Dès six heures, le lendemain matin, le Peintre siffla joyeusement. Cet
air de Delmet dans ce pays d'Asolo fit rire les Pèlerines qui
s'éveillaient. Avertie, plus avisée que sa compagne, s'étonna davantage
de cette manifestation de bonne humeur. Depuis le début du voyage, le
Peintre, en effet, était resté mélancolique. Il avait été sans doute
amoureux de chacune d'elles, alternativement ou à la fois.
Aussi Avertie dit à Floche:
--Floche, mon amie, voyez-vous, le Peintre a dû enfin dompter «le
Malin».
--Le Malin? demanda Floche inquiète, qu'appelez-vous le «Malin»?
--Ah voilà! répondit Avertie en la scrutant dans les yeux. Le Malin,
c'est quelque chose qui se trouve dans les coulisses des petits
théâtres de Lombardie...
Puis elle fit une pirouette et laissa Floche à sa confusion.
Après s'être concertés sur le tour qu'ils feraient pour rejoindre
Vérone, les Pèlerins commandèrent une voiture. Floche, affolée par le
lucre et les faïences, voulait se rendre directement à _Bassano_, où une
remarquable fabrique de majolique (d'après les gens du pays) devait lui
tourner la tête. Là elle ferait enfin toutes ses emplettes, souvenirs
destinés à ses petites amies et connaissances. Avertie, qui n'avait
nulle envie d'aller voir faire des pots, les pria de la laisser, en
passant, à _Possagno_, où quelques fresques et les oeuvres de Canova
l'intéressaient... Le sort en était jeté. Elle attendrait Dick.
Une superbe calèche garnie de damas, cramoisi cette fois, avança devant
l'auberge. Les chevaux avaient des harnais chamarrés de cuivreries, et
des guides de grosse laine rouge tressée. Sur le sommet du collier
pointu, une clochette enfermée dans une sorte de petite casserole
faisait un bruit de messe.
Floche fut prête, ce jour-là, avant l'heure; astiquée, harnachée, déjà
sur le marchepied, elle s'écria:
--Voyez! l'amour des voyages me prend! D'ailleurs, l'amour a toujours
fait faire des prodiges...
Et son oeil se mouilla aux regards du Peintre. Celui-ci, d'une bonne
humeur délicieuse, répondit galamment, sur un ton pointu à l'unisson de
la petite casserole des colliers.
Tandis que la calèche traversait les rues d'Asolo, toutes fraîches
encore au réveil, Avertie se pencha vers ces choses charmantes que
jamais, sans doute, elle ne reverrait.
Dans la vieille cour renaissance d'un couvent de Carmélites, des paons
steppaient au soleil; ils enchâssaient leurs riches couleurs dans les
fers des balustrades, comme en des verrières auxquelles les Alpes
faisaient un fond bleu attendri.
Sur la route, le paysage se déroula, ordinaire; ainsi fut-il de leur
conversation.
Floche demanda à propos des médailles de saint Antoine:
--Y a-t-il des fabriques d'aluminium à Possagno?
--... D'aluminium? répondit Avertie. À quel propos? Possagno, c'est la
patrie de Canova...
--Mais, c'est vous, ma chère, qui m'avez dit qu'en Italie il y avait
beaucoup d'aluminium! Nous touchons à la fin du voyage, et je n'ai vu,
en somme, de ce métal, que les petites médailles de Padoue!
--Moi? Parler ainsi d'aluminium en Italie! Vous m'étonnez. C'est
peut-être le Peintre qui vous a parlé d'alumine?
--Oh! pas du tout! protesta Floche. Je sais ce que je dis, car je
recueille toutes vos paroles comme les apôtres celles de Notre Seigneur.
À Possagno, devant la maison de Canova, Avertie descendit la dernière de
voiture. Sur les larges degrés formés de galets pointus, elle se crut
aussi grande et longue que les femmes du Tintoret dans l'église de la
_Madona_.
La maison de Canova était solitaire et intime. Dans une sorte d'atelier
blanc, on avait réuni ses oeuvres reproduites en plâtre. Avertie les
regarda vaguement, car son esprit était inquiet. Elle laissa Floche
épuiser les ressources du catalogue, sans daigner même sourire à ses
remarques saugrenues: elle se hâta de sortir pour jeter un coup d'oeil
sur l'endroit où elle passerait la soirée avec celui qu'elle avait
appelé.
À travers les arceaux d'un cloître ruiné, s'étendait, comme aux
Arméniens, un jardin abandonné dont aucun novice, par contre, n'était
venu, de longtemps, régler l'ordonnance. La végétation printanière
n'avait respecté qu'une large allée bordée par des buissons fous de
pivoines roses épanouies. Quelques arbustes graciles marquaient encore
l'emplacement d'anciens massifs et des cyprès dressaient çà et là leur
taille rigide de juges. Au fond, un pin parasol répandait la grande
tache noire de son ombre sur un coin du chaud jardin. Arrêtée près du
grillage d'enclosure, Avertie plongeait son regard à pic dans la vallée
que limitaient, au lointain, les Alpes bleues. Cette barrière refoula
ses pensées: Dick devait, à cette même heure, être sur la route, et, par
delà les vallons et les villages, son esprit se tendait sûrement vers
Possagno. Elle l'imagina, allongé dans la voiture, sa pipe de bruyère
entre les lèvres, les yeux mi-clos dans une expression qu'elle
connaissait si bien, de volupté et de souffrance... Dans quelques
heures, il serait auprès d'elle... De joie et de peur, son âme
chavirait.
