PARIS SOUS LOUIS XIII ET SOUS LA MINORITÉ DE LOUIS XIV.

Il faut suivre avec attention le règne de Louis XIII: il n'a pas été,

selon nous, moins étrangement jugé par ses nombreux historiens que les

règnes qui l'ont précédé. La révolution, qui nous a appris à nous

tenir en garde contre leurs censures passionnées, nous apprendra de

même à nous méfier de leurs admirations niaises et de leurs jugements

superficiels. Comment en seroit-il autrement? Nous voyons de nos yeux

des catastrophes qu'ils n'avoient pas su prévoir, qu'il ne leur

appartenoit pas même de pouvoir imaginer. Il nous est donné de saisir

dans leur ensemble des faits qu'ils isoloient sans cesse les uns des

autres, qu'il leur arrivoit souvent de considérer comme de grands et

heureux résultats des vues purement humaines selon lesquelles la

société chrétienne étoit depuis si long-temps gouvernée; tandis que,

les considérant selon l'ordre de la Providence et dans les justes

rapports où ils sont placés, nous y découvrons à la fois et les effets

nécessaires de ces fausses doctrines que nous avons tant de fois

signalées, et les causes non moins fatales d'événements réservés aux

âges suivants, et dont nous étions destinés à subir les dernières

conséquences.

(1610.) Une partie de la grande chambre du parlement étoit assemblée

dans une des salles du couvent des Grands-Augustins, située dans cette

partie méridionale de Paris que nous décrivons maintenant[1]; et le

président de Blanc-Mesnil y tenoit l'audience du soir, lorsque le

bruit s'y répandit que Henri IV venoit d'être assassiné. Pendant ce

temps, les conseillers les plus intimes de la reine délibéroient déjà

avec elle sur les moyens de lui assurer la régence. Le moment étoit

favorable et même décisif, car le prince de Condé et le duc de

Soissons, les deux princes du sang qui avoient le plus de puissance et

de crédit, étoient alors absents de la cour. Aussi sut-elle en

profiter; et le parlement étoit encore dans le premier trouble où

l'avoit jeté cette fatale nouvelle, lorsque le duc d'Épernon, celui de

tous ces conseillers de Marie de Médicis qui, dans cette circonstance,

montra le plus de présence d'esprit et de résolution, y entra tout à

coup, et demanda avec hauteur, même d'un ton presque menaçant[2], que

cette princesse fût déclarée régente, séance tenante et sans

délibérer. Elle le fut en effet à l'instant même. Le lendemain, le roi

vint tenir son lit de justice où la régence fut confirmée; et aussitôt

commencèrent les troubles de cette orageuse minorité.

[Note 1: Dans le quartier Saint-André-des-Arcs.]

[Note 2: Il s'assit au banc des pairs, et montrant son épée,

qu'il tenoit à la main: «Elle est encore dans le fourreau,

dit-il; mais il faudra qu'elle en sorte, si l'on n'accorde

pas, dans l'instant, à la reine-mère un titre qui lui est dû

selon l'ordre de la nature et de la justice.»

(Vie du duc d'Épernon, tom. II.)]

On forma un conseil de régence; et d'abord la plupart des grands

seigneurs et des officiers de la couronne prétendirent y avoir entrée.

Tandis que les ministres de la reine étoient occupés à satisfaire ou à

repousser ces prétentions, le comte de Soissons arriva à Paris, se

plaignant hautement qu'une affaire d'une aussi grande importance que

la régence du royaume eût été terminée sans sa participation, et

soutenant qu'un arrêt du parlement ne suffisoit point pour la

conférer; qu'elle ne pouvoit l'être que par le testament des rois, ou

par une déclaration faite de leur vivant, ou par l'assemblée des

états-généraux. Il fallut apaiser ce prince hardi et entreprenant: les

ministres y parvinrent en lui donnant une pension de cinquante mille

écus et le gouvernement de la Normandie.

Il fallut aussi calmer les alarmes des huguenots, qui n'avoient point

dans les conseillers de la régente la confiance qu'avoit fini par leur

inspirer le feu roi, et qui surtout étoient loin de les craindre

autant qu'ils l'avoient craint. On se hâta donc de publier une

déclaration qui confirmoit l'édit de Nantes dans toutes ses

dispositions. L'arrivée du duc de Bouillon dans la capitale avoit

suivi de près celle du comte de Soissons: son crédit étoit grand dans

le parti religionnaire dont il étoit considéré comme un des chefs

principaux; sa souveraineté de Sedan, ses alliances et ses

intelligences avec un grand nombre de princes étrangers, l'activité

de son esprit et son habileté, en faisoient un personnage considérable

et capable de se faire redouter. Il étoit arrivé assez tôt pour

assister au conseil dans lequel fut agitée la grande question de

savoir si l'on suivroit la politique du feu roi, qui n'avoit rassemblé

deux armées en Champagne et en Dauphiné, que pour soutenir les

entreprises des princes protestants contre la maison d'Autriche et les

projets de conquête du duc de Savoie sur le Milanois; ou si,

abandonnant un tel système, on conclueroit avec l'Espagne une alliance

solide, si nécessaire au repos de la chrétienté. Cet avis prévalut et

fit voir qu'il y avoit de bons esprits dans cette assemblée[3].

L'armée du Dauphiné fut dissoute; on conserva celle de Champagne; et

le duc de Bouillon, à qui l'on avoit promis, trop légèrement sans

doute, le commandement de cette armée[4], ne vit point sans un dépit

profond ses espérances trompées, et la préférence que l'on donna, dans

cette circonstance, au maréchal de la Châtre.

[Note 3: Abandonné par la France, le duc de Savoie fut

obligé de demander la paix au roi d'Espagne en suppliant;

celui-ci, satisfait de l'avoir humilié, la lui accorda sans

autres conditions. Certes, si l'on considère que le projet

de ce duc étoit de s'aider du secours des François pour

chasser les Espagnols du nord de l'Italie, cette conduite de

Philippe II peut être citée comme un exemple de modération.]

[Note 4: Elle fut destinée à porter secours, en cas de

besoin, aux princes protestants d'Allemagne, qui

prétendoient à la succession de Bergues et de Juliers, et

aux états-généraux, qui appuyoient ces prétentions. La

France ne sortoit point de cette politique qui lui faisoit

ménager tous les partis.]

Mais ce qui inquiéta la régente plus vivement que tout le reste, ce

fut le retour du prince de Condé de l'exil volontaire où il s'étoit

condamné sous le feu roi[5]. Elle craignoit qu'il ne fût rentré en

France pour lui disputer la régence et s'emparer du gouvernement. Ses

craintes et celles de ses ministres furent telles à cet égard, qu'à

l'occasion de ce retour, l'ordre fut donné d'armer les bourgeois de

Paris, et que l'on créa pour les commander de nouveaux officiers qui

prêtèrent serment de fidélité à la reine[6]. De son côté, le prince

n'étoit pas sans méfiance et sans alarmes: il ne voulut entrer à Paris

que bien accompagné; sur l'invitation secrète qu'il leur en fit faire,

un grand nombre de seigneurs et de gentilshommes allèrent au-devant de

lui et lui formèrent un cortége imposant, qui l'accompagna jusqu'au

Louvre, où il se rendit au moment même de son arrivée. Telles étoient

les dispositions des esprits, signes précurseurs et manifestes des

discordes qui alloient bientôt éclater.

[Note 5: La passion insensée que Henri IV avoit conçue pour

Marguerite de Montmorenci sa femme, l'avoit déterminé à

prendre ce parti. Il sortit précipitamment de France en

1609, emmenant la princesse avec lui, et se retira d'abord à

Bruxelles, ensuite à Milan.]

[Note 6: Tout le peuple parut disposé à soutenir ses

intérêts; et l'on n'entendoit que ces mots dans les rues:

«Nous ne reconnoissons que le roi et la reine.»]

Dès ces premiers moments de la régence, on commença à s'apercevoir de

l'empire absolu qu'exerçoient sur l'esprit de la reine Concini et sa

femme Éléonore Galigaï. Leur faveur sembloit croître de jour en jour;

rien ne s'obtenoit que par eux, rien ne se faisoit que par leur avis.

Tout plioit devant ces deux étrangers, et les princes du sang étoient

réduits eux-mêmes à rechercher leur amitié. Des querelles de cour, des

jalousies, des méfiances nouvelles furent les premiers résultats de

cette affection aveugle et impolitique de Marie de Médicis; et nous en

verrons bientôt de plus tristes effets.

(1611) Cette année fut remarquable par la disgrâce du duc de Sully,

depuis long-temps odieux à la cour, disgrâce que quelques-uns de son

parti, et même des plus considérables, avouèrent qu'il avoit bien

méritée[7]. Le plus grand nombre des protestants n'en jugea pas ainsi.

Ces sectaires qui savoient si bien mettre à profit ou les malheurs de

l'état ou la foiblesse de ceux qui le gouvernoient, ne pouvoient

laisser échapper l'heureuse occasion que leur offroit une minorité

pour recommencer leurs insolences et leurs mutineries. Cette même

année étoit justement celle où il leur étoit permis de se réunir en

assemblée générale afin de procéder à l'élection de deux députés qui

résidoient constamment pour eux auprès de la cour, et qu'ils

renouveloient tous les trois ans; elle se tint, comme à l'ordinaire,

à Saumur, et indépendamment des délégués de chaque église, qui

devoient légalement la former, on y vit arriver les ducs de La

Trimouille, de Bouillon, de Sully, de Rohan, MM. de Soubise, de La

Force, de Châtillon, et un grand nombre d'autres seigneurs des plus

considérables du parti. L'alarme se répandit bientôt à la cour,

lorsqu'on les vit, oubliant qu'ils n'étoient assemblés que pour

procéder à la nomination de leurs députés, proposer de nouvelles

formules de serment, répondre aux déclarations de la régente par des

cahiers de plaintes, et refuser de nommer ces députés jusqu'à ce que

l'on eût fait droit à leurs réclamations, dans lesquelles les intérêts

du duc de Sully ne furent point oubliés. La France entière partageoit

les alarmes de la cour, et craignoit de se voir replonger dans les

horreurs de ces guerres civiles si peu éloignées d'elle, et dont les

traces sanglantes n'étoient point encore effacées; et en effet, si

l'on en eût cru les plus violents, le parti entier eût, à l'instant

même, repris les armes et commencé les hostilités. Mais plusieurs

autres, qui exerçoient aussi une grande influence, étoient plus

modérés; quelques-uns même entretenoient des intelligences avec la

cour, entre autres le duc de Bouillon; et ce fut particulièrement à

ses efforts et à son habileté que l'on dut d'arrêter, au moyen de

quelques concessions nouvelles, leurs pernicieux desseins. Son zèle

toutefois étoit loin d'être désintéressé: la récompense qu'il en reçut

ne lui paroissant pas suffisante[8], il se repentit bientôt de ce

qu'il avoit fait; et c'est alors qu'on le vit, se tournant du côté du

prince de Condé, s'insinuer, par mille artifices, jusque dans sa

confiance la plus intime, et employer tout ce qu'il avoit de

ressources dans l'esprit pour aigrir ses mécontentements.

