LE POIVRE.

Il y a bien vingt-cinq ans de cela; mes cheveux étaient noirs et les

siens... Ah! monsieur! la jolie petite tête blonde! Notre fils le

lieutenant était à peine une vague espérance; nous l’appelions Rosine

entre nous, car nous ne voulions qu’une fille.

Nous étions mariés depuis trois mois, bientôt quatre; inutile d’ajouter

que nous nous adorions comme on ne sait plus aimer aujourd’hui.

Je dois vous avouer que mon beau-père, le marquis, ne m’avait pas

précisément jeté sa fille à la tête. Il ne me trouvait pas d’assez bonne

maison, quoique morbleu!... mais n’importe. C’était bien le meilleur

homme et le plus doux de la terre. Il grondait du matin au soir contre

sa femme et contre Irène, mais Irène et la marquise le menaient à

grandes guides, c’est-à-dire par le bout du nez. Un nez bourbonien,

fabriqué à souhait pour ce genre d’exercice. Bref, après avoir parlé

vingt fois de me passer sa lame au travers du corps (et il était homme à

le faire), ce scélérat d’émigré m’avait donné sa fille et son cœur avec;

il m’adorait. Je vois encore les deux grosses larmes qui coulaient sur

ses longues joues lorsqu’il nous dit adieu après les noces en nous

donnant sa bénédiction paternelle: une vieillerie passée de mode

aujourd’hui! Je lui trouvai l’air si drôle, mais si drôle que ma figure

se contracta comme si j’allais éclater de rire et que je me mis à

pleurer comme un sot.

En ce temps-là, il y avait encore des diligences, et vous aurez beau

dire, on ne s’ennuyait pas à deux sur la grand’route, quand on avait eu

soin de retenir tout le coupé. Irène voulait voir la Suisse et l’Italie:

je lui fis faire un petit voyage artistique et sentimental dont une

princesse se serait léché les doigts. Tout l’été y passa; le bon vieux

père et la marquise nous écrivaient partout où la poste avait ouvert

boutique; et des tendresses, des attentions, des conseils! «Chers

enfants, soyez sages; évitez les brigands; craignez les courants d’air

dans la montagne; Henri, ménagez-la.» Bonnes gens! braves gens! On n’en

fait plus comme eux, et ils sont trop loin d’ici pour que j’aille leur

dire quelle amitié, quel culte, nous leur gardons au fond du cœur.

J’avais promis solennellement de leur ramener Irène en septembre. Le

marquis tirait encore sans lunettes et il arpentait la plaine comme pas

un, sur ses jarrets de soixante ans. La chasse ouvrait le 4 en Lorraine,

nos logements étaient préparés là-bas, la marquise nous écrivait: «Je

vide le château pour meubler votre pavillon.» Mais comme Irène était un

peu fatiguée du voyage et comme il nous restait cent bonnes lieues à

faire, je décidai que nous nous reposerions un jour à Paris.

La diligence nous déposa le 1er septembre, à cinq heures du matin, dans

la cour des messageries. Il fallut éveiller l’enfant qui dormait entre

mes bras, dans mon manteau. Le manteau! encore une chose que vous avez

supprimée sans la remplacer. L’enfant, c’était Irène; elle avait l’air

d’une petite fille de quinze ans, quoiqu’elle en comptât vingt sonnés,

et les aubergistes lui avaient dit mademoiselle tout le long du chemin.

Moi, je l’appelais l’enfant; aujourd’hui, qu’on fait tout à l’anglaise,

on dirait _baby_. Elle, elle m’appelait _petit mari_; j’avais pourtant

déjà cinq pieds six pouces, car je n’ai pas grandi depuis l’âge de

trente ans. Elle disait cela si gentiment, en effaçant l’_r_, et d’une

petite voix si douce que je me sentais presque aussi père que mari.

Nous voilà donc sur le pavé, vers le milieu de la rue Montmartre, elle à

peine réveillée, moi pas mal ahuri du bruit des roues, qui me grondait

encore dans la tête, et sans savoir où prendre gîte, car nous n’avions

pas encore d’installation à Paris. Les malles étaient déjà sur le fiacre

et je ne savais pas quelle adresse d’hôtel j’allais donner au cocher.

«Mais, dit-elle en ouvrant ses grands yeux, si nous allions rue de la

Victoire!

--Rue de la Victoire? chez ton père?

--Certainement, puisqu’il n’y est pas. Le concierge a les clefs, nous

serons mieux qu’à l’hôtel. D’abord, moi, j’ai mille choses à prendre, et

puis, je serai si contente de revoir la maison!

--Au fait! et moi aussi. Cocher, rue de la Victoire!»