Mais les Pèlerins l'appelèrent. Elle constata en eux un certain
empressement à partir sans délai et à la laisser seule à Possagno.
--Il me faudra acheter tant de pots à Bassano, pour les souvenirs que je
veux rapporter, insista Floche. Et comme je veux bien me rendre compte
des formes, du dessin, des couleurs et même des teintes, avant la nuit,
il faut nous séparer de suite, ma pauvre amie!
--Alors, Peintre, vous me laissez seule ici, reprit Avertie avec malice.
Vous n'avez pas peur qu'un brigand suisse ou simplement un bel Italien
vienne troubler ma solitude?
Le Peintre, embarrassé, rougit légèrement, car, «au fond», il ressentait
quelque honte de s'être décidé à la plus facile conquête.
Mais Floche continua, autoritaire:
--Allons, Peintre, laissez cette folle à ses rêveries, à ses jardins;
vous verrez qu'un jour elle se fera pousser un petit cerisier dans le
nez, par amour des plantes. Elle n'aime que ça, elle!
Avertie sourit, les laissa partir et contempla leurs silhouettes: elles
étaient aussi dissemblables que possible. Et elle pensa à cette phrase
de Schopenhauer où il est dit que, «pour la conservation de l'espèce,
l'instinct sexuel vous pousse vers ce qui vous complète.» Se
compléteraient-ils bientôt?
Penchée sur le parapet, elle regarda le long cordon blanc de la route.
Elle vit, au loin, une voiture et entendit bientôt le bruit des
clochettes au son de messe. Puis, elle distingua le cocher, une valise
et un voyageur allongé. La route serpentait sur la roide colline. Pour
arriver à la maison de Canova, elle passait sous le parapet où Avertie
s'était assise. Celle-ci reconnut Dick avant qu'il pût songer à lever la
tête pour voir si elle était là. Elle eût voulu l'avertir de sa
présence; l'appeler lui parut inconvenant. Mais toute son âme alla vers
lui... D'une main elle chercha sa poitrine comme pour en arracher son
coeur et le lui jeter en signal. Son geste avait effleuré une pivoine
qui oscilla sur sa tige. Avertie souriante de son lyrisme, la cueillit
aussitôt, visa le jeune homme et le manqua.
Quelques instants après, au fond du jardin, partit un sifflotement, et
un appel familier:
--_Deary_?
Le mot caressa son oreille et tomba dans son coeur. Elle se leva. Au
bout de l'allée, Dick venait doucement vers elle, les bras ouverts.
Comme ils étaient de la même taille et qu'ils s'aimaient, du seul fait
de s'être rencontrés, leurs bouches se trouvèrent jointes et leurs bras
et tout leur corps. Quelle chère étreinte, sous l'ombre du pin parasol!
Les bras enlacés, serrés l'un contre l'autre, ils errèrent, sans rien
voir du jardin sauvage et charmant. Ils passèrent ainsi devant la maison
qu'Avertie proposa de visiter.
Basse et sympathique, propre et très blanche, entièrement meublée à
l'Empire, elle avait l'air encore habitée. Sans doute le soleil, qui
entrait abondamment par les croisées ouvertes et l'emplissait de vie et
de chaleur, devait être surtout son hôte familier.
Sur les murs du rez-de-chaussée, une collection de gouaches dans le
genre pompéïen, et où Canova avait mis du goût et de l'intention,
représentait _le Marchand d'amour_. Les deux amants, d'un même
mouvement, se serrèrent l'un contre l'autre.
Au premier étage, la vieille femme aux clefs qui les accompagnait leur
montra la chambre ensoleillée de Canova. Une indienne jaune à macarons
rouges en recouvrait le meuble. Le grand lit, où, sans pudeur, leurs
yeux se rencontrèrent, reluisait sous le verni de son acajou massif et
confortable. De larges châssis dorés encadraient la _Sorpresa_, et à
côté _Vénus et le Satyre_. Dick regardait avec complaisance le corps de
Vénus et ses chairs d'abricot rosé. Une gaze jaune et si légère qu'on
eût dit une buée voilait pudiquement le giron de la Déesse.
Ils s'accoudèrent à la croisée et jouèrent avec les grappes de glycines
toutes chaudes de soleil et qui semblaient vivantes sous leurs doigts
caressants. Le jardin embaumait et les Alpes, entrevues sous le pin
parasol, attendaient, en cette fin de jour, la tardive venue du soleil
couchant.
--Qu'il fait bon être ici...! murmura Dick. Du soleil, des fleurs et la
Mieux Aimée! Et il embrassa doucement l'épaule d'Avertie dont la chair,
comme celle de la _Sorpresa_, transparaissait sous le corsage.
La vieille, comprenant qu'ils ne visiteraient pas les autres
appartements, leur demanda s'ils comptaient dîner et passer la nuit.
