12 décembre.

Nous partons au point du jour. L'aurore est rose, d'un rose intense.

Comment l'exprimer? Je dirais saumonée si cette note était plus

brillante. Vraiment nous manquons de mots pour faire passer devant les

yeux toutes les combinaisons des tons. Notre regard, le regard moderne,

sait voir la gamme infinie des nuances. Il distingue toutes les unions

de couleurs entre elles, toutes les dégradations qu'elles subissent,

toutes leurs modifications sous l'influence des voisinages, de la

lumière, des ombres, des heures du jour. Et pour dire ces milliers de

subtiles colorations, nous avons seulement quelques mots, les mots

simples qu'employaient nos pères afin de raconter les rares émotions de

leurs yeux naïfs.

Regardons les étoffes nouvelles. Combien de tons inexprimables entre

les tons principaux! Pour les évoquer, on ne peut se servir que de

comparaisons qui sont toujours insuffisantes.

Ce que j'ai vu, ce matin-là, en quelques minutes, je ne saurais, avec

des verbes, des noms et des adjectifs, le faire voir.

Nous nous approchons encore de la mer, ou plutôt d'un vaste étang qui

s'ouvre sur la mer. Avec ma lunette-jumelle, j'aperçois, dans l'eau,

des flamants, et je quitte la voiture afin de ramper vers eux entre les

broussailles et de les regarder de plus près.

J'avance. Je les vois mieux. Les uns nagent, d'autres sont debout sur

leurs longues échasses. Ce sont des taches blanches et rouges qui

flottent, ou bien des fleurs énormes poussées sur une menue tige de

pourpre, des fleurs groupées par centaines, soit sur la berge, soit

dans l'eau. On dirait des plates-bandes de lis carminés, d'où sortent,

comme d'une corolle, des têtes d'oiseau tachées de sang au bout d'un

cou mince et recourbé.

J'approche encore, et soudain la bande la plus proche me voit ou me

flaire, et fuit. Un seul s'enlève d'abord, puis tous partent. C'est

vraiment l'envolée prodigieuse d'un jardin, dont toutes les corbeilles

l'une après l'autre s'élancent au ciel; et je suis longtemps, avec ma

jumelle, les nuages roses et blancs qui s'en vont là-bas, vers la mer,

en laissant traîner derrière eux toutes ces pattes sanglantes, fines

comme des branches coupées.

Ce grand étang servait autrefois de refuge aux flottes des habitants

d'Aphrodisium, pirates redoutables qui s'embusquaient et se réfugiaient

là.

On aperçoit au loin les ruines de cette ville, où Bélisaire fit halte

dans sa marche sur Carthage. On y trouve encore un arc de triomphe, les

restes d'un temple de Vénus et d'une immense forteresse.

Sur le seul territoire de l'Enfida, on rencontre ainsi les vestiges

de dix-sept cités romaines. Là-bas, sur le rivage, est Hergla, qui

fut l'opulente Aurea Cœlia d'Antonin, et si, au lieu d'incliner vers

Kairouan, nous continuions en ligne droite, nous verrions, le soir du

troisième jour de marche, se dresser dans une plaine absolument inculte

l'amphithéâtre de Ed-Djem, aussi grand que le Colisée de Rome, débris

colossal qui pouvait contenir 80,000 spectateurs.

Autour de ce géant, qui serait presque intact si Hamouda, bey de Tunis,

ne l'avait fait ouvrir à coups de canon pour en déloger les Arabes qui

refusaient de payer l'impôt, on a trouvé, de place en place, quelques

traces d'une grande ville luxueuse, de vastes citernes et un immense

chapiteau corinthien de l'art le plus pur, bloc unique de marbre blanc.

Quelle est l'histoire de cette cité, la Tusdrita de Pline, la Thysdrus

de Ptolémée, dont le nom seul se trouve transcrit une ou deux fois par

les historiens? Que lui manque-t-il pour être célèbre, puisqu'elle fut

si grande, si peuplée et si riche? Presque rien, un Homère!