[Note 7: Dès le jour de la mort de Henri IV, il avoit

commencé à se rendre odieux et suspect à la cour, en

refusant opiniâtrement de venir au Louvre, malgré les

invitations pressantes et même les ordres de la reine-mère,

pour aller se renfermer dans la Bastille, d'où il envoya

enlever tout le pain qu'il put trouver aux halles et chez

les boulangers, comme s'il eût eu le dessein d'y soutenir un

siége. Si l'on en croit Bassompierre de qui nous tenons

cette circonstance, il fit, ce même jour, une faute encore

plus grave et qui ne fut pas oubliée: ce fut d'écrire au duc

de Rohan son gendre, qui étoit alors à l'armée de Champagne,

de marcher droit sur Paris avec six mille Suisses qu'il

commandoit en qualité de colonel-général; et celui-ci

s'étoit déjà avancé d'une journée, lorsque Sully le

contremanda. On se plaignoit généralement de ses manières

hautaines et inciviles, de son obstination à ne suivre que

ses idées particulières; et tout en reconnoissant qu'il

avoit fort accru l'épargne du feu roi, (bien que ce fût

plutôt par un système de parcimonie que par une économie

bien entendue), on l'accusoit de malversations dans

l'exercice de sa charge, et l'on en citoit pour preuve la

fortune immense qu'il avoit su se faire en très-peu de

temps. Il répondit à cette accusation, la plus sensible pour

lui et qu'on reproduisoit le plus souvent, par un mémoire

dans lequel il rendoit compte au public du commencement et

des progrès de sa fortune; mais il n'en est pas moins vrai

de dire que, dans l'assemblée des protestants tenue à

Saumur, la proposition ayant été faite de le soutenir, le

duc de Bouillon représenta au duc de Rohan, qu'il ne jugeoit

pas prudent que l'assemblée se déclarât si hautement en sa

faveur; et que, _quelque grande que fût l'exactitude et la

fidélité_ d'un surintendant des finances, il étoit difficile

que l'_on ne trouvât pas quelque chose à redire à sa

conduite_ lorsqu'on l'examinoit à la rigueur; et que si la

cour le mettoit en jugement, elle trouveroit bientôt le

moyen d'obliger M. de Sully à quitter tous ses emplois, en

n'usant, pour y réussir, que des voies les plus juridiques

et les plus légitimes. (Mém. du duc de Rohan.) Ajoutons que

dans cette même assemblée et dans celles qui suivirent, ce

même Sully se montra l'un des plus factieux et des plus

fanatiques parmi ceux qui vouloient la guerre civile;

qu'entêté comme il l'étoit de toutes les doctrines

religieuses de sa secte, il en professoit aussi toutes les

doctrines politiques, ainsi qu'il le prouva en maintes

occasions, et principalement lorsque la mort de Henri IV

l'eût dégagé de ces liens d'affection et de reconnoissance

qui l'attachoient à ce grand roi. De tout ceci nous

concluons, et sans nier toutefois qu'il ne fût recommandable

par plusieurs qualités estimables, que Sully est fort

au-dessous de la renommée qu'on lui a faite, renommée qu'il

doit en grande partie à sa qualité de chaud protestant; et

que pour valoir mieux que L'Hôpital, préconisé comme lui, et

pour des raisons à peu près semblables, par la tourbe de nos

libres penseurs, ce n'étoit cependant ni un génie supérieur

ni un véritable homme d'état.]

[Note 8: Il avoit la prétention, non-seulement d'entrer dans

le ministère, mais d'y avoir la première place et de mener

toutes les affaires.

(D'Estrées, _Mém. de la Rég._, p. 89.)]

(1612) Ils commencèrent à se manifester à l'occasion du mariage de

Louis XIII avec une infante d'Espagne: le contrat en fut signé le 22

août de cette année. Ce mariage, vivement désiré par le pape, et dont

les effets naturels devoient être de changer toute la politique de la

chrétienté, ne pouvoit être vu d'un bon oeil par le parti protestant;

et du reste, les esprits étoient, dès lors, tellement faussés sur tout

ce qui touchoit aux véritables rapports des sociétés que le

christianisme avoit réunies sous une loi commune, que plusieurs, même

parmi les catholiques, blâmoient aussi ce mariage comme ne devant

amener d'autre résultat que de fortifier en Allemagne la puissance de

la maison d'Autriche, et d'ôter à la France la confiance et l'appui

des princes protestants. Le prince de Condé et le comte de Soissons

adoptèrent ces idées: ce n'étoit qu'avec une extrême répugnance qu'ils

avoient donné leur consentement à ce mariage; la faveur de Concini,

qui n'avoit plus de bornes, aigrissoit encore leur mécontentement;

elle continuoit à remplir la cour de cabales et de divisions; et le

duc de Bouillon, attentif à profiter de toutes les fautes de la

régente, ne cessoit de répéter au prince de Condé qu'elle perdoit

l'état, et qu'il lui appartenoit, comme premier prince du sang, de

porter remède à un aussi grand mal; il lui montroit tous ces

mécontents qu'avoit faits l'aveugle prévention de Marie de Médicis

pour ce qu'il appeloit un _faquin de Florentin_, prêts à se réunir à

lui dans une si noble et si juste cause, lui offrant en même temps le

secours et l'appui du parti protestant, c'est-à-dire une armée de cent

mille hommes et les places fortes de France les mieux pourvues de

munitions et d'artillerie. Tout cela produisit enfin l'effet qu'il en

attendoit. (1614) Cette intrigue, conduite habilement et avec un tel

mystère que la reine et ses ministres n'en saisirent pas le moindre

fil et n'en eurent pas même le soupçon, éclata tout à coup par la

retraite des deux princes, que suivirent bientôt les ducs de Nevers,

de Longueville, de Mayenne, de La Trimouille, de Luxembourg, de Rohan,

et un grand nombre d'autres seigneurs. Le duc de Bouillon partit le

dernier; le duc de Vendôme, arrêté au moment où il se disposoit à

sortir de Paris, trouva bientôt le moyen de s'échapper; et tandis que

les autres confédérés se rassembloient dans la ville de Mézières, il

courut en Bretagne dans le dessein de faire soulever cette province

dont il étoit gouverneur.

Dans la situation critique où cette fuite des princes mettoit la

régente, le duc d'Épernon donna le conseil vigoureux de faire prendre,

à l'instant même, les armes à la maison du roi; de mettre le jeune

monarque à la tête de cette petite armée, et de poursuivre les princes

et seigneurs fugitifs avant qu'ils eussent eu le temps de rassembler

des troupes et d'organiser leur parti. De l'aveu même du prince de

Condé, ils étoient perdus si ce conseil eût été suivi; mais on préféra

négocier lorsqu'il falloit combattre. Aux manifestes du prince de

Condé, la reine répondit par des apologies; et sans que l'on eût tiré

l'épée de part et d'autre, cette première guerre fut terminée par le

traité de Sainte-Ménéhould, dans laquelle on accorda aux mécontents à

peu près tout ce qu'ils demandoient, ce qui ne produisit de leur part

et ne devoit en effet produire qu'une feinte soumission. Il fallut

même que le jeune roi fût mené en Bretagne pour forcer le duc de

Vendôme à mettre bas les armes; et il ne fût point rentré dans le

devoir, si une partie de la province n'eût refusé de se faire complice

de sa rébellion.

Quant aux protestants, ils se conduisirent, en cette circonstance, et

ceci est très-remarquable, comme s'ils eussent été réellement une

puissance indépendante, qui auroit eu des intérêts propres et

entièrement étrangers à ceux de l'état. Après avoir promis aux princes

d'être leurs auxiliaires contre la régente, ils avoient fait savoir à

celle-ci que, si elle vouloit les satisfaire, ils l'aideroient à

réduire les mécontents; puis, voyant que les deux partis vouloient la

paix, ils s'étoient retournés du côté de ceux-ci pour rallumer la

guerre. Renfermé dans la ville de Saint-Jean-d'Angeli dont, deux ans

auparavant, il avoit eu l'audace de s'emparer sans que la cour eût osé

lui demander raison d'un tel attentat, le duc de Rohan, protestant de

bonne foi et l'un des chefs les plus ardents de ce parti, dirigeoit

toutes ces manoeuvres, et étendant ses vues dans l'avenir, espéroit, à

la faveur de ces discordes intestines, lui faire regagner tout ce

qu'il avoit perdu.

Jusqu'à cette époque, la ville de Paris n'avoit pris aucune part à ces

divisions: elle étoit demeurée soumise à l'autorité de la régente; et

le parlement, que les princes avoient tenté d'entraîner dans leur

rébellion, n'avoit pas même voulu ouvrir les missives qu'ils lui

avoient adressées. La majorité du roi, déclarée dans un lit de justice

tenu le 20 octobre de cette année, sembloit devoir accroître encore

cette confiance du peuple et de ses magistrats dans une administration

qu'avoit confirmée, au milieu de cette grande solennité, la volonté

suprême du monarque. Les états-généraux, dont la convocation étoit un

des principaux articles du traité de Sainte-Ménéhould, indiqués

d'abord à Sens, transférés ensuite à Paris, ne produisirent rien qui

mérite d'être remarqué. Les princes essayèrent vainement de s'y rendre

maîtres des délibérations: ils n'y purent obtenir aucun crédit, et le

temps s'y passa en vaines altercations qui tournèrent au profit de

l'autorité.

(1615) Ce fut pendant ces états, les derniers que l'on ait tenus en

France, que commencèrent à paroître deux hommes destinés à jouer avant

peu et successivement le premier rôle dans le gouvernement, le sieur

Charles d'Albert de Luynes, qui entroit alors dans la faveur du roi et

à qui fut donné le gouvernement d'Amboise, dont un des articles du

traité de pacification obligeoit le prince de Condé à se démettre; et

Armand-Jean Du Plessis de Richelieu, évêque de Luçon, qui, dans la

présentation des cahiers, harangua le roi au nom du clergé[9].

[Note 9: Il est cependant très-remarquable que, dans ces

états-généraux, le clergé de France, parlant en corps et non

sous l'influence de la puissance séculière, proposa au roi

de recevoir le concile de Trente, lui déclarant «qu'il y

alloit de l'honneur de Dieu et de celui de cette monarchie

très-chrétienne, qui, depuis tant d'années, avec _un si

grand étonnement des autres nations catholiques_, portoit

cette _marque de_ DÉSUNION sur le front, etc.» (_Voy._ les

Mémoires du clergé pour l'année 1615; l'_Anti-Febronius

vindicatus_ de Zaccaria, tom. V, Épit. II, pag. 93; et De

l'Église gallicane, par M. de Maistre, p. 5.) Celui qui

porta la parole en cette occasion, fut, comme nous venons de

le dire, ce même évêque de Luçon, ce Richelieu, _qui

depuis_....!

Il n'y a pas d'apparence que la demande que faisoient les

évêques et archevêques, un moment rendus à leurs _véritables

libertés_, fût favorablement accueillie par ce même pouvoir

temporel qui tendoit sans cesse à accroître ses usurpations;

mais elle fut d'abord violemment combattue par cette

opposition _politiquement_ calviniste, dont les

parlementaires avoient depuis long-temps répandu les maximes

dans le troisième ordre qu'ils dirigeoient à leur gré. Ce

fut donc le tiers-état qui s'opposa surtout à l'admission de

ce concile, lequel fut rejeté, _quant à la discipline_, et à

qui l'on voulut bien faire la faveur singulière de

l'admettre, _quant au dogme_. Quels étoient les principaux

meneurs de cette opposition du tiers-état? Écoutons l'abbé

Fleury parlant à l'époque où il étoit désabusé de toutes ces

dangereuses doctrines: «Ce furent, dit-il, des

jurisconsultes profanes ou libertins qui, tout en faisant

sonner le plus haut les libertés, y ont porté de rudes

atteintes en poussant les droits du roi jusqu'à l'excès; qui

inclinoient aux maximes des hérétiques modernes, et en

exagérant les droits du roi et ceux des juges laïques ses

officiers, ont fourni l'un des motifs qui empêchèrent la

réception du concile de Trente.» (Sur les libertés de

l'Église gallic., Opusc., p. 81.)]

Déçus des espérances qu'ils avoient fondées sur cette assemblée des

états-généraux, les princes recherchèrent l'appui du parlement et

l'excitèrent à demander des réformes dans l'administration. Cette

compagnie qui les avoit repoussés lorsqu'ils étoient en révolte

ouverte, les accueillit dès qu'ils lui offrirent les apparences d'une

résistance _légale_ à l'autorité, résistance dans laquelle elle se

voyoit appelée à paroître au premier rang, et qui alloit confirmer ses

anciennes prétentions à s'immiscer dans les affaires publiques.

S'étant donc assemblé le 28 mars, le parlement prit un arrêté par

lequel les princes, ducs, pairs et officiers de la couronne ayant

séance en la cour, étoient invités de s'y rendre pour donner leur avis

sur les propositions qu'il avoit résolu de faire «pour le service du

roi, le soulagement de ses sujets et le bien de l'état.»

On n'a pas besoin de dire que la reine, jalouse comme elle l'étoit de

son autorité, se trouva offensée au dernier point de cet arrêt. On

défendit aux princes de se rendre aux assemblées du parlement; la

démarche de cette compagnie fut déclarée attentatoire à l'autorité

royale; et les gens du roi, mandés le lendemain au Louvre, reçurent

l'ordre d'y apporter son arrêt et le registre de ses délibérations.

En donnant son registre, le parlement fit porter au roi quelques

paroles de soumission, protestant qu'il n'avoit prétendu ordonner la

convocation dont on se plaignoit que sous le _bon plaisir_ de sa

majesté. Cependant, comme il ne cessa point de demander une réponse à

ce sujet, et que cette demande devint même l'objet d'un nouvel arrêté

rendu solennellement le 9 avril suivant, l'ordre lui fut intimé

d'envoyer des députés au Louvre. Ces députés y furent très-mal reçus.