--Oui! répondit fermement Dick.
Un souper simple et bon leur fut aussitôt servi sous le cloître propice.
Ils parlaient peu, se regardaient sérieusement et se serraient parfois
la main à travers la petite table. Le festin expédié, ils s'en furent,
penchés sur la balustrade, jouir des dernières lueurs de la journée.
Dick, heureux, confiant dans l'heure prochaine, alluma une cigarette,
et, tenant Avertie par la taille, s'amusa à faire passer la fumée
d'orient sur la nuque vermeille. La jeune femme se plut à ce jeu qui la
faisait frissonner lorsque les lèvres de Dick effleuraient une mèche
folle.
Brusquement, il jeta sa cigarette par-dessus le parapet. Avertie la
regarda tomber comme si sa propre destinée eût dépendu de son point de
chute; elle s'arrêta à mi-hauteur du talus, d'où une petite fumée
s'éleva tout droit.
--_Deary_! murmura Dick, vous regardez? C'est un peu d'encens qui brûle
sous notre amour...
Elle se retourna en souriant et les derniers rayons du soleil lui firent
un nimbe de ses cheveux blonds. Alors Dick lui prit les bras, les passa
autour de son cou et la regarda de si près que ses yeux d'acier
semblaient transpercer ceux de son amie.
--Comme je vous aime! dit-il; et la veine de son front, soudain gonflée,
en barra la blancheur.
Elle sentit des lèvres tièdes se poser sur chacun de ses yeux et des
mains timides chercher sa trop menue poitrine.
--Ah! s'écria Dick, vous emporter, vous emporter dans mes bras, jusqu'au
paradis, pour toujours!... _Darling_... Vous m'aimez? Dites-moi que vous
m'aimez, que vous voulez être à moi, toute à moi, ce soir... en ces
lieux que vous avez choisis... Parlez, répondez, _my Darling_!...
Mais, sans rien dire, elle l'embrassa longuement, tendrement... En cet
instant de paix infinie, elle goûta, peut-être, la plus grande volupté
de cet amour.
La nuit était venue tout à fait et la fraîcheur. Il fallait rentrer.
Leur enlacement ne se désunit qu'au seuil de leurs chambres. La vieille
avait affecté à Dick celle de Canova; Avertie était logée tout à côté.
Quand la jeune femme eut quitté Dick, plein d'espoir impatient dans
l'heure qui allait les unir, elle s'assit sur un des meubles d'indienne
et se prit à réfléchir. Elle avait peur, maintenant, la peur de
l'artiste devant l'oeuvre qu'il a rêvée et qu'il craint de réaliser.
Elle se déshabilla lentement, avec méthode, plia chacun de ses
vêtements, ainsi qu'elle avait accoutumé de le faire au couvent; par
habitude et pour gagner du temps, elle mit ses bottines sur leurs
embauchoirs. Puis, après une minutieuse toilette, elle se recoiffa et
piqua dans son chignon clair un bouton de rose. Elle répandit un parfum
frais sur sa nuque, sur le reste de son corps, les mains et les bras
surtout, et revêtit un peignoir de mousseline blanche. Ensuite, accoudée
à la fenêtre, elle attendit, pleine d'angoisse, tremblante.
Soudain, elle tressaillit; Dick l'appelait à mi-voix:
--_Darling_, est-ce vous qui êtes là? Là tout près? Venez... Par ce
clair de lune, les Alpes sont belles, de ma fenêtre.
Obéissante, elle se redressa et ouvrit la porte.
Sur un sopha qu'il avait approché de la croisée, Dick était étendu,
enroulé dans l'indienne jaune et rouge qui recouvrait le lit de Canova.
Son bras libre pendait nu comme celui du _Mars_ dans le Botticelli de la
_National Gallery_; ses cheveux, si lisses qu'ils en avaient l'air
mouillé, prenaient, sous les rayons de lune, l'éclat de ces étoffes de
verre filé qu'Avertie, aux arcades de Saint-Marc, avait convoitées pour
les toucher. Sous la draperie improvisée, le corps du jeune homme se
devinait, maigre et musclé.
Avertie vint s'asseoir à ses pieds, au bord du sopha, et le regarda avec
un immense plaisir... Mais, lui, impatient, l'attira violemment. Il
murmurait des paroles incohérentes. Sa poitrine écrasait les petites
chevilles roses des seins d'Avertie. Passionnément enserrée, elle
sentit, à travers les étoffes légères, le corps ardent et nu du jeune
homme.
À ce contact, elle retrouva sa liberté d'esprit la plus entière. La
griserie tomba, ses sens s'apaisèrent et, piteusement, elle se retrouva
l'âme critique de la voyageuse. La _Sorpresa_ suspendue, _Vénus et le
Satyre_, Dick ou le _Mars de Botticelli_, là, sur le sopha, tout ce
qu'elle voyait autour d'elle se précisa une seconde, puis une sorte
d'étourdissement la saisit. Ses oreilles bourdonnèrent, elle eut
l'impression de se noyer.