Le marquis passait là cinq ou six mois d’hiver. Il occupait un premier

étage assez modeste avec remise et écurie; cela valait alors deux mille

francs de loyer, qui font six mille francs d’aujourd’hui. Aux approches

de la maison, mon cœur battit par habitude. J’avais si souvent fait le

pied de grue sur ces trottoirs! Je m’étais arrêté tant de fois pour me

donner une contenance, devant le pharmacien, devant le marchand de

meubles et le miroitier! A cinq heures du matin, les volets changent

bien la physionomie des boutiques: je ne m’y reconnaissais plus.

La porte cochère était ouverte; on voyait au fond de la cour un

domestique en tenue du matin: figure inconnue. Le concierge dormait sur

la foi des traités; ses deux fils, bambins de huit à dix ans, jouaient à

balayer l’escalier: éducation professionnelle. Ils me parurent

très-jolis, ces petits concierges en herbe; les figures d’enfants

commençaient à m’intéresser. L’un d’eux courut prendre les clefs du

premier étage, tandis qu’un pauvre diable affamé, comme il en sort le

matin entre les pavés de Paris, chargeait nos malles sur ses épaules.

Celui-là, grâce à Dieu et à ma chère petite Irène, a pu faire un bon

déjeuner.

Me voyez-vous montant avec elle ce terrible escalier dont chaque marche

me rappelait une espérance, une crainte, une angoisse? Ce passé tout

récent me semblait vieux de dix années. Je ne m’étais pourtant pas

ennuyé pendant les quatre derniers mois, oh non! mais le temps me

paraissait long parce qu’il avait été plein. Aujourd’hui (expliquez cela

si vous pouvez), il me semble que les vingt-cinq ans de mon bonheur ont

été rapides comme un rêve. Je n’en ai pas joui, sacrebleu! Je demande à

recommencer.

Elle ouvrit elle-même, avec la petite clef, la porte de l’antichambre.

Un encombrement à faire peur: dix gros paquets de toile grise, cousus de

ficelle et noués aux coins... Que diable est-ce que cela?

«Mais, dit-elle en riant, c’est notre linge de maison. Tu ne reconnais

pas mon trousseau, _gros bête_?» Gros bête était un mot de tendresse

qu’elle répétait souvent, et qui me donnait toujours envie de

l’embrasser. C’est que le ton fait la chanson, voyez-vous. Quant à ce

fameux trousseau, il remplissait encore cinq ou six caisses de bois

blanc à charnières; on me l’avait fait admirer un beau soir et je n’y

avais remarqué qu’une profusion de faveurs bleues, rouges et violettes,

nouées assez gentiment et attachées par un million de petites épingles.

La lingerie n’est pas mon fort.

Nous entrons dans la salle à manger: c’est là que j’ai fait jadis

l’admiration de la famille par une sobriété trop naturelle, hélas! «Vous

avez donc un appétit d’oiseau?» disait la bonne marquise. Le fait est

que j’avais l’estomac serré dans un étau; rien ne passait. Les rideaux

sont décrochés; la table sans rallonges et réduite à sa plus simple

expression est passablement poudreuse; nous y trouvons un tas de cartes

de visites (la réponse à nos billets de faire part), et une lettre de

décès datée du surlendemain de notre mariage. C’est un parent éloigné

qu’Irène connaissait peu. Je parcours les noms machinalement, pour

prendre un aperçu de ma nouvelle famille, et je m’aperçois que ma femme

est encore inscrite sous le nom de Mlle Irène de V! Deux jours après la

noce!... Mais il faut passer quelque chose à des parents si éloignés. Le

lustre est dans un sac; le beau buffet de noyer et d’ébène surmonté des

armes du marquis, nage dans la poussière. Les pièces d’argenterie qui le

faisaient craquer sous leur poids sont parties pour la campagne; il ne

reste qu’une cave à liqueurs oubliée par mégarde et ouverte par un

heureux hasard. Les bambins montent de l’eau, nous pourrons faire un

grog, et j’ai soif.

Voici le grand salon où nous avons signé le contrat au milieu d’une

brillante assemblée. Quelle fête! Le lustre, les candélabres, les

appliques, tout était en feu. Et les diamants des femmes! J’en avais mal

aux yeux, parole d’honneur. Le meuble était de bois doré et de

brocatelle bouton d’or. Aujourd’hui, tout est voilé de housses grises;