Sans lui, qu'eût été Troie? qui connaîtrait Ithaque?

Dans ce pays, on apprend par ses yeux ce qu'est l'histoire et surtout

ce que fut la Bible. On comprend que les patriarches et tous les

personnages légendaires, si grands dans les livres, si imposants dans

notre imagination, furent de pauvres hommes qui erraient à travers les

peuplades primitives, comme errent ces Arabes graves et simples, pleins

encore de l'âme antique et vêtus du costume antique. Les patriarches

ont eu seulement des poètes historiens pour chanter leur vie.

Une fois au moins par jour, au pied d'un olivier, au coin d'un bois de

cactus, on rencontre la _Fuite en Égypte_; et on sourit en songeant que

les peintres galants ont fait asseoir la Vierge Marie sur l'âne qui fut

monté sans aucun doute par Joseph, son époux, tandis qu'elle suivait à

pas pesants, un peu courbée, portant sur son dos, dans un burnous gris

de poussière, le petit corps rond, comme une boule, de l'enfant Jésus.

Celle que nous voyons surtout, à chaque puits, c'est Rebecca. Elle

est habillée d'une robe en laine bleue, superbement drapée, porte aux

chevilles des anneaux d'argent et, sur la poitrine, un collier de

plaques du même métal, unies par des chaînettes. Quelquefois, elle se

cache la figure à notre approche; quelquefois aussi, quand elle est

belle, elle nous montre un frais et brun visage, qui nous regarde

avec de grands yeux noirs. C'est bien la fille de la Bible, celle dont

le cantique a dit: _Nigra sum sed formosa_, celle qui, soutenant une

outre sur son front par les chemins pierreux, montrant la chair ferme

et bronzée de ses jambes, marchant d'un pas tranquille, en balançant

doucement sa taille souple sur ses hanches, tenta les anges du ciel,

comme elle nous tente encore, nous qui ne sommes point des anges.

En Algérie et dans le Sahara algérien, toutes les femmes, celles des

villes comme celles des tribus, sont vêtues de blanc. En Tunisie, au

contraire, celles des cités sont enveloppées de la tête aux pieds en

des voiles de mousseline noire qui en font d'étranges apparitions dans

les rues si claires des petites villes du Sud, et celles des campagnes

sont habillées avec des robes gros bleu d'un gracieux et grand effet,

qui leur donne une allure encore plus biblique.

Nous traversons maintenant une plaine où l'on voit partout les traces

du travail humain, car nous approchons du centre de l'Enfida, baptisé

Enfidaville, après s'être nommé Dar-el-Bey.

Voici là-bas des arbres! Quel étonnement! Ils sont déjà hauts, bien

que plantés seulement depuis quatre ans, et témoignent de l'étonnante

richesse de cette terre et des résultats que peut donner une culture

raisonnée et sérieuse. Puis, au milieu de ces arbres, apparaissent

de grands bâtiments sur lesquels flotte le drapeau français. C'est

l'habitation du régisseur général et l'œuf de la ville future. Un

village s'est déjà formé autour de ces constructions importantes, et un

marché y a lieu tous les lundis, où se font de très grosses affaires.

Les Arabes y viennent en foule de points très éloignés.

Rien n'est plus intéressant que l'étude de l'organisation de cet

immense domaine où les intérêts des indigènes ont été sauvegardés

avec autant de soin que ceux des Européens. C'est là un modèle de

gouvernement agraire pour ces pays mêlés où des mœurs essentiellement

opposées et diverses appellent des institutions très délicatement

prévoyantes.

Après avoir déjeuné dans cette capitale de l'Enfida, nous partons pour

visiter un très curieux village perché sur un roc éloigné d'environ

cinq kilomètres.

D'abord nous traversons des vignes, puis nous rentrons dans la lande,

dans ces longues étendues de terre jaune, parsemées seulement de

touffes maigres de jujubiers.

La nappe d'eau souterraine est à deux ou trois ou cinq mètres sous

presque toutes ces plaines, qui pourraient devenir, avec un peu de

travail, d'immenses champs d'oliviers.