Ni le charme de ce corps qu'elle désirait, ni l'adresse et la simplicité
avec laquelle Dick avait su éviter tout ce que ce jeu aurait pu avoir de
banal ou de choquant, non plus que l'ardeur de cette belle figure et
l'amour profond, vraiment, de ces yeux égarés, ne purent lui rendre
cette ivresse passionnée qui seule, à ses propres yeux, eût excusé le
don d'elle-même.
Elle frissonna de se sentir si détachée et si loin de l'acte définitif
que Dick exigeait d'elle. Et comme ce dernier l'embrassait éperdument,
avec les instances d'une juvénile ardeur, tout d'un coup, il la comprit
lointaine, presque hostile.
Alors, les dents serrées, le menton avancé, il supplia:
--Mais, _Darling_, dites que vous voulez... que vous voulez bien de moi.
Vous... Là, si près, sur mon coeur, sur mon corps, et que, pourtant, je
sens si loin! Pourquoi? Oh! vous finirez bien par vous donner, dites?
Dites, _dearest_?
Cependant, elle cherchait à se dégager. Il la retint; Avertie, qui ne
pouvait souffrir aucune contrainte, devint franchement hostile. La lutte
s'engagea; elle était disproportionnée et la jeune femme se vit sur le
point d'être terrassée. Elle eut peur et, brutalement, saisit l'oreille
de Dick.
La douleur aiguë le dégrisa. Il desserra les bras et resta stupide
devant le tas blanc et rose que formait Avertie épuisée. Assis sur le
sopha, la tête dans le creux de sa main, il la regardait avec dépit et
amertume. Elle eut pitié de lui et honte d'elle-même; saisissant ses
mains inertes, elle se mit à genoux devant lui et, humblement, lui
demanda pardon; puis elle se releva--la mousseline de son vêtement lui
faisait de grandes ailes--et déposa sur le front immobile de Dick un
baiser de libellule. Tandis qu'il restait là, contracté dans son
étonnement et sa rancune, elle courut dans sa chambre et ferma la porte
à clef.
--Sans le _Jiu-Jitsu_, j'étais frite! se dit-elle, quand, une fois
couchée entre ses draps de grosse toile, elle se sentit comme sauvée
d'un péril. Ça non et non! se donner par nécessité, contrainte,
obligation... c'est un sacrilège! Il faut être libre jusqu'au bout... Et
voilà, je ne suis pas libre! Je l'ai senti: je suis esclave du B.-A.
Oui, son es-cla-ve...
Puis, infiniment complexe, elle mélangea son amour à ses désirs, ses
remords de «sauvage apprivoisée» à ses regrets profonds de n'avoir pu ni
voulu cumuler. Elle soupira. Une sorte de honte la prit; la confusion
rosit son corps tout entier jusqu'à ses orteils. Enfin le sommeil
impérieux l'abattit le nez sur l'oreiller.
Quand la logeuse lui apporta, le lendemain, son déjeuner du matin, Dick
aperçut sur le plateau une lettre d'Avertie. Elle mandait:
* * *
«Cher Dick, je pars sans vous revoir, le coeur ulcéré par ma lâcheté, je
vous le jure, rempli de remords et surtout d'un regret infini de vous
perdre à jamais.
«Devant la volupté absolue que vous m'avez offerte, j'ai senti que je ne
pouvais vous donner, en échange, qu'un amour passager... un amour de
voyage.
«Ma vie est faite. J'ai rencontré, avant de vous connaître, la passion
absolue, tyrannique, entière dont on est l'esclave, non par devoir, mais
par dilection. Je ne m'en suis tout à fait rendu compte qu'hier auprès
de votre corps que j'aime. Comment puis-je vous écrire tout cela? Mais
vous êtes philosophe; j'ai l'espoir que vous me comprendrez.
«Votre _Darling_ est bien peu intéressante. Ceci vous aidera à vous
consoler et aussi les belles jeunes Américaines qui sauront vous aimer
comme il convient.
«Et que votre vanité satisfaite adoucisse un peu votre amertume: Vous
étiez absolument beau hier. L'_Adonis_ de Canova, qui vous contemplait
de son cadre, eût pu envier votre grâce et votre parfaite harmonie.
«Par vous, j'ai goûté l'Italie plus âprement. Comment vous oublier
désormais, cher Dick? Ne vous rencontrerai-je pas toujours de par le
monde des tableaux et des marbres? Pourrai-je oublier jamais l'ivresse
dont m'a remplie votre amour si simple, si direct?
«Et maintenant, adieu au corps charmant, aux lèvres si douces et
insinuantes. J'embrasse une dernière fois les petites amandes blanches
de votre bouche que j'aime.
«DARLING.»
Pendant que Dick lisait ces lignes, Avertie, triste et fatiguée, sous le
cloître, attendait sa voiture. Elle avait cueilli cette grappe de
glycine qu'ils avaient, toute vivante de soleil, tenue la veille, dans
leurs mains. Elle regarda les fenêtres de Dick; elles étaient closes.