Le jeune prince, endoctriné par sa mère, débuta avec eux par des

paroles pleines d'aigreur. Le chancelier de Silleri, parlant ensuite

au nom du roi, leur défendit expressément de se mêler du gouvernement

de l'état, et surtout de faire désormais la moindre démarche pour

l'exécution de leur arrêt. Les députés répondirent par des

protestations d'une entière obéissance; et le lendemain, les chambres

assemblées n'en arrêtèrent pas moins qu'il seroit fait des

remontrances au roi sur les désordres de l'état. Ni les efforts ni les

menaces de la reine ne purent empêcher l'effet du nouvel arrêt. Leurs

remontrances, dressées par des commissaires, examinées dans plusieurs

séances tenues exprès par les chambres assemblées, furent lues le 26

mai dans une audience que le parlement demanda au roi. Dans ces

remontrances, où cette compagnie établissoit d'abord le droit qu'elle

avoit de prendre connoissance des affaires de l'état, elle attaquoit

indirectement l'alliance et le double mariage conclu avec l'Espagne,

et d'une manière plus marquée, la faveur extraordinaire dont jouissoit

un étranger, le maréchal d'Ancre[10], au préjudice des propres sujets

du roi, demandoit une meilleure administration des finances, proposoit

quelques dispositions favorables aux princes, et du reste répétoit une

partie des remontrances contenues dans les cahiers du tiers-état, lors

de la dernière assemblée des états-généraux. Toutes ces choses furent

écoutées avec beaucoup d'impatience de la part de la reine; et lorsque

la lecture en fut achevée, sa colère éclata sans mesure. La députation

fut renvoyée avec de grandes menaces; le lendemain 27 mai, un arrêt du

conseil, rendu contre les remontrances du parlement, ordonna qu'elles

seroient biffées de ses registres, en même temps que son arrêté du 28

mars; et des lettres-patentes lui furent expédiées pour qu'il eût à

enregistrer à l'instant même cet arrêt.

[Note 10: Concini.]

Cependant cette affaire, qui occupoit alors tous les esprits et qui

sembloit devoir être poussée aux dernières extrémités, n'eut point les

suites fâcheuses qu'on auroit pu en attendre. Le parlement, voyant la

cour irritée à ce point, s'humilia sous l'autorité royale, ainsi que

c'étoit son usage quand il sentoit qu'il n'étoit pas le plus fort,

satisfait d'ailleurs d'avoir ainsi empêché de tomber en désuétude ses

anciennes prétentions à s'immiscer dans le gouvernement de l'état, et

retira ses remontrances. De son côté, la cour, sachant l'affection que

les peuples portoient à cette compagnie, ne parla plus ni de

l'enregistrement ni de l'exécution de son arrêté; mais, dès ce moment,

l'opinion publique, sur laquelle le parlement exerçoit une grande

influence, fut ébranlée; et la haine qu'inspiroit aux grands l'extrême

faveur du maréchal d'Ancre, se communiqua à toutes les classes de la

société, qui commencèrent à le considérer comme le seul auteur de

toutes les divisions de la cour, et de tous les maux dont la France

étoit affligée.

Un démêlé très-vif qu'il eût avec le duc de Longueville[11], dans

lequel celui-ci succomba, accrut encore cette haine générale dont il

étoit l'objet. Alors les princes, indignés de cet outrage, s'éloignent

une seconde fois de la cour, publient un manifeste sanglant,

particulièrement dirigé contre le favori, font traîner en longueur les

négociations que l'on a la foiblesse d'entamer avec eux, afin de se

donner le temps de rassembler des troupes, passent la Loire à la tête

d'une armée, font un traité avec les protestants, dont les alarmes

croissoient à mesure que l'époque du mariage du roi devenoit plus

prochaine; et la guerre civile semble prête à renaître. Du côté de la

cour, deux armées sont formées: l'une commandée par le maréchal de

Bois-Dauphin, et destinée à poursuivre celle des princes; l'autre sous

les ordres du duc de Guise, et couvrant la marche du roi, qui traversa

ainsi son royaume en bataille rangée pour aller à Bordeaux recevoir et

épouser l'infante d'Espagne. Le duc de Rohan, à la tête d'un corps de

protestants armés, osa s'avancer jusqu'à Tonneins, et, dans une

conférence qu'il eut avec des députés du roi, qui lui demandoient

raison de sa conduite, s'emporta en plaintes et en reproches dans

lesquels l'esprit de son parti se montroit tout entier[12]. Le conseil

de la régente sembla en cette circonstance recouvrer quelque vigueur:

il fut décidé que le duc de Rohan seroit déclaré ennemi de l'état; on

ôta à M. de La Force, qui s'étoit joint à lui, le gouvernement du

Béarn; les protestants reçurent l'ordre de mettre bas les armes, sous

peine d'être poursuivis comme rebelles et criminels de lèse-majesté;

enfin les deux armées royales furent réunies en une seule sous les

ordres du duc de Guise, pour aller à la rencontre de celle des

princes, qui étoit déjà entrée dans le Poitou, et l'accabler ainsi

sous des forces supérieures.

[Note 11: Ce prince, qui avoit le gouvernement de la

Picardie, avoit voulu s'opposer à quelques travaux que le

maréchal d'Ancre projetoit de faire à la citadelle de la

ville d'Amiens, dont il étoit gouverneur. Il n'avoit point

réussi dans cette entreprise; et ayant voulu y mettre de la

violence, les officiers préposés à la garde du château

avoient repoussé la force par la force, et l'avoient obligé

de faire retraite.]

[Note 12: Il dit que les protestants s'étoient vus forcés de

prendre les armes, parce qu'ils avoient vu le roi lever des

troupes sans les y admettre, ce qui leur faisoit craindre

qu'elles ne fussent destinées à agir contre eux; que

l'assemblée de Grenoble les avoit exhortés _à se mettre en

défense_ en cas que les députés qu'ils envoyoient au roi

n'obtinssent pas de réponse favorable, et qu'en effet on

n'avoit eu aucun égard aux demandes de ces députés; qu'on

avoit publié en divers endroits du royaume que les mariages

entre la France et l'Espagne _entraîneroient la ruine de la

religion protestante_; que cette juste crainte étoit

principalement ce qui leur avoit mis les armes à la main.]

(1616) Toutefois, au milieu de ces démonstrations guerrières qui

sembloient devoir annoncer des résultats décisifs, on négocioit

toujours; et la cour, toujours foible, étoit encore disposée à acheter

la paix. Des conférences ne tardèrent donc point à s'établir pour

parvenir à cette paix si vivement désirée; et elles le furent dans la

ville de Loudun. Les confédérés s'y rendirent, chacun avec des

intentions différentes, et uniquement occupé de ses intérêts

particuliers. Les princes et la plupart des mécontents catholiques

vouloient sincèrement la fin des troubles, et n'y mettoient d'autre

prix qu'un changement dans l'administration qui leur permît d'y

prendre part: là se bornoit leur ambition. Les chefs protestants

avoient des vues plus profondes: la paix ne leur convenoit point; ou

du moins s'ils consentoient à la faire, ce n'étoit qu'à des conditions

qu'on ne pouvoit leur accorder sans affoiblir l'autorité royale et en

avilir la majesté. Ne pouvant obtenir ces conditions insolentes, il

n'étoit point d'efforts qu'ils ne fissent auprès du prince de Condé et

de séductions qu'ils n'employassent pour le déterminer à rejeter les

propositions de la cour; mais celui-ci étoit las de la guerre civile,

et ce n'étoit point au profit des protestants qu'il avoit prétendu la

faire. Il signa donc un traité de paix qui lui assura ce qu'il

désiroit depuis long-temps, la place de président du conseil; et les

chefs protestants se virent ainsi dans la nécessité de le signer après

lui, bien qu'ils n'y trouvassent ni les avantages ni les sûretés

qu'ils prétendoient obtenir. Or, à moins de leur accorder

l'indépendance absolue, il étoit impossible de jamais les satisfaire.

Le roi prit la route de Paris immédiatement après la signature du

traité, et s'arrêta un moment à Blois, où il se fit dans le ministère

quelques changements attribués à l'influence du maréchal d'Ancre, qui

ne vouloit dans le conseil que des hommes qui lui fussent entièrement

dévoués[13]. Cependant les princes, retirés dans leurs terres ou dans

leurs gouvernements, ne sembloient pas fort empressés de reparoître à

la cour, comme s'ils eussent conçu quelques inquiétudes sur

l'exécution du traité. Enfin le duc de Longueville consentit à s'y

rendre sur les invitations pressantes de la reine; mais ce fut pour y

recommencer ses cabales contre elle et contre ses ministres, et avec

une telle violence, que cette princesse ne vit d'autre parti à prendre

que de tâcher de lui opposer le prince de Condé, qu'elle engagea plus

vivement encore à y revenir. Ce fut l'évêque de Luçon qui fut chargé

de cette négociation. Le prince y revint en effet, mais pour cabaler

aussi de son côté; et l'on put bientôt reconnoître que le traité de

Loudun loin d'apaiser les ressentiments les avoit accrus. De même que

les protestants n'étoient point satisfaits et ne pouvoient l'être,

parce qu'ils prétendoient à l'égalité avec les catholiques; de même

rien ne pouvoit contenter les princes, s'ils ne devenoient entièrement

maîtres des affaires; et ils se montrèrent bientôt, à l'occasion de

cette faveur extrême dont continuoit de jouir le maréchal d'Ancre,

plus susceptibles et plus jaloux qu'ils n'avoient encore été. Ils ne

manquoient aucune occasion de lui faire quelque affront, et

cherchoient par toutes sortes de moyens à accroître la haine populaire

dont il étoit déjà l'objet. L'autorité de la régente étoit attaquée de

toutes parts; et les appuis les plus fermes de son parti

l'abandonnoient peu à peu pour se ranger du côté des mécontents.

Ceux-ci tenoient des assemblées nocturnes[14] dans lesquelles ils

méditoient une révolution entière dans le gouvernement de l'état; et

le maréchal, instruit qu'on y avoit délibéré de le faire assassiner,

en fut alarmé au point de s'enfuir en quelque sorte de Paris. Mais en

s'éloignant de cette ville il conseilla à Marie de Médicis de faire

arrêter le prince de Condé que les factieux désignoient ouvertement

pour la remplacer dans la régence, et d'attaquer ainsi le mal dans sa

source. La reine vit en effet qu'elle n'avoit pas un moment à perdre,

et fit un effort sur elle-même pour prendre ce parti vigoureux. Le

prince, que la retraite du maréchal avoit rendu tout puissant et

auprès de qui se pressoit déjà la foule des courtisans, fut arrêté

dans le Louvre même, où l'on avoit su adroitement l'attirer; mais on

manqua les ducs de Vendôme, de Mayenne, de Bouillon, et leurs

principaux partisans. Presque tous s'échappèrent de Paris avec la plus

grande facilité; et telle étoit l'anarchie qui régnoit alors dans le

gouvernement, que plusieurs d'entre eux, s'étant rassemblés à la porte

Saint-Martin, y tinrent une espèce de conseil, dont le résultat fut de

rentrer dans la ville pour essayer d'y exciter un soulèvement en leur

faveur; mais le peuple n'y paroissant point disposé, ils se virent

enfin forcés de se retirer au nombre d'environ trois cents cavaliers,

qui allèrent se cantonner dans la ville de Soissons.

[Note 13: Les sceaux furent ôtés au chancelier de Silleri,

et donnés à Du Vair, premier président du parlement de

Provence; et Puisieux, fils du chancelier, qui étoit

secrétaire d'état, reçut, peu de temps après, l'ordre de

quitter la cour.]

[Note 14: À Saint-Martin-des-Champs et dans le faubourg

Saint-Germain.]

Toutefois la haine des Parisiens pour le favori de la régente, et par

conséquent pour l'administration actuelle, s'étoit si souvent

manifestée, et par des signes si peu équivoques, que la princesse,

mère du prince de Condé, dès qu'elle eut appris le malheur arrivé à

son fils, crut pouvoir seule et malgré le départ des chefs du parti,

exciter une sédition; elle monta sur-le-champ en carrosse et parcourut

toutes les rues de Paris, accompagnée d'un groupe de gentilshommes à

cheval qui crioient: «Aux armes, messieurs de Paris, le maréchal

d'Ancre a fait tuer monsieur le prince de Condé, premier prince du

sang; aux armes, bons François, aux armes.» Elle alla ainsi jusqu'au

pont Notre-Dame, sans que sa présence ni les cris de ses gentilshommes

produisissent aucun effet. Les marchands fermèrent leurs boutiques,

mais le peuple demeura tranquille; on aperçut seulement une femme qui

essayoit de commencer une barricade auprès de Sainte-Croix-de-la-Cité.

