Après avoir encore traversé quelques plaines cultivées çà et là par les
indigènes, mais demeurées la plupart du temps complètement incultes,
bien que très fertilisables, nous découvrons sur la gauche la longue
nappe d'eau du lac Triton. On s'en approche peu à peu, et on y croit
voir des îles, de grandes îles nombreuses, tantôt blanches, tantôt
noires. Ce sont des peuplades d'oiseaux qui nagent, qui flottent, par
masses compactes. Sur les bords, des grues énormes se promènent deux
par deux, trois par trois, sur leurs hautes pattes. On en aperçoit
d'autres dans la plaine, entre les touffes du maquis que dominent leurs
têtes inquiètes.
Ce lac, dont la profondeur atteint six ou huit mètres, a été
complètement à sec cet été, après les quinze mois de sécheresse
qu'a subis la Tunisie, ce qui ne s'était pas vu de mémoire d'homme.
Mais, malgré son étendue considérable, en un seul jour il fut rempli
à l'automne, car c'est en lui que se ramassent toutes les pluies
tombées sur les montagnes du centre. La grande richesse future de ces
campagnes tient à ceci, qu'au lieu d'être traversées par des rivières
souvent vides, mais au cours précis et qui canalisent l'eau du ciel,
comme l'Algérie, elles sont à peine parcourues par des ravines où le
moindre barrage suffit pour arrêter les torrents. Or, leur niveau
étant partout le même, chaque averse tombée sur les monts lointains
se répand sur la plaine entière, en fait, pendant plusieurs jours ou
pendant plusieurs heures, un immense marécage, et y dépose, à chacune
de ces inondations, une couche nouvelle de limon qui l'engraisse et la
fertilise, comme une Égypte qui n'aurait point de Nil.
Nous arrivons maintenant en des landes illimitées, où se répand une
lèpre intermittente, une petite plante grasse vert-de-grisâtre dont
les chameaux sont très friands. Aussi aperçoit-on, pâturant à perte
de vue, d'immenses troupeaux de dromadaires. Quand nous passons au
milieu d'eux, ils nous regardent de leurs gros yeux luisants, et on se
croirait aux premiers temps du monde, aux jours où le Créateur hésitant
jetait à poignées sur la terre, comme pour juger la valeur et l'effet
de son œuvre douteuse, les races informes qu'il a depuis peu à peu
détruites, tout en laissant survivre quelques types primitifs sur ce
grand continent négligé, l'Afrique, où il a oublié dans les sables la
girafe, l'autruche et le dromadaire.
Ah! la drôle et gentille chose que voici: une chamelle qui vient de
mettre bas, et qui s'en va vers le campement, suivie de son chamelet
que poussent, avec des branches, deux petits Arabes dont la figure
n'arrive pas au derrière du petit chameau. Il est grand, lui, déjà,
monté sur des jambes très hautes portant un rien du tout de corps que
terminent un cou d'oiseau et une tête étonnée dont les yeux regardent
depuis un quart d'heure seulement ces choses nouvelles: le jour,
la lande et la bête qu'il suit. Il marche très bien pourtant, sans
embarras, sans hésitation, sur ce terrain inégal, et il commence à
flairer la mamelle, car la nature ne l'a fait si haut, cet animal vieux
de quelques minutes, que pour lui permettre d'atteindre au ventre
escarpé de sa mère.
En voici d'autres âgés de quelques jours, d'autres encore âgés de
quelques mois, puis de très grands, dont le poil a l'air d'une
broussaille, d'autres tout jaunes, d'autres d'un gris blanc, d'autres
noirâtres. Le paysage devient tellement étrange que je n'ai jamais
rien vu qui lui ressemble. A droite, à gauche, des lignes de pierres
sortent de terre, rangées comme des soldats, toutes dans le même ordre,
dans le même sens, penchées vers Kairouan, invisible encore. On les
dirait en marche, par bataillons, ces pierres dressées l'une derrière
l'autre, par files droites, éloignées de quelques centaines de pas.
Elles couvrent ainsi plusieurs kilomètres. Entre elles, rien que du
sable argileux. Ce soulèvement est un des plus curieux du monde. Il a
d'ailleurs sa légende.
Quand Sidi-Okba, avec ses cavaliers, arriva dans ce désert sinistre
où s'étale aujourd'hui ce qui reste de la ville sainte, il campa dans
cette solitude. Ses compagnons, surpris de le voir s'arrêter dans ce
lieu, lui conseillèrent de s'éloigner, mais il répondit:
--Nous devons rester ici et même y fonder une ville, car telle est la
volonté de Dieu.
Ils lui objectèrent qu'il n'y avait ni eau pour boire, ni bois ni
pierres pour construire.