La voiture avança et, au moment où Avertie enjambait le marchepied, elle
crut voir le jeune homme s'approcher de la croisée... Fallait-il
retarder son départ, lui dire adieu, lui expliquer sa lettre? À quoi
bon? La comprendrait-il? Elle se rappela son menton énergique et son
front têtu; une dernière brutalité qu'elle méritait lui parut possible;
elle eut peur et partit sans retourner la tête. L'air vif, sur la route,
dissipa sa migraine. Dans son indifférence lasse de toutes choses, elle
fut indulgente au paysage monotone que seul le printemps paraît un peu,
comme la jeunesse embellit parfois une fille vulgaire.
Puis, aux approches de _Bassano_, un peu de joie lui vint de retrouver
ses compagnons...
Ils n'étaient pas à l'hôtel. Elle se fit conduire de suite à la
fabrique. Floche, agitée, la reçut avec des exclamations de désespoir.
--Ah! ma pauvre amie! Quelles cochonneries! Quelle déception! Venez voir
les horreurs, les immondices que ces porcs d'Italiens font ici sous la
rubrique de vases artistiques! Pauvre Donatello, pauvre Michel-Angelo,
que vous êtes loin, mes chers grands artistes!
Et, d'une main tremblante, elle montrait le mauvais goût de ces vases
grossiers, ornés de peintures polychromes, articles pour «la province
riche».
--Pensez, chère amie, combien c'est affreux! Être venue de si loin,
avoir fait tout ce voyage et dépensé tant d'argent pour échouer dans ce
sale trou de fabrique d'où je comptais, à bon compte, tirer tous mes
souvenirs avec l'estampille, le cachet de l'Italie, la souveraine, la
royale, la divine Italie! Ah! c'est du propre! Que faire, à présent?
--Ne pas se lamenter outre mesure, ma pauvre Floche, répondit Avertie,
et surtout ne rien acheter. Une fois rentrée, choisissez, avenue de
l'Opéra ou au «Grand Dépôt», quelques poteries bien françaises. Elles
feront encore des cadeaux inédits et italiens si on veut, avec le
mauvais goût en moins! Le Peintre vous dessinera même les marques des
meilleurs et plus anciens maîtres potiers. Je lui prêterai mon
_Ris-Paquot_. N'est-ce pas, Peintre?
Le jeune homme, que cette station dans la boutique avait excédé, affirma
qu'il connaissait toutes les marques de fabrique et qu'il était prêt à
commettre tous les faux qu'on voudrait.
Ils s'accoudèrent sur un pont de bois; peint et couvert, il était
charmant et pittoresque. En levant les yeux, Avertie aperçut le plafond
de grosses solives. De distance en distance, des poutres formaient
colonnade sur le parapet. Le tout était peint en rouge brun, chaud de
tons sous le soleil ardent. À travers les larges joints du rustique
plancher, elle regarda couler l'eau verte et tumultueuse de la Brenta.
--Ah! Ah! dit Floche glapissante. Voilà qui vaut mieux que les pots! Mes
amis, c'est la couleur du Rhin, à la Valteline!--et elle faisait voler
dans l'air le mot de Valteline!--Peintre! il faut m'en faire un croquis;
absolument! et ne pas rater l'opposition du caca Grand-Dauphin du pont
avec le vert de l'eau!... Du Van Dyck et du Véronèse, allez-y! Et nous
unissons ainsi les deux nations les plus opposées: les Flandres et
l'Italie!... Vous savez, mes enfants, ce pont est un bijou! En Suisse,
on ne manquerait pas d'en fabriquer de petites réductions en bois, avec
un ours dansant dessus, comme ça!
Et elle imita, avec son ombrelle sur les épaules, les ours debout, le
bâton passé derrière le cou.
--Dites donc, Floche, demanda Avertie, qui riait, avez-vous vu la jolie
entrée de pierre en arcade renaissance? C'est curieux, ce mélange d'art
raffiné et de...
--Mais c'est un échafaudage grossier, lourd, un crapaud d'art que ce
pont! Un squelette, une tour Eiffel, dans son genre, qui attend qu'on
lui mette des chairs sur les os! Allons, ouste! Aux cartes postales!
Du libraire, on alla chez le pâtissier, chez les quincailliers et chez
d'autres marchands de pots où Floche se décida à trouver des
«merveilles». Elle faisait faire de gros paquets et en chargeait le
Peintre qui, muet, songeur, le nez un peu plus long que d'habitude,
courbait le dos sous le poids. Il était devenu coltineur en pots. Cette
résignation, ce silence attirèrent l'attention, d'Avertie. Floche,
généralement respectueuse des libertés de chacun, le traitait
positivement en sujet corvéable. Ni l'un ni l'autre n'avaient plus l'air
«en voyage». L'une à sa passion des pots «que je désire depuis 20 ans
pour ma cheminée», l'autre à ses pensées de fort de la halle, ils
passaient dans cette ville sans en goûter le charme provincial; ni les
maisons aux fresques effritées et déteintes, ni les innombrables fuseaux
des cyprès rayant le ciel ne les détournèrent de leurs égoïstes
préoccupations.
Dans la voiture qui les ramenait à la gare, Floche regarda les Alpes,
puis ses gants.
--Eux aussi ont une belle couleur, un vrai pont de Bassano! Savez-vous
si l'Empereur a passé dessus? Et comme ils sont bien conservés tout de
même après la culotte d'Italie! Pas une piqûre de partie, pas un bouton
de sauté! Et tout cela pour 1 fr. 75... C'est moins cher que le voyage
et ça dure plus longtemps. Voyons, Peintre! Riez donc de mes bêtises!