Un cordonnier, nommé Picard, entièrement dévoué aux princes, et ennemi

déclaré de Concini, tenta aussi d'ameuter la populace, sur laquelle il

avoit beaucoup de crédit, et malgré tous ses efforts ne parvint à

réunir qu'une petite troupe mal armée, qui se dissipa d'elle-même en

un instant. Cependant quelques domestiques du prince, envoyés à

dessein dans les environs de la maison du maréchal, parvinrent à y

former un rassemblement, échauffèrent la multitude, et la poussèrent à

en briser les portes et à la piller. Le guet qui se présenta pour

arrêter le désordre fut repoussé; et le pillage, interrompu seulement

par la nuit, fut recommencé le lendemain, jusqu'à ce que la maison eût

été entièrement dévastée.

Ce fut alors que l'évêque de Luçon entra au conseil: le maréchal

d'Ancre, que le mauvais succès de cette confédération avoit rendu plus

puissant que jamais, mécontent de quelques ministres[15] dont l'avis

n'étoit pas que les princes fussent éloignés des affaires et qu'on les

traitât avec cette rigueur, avoit obtenu de la régente qu'ils fussent

renvoyés pour être remplacés par ses propres créatures; et Richelieu

étoit du nombre de ceux qui lui avoient montré le plus de dévouement.

Celui-ci fit voir d'abord ce qu'il étoit; et attribuant avec raison à

la foiblesse et à l'indécision du gouvernement, et les troubles

précédents et ceux qu'avoit fait naître cette nouvelle rébellion, il

conseilla de montrer plus de vigueur et d'employer pour l'étouffer

tout ce que la puissance royale avoit de force et de majesté. Son

conseil fut suivi: on commença par des exemples de sévérité dans Paris

même, où il se fit plusieurs exécutions de ceux qui cherchoient à y

enrôler des soldats pour le parti des princes. (1617) Trois armées

furent mises en campagne: l'une étoit sous les ordres du duc de Guise,

qui venoit de faire sa paix, et du maréchal de Themines; le maréchal

de Montigny commandoit la seconde, et la troisième avoit pour chef le

comte d'Auvergne, que l'on tira de la Bastille, où il étoit depuis

long-temps renfermé[16], pour l'opposer aux rebelles, et qui justifia

la grâce qu'on lui avoit accordée et la confiance que l'on avoit mise

en lui, en les battant partout où il les rencontra. Ces trois armées

agissoient simultanément sur tous les points où les princes avoient

établi leurs moyens de résistance[17]. Ainsi poursuivis de toutes

parts, ceux-ci se virent bientôt réduits aux dernières extrémités;

mais au moment où ils étoient prêts de succomber, une révolution de

cour les sauva.

[Note 15: Il nomma Barbois contrôleur des finances à la

place du président Jeannin, et l'évêque de Luçon fut fait

secrétaire d'état.]

[Note 16: Il étoit fils naturel de Charles IX. Henri IV

l'avoit fait mettre à la Bastille pour être entré dans la

conspiration du duc de Biron; et il étoit condamné à y finir

ses jours.]

[Note 17: Dans le Perche, dans le Maine, dans le

Soissonnois, dans l'Île de France, dans la Champagne, dans

le Berry, dans le Nivernois.]

Et en effet, pour profiter de semblables succès, il auroit fallu un

autre caractère que celui de Marie de Médicis: il n'y avoit en elle

que foiblesse et imprévoyance; les apparences de résolution qu'il lui

arrivoit quelquefois de montrer, n'étoient autre chose que

l'entêtement d'un esprit capricieux et borné; et elle le fit bien voir

dans cette obstination qu'elle mit à soutenir contre l'animadversion

publique ce Concini et sa femme, qu'elle avoit pour ainsi dire tirés

de sa domesticité, et qu'elle opposoit aveuglément, et en les

comblant sans cesse de nouvelles faveurs, à tant d'ennemis dont ces

faveurs scandaleuses accroissoient de jour en jour le nombre, et qui,

grands et petits, s'élevoient contre elle de toutes parts. On

s'indignoit à la fois et des richesses prodigieuses amassées par ces

deux étrangers aux dépens de la substance des peuples, et de voir les

princes du sang sacrifiés à de tels favoris; et de ce pouvoir sans

exemple que s'étoit arrogé un Italien de faire et défaire les

ministres en France, selon qu'ils étoient plus ou moins soumis à ses

caprices, et des instruments plus ou moins serviles de sa fortune et

de ses volontés. Ainsi prenoit sans cesse de nouvelles forces le parti

opposé à la régente; et ses ennemis les plus dangereux n'étoient pas

dans le camp des princes, mais à la cour même et jusque dans la

société la plus intime de son fils. Luynes possédoit toute la

confiance du jeune roi, et s'en servoit avec beaucoup d'adresse pour

discréditer sa mère auprès de lui et le déterminer à sortir enfin de

tutelle, à secouer un joug dont il devoit se sentir humilié, et qui

étoit devenu insupportable à ses sujets. Louis avoit pour le maréchal

d'Ancre une aversion naturelle qui ne contribua pas peu à lui faire

recevoir les impressions que vouloit lui donner son favori; celui-ci

venoit de former avec les princes une union secrète dont l'objet

étoit de perdre la reine et ses deux créatures: en même temps qu'il

disposoit le roi à voir ces princes d'un oeil plus favorable, il

continuoit de l'aigrir et de le prévenir contre sa mère, jusqu'à lui

persuader que ses jours n'étoient pas en sûreté auprès d'elle; et lui

montrant dans le maréchal d'Ancre le principal artisan des complots

qui s'ourdissoient contre son autorité et peut-être contre sa vie, il

parvint à en obtenir un ordre de le faire arrêter. Mais, n'ignorant

pas combien Concini s'étoit fait de partisans par ses bienfaits et ses

prodigalités, il jugea qu'en une telle entreprise, il n'y avoit de

sûreté pour lui que dans un assassinat, et fit ajouter à l'ordre de

l'arrêter celui de le _tuer en cas de résistance_, bien décidé à

interpréter ainsi le moindre mouvement ou la moindre parole qui lui

échapperoient au moment où l'on se saisiroit de lui.

Cette intrigue, bien que tramée dans le plus profond mystère, n'avoit

pu demeurer si secrète que quelques vagues indices n'en fussent

parvenus jusqu'à la reine et au maréchal. Elle en conçut des alarmes

assez vives pour avoir avec son fils plusieurs explications dans

lesquelles elle lui offrit d'abandonner entièrement la conduite des

affaires, et même de se rendre au parlement pour y faire une

abdication solennelle du pouvoir qu'elle exerçoit en son nom. Louis

fit voir en cette circonstance cette disposition naturelle qu'il

avoit à dissimuler ses vrais sentiments, l'un des traits les plus

marquants de son caractère: loin d'entrer dans les vues de sa mère, il

lui donna tous les témoignages de confiance et de satisfaction qui

pouvoient la rassurer, combattit le dessein qu'elle paroissoit former

de ne plus prendre part au gouvernement, et l'invita fortement à

vouloir bien continuer de servir de guide à sa jeunesse et à son

inexpérience. De son côté le maréchal avoit par intervalles de tristes

pressentiments: il songeoit quelquefois à se retirer de cette cour

orageuse où il n'avoit qu'un seul appui qui, d'un jour à l'autre,

pouvoit lui manquer, et à mettre hors de France sa vie et sa fortune

en sûreté. L'ambition de sa femme l'empêcha, disent les historiens, de

céder à cette heureuse inspiration.

Luynes toutefois ne précipita rien: il vouloit que le roi fût bien

affermi dans les résolutions qu'il lui avoit fait prendre. Le voyant

enfin tel qu'il désiroit qu'il fût, il s'occupa de chercher l'homme

propre à frapper un coup aussi hardi. Le baron de Vitri, capitaine des

gardes-du-corps, jouissoit d'une grande réputation de courage et

faisoit hautement profession de haïr et de mépriser le maréchal: ce

fut sur lui qu'il jeta les yeux. Vitri, sur l'ordre du roi qui lui fut

montré, accepta la commission de s'emparer de Concini, mort ou vif,

et s'étant associé quelques amis aussi déterminés que lui[18],

l'exécuta avec beaucoup de sang-froid et de résolution. Cette scène

tragique se passa le 24 avril, à six heures du matin, sur le petit

pont du Louvre, où le maréchal alloit entrer. Vitri l'arrêta de la

part du roi; et d'après ses instructions, regardant comme un acte de

résistance un mouvement que celui-ci fit en arrière et une exclamation

qui lui échappa, il le fit tuer sur-le-champ de trois coups de

pistolet[19]. Montant aussitôt dans la chambre du roi, il lui dit ce

qui avoit été fait; de là il se rendit dans l'appartement de la

maréchale, qui étoit voisin de celui de la reine, et lui signifia

l'ordre qu'il avoit de l'arrêter. Marie de Médicis fut à l'instant

même confinée dans son appartement; on lui ôta ses gardes, qui furent

remplacés par ceux du roi: celui-ci refusa de la voir, quelques

instances qu'elle pût faire pour obtenir cette entrevue; et elle

demeura seule et abandonnée, tandis que, dans l'appartement de son

fils, tout respiroit la joie et retentissoit d'acclamations[20]. À

l'exception de l'évêque de Luçon, dont la conduite, dans cette

position difficile, avoit été aussi adroite que mesurée, tous les

ministres nouveaux furent disgraciés et les anciens rappelés; à force

d'outrages et de mauvais traitements, on détermina la reine à demander

elle-même à se retirer de la cour; la ville de Blois fut désignée

pour le lieu de son exil; et tout fut réglé d'avance pour son entrevue

d'adieux avec son fils, et jusque dans les plus petites circonstances.

Les princes revinrent aussitôt à la cour, et justifièrent leur révolte

«par la nécessité où ils s'étoient trouvés de prendre les armes pour

s'opposer aux violences et pernicieux desseins du maréchal d'Ancre,

qui se servoit des forces du roi contre l'intérêt de sa majesté et

dans l'intention de les opprimer.» On souffrit que le corps de

celui-ci fût déterré par la populace, et qu'elle exerçât sur ce

cadavre les plus indignes outrages[21]; et la maréchale, condamnée à

mort par arrêt du parlement, fut exécutée en place de Grève le 8

juillet suivant[22]. Ainsi finit d'elle-même la guerre civile; et

cette révolution de cour fut aussi complète qu'il étoit possible de la

désirer.

[Note 18: Les principaux étoient du Hallier son frère,

Persan son beau-frère, Bournonville, Guichaumont, et Rigaud,

exempt des gardes-du-corps.]

[Note 19: Vitri avoit placé un garde-du-corps à la porte du

Louvre pour épier le moment où le maréchal sortiroit de la

maison qu'il avoit près de ce palais, avec ordre de le venir

avertir aussitôt à la porte du grand cabinet du roi, où il

l'attendoit. La garde remplit exactement sa commission:

Vitri partit sur-le-champ, et prit avec lui en passant tous

ceux qui l'attendoient, et fit une telle diligence, qu'il

arriva près du maréchal lorsque celui-ci n'étoit encore que

sur le Petit-Pont, où il lisoit une lettre. Comme Vitri

étoit fort vif, peut-être seroit-il passé sans le voir, si

du Hallier, qui le suivoit, ne lui eût dit: «_Monsieur,

voilà M. le maréchal._»--«_Où est-il?_ reprit

Vitri.»--«_Tenez, le voilà_, lui dit Guichaumont, et en même

temps celui-ci lui tira le premier coup de pistolet. Les

autres tirèrent aussi; mais on a toujours cru que

Guichaumont l'avoit tué, parce qu'il tomba dès qu'il l'eut

frappé. D'autres disent que Vitri, s'approchant de lui, le

prit d'une main par le bras, et que, levant de l'autre son

bâton de commandement, il lui déclara l'ordre qu'il avoit de

l'arrêter. _Moi, prisonnier!_ reprit le maréchal en faisant

un pas en arrière: et c'est alors que partirent les trois

coups de pistolet. (_Mém. du marq. de Fontenay-Mareuil._)

Plusieurs disent que Concini, se voyant attaqué, fit mine de

vouloir tirer son épée pour se défendre; mais M. de Brienne

assure, dans ses Mémoires, «qu'aucun de ceux qui en

pouvoient rendre témoignage, n'en étoit convenu en

particulier.»

On remarque que parmi plus de trente gentilshommes qui

l'accompagnoient, aucun d'eux ne mit l'épée à la main, à

l'exception de Saint-Georges, qui depuis fut capitaine des

gardes du cardinal de Richelieu; mais, voyant que les autres

l'abandonnoient, il fut forcé de se retirer.]

