Tous les yeux se fixèrent aussitôt sur un prince

qui, à peine sorti de l'adolescence, effaçoit déjà l'éclat des plus

grands généraux; et lorsqu'il reparut dans cette cour, tout

resplendissant de gloire et entouré des jeunes compagnons de ses

exploits, les partis qui la divisoient se le disputèrent avec la plus

grande ardeur, et essayèrent d'entraîner en même temps vers eux la

troupe brillante dont il étoit accompagné.

Il sembloit naturel qu'il se rangeât du côté des alliés de sa maison:

la galanterie le jeta d'abord dans l'autre parti auquel appartenoit

déjà la jeune duchesse de Longueville sa soeur; et bientôt des

tracasseries de femmes le ramenèrent vers les siens. La duchesse de

Montbazon[102], à laquelle il adressoit des voeux qui n'étoient point

dédaignés, s'étoit permis, à l'égard de la duchesse de Longueville,

une de ces indiscrétions injurieuses que les femmes ne pardonnent

point[103]. Forcée d'en faire une réparation éclatante, elle ne put

dévorer cet affront, qui fut un triomphe pour les Condé; et son dépit

l'emportant au-delà de toutes les bornes, elle affecta de braver les

ordres de la reine et de violer les conditions qui lui avoient été

imposées: elle fut exilée. Les chefs de la cabale s'emportèrent

aussitôt contre Mazarin, qu'ils accusèrent d'être le principal auteur

de cette disgrâce, et imaginèrent des moyens nouveaux pour se

débarrasser de lui. La reine, obsédée de leurs cris, impatientée de

leurs remontrances indiscrètes et malignes sur les rapports trop

familiers peut-être qui existoient entre elle et son ministre, finit

par les considérer comme les seuls auteurs des bruits mortifiants pour

elle qui s'élevoient à ce sujet. Déjà aigrie contre ces censeurs

incommodes, le duc de Beaufort, qui s'étoit déclaré hautement et

ridiculement le champion de madame de Montbazon, acheva de l'irriter

par ses insolences brutales à son égard et par des menaces violentes

contre le cardinal, dont celui-ci craignoit ou du moins faisoit

semblant de craindre les effets, Anne d'Autriche crut enfin que la

dignité du trône ne lui permettoit pas de souffrir plus long-temps ces

insultes et ces mutineries. Entrant dans les craintes que lui

témoignoit Mazarin, elle en fit part au prince de Condé et au duc

d'Orléans, les intéressa à ses ressentiments, et, s'autorisant du

consentement qu'ils lui donnèrent, fit arrêter le 2 septembre et

renfermer à Vincennes ce même duc de Beaufort à qui, cinq mois

auparavant, elle avoit prodigué les marques les plus éclatantes de

confiance et d'attachement; la duchesse de Chevreuse, Châteauneuf et

un grand nombre d'autres reçurent l'ordre de s'éloigner de la cour;

l'évêque de Beauvais fut renvoyé dans son diocèse; et ainsi expira,

presque sans bruit, la cabale des _importants_.

[Note 102: Elle avoit épousé le père de la duchesse de

Chevreuse, et étoit à peu près du même âge que sa

belle-fille.]

[Note 103: La jeune princesse se retirant un jour d'une

assemblée, il arriva que des lettres galantes furent

trouvées sous ses pas. Ces lettres furent lues et commentées

d'une manière très injurieuse pour elle; et, comme on la

soupçonnoit d'un commerce secret avec Coligni, depuis duc de

Châtillon, madame de Montbazon prononça, sans hésiter, que

ces lettres étoient d'elle et de lui.]

