Retraites, 3 septembre, 10 heures du soir.
Je ne sais pas si c’est le café, ou la chartreuse, ou tout bêtement la
fatigue, mais il n’y a pas moyen de fermer l’œil. Tous ces gaillards-là
sont couchés depuis une heure; les ronflements du grand ami ébranlent la
cloison de ma chambre; l’ami joli qui dort au-dessus de ma tête souffle
des pois à plein boisseau; le seigneur des Retraites, notre hôte, n’a
pas dû longtemps causer avec Madame, car la pauvre petite femme avait
marché quatre heures dans les labourés, et n’en pouvait plus: ses
longues paupières brunes tombaient à chaque instant sur ses beaux yeux,
comme des stores dont la corde a cassé.
Nous n’avons pourtant pas fait des étapes de dix lieues, mais lorsqu’on
s’est dorloté neuf ou dix mois dans les fauteuils, les divans et tout le
capitonnage de ce siècle avachi, on devient plus sensible au mal
physique. La civilisation moderne a pris de telles précautions pour
supprimer la fatigue; les voitures et la vapeur remplacent si
avantageusement nos jambes, les machines font si bien la besogne de nos
bras, qu’une jolie promenade en plaine et quelques bourrades de fusil
contre l’épaule laissent une courbature au gaillard le mieux bâti. C’est
ce qui maintiendra toujours une distance respectueuse entre l’armée et
la garde nationale.
Mon vieil ami Eude de Granfort est venu nous prendre hier à la gare
de... Il s’est donné l’an dernier un magnifique omnibus vert attelé en
poste; l’habit de postillon, vert et rouge, rehausse la bonne mine du
cocher et donne à l’équipage un petit air de fête.
Tout le monde a été exact au rendez-vous. Ce n’est pas la première fois
que nous faisons l’ouverture ici, ni la deuxième, ni même la vingtième.
Voyons: en quelle année avons-nous mangé nos derniers haricots, à la
pension Durand? C’était pardieu en 1838. Granfort venait d’hériter de
son père, le lieutenant général. Nous étions ses inséparables,
Balézieux, d’Anglure et moi, et nous pressentions tous, avec une
certaine mélancolie, que la vie allait nous séparer pour longtemps. «Mes
amis, dit le bon Eude, jurons que tous les ans, quoi qu’il arrive, nous
ouvrirons la chasse aux Retraites!» On jura. Le plus beau de l’affaire,
c’est qu’en ce temps-là aucun de nous n’avait encore chassé! Ah! les
jolis fusils neufs! Et les bons chiens de fantaisie, achetés, sans
garantie du gouvernement, sur le quai de la Ferraille! L’album de
chasse, doré sur tranche et illustré de dessins grotesques, a conservé
la mémoire de nos premiers exploits: on tua un corbeau le 1er septembre,
et le 2 un lièvre gîté. Le 3, je fus roi de la chasse! J’avais massacré
un lapereau sans défense et un pouillard sortant du nid. Malgré la
modestie de ces débuts, nous sommes tous devenus des chasseurs mieux que
passables; Eude surtout, qui vit six mois dans ses terres.
Les circonstances nous ont dispersés, comme on le prévoyait trop.
Balézieux, le grand ami, est receveur dans le Midi; d’Anglure, l’ami
joli, est juge au tribunal de la Seine; toujours joli, du reste, et plus
homme du monde que jamais. Sa robe ôtée, il monte à cheval dans la cour
du Palais, et fait un tour au bois de Boulogne. Moi, je suis maître de
forge, et le moins fortuné des quatre; vous savez que la partie ne va
pas fort. Enfin!
Mais j’aime à constater que depuis 1838 aucun de nous n’a manqué à
l’appel; aucun n’est arrivé plus tard que l’ouverture; aucun n’a pris
congé avant le 30 septembre. Est-ce gentil, cela? Nous passons
quelquefois la moitié de l’année sans nous voir et sans nous écrire;
n’importe. On sait que tous les cœurs sont solides au poste, et qu’on
retrouvera, à un moment donné, la chaude poignée de main et la vieille
camaraderie du collége. Eude nous écrit régulièrement le 20 août pour
nous rafraîchir la mémoire; on ne répond pas; on accourt.
Cette année-ci, l’invitation n’était pas de luxe. Notre ami s’est marié,
et, hier encore, nous ne connaissions pas sa femme. Il a passé la lune
de miel en Italie; il était encore à Naples au milieu d’août; nous avons
pu croire un instant qu’il nous avait oubliés; mais non.
I
Le château des Retraites est célèbre dans le département; on n’a pas
fait grand’chose de mieux sous Louis XIII. Brique et pierre, le style de
la place Royale. Un grand bâtiment de hauteur modérée, tout en long;
vingt-cinq fenêtres de façade. Au milieu, deux étages coiffés d’un
fronton, puis à droite et à gauche, un simple rez-de-chaussée surmonté
d’une terrasse; aux deux bouts, pour terminer, deux jolis pavillons
octogones. Toutes les dépendances, écuries, remises, etc., sont
invisibles, cachées soigneusement dans des massifs épais. Le parc a été
refait à la mode anglaise: pelouses, blocs de verdure, corbeilles de
fleurs, tout à la grande et par masses. Ces scélérats de vieux nobles,
qui ont toujours demeuré à la même place, possèdent naturellement des
arbres séculaires qu’un parvenu n’aurait à aucun prix.