les consoles sont ficelées dans du papier de journal; il n’y a pas

jusqu’aux pincettes qui ne soient entourées de papier comme un manche de

gigot. Le tapis de moquette rouge et les rideaux bouton-d’or, en paquet

dans la percale; l’encadrement des glaces s’éteint ici sous un lambeau

de gaze, là sous un chiffon de papier. Les persiennes sont fermées, le

jour est terne, on sent le froid. Nous entrons dans le petit salon

intime où j’ai fait ma cour à Irène. C’est là qu’elle éternisait par des

miracles d’industrie mes bouquets quotidiens. Elle en fait durer un

toute une semaine; qu’en dites-vous? Elle ouvre un petit meuble et me

montre trente fleurs étiquetées et datées dans trente feuilles de papier

blanc. J’apprends ainsi que la chère petite a gardé un échantillon de

tous les bouquets qui lui sont venus de moi. Mais les pauvres fleurs ne

sont pas seulement fanées; elles ont moisi. Allons! les souvenirs se

conservent mieux dans le cœur que dans le papier, décidément. Irène

ferme le petit meuble en bois de rose et me montre en riant un bureau

dont le velours est couvert de poivre en grains. Ce bureau, c’est toute

une histoire. Un jour que la marquise nous gardait en achevant je ne

sais quelle tapisserie, Irène prit un crayon et voulut me tracer le plan

du château de V. Elle s’embrouilla tant et si bien dans ses dessins et

dans ses explications que la mère vigilante s’endormit une minute. Ah!

la jolie, l’aimable, et la précieuse minute! Elle valait son pesant

d’or!

Mais pourquoi ce poivre répandu sur le velours incarnat? Elle m’apprend

que le poivre a la vertu de chasser les bêtes. Je remarque en effet que

les meubles, les paquets, les housses, tout est saupoudré de grains

noirs. Et tout en regardant une pile de tableaux et de portraits de

famille, j’éternue du haut de ma tête. «C’est le poivre!» dit-elle, et

nous rions.

Elle avait alors trente-deux petites dents si jolies, un timbre de voix

si frais et si doux que le rire semblait inventé pour elle. Aussi je

vous réponds qu’elle s’en donnait à cœur joie. Et elle n’était jamais

seule à rire quand je me trouvais là.

Les enfants du portier sont descendus depuis longtemps, la porte est

refermée, nous sommes bien chez nous, et la preuve c’est que nous nous

embrassons tout en courant. Il y avait si longtemps que nous n’avions

été à nous! Presque une demi-heure! Elle me montre sa jolie chambre, la

même où j’ai pénétré pour la première fois après la messe du mariage,

tandis que ma chère petite achevait ses préparatifs de départ. Je me

souviens que ce jour-là, saisi d’une étrange émotion devant toutes ces

choses innocentes et blanches, j’ai mis furtivement un genou en terre et

baisé les rideaux du petit lit virginal. Aujourd’hui, les rideaux du lit

et des fenêtres sont en tas dans un coin, avec du poivre dessus. Les

matelas et les oreillers sont semés de poivre; on y a mis par-dessus le

marché deux ou trois cadres et une chaise. Hélas! Hélas!

Elle prend la chaise et s’assied; la pauvre chérie tombe de fatigue. Je

veux qu’elle se mette au lit; elle ne dit pas non, mais elle prétend que

je suis encore plus las qu’elle, car elle a dormi en voiture, et j’ai

passé la nuit à la bercer. J’avoue que deux heures de sommeil feraient

assez bien mon affaire, mais où dormir? Dans sa chambre? Impossible. Un

lit est toujours assez large, mais le sien ne serait jamais assez long

pour mes jambes de sept lieues. Nous pénétrons alors dans la chambre du

bon marquis: plus de rideaux, un lit tout nu; on n’aperçoit le long des

murs que des cordons de sonnettes; le poivre craque sous nos pieds. On

serait bien là, j’en suis sûr, mais où trouver des draps? Toutes les

armoires fermées, les clefs sont en Lorraine, c’est trop loin. «Et mon

trousseau!» dit-elle. Et de rire.

Nous retournons à l’antichambre: j’éventre l’un après l’autre tous les

ballots. Je trouve des serviettes, des torchons, les tabliers de la

cuisinière, de la femme de chambre, du domestique, tout excepté des

draps. Enfin je crie victoire, elle accourt et se moque de moi: j’étais

tombé sur les nappes damassées! Mais pourquoi pas? On prend deux nappes

et nous courons faire le lit. Elles sont trop courtes, ces nappes; il en

faudrait quatre. Elle retourne à la source et revient en riant plus

fort: elle a trouvé toute seule un drap de toile écrue, un peu grosse,

un peu rude; un drap de domestique, mais assez grand pour couvrir les

maîtres. Là-dessus, nous secouons le poivre de la couverture et voilà le

lit fait. Nous trottons à travers le poivre jusqu’au cabinet de toilette

de la marquise, et après vingt allées et venues, vers sept heures du

matin nous finissons par nous mettre au lit. La pauvre enfant devait

être à demi morte; quant à moi, j’étais sur les dents.

«Petit mari, me dit-elle en posant sa jolie tête sur l’oreiller, je ne

suis plus fatiguée du tout.»

Le Turco · 第 15 / 31 题