(1644, 45, 46, 47) Ici commence ce qu'on appelle les beaux jours de la

régence; et ces beaux jours durèrent environ trois années. Grâce au

génie de Turenne et du duc d'Enghien, qui continuoient au dehors à

marcher de victoire en victoire, la France jouissoit au dedans d'une

sécurité profonde; et il y eut un moment de joie expansive dans la

nation, que tous les historiens du temps ont remarqué. Mazarin en

profita pour entrer plus avant encore dans la faveur de la reine, et

affermir sa fortune et son pouvoir contre les coups qui bientôt

alloient leur être portés: car cette ivresse de la France ne devoit

être que passagère. La guerre, pour être heureuse, n'en exigeoit pas

moins des dépenses extraordinaires, auxquelles il étoit impossible de

subvenir autrement que par des impôts. Les haines, les jalousies, les

prétentions ambitieuses qui avoient d'abord éclaté au milieu de cette

cour, en apparence si galante et si dissipée, continuoient de

fermenter dans le fond des coeurs, et, pour éclater de nouveau,

sembloient n'attendre qu'un moment plus favorable. Le crédit toujours

croissant de Mazarin ne leur laissoit point de repos; et déjà toutes

ces petites passions préludoient dans l'ombre, en ne laissant pas

échapper une seule occasion de répandre sur ce ministre un mépris et

un ridicule qui rejaillissoient jusque sur la régente. La ville

recevant insensiblement de la cour ces impressions fâcheuses, elles ne

tardèrent point à devenir populaires; et la haine fut bientôt générale

contre lui, sans qu'on pût dire au juste pourquoi on le haïssoit: le

prétexte qui devoit justifier cette haine ne tarda point à se

présenter.

«Malheureusement, dit le cardinal de Retz, Mazarin, disciple de

Richelieu, et de plus, né et nourri dans un pays où la puissance du

pape n'a point de bornes, crut que le mouvement rapide et violent

donné sous le dernier ministère étoit le naturel; et cette méprise fut

l'occasion de la guerre civile.» Nous pensons que cet habile fauteur

d'intrigues eût été fort embarrassé d'expliquer lui-même quel étoit ce

_naturel_ auquel il falloit que le ministre s'accommodât. Il n'y eut

point de _méprise_ en ceci; mais seulement le résultat inévitable de

la différence des positions et des caractères. Richelieu étoit altier,

violent, inflexible; il gouvernoit sous le nom du monarque absolu qui

lui avoit communiqué toute sa puissance: rien ne lui résista; tout se

courba devant lui. Mazarin avoit, de même que son prédécesseur, de la

pénétration, de l'habileté; mais son caractère étoit timide et

irrésolu. Essayant de remplacer par l'adresse et la ruse ce qui lui

manquoit en force et en volonté, il avoit en outre le désavantage de

conduire les affaires sous l'autorité incertaine d'une régence et au

milieu des embarras d'une minorité: l'opposition, qui avoit rendu si

orageuses les premières années de Louis XIII, sortit donc à l'instant

même de la longue inaction à laquelle ce terrible Richelieu avoit su

la réduire. C'est ainsi que s'explique très-_naturellement_ l'état

d'une société politique où tous les principes _naturels_, qui font la

vie sociale, étoient depuis long-temps méconnus.

Toutefois cette opposition qui, dès qu'elle sent que le pouvoir

foiblit, recommence à se soulever contre lui, n'a plus maintenant le

même caractère qu'elle avoit autrefois. Ce même homme qui y joua un

rôle si remarquable, va nous apprendre ce que le despotisme du règne

précédent l'avoit faite; et ses aveux à cet égard sont d'autant plus

précieux, que la naïveté en est extrême, et qu'il ne semble pas se

douter de la grande révélation qu'il va nous faire: «Ce signe de vie,

dit-il, dans le commencement presque imperceptible, ne se donne point

par Monsieur; il ne se donne point par M. le prince; il ne se donne

point par les grands du royaume; il ne se donne point par les

provinces: il se donne _par le parlement_, qui, jusqu'à notre siècle,

n'avoit jamais commencé de révolution, et qui certainement auroit

condamné, par des arrêts sanglants, celle qu'il faisoit lui-même, si

tout autre que lui l'eût commencée.»

