La première fois que je sortis en uniforme, je courus chez elle. La
capote m’allait fort bien; je n’avais plus de boutons sur la figure.
Ajoutez que j’étais le seul de ma promotion qui ne portasse point de
lunettes. La femme de chambre prit ma carte sans me reconnaître et la
porta à Madame. Cinq minutes après, on me fit entrer dans une espèce de
salon qui était son cabinet de toilette.
Je rangeais déjà mon épée neuve, pour tomber plus commodément à ses
genoux, quand j’aperçus un beau jeune homme brun, pâle et languissant,
étendu de tout son corps sur une chaise longue. C’était le détestable
boyard. Il avait tout au plus vingt-huit ans, et l’on pouvait le citer
comme un des plus jolis garçons de l’Europe. Rien qu’en voyant sa figure
et ses mains, il me sembla que la nature m’avait donné un mufle et des
pattes.
Zémire, fort peu vêtue d’un peignoir blanc brodé, se souleva sur son
fauteuil et nous présenta l’un à l’autre:
«Monsieur le prince D...; monsieur Léon Brosse. Cher prince, monsieur
est l’amoureux dont je vous ai montré les jolis vers. M. Brosse est un
jeune homme de beaucoup d’esprit, qui vient d’entrer à l’École
polytechnique.»
Je cherchais la garde de mon épée comme un homme tombé dans un
guet-apens. Le prince me tendit la main et m’offrit une cigarette de
tabac turc.
«M. Brosse, me dit-il, vous êtes non-seulement un homme d’esprit, mais
un homme de goût. Zémire est la plus jolie femme de Paris. Seulement,
donc déjà, elle est trop coquette. Je vous conseille de la prendre au
sérieux comme camarade, et pas autrement.
--Vânia, lui cria-t-elle, vous êtes insupportable. Si vous découragez
ainsi tous ceux qui m’aiment, j’aurai le désagrément de mourir sans que
personne se soit tué pour moi.»
Je balbutiai quelques mots, et je me mis à fumer ma cigarette par le
bout allumé ce qui les fit rire aux larmes. Il me semble pourtant que je
repris un peu d’aplomb; mais cette visite d’un quart d’heure a laissé
dans mon esprit l’impression d’un cauchemar atroce. Le prince me demanda
quels étaient mes professeurs de poésie à l’École polytechnique, et
Zémire si nous ne comptions pas faire bientôt une nouvelle révolution.
Je sortis comme un idiot. L’un et l’autre m’engagèrent poliment à
réitérer ma visite. Mais la honte me retint plus de trois mois. Je me
sentais trop ridicule, et puis (faut-il l’avouer?) je craignais d’avoir
fait une bassesse en touchant la main de mon rival. Tous les dimanches,
tous les mercredis, tous les jours de sortie, j’allais au boulevard des
Italiens et je passais sous le balcon de Zémire. Une fois, je la vis à
sa fenêtre, et je cachai ma figure dans mon manteau; une autre fois, je
la rencontrai presque en face, et je m’enfuis comme un voleur.
Au commencement de février, cent affiches dispersées dans Paris
annoncèrent un grand bal au profit de l’Association des artistes. Le nom
de Zémire figurait en dernier, suivant l’ordre alphabétique, sur la
liste des patronesses. Je perdis plusieurs journées à le lire et à le
relire. Ce plaisir innocent disait plus à mon cœur et coûtait moins à ma
bourse que les grogs du Café hollandais.
A la fin, je me persuadai que si je ne retournais pas chez Zémire, elle
expliquerait mon abstention par des motifs d’ignoble économie. Je pris
un grand parti: j’avais vingt francs; je résolus d’aller, d’un air
indifférent, chercher un billet chez elle. Le reste de la somme me
paraissait plus que suffisant pour lui envoyer un bouquet le jour du
bal. Sacrifice d’autant plus généreux, selon moi, que le bal se donnait
un samedi, et non pas un jour de sortie.
Je m’armai de courage, et, après avoir fait une ou deux lieues à pied
sur le boulevard des Italiens, je montai chez elle. Dans l’escalier, je
tâtais encore ma poche pour m’assurer que l’argent y était bien. Elle me
reçut amicalement dans sa chambre à coucher; nulle trace de prince.
J’avais préparé pour la circonstance un petit discours sans affectation,
mais elle me coupa la parole au premier mot, prit une grande enveloppe
et en tira une énorme liasse de billets roses. Il y en avait tant que je
n’osai jamais n’en demander qu’un seul. Je mis sur la cheminée mes
quatre pièces de cent sous (l’or n’était pas encore inventé).
«Vous n’en prenez que deux?» me dit-elle avec une petite moue.
J’aurais donné mes épaulettes à venir pour avoir le moyen de payer la
liasse entière. Je balbutiai une excuse, et je m’enfuis comme un voleur.
J’avais honte d’être pauvre; je me croyais déshonoré à ses yeux. Coûte
que coûte, il fallait sortir d’une situation si fausse. J’empruntai
vingt francs le matin du bal, et j’envoyai au boulevard des Italiens un
bouquet magnifique, avec ma carte.
Le même jour, vers cinq heures, le portier de l’École me fit dire qu’il
avait quelque chose à me remettre. C’était un carton à manchon. Je
l’ouvris; j’y trouvai ma carte et mon pauvre bouquet, que j’écrasai du
pied. Je ne dormis pas de la nuit. Le lendemain, j’avais congé; je
courus chez Zémire. Elle rit aux éclats en me voyant entrer.
«Eh bien! dit-elle, vos camarades se sont-ils un peu amusés à vos
dépens?
--Pourquoi mes camarades?
--Mais lorsqu’on vous a rapporté vos camélias à la salle d’étude! Avouez
que la farce était bonne et que je vous ai bien attrapé!»
Je lui contai que sa cruelle plaisanterie m’avait frappé dans un coin, à
l’écart de mes camarades.
«C’est bien dommage, dit-elle. Je croyais que les autres se moqueraient
un peu de vous.»
Je me fâchai tout rouge, et plus j’y pense, plus il me semble que
j’avais raison. Peut-être cependant allai-je un peu trop loin, car après
avoir juré de ne la plus revoir, je lui donnai ma malédiction de jeune
homme. Excusez-moi, je suis d’un sang méridional.