Vous avez l'air d'un empoté... Ce n'est pas étonnant avec tous ceux que
vous portez, si gauchement d'ailleurs! Et puis vous êtes tout endormi,
comme si vous n'aviez pas fermé l'oeil de la nuit...
Elle se mit à rire, moqueuse, tandis que le Peintre, résigné, lui
lançait un coup d'oeil de reproche.
Alors Avertie pensa que ce qu'elle n'avait point osé la veille dans la
chambre de Canova, il se pouvait bien qu'ils l'eussent accompli, eux, à
Bassano.
En wagon, ce fut une ascension pénible de tous les pots emmaillottés
dans du filochon, des plaids boudinés en nourrissons et des colis à
mains dont le nombre augmentait chaque jour.
Il fallut descendre à _Citadella_ pour la correspondance de Vérone. Une
diligence qui sentait la puce les mena déjeuner en ville. L'auberge
était remplie de commis-voyageurs de la dernière catégorie. Tout en
mangeant du veau, Avertie contemplait par la fenêtre la vieille rue aux
arcades écussonnées, aux croisées fleuries de giroflées et de géraniums.
«Et dire qu'ici aussi, à Citadella, il y a des gens qui s'aiment, qui
s'aiment follement sans doute...», pensait-elle.
Mais Floche, pour clore sa rêverie, s'écria:
--Omnibus à puces, auberge à puces, déjeuner à puces, tout cela pour 3
fr. 50, c'est bien cher!
Et elle jeta ses pelures d'orange à un petit mendiant, d'un geste si
généreux qu'il la remercia par un _gracias_! pénétré.
_Vérone_. Floche, suivant son plan, voulut se précipiter dans les
arènes. Elle trouva dur de débourser les trois pourboires successifs,
tandis qu'Avertie se demandait ce qu'elle-même était venue voir là.
Elle ne comprit ni la grandeur, ni l'ordonnance, ni la poésie de ces
ruines. Un souvenir, seulement, fixa un instant son attention.
N'était-ce pas là qu'une célèbre actrice, presque enfant encore et
tenant le rôle de Juliette, avait été impressionnée par la vue d'une
étoile qu'elle prit pour un présage, au point de s'évanouir, dans la
passion accrue de son jeu? Et ce fut son premier triomphe....
Pendant que ses compagnons gravissaient péniblement les hauts gradins,
Avertie s'assit sur la pierre chaude. Devaient-elles avoir les jambes
longues, les fameuses courtisanes de l'antiquité, pour atteindre leurs
places, les jours de cirque!
La tournée se compléta par une visite au tombeau des Scaliger. En
l'apercevant de loin, petit, serré dans un espace trop restreint,
Avertie fit remarquer:
--Encore vingt sous à donner, ma pauvre Floche, pour voir des hommes nus
qui ont froid.
--Pauvre sotte, osa répondre Floche, je vous pardonne parce que vous
êtes aveugle... Ajustez donc votre face-à-main! Ces hommes nus qui ont
froid, c'est une splendeur gothique! Une rareté en Italie... Et d'abord
ils sont en armures, bardés de fer; et ce soleil les chauffe depuis
midi, neuf heures, cinq heures du matin... que sais-je, en ce pays!
Mais Avertie préféra les laisser entrer seuls, et, rôdant autour des
tombeaux, elle méprisa le gothique à Vérone, tandis que la petite église
paroissiale d'à-côté lui parut délicieuse, dorée par le soleil, grosse
poule rousse, entourée de ses petits clochers et clochetons.
Il n'est de bon cocher qui ne vous conduise à la Place-aux-Herbes. Là,
les maisons, comme à Bassano, sont peintes à fresque, mais laides et
communes. Floche, avec sa vue perçante, détailla ces peintures.
--Oh! par exemple! Elle est bien bonne! Ce sont absolument mes «nainais»
que cette grosse femme étale avec impudence! Sapristi, qu'ils sont
beaux!
Le Peintre se retourna brusquement, peut-être bien pour les
reconnaître. Avertie prit son face-à-main. C'étaient, en effet, de fort
beaux «nainais»...
Au _pont de la Pietra_, Avertie goûta un moment de paix reposante, le
premier depuis Possagno. Sur l'Adige calme et beau, le pont solitaire
s'affaissait comme un vieil homme dont le dos est écrasé par les ans.
