Nous passons d'abord au milieu des vignes de la Société
franco-africaine, puis nous atteignons des plaines démesurées où
errent, par tout l'horizon, ces apparitions inoubliables faites d'un
chameau, d'une charrue et d'un Arabe. Puis le sol devient aride, et
devant nous j'aperçois, avec la jumelle, un grand désert de pierres
énormes, debout, dans tous les sens, à droite, à gauche, à perte de
vue. En approchant, on reconnaît des dolmens. C'est là une nécropole de
proportions inimaginables, car elle couvre quarante hectares! Chaque
tombeau est composé de quatre pierres plates. Trois debout forment le
fond et les deux côtés, une autre, posée dessus, sert de toit. Pendant
longtemps, toutes les fouilles faites par le régisseur de l'Enfida pour
découvrir des caveaux sous ces monuments mégalithiques sont demeurées
inutiles. Il y a dix-huit mois ou deux ans, M. Hamy, conservateur du
musée d'ethnographie de Paris, après beaucoup de recherches, parvint
à découvrir l'entrée de ces tombes souterraines, cachée avec beaucoup
d'adresse sous un lit de roches épaisses. Il a trouvé dedans quelques
ossements et des vases de terre révélant des sépultures berbères. D'un
autre côté, M. Mangiavacchi, régisseur de l'Enfida, a indiqué, non loin
de là, les traces presque disparues d'une vaste cité berbère. Quelle
pouvait être cette ville qui a couvert de ses morts une étendue de
quarante hectares?
Chez les Orientaux, d'ailleurs, on est frappé sans cesse par la place
abandonnée aux ancêtres dans ce monde. Les cimetières sont immenses,
innombrables. On en rencontre partout. Les tombes, dans la ville
du Caire, tiennent plus de place que les maisons. Chez nous, au
contraire, la terre coûte cher et les disparus ne comptent plus. On
les empile, on les entasse l'un contre l'autre, l'un sur l'autre, l'un
dans l'autre, en un petit coin, hors la ville, dans la banlieue, entre
quatre murs. Les dalles de marbre et les croix de bois couvrent des
générations enfouies là depuis des siècles. C'est un fumier de morts à
la porte des villes. On leur donne tout juste le temps de perdre leur
forme dans la terre engraissée déjà par la pourriture humaine, le temps
de mêler encore leur chair décomposée à cette argile cadavérique; puis,
comme d'autres arrivent sans cesse, et qu'on cultive dans les champs
voisins des plantes potagères pour les vivants, on fouille à coups de
pioche ce sol mangeur d'hommes, on en arrache les os rencontrés, têtes,
bras, jambes, côtes, de mâles, de femelles et d'enfants, oubliés et
confondus ensemble; on les jette, pêle-mêle, dans une tranchée, et on
offre aux morts récents, aux morts dont on sait encore le nom, la place
volée aux autres que personne ne connaît plus, que le néant a repris
tout entiers; car il faut être économe dans les sociétés civilisées.
En sortant de ce cimetière antique et démesuré, nous apercevons une
maison blanche. C'est El-Menzel, l'intendance sud de l'Enfida, où finit
notre étape.
Comme nous étions restés longtemps à causer après dîner, l'idée nous
vint de sortir quelques minutes avant de nous mettre au lit. Un clair
de lune magnifique éclairait le steppe et, glissant entre les écailles
de cactus énormes poussés à quelques mètres devant nous, leur donnait
l'aspect surnaturel d'un troupeau de bêtes infernales éclatant tout
à coup et jetant en l'air, en tous sens, les plaques rondes de leurs
corps affreux.
Nous étant arrêtés pour les regarder, un bruit lointain, continu,
puissant, nous frappa. C'étaient des voix innombrables, aiguës ou
graves, de tous les timbres imaginables, des sifflements, des cris, des
appels, la rumeur inconnue et terrifiante d'une foule affolée, d'une
foule innommable, irréelle, qui devait se battre quelque part, on ne
savait où, dans le ciel ou sur la terre. Tendant l'oreille vers tous
les points de l'horizon, nous finîmes par découvrir que cette clameur
venait du sud. Alors quelqu'un s'écria:
--Mais ce sont les oiseaux du lac Triton.
Nous devions, en effet, le lendemain, passer à côté de ce lac appelé
par les Arabes El-Kelbia (la chienne), d'une superficie de 10,000 à
13,000 hectares, dont certains géographes modernes font l'ancienne mer
intérieure d'Afrique, qu'on avait placée jusqu'ici dans les chotts
Fedjedj, R'arsa et Melr'ir.
C'était bien, en effet, le peuple piaillard des oiseaux d'eau, campé
comme une armée de tribus diverses, sur les bords du lac, éloigné
cependant de 16 kilomètres, qui faisait dans la nuit ce grand vacarme
confus, car ils sont là des milliers, de toute race, de toute forme,
de toute plume, depuis le canard au nez plat, jusqu'à la cigogne au
long bec. Il y a des armées de flamants et de grues, des flottes de
macreuses et de goélands, des régiments de grèbes, de pluviers, de
bécassines, de mouettes. Et sous les doux clairs de lune, toutes ces
bêtes, égayées par la belle nuit, loin de l'homme, qui n'a point de
demeure près de leur grand royaume liquide, s'agitent, poussent leurs
cris, causent sans doute en leur langue d'oiseaux, emplissent le ciel
lumineux de leurs voix perçantes, auxquelles répondent seulement
l'aboiement lointain des chiens arabes ou le jappement des chacals.