[Note 20: Les courtisans s'y rendoient en foule, et l'on fut

obligé de mettre ce jeune prince sur un billard; afin qu'il

fût plus à portée de voir ceux qui venoient lui rendre

hommage, et d'en être vu.]

[Note 21: Le corps du maréchal fut déposé d'abord dans la

salle des portiers, ensuite dans le petit jeu de paume du

Louvre. Il y resta jusqu'à neuf heures du soir, et fut porté

ensuite à Saint-Germain-l'Auxerrois, où on l'enterra

secrètement sous l'orgue, afin de cacher au peuple sa

sépulture. Elle fut connue toutefois dès le lendemain, et

quelques gens de la lie du peuple, ou dirigés par ses

ennemis, ou poussés par leur propre fureur, s'attroupèrent

dans l'église Saint-Germain, déterrèrent le cadavre et

exercèrent sur lui mille indignités, aux cris redoublés de

_vive le roi_. On le pendit à des potences qu'il avoit fait

dresser lui-même, on lui arracha le coeur, on coupa sa chair

par petits morceaux; ces mêmes potences, que l'on abattit,

lui servirent de bûcher; et les cendres, ainsi que les

débris de son cadavre, furent jetés dans la rivière.

Quoiqu'on ne puisse justifier ce ministre de quelques abus

de pouvoir dans le haut rang où la faveur l'avoit placé, il

faut bien se garder de croire que ce fût un aussi méchant

homme que l'a dépeint cette multitude de libelles, de

déclarations, de remontrances, publiés alors par ses

ennemis. Le maréchal d'Estrées, qui s'étoit jeté dans le

parti des princes, et qui sans doute prit part d'abord à

toutes ces calomnies, s'étonne, dans ses mémoires, des excès

auxquels on s'étoit porté contre lui, et lui rend ainsi un

témoignage qui ne sauroit être suspect: «Quand je fais

réflexion, dit-il, sur les circonstances de la mort du

maréchal d'Ancre, je ne la puis attribuer qu'à sa mauvaise

destinée, ayant été conseillée par un homme qui avoit les

inclinations fort douces; et comme il étoit lui-même

_naturellement bienfaisant et qu'il avoit désobligé fort peu

de personnes_, il falloit que ce fût _son étoile_ ou la

nature des affaires qui eussent soulevé tant de monde contre

lui.»]

[Note 22: Dans l'arrêt qui la condamne, elle n'est point

déclarée _sorcière_, comme plusieurs l'ont avancé, mais

seulement criminelle de _lèse-majesté divine et humaine_,

sans que son crime fût autrement spécifié. Au reste, il est

certain qu'elle se défendit victorieusement sur toutes les

accusations capitales qu'on éleva contre elle; et l'on ne

peut s'empêcher de la considérer comme une victime immolée à

la vengeance de ceux qui possédoient alors un pouvoir, dont

elle et son mari avoient joui trop long-temps. Elle mourut

avec un courage modeste, qui excita beaucoup de pitié et

même d'attendrissement parmi tous ceux qui étoient accourus

à ce triste spectacle.]

(1618) Le gouvernement prit dès ce moment une allure plus ferme; et le

pouvoir de celui qui succédoit au maréchal venant immédiatement du

roi, imposa davantage, fut d'abord moins envié et moins contesté. Mais

cela dura peu: le même esprit de mutinerie continuoit d'animer tous

ces grands impatients du joug. Peut-être s'étoit-il accru par

l'impunité et par cette espèce de triomphe qu'ils venoient de

remporter sur l'autorité. La reine-mère avoit été pour eux un objet de

haine, tant qu'elle avoit eu entre les mains cette autorité, qu'elle

refusoit de partager avec eux: ils devinrent ses partisans dès qu'elle

eut été abattue, et qu'ils eurent reconnu que par cet événement leur

position n'étoit point changée. Blessé des hauteurs de Luynes,

contrarié par lui dans quelques-unes de ses prétentions, le duc

d'Épernon écouta le premier les propositions que lui fit faire Marie

de Médicis, de former un parti pour la tirer de sa captivité, car elle

étoit véritablement prisonnière à Blois; et les protestations qu'elle

faisoit de vivre désormais entièrement éloignée des affaires, les

engagements solennels qu'elle offroit même de prendre à cet égard, ne

rassuroient point assez le roi et son favori, pour qu'ils cessassent

un seul instant d'exercer à son égard la plus rigoureuse surveillance.

L'intrigue fut conduite avec beaucoup de mystère et d'habileté: pour

en assurer le succès, d'Épernon feignit même un moment de se

réconcilier avec Luynes; et bientôt il eut rallié autour de lui assez

de mécontents pour tenter l'entreprise audacieuse de délivrer la reine

et de s'attaquer à l'autorité même du souverain.

(1619) Tout étant préparé, il sort de Metz, malgré l'ordre exprès que

le roi lui avoit donné d'y rester, et en même temps la reine se sauve de

Blois. Aussitôt tous les ennemis de Luynes se déclarent ses partisans;

on lève des troupes de part et d'autre; la mère et le fils éclatent

réciproquement en reproches, en plaintes, en récriminations; la guerre

commence. Mais à peine commencée, elle tourne en négociations, grâce aux

soins de l'évêque de Luçon, qui, par sa conduite également adroite et

mesurée, avoit su inspirer de la confiance au favori sans manquer à ce

qu'il devoit à la reine, de reconnoissance et d'attachement[23].

L'accommodement se fit, le roi vit sa mère à Tours, et tout s'y passa de

manière à faire croire que la réconciliation étoit sincère des deux

parts. Quant au duc d'Épernon, il y reçut, non des lettres de grâce pour

sa révolte, mais en quelque sorte des remerciements pour avoir levé des

troupes et augmenté les garnisons des places fortes de son gouvernement;

et il fut déclaré que, «l'ayant fait dans la persuasion que c'étoit

_pour le service du roi_, il n'y avoit rien qui ne dût être _agréable à

sa majesté_.» «Suppositions chimériques, dit un écrivain

contemporain[24], incapables de faire illusion à personne, et toutes

propres à rendre le gouvernement méprisable.» «Mais il y avoit

long-temps, ajoute le continuateur du père Daniel, que l'on étoit dans

l'habitude d'en user ainsi. C'étoit le style et l'usage du temps. Les

seigneurs révoltés n'auroient pu se résoudre à poser les armes, si on ne

leur eût offert que des lettres d'abolition. Ils ne vouloient pas être

traités en criminels dans les actes mêmes où on leur accordoit le pardon

de leurs crimes[25].»

[Note 23: Ces marques d'attachement qu'il n'avoit cessé de

lui donner depuis sa disgrâce, l'avoient fait exiler à

Avignon; et ce fut Luynes lui-même qui le tira de son exil

pour l'employer dans cette affaire; Richelieu y réussit de

manière à satisfaire les deux partis.]

[Note 24: Mém. chron., t. I.]

[Note 25: Tom. XIII, in-4º, p. 250.]

Malgré les apparences de bon accord qu'avoit offertes leur entrevue,

la mère et le fils se séparèrent conservant au fond du coeur autant

d'aigreur et de méfiance l'un contre l'autre qu'auparavant. Le roi

retourna à Paris; la reine se retira dans son gouvernement. Ce n'étoit

point l'avis de l'évêque de Luçon: il vouloit qu'elle allât à la cour

pour y tenir tête à ses ennemis et essayer de regagner l'amour et

l'affection de son fils; d'autres, lui rappelant l'exil et la

captivité de Blois, lui conseilloient de demeurer dans un lieu où elle

pouvoit se faire craindre et se défendre si elle étoit attaquée: ce

fut ce dernier conseil qui fut suivi. Marie de Médicis continua de

correspondre avec son fils par des lettres où elle se montra plus

susceptible et plus jalouse que jamais. Luynes, craignant alors de sa

part quelque nouvelle entreprise, résolut de tirer enfin de sa prison

le prince de Condé, qui n'avoit point été jusqu'alors compris dans

l'amnistie accordée aux mécontents, parce qu'on avoit jugé plus

prudent de ne point rejeter encore au milieu d'eux un personnage de

cette importance: il l'en fit donc sortir dans l'intention de

l'opposer à la reine, et de la contenir au moyen d'un si puissant

auxiliaire. La nouvelle qu'elle en reçut ne parut pas d'abord lui être

désagréable; mais la déclaration qui accompagna sa délivrance et que

l'on publia quelques jours après[26], fut faite dans des termes qui

l'offensèrent au dernier point, et ce ne fut pas sans beaucoup de

peine que le roi et son favori parvinrent à l'apaiser.

[Note 26: On y faisoit dire au roi «que l'audace de ceux qui

avoient abusé de son nom et de son autorité, auroient porté

les choses à une entière et déplorable confusion, si Dieu ne

lui eût donné la force et le courage de les châtier; qu'un

des plus grands maux qu'ils eussent procuré étoit la

détention du prince de Condé, qui n'avoit eu d'autre cause

que _les artifices_ et _les mauvais desseins_ de ceux qui

vouloient joindre la ruine du prince à celle de l'état,

ainsi que sa majesté l'avoit reconnu, après s'être

soigneusement informé de tout ce qui avoit pu servir de

prétexte à son emprisonnement.» Or, c'étoit attaquer

ouvertement la reine, qui avoit elle-même fait arrêter le

prince de Condé.]

Cependant celui-ci étoit arrivé plus rapidement encore que le

maréchal d'Ancre au comble de la faveur. Le roi venoit d'ériger pour

lui en duché-pairie, et sous le nom de Luynes, la terre de Maillé en

Touraine; lui et les siens étoient pour ainsi dire accablés de biens

et d'honneurs: aussi commença-t-il à devenir, de même que celui à qui

il avoit succédé dans ce pouvoir emprunté, un objet de haine et

d'envie pour les courtisans; et au milieu de cette cour turbulente et

séditieuse, plusieurs tournèrent de nouveau les yeux vers la

reine-mère, regardant la ville d'Angers, où elle exerçoit une sorte

d'autorité souveraine, comme un refuge contre ce qu'ils appeloient la

tyrannie du nouveau favori.

(1620) Le duc de Luynes, qui voyoit l'orage se former contre lui,

conçut le dessein d'attirer cette princesse à Paris, afin de la

surveiller de plus près. Des démarches furent faites auprès d'elle,

pour la déterminer à y revenir: elles furent inutiles, et Marie de

Médicis les repoussa avec d'autant plus de hauteur que son fils

s'étoit avancé jusqu'à Orléans avec toute sa maison, comme s'il eût

voulu employer la force pour l'y contraindre, dans le cas où l'on

n'auroit pu réussir par la négociation. Le duc de Luynes, qui désiroit

éviter la guerre civile, ne voulut pas pousser les choses plus loin,

et le roi revint à Fontainebleau.

Ce n'étoit au fond qu'un acte de modération: on crut y voir de la

foiblesse, et l'audace des mécontens s'en accrut. Enfin un complot

fut formé en faveur de la reine-mère, et éclata tout à coup par la

retraite ou la fuite de plusieurs princes du sang et d'un grand nombre

de seigneurs les plus considérables de la cour. Le duc de Mayenne fut

le premier qui sortit brusquement de Paris, sous prétexte qu'il n'y

étoit point en sûreté et qu'on avoit formé le projet de l'arrêter. Le

duc de Vendôme le suivit de près; le duc de Longueville se retira dans

son gouvernement de Normandie; le comte et la comtesse de Soissons

prirent la route d'Angers[27]; les ducs de Retz, de la Trémouille, de

Roannez, de Rohan, d'Épernon, de Nemours, etc., s'allèrent cantonner

dans les terres ou places fortes qu'ils possédoient en Bretagne, en

Normandie, en Poitou, en Saintonge, dans l'Angoumois. Presque toute

la noblesse de ces provinces s'étant déclarée pour la reine, son parti

parut d'abord formidable, et ses conseillers, dont la présomption

s'accroissoit encore par ces apparences si prospères, furent d'avis

que dans la position où elle se trouvoit et avec les espérances

qu'elle pouvoit concevoir, elle devoit faire la guerre et repousser

toute négociation.

[Note 27: On avoit été prévenu de leur projet de départ, et

le premier mouvement du roi avoit été de les faire arrêter.

L'avis du président Jeannin fut qu'il valoit mieux les

laisser partir, parce que, mal intentionnés comme ils

l'étoient pour le service du roi, leur présence à Paris ne

pouvoit qu'être dangereuse, et l'empêcheroit lui-même d'en

sortir. Il représenta en outre qu'ils apporteroient dans la

cour de la reine plus de trouble et de confusion que de

profit et d'utilité; qu'il y avoit lieu de croire que tous

les mécontents s'en iroient ainsi les uns après les autres;

mais aussi qu'au premier qui reviendroit, les autres ne

tarderoient point à le suivre. Cet avis prévalut; et, en

effet, depuis que l'on gouvernoit au nom du roi, ces

mutineries des princes, bien que dangereuses encore,

commençoient à être moins redoutées.]