Ses pierres avaient cette couleur baisée de soleil que l'on voit aux
corps chauds des Gitanes. Avertie et le Peintre s'accoudèrent au
parapet. Devant eux se dressait _San Giorgio in Braida_, et tout un coin
du vieux Vérone baignait dans les eaux du fleuve. Les hirondelles
affolées poursuivaient des insectes invisibles; leurs cris stridents
déchiraient nerveusement la calme beauté du soir; l'Adige, dans une
courbe souple, venait doucement lécher le pied des maisons où, dans les
anfractuosités, des herbes géantes et grasses, des giroflées jaunes et
des plantes sauvages poussaient triomphantes. Quelques cyprès, réunis
symétriquement sur le haut de la colline comme un faisceau de lances
romaines, symbolisaient à leurs yeux l'Italie du Nord. La pureté de
l'eau reflétait toutes ces choses. D'une fenêtre surplombant l'Adige,
une vieille femme jeta des épluchures qui ridèrent un instant le chemin
d'or du soleil couchant. Les cloches de la _Chiesa_ voisine sonnaient
l'_Angelus_ lorsque Floche reparut, enchantée. Elle avait étudié les
détails du pont, différencié ses deux époques, qu'elle déclara, l'une
Carlovingienne (?) et l'autre Piétrovingienne (!)... Mais qu'on pût
laisser subsister un «ouvrage d'art» aussi dangereux que cet admirable
pont dans une ville si visitée par les touristes, la désolait jusqu'aux
lamentations.
Le Peintre et Avertie ne l'écoutaient pas. Ils gardaient le
recueillement des dévots, au sortir du salut. Avertie était heureuse sur
le _Ponte della Pietra_ et elle eût voulu prolonger ce moment. Aussi
accueillit-elle avec un peu d'humeur la proposition d'aller finir la
journée aux Jardins _Giusti_. Comme elle s'attardait à descendre de
voiture, Floche l'appela en criant, déjà dans la cour du palais:
--Oh! oh! _Bello! Bellissimo! Triumpho del triumpho!_
Elle avait un cahier de notes à la main où, avant d'avoir rien regardé,
elle écrivait de confiance son admiration, tant il est vrai que la
splendeur du spectacle est dans l'imagination du spectateur.
Avertie s'avança méfiante; mais la beauté si nouvelle et si inattendue
qu'elle vit devant elle l'étreignit encore.
Dans la petite cour féodale, aux créneaux de briques rose-passé comme en
Angleterre, une vigne vierge tendre et fraîche répandait sur les faîtes
le vert brillant de ses feuillages mouillés; au travers de la belle et
robuste grille antique, un jardin de théâtre ou de rêve s'épandait. Ils
entrèrent; Avertie fut étourdie par une sorte d'ivresse.
--Ah! s'aimer, s'aimer dans ce jardin, ne serait-ce pas la seule façon
de le comprendre, de l'admirer et d'en jouir? Et son oeil attendri
s'arrêta sur la vasque proche que remplissait le jet d'eau issu de
dauphins cambrés. Sans cesse l'eau venait caresser doucement les angles
du bassin où s'accumulaient des mousses visqueuses, vertes et
translucides.
Dans le fond des jardins, sous leur dôme de verdure, les Déesses en
marbre et les Dieux, nobles et gracieux, nus ou drapés, de leurs gestes
utiles et mesurés animaient seuls le paysage.
La verdure, en orgies, garnissait les terrasses dont les balustres très
blancs apparaissaient, par places, à travers le feuillage. Dans l'herbe,
des massifs de fleurs bien ordonnés, aux couleurs crues, rappelaient la
vie de tous les jours, ainsi qu'une petite habitation moderne tapissée
de roses et de glycines.
Une allée étroite et mystérieuse, bordée de longs cyprès noirs, sévères,
vieux de plusieurs siècles, escaladait une colline et semblait conduire
jusqu'au ciel.
--Il faut monter, dit le Peintre. Là-haut, nous verrons Vérone au soleil
couchant.
Et prenant Avertie par la main, il l'aida à gravir les terrasses
successives. Sur le lichen du sentier humide et sombre, ils marchèrent
lentement; Avertie, essoufflée, haletante, s'arrêtait de temps en temps,
la main sur son coeur pour en comprimer les battements. La fatigue et
l'attendrissement peu à peu la gagnèrent. Elle eût volontiers passé son
bras autour de la taille du Peintre pour lui murmurer de tendres
choses, tout en sachant fort bien que c'était du jardin seul dont elle
s'émotionnait ainsi... Mais son corps et son âme cherchaient un
confident.
Un souffle chaud, venant de la ville, soudain frappa leurs visages; ils
étaient parvenus à la dernière terrasse.
Vérone, devant eux, s'allongeait à travers les cimes des cyprès; une
buée rose, accrochée aux toits de briques douces, ceignait la cité d'une
écharpe légère comme celle de la _Sorpresa_ à Possagno.
Le silence fut lourd. Le Peintre mesurait les choses d'un oeil mi-clos.
Voyant la Pèlerine pâle et préoccupée:
--Votre héros se tue-t-il sur cette terrasse? lui demanda-t-il?
Elle tressaillit; justement, elle pensait à Dick.
--Je n'ai pas de héros--et il ne se tue pas, répondit-elle au bout d'un
instant.
Elle resta sombre en ses pensées. Si près de l'amour le plus complet,
l'avoir refusé par sang-froid, simplement, tandis que pas une de ses
semblables n'eût eu la force même de réfléchir en un pareil moment!
N'était-elle pas anormale, une sorte de monstre, une «sur-femme»
haïssable?
Ah, non! bien au contraire, une femme vulgaire et peu intéressante,
décidément, comme elle l'avait écrit à Dick. Et parce que, malgré tout,
elle ne manquait ni de bonté ni de générosité, un amer regret lui vint
de n'avoir pu combler le jeune Anglais du don d'elle-même.