Ce que Gondi appelle un _signe de vie_ est donné par le parlement, et

il semble s'en étonner! Que prouve cet étonnement sinon que ces

princes et ces grands, qui attendoient ce _signe de vie_ pour se

ranimer eux-mêmes et recommencer à troubler l'état, ne connoissoient

ni leur position, ni ce qu'ils alloient faire, ni ce qu'ils étoient en

effet devenus? Avant Richelieu, nous les avons vus formant à eux

seuls une opposition qui, dès qu'elle étoit mécontente, levoit des

armées, soulevoit les provinces, se cantonnoit dans les places fortes,

menaçant le pouvoir, transigeant avec lui et se faisant payer le prix

de sa rébellion. Une seconde opposition, non moins menaçante et plus

dangereuse encore, celle des protestants donnoit en quelque sorte la

main à la première, avoit comme elle ses armées et ses forteresses, et

toutes les deux réunies pouvoient tout oser et tout braver. Nous avons

vu comment le ministre de Louis XIII les abattit toutes deux; et en

effet elles étoient arrivées à ce point qu'elles menaçoient

l'existence même de la société, et qu'elles ne pouvoient plus être

souffertes. L'esprit dont elles avoient été animées survivoit sans

doute à leurs désastres; mais leur force matérielle étoit réellement

anéantie et sans retour. Ces villes fortifiées, ces châteaux forts

dont l'intérieur de la France avoit été hérissé, étant désormais

ouverts de toutes parts, l'une et l'autre opposition n'avoient plus ni

moyens pour commencer l'attaque, ni refuge après la défaite; et sans

aucun point de contact entre elles, divisées dans leurs propres

membres, elles étoient désormais incapables de rien entreprendre qui

pût troubler et alarmer le pouvoir. Il n'en étoit pas de même du

parlement: au milieu de ces orages politiques qui avoient tout

renversé autour de lui, il avoit su se conserver, parce que, dans la

marche sûre et prudente qu'il s'étoit tracée, en même temps qu'il se

créoit des droits politiques qui ne lui appartenoient pas, il avoit

toujours eu l'art de céder à propos, dès que la résistance lui avoit

semblé offrir quelque apparence de danger, se rendant par cela même

plus cher à la multitude qu'il s'étoit arrogé le droit de protéger et

de défendre, et accroissant de ses humiliations et de ses défaites, la

force morale qu'il tiroit de ces affections populaires. N'ayant point

d'autres moyens d'attaque et de défense que cette force morale qui,

lorsqu'elle n'avoit point d'appui étranger, sembloit devoir causer peu

d'ombrage; ne se montrant hostile contre le pouvoir politique que

lorsqu'il s'agissoit de soutenir ce qu'il appelloit les intérêts du

peuple, il se faisoit ensuite l'auxiliaire de ce même pouvoir contre

l'autorité spirituelle, dès que celui-ci avoit besoin de son secours,

lui rendant alors son esprit de révolte agréable, parce qu'il se

révoltoit avec lui; et se montrant ainsi flatteur et servile, lorsque

les circonstances ne lui étoient pas utiles ou favorables à être

insolent et mutin. Il n'avoit donc plié sous Richelieu que pour se

relever ensuite plein de vigueur et de vie, avec toutes ses

prétentions orgueilleuses, tous ses vieux préjugés, et ce qu'une si

longue contrainte avoit pu y ajouter d'aigreur et de ressentiment.

D'un côté, le pouvoir royal dans des mains où l'adresse s'efforçoit de

suppléer à la force, de l'autre, cette opposition toute populaire, et

plus forte que jamais de la faveur d'une multitude qui souffroit et

qui avoit été long-temps opprimée, voilà tout ce qui restoit de

_vivant_ dans l'état; et lorsque tout se complique en apparence, tout

se simplifie en effet. Le _roi_ et le _peuple_ sont seuls en présence

l'un de l'autre: et toute la suite des événements va nous prouver

qu'en effet rien n'a de force et de vie que selon qu'il se rallie au

peuple ou au roi.

Cependant les tracasseries et les intrigues de cour ne perdoient rien

de leur activité. Mazarin devoit en grande partie son élévation à

Chavigni: celui-ci abusa de cette espèce d'avantage qu'il croyoit

avoir sur le premier ministre; il se rendit avec lui difficile,

exigeant, et lui donna, dans le conseil, assez d'embarras et de

contrariétés, pour que celui-ci se crût obligé de l'en éloigner.