L'évêque de Luçon ne partageoit point cette confiance: son coup

d'oeil, plus perçant et plus sûr, avoit reconnu d'abord que tout

céderoit invinciblement à l'ascendant de l'autorité royale; que la

reine-mère, vis-à-vis de son fils, étoit dans une position bien moins

favorable que ne l'avoient été les princes vis-à-vis de la régente; et

que si ceux-ci n'avoient pu réussir dans leurs desseins, elle avoit

encore de moindres chances de succès. On ne l'écouta point; et

l'événement le justifia bientôt dans tout ce qu'il avoit pressenti.

Avec une rapidité qui rendit presque ridicule ce qui avoit d'abord

causé tant d'alarmes, le roi parcourut la Normandie à la tête de son

armée, sans y rencontrer la moindre résistance: partout les portes des

villes, que les mécontents avoient fermées, s'ouvrirent pour ainsi

dire d'elles-mêmes à son approche; et il entra ainsi en Anjou, comme

il auroit pu le faire au milieu de la paix la plus profonde. La

confusion se mit aussitôt dans le conseil de la reine; à peine ses

troupes firent-elles quelque résistance au pont de Cé; elles

résistèrent plus foiblement encore à l'attaque de la ville d'Angers,

qui fut emportée en quelques heures; et les négociations, qui

n'avoient été interrompues qu'un moment, devenant alors la seule

ressource de Marie de Médicis, un traité fut signé presque aussitôt

entre elle et son fils, dans lequel la cour commença à se montrer plus

ferme à l'égard des princes et des seigneurs révoltés[28], et dont le

résultat fut de la faire revenir enfin à la cour, ce que le duc de

Luynes vouloit par-dessus tout. L'évêque de Luçon fut un de ceux qui

contribuèrent le plus à la conclusion de ce traité.

[Note 28: Il fut dit que S. M. vouloit bien leur accorder un

pardon qu'ils ne méritoient pas, pourvu que, dans

l'intervalle de huit jours après la paix, ils posassent les

armes et rentrassent dans l'obéissance qu'ils lui devoient.

On ajouta que le roi n'entendoit rendre à aucun de ces

rebelles les charges et gouvernements dont il avoit disposé

depuis leur révolte.]

La reine étoit réduite à désirer cette réconciliation: le duc de

Luynes, qui la lui faisoit accorder comme une faveur, la désiroit plus

ardemment encore. Ainsi étoit étouffée dans son germe une guerre

civile peu dangereuse sans doute, si l'on ne considère que ceux contre

qui on la faisoit, mais dont les conséquences lui causoient de justes

alarmes: car les protestants avoient toujours les yeux ouverts sur ce

qui se passoit. Ces intraitables factieux n'attendoient que de

nouveaux désastres pour lever l'étendard de la rébellion; et bien

qu'ils fussent également ennemis de tout ce qui portoit le nom de

catholique, ils étoient prêts à traiter avec tous les partis dès

qu'ils y trouveroient l'avantage du leur. Déjà en 1618, et au moment

où l'évasion de la reine du château de Blois sembloit leur offrir la

perspective de longs troubles, ils s'étoient soulevés dans le Béarn et

avoient insolemment refusé de restituer au clergé les biens dont ils

l'avoient dépouillé dans les anciennes guerres civiles, quoique l'édit

qui ordonnoit cette restitution leur assignât sur les domaines du roi

un revenu égal à celui des biens qu'on leur redemandoit. L'année

suivante, leur assemblée, qu'ils avoient tenue à Loudun, ne s'étoit

pas montrée moins violente et moins audacieuse que celle de Saumur; et

les choses y furent même poussées si loin, qu'on crut devoir les

menacer, s'ils ne se hâtoient de nommer leurs députés, de les traiter

comme criminels de lèse-majesté. Cette menace les effraya fort peu; et

ce qui prouva qu'ils avoient raison de ne s'en point effrayer, c'est

que l'on fut obligé d'en venir à négocier avec eux, et à employer,

pour les déterminer à se séparer, le crédit des principaux seigneurs

de leur parti[29]. Ils se séparèrent enfin, mais pleins de méfiance

dans les promesses de la cour et déterminés à résister, à opposer la

force à la force si l'on tentoit d'exécuter l'édit de Béarn, que,

depuis deux ans, la cour étoit obligée de suspendre. Le duc de Luynes

jugea très-bien qu'il étoit impossible de supporter plus long-temps de

semblables insolences sans que la majesté royale en fût dégradée, et

l'autorité souveraine en péril. Il étoit donc résolu d'humilier les

protestants. L'occasion de cette paix paroissoit favorable; il ne la

manqua pas: au lieu de retourner à Paris, le roi prit la route de

Bordeaux, et se rendant de sa propre personne dans le Béarn, il y fit

enregistrer son édit au parlement de Pau, et termina dans l'espace de

cinq jours et avec beaucoup de hauteur, tout ce qui avoit rapport à

ces contestations scandaleuses.

[Note 29: On y employa le maréchal de Lesdiguères, le

marquis de Châtillon et Du Plessis-Mornay, qui servirent

utilement la cour en cette occasion.]

(1621) Ce fut pour les protestants le signal d'une révolte ouverte:

instruits qu'on ne s'arrêteroit point là, et que le dessein étoit pris

de les réduire enfin par la force, à peine le roi étoit-il parti,

qu'ils prirent les armes et commencèrent les hostilités dans le Béarn

même et dans le Vivarais. On les réprima, mais toutefois de manière à

les persuader qu'on les craignoit et qu'on n'osoit se porter contre

eux aux dernières extrémités. Pendant ce temps, le duc de Luynes,

poussant sa fortune aussi loin qu'elle pouvoit aller, se faisoit

nommer connétable de France, et avec une rare habileté, déterminoit

Lesdiguères, non-seulement à lui céder ses prétentions sur cette

dignité suprême de l'armée, mais encore à y accepter le second rang

après lui[30]. Ayant ainsi attaché cet illustre guerrier à la cause

royale et par des noeuds qu'il lui devenoit impossible de rompre, le

nouveau connétable cessa de feindre; et il fut décidé que l'on feroit

enfin sentir aux protestants révoltés tout le poids de l'autorité

royale.

[Note 30: Il fut créé maréchal général des camps et armées.]

Il étoit temps en effet d'arrêter leur audace; et il étoit devenu

impossible de la supporter plus long-temps. Ces sectaires avoient

formé une nouvelle assemblée à La Rochelle; et cette assemblée y

continuoit ses délibérations, malgré les défenses du roi plusieurs

fois réitérées. Instruits des mesures de rigueur que l'on étoit résolu

de prendre contre eux, ils s'étoient déjà préparés à résister, ainsi

qu'on l'eût pu faire de puissance à puissance; et dans un réglement

qu'ils firent pour régulariser leurs préparatifs de défense, tout le

royaume fut partagé en cercles, dont chacun avoit son commandant

particulier, lequel devoit correspondre avec le commandant supérieur

de toutes les églises, essayant ainsi de constituer au sein de la

monarchie une sorte de république fédérative. L'assemblée de La

Rochelle poussa même l'insolence jusqu'à se créer un sceau particulier

avec lequel elle scelloit ses commissions et ses ordonnances; enfin

tout prit au milieu d'eux, non-seulement le caractère de la révolte,

mais celui de l'indépendance la plus absolue.

Toutefois ils étoient loin de pouvoir soutenir par des moyens

suffisants d'aussi grands desseins et des prétentions aussi hautaines:

leurs chefs étoient divisés entre eux; leur parti n'avoit réellement

de prépondérance que dans le Poitou, en Guienne, dans le Languedoc, et

généralement dans le midi de la France; partout ailleurs les

catholiques étoient les plus forts. Aussi, dès que Louis se fut mis en

campagne, rien ne résista; partout les protestants furent désarmés, et

dans le Poitou même sa marche ne fut arrêtée que par les villes de La

Rochelle et de Saint-Jean-d'Angely. Celle-ci fut bientôt forcée de se

rendre à discrétion, et M. de Soubise, qui y commandoit, se vit réduit

à la nécessité humiliante de venir demander pardon au roi à deux

genoux. Il étoit bien autrement difficile de s'emparer d'une place

telle que La Rochelle; mais du moins le duc d'Épernon, qui en

commandoit le siége, força-t-il les Rochellois à n'oser tenir la

campagne et à demeurer renfermés dans leurs murailles. Cependant le

roi continuoit sa marche victorieuse; tout plioit devant lui, et il

arriva à Agen le 10 août, n'ayant été de nouveau arrêté un moment que

par le siége de la petite ville de Clérac. Ce fut à ce siége que l'on

commença à faire des exécutions sur les rebelles. La place ayant été

forcée de se rendre sans condition, quatre de ses habitants furent

pendus, que l'on choisit parmi les plus considérables et les plus

mutins.

Ce fut à Agen que l'on décida que Montauban seroit assiégé; et c'étoit

devant cette ville que les armes du roi devoient recevoir leur premier

échec. Le siége en fut long et meurtrier: il y périt beaucoup de

noblesse; le duc de Mayenne y fut tué; et le duc de Luynes ayant

vainement tenté de ramener au roi le duc de Rohan, qui étoit alors

dans le Midi le chef suprême de son parti[31], il fallut lever ce

siége où l'armée royale s'étoit fort affoiblie, où surtout elle fut

humiliée; ce qui releva d'autant le courage et l'ardeur des

protestants, qui remuèrent aussitôt dans toutes les provinces et

attaquèrent sur plusieurs points, où d'abord ils n'avoient songé qu'à

se défendre. Le nouveau connétable montra, dans cette opération

militaire, le peu d'expérience qu'il avoit de la guerre; et pendant

tout le reste de cette campagne, dont les résultats n'eurent rien de

décisif, sa faveur commençant à baisser, peut-être une disgrâce

entière étoit-elle le dernier prix que son maître lui réservoit,

lorsqu'il mourut, le 14 décembre, d'une fièvre maligne qui l'emporta

en peu de jours, devant la petite ville de Monheur, dont le siége est

devenu mémorable par ce seul événement.

[Note 31: Il ne voulut jamais consentir à faire une paix

particulière pour lui et les siens, se montrant décidé à ne

traiter que dans l'intérêt général de son parti. Il dit au

duc de Luynes «que les guerres soutenues par les protestants

avoient toujours été malheureuses dans leur commencement;

mais que l'inquiétude de l'esprit françois, le

mécontentement de ceux qui ne gouvernoient pas, et les

_secours étrangers_ leur avoient toujours procuré les moyens

de réparer leurs disgrâces.» C'étoit mettre le doigt sur la

plaie de la France; et ces paroles remarquables prouvent que

les protestants connoissoient les avantages de leur position

et les changements que l'esprit de secte devoit apporter

dans la politique de l'Europe, beaucoup mieux que leurs

ennemis n'entendoient leurs propres intérêts.]

Plusieurs ont présenté ce personnage comme un homme de peu de mérite

et fort au-dessous de sa fortune. Nous en jugeons tout autrement: il

nous est impossible de ne pas reconnoître en lui, pendant le peu de

temps qu'il disposa du pouvoir, des vues, de l'adresse, de la fermeté;

et rien ne le prouve davantage que de voir ses plans suivis par

Richelieu, qui, dans tout ce qui concerne les protestants, ne fit

qu'achever ce que le duc de Luynes avoit commencé[32].

[Note 32: Ce fut lui qui le premier conçut le projet de leur

enlever leurs places fortes qui faisoient toute leur sûreté;

et il avoit commencé à l'exécuter.]

Aucun des ministres qui marchoient à sa suite, n'avoit, ni dans son

caractère ni dans ses rapports avec le roi, ce qu'il falloit pour le

remplacer[33]: aussi firent-ils de vains efforts pour demeurer les

maîtres des affaires. Dirigée par l'évêque de Luçon, qui seul avoit

toute sa confiance, la reine-mère ne tarda point à rentrer dans le

conseil, où elle se conduisit avec une prudence et une modération qui

la remirent entièrement dans les bonnes grâces du roi. La cour étoit

alors de retour à Paris, et l'on y délibéroit sur le dernier parti à

prendre à l'égard des protestants: la question étoit de savoir si l'on

continueroit la guerre, ou s'il étoit plus avantageux de leur accorder

la paix. Le prince de Condé fit prévaloir le premier avis, vers lequel

le roi étoit naturellement porté; et en effet leur audace, depuis la

levée du siége de Montauban, n'avoit plus de frein: à Montpellier ils

s'étoient déclarés en révolte ouverte; ils avoient repris l'offensive

en Languedoc et en Guyenne, où ils assiégeoient les villes, pilloient

les églises, ravageoient les campagnes, et résistoient avec

acharnement aux troupes royales partout où elles se présentoient pour

les comprimer. M. de Soubise dévastoit le Poitou avec une armée de six

mille hommes; et la ville de La Rochelle, centre et boulevard de tout

le parti, levoit des soldats en son propre nom, et exerçoit

insolemment tous les droits de la souveraineté.