--Donnez-moi une fleur, Peintre, et redescendons. À quoi bon s'attarder
aux choses trop passionnantes, quand, au surplus, on doit les quitter?
Le Peintre ne comprit pas ce ton solennel. Il lui proposa joyeusement de
dîner dans cette petite loggia, là, au bord de la terrasse et qui
faisait belvédère au-dessus de Vérone. Une femme, justement, y préparait
un couvert propre et soigné. Sur la nappe blanche où la soupe fumait
déjà, les ustensiles d'étain brillaient; un chat avec acharnement se
frottait aux barreaux de la chaise.
Floche arriva toute essoufflée:
--Potage Juliette attendant Roméo! soupirait-elle du côté de ce dîner.
Tiens! mais voilà Roméo!
Par la porte du fond, ouverte doucement, un grand garçon entra. Il
paraissait pâle et défait. Délibérément, il tourna le dos aux Pèlerins
et s'assit face au paysage. Dans la demi-ombre de la loggia, on le vit
se pencher un peu pour allumer une courte pipe de bruyère. Aussitôt, une
lumière vive éclaira, par bouffées, le haut de son visage.
Avertie défaillit presque. Elle avait, de suite, reconnu Dick. Son coeur
fondit. Elle eût voulu s'élancer à son cou et lui expliquer... Sûrement
il comprendrait! Et puis, s'il le voulait, eh bien! elle serait à lui!
Elle hésitait, lorsque le jeune homme, s'étant un peu détourné, son
profil se dessina énergique jusqu'à la dureté... Ah! non! ce n'était
plus l'heure des subtilités! Elle l'avait blessé dans son amour et
bafoué dans son orgueil... Tout était fini, pour toujours!
À voix basse et tremblante, elle supplia le Peintre, en l'entraînant
vers l'allée des Cyprès:
--Vite, Peintre, sauvons-nous, à présent; dépêchons..., nous allons
manquer le train...
Comme elle courait presque, la fleur qu'elle avait au corsage se
détacha; elle la rajusta fébrilement. Dans ce léger morceau de nature,
caché là, sur son coeur, elle voulait emporter un peu de sa curieuse
histoire, le dernier regard de Dick et le parfum des jardins d'Italie...
Et Floche qui courait derrière elle, cria:
--Attendez-moi donc! Vous savez, j'ai eu beau tousser, le beau Roméo n'a
pas voulu me regarder! Il n'avait d'yeux que pour son _brocoli_! Les
Anglais n'ont pas de sens, décidément!
Cependant, un pénible désordre moral agitait Avertie.
--Ah! que ne puis-je être «à l'abri» dans les bras du B.-A.! se
dit-elle, quand, installée dans le train, et que, toute secouée
d'émotion, elle tremblait encore, si démontée qu'elle ne put retenir ses
larmes.
--Qu'avez-vous donc, chère amie? vous semblez «tout chose», lui demanda
Floche. Oh! mais, je vous comprends, moi, sans savoir au juste; je
comprends bien les larmes! J'en ai tant versé dans ma vie, avec mes
affreux malheurs... Ce n'est pas moi qui me moquerais de vous... Et
puis c'était si beau là-haut! Ça m'a donné le coup du lapin. Je ne m'en
remettrai pas... d'autant plus que, dans douze heures, il faudra
recirculer dans les choses modernes, les rues, les taxi, les autos, le
crottin et les cafés-concerts! J'en mourrai!
Avertie était trop distante pour l'écouter. Bientôt, heureusement, un
vieux couple, installé en face d'elle, occupa son attention. C'étaient
des gens intimes, bavards, simples, charmants. Ils se faisaient entre
eux mille grâces et politesses, mangeant des oranges, après en avoir
offert à la ronde. La petite vieille, menue, frêle, avait une
physionomie douce. Un bonnet de dentelles noires encadrait les
bouclettes de ses cheveux blancs.
--J'ai bien soif, dit-elle à son mari, qui, aussitôt, sortit d'un cabas
d'aloès une bouteille fuselée de vin de Chianti. Puis dans la coupe,
inconsistante sous ses doigts, d'une moitié de peau d'orange, il versa
le vin pourpre. Et ainsi la chère petite vieille put apaiser sa soif
avec la grâce des choses et des gestes de son pays.
Les Pèlerins revirent, à Milan, la bibliothèque Ambroisienne,
l'inquiétant Léonard, le doux Luini et la galerie du château Sforza, que
Floche s'entêtait à appeler la «Pinatoquèt».
_Au Gambrinus_, sous l'orchestre sonore des Dames viennoises aux
ceintures défraîchies, ils déjeunèrent une dernière fois à l'italienne.
Et Floche rafla tout ce qui restait sur la table de pain bis, «ce bon
pain d'éléphant et de phoque», et qu'elle garda pour son goûter.
--Finies les vacances! s'écria-t-elle. Fini le voyage! La boucle est
bouclée!
--Pas encore! se répondit en elle-même Avertie, et son coeur bondit à
Paris, vers le B.-A. Elle était complètement reprise par lui, comme si
elle fût rentrée dans sa sphère normale d'influence passionnelle.