Chavigni avoit de l'audace et de l'habileté: lui et ses amis crièrent

à l'ingratitude; et il alla se cantonner pour ainsi dire dans le

parlement, où il trouva des partisans, parce que le ministre y avoit

des ennemis. Les présidents Longueil, Viole, de Novion et de

Blancmesnil se déclarèrent pour lui, entraînant après eux plusieurs

des plus brouillons parmi les conseillers; Châteauneuf, qui étoit

toujours relégué à Montrouge, se joignit à cette cabale, qui devint

assez inquiétante pour que Mazarin crût devoir s'en délivrer par un

coup d'autorité. Châteauneuf fut exilé en Berri, d'autres dans leurs

maisons de campagne; et Chavigni se vit réduit à se circonscrire dans

le gouvernement de Vincennes, qui lui avoit été donné par Richelieu.

Ces mesures étoient sans doute peu rigoureuses: elles n'en firent pas

moins beaucoup de mécontents, parce qu'elles furent considérées comme

des actes arbitraires.

(1648) L'embarras des finances, cette cause la plus fréquente des

révolutions, devoit bientôt faire naître des mécontentements plus

sérieux; et c'étoient là les fruits amers que la politique de

Richelieu avoit légués à ses successeurs. Nous avons dit que la guerre

d'Espagne, bien que les résultats continuassent d'en être heureux,

exigeoit des dépenses considérables: il falloit de l'argent pour la

soutenir; il en falloit pour fournir aux profusions d'une cour

prodigue et fastueuse; les sommes énormes qu'il avoit fallu donner au

duc d'Orléans, au prince de Condé et à plusieurs autres pour acheter

leur assistance ou payer leur fidélité, achevoient d'épuiser le

trésor; et une mauvaise administration confiée à des ministres qui

tous, sans en excepter Mazarin lui-même, ne paroissent pas avoir été

fort scrupuleux sur les moyens de s'enrichir, mettoit le comble à ces

désordres. La dépense se trouva donc bientôt dans une disproportion

effrayante avec la recette: pour combler ce _déficit_, le surintendant

Emery, traitant effronté, impitoyable, et en qui cependant le cardinal

avoit une entière confiance, inventoit tous les jours mille ressources

odieuses, quelquefois même ridicules. Le parlement qui avoit déjà

enregistré, non sans difficulté, plusieurs édits vexatoires[104], dont

il étoit l'auteur, retrouvant contre ce despotisme maladroit et

purement fiscal son ancien esprit de mutinerie, éclata enfin à

l'occasion du _tarif_, impôt qui établissoit une augmentation

considérable sur les droits des denrées qui entroient à Paris; et les

murmures de la population entière de cette capitale se mêlèrent aux

remontrances de ses magistrats. La cour, effrayée de ce commencement

de fermentation, retira le tarif, mais pour y substituer

impolitiquement des édits encore plus onéreux, et à un tel point, que

le parlement leur préféra encore ce premier édit qui fut modifié. Tout

cela ne se passa point sans assemblées des chambres, conférences avec

les ministres, députations vers la régente; il y eut des discours et

des écrits, dans lesquels les questions les plus graves et les plus

dangereuses sur les droits des peuples et des rois, sur le pouvoir

arbitraire et le pouvoir limité furent publiquement discutées. Les

têtes continuèrent à s'échauffer, et le peuple commença à s'attrouper

et à murmurer.

[Note 104: Un vieil édit de 1548 défendoit de prolonger les

faubourgs de Paris au-delà de certaines limites: Emery

imagina de le tirer de la poussière, de faire toiser les

constructions faites au-delà de ces limites, et de mettre à

l'amende les délinquants. La _Paulette_ étoit un droit au

moyen duquel, en payant chaque année un soixantième du prix

d'achat, chaque magistrat laissoit à sa famille la propriété

de sa charge; c'étoit une concession que le roi avoit faite

à la magistrature par un bail qui se renouveloit tous les

neuf ans: ce bail expirant, il exigea des cours souveraines,

le parlement excepté, quatre années de leurs gages à titre

de prêt. Il établit des charges nouvelles dont les noms

n'étoient pas moins ridicules que les attributions:

c'étoient des conseillers du roi, contrôleurs des bois de

chauffage, des jurés crieurs de vin, des jurés vendeurs de

foin, etc.]

Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 6/8) · 第 13 / 241 题