La pièce que j’aime le mieux dans la maison, c’est le vestibule. Rien de
plus simple et de plus grandiose à la fois. Des armes, des trophées de
chasse, un escalier seigneurial qui monte aux appartements du premier
étage, des escabeaux de chêne à foison, une table chargée de flacons, de
journaux et cigares: voilà tout l’ameublement et la décoration. Les
vieux amis ont pris en affection ce paradis dallé de marbre; on s’y
réunit avant le repas; on y prend l’absinthe au retour de la chasse, et
le café au sortir de table. Deux grandes ouvertures vitrées laissent
voir, à droite et à gauche, deux paysages du parc. Les portes
intérieures conduisent d’un côté à la salle à manger, à la bibliothèque,
au cabinet de ce cher Eude, aux offices et à la cuisine; de l’autre, à
la salle de billard, aux deux salons et au pavillon des vieux amis.
La salle à manger est toute en bois sculpté; le plafond même se découpe
en caissons dans des poutres de vieux chêne. Je reconnais toujours sur
les dressoirs, au milieu d’un capharnaüm de trésors artistiques, un
vieux plat du Japon qui semble me regarder. C’est l’unique survivant
d’un service splendide, presque royal, que nous avons massacré en 1838.
Quels gamins! Nous prenions nos dernières vacances. Je me suis accordé
quelques congés depuis ce temps-là, mais je n’ai jamais pu retrouver
cette sécurité parfaite, cette liberté d’esprit, cette insouciance de
l’avenir, qui donne tant de prix aux vacances du collége.
Le petit salon est blanc de la tête aux pieds, sauf les rideaux et
l’étoffe des meubles: boiserie blanche jusqu’à la corniche
inclusivement; le bois des fauteuils et des canapés est d’un blanc mat.
Les draperies, sur un fond blanc, étalent des guirlandes de grosses
fleurs exotiques: c’est une perse ancienne, imprimée sur toile.
Il n’y a pas un atome d’or sur les murs du grand salon: phénomène à
noter; cette simplicité de bon goût devient de jour en jour plus rare.
La boiserie est marquetée de chêne tantôt clair, tantôt noir, sculpté
par-ci, poli par-là. Les portraits de famille encastrés dans la boiserie
sont à l’abri du déménagement; il faudrait démolir la maison pour les
changer de place. Les miroirs biseautés font corps avec la muraille; on
devine à tous les détails que le fondateur du château se sentait chez
lui, et qu’il ne prévoyait pas l’invasion d’une autre famille. Les armes
des Granfort sont sculptées dans le marbre de la cheminée, comme elles
sont gravées sur l’argenterie, fondues en plomb sur la toiture et
découpées dans la tôle des girouettes. Je veux bien reconnaître un peu
de vanité dans cette répétition du même motif; mais j’y trouve surtout
la foi dans l’avenir, la confiance énergique du propriétaire qui dit:
«Ni moi, ni mes enfants, ni les enfants de mes enfants ne délogerons
d’ici. Nous aurons éternellement des héritiers mâles pour garder ce
château, ce nom et ces armes; nul de nous ne fera la sottise et
l’impiété de vendre un patrimoine si solidement marqué, pour acheter des
perles à Nana.» Voilà pourtant à quoi on s’engage lorsqu’on fait peindre
ou sculpter des armoiries dans son salon! La voûte (sans armoiries) est
d’un beau bleu d’azur, découpée en losanges par des moulures de chêne.
Aux six fenêtres pendent des rideaux de velours rouge sous des
lambrequins importants, d’un grand style et d’une richesse somptueuse.
Le mobilier est imperceptiblement bric-à-brac, suivant une mode qui
commence à prendre. Le lustre et la garniture de cheminée sont du Louis
XVI le plus pur; il y a deux gerbes de bronze modernes, à vingt bougies
chacune, dans deux vases de vieux Chine sur une admirable console Louis
XIV. Les canapés et les fauteuils sculptés sous Louis XVIII, hélas! et
solidement dorés, sont couverts des plus fines tapisseries de Beauvais.