On y voit seulement, de place en place, de petits bois de cactus grands

à peine comme nos vergers.

Voici l'origine de ces bois:

Il existe en Tunisie un usage fort intéressant appelé _droit de

vivification du sol_, qui permet à tout Arabe de s'emparer des terres

incultes et de les féconder si le propriétaire n'est point présent pour

s'y opposer.

Donc l'Arabe, apercevant un champ qui lui paraît fertile, y plante,

soit des oliviers, soit surtout des cactus appelés à tort par lui

figuiers de Barbarie, et, par ce seul fait, s'assure la jouissance de

la moitié de chaque récolte jusqu'à extinction de l'arbre. L'autre

moitié appartient au propriétaire foncier, qui n'a plus dès lors qu'à

surveiller la vente des produits, pour toucher sa part régulière.

L'Arabe envahisseur doit prendre soin de ce champ, l'entretenir, le

défendre contre les vols, le sauvegarder de tout mal comme s'il lui

appartenait en propre, et chaque année, il met les fruits aux enchères

pour que le partage soit équitable. Presque toujours, d'ailleurs, il

s'en rend lui-même acquéreur, et paye alors au vrai propriétaire une

sorte de fermage irrégulier et proportionnel à la valeur de chaque

récolte.

Ces bois de cactus ont un aspect fantastique. Les troncs tordus

ressemblent à des corps de dragons, à des membres de monstres aux

écailles soulevées et hérissées de pointes. Quand on en rencontre un

le soir, au clair de lune, on croirait vraiment entrer dans un pays de

cauchemars.

Tout le pied du roc escarpé qui porte le village de Tac-Rouna est

couvert de ces hautes plantes diaboliques. On traverse une forêt du

Dante. On croit qu'elles vont remuer, agiter leurs larges feuilles

rondes, épaisses et couvertes de longues aiguilles, qu'elles vont vous

saisir, vous étreindre, vous déchirer avec ces redoutables griffes. Je

ne sais rien de plus hallucinant que ce chaos de pierres énormes et de

cactus qui garde le pied de cette montagne.

Tout à coup, au milieu de ces rochers et de ces végétaux à l'air

féroce, nous découvrons un puits entouré de femmes, qui viennent

chercher de l'eau. Les bijoux d'argent de leurs jambes et de leurs

cous brillent au soleil. En nous apercevant, elles cachent leurs faces

brunes sous un pli de l'étoffe bleue qui les drape, et, un bras levé

sur leur front, nous laissent passer en cherchant à nous voir.

Le sentier est escarpé, à peine bon pour des mulets. Les cactus

aussi ont grimpé le long du chemin, dans les roches. Ils semblent

nous accompagner, nous entourer, nous enfermer, nous suivre et nous

devancer. Là-haut, tout au sommet de la montée, apparaît toujours le

dôme éclatant d'une koubba.

Voici le village: un amas de ruines, de murs croulants, où on ne

parvient guère à distinguer les trous habités de ceux qui ne servent

plus. Les pans de muraille encore debout au nord et à l'ouest sont

tellement minés et menaçants que nous n'osons pas nous aventurer au

milieu: une secousse les ferait crouler.

La vue de là-haut est magnifique. Au sud, à l'est, à l'ouest, la

plaine infinie que la mer baigne sur une longue étendue. Au nord, des

montagnes pelées, rouges, dentelées comme la crête des coqs. Tout au

loin, le djebel Zaghouan, qui domine la contrée entière.

Ce sont les dernières montagnes que nous apercevrons maintenant jusqu'à

Kairouan.

Ce petit village de Tac-Rouna est une espèce de place forte arabe, tout

à fait à l'abri d'un coup de main. Tac, d'ailleurs, est un diminutif de

Tackesche, qui veut dire forteresse. Une des principales fonctions des

habitants, car on ne peut, en ce cas, dire «occupations», consiste à

garder dans leurs silos les grains que les nomades leur confient après

la moisson.

Nous revenons, le soir, coucher à Enfidaville.

Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 24 · 第 17 / 39 题