[Note 33: Ces ministres étoient le cardinal de Retz, le

comte de Schomberg et le marquis de Puisieux.]

(1622) La guerre étant donc résolue, le roi partit, accompagné de sa

mère, qui, ne voulant pas exposer à de nouvelles chances périlleuses

le crédit que les circonstances venoient de lui rendre, croyoit

prudent de ne point rester éloignée de lui. Le projet de Louis avoit

d'abord été de se rendre par Lyon dans le Languedoc: la désobéissance

du duc d'Épernon, qui refusa de sortir de ses gouvernements[34] pour

porter des secours aux troupes royales dans le Poitou, força ce prince

de prendre sa route par cette province. Il y trouva plus de

résistance que jusqu'alors les rebelles ne lui en avoient opposé: il

lui fallut livrer de nombreux combats; il assista de sa personne à

plusieurs siéges très-meurtriers, dans lesquels il commença à donner

des preuves de cette intrépidité extraordinaire qui lui étoit

naturelle; et que l'on doit encore considérer comme un des traits

frappants et singuliers d'un caractère où tant de foiblesses et si

étranges se laissoient apercevoir[35]. Tout cédant enfin à son courage

et à la supériorité de ses armes, il arriva avec son armée victorieuse

devant la ville de Montpellier, que le duc de Montmorenci tenoit

depuis long-temps bloquée et dont le siége lui étoit réservé. Ce fut

là qu'il apprit l'entrée en France d'un corps considérable d'Allemands

sous les ordres du comte de Mansfeld, qui, ne pouvant plus tenir en

Allemagne, où il s'étoit fait l'auxiliaire de l'électeur palatin

contre l'empereur[36], cherchoit un moyen d'en sortir et de faire

subsister ses soldats. C'étoient les ducs de Bouillon et de Rohan qui

l'avoient engagé à tenter cette invasion; et à ces traités sacriléges

qui appeloient ainsi l'étranger dans le sein du royaume pour les

soutenir dans leur rébellion, on pouvoit reconnoître les protestants.

Le duc de Lorraine lui ayant ouvert un passage à travers ses états,

Mansfeld entra en France par la Champagne; et l'alarme se répandit

bientôt jusqu'à Paris, où la reine-mère, qu'une indisposition avoit

d'abord retenue à Nantes, étoit retournée avec une partie du conseil,

et où elle commandoit en l'absence de son fils. Toutefois cette alarme

dura peu: plus habile à piller et à détruire qu'à commander une armée,

Mansfeld, qui d'abord avoit pu négocier avec le duc de Nevers envoyé

contre lui, et qui n'avoit pas su le faire à propos, vit son armée se

mutiner et se désorganiser au premier échec qu'elle éprouva; et à

peine entré dans nos provinces, fut forcé d'en sortir honteusement et

en fugitif. Pendant ce temps, la guerre continuoit avec acharnement

dans le Languedoc; les protestants se défendoient en désespérés dans

leurs villes; il falloit les prendre presque toutes d'assaut, et des

exécutions sanglantes étoient le prix de cette résistance furieuse et

obstinée.

[Note 34: Rien ne prouve plus quelle étoit alors

l'indocilité des grands que la conduite qu'il tint en cette

occasion: non-seulement il refusa d'obéir à l'ordre du roi,

prétendant que sa présence étoit absolument nécessaire dans

ses gouvernements; mais il s'emporta jusqu'à maltraiter de

paroles, et à plusieurs reprises, le gentilhomme qui avoit

été chargé de lui faire connoître les intentions de sa

majesté.]

[Note 35: Bassompierre, qui en raconte plusieurs traits fort

remarquables, ajoute qu'il n'avoit jamais connu d'homme plus

brave que lui: «Le feu roi son père, dit-il, qui étoit dans

l'estime que chacun sait, ne témoignoit pas pareille

assurance.»]

[Note 36: Cette guerre de l'empereur contre l'électeur

palatin forme la première période de la fameuse guerre de

trente ans, laquelle est désignée sous le nom de _période

palatine_. Nous aurons bientôt occasion d'en reparler.]

Cependant, de l'un et de l'autre côté, on étoit las de la guerre et

inquiet de ses résultats. Les protestants connoissoient l'infériorité

de leurs forces, et voyoient que, dans une semblable lutte, ils

devoient finir par succomber. Louis n'étoit point sans s'apercevoir

que de semblables triomphes alloient à la ruine de son royaume; et

dans une guerre ainsi poussée à outrance, craignoit, de la part de ces

sectaires, les effets de leur fanatisme et de leur désespoir. Il avoit

essayé d'abord de les diviser, et déjà plusieurs de leurs principaux

chefs avoient consenti à faire leurs traités particuliers; mais ce fut

inutilement que l'on tenta de gagner le duc de Rohan; le plus

considérable de tous: il continua de rejeter et avec la même fermeté

toutes les offres qui lui furent faites tant pour lui que pour les

siens, et voulut un traité général. Il fallut céder; et Lesdiguères,

depuis peu connétable et à qui son retour à la foi catholique avoit

enfin valu cette dignité suprême, fut le principal négociateur de ce

nouveau traité, qui fut signé immédiatement après la reddition de la

ville de Montpellier. On y confirma l'édit de Nantes dans toutes ses

clauses; il y eut amnistie générale, et les protestants y conservèrent

à peu près toutes les anciennes concessions qu'ils avoient

successivement obtenues.

(1623, 24) C'est ici que les voies commencent à s'ouvrir pour

Richelieu, et qu'on le voit enfin paroître avec quelque éclat sur ce

grand théâtre de la cour, qu'il ne devoit plus quitter, où il alloit

bientôt occuper le premier rang et fixer tous les regards. Nous avons

vu comment, avec une adresse qui ne fut jamais sans dignité, il avoit

su se ménager entre les partis qui divisoient la cour, et se concilier

les ennemis de la reine sans manquer à ce qu'il lui devoit, et sans

perdre un seul instant les justes droits qu'il avoit à sa confiance et

à son attachement. Cette faveur dont il jouissoit auprès d'elle

s'accroissant de jour en jour, il dut aux sollicitations pressantes de

cette princesse d'être compris dans une promotion de cardinaux que fit

le pape Grégoire XV; et ce fut à Lyon, où le roi passa à son retour de

cette campagne, qu'il reçut de la main de sa majesté les insignes de

sa nouvelle dignité. La cour étoit alors troublée par les intrigues,

et les tracasseries des ministres, qui cherchoient à se supplanter les

uns les autres[37], divisés entre eux par leurs intérêts particuliers,

réunis dans un seul intérêt commun, qui étoit de ranimer l'ancienne

méfiance du roi contre sa mère, et d'empêcher que, rentrant au

conseil, elle n'y ramenât avec elle le nouveau cardinal dont ils

avoient déjà reconnu la supériorité, et qu'ils redoutoient tous comme

leur rival le plus dangereux. Ce fut un jeu pour celui-ci de renverser

des hommes aussi foibles et aussi malhabiles. Dirigée par un guide

d'un esprit si pénétrant et qui avoit une si profonde expérience de la

cour et du maître dont il s'agissoit de s'emparer, Marie de Médicis

reprit en peu de temps auprès de son fils le crédit qu'elle avoit

perdu; provoqua la disgrâce des Sillerys, qui étoient les deux

antagonistes de son favori; gagna le marquis de La Vieuville, qui

avoit toute la confiance du roi, ou plutôt le força, malgré ses

répugnances et les craintes que lui inspiroit Richelieu, à combattre

avec elle les préventions que le roi avoit contre celui-ci, et dans

cette dernière révolution qu'éprouvoit alors le ministère, à permettre

qu'enfin l'entrée du conseil lui fût ouverte. Par un dernier trait

d'habileté, Richelieu, qui étoit ainsi parvenu à se faire offrir la

place qu'il faisoit solliciter, feignit d'abord de refuser ce qu'il

désiroit avec tant d'ardeur; et tranquillisant ainsi tant d'esprits

ombrageux sur cette soif d'ambition dont il étoit dévoré, et dont il

avoit laissé entrevoir des indices que l'oeil du roi lui-même n'avoit

point laissé échapper, il prit d'abord la dernière place au conseil et

parut disposé pour long-temps à s'en contenter; mais les fautes que

commettoit La Vieuville ayant bientôt amené sa disgrâce, il arriva

que, dans un si court intervalle, aucun des ministres n'étoit déjà

plus en mesure de lui disputer la première; et dès ce moment commença

cette partie du règne de Louis XIII, que l'on peut à plus juste titre

appeler le règne de Richelieu.

[Note 37: La place de surintendant des finances avoit été

ôtée au comte de Schomberg et donnée au marquis de La

Vieuville; les sceaux avoient été rendus au chancelier de

Sillery, qui, se trouvant ainsi appuyé de son fils le

marquis de Puisieux, avoit la prépondérance dans le conseil.

La Vieuville souffroit impatiemment leur crédit; de là des

brouilleries, des factions, des cabales et mille autres

misères de cette espèce, qui leur furent également funestes

à tous.]

Nous ne suivrons point cet homme extraordinaire dans tous les détails

de sa vie publique; ils sont immenses: les événements qui s'y

accumulent sont au nombre des plus célèbres et des plus éclatants que

présentent nos annales; ils ont rempli l'Europe, et l'histoire en est

tracée partout. Mais si les faits sont bien connus, il s'en faut que

la politique qui les fit naître ait été appréciée ce qu'elle est en

effet; que les conséquences en aient été bien saisies: c'est là ce qui

demande toute notre attention.

Jetons donc un coup d'oeil sur l'état de la société en France, tel que

nous le présentent ces premières années du règne de Louis XIII.

Cet état étoit au fond le même que sous les règnes précédents; et la

main vigoureuse de Henri IV, qui avoit un moment arrêté les progrès du

mal, étant venu à défaillir, tous les symptômes de dissolution sociale

avoient reparu. Les trois oppositions que nous avons déjà signalées

(les grands, les protestants, le parlement qui représentoit

l'opposition populaire) s'étoient à l'instant même relevées pour

recommencer leur lutte contre le pouvoir; et ce pouvoir que les

Guises, les derniers qui aient compris la monarchie chrétienne,

avoient vainement tenté de rattacher à l'autorité spirituelle par tous

les liens qui pouvoient le soutenir et le ranimer, s'obstinant à en

demeurer séparé, à chercher dans ses propres forces le principe et la

raison de son existence, ainsi assailli de toutes parts, se trouvoit

en péril plus qu'il n'avoit jamais été, étant remis entre les mains

d'une foible femme et d'un roi enfant.

Or, comme c'est le propre de toute corruption d'aller toujours

croissant lorsqu'une force contraire n'en arrête pas les progrès, il

est remarquable que ce que l'influence des Guises, aidée des

circonstances où l'on se trouvoit alors, avoit su conserver de

religieux dans la société _politique_, s'étoit éteint par degré, ne

lui laissant presque plus rien que ce qu'elle avoit de matériel.

Et en effet, sous les derniers Valois, au milieu du machiavélisme d'un

gouvernement qui avoit fini par se jeter dans l'indifférence

religieuse et dans tous les égarements qui en sont la suite, nous

avons vu se former, parmi les grands, un parti qui, sous le nom de

_politique_, s'étoit placé entre les catholiques et les protestants,

n'admettant rien autre chose que ce matérialisme social dont nous

venons de parler, et s'attachant au monarque uniquement parce qu'il

étoit le représentant de cet ordre purement matériel. Nous avons vu en

même temps un prince insensé préférer ce parti à tous les autres[38],

sa politique sophistique croyant y voir un moyen de combattre à la

fois l'opposition catholique qui vouloit modérer son pouvoir, et

l'opposition protestante qui cherchoit à le détruire.

[Note 38: Henri III.]

