III

Dix ans plus tard, j’étais chef d’escadron au 37e d’artillerie, il n’y

avait pas dans l’armée un officier supérieur plus jeune que moi. Les

circonstances m’avaient servi; j’avais pris à moi seul, sans l’aide du

génie, la ville de ***. Mon nom, tambouriné dans les journaux, avait

obtenu pour six mois une célébrité européenne; personne ne doutait que

je ne fusse du bois dont on fait les maréchaux de France. Une amourette,

divulguée à mots couverts par mon ami P. de M. dans la _Revue des

Deux-Mondes_, avait ajouté à ma gloire un élément romanesque. Bref,

j’étais à la mode, et le succès (comme il arrive souvent) me rendait

presque joli garçon.

Moi, pas bête et bien portant, je tenais l’occasion par les cheveux, et

je n’avais garde de lâcher prise. J’allais partout où l’on s’amuse; je

montrais ma figure aux Parisiennes de tout rang et j’empochais à bel

amour comptant la monnaie de mes victoires. On me montrait au doigt:

voilà le fameux Brosse, l’officier d’avenir, le galant chevalier, le

preneur de femmes et de villes, Brosse Poliorcète, qui vient d’apporter

à Paris les clefs de *** sur un plat d’or!

Un soir, au bal de l’Opéra, tandis que les pékins ne se gênaient pas

pour me nommer tout haut au passage, un domino de satin noir, masqué

d’une quadruple dentelle, se retourna vivement, me regarda en face et

prit mon bras.

«Bonsoir, vainqueur!»

A ces deux mots, je reconnus la voix de Zémire. Elle soutint avec

beaucoup d’aplomb que je la prenais pour une autre; mais je ne démordis

pas de mon idée pendant un bon quart d’heure qu’elle me promena dans les

couloirs. Impossible de l’entraîner jusque dans ma loge! Après m’avoir

lancé une espèce de déclaration ambiguë, elle me glissa des mains comme

une anguille (une anguille un peu forte) et disparut.

Je m’informai d’elle au Helder; on me dit qu’elle avait des rentes;

quelque chose comme la solde de dix généraux de brigade à manger par an.

Cette gaillarde-là avait fait autant de tort à la Russie que les canons

de Pélissier. Enfin! chacun son lot! Je tournai la girouette ailleurs et

je n’y repensai plus de trois mois.

Mais la veille du bal des artistes, je reçus un coupon d’une place dans

la loge 19, avec ces mots écrits sur l’angle: «Prends et comprends.» Je

n’y compris rien du tout, mais je pris bien la chose.

J’endosse l’habit noir numéro un, enrichi de l’arc-en-ciel de mes

ordres, et, sur le coup de minuit et demi, je ne fais qu’un bond du

Helder à l’Opéra-Comique. Il gelait à fendre le bitume, mais j’avais une

pelisse de renard. La pelisse au vestiaire, j’ouvre la tranchée devant

la loge 19 et j’entre sans coup férir. Garnison, néant: j’étais en

avance. M’aurait-on joué un tour? Il n’y a point d’apparence. Une farce

de deux cent cinquante francs, on n’en fait guère à Paris dans ces

prix-là. En attendant, je regarde la salle, qui était superbe. Les plus

belles actrices de Paris, Rachel même, enfin tout!

Pendant que je flânais de l’œil et que les lorgnettes des autres loges

commençaient à dévisager votre serviteur, ma porte s’ouvre et voilà

Zémire en personne.

Elle était encore bien; un peu trop forte, je vous ai dit; l’amour

engraisse les femmes; c’est comme le cheval pour les officiers. Elle

s’était un peu barbouillé la figure, mais elle rougissait sous le

plâtre; sa voix tremblait. Elle était émue, ma parole d’honneur!

Elle m’en dit très-long: qu’elle avait été ingrate, qu’elle avait

méconnu mon amour, que j’avais une belle occasion de me venger en

méprisant le sien; que j’étais un jeune homme et elle bientôt une

vieille femme; mais qu’elle avait du sentiment à mon service comme on

n’en a jamais rencontré dans les pays chauds.

Pendant ce temps-là, s’il faut l’avouer, je ne faisais pas trop le

cruel, et je me laissais prendre les mains dans le petit salon. Elle

resta plus de trois heures à me faire la cour; c’était nouveau, c’était

flatteur, et même, tranchons le mot, c’était bon.

Finalement, elle me conte qu’elle veut tout quitter pour moi et monter

derrière mon char comme une esclave. S’il y avait eu un notaire dans la

salle, je crois, diable m’emporte, qu’elle m’épousait d’assaut. Je ne

disais ni oui ni non, mais je prenais mes petits à-compte.

Voilà que le bal tire à sa fin, quand je me croyais encore au

commencement; les loges se vidaient, les diamants filaient comme des

étoiles dans une nuit d’août. Je rêve un dénoûment et j’offre un potage.

«Non, dit-elle; vous ne m’aimez pas encore assez. Je veux vous faire la

cour et détruire un à un tous les mauvais sentiments qui vous restent

contre moi.» Bref, il est convenu que j’irai, huit jours durant, me

faire courtiser de deux à quatre. Le jeu me paraissait plus amusant

qu’un whist; j’accepte. En attendant, elle veut me reconduire chez moi,

dans une grande voiture de Brion qu’elle avait à l’année. Je lui fais

observer que je loge à Vincennes. N’importe! j’étais flatté, réellement

flatté, qu’elle fît tant de chemin pour moi.

Elle s’enveloppe de ses fourrures, et nous descendons, bras dessus, bras

dessous; elle était fière de me montrer au peuple des escaliers, mais je

n’y voyais pas grand mal. En passant devant le vestiaire, je songe à ma

pelisse, mais le monde nous poussait, il aurait fallu attendre et

surtout la faire attendre; d’ailleurs vous devinez que je n’avais pas

froid; enfin la dame avait de la zibeline pour deux; j’escalade le

marchepied, et en route!

Je ne vous raconterai pas notre voyage jusqu’à la barrière du Trône,

mais vous pouvez croire que je ne perdis pas mon temps. Zémire fut aussi

chatte qu’une femme peut l’être sans dire son dernier mot. Ces trois

quarts d’heure-là sont marqués parmi les meilleurs de ma vie.

Mais en arrivant à la barrière, elle devint rêveuse; elle me dit qu’elle

portait sur elle pour cent cinquante mille francs de diamants, que son

cocher était nouveau, qu’elle ne le connaissait pas assez pour en être

bien sûre, qu’elle craignait de revenir toute seule, à la merci de cet

homme, depuis Vincennes jusqu’à Paris. Enfin elle me proposa

délicatement de me déposer sur la route! Je fus tellement étourdi du

coup, que je me laissai débarquer dans la neige. Zémire me serra dans

ses bras, me fit promettre qu’elle me verrait le lendemain, et me voilà

trottant sur Vincennes dans mon bel habit noir, par un froid de douze

degrés.

J’arrivai transi à ma chambre, et je fis une maladie de six mois. Mais

je considère cet accident comme un des plus heureux de ma vie, car sans

ma pleurésie du bon Dieu je me serais remis à aimer cette drôlesse-là.

Le Turco · 第 14 / 31 题