Les dossiers représentent des bergeries à poudre et à paniers; les
siéges sont remplis par des animaux fort agréables et même, si je ne me
trompe, légèrement poudrés. Ce n’est pas une collection assortie chez
les marchands de curiosité, mais un tout homogène, commandé pour le
château et conservé sans réparation jusqu’à notre époque. Pourquoi
diable a-t-on refait les bois de ce beau meuble dans le goût pesant et
gourmé de 1818? Je ne suis pas assez versé dans la science des
commissaires-priseurs pour cataloguer les bibelots français et étrangers
qui égayent cette grande pièce, mais, en principe, j’aime les mobiliers
de pièces et de morceaux. Pourquoi? Parce qu’on ne les achète pas tout
faits; parce que le propriétaire y a dépensé du temps, du goût, des
recherches, du mouvement, de la patience, monnaies plus rares et plus
précieuses que ce gros imbécile d’argent. Ajoutez que la variété des
objets éveille en nous une certaine variété d’idées. Lorsque j’entre
dans un salon meublé en bloc par le tapissier, l’idée d’ordre et
d’uniformité me saisit et m’attriste. Pour peu qu’avec cela les tapis
soient moelleux, les draperies riches et le meuble neuf, mon esprit se
rappelle que tout cela a dû coûter cher, que je ne pourrais pas dépenser
tant d’argent sans me gêner pour dix-huit mois; que les affaires vont
mal, et cent autres choses mélancoliques. Dira-t-on que c’est jalousie
ou petitesse d’esprit? Non, car un mobilier intelligent et divers, comme
celui des Retraites, ne m’attristera jamais, valût-il un million et
fussé-je cent fois plus pauvre que je ne le suis.
Une boîte à ouvrage, une tapisserie sur le métier, un sac de bonbons à
moitié vide et quelques autres jolis détails ajoutent une expression
nouvelle à la physionomie du salon. On y respire ce parfum que ni Rimmel
ni Atkinson n’ont encore songé à mettre en bouteilles: _odor di
femmina_! Nous y laissions entrer les chiens en 1838, et ces beaux
appartements conservaient tout l’automne une vague odeur de chenil.
La jeune comtesse de Granfort, je peux le confesser aujourd’hui, m’a
fait passer en mai quelques nuits blanches. Les vieilles amitiés sont
jalouses; on n’apprend pas sans un certain émoi qu’un camarade de trente
ans s’est mis en puissance de femme. Il est rare que le mariage n’isole
pas un homme, au moins pour quelques années. C’est une nouvelle
intimité, plus absorbante, et qui fait oublier les anciennes. Nos
maîtresses ne sont qu’un lien de plus entre nous, d’autant plus qu’on
les partage. Les vieux amis avaient donc un peu porté le deuil du bon
Eude, quand on l’avait su marié. Une jeune femme que l’on ne connaît pas
apparaît de loin comme un joli monstre. Je parle en vieux garçon, mais
tant pis! on parle comme on est. La nouvelle comtesse pouvait être
dévote, avare, acariâtre, orgueilleuse, ou tout simplement trop mondaine
pour nous.
Eh bien, non! C’est une bonne et brave petite personne. Pas si petite:
elle a presque la taille de son mari, qui est un homme moyen. Taille
svelte et bien prise; les extrémités allongées, l’œil noir, les sourcils
nets, le nez droit, la bouche un peu grande, mais étincelante de
fraîcheur; le front haut, les cheveux bleus. Rien de plus cordial et de
plus hospitalier que son sourire: elle nous a tendu les deux mains avec
la franchise d’un bon garçon. «Messieurs les vieux amis, nous a-t-elle
dit sous le vestibule, je compte que vous me permettrez d’être des
vôtres, et que vous ne m’en voudrez pas de m’être installée chez vous.»
Elle n’est ni dévote, ni bégueule, ni avare, ni trop pendue au cou de
son mari. Hier soir, à dîner, elle a fait les honneurs en maîtresse de
maison émérite. La cuisine était bonne, les vins choisis, le service
plus que correct. Elle s’occupait de tout le monde au lieu de rester
dans sa châsse, comme tant d’autres qui ont l’air de dire: admirez-moi!
Pourquoi diable n’avons-nous jamais pensé à prendre femme? Eude a
meilleure mine que nous; le mariage l’a rajeuni.
Mme de Granfort a pris le café avec nous, sous ce fameux vestibule. Son
exemple a entraîné les autres dames; il y a nombreuse compagnie au
château: vingt-cinq personnes pour le moins. Tous gens choisis; j’ai
remarqué surtout un capitaine de vaisseau d’une rondeur et d’une verve
incroyables, et un conseiller à la cour de..., homme vraiment distingué
par l’étendue et la variété de son esprit. Il a rempli longtemps les
fonctions de juge d’instruction: voilà ce que j’appelle un métier de
chasseur! Il connaît toutes les ruses du gibier et raconte ses campagnes
avec une finesse, une simplicité, une justesse de ton qui m’ont laissé
sous le charme. Sa femme, qui était ma voisine, a l’ampleur, la majesté,
la grâce naturelle d’une reine de quarante-cinq ans. Elle est réellement
belle et pas provinciale pour un liard; on trouve de ces femmes-là en
province.
J’ai admiré le courage de sept à huit belles personnes qui se sont
enfumées tout un soir pour le plaisir de bavarder avec nous. Autant
qu’il m’en souvient, l’odeur du tabac doit être insupportable à ceux qui
ne fument pas eux-mêmes. Vous me direz qu’on s’acclimate au bout d’une
heure ou deux, mais l’ennui de rapporter chez soi, dans ses cheveux,
dans la robe et les dentelles, un parfum de cigare refroidi! Nous sommes
des pourceaux et les femmes sont des anges; voilà la réflexion sur
laquelle je me suis couché.