Mais ce parti machiavélique n'avoit garde de s'arrêter là: des

intérêts purement humains l'avoient fait naître; il devoit changer de

marche au gré de ces mêmes intérêts. On le vit donc s'élever contre le

roi lui-même après avoir été l'auxiliaire du roi, s'allier tour à tour

aux protestants et aux catholiques, selon qu'il y trouvoit son

avantage; et l'État fut tourmenté d'un mal qu'il n'avoit point encore

connu. Aidés de la foi des peuples et de la conscience des grands, que

cette contagion n'avoit point encore atteints, ces Guises, qu'on ne

peut se lasser d'admirer, eussent fini par triompher de ce funeste

parti: le dernier d'eux étant tombé, il prédomina.

Chassé de la société politique, la religion avoit son dernier refuge

dans la famille et dans la société civile. En effet l'opposition

populaire étoit religieuse, et par plusieurs causes qui plus tard se

développeront d'elles-mêmes, devoit l'être long-temps encore; mais

par une inconséquence qui partoit de ce même principe de révolte

contre le pouvoir spirituel, principe qui avoit corrompu en France

presque tous les esprits, les parlementaires, véritables chefs du

parti populaire, refusant de reconnoître le caractère monarchique de

ce pouvoir et son infaillibilité, cette opposition étoit tout à la

fois religieuse et démocratique, c'est-à-dire également prête à se

soulever contre les papes et contre les rois; et elle devoit devenir

plus dangereuse contre les rois et les papes, à mesure que la foi des

peuples s'affoibliroit davantage: or, tout ce qui les environnoit

devoit de plus en plus contribuer à l'affoiblir.

Quant aux protestants, leur opposition doit être plutôt appelée une

véritable révolte: ou fanatiques ou indifférents (car ils étoient déjà

arrivés à ces deux extrêmes de leurs funestes doctrines), ils

s'accordoient tous en ce point qu'il n'y avoit point d'autorité qui ne

pût être combattue ou contestée, chacun d'eux mettant au-dessus de

tout sa propre autorité. C'étoient des républicains, ou plutôt des

démagogues qui conjuroient sans cesse au sein d'une monarchie.

Un principe de désordre animant donc ces trois oppositions (et nous

avons déjà prouvé que la seule résistance qui soit dans l'ordre de la

société, est celle de la loi divine, opposée par celui-là seul qui en

est le légitime interprète aux excès et aux écarts du pouvoir

temporel[39]; parce que, nous le répétons encore, et il ne faut point

se lasser de le redire, cette loi est également obligatoire pour celui

qui commande et pour ceux qui obéissent, devenant ainsi le seul joug

que puissent légalement subir les rois, et la source des seules vraies

libertés qui appartiennent aux peuples), par une conséquence

nécessaire de ce désordre, tout tendoit sans cesse dans le corps

social à l'anarchie, de même que dans le pouvoir il y avoit tendance

continuelle au despotisme, seule ressource qui lui restât contre une

corruption dont lui-même étoit le principal auteur. Pour faire rentrer

les peuples dans la _règle_, il auroit fallu que les rois s'y

soumissent eux-mêmes: ne le voulant pas, et n'ayant pas en eux-mêmes

ce qu'il falloit pour _régler_ leurs sujets, ils ne pouvoient plus que

les _contenir_. Né au sein du protestantisme, dont il avoit sucé avec

le lait les doctrines et les préjugés, peut-être Henri IV ne

possédoit-il pas tout ce qu'il falloit de lumières pour bien

comprendre la grandeur d'un tel mal, et sa politique extérieure, que

nous avons déjà expliquée, sembleroit le prouver[40]; peut-être

l'avoit-il compris jusqu'à un certain point, sans avoir su

reconnoître quel en étoit le véritable remède, ou, s'il connoissoit ce

remède, ne jugeant pas qu'il fût désormais possible de l'appliquer.

Quoi qu'il en soit, son courage, son activité, sa prudence, n'eurent

d'autre résultat que de lui procurer l'ascendant nécessaire pour

contenir ces résistances, ou rivales ou ennemies de son pouvoir; et

leur ayant imposé des limites que, tant qu'il vécut, elles n'osèrent

point franchir, il rendit à son successeur la société telle qu'il

l'avoit reçue des rois malheureux ou malhabiles qui l'avoient précédé.

[Note 39: _Voy._ 1re partie de ce volume, p. 227 et Seqq.]

[Note 40: _Voy._ 1re partie de ce volume, p. 432.]

Sous l'administration foible et vacillante d'une minorité succédant à

un règne si plein d'éclat et de vigueur, ces oppositions ne tardèrent

point à reparoître avec le même caractère, et ce que le temps y avoit

ajouté de nouvelles corruptions. De la part des grands, il n'y a plus

pour résister au monarque ni ces motifs légitimes, ni même ces

prétextes plausibles de conscience et de croyances religieuses qui,

sous les derniers règnes, les justifioient ou sembloient du moins les

justifier: ces grands veulent leur part du pouvoir; ils convoitent les

trésors de l'état; ils sont à la fois cupides et ambitieux. Aveugle

comme tout ce qui est passionné, cette opposition aristocratique

essaie de soulever en sa faveur l'opposition populaire, soit qu'elle

provoque une assemblée d'états-généraux, soit qu'elle réveille dans

le parlement cet ancien esprit de mutinerie et ces prétentions

insolentes qui, dès que l'occasion lui en étoit offerte, ne manquoient

pas aussitôt de se reproduire. On la voit s'allier à l'opposition

protestante avec plus de scandale qu'elle ne l'avoit fait encore; et,

se fortifiant de ces divisions, celle-ci marche vers son but avec

toute son ancienne audace, des plans mieux combinés, plus de chances

de succès, et ne traite avec tous les partis que pour assurer

l'indépendance du sien. Enfin la cour elle-même, ainsi assaillie de

toutes parts, ayant fini par se partager entre un jeune roi que ses

favoris excitoient à se saisir d'un pouvoir qui lui appartenoit, et sa

propre mère qui vouloit le retenir, le désordre s'accroissoit encore

de ces scandaleuses dissensions.

Et qu'on ne dise point que les mêmes désordres reparoissent à toutes

les époques où le gouvernement se montre foible, et qu'en France les

minorités furent toujours des temps de troubles et de discordes

intestines: ce seroit n'y rien comprendre que de s'arrêter à ces

superficies. Dans ces temps plus anciens, et, en apparence, plus

grossiers, les désordres que les passions politiques excitoient dans

la société n'avoient ni le même principe ni les mêmes conséquences: la

corruption étoit dans les coeurs plus que dans les esprits; et lorsque

ces passions s'étoient calmées, des croyances communes rétablissoient

l'ordre comme par une sorte d'enchantement, ramenant tout et

naturellement à l'unité[41]. On voyoit le régulateur suprême de la

grande société catholique, le père commun des fidèles (et les

témoignages s'en trouvent à presque toutes les pages de l'histoire),

s'interposant sans cesse entre des rois rivaux, entre des sujets

rebelles et des maîtres irrités. Sa voix puissante et vénérable

finissoit toujours par se faire entendre; et, grâce à son intervention

salutaire, cette loi divine et universelle qui est la vie des

sociétés, reprenoit toute sa puissance. Maintenant cette grande

autorité étoit presque entièrement méconnue: les croyances communes,

seul lien des intelligences, étoient impunément attaquées, minées de

toutes parts par le principe de l'hérésie protestante, dissolvant le

plus actif qui, depuis le commencement du monde, eût menacé

l'existence des nations; le pouvoir temporel s'étant privé de son seul

point d'appui, devenoit violent ne pouvant plus être fort, et se

conservoit ainsi pour quelque temps par ce qui devoit achever de le

perdre; de même, et par une conséquence nécessaire, l'obéissance dans

les sujets se changeoit en servitude, ce qui les tenoit toujours

préparés pour la révolte; et dès que cet ordre factice et matériel

étoit troublé, ce n'étoit plus d'une crise passagère, mais d'un

bouleversement total que l'État étoit menacé, et l'existence même de

la société étoit mise sans cesse en question.

[Note 41: Sous les deux premières races, et particulièrement

vers le déclin de la seconde, le désordre politique étoit

aussi grand, plus grand peut-être qu'à aucune autre époque

de la monarchie; et il y eut un moment où la dissolution de

toutes les parties du corps social sembla être arrivée à son

dernier période, et ne plus laisser aucun espoir. Quelle fut

la puissance qui rendit tout à coup à cette monarchie, qui

périssoit pour ainsi dire au sortir de l'enfance, cette vie

prête à s'éteindre, et la lui rendit pour une longue suite

de siècles? La religion, encore un coup, seul principe vital

des sociétés, et dont la nation entière étoit en quelque

sorte imprégnée. Ce fut elle qui, après avoir défendu les

peuples contre les excès du pouvoir temporel, rendit à ce

pouvoir lui-même l'énergie dont il avoit besoin, le préserva

de ses propres fureurs, et lui indiqua les bornes dans

lesquelles il eût dû se renfermer pour se maintenir, se

fortifier, et tout coordonner autour de lui. Séparé depuis

de l'autorité spirituelle, nous le voyons, sous la troisième

race, décliner de nouveau, et plusieurs circonstances, dont

la cause est encore dans cette même religion, rendent sa

chute moins rapide et moins sensible; mais cette fois-ci il

tombe pour ne se plus relever.]

Le mal étoit-il donc dès lors sans ressource; et ce germe de mort que

non-seulement la France, mais toute l'Europe chrétienne portoit dans

son sein, étoit-il déjà si actif et si puissant, qu'il fût devenu

impossible de l'étouffer? C'est là une question qu'il n'est donné

peut-être à personne de résoudre; mais, ce qui est hors de doute,

c'est qu'il appartenoit à la France, plus qu'à toute autre puissance

de la chrétienté, de tenter cette grande et sainte entreprise, de

donner au monde chrétien l'exemple salutaire de rentrer dans les

anciennes voies; et tout porte à croire que d'autres nations l'y

auroient suivie. Voilà que les circonstances portent à la tête des

affaires, à travers mille obstacles qu'il a su vaincre avec la plus

rare habileté, un homme d'une grande capacité et d'un grand caractère:

il a saisi d'une main ferme le timon de l'État; et pour la première

fois depuis le commencement du nouveau règne, les factions qui

l'agitent commencent à sentir le poids d'une volonté. Cet homme est un

prince de l'église: on doit croire qu'il est nourri de ses maximes,

qu'il en comprend la politique, que c'est sous son ministère que

s'arrêteront les progrès du mal, que s'opèrera peut-être une

révolution entière dans le système funeste qui, depuis deux siècles,

détruit la société. Rien de tout cela n'arrivera: cet esprit si

pénétrant demeurera sans intelligence pour toutes ces choses; cette

volonté si inflexible ne déploiera son énergie que pour fortifier et

accroître un si grand mal; cette activité si prodigieuse, que pour le

répandre partout et le rendre à jamais irrémédiable: Richelieu sera à

lui seul plus funeste à la société que tous ceux qui ont gouverné

avant lui.

Dès les commencements de son administration, il laissa entrevoir

quelle seroit sa politique relativement aux affaires générales de

l'Europe: mais il falloit se rendre le maître dans l'intérieur avant

de songer à exercer au dehors une véritable influence; et, destinés à

nous trouver presque toujours en contradiction avec les historiens qui

nous ont précédé, nous le louerons de ce qu'il fit pour y parvenir,

lorsque, sous ce rapport, la plupart d'entre eux l'ont dénigré[42]. Le

désordre étoit alors à son comble, et nous ne pouvons l'exprimer plus

vivement qu'en empruntant ses propres paroles. «Lorsque votre majesté,

dit-il au roi dans son testament politique[43], se résolut de me

donner en même temps et l'entrée de ses conseils et grande part à sa

confiance, je puis dire avec vérité que les huguenots partageoient

l'État avec elle; que les grands se conduisoient comme s'ils n'eussent

pas été ses sujets, et les plus puissants gouverneurs de province,

comme s'ils eussent été souverains en leurs charges... Je puis dire

que chacun mesuroit son mérite par son audace; qu'au lieu d'estimer

les bienfaits qu'ils recevoient de votre majesté par leur propre prix,

ils n'en faisoient cas qu'autant qu'ils étoient proportionnés au

déréglement de leur fantaisie; et que les plus entreprenants étoient

estimés les plus sages, et se trouvoient souvent les plus heureux.» Il

s'étoit proposé de remédier efficacement à de si grands abus; et il

avoit promis au roi d'employer toute son industrie et toute l'autorité

qui lui étoit confiée «pour ruiner le parti huguenot, rabaisser

l'orgueil des grands, réduire ses sujets dans les bornes de leur

devoir, et relever son nom dans les nations étrangères au point où il

devoit être[44].»

Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 6/8) · 